2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
L’Histoire, les historiens et la
société
Histoire et cinéma : 1928, année politique
Christophe Gauthier
Christophe GAUTHIER doctorant
Université Paris-I, associé à l’IHTP-CNRS
Tangui Perron
Tangui PERRON Doctorant
EHESS
Dimitri Vezyroglou
Dimitri VEZYROGLOU doctorant
Université Paris-I, associé à l’IHTP-CNRS Institut d’Histoire du Temps présent
École normale supérieure de Cachan 61, avenue du Pdt Wilson - 94235 Cachan
cedex
Christophe Gauthier, Tangui Perron, Dimitri Vezyroglou Histoire
et cinéma: 1928, année politique À tous égards, l’année 1928 apparaît comme un
palier dans l’évolution des rapports entre cinéma et société en France.Les
pouvoirs publics mettent en œuvre une libéralisation du statut du cinéma et
expriment une confiance nouvelle dans le cinéma comme vecteur d’une identité
nationale redorée. L’association des Amis de Spartacus, émanation du mouvement
communiste français, réussit à étendre la diffu~sion des films soviétiques
interdits par la cen~sure bien au-delà des cercles militants. La critique
cinématographique elle-même voit émerger en son sein un courant très politisé,
défendant la liberté du jugement critique contre les lois imposées par le
capitalisme cinémato~graphique. Une mobilisation à caractère poli~tique autour
du cinéma saisit donc la société. Mais la fin de l’année est marquée par un
mou~vement de reflux, qui annihile les efforts réali~sés: le consensus autour
de la libéralisation du statut du cinéma se brise rapidement, et resur~git la
méfiance fondamentale des pouvoirs publics à l’encontre du septième art; les
Amis de Spartacus ne survivent pas au changement de cap imposé par
l’Internationale au PCF et à la mise en place de la tactique «classe contre
classe»; la cinéphilie politique s’efface enfin devant une nouvelle tendance,
intimiste, de la critique cinématographique. Ce moment «cri~tique» de 1928
laissera cependant des traces profondes dans l’histoire des rapports entre
cinéma et société.
In all respects, 1928 can be considered as a stage within the
developing relation between cinema and society in France. State brings into
play a liberalization of the status of the cinema and expresses a new trust in
the cinema as a conveyor of an enhanced national identity.The association Les
Amis de Spartacus, product of the french communist movement, succeeds in
expanding the diffusion of the censored Sovietic movies,largely beyond the
field of mili~tantism. A highly politicized current also emerges among the
cinema critics themselves, defending free judgment against the laws that the
cinematographic capitalism imposes to them. Society is moved by a sudden
political activity. But the end of the year is characteri~zed by a backlash
that annihilates the previous efforts: the consensus over the liberalization of
the status of the cinema rapidly splits up, and one notes again the basic
mistrust of public administration about motion pictures;the asso~ciation Les
Amis de Spartacus doesn’t outlive the change of course that the International
imposes to the French Communist Party nor the setting up of the tactics «class
against class»; finally, the political movement that had appea~red among the
cinema critics fades out behind a new trend, a more intimist kind of criticism.
However, this «critical» moment of the year 1928 deeply marked the history of
the relation between cinema and society.
Ce travail à plusieurs mains sur l’année 1928 s’inscrit dans le
cours des réflexions récentes sur l’imprégnation réciproque de l’histoire et du
cinéma, l’histoire des représentations et des représentations
cinématographiques ellesmêmes
[1]. Nos recherches ont un point commun : chacun à notre
manière, nous nous efforçons de constituer le cinéma en objet proprement
historique, sans nous limiter à la seule histoire du cinéma au sens strict.
Bien entendu, cette nouvelle forme d’écriture de l’histoire s’inscrit dans le
champ des recherches socio-culturelles, mais elle développe une approche
globale de l’objet-cinéma, en abordant les domaines de l’économie, des
relations internationales, du (ou de la) politique, et parfois de l’histoire de
la technique. Nous avons pour ambition de réinsérer de la sorte le cinéma, tout
à la fois objet esthétique, produit économique et enjeu politique, dans le
réseau des liens qui l’attachent à son contexte, aussi bien du point de vue de
la production que de la réception du film. Comme nous nous attacherons à le
montrer, projection, production et réception étaient d’ailleurs étroitement
imbriquées dans l’esprit des témoins et des acteurs de cette période.
