Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131049
288 pages

p. 123 à 160
doi: en cours

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L'Histoire, les historiens et la société

no48-4 2001/4

2001 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine L’Histoire, les historiens et la société

Philippe Sagnac revu et corrigé par Ernest Lavisse : un modèle de censure discrète

Alice GÉRARD
Alice GÉRARD Philippe Sagnac revu et corrigé par Ernest Lavisse En 1913-1914, Ernest Lavisse a corrigé avec une étonnante minutie les épreuves du volume rédigé pour sa collection «Histoire de la France», par Philippe Sagnac,La Révolution (1789-1792).L’analyse détaillée du document formidable et inédit que sont les épreuves du livre,montre combien la docilité de Sagnac (qui n’est pourtant pas un débutant),n’a d’égale que l’application de Lavisse à livrer à l’éditeur Hachette un manuscrit dûment révisé, dans la forme et dans le fond, non seulement très bien écrit, mais aussi conforme à ce qu’il pense être «politiquement correct» en matière d’histoire contemporaine de la France. This article grounds on the very close analysis of an unpublished wonderful docu~ment: the proofs of the classic book from Philippe Sagnac,La Révolution (1789-1792). The book was corrected in an astonishing detail in 1913-1914 by the director of the serie “Histoire de la France”, Ernest Lavisse. Sagnac’s submissiveness (eventhough the man wasn’t a novice), is equalled by Lavisse’s assi~duousness to deliver to Hachette,the publisher, a manuscript proprely revised both in its form and its substance: in Lavisse’s mind, the pur~pose was to deliver a book not only very well written but also “politically correct”.
« Il y a dans l’apprentissage une telle vertu que je me rappellerai toute ma vie que c’est Herr qui m’a appris à corriger des épreuves »
Péguy, L’Argent suite, Paris, La Pléiade, 1961, p. 1025).
Rares sont les occasions de disposer de manuscrits d’historiens permettant de pratiquer ce qu’on peut appeler une historiographie de terrain et, en même temps une micro-historiographie : juger sur pièces comment un historien s’est autocritiqué, ou, encore mieux, dans le cas d’une œuvre collective, comment il a été corrigé de l’extérieur, par plus autorisé ou plus autoritaire que lui. C’est à cet exercice que nous invite un document singulier conservé dans les archives Lucien Herr : les épreuves de La Révolution (1789-1792 ) de Philippe Sagnac, premier volume de l’Histoire de France contemporaine, épreuves datées de 1913 et corrigées, avec une impressionnante minutie, par le directeur de la collection, Ernest Lavisse [1]. Sur ces 437 pages, dont à peu près aucune n’est exempte de ratures et corrections diverses, on peut saisir sur le vif, dans la pratique de leur métier d’historien, l’auteur et son critique, associés dans une entreprise commune, mais à différents niveaux de savoir, de savoir-faire surtout, et aussi de pouvoir.
L’ouvrage définitif, devenu entre temps un classique, comme l’ensemble de la collection, se laisse ainsi déconstruire sous les yeux du lecteur, dévoilant quelques-uns des secrets de fabrication du maître d’œuvre omniprésent que fut Lavisse.
L’analyse exhaustive d’un document qui s’apparente parfois à un palimpseste étant ici hors de question, on se propose, dans cet article, de donner une idée de l’ampleur de la révision en confrontant, sur les points les plus significatifs, le texte initial (Sagnac), son contrepoint critique (Lavisse) et la version définitive (Sagnac/Lavisse). Confrontation d’autant plus curieuse qu’elle oppose deux historiens qui tiennent, comme l’ensemble de leurs collègues, le même discours sur la méthode historique, tout en l’interprétant et en l’appliquant différemment.
L ’Histoire de France contemporaine a ses archives : l’ensemble des correspondances conservées également dans le fonds Herr donnent une image très vivante de sa longue histoire ( 1905-1922) marquée par les luttes politiques qui ont suivi l’Affaire Dreyfus et par la Grande guerre. Adressées à Herr par les auteurs et par l’éditeur Guillaume Bréton, ces lettres confirment et illustrent ce qu’on savait déjà par Charles Andler [2] : le rôle central joué dans l’élaboration de l’ouvrage par le célèbre bibliothécaire de la rue d’Ulm, éminence grise de l’intelligentsia socialiste, mais aussi collaborateur et ami, trente ans durant, du très officiel patron de l’histoire en France, Lavisse. Celui-ci, toutefois, quoique au centre du réseau, n’apparaît qu’à l’arrière-plan de cette correspondance, qui n’apporte pas vraiment de réponse aux questions qu’on se pose inévitablement : comment interpréter le traitement sévère dont le texte de Sagnac, qui était pourtant un spécialiste reconnu, a été l’objet ? Peut-on extrapoler à partir de cet échantillon, conservé par un heureux hasard, et penser que l’intraitable directeur s’est livré, avec le même acharnement, au rewriting d’autres parties de cette Histoire de France,« la Lavisse », comme la postérité l’a dénommée à juste titre ?
Il faudrait, pour répondre à ces questions, disposer d’autres textes corrigés de la sorte. Mais les critiques portées par Lavisse sur les épreuves de trois chapitres du volume de Sébastien Charléty, conservées aussi dans le fonds Herr, quoique très révélatrices, paraissent légères en comparaison du flot d’annotations qui submerge le volume de Sagnac. Or, dans la quasi-totalité des cas, les corrections de Lavisse sont passées dans la version définitive : Sagnac a capitulé presque toujours devant le talent littéraire supérieur, mais aussi, peut-on supposer, devant l’autorité du maître. Charléty a fait de même. Étaient-ils pour autant les victimes consentantes d’un terrorisme éditorial et universitaire incarné par Lavisse ? La réussite d’une entreprise collective de cette ampleur, la première dans le genre en France, impliquait sans doute l’acceptation d’une forte discipline hiérarchique. La cohérence de l’œuvre, son unité de style, sinon de pensée, étaient à ce prix [3]. Discipline d’autant mieux consentie qu’entre les différents collaborateurs existaient (cette correspondance en apporte la preuve) une communauté de vues intellectuelles, un consensus républicain de base, et aussi, et surtout, les liens de la confiance et de l’amitié. Pourtant, derrière ces convergences, les divergences dans la manière d’écrire et d’interpréter l’histoire étaient réelles : elles se sont manifestées, à l’état spontané, au moment crucial des épreuves.
 
L’ENTREPRISE LAVISSE
 
 
L’idée d’une Histoire de France contemporaine en plusieurs volumes, remonte aux origines du projet de l’Histoire de France conçu par Lavisse et son éditeur [4]. Aux termes du traité signé en 1888, « Hachette et Cie se réservent de continuer la présente histoire, depuis 1789, jusqu’à nos jours si les circonstances leur paraissent favorables ». Le projet prend corps en août 1905, date du premier contrat signé avec Lavisse, « considérant qu’il y aurait intérêt à continuer jusqu’à nos jours l’Histoire de France… entreprise sous la direction de M. Lavisse », précise le document [5]. Entre 1888 et 1904, les circonstances sont donc devenues favorables à une entreprise naguère considérée comme incertaine et aventurée en raison de ses implications partisanes [6]. L’« intérêt » invoqué par l’éditeur n’est pas seulement celui manifesté depuis plusieurs années par le public étudiant, les jeunes historiens et Lavisse lui-même [7]. Au lendemain de l’Affaire Dreyfus qui a vu une remise en cause de la France moderne issue de la Révolution française, l’histoire contemporaine est devenue un enjeu politique et pédagogique pour les Républicains. D’où la révolution des programmes de 1902, qui augmente considérablement la part de l’histoire récente dans l’enseignement secondaire, à des fins d’éducation civique, créant du coup une demande pressante de grands manuels pour les professeurs de lycée et pour les étudiants d’histoire [8]. Dès 1904, Lavisse, inspirateur des nouveaux programmes avec Seignobos, est sollicité par G. Bréton pour diriger la nouvelle série de l’Histoire de France contemporaine. En cas de désistement de Lavisse, qui gémissait sous le poids de la rédaction et des corrections de la première série, encore inachevée, l’éditeur prévoyait de faire appel à Albert Sorel. Ce qui était faire preuve d’un bel éclectisme. Sans doute Lavisse et Sorel étaient-ils tous deux des historiens célèbres et membres de l’Académie française ( 1892 et 1893). Mais ils s’étaient trouvés dans des camps opposés à l’issue de l’Affaire Dreyfus, et le clivage entre historiens académiques et historiens universitaires se révèlera durable. Sorel, c’était l’histoire académique, à la fois éloquente et de sensibilité conservatrice, ce qui pouvait par ailleurs attirer un plus grand public. Dès le moment où Lavisse accepte, c’est au contraire le style universitaire, de l’université post-dreyfusienne, qui s’impose [9].
Homme du centre et du compromis, avant tout patriote, très soucieux en même temps de ne pas se couper de l’évolution générale, ni des jeunes générations, Lavisse est conduit par la dynamique politique du moment à réunir pour son Histoire de France contemporaine des historiens (Sagnac, Pariset, Charléty, Seignobos) qui sont tous ses élèves, mais situés nettement plus à gauche que lui [10]. Ce qui laisse présager des conflits d’interprétations, même si tous sont censés connaître et pratiquer la règle d’or du travail universitaire : ne pas confondre les convictions politiques individuelles et les règles scientifiques communes.
Pour commencer, Lavisse lui-même impose la présence à ses côtés de Herr, dont les idées socialistes et militantes (pendant l’Affaire Dreyfus) sont aux antipodes des siennes, mais dont il sait la rigueur intellectuelle et qui est devenu pour lui un collaborateur irremplaçable et un ami très proche [11]. Secrétaire de rédaction en titre, coordonnateur, médiateur (« tout transitait par lui », dit Andler), Herr, toujours selon Andler, a accompli « un travail immense » sur les manuscrits de l’Histoire de France contemporaine. Travail dont on ne trouve malheureusement guère de traces, si ce n’est indirectement, à travers les témoignages débordant de reconnaissance des auteurs [12]. On peut du moins, dans la période d’avant-guerre, reconstituer le partage des tâches, Herr préparant le terrain en corrigeant les placards, du point de vue de la bibliographie, de l’équilibre des parties, des redites, Lavisse attendant les épreuves pour les passer au crible [13]. Il en va autrement à partir de 1915. Lavisse, après avoir encore corrigé 94 pages des épreuves de Charléty, donne la priorité aux tâches patriotiques, tout en recherchant des auteurs pour le volume supplémentaire qui sera consacré à la guerre, et en préparant sa propre conclusion.
Affaibli de plus en plus par la maladie et les deuils familiaux, il laisse à Herr la responsabilité principale d’un chantier désorganisé par la guerre qui a dispersé les auteurs et leurs manuscrits [14]. Herr donne alors la mesure de son dévouement et de sa capacité à tenir à bout de bras l’entreprise en péril. « Sans vous, nous n’aurions jamais abouti », lui écrira G. Bréton.
L’orientation des volumes rédigés pendant ces années de guerre s’est ressentie manifestement de l’absence ou de la baisse de contrôle de Lavisse, Herr ayant, semble-t-il, laissé aux derniers auteurs, Pariset et Seignobos, la plus grande liberté. D’où la disparité que les critiques ont relevée tout d’abord entre le volume de Sagnac et celui de Pariset, qui lui fait suite, mais dont la rédaction avait pris un retard considérable [15].
Toujours est-il que Lavisse et Herr se sont relayés pour accompagner jusqu’au bout la rédaction de l’Histoire de France contemporaine, ne survivant que de peu à sa publication (Lavisse meurt en 1922, Herr en 1926). Le « couple » Lavisse-Herr, qui attirait les sarcasmes des intellectuels nationalistes du temps [16], n’était « paradoxal » qu’au regard de critères étroitement partisans.
Cette amitié, « contradictoire », mais bien réelle, nous apparaît davantage comme une figure exemplaire du libéralisme universitaire de ce temps, avec les tensions inévitables qui l’accompagnent [17]. La question étant plus précisément, pour notre propos, de prendre la mesure du libéralisme de Lavisse, diversement apprécié à l’époque, dans ses relations avec Sagnac [18].
 