Il ne nous semble donc pas scandaleux que le film et le
non-film soient instrumentalisés au profit de l’objet historique ainsi
construit. Ce dernier comprendra aussi bien le film que l’ensemble des
manifestations sociales culturelles provoquées par le film, nos recherches
visant à mettre au jour, entre autres, certains des lieux de ces
manifestations, qu’il s’agisse de lieux physiques (la Chambre des députés, les
salles de cinéma et particulièrement le Casino de Grenelle) ou métaphoriques
(les revues et les associations).
POUVOIRS PUBLICS ET CINÉMA : UN
RAPPROCHEMENT INABOUTI
Jusqu’au milieu des années 1920, les pouvoirs publics semblent
n’accorder qu’un intérêt limité au cinéma. Selon les producteurs, les rapports
entre l’État et ce secteur de production artistique n’apparaissent alors que
sous l’angle de la censure ou de la fiscalité. Un rapprochement s’opère
lentement à partir de 1926, à la faveur d’une convergence entre les intérêts
des producteurs français (la lutte contre la concurrence américaine et la
sauvegarde d’une industrie nationale) et ceux des pouvoirs publics (le
redressement national et la restauration d’une image glorieuse de la France),
alors que les célébrations du dixième anniversaire de l’armistice de 1918
s’annoncent pleines d’amertume.
La part du rêve : le cinéma et
l’idée nationale
« Le cinéma jouit de la faveur grandissante du public et il
tient dans les mœurs actuelles une place de plus en plus importante. La
collaboration spontanée des inventeurs, des techniciens et de la foule en fait
un merveilleux instrument de diffusion
non
seulement des connaissances acquises mais des idées», peut-on lire
sous la plume d’Antoine Borrel, député radical et auteur d’une proposition de
loi déposée à la Chambre en novembre 1927
[2]. Ce projet vise à créer un « Office national du
cinématographe »; il est examiné en février-mars 1928 par la commission de
l’enseignement et des Beaux-Arts, et le 14 mars, le député Alexandre Lefas
présente les conclusions de la commission
[3]. Le cinéma apparaît ainsi, dans l’esprit d’un
parlementaire, comme le vecteur possible d’une idée nationale redorée, pour ne
pas dire un instrument de propagande.
L’exposé des motifs du projet Borrel s’ouvre sur un certain
nombre de constats : le cinéma s’est imposé comme loisir privilégié dans toutes
les classes sociales; malgré les accusations dont il est encore la cible, il
n’est pas corrupteur des mœurs, mais il dispose d’une grande force de
persuasion; le cinéma est utilisé par plusieurs services publics (Instruction
publique, Affaires étrangères, Armée), mais ces efforts restent dispersés.
Antoine Borrel propose donc de créer un Office afin de coordonner et contrôler
toutes les applications du cinéma dans les services relevant des
administrations de l’État.
Dans le détail du projet apparaissent des éléments
significatifs d’une nouvelle approche du cinéma par les pouvoirs publics,
caractéristique de la fin des années 1920 : le film est perçu comme le vecteur
possible d’un redressement national sur les plans moral et social, à un moment
où l’image de la France dans le monde est un sujet d’inquiétude dans les
milieux du pouvoir. Ainsi, les actions envisagées par le projet Borrel dans les
secteurs du tourisme et de la diplomatie visent à produire des films
documentaires capables de promouvoir à l’étranger une image saine, forte et
attrayante de la France. Il s’agit non seulement de frapper les esprits
étrangers par la mise en valeur des atouts du pays, mais aussi de trouver dans
le cinéma une voie pour l’expression de ce que la diplomatie et le commerce ne
parviennent plus à flatter : l’orgueil national. Un orgueil qui se trouve
blessé de manière parfois inattendue : dans le préambule de son rapport sur le
projet Borrel, Alexandre Lefas s’indigne de ce que, dans le monde, l’expression
« film français » – ou « parisien » – désigne très souvent des films
pornographiques, tournés par des étrangers, précise-t-il, et interdits en
France. C’est l’image même de la France et son renom qui sont en jeu : « Est-il
admissible que ces exhibitions soient ensuite projetées à l’étranger sous le
couvert et aux dépens de la France [… ]?»
Mais Antoine Borrel va plus loin : il ne conçoit pas
seulement le cinéma comme un vecteur, mais aussi comme un acteur du
redressement national.
Témoin, le rôle qu’il souhaite lui faire jouer dans le
ralentissement de l’exode rural : en distrayant les paysans, en les instruisant
sur leur métier (« montrer aux paysans ce qu’est l’agriculture pour la leur
faire aimer »
[4]) et sur
leur région, mais aussi en leur révélant la réalité pénible de la vie urbaine,
les films ainsi conçus pourraient contribuer à fixer la population rurale dans
les campagnes. Dans un autre domaine, celui de l’hygiène publique, l’image
cinématographique est jugée propre à jouer un rôle éminent dans la prévention
de la tuberculose ou du péril vénérien.
En bref, le cinéma pourrait être utilisé par l’État «à des
fins d’intérêt public : enseignement, éducation, propagande ». Il serait
instrumentalisé au profit d’un salut moral, social et même physique – contre la
tuberculose, la syphilis – de la nation et donc mis au service d’un
redressement national, bienvenu en ces temps de doute et de désillusion sur
l’état de la puissance française. Le projet de loi ne fut pas adopté, mais il
marque un temps essentiel dans l’évolution des rapports entre pouvoirs publics
et cinéma, et il éclaire le contexte moral dans lequel se produit cette
évolution.
Au même moment, le décret Herriot vient profondément modifier
le processus du contrôle des films et, partant, les relations entre la
corporation cinématographique et les pouvoirs publics. Depuis 1919,
l’attribution du visa d’exploitation était soumise à une décision du ministre
de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, sur simple avis d’une commission
composée de fonctionnaires, pour un tiers issus du ministère de l’Intérieur.
Édouard Herriot, ministre de l’Instruction publique du gouvernement Poincaré,
modifie cette procédure par le décret du 18 février 1928 : la commission dépend
toujours de son ministère, mais sa composition est soumise au principe de
parité entre les fonctionnaires et les représentants de la profession; de plus,
le visa est accordé par le ministre sur avis conforme de cette commission, qui
acquiert par là une grande puissance; enfin, le décret énonce pour la première
fois les principes d’un contrôle par la commission de la distribution des films
étrangers sur le marché français : ce sera le contingentement
[5].
Ce décret est lui aussi un point central dans l’évolution des
rapports entre l’État et le cinéma. La prise en compte des intérêts corporatifs
et surtout la parité entre professionnels et fonctionnaires, traduisent un réel
changement de perspective. Désormais, l’image cinématographique n’est, en
principe, plus soumise aux exigences d’ordre public – bien que les préfets et
les maires conservent un pouvoir local d’interdiction –, mais à celles d’une
morale publique définie à la fois par les représentants de l’État et ceux de la
profession. Ce glissement de la censure à l’autocensure ouvre la voie à un
rapprochement entre les pouvoirs publics et les milieux du cinéma, peut-être
même à l’osmose rêvée par Antoine Borrel et par certains membres de la
corporation.
Le bon accueil que réserve la presse corporative et
spécialisée au décret Herriot semble en être le signe
[6].
Par ailleurs, une « Semaine du Cinéma Français » doit se
tenir du 25 au 30 juin 1928 sous le patronage d’Herriot, en vue d’examiner «
les problèmes financiers, techniques, sociaux que soulève le développement de
l’industrie cinématographique en France »
[7]. De son côté, la Chambre des députés s’empare elle
aussi du sujet, en constituant en juillet un « Groupe du cinématographe », sous
la présidence d’Antoine Borrel et la vice-présidence d’Alexandre Lefas
[8].
La force des choses :
inaboutissement et reflux
À peine ces premiers pas sont-ils franchis dans la direction
d’un rapprochement entre l’État et le cinéma, qu’apparaissent les premiers
signes de blocage, voire de reflux, qui indiquent que les conditions de ce
rapprochement ne sont sans doute pas encore réunies. En France, comme partout
en Europe depuis le conflit mondial, les films américains inondent les écrans.
La concurrence est rude pour la production nationale, au point que se développe
au milieu de la décennie, dans les milieux corporatifs, une réflexion sur les
moyens de la protéger. Parallèlement, à partir de 1926, l’Allemagne, puis le
Royaume-Uni prennent des mesures de contingentement visant à restreindre
l’importation de films étrangers sur leur territoire.