PHILIPPE SAGNAC
 
 
Le choix de Sagnac pour le premier tome sur la Révolution française n’a pas été une erreur de distribution, comme on pourrait le croire au vu des corrections infligées par Lavisse. A priori, le choix était délicat, pour ce volume inaugural de la nouvelle série, qui serait en même temps la première synthèse depuis les grands ouvrages romantiques, et sous label universitaire, de l’histoire de la Révolution française [19]. Sagnac est le plus jeune de l’équipe (il a 45 ans en 1913). Depuis son entrée à l’École normale, en 1891, on le voit en relations confiantes avec Herr et Lavisse dont il sollicite les conseils aux tournants importants de sa carrière [20]. Plus engagé que Lavisse dans le combat dreyfusard, au moins intellectuellement, et certainement de fibre plus sociale, il s’applique en même temps à réfuter le marxisme et trouve surtout à critiquer dans l’Histoire socialiste de Jaurès. Peut-être est-il choisi aussi pour son bon caractère [21]… Mais surtout, vraisemblablement, parce qu’il est un excellent représentant de la nouvelle génération d’historiens formée, pour la première fois à l’étude méthodique de l’histoire moderne et contemporaine que leurs maîtres, comme Aulard, et Lavisse lui-même, avaient pratiquée en autodidactes [22].
Élève de l’un et de l’autre, Sagnac affirme très tôt une vocation d’historien social de la Révolution – il entre à l’École muni d’une licence en droit en vue de recherches qui aboutissent, en 1898, à une thèse sur un sujet neuf, La Législation civile de la Révolution française 1789-1804Essai d’histoire sociale, traité avec érudition et une certaine ardeur démocratique [23]. Professeur à la Faculté des Lettres de Lille en 1899, il multiplie les initiatives pour organiser cette discipline au statut encore incertain et lui donner des instruments de travail, en fondant aussitôt avec Pierre Caron, la Revue d’histoire moderne et contemporaine, d’abord éditée par la Société nouvelle de librairie (que Herr a rachetée à Péguy). Sagnac y voit le laboratoire d’une histoire contemporaine de caractère scientifique, et y publie un article à peu près dans chaque numéro.
La Revue est complétée, en 1902, par la création de la Société d’Histoire Moderne. Tout en affirmant hautement ses préoccupations « exclusivement scientifiques et rationnelles », cette société savante et, au besoin militante, est amenée à se présenter aussi comme « un groupe d’hommes unis par une communauté d’opinions républicaines », écartant les candidatures des « adversaires déclarés des idées modernes » [24]. Lavisse, longtemps hésitant à rallier le camp dreyfusard, s’est décidé à franchir le pas. Il devient, avec Aulard et Gabriel Monod, l’un des présidents de la Société.
La jeune école des historiens modernistes est marquée par cette dualitéd’appartenance : elle se veut « objective », mais ne se montre pas neutre, quand les principes républicains, ceux de 1789, sont en cause. À cet égard, Sagnac est bien l’héritier d’Aulard, auquel il succèdera à la Sorbonne en 1923.
Et même de Michelet, l’historien subjectif par excellence, dont il admire pourtant l’histoire de la Révolution : « la plus belle de toutes et non la moins critique », commentait-il dans sa bibliographie initiale [25].
Son originalité est davantage dans sa curiosité intellectuelle et sa volonté d’ouvrir de nouvelles perspectives à l’histoire révolutionnaire, principalement dans deux directions. En s’attachant à une explication globale du phénomène révolutionnaire, sans le réduire, ni au politique, ni à l’économique [26]. En expérimentant par ailleurs des modes de synthèse historique, provisoire ou collective. Par là, Sagnac rejoint le projet interdisciplinaire de revues comme la Revue de synthèse et Scientia, auxquelles il collabore. Il a surtout l’ambition de faire servir les travaux d’analyse critique accumulés dans les dernières décennies à des ouvrages de grande diffusion. C’est ainsi qu’il a déjà collaboré à l’Histoire de France, écrivant, à la demande (et à la place) de Lavisse, les chapitres d’histoire économique dans le tomeVIII et un chapitre du tomeIX.
En 1911, lors d’une vacance de chaire au Collège de France, Sagnac, avec l’appui de Lavisse, pose sa candidature à une chaire nouvelle qui consacrerait, par un enseignement de synthèse, la promotion scientifique, mais aussi sociale, de l’histoire contemporaine [27]. Le projet qui est décisif pour sa carrière, et qui lui tient visiblement à cœur, échoue. Dans l’immédiat, c’est donc le premier volume de l’Histoire de France contemporaine dont Sagnac achève la rédaction qui illustrera ce programme. Or, faire la théorie de la vulgarisation savante est une chose, la réaliser, réussir d’emblée une « synthèse vivante » en est une autre.
Sagnac avait surtout l’expérience des travaux d’érudition [28]. Par ailleurs, Lavisse, pour gagner du temps, l’avait dispensé de recherches d’archives pour sa collaboration partielle à l’Histoire de France [29]. Les conditions sont plus exigeantes pour l’histoire contemporaine qui demande un surcroît de garanties scientifiques dans la mesure où elle est réputée par certains « facile et amusante » [30]. La tâche de préparation de Sagnac en est alourdie ainsi que sa démarche dans l’exposition [31]. La difficulté sera d’intégrer cette base d’érudition dans le texte, puisque le style de grand manuel exclut les notes. C’est une des raisons des interventions répétées de Lavisse, expert entre tous dans l’art de transposer pour tous les publics les résultats de la recherche historique. La rencontre entre Lavisse et Sagnac, et leur confrontation sera pour une bonne part celle du généraliste avec le spécialiste, dans un rapport de forces évidemment inégal, qui laisse Sagnac en liberté surveillée.
Un contrat léonin
Lavisse ( 70 ans en 1912) est alors au faîte des honneurs, et le contraste est grand entre les deux rôles qu’il assume avec une égale perfection : celui du personnage officiel, illustration de la République enseignante, et celui, obscur et ingrat, de correcteur d’épreuves, destinées il est vrai à une publication qui engage sa réputation d’historien national. Ce métier de tâcheron lui était au reste familier depuis ses débuts à la direction de la Revue de Paris et il en parlait alors avec humour [32]. Mais c’est avec rage, et même désespoir, qu’il parle du temps passé (« plus de deux années de ma pauvre vie finissante ») à corriger, réécrire en fait, les volumes sur épreuves d’Henri Carré qui devaient constituer le tomeVIII et la plus grande partie du tomeIX de l’Histoire de France au point de demander à G. Bréton de l’« exempter de continuer ce métier pour l’histoire contemporaine » [33]. Il a pourtant repris le collier pour corriger, sinon réécrire dans les mêmes proportions, le volume de Sagnac. Le contrat signé, en novembre 1905, pour la direction de l’Histoire de France contemporaine, aggravait même sa responsabilité et son droit d’intervention (à supposer d’ailleurs qu’il ne l’ait pas inspiré… ):
« Article 2 - M. Lavisse surveillera la rédaction et la rentrée de la copie; il lira et révisera au besoin le manuscrit. Il s’est engagé à veiller à ce que les collaborateurs, tout en conservant la pleine indépendance de leur jugement, n’oublient pas que dans une HISTOIRE CONTEMPORAINE, plus que partout ailleurs, les précautions sont nécessaires pour éviter de donner au lecteur l’impression d’une œuvre de polémique, alors qu’il faut qu’il se sente en présence d’une œuvre de bonne foi scientifique. »
Contrat léonin, en dépit des formules conventionnelles et quelque peu contradictoires : comment la « pleine indépendance de jugement » d’un auteur s’accommoderait-elle de la « surveillance » de ce puissant patron qu’appuyait un non moins puissant éditeur [34] ? Y aurait-il un moyen terme entre soumission et démission ? Le même contrat, cosigné par Sagnac, précisait : « Dans le cas où un désaccord se produirait entre le Directeur et M. Sagnac, celui-ci reprendrait sa liberté partielle ou complète. »
Or, la nature du sujet traité par Sagnac ne pouvait qu’aiguiser l’intérêt et la vigilance de Lavisse. Parce que la présentation de l’histoire de la Révolution française, histoire entre toutes controversée, donnerait le ton de la nouvelle série. Et parce que le sujet lui tenait « fort à cœur » depuis longtemps [35]. Il s’était d’ailleurs réservé, dans ses conclusions sur l’Ancien régime, d’en poser la problématique, développant longuement, on le verra, la question des origines lointaines et de l’inévitabilité de la Révolution.
 
À L’ÉPREUVE DES ÉPREUVES
 
 
Les épreuves qui constituent le volume primitif corrigé par Lavisse sont datées par le tampon de l’imprimerie de mars, avril et juin 1913. Après les placards corrigés par Herr, et les nombreuses modifications apportées par Sagnac lui-même à un manuscrit en chantier depuis 1906, il ne s’agissait assurément pas du premier jet [36]. Mais les véritables épreuves (à tous les sens du mot) restaient à venir… Lavisse les a lues, relues et corrigées d’une plume acérée, dans les mois qui ont suivi, sans doute encore après août 1914. Sagnac, tout en écrivant Le Rhin français pendant la Révolution et l’Empire, entre 1915 et 1917, a continué d’y travailler pendant la guerre, malgré l’interruption des activités chez Hachette : en témoignent des allusions à l’actualité griffonnées sur le manuscrit [37]. On peut supposer que l’expérience de la guerre l’amenait à se ranger plus facilement au point de vue national qui orientait la révision de Lavisse [38]. À partir de la fin 1917, de retour à Lille, il se consacre à la mise au point définitive de son manuscrit, y intégrant docilement les corrections de Lavisse [39]. Les paroles du maître ont pu rester « gelées » pendant cet intervalle, dont ces années de guerre qui « valent des siècles » disait Lavisse, sans apparaître périmées [40].
Un premier constat ressort de la comparaison du volume d’épreuves avec le livre qui sort en librairie en novembre 1920 : si le nombre de pages est resté le même ( 437/436), plusieurs parties ont été sérieusement remaniées. La bibliographie générale a été réduite de moitié; le livre II ( L’œuvre de l’Assemblée constituante) a été allégé de 9 pages, mais le Livre IV ( 21 juin -10 août 1792 ) augmenté de 11 pages. Rééquilibrage révélateur des priorités imposées par Lavisse, qui redoute autant l’excès d’érudition (le paragraphe sur les sources a été supprimé) que l’excès d’abstractions dans l’étude des institutions, mais redemande des précisions dans le récit des journées révolutionnaires. On constate aussi, que, dans deux cas, il y a eu substitution de contenu, sans explication : l’introduction définitive n’a rien à voir avec celle de Sagnac, de même que la conclusion de L’œuvre de l’Assemblée constituante. On y reviendra. À côté de ces modifications très apparentes, le travail du correcteur a consisté à remodeler le texte, page par page, au moyen de corrections nombreuses et variées qu’on peut classer en trois catégories. Les ratures muettes, sans justification, étendues parfois à des paragraphes entiers. Les remarques critiques, le plus souvent brèves, parfois développées et explicatives, dans des « bulles » sur les marges, ou sur des feuillets à part : elles composent un petit discours pratique sur la méthode, auquel Sagnac a parfois apporté la contradiction. Enfin, greffés sur le corps du récit, des textes de substitution écrits directement sur les épreuves ou sur des feuillets à part. Le ton des observations du correcteur est tantôt courtois (« Si vous voulez… Réfléchissez », « Il faudrait, je crois ») tantôt nerveux et ponctué de plusieurs points d’interrogation ou d’exclamation (« Absolument inintelligible !») tantôt abrupt et impératif (« Tout le déjà dit devra être très brièvement rapporté à l’endroit marqué sur mon feuillet », p. 164).
Question préalable : comment procéder à l’analyse d’un document de ce type ? Distinguer les corrections de forme (style, composition) et celles qui touchent au fond (méthode, interprétation) est le moyen le plus commode de se frayer une voie dans le maquis des annotations. À condition de n’être pas dupe de ce que cette distinction a de spécieux, l’habilité d’un censeur lettré étant de jouer précisément sur ces deux tableaux : quand Lavisse supprime les adjectifs et les adverbes d’un passage « délicat », il en modifie à la fois la longueur, ou la lourdeur, et le sens. De même, les injonctions qui reviennent le plus souvent dans les marges – « condenser »,« vivifier », « préciser » ne sontpas seulement des règles du bien écrire. Comme la méthode historique selon Langlois et Seignobos, elles renvoient à une éthique, et même à une ascèse qui suppose l’effacement de l’historien, réservé dans ses jugements sinon impassible, tout entier absorbé dans son minutieux travail de reconstitution.
Condenser, dit-il
Condenser d’abord, et pas seulement en supprimant les redites, nombreuses dans un manuscrit dont la rédaction s’est étalée sur plusieurs années, et qui « feraient croire que les chapitres ont été composés sans vue d’ensemble ». Toute la philosophie, et la pédagogie de Lavisse, en matière d’écriture historique, tiennent dans l’économie des moyens (économie de mots, de sentiments, d’idées)
appliquée au style et à la conduite du récit. Il y a un style Lavisse qui, par endroits, est ce qui reste quand il a tout supprimé… se dégageant comme d’une gangue de la prose abondante et parfois confuse de Sagnac. Style remarquable, ailleurs, dans les passages réécrits, par sa sobriété étudiée, le goût de la litote classique, en contraste frappant avec celui, plus relâché, mais aussi plus entraînant, de Sagnac.
L’économie d’idées et de sentiments est obtenue d’abord aux dépens des introductions et des conclusions, lieux préposés traditionnellement aux considérations générales, et qui, pour cette raison, éveillent la méfiance de Lavisse. Il est assez fréquent de le voir tronquer un chapitre par les deux bouts, faisant sauter d’abord tout ou partie des préambules - « On verra bien » (p. 136), « On verra cela plus tard, par les faits» (p. 172) - comme pressé de plonger le lecteur dans le vif du sujet et de l’y maintenir jusqu’au bout, sans laisser place à des propos trop vagues ou trop personnels. Les transitions n’ont pas un meilleur sort (« Ces transitions alourdissantes ne sont pas nécessaires », p. 283). Et encore moins les conclusions (« Inutile », p. 188. « Si vous voulez une conclusion, qu’elle soit brève », p. 265).
En matière d’introduction et de conclusion, Lavisse n’a fait confiance qu’à lui-même, s’octroyant un droit qu’il refuse à son collaborateur. Dans les deux cas déjà signalés, l’introduction générale du volume, et la conclusion sur l’œuvre de la Constituante, il a remplacé purement et simplement le texte de Sagnac par un autre texte qui porte visiblement sa marque. L’impératif de condensation vaut pour le deuxième cas (la conclusion est passée de six pages à une page et demi)
mais aussi pour le premier, car Sagnac déplorait, en 1912, d’avoir dû abréger considérablement son tableau introductif. Au reste, ce n’est pas seulement pour leur longueur que ces parties du livre ont été pénalisées, mais pour leur contenu trop ambitieux ou trop personnel, on le verra, aux yeux de Lavisse.
La tendance à proscrire les introductions, transitions, conclusions, comme autant de textes parasites, loin d’être propre à Lavisse, est un des traits de la discipline historique, telle qu’elle a été alors redéfinie au sein de l’Université.
Charles Victor Langlois, dans sa phobie de tout ce qui rappelle l’âge rhétorique de l’histoire, trouve une curieuse métaphore naturaliste (il conçoit au reste l’histoire sur le modèle des sciences naturelles) pour prôner l’extermination des « divers microbes littéraires (qui) se logent de préférence dans les extrémités et les jointures des livres d’histoire, c’est-à-dire dans les introductions, les conclusions et les paragraphes de transition » [41]. Lavisse, en l’occurrence, est aussi l’exception qui confirme la règle. Dans son œuvre, introductions et conclusions développant une vision personnelle dans un style bien frappé, sont en bonne place [42] et la conclusion générale de l’Histoire de France contemporaine sera son dernier grand texte auquel il a consacré ses dernières forces [43]. Mais précisément, il faut être Lavisse, brillant écrivain dont l’Académie française a reconnu les qualités d’esprit et de plume, outre les mérites de l’historien et du publiciste [44]. Si Lavisse est positiviste, c’est moins assurément dans sa propre démarche (il ne se reconnaissait d’autre maître que Michelet) qu’à l’égard de ses collaborateurs d’une Histoire de France qu’il a conçue comme un récit rigoureusement construit.
Du récit