La réflexion, en France, dépasse le domaine économique : par
le contingentement, il s’agit aussi de défendre l’esprit national et son
rayonnement en France et dans le monde, d’autant plus que les films américains
sont accusés de diffuser une image négative de la France, et que les films
français ne trouvent aucun débouché sur le marché américain
[9]. Le décret Herriot introduit pour la
première fois la notion de contingentement dans un acte officiel et énonce une
série de principes visant à protéger aussi bien le marché français du film que
les mœurs nationales et l’image de la France à l’étranger
[10]. C’est à la Commission de contrôle
instituée par le décret que revient de mettre en œuvre ces principes : le
règlement du 12 mars 1928 donne pleine satisfaction aux producteurs français en
contraignant, notamment, les importateurs de films étrangers à acheter en
contrepartie des films français
[11].
La riposte américaine ne se fait pas attendre, qui se déroule
sur deux fronts au moins. William Hays, président de l’Association américaine
des Producteurs et Distributeurs de films (MPPDA), qui s’est déplacé à Paris,
intervient d’abord officieusement auprès d’Herriot lui-même, puis
officiellement devant la Commission de contrôle, qu’il rencontre les 3 et 4
mai
[12]. Dans le même
temps, les firmes américaines de production et de distribution établies en
France exercent des pressions sur leur personnel français – menaces de
licenciements – et sur les exploitants – menaces de retrait des films
américains –, qui font entendre leur inquiétude auprès des pouvoirs
publics
[13]. Enfin, il
est très probable que Hays travaille de concert avec des représentants du
Département d’État. Il parvient en tout cas à faire céder la commission :
l’obligation d’achat de films français est supprimée, et remplacée dans le
nouveau règlement publié le 21 mai par un système de licences d’exploitation
qui, quoi qu’il en soit, ne sera jamais mis en œuvre
[14]. Les discussions sur les
dispositions transitoires s’éternisent, et en 1929, c’est toujours le statu
quo. Après l’espoir brusquement soulevé par le décret Herriot, le temps du
désenchantement semble venu.
Deux affaires viennent confirmer, dès l’été 1928, la fin du
rapprochement entre l’État et le cinéma, voire le retour à l’incompréhension et
la méfiance de la part des pouvoirs publics. Elles concernent toutes deux des
films produits par la firme Albatros, dirigée par Alexandre Kamenka
[15]. La première est celle
d’
Une enquête est ouverte. Ce projet
de René Clair visait à la réalisation d’un film « anti-criminel », moral et
édifiant, qui suivrait le trajet d’un meurtrier depuis la conception de son
crime jusqu’à son jugement et son exécution
[16]. Kamenka accepte de produire ce film car Clair,
abusé par l’auteur du scénario, lui a assuré que la Préfecture de Police et le
ministère de la Justice étaient prêts à le cautionner publiquement. Après
quelques semaines d’ambiguïté, en juinjuillet 1928, les pouvoirs publics
refusent catégoriquement de patroner cette production. Le projet échoue donc,
alors même qu’il s’inscrivait dans le mouvement précédemment décrit, cette
sorte d’adhésion, dans l’esprit du projet Borrel, de la production nationale à
une certaine représentation morale de la France. Mais les pouvoirs publics ne
semblent pas avoir élevé la considération dans laquelle ils tiennent le cinéma
: un divertissement populaire, voire « populacier », potentiellement dangereux
pour les mœurs.
La seconde affaire rompt brutalement le climat de confiance
engendré par le décret Herriot
[17]. En réalisant dans l’été 1928
Les Nouveaux Messieurs, satire du
monde politique d’ailleurs adaptée d’une pièce encensée trois ans plus tôt,
Jacques Feyder n’avait pas pour objet de susciter des remous. Il avait
d’ailleurs édulcoré la satire pour se concentrer sur le travail narratif et
visuel. La Commission de contrôle n’a d’abord rien trouvé à redire et accordé
son visa. Mais, averti que certaines scènes pouvaient blesser la susceptibilité
des parlementaires – le clou du film est une séquence où un député, s’endormant
en pleine séance, voit en rêve un Hémicycle où ses collègues sont remplacés par
des ballerines –, le ministre de l’Intérieur, André Tardieu, interdit le film
le 14 décembre, deux semaines après sa présentation corporative
[18]. Cette interdiction est
contraire aux termes du décret Herriot, selon lesquels la commission est
souveraine pour l’attribution du visa.
Mais Tardieu argue de ses pouvoirs de police générale et fait
entériner sa décision par la commission. Le film ne sortira qu’en avril 1929,
après coupures. On voit bien ici se fissurer la belle harmonie paritaire que le
décret voulait instituer :
lorsque la représentation nationale est en jeu, seul l’État
dispose.