Les qualités que les contemporains ont admiré dans l’Histoire de France contemporaine – « précision vivante » (Andler), « clarté impitoyable » (Seignobos) – sont bien le produit d’une intime et laborieuse collaboration entre l’auteur et son correcteur qui le suit comme son ombre, traquant sans relâche l’obscur, le vague et l’allusif :
« Je ne comprends pas… Expliquez… Obscur… Précisez… C’est un pêle-mêle (p. 139)… Remplacez ces termes vagues par des termes concrets (p. 195). Le lecteur ne sait rien de tout cela… À refaire… Ne pas mettre des choses dont le lecteur n’est pas informé (p. 109)… Ne pas dire des choses qu’on n’explique pas (p. 258); Chaque fois que quelqu’un aura un rôle décisif dans une discussion, il faudra le présenter (p. 195)… Comme il faut se méfier de ce mot « influence » si souvent répété (p. 296). « J’ai cru, j’ai vu… je vois, je ne comprends pas » (p. 366).
Le livre II ( L’œuvre de l’Assemblée Constituante) qui évite difficilement l’écueil de toute étude d’institutions, l’abstraction juridique, est particulièrement criblé d’observations de ce genre :
« Vivifier le plus possible… Ces abstractions dont vous vous servez si souvent glacent l’exposé (p. 134)… Je ne vois pas fonctionner (dans la nouvelle organisation judiciaire) le commissaire ni l’accusateur » (p. 133).
Une constante : le goût de Lavisse pour les citations, qu’il ne cesse de réclamer :
« Préciser et pourquoi ne pas citer ?» (p. 194);« Ici, comme en tant d’autres endroits, je voudrais entendre la voix de ceux qui parlent… Quelques mots entre guillemets donneraient l’accent (p. 215)… « Comme j’aimerais mieux, ici et ailleurs, une courte citation de Robespierre et de Grégoire » (p. 167). « Est-ce Camus qui parle ? Pourquoi ne pas citer ses paroles ?» (p. 195). « Citer, pour convaincre le lecteur » (à propos de la lettre de Mandat qui décide de son arrestation). « Se contenter de mettre ici les textes (en petits caractères). Ils parlent clairement d’eux-mêmes » (p. 76, à propos de la définition de la loi dans la Déclaration). « Il vaut mieux finir par le couplet, qui dit tout » (il s’agit du Çà ira, p. 247).
C’est aussi sur une citation « qui dit tout » que se conclut le premier chapitre (dont les deux dernières pages comportent trois citations supplémentaires) et celui sur le 10 août (p. 388). Paradoxalement, c’est Lavisse – qui « ne travaillait pas dans l’inédit » comme disait Seignobos –, qui montre une véritable superstition pour les paroles des contemporains, comme s’il leur prêtait non seulement la vertu d’illustrer, mais le pouvoir de démontrer, de « faire vrai » en tous cas [45]. Alors que Sagnac, habitué des archives et des travaux d’érudition où les notes de références aux sources sont de rigueur, pense qu’une synthèse pour grand public doit intégrer, au contraire, dans le texte le contenu des citations. À la différence de Jaurès, il préfère souvent utiliser le discours indirect ou les résumés de citations pour des raisons d’unité de style [46]. À propos des discussions de l’Assemblée sur la question coloniale, à Lavisse qui objecte dans la marge : « Comme tout cela est vague !», il riposte, à la suite, non sans pertinence : « La discussion n’est pas plus précise et se tient dans les généralités. Il est vrai que, si l’on cite, on le verra encore mieux, mais cela n’avancera pas beaucoup le lecteur » (p. 126).
C’est dans l’évocation des journées révolutionnaires si chargées de péripéties confuses que Lavisse, qui est un visuel (« je ne vois pas » est l’une de ses remarques récurrentes) donne toute la mesure d’un besoin, quasi tyrannique, de précisions topographiques et chronologiques. Véritable feu roulant de questions dont la minutie fait penser à un travail de reconstitution policière, ou au script d’un film.
Ainsi sur le 14 juillet :
« Cette porte était-elle défendue ? Comment la foule a-t-elle pénétré dans la première cour ?» (Launay) a-t-il retiré (les canons) tout de suite ? Comment (le Comité) n’a-t-il pas vu que les canons étaient retirés ?.. Il faut expliquer ce que c’est que cette boutique et ce chemin de ronde… Alors, le pont-levis s’abaisse ? Il faut marquer le moment où le pont levis s’abaisse… Je ne vois à quelle heure on a su la prise de la Bastille… » (p. 42-47).
Sur la journée du 10 août, Sagnac pouvait être jugé incollable puisqu’il venait de renouveler la question, dans une monographie particulièrement fouillée [47]. Son texte n’en est pas moins scruté à la loupe :
« Il est nécessaire qu’il y ait un tableau des sections de Paris et que soit marqué le caractère professionnel des habitants. Cela éclairerait tout à l’avance… Il y a un embarras pour la désignation géographique : tantôt les points cardinaux (l’Est) tantôt la rive gauche. Tantôt « Faubourg » tantôt « section »… « Un autre Est que tout à l’heure »… « Je suppose qu’il a été dit quelque part où était alors le Théâtre français »… « J’espère qu’il y aura une gravure »… « Quelle heure ? 2 h du matin ? Mais tout à l’heure nous étions à 7 heures. Bien marquer l’horaire. Si l’on revient en arrière, avertir en changeant le temps du verbe. Très important… Nous voici revenus à 7 heures… L’Assemblée nationale s’est réunie à quelle heure ? Où?… Il n’a été question ni de ces casernes ni de cette porte ?… D’où venaient ces canonnades ?… On ne les a pas vus en route ceux-là (des Suisses)… Il fallait mieux les placer… Où étaient-ils ceux-là, (d’autres Suisses)
Qu’avaient-ils fait jusque là?… Je ne comprends pas du tout ce que fait Pétion. À réécrire » (p. 379-389).
Et Sagnac a réécrit, réassemblant les pièces du puzzle dans l’espace et le temps, s’excusant de ne pouvoir donner toujours l’heure exacte, modifiant le plan de la partie (qui s’augmente de trois pages) pour placer en tête le tableau détaillé des sections parisiennes selon les points cardinaux. Au besoin, Lavisse dicte littéralement les détails de la mise en scène, comme, dans un autre chapitre, lors des massacres de septembre 1792 à la prison de La Force :
« Ce récit ne se tient pas bien. Voici maintenant que nous revenons sur les massacres. Voici l’ordre : Maillard arrive; un jury est constitué. Jugements : «À la Force !». Alors les massacres, y compris les raffinements de cruauté. Puis :Vive la Nation, et les libérations. À la fin, calcul des morts » (p. 405).
La leçon de style se veut une leçon de méthode : le rappel incessant, exemple donné à l’appui, que le récit est l’âme de l’histoire, et que, parfaitement reconstitué, il se suffit à lui-même. On pense au célèbre précepte de Ranke – il s’agit seulement de dire comment les choses se sont réellement passées. En même temps, intentionnellement ou non, la tactique de harcèlement, en quête d’une vérité d’abord factuelle, tend à devenir un instrument de contrôle, en enfermant l’historien, tout au moins le collaborateur d’une œuvre collective, dans le champ clos du récit, au ras des événements, loin des tentations du jugement de valeur.
Le récit, toutefois, ne saurait se limiter à la reconstitution de la trame des événements, terrain supposé neutre. À tout moment, les acteurs interviennent, avec une psychologie, des impulsions et des intentions qui sont de l’ordre du conjectural, et non du factuel. L’historien, si « objectif » soit-il, ne peut éviter, aux moments cruciaux de la Révolution, de toucher au problème de fond, celui de la responsabilité respective des groupes d’acteurs de la Révolution : les privilégiés, le roi et la Cour, les Assemblées, le peuple de Paris, les chefs de la Révolution dans sa première période. C’est là qu’éclate le contraste entre la première version où Sagnac, de façon assez générale, ne dissimule pas son parti pris, et le texte définitif, purgé, par les soins de Lavisse, de ces notations jugées intempestives. Tantôt Lavisse demande à son collaborateur de réviser lui-même ses jugements de valeur :
« Qu’en savez-vous ?» (p. 85). « Qui avait raison ? Il faut prendre garde aux appréciations » (p. 251). « Il faut ne parler que sous une forme interrogative des intentions de Mirabeau » (sur un feuillet à partp. 100) « Bien peser les témoignages » (p. 98).
Tantôt (le plus souvent) il passe à l’acte lui-même, et, soit par des ratures, soit par un texte de substitution, produit une version nettement, voire radicalement modifiée, dans le fond et dans la forme.
 
UNE RÉVOLUTION RÉVISÉE
 
 
C’est la question de la responsabilité des privilégiés qui est au centre du premier chapitre (La Révolution pacifique, 5 mai-11 juillet 1789). Un jeu muet de ratures suffit ici à Lavisse pour infléchir, de façon substantielle, le sens du propos. La confrontation du texte initial et du texte définitif est éloquente (les passages supprimés par le correcteur ont été italisés):
La Cour, hostile aux États généraux, surtout au Tiers État, fit revivre les anciennes distinctions entre les ordres. Le 2 mai, jour de la présentation, le Roi reçut d’abord les députés du Clergé et de la Noblesse dans son cabinet… puis ceux du Tiers État dans sa chambre à coucher, ce qui les affecta vivement et leur suggéra avec quelque véhémence de représenter au Roi… combien de pareilles nuances humilier les Communes dont les députés durent attendre dans une galerie trop petite (p. 25).
Les curés… n’attendaient qu’un acte vigoureux du Tiers pour secouer le despotisme méprisant de leur Évêque (p. 19).
Mais ces manœuvres des privilégiés, machinées sans doute d’avance avec la Cour et le Roi n’arrêtaient point l’Assemblée : elle recevait une multitude d’adresses (p. 32).
étaient douloureuses pour la partie vraiment nationale des trois ordres…
(p. 8).
Si le Roi était devenu le défenseur et le prisonnier des privilégiés, au mépris de toutes les traditions monarchiques, c’est que Louis XVI n’était plus qu’un jouet aux mains de la Reine, du Comte d’Artois et qu’il suivait sans bien savoir où on le conduisait (p. 29).
La Cour avança peu à peu, au jour le jour, sans se démasquer… Le 26 juin, sous prétexte de maintenir l’ordre, toute une concentration s’opère autour de Paris (p. 29).
En même temps, les privilégiés agissent. Dans leur pensée, ils n’ont signé qu’une trêve, et par ordre (p. 30).
Malgré tous ces avertissements, la Cour se résolut de précipiter l’exécution de son plan (p. 35).
Le renvoi de Necker, la formation de ce ministère de coup d’État étaient une déclaration de guerre (p. 36).
Ce souci de séparer, diviser, humilier le Tiers État apparut davantage encore le 4 mai, à la procession… (Parmi le Tiers) presque aucun homme connu.
Mais,à leur passage, l’immense concours de peuple qui se pressait dans les larges avenues acclamait en eux ses députés, son espérance et leur donnait dans leur cœur la préséance que toutes les traditions leur refusaient (p. 8).
Durant ces longues heures irritantes, les représentants du Tiers, inconnus les uns aux autres, entrèrent en communion d’idées, sentirent qu’ils étaient vraiment la nation, comprirent leur force (p. 9).
Ainsi, après avoir infligé toutes sortes d’humiliations au Tiers État sous prétexte de conciliation, le gouvernement maintenait les ordres (p. 10).
Députés des Communes, ils prennent désormais ce titre révolutionnaire en signe d’affranchissement et d’égalisation des classes… Malgré les motions insidieuses qui les engagent à imiter les ordres privilégiés, ils évitent avec soin…
(p. 11).
Mais le Clergé, cette fois encore, se déroba, tout en faisant espérer une réponse pour le lendemain (p. 12).
Cette différence de traitement était conforme aux traditions. Elle affecta le Tiers qui fit savoir au Roi combien de pareilles nuances etc. (p. 17).
Comment résister au désir du Roi ?
Mais, à y céder, ne tomberait-on pas dans un piège ?.. Le Tiers voulait prendre ses précautions (p. 13).
Riposte du Tiers à la demande du Clergé de s’unir à lui. Le Tiers vit aussitôt le piège, le dénonça… Le Clergé décontenancé fit savoir…
(p. 15).
La Cour s’appliqua, une fois de plus,à … presque aucun homme connu. Mais, à leur passage, la foule les acclama (p. 17).
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Durant ces longues heures, les représentants du Tiers, qui ne se connaissaient pas, s’entretinrent de leurs sentiments et de leurs espérances (p. 18).
Le Gouvernement maintenait les ordres (p. 19).
Ils prennent désormais ce titre nouveau… Quant à eux, ils évitent avec soin (p. 19).
Mais la question était grave. Le Clergé ne se hâta point; il fit seulement espérer une réponse pour le lendemain (p. 21).
Comment résister à un désir du Roi ?
Mais, d’autre part, comment s’en remettre à la médiation royale ?
(p. 21).
Proposition du Clergé. Le Tiers répliqua en demandant au Clergé de s’unir à lui dans la salle des États généraux. Le Clergé fit savoir…
(p. 22).
Les députés durent attendre dans une galerie trop petite (p. 32).
Les curés… n’attendaient qu’un acte vigoureux du Tiers pour se déclarer en sa faveur (p. 27).
Mais l’Assemblée recevait une multitude d’adresses (p. 40).
La Reine, le comte d’Artois… agissaient sur le Roi, qui allait les suivre sans bien savoir où on le conduisait… (p. 27).
Des dispositions furent prises, peu à peu, au jour le jour… Le 26 juin, le Roi fait expédier… (p. 36).
Cependant, à l’Assemblée, les nobles non ralliés manifestent leur opposition (p. 37).
acte d’une extrême gravité (p. 42).
Cependant, sans attendre même toutes les troupes qu’elle avait appelées… la Cour se résout à un Le renvoi de Necker était un caprice de grave conséquence (p. 41).
Jusqu’à la fin de ce premier chapitre, qui s’achève sur le renvoi de Necker, Lavisse s’applique ainsi à supprimer ou à gommer toute allusion à un supposé complot aristocratique. La thèse machiavélique sous-jacente au texte de Sagnac a été subtilement vidée de son contenu… L’opération, toute laconique ici, s’est soldée par une double réduction : de la longueur et de l’énergie du propos initial.
Il a suffi de rayer les termes les plus chargés d’intensité passionnelle ( humiliation – le plus souvent répété – piège, prétexte, intrigue, conspiration plan, manœuvre, calcul, mauvaises dispositions, déclaration de guerre, insidieux, vivement, véhémence) pour transformerla tonalité du récit. Sagnac s’était montré en pleine empathie avec ses héros, les hommes du Tiers État, épousant ouvertement leurs querelles, leurs sentiments et leurs ressentiments, faisant siens les mouvements d’une sensibilité ardente et ombrageuse.
Discours trop vibrant, trop « participant », pour ne pas attirer les foudres du censeur qui donne ici, à peu de frais, sa première leçon de sérénité, au moins apparente : à un climat chargé de tension (suspicion d’un côté, agressivité de l’autre) a succédé une atmosphère presque aseptisée où les affrontements s’expliquent par la logique de la situation. Lavisse livre le fond de sa pensée dans une incidente griffonnée sur le manuscrit (p. 19): « Il était impossible que la Cour et les privilégiés n’essayassent pas de résister ». De ce point de vue bilatéral, « résistance » est alors le mot juste, substitué à « conspiration », « ruse » et autres « machinations » qui relèvent du vocabulaire de combat.
Dès ce moment, du reste, et tout au long de son livre, Sagnac ne montre aucune tendresse pour cette bourgeoisie dont il soutient le combat politique contre l’aristocratie, mais dont il est prompt à dénoncer l’égoïsme de classe.
Lavisse fera disparaître, dans le chapitre suivant, tel passage dénonçant la duplicité de la bourgeoisie parisienne, cette fois, à la nouvelle du renvoi de Necker.
Tout Paris s’émut… Les bourgeois… durent se féliciter du soulèvement populaire qui favorisait leurs intérêts et leurs sentiments (p. 39).
Toute la ville s’alarma… Le peuple croyait la Cour victorieuse et la Révolution compromise (p. 45).
La tendance personnelle de Lavisse est visiblement de gommer les allusions aux antagonismes sociaux – ici, par la référence commode au « peuple » au sens de Michelet. Et de s’attarder, en revanche, sur les rares moments d’unanimisme qu’offre le drame révolutionnaire. La nuit du 4 août, unique à cet égard, lui paraît trop légèrement traitée par Sagnac qui voit autant d’« habilité» que de générosité dans les motions votées par les privilégiés. Sur un feuillet à part, il note :
« Il faudra dire plus clairement et autrement que par incidente, ce que propose le duc de Noailles le 4 août. Expliquer ce que c’était pour les villes et les provinces que renoncer à leurs privilèges. Décrire les scènes d’enthousiasme d’après les témoins ».
Sagnac y consacre alors toute une page supplémentaire, en trois paragraphes – « Les villes », « Les provinces », « L’Union sacrée » – dont le troisième, au titre éloquent, baigne dans l’euphorie patriotique (« action de grâces au Roi… enthousiasme indescriptible… unité nationale »).
Armistice éphémère. C’est maintenant le comportement du Roi et sa responsabilité dans la radicalisation de la Révolution qui passent au premier plan.
Comprendre l’attitude du roi
Quand Sagnac analyse la réponse dilatoire du Roi à l’Assemblée qui lui demande de sanctionner les arrêtés du 4 août, Lavisse critique d’abord l’imprécision du texte (« Arrêtés ou décrets ? Je voudrais voir nettement d’une part ce que le roi accepte des décrets d’août, et d’autre part ce qu’il conteste. Sans cela on ne comprend pas »). Puis il conteste l’interprétation tendancieuse donnée par Sagnac de ces atermoiements (« Il feignait d’approuver, en attendant de se démasquer »). « Qu’en savez-vous ? Et vraiment, n’est-il pas naturel que le Roi ait résisté et hésité? Voilà toute une affaire à revoir », écrit-il dans la marge (p. 85). Et le texte a été effectivement revu d’une version à l’autre :
Ruse du Roi avec l’Assemblée L’Assemblée vit le piège… Nouvelle lettre du Roi à l’Assemblée, le 20 septembre.
Il feignait d’approuver, en attendant de se démasquer (p. 85)
Promulgation ou publication ?
Nouvelle lettre du Roi à l’Assemblée, le 20 septembre : nouveau procédé de juriste (p. 89).
La querelle rebondit et se vide un peu plus loin. Le refus du roi, le 5 octobre, de sanctionner les décrets est interprété par Sagnac comme l’annonce d’une vaste machination – « Le Roi prétendrait ne pouvoir remplir pleinement sa fonction; il gagnerait ainsi du temps; la Révolution avorterait » (p. 98) au point que Lavisse, après avoir rayé ce réquisitoire en seize lignes, s’en explique sur une feuille à part :