Désenchantement, reflux : après une concorde éphémère autour
de l’idée nationale, les rapports entre l’État et le cinéma sont en proie à une
crise de confiance. Des projets éclos au début de 1928, il ne subsiste presque
rien, qu’une structure vidée de son sens et une vague amertume, comme si les
doutes sur la capacité de la France à retrouver son rang venaient se refléter
dans cette désillusion.
Mais ce désenchantement peut aussi être compris comme le
symptôme d’une réticence fondamentale, non encore surmontée malgré les
protestations officielles de Borrel ou Herriot, des pouvoirs publics à l’égard
de l’image animée et du spectacle cinématographique. Encore les deux affaires
évoquées ci-dessus concernent-elles des films, un producteur et des
réalisateurs soucieux de s’inscrire dans un mouvement de rapprochement avec
l’État. La réaction des pouvoirs publics est autrement plus ferme et rapide
lorsqu’il s’agit de films et de mouvements qui remettent en cause les
fondements idéologiques et politiques du régime.
LE CINÉMA ENTRE DANS LE CHAMP DU
POLITIQUE
Radicalement hostile à toute politique de propagande nationale
et patriotique (par le film ou non), opposé à tout plan de sauvegarde de
l’industrie cinématographique
[19], isolé au sein de la société française et fort
minoritaire dans la classe politique, le Parti communiste français n’en occupe
pas moins une position centrale lors de cette année cinématographique chargée
et agitée. Dans le domaine cinématographique, 1928 voit en effet le triomphe
éphémère de la stratégie nouvelle de la section française de l’Internationale.
« On a enfoncé un coin rouge parmi les blancs !», auraient pu claironner, à
l’automne de cette année, certains responsables communistes s’inspirant alors
de la fameuse affiche de El Lissitzky.
L’année 1928 avait pourtant commencé rudement pour le principal
animateur et ingénieur de cette politique cinématographique, Léon Moussinac.
Parce qu’il avait organisé la projection de La
Mère ( 1926) de Poudovkine d’après Gorki, et ce de surcroît dans un
lieu « bourgeois » (la salle de la comédie des Champs-Élysées), Moussinac reçut
en effet deux superbes lettres d’insultes, les 16 et 26 janvier, de la part du
groupe surréaliste dont les principaux hérauts étaient pourtant membres du
Parti (Breton, Péret, Unik, Aragon et Eluard ont adhéré en janvier 1927). Si
les surréalistes partageaient avec le PCF le même enthousiasme révolutionnaire
pour Potemkine, ils aimaient prendre à
contre-pied les nouveaux rites d’une cinéphilie parisienne et mondaine;
surtout, ils considéraient le cinéma non seulement comme le lieu d’où ils
pourraient clamer leurs choix esthétiques et idéologiques, mais aussi comme un
terrain de règlements de comptes pour des luttes clairement politiques. La
lettre du 16 janvier, rédigée par André Breton, agresse ainsi le critique de
l’Humanité:
« Vous avez tout lieu d’être satisfait, pensons-nous, des
conditions dans lesquelles cette présentation, devant un public de crapules
bourgeoises, a eu lieu.
Tant du point de vue de l’exécution de cette entreprise (… ),
que du point de vue révolutionnaire (… ), votre initiative et votre
collaboration en pareille matière nous fait l’aspect d’une parfaite saloperie.
Il est vrai que vous réservez toutes vos forces pour la défense de films comme
« Napoléon » et « Pour la Paix du Monde » où votre pourriture d’esprit trouve
si bien son compte. Que diriez-vous d’un « Gaumont-Actualité» offrant au public
(c’est pour rien) le spectacle du départ de Trotsky pour Astrakan SI
RÉCONFORTANT À TOUT ÉGARD ? C’est là, si vous voulez bien, que nous vous
attendons pour casser votre sale gueule d’abruti et de chien
[20]. »
Cette virulente attaque sur sa gauche – à laquelle il répondit
de manière cinglante – n’empêcha pas Léon Moussinac, lors des trois premiers
trimestres de l’année 1928, de poursuivre avec une énergie débordante un double
combat, contre la soumission de la critique et de la production
cinématographiques aux lois du marché, et pour la diffusion des films
soviétiques en France. De retour d’URSS où il séjourna durant l’automne 1927,
il publie ainsi chez Gallimard, dans la collection des « documents bleus »,
Le Cinéma Soviétique (rédigé de
décembre 1927 à avril 1928)
[21] et, lors du procès que lui intente Jean Sapène au
mois de mars, une large partie de la critique indépendante se mobilise autour
de lui, au nom de la liberté d’expression
[22]. Toutefois, durant cette année, son œuvre la plus
importante reste sa participation active à la création des Amis de
Spartacus.