« Nous ne sommes pas assez sûrs des sentiments des gens pour affirmer que le Roi en particulier ait eu de si machiavéliques intentions. Enfin, relisez et réfléchissez. C’était très sensé ce que disait le Roi.
Mais ce n’est pas de bon sens qu’il s’agissait alors. Il faudrait mettre quelque chose de tout simple, comme (après la citation):
“Cette réponse du Roi qui mettait tout en suspens alors que l’Assemblée avait hâte d’établir quelques principes clairs et définitifs, fut très mal accueillie dans l’Assemblée.”»
Sagnac a accepté la substitution de texte, dans les propres termes de Lavisse (p. 100), mais sans abandonner son point de vue. Sur le même feuillet, il conteste d’abord que le texte en question soit de la main du roi, « bien incapable » d’une telle argumentation juridique : celle-ci, dit-il,
« paraît pleine de bon sens. Mais il y a toujours, dans les grandes affaires, un côté des choses qui peut être présenté favorablement. Il faut aller au-delà des apparences et voir la réalité. Cette réponse condamnait toute la Révolution ».
En somme, les deux historiens rivalisent d’arguments de type positiviste.
Soit en évacuant comme inconnaissable, ou « pas assez sûr » le domaine des « sentiments »et des « intentions » (Lavisse). Soit en opposant le monde des « apparences » et celui des « réalités » (Sagnac). Ce qui revient, dans les deux cas, à ne vouloir juger la conduite du roi qu’en fonction de ses conséquences. S’ils diffèrent pourtant dans leurs appréciations, c’est « qu’il y a toujours un côté des choses qui peut être présenté favorablement »:
reconnaissance de la part irréductible de subjectivité de l’historien.
Sagnac, dans son texte véhément, a choisi l’autre « côté», faisant sienne la suspicion de l’Assemblée et mêlant quelque peu jugement de réalité et jugement de valeur. Lavisse, prenant la posture de l’arbitre, se borne à constater l’incompréhension réciproque entre le roi et l’Assemblée, par une phrase « toute simple »…
Par ailleurs, tout en ne jurant l’un et l’autre que par les documents, ils en usent assez différemment, comme on l’a vu à propos des citations. Sagnac, dans son compte rendu de l’Histoire socialiste de Jaurès, reprochait à celui-ci de trop tenir compte des déclarations des acteurs, en reproduisant généreusement leurs plaidoyers pro domo.
C’était, à son avis, verser dans l’histoire oratoire et « subjective » [48]. Le procédé ou du moins la tendance se retrouve chez Lavisse : dans son souci de tenir la balance égale et de défendre les droits de l’accusé, il veille à donner la parole au roi, chaque fois qu’il est possible. Lors des préparatifs de la fuite à Varennes, Sagnac mentionnait, en la résumant en deux lignes, la déclaration royale adressée aux Français : « C’était une longue plainte de tous les outrages subits et aussi une vive et habile critique d’une Constitution qui paralysait le pouvoir exécutif. » « N’en faut-il pas dire plus », interroge Lavisse qui insiste, à une deuxième lecture : « Il importe d’en dire plus et de connaître le point de vue du Roi » (p. 308).
Sagnacs’est incliné et s’est livré sur deux bonnes pages supplémentaires à une analyse détaillée de cette déclaration, citant longuement le roi et s’abstenant de tout commentaire personnel. Le climat psychologique qui préside à la fuite du Roi s’en trouve évidemment transformé.
Alors, Lavisse avocat du Roi, avec le renfort de la méthode historique ? Plutôt juge d’instruction, avec l’assurance de l’historien qui croit bien connaître, sur la longue durée, et particulièrement à son momentclé, le règne de Louis XIV, les pièces d’un dossier, d’un procès plus que séculaire. C’est, on l’a dit, dans la conclusion du volume précédent, le dernier de l’Histoire de France, (tomeIX -2) que Lavisse, du haut de son autorité magistrale, a abordé la question fondamentale, « la question émouvante : la Révolution pouvait-elle être évitée ?». Il imaginait d’abord « un roi de rêve… une rare merveille ». Et se demandait si ce roi idéal, « même s’il se fût rencontré, aurait suffi à une tâche si malaisée.
Ce qui était possible à la mort de Louis XIV l’était-il encore à la mort de Louis XV ? Le moment n’était-il pas venu, qu’on appelle trop tard ?».
En concluant, sur le mode prudent de l’historien positiviste que « pertions avec certitude », Lavisse évitait à Louis XVI le parallèle cruel avec ce « roi de rêve » et le déchargeait même d’une responsabilité spécifique et individuelle :
«(Il) fut la victime déplorable d’un long passé d’imprévoyance ininterrompue.
L’ancienne monarchie a su se faire obéir.
Mais, comme gouverner c’est prévoir, elle n’a pas su gouverner. Elle est l’auteur responsable de la Révolution » (p. 410).
Ainsi, en 1789, les jeux sont faits.
Même avant l’ouverture des États généraux, la monarchie a perdu sa légitimité. Elle est condamnée par l’histoire, par sa propre histoire, faite, depuis Louis XIV, d’une légèreté suicidaire. Aux yeux de Lavisse, le malheureux Louis XVI mérite moins l’indignation que la compassion : il est le produit ultime, et la victime expiatoire d’un système. Vision structuraliste qui porte le débat au niveau de la philosophie morale (le chapitre se conclut sur une citation de Bossuet, mentor de Louis XIV… ) davantage à la manière des historienssonne ne peut répondre à ces quesromantiques que de Langlois ou Seignobos. De ces derniers, pourtant, Lavisse partage le scepticisme, ou l’agnosticisme, sur la question des causes immédiates de la Révolution, choisissant, le moment venu, de faire l’impasse sur le problème [49].
La Révolution s’ouvre en effet sur un texte surprenant, cette fois, par l’étroitesse du point de vue, presque une non introduction, et presque certainement, par le thème et le style, de la main de Lavisse. Sous le titre « Le Roi et les États généraux », c’est une présentation toute politique, officielle même, des pouvoirs en place (cinq pages sur la Maison du Roi, deux sur l’armée, mais seulement huit lignes sur l’opinion publique, le reste sur les « deux grands partis aux États »). Il n’est rien resté de l’introduction de Sagnac qui, sous le titre « Les origines de la Révolution », reprenait la thématique de son chapitre du volume précédent (« Avant les États généraux ») en multipliant les facteurs d’explication (crise économique, doctrines philosophiques, influences étrangères) d’une situation d’où devait sortir, inévitablement selon lui, la Révolution [50]. Lavisse choisit d’évacuer la réflexion (trop aléatoire) sur la conjoncture pré-révolutionnaire (trop confuse) et de simplifier la problématique en la ramenant aux phénomènes politiques de longue durée qui constituent la trame la plus visible, et, pour lui la plus sûrement déchiffrable de l’histoire de France [51].
Réhabiliter l’œuvre de la Constituante
On pouvait s’attendre à voir Sagnac prendre sa revanche dans le livre II ( L’œuvre de l’Assemblée constituante): il était l’un des rares historiens, sinon le seul, à l’époque, à avoir présenté, dans sa thèse, ces questions juridiques complexes, à partir de l’étude directe des sources. Le livre II est pourtant, de tous, le plus retravaillé, raturé, réécrit sur un point essentiel, la conclusion. Il est vrai qu’en 1913, comme en 1898, quand il publiait cette thèse, Sagnac ne reste pas indifférent à son sujet : c’est aussi en républicain dreyfusard, laïque et antimilitariste qu’il critique la conception des nouvelles institutions. La version définitive respecte l’ordre des chapitres voulu par Sagnac qui plaçait en tête « l’œuvre économique, sociale, financière » pour affirmer son approche d’historien social. Mais la plupart des remarques critiques ont disparu, en même temps que la conclusion primitive, beaucoup plus longue (six pages au lieu de une et demi) où Sagnac, après des considérations générales inspirées de Tocqueville (continuité et renforcement de l’État hérité de l’Ancien Régime) et un bel éloge des Constituants, montrait les contradictions et les faiblesses de leur œuvre. La nouvelle conclusion, qui dresse un bilan exclusivement positif des réformes de l’Assemblée, est d’autant plus certainement l’œuvre de Lavisse qu’elle reprend les notes rectificatives dont il avait parsemé les chapitres précédents. Ainsi, à propos de la Déclaration des Droits de l’Homme dont Sagnac déplorait les lacunes : « On ne travaillait pas sur table rase !» (p. 78). Et à propos des discussions sur la liberté de pensée, sur un feuillet relatif à la p. 73 :
« Il faudrait, je crois… constater que quelques-uns auraient voulu aller plus loin, Robespierre jusqu’à la liberté absolue de la presse, Rabaut jusqu’à la pleine liberté de religion, mais que vraiment, c’était déjà beaucoup. »
Rappel à une historicité qui incite à relativiser le jugement, en replaçant la législation de la Constituante dans son contexte, et dans l’héritage de l’histoire nationale. Lavisse a imposé en fait son propre critère d’appréciation : dégager et exalter l’aspect national, unificateur, de l’œuvre accomplie. Au point de prendre le contre-pied des appréciations que Sagnac portait sur les réformes militaires, religieuses, sociales. Sagnac, dans sa conclusion, voyait une anomalie, une « lacune capitale » dans le maintien d’une armée royale, encadrée par des officiers aristocrates : « l’armée s’est dissociée, elle est devenue un grave danger pour la nation » (p. 204). La conclusion définitive montre au contraire l’armée démocratisée (les grades donnés au mérite) et « fortifiée par l’adjonction de gardes nationaux ». En supprimant, au cours du chapitre, un passage de Sagnac (« Il n’y a pas une armée une, homogène, vraiment nationale »), Lavisse s’était expliqué:
« Le jugement me semble injuste. Il était bien plus difficile de toucher à l’armée qu’au reste.
Vous dites : il fallait licencier les officiers. Mais comment trouver tout de suite les officiers qui les auraient remplacés. Vous dites : la conscription. Mais la Nation y répugnait. On le verra par la suite. Il me semble que l’Assemblée a fait ce qu’elle a pu » (p. 188).
C’est aussi la finalité nationale de la réforme religieuse qui est retenue dans la dernière version. En un sens assez différent, plus idéologique, Sagnac, dans un passage supprimé (p. 200), voyait « une vue profonde » dans la politique des fêtes nationales, esquisse d’une religion révolutionnaire. Mais la création d’une Église d’État lui semblait l’« erreur la plus forte » de la Constituante qui « devait conduire au schisme et à la guerre civile » (p. 203). Le texte définitif déclare au contraire que l’Assemblée a « voulu établir une Église nationale, espérant la régénérer… et l’associer plus intimement à la patrie » (p. 329). Plus haut, en marge du passage où Sagnac montrait les catholiques du Vivarais excités par les émigrés «à former un plan de contre-révolution où la religion ne servirait que de prétexte », Lavisse objectait : « Sûr qu’elle n’est qu’un prétexte ? Ce n’est guère vraisemblable. »
(p. 268). Dans la version finale, le fait religieux n’est plus l’instrument d’une politique (interprétation accréditée par Aulard), il est replacé dans la continuité d’une histoire et d’un contexte géographique : « c’était toute la région montagneuse du Vivarais et des Cévennes, terre classique des guerres de religion », rappelle la phrase de substitution (p. 257).
Enfin, et surtout, à propos de la législation sociale et économique, c’est Lavisse qui fait prévaloir son point de vue : celui, libéral et bourgeois de l’Assemblée elle-même. « Elle a maintenu résolument le privilège politique et social de la bourgeoisie » dit-il (p. 329) dans sa conclusion, écrite sur le ton soutenu du panégyrique. Alors que Sagnac ne manquait pas une occasion de fustiger précisément ce caractère de classe – « La bourgeoise a voulu arrêter dès 1789 le mouvement démocratique », expliquait-il sur le manuscrit (p. 180) pour tenter (en vain) de maintenir sa critique de la loi municipale. Insistance jugée excessive par Lavisse. « Déjà dit plusieurs fois », écrivait-t-il (p. 151) en marge du paragraphe «Égalité des terres », qui est ramené de vingt six à sept lignes. Tandis qu’un paragraphe supplémentaire, plus loin, est consacré à un éloge de Le Chapelier, montré, citation à l’appui, en sincère ami des ouvriers (p. 292).
Lavisse a pourtant laissé subsister la péroraison de la conclusion primitive où Sagnac, s’interrogeant sur la source d’inspiration d’une telle œuvre, écrivait avec flamme : « C’est le Peuple, celui de la Bastille, des Fédérations, et des sociétés populaires qui permit à l’Assemblée de s’élever au dessus d’elle-même » (p. 330). Mais les « sociétés populaires » (trop démocratiques ?) ont disparu du texte définitif.
Petite retouche, mais significative.
Lavisse, peut-être par référence implicite à Michelet, veille à dissocier le « peuple » des éléments troubles ou violents qui parlaient et agissaient en son nom [52].
Danton et Robespierre, surtout Robespierre, ont voulu terroriser les électeurs et les faire voter pour eux et pour leur politique ». En fait, on assiste dans ces pages à une inversion des rôles. C’est Lavisse qui sort de son rôle habituel de modérateur et surenchérit dans le registre dramatique et moralisateur. Alors que Sagnac, qui ne dissimulait pas ses partis pris dans les chapitres précédents où ses convictions politiques étaient en jeu, s’efforce ici de rationaliser l’événement, de l’analyser en croisant plusieurs points
Les massacres de septembre et le peuple
Le chapitre sur les massacres de septembre, cette première terreur qui pose avec acuité le problème de la violence collective sous la Révolution, met à l’épreuve le sangfroid dont Lavisse ne s’était pas départi jusqu’ici. Au départ, les positions des deux historiens différent sensiblement, et Lavisse s’en explique sur le manuscrit :
« Bien revoir ce chapitre des massacres.
Ne pas en diminuer, ne pas en excuser l’horreur. À la vérité, vous n’avez rien dissimulé, ni excusé, mais vous semblez gêné par endroits.
Il est clair pour moi que Danton, Roland et Robespierre ont pensé à leur peau » (p. 409).
Sagnac, interpellé, proteste vivement dans la marge (« Non ! Non !») et précise sa pensée : « Je crois que de vue – politique, sociologique, psychologique tout en privilégiant la thèse traditionnelle qui innocentait les Girondins [53]. S’il peut paraître « gêné», au regard de Lavisse, c’est qu’il suggère une complexité de la situation qui rend moins clair le verdict final. D’où le décalage entre les deux versions successives de la conclusion (la deuxième étant vraisemblablement de Lavisse):
En creusant un fossé de sang entre l’aristocratie des nobles et des prêtres, et la révolution, en montrant à l’Étranger de quelles fureurs Paris était capable à l’approche de l’invasion, ils (les futurs Montagnards) empêchaient les Girondins, âmes sensibles, de songer à maintenir la royauté, terrorisaient les électeurs, à Paris surtout, et précipitaient brutalement le pays vers la République. Le sort en était jeté (p. 404).
L’horrible fait accompli eut des suites considérables. La Révolution était souillée. L’étranger, en particulier l’Angleterre, en eut horreur. Les électeurs, à Paris surtout, étaient terrorisés; les Girondins, qui songeaient à rétablir la royauté, prirent peur, et laissèrent les violents précipiter brutalement le pays vers la République. Le sort en était jeté (p. 407).
Les massacres, en partie spontanés le 2, sont maintenant organisés, réglés par le Comité de surveillance (p. 407).
Robespierre ne s’interposa point. Il dira plus tard que l’état de l’opinion publique ne le permettait pas. Et certes, le mouvement du début avait été en partie spontané (p. 409).
Alors intervient de nouveau le Comité de surveillance… Il envoie aux départements une circulaire…
La première conclusion résumait une analyse qui tenait compte à la fois des circonstances (panique et fureur populaires à la nouvelle de l’invasion) et de la préméditation politique (par les futurs Montagnards). La conclusion définitive, par le ton véhément, l’accumulation des mots-choc ( horrible, horreur, peur, violents) vise à stigmatiser l’horreur absolue de l’événement, ignorant délibérément calculs et circonstances atténuantes, même patriotiques, invoquées par Sagnac.
Lavisse n’en a pas moins son idée sur le rôle des responsables politiques. D’autorité, il élimine d’abord l’hypothèse de la spontanéité d’un phénomène populaire. D’une version à l’autre, le mot « spontané» a disparu, remplacé par « organisé», « déchaîné», « préparé».
(p. 406).
Cependant, les massacres continuent, même mieux organisés (p. 405).
Robespierre ne s’interposa point. Il dira plus tard que le mouvement des esprits ne le permettait pas et il approuvera. Il ne voulait pas se compromettre en arrêtant le mouvement déchaîné par Marat et la Commune (p. 407).
Le Comité de surveillance préparait les massacres… Dès le 2, il organisait des tribunaux de sang… (p. 401).
Au total, le « peuple de Paris » ne figure qu’à l’arrière plan dans la version définitive du récit des massacres, récit à la fois plus développé et plus limité dans son champ de vision : mené par en haut, au niveau des instances politiques. Ont été supprimées plusieurs des phrases vibrantes – et parfois redondantes – de Sagnac, qui évoquaient cette mentalité révolutionnaire où la peur de la trahison, extérieure et intérieure, exaspère la volonté de vengeance [54] :
Ces événements (la capitulation de Longwy… ) surexcitèrent les esprits et les poussèrent à combattre avec l’énergie du désespoir et une rage vengeresse tous leurs ennemis, ceux du dehors et ceux du dedans, les Prussiens et les aristocrates. Le Conseil exécutif prenait peur. (p. 402).
Au moment où les prisons étaient pleines d’ennemis de la République, arrivait, le 2 septembre, la nouvelle de l’investissement de Verdun, qui remplit de terreur les Parisiens. La Commune fait tirer le canon d’alarme (p. 402).
Mais toutes ces lois ne suffisent pas à rassurer le peuple… Dans le doute terrible qui l’agite,à qui se fier ? Quelle autorité sera assez forte pour le guider et au besoin le retenir ? Ce n’est pas l’Assemblée girondine, ni même le Conseil exécutif qui, absorbé par la défense nationale, disparaissent devant la Commune, seule force révolutionnaire capable de soulever l’enthousiasme patriotique. Robespierre, le vrai chef de la Commune, ne s’interposa pas davantage. Au contraire, il déchaîne la fureur populaire plutôt qu’il ne la contient. (p. 403).
À la nouvelle de la capitulation de Longwy… le Comité exécutif avait pris peur (p. 399).
Le 2 septembre arrive la nouvelle de l’investissement de Verdun. La Commune fait tirer le canon (p. 400).
De jour en jour décroît l’autorité de l’Assemblée et du Conseil exécutif, absorbés par la défense nationale, et ce n’est pas la Commune, qui arrêtera la fureur populaire, seule force révolutionnaire capable de soulever l’enthousiasme patriotique. Au contraire, Robespierre l’excite [55] (p. 400)…
Par ailleurs, le nombre des égorgeurs a été réduit de moitié: « pas plus de 400 » dans la première version (p. 407), « pas plus de 200 » (p. 405) dans la seconde [56] ! En s’appliquant à circonscrire le champ des responsabilités (ici, la Commune, le Comité de surveillance, le Conseil exécutif) et à isoler une minorité d’exécutants, Lavisse réussit, plus clairement que Sagnac, à disculper entièrement le « peuple ».
Un verdict catégorique remplace une déclaration assez vague :
 
NOTES
 
[1] Ce dossier relatif à l’Histoire de France contemporaine (épreuves de Sagnac et de Charléty et lettres à Herr) m’a été confié par Mme Lucien Herr à la fin de sa vie, à charge de le déposer à l’Institut d’Études Politiques, dans le fonds L. Herr. Pierre NORA auquel j’en avais parlé, en a signalé l’intérêt dans son étude sur l’Histoire de France de Lavisse ( Les Lieux de mémoire, tomeII : La Nation, vol. 1, Paris, Gallimard, 1986, p. 317-375).
[2] Il y a notamment six lettres de Sagnac, onze de Charléty. Dans un autre dossier se trouvent des lettres de Herr à Charléty, dont quelques-unes évoquent l’Histoire de France Contemporaine. Voir Charles ANDLER, La Vie de Lucien. Herr, Paris, Rieder, 1932, p. 281-283.
[3] Un lecteur attentif comme Aulard écrivait dans son compte rendu du dernier volume de la première série : « On voit que M. Lavisse a mis son cachet personnel sur le travail de ses collaborateurs qui, abandonnés à eux-mêmes, n’auraient peut-être pas tout à fait procédé de la sorte. Pour qu’il y ait de l’unité dans une œuvre de collaboration, il faut qu’il en soit ainsi… On sent que tout le manuscrit des collaborateurs a dû être revu avec soin, et la plume à la main, par le directeur lui-même qui, dans les volumes relatifs à Louis XIV, avait admirablement réalisé son idéal de composition et de style . » (Révolution française, 1912, 1, p. 185-186). Sur ces derniers volumes de la première série, cf. note 33 infra.
[4] Sur l’Histoire de France contemporaine, le témoignage principal, sinon le plus critique, est sans doute celui de Charles ANDLER, ancien normalien, professeur de littérature allemande à la Sorbonne, ami de Herr et de Lavisse (ils travaillent ensemble à la Revue de Paris) dans son article « La dernière œuvre d’Ernest Lavisse » (Revue de Paris, janvier 1923, p. 292-345), et dans La Vie de Lucien Herr, op. cit. Sur Lavisse, l’article nécrologique de Seignobos est intéressant dans la mesure où Seignobos était le plus ancien élève de Lavisse, fort différent de lui par la tournure d’esprit et les inclinations politiques, et aussi le principal collaborateur de l’Histoire de France contemporaine dont il a écrit les tomes VI, VII, VIII ( Revue universitaire, 1922, p. 257-264). Sur Sagnac, la notice nécrologique de Georges Lefebvre qui avait connu Sagnac à la Faculté de Lille avant d’écrire avec lui le volume sur la Révolution dans la collection Peuples et Civilisations, le montre en pionnier de l’histoire sociale, surtout rurale (Revue historique, tome CCXIII, p. 178-181).
[5] Les contrats relatifs à l’Histoire de France, depuis 1888, et à l’Histoire de France contemporaine (août et novembre 1905 ) sont conservés chez l’éditeur (Fonds Hachette). Guillaume Bréton, qui a succédé à son père aux éditions Hachette, est responsable du département classique de 1893 à 1924. Il est, lui aussi, ancien normalien.
[6] Voir par exemple, l’article d’E. Bourgeois « L’Histoire contemporaine et la science de l’histoire », dans la Revue internationale de l’enseignement 1886, 1, p. 329-345 : « Personne, jusqu’ici, n’a songé à s’enfermer dans l’Histoire contemporaine comme dans un laboratoire pour, en observateur, en disséquer les faits… ».
[7] Président du jury d’agrégation dans les années 1890, Lavisse introduit délibérément des sujets d’histoire postérieurs à 1789 : « J’ai voulu avertir nos étudiants qu’ils n’ont pas le droit d’ignorer l’histoire contemporaine. Dans notre système d’éducation publique, c’est au professeur d’histoire que revient le devoir de préparer l’écolier à la vie nationale… À notre élève de philosophie qui sera un électeur dans trois ans, deux ans, un an après, nous devons l’étude raisonnée des révolutions et des transformations de toute sorte que la France, l’Europe et l’humanité ont subies depuis un siècle… Questions d’autant plus irritantes que mal connues » (Rapport sur l’agrégation de 1892). En 1897, à l’École normale, sur cinq diplômes d’études supérieures, trois portaient sur l’histoire contemporaine ( Revue historique, 1897, 1, p. 97).
[8] Charles SEIGNOBOS, principal rédacteur de ces programmes, écrit : « Nous avons été amenés à réviser les idées traditionnelles sur le rôle de l’histoire dans l’éducation et à chercher la raison d’être de l’enseignement de l’histoire dans notre société contemporaine » (L’Histoire dans l’enseignement secondaire, Paris, Armand Colin, 1906, p. 14).
[9] Hachette est alors le théâtre d’une compétition entre, d’une part, Lavisse et son Histoire de France, d’autre part, Frantz Funck Brentano (érudit de l’école conservatrice) et son Histoire de France racontée à tous. Lavisse, visé par certains comptes rendus de presse s’en montre contrarié au point de demander à Hachette, en 1909, de rompre son contrat avec Funck Brentano (Fonds Hachette, Registre de délibérations des associés). En définitive, non seulement celui-ci publie avec succès ( 1909-1913) son Histoire de France racontée à tous, mais le volume sur la Révolution française, par Louis Madelin ( 7e éd., édition en 1920) figure dans la bibliographie de la Lavisse, alors que Sagnac s’y était opposé: « Je ne cite pas, décidément, l’histoire de Madelin. C’est de la satire, assez vive et amusante pour le grand public, mais ce n’est pas sérieux… Il passe à côté des questions. Et il répand sur le tout une foule d’erreurs. Il ignore des ouvrages fondamentaux, et il cite des lettres de troisième ordre », lettre à Herr, s.d.
[10] Partisan de l’Empire libéral dans sa jeunesse (il est secrétaire du ministre de l’Instruction publique, V. Duruy), Lavisse s’est rallié à la République après la mort du Prince impérial dont il avait été le précepteur… Dans ces années d’avant-guerre, il est très proche de Poincaré qu’il reçoit à l’Académie en 1909 et qui préside son Jubilé en 1912, juste après son élection à la présidence de la République.
[11] Leur collaboration commence en 1894, quand Lavisse demande à son jeune camarade de l’École normale (Herr est de la promotion 1884, Lavisse de celle de 1862) de devenir secrétaire de rédaction de la Revue de Paris qu’il vient de fonder. En 1904, quand Lavisse se voit proposer la direction de l’École, il demande que Herr lui soit associé. Dès lors, ils se voient tous les jours à la Bibliothèque (d’où la rareté de leurs lettres). À partir de 1916, Herr, dont le travail de correcteur d’épreuves avait été jusque-là bénévole, mais qui s’était marié entre temps, devient lecteur rétribué chez Hachette, et, par ailleurs, directeur du Musée pédagogique.
[12] « Merci de vos soins si minutieux et délicats » (lettre de Sagnac, non datée) Charléty lui écrit : « C’est un honneur d’être corrigé par un homme tel que vous… Votre travail m’inspire du respect » (lettre non datée).
[13] Herr envoie à Charléty, à Tunis, à côté des placards qu’il a corrigés, un « volumineux dossier » d’&