Naissance d’un « ciné-club de
masse »
Les Amis de Spartacus, association régie par la loi de 1901,
fut déclarée le 9 mars 1928 à la Préfecture de Police de Paris, et l’article 2
de ses statuts lui assigne, semble-t-il, les buts presque anodins d’un simple
ciné-club
[23]. Mais la
personnalité de ses dirigeants, le contenu de son journal, le caractère et les
buts poursuivis, son mode de fonctionnement, en firent une association
radicalement différente des ciné-clubs qui éclorent dans les années 1920 et
participèrent à la légitimation du cinéma dans les milieux intellectuels. En
fait, si Les Amis de Spartacus furent longtemps présentés comme une aventure
cinéphilique spontanée, ils apparaissent aujourd’hui, après une brève étude
prosopographique et l’examen de documents méconnus ou inaccessibles jusqu’il y
a peu de temps, comme une pièce maîtresse de la stratégie communiste visant à
faire pénétrer en France « le cinéma-Potemkine »
[24].
La création de l’association précède d’à peine quelques jours
la première conférence nationale du Parti communiste soviétique sur la
cinématographie ( 15 au 21 mars 1928), où furent invités des observateurs
étrangers animateurs d’organisations cinématographiques, dont, justement, la
toute jeune organisation française – furent également conviés la Weltfilm et
Prometheus (Allemagne), Arbeiterkultur (Suisse), ainsi que des représentants du
Secours Rouge International
[25]. La correspondance de dates entre la création de
Spartacus et celle de la conférence du Parti communiste soviétique ne peut
tenir du hasard :
l’Internationale entendait bien bénéficier en Occident
d’associations-relais pour mieux diffuser le cinéma soviétique
[26].
Les liens entre les Amis de Spartacus et le PCF, évidents et
étroits, apparaissent aussi quand on examine la direction de
l’association
[27].
Certes, trois personnalités reconnues dans les milieux intellectuels et
artistiques sont mises en avant :
Léon Moussinac (administrateur), Jean Lods (secrétaire
général) et Francis Jourdain (administrateur), mais on relève aussi parmi les
autres dirigeants les noms de Georges Marrane (présenté comme « mécanicien »
dans la déclaration de l’association à la préfecture), Marceau Gitton («
employé de banque »), Jean Garchery (député) et Jean Racamond (« boulanger »):
tous sont en fait d’éminents membres de la direction du PCF. L’association a de
plus comme président Émile Dutilleul (« typographe ») – en fait trésorier du
Parti – et comme secrétaire et trésorier Pierre Langlois (« directeur de
Messageries »). Deux groupes se distinguent donc à la tête des Amis : des
artistes communistes et, plus nombreux, des dirigeants du PCF, parfois membres
de l’Internationale Communiste et occupant souvent des responsabilités au sein
de la Banque Ouvrière et Paysanne (BOP).
L’histoire de la BOP, peu connue à ce jour, est très
certainement capitale pour comprendre celle du jeune PCF; elle joue, en tout
cas, un rôle éminent dans la vie des Amis de Spartacus. Créée en 1924, cette
banque était dirigée par Georges Marrane, co-administrateur des Amis. Si, dans
ses souvenirs, Léon Moussinac évoque rapidement un conseil d’administration
provisoire des Amis de Spartacus où « s’étaient joints quelques représentants
de la Banque Ouvrière et Paysanne chargée de nous assurer l’exploitation d’une
grande salle », certaines archives retrouvées à Moscou sont plus explicites.
Dans un rapport intitulé « Situation financière du parti au
1
er juillet 1928 » et saisi le 17
juillet 1929 par la police au siège de la J.C., il est précisé que « la société
est dirigée par la BOP et avec les fonds de celle-ci ». Le rapport ajoute que
l’exploitation des Amis de Spartacus comprend 4 parties : « 1) L’achat et
l’exploitation de films, 2) La gestion d’une salle de cinéma, 3) La gestion
d’un restaurant, 4) La société
Les Amis de
Spartacus». Le but de l’association est précisé et simplifié: «
C’est une opération bien plus politique que commerciale. Il s’agit de pouvoir
présenter en France les films russes ayant un caractère de propagande
[28] ».
La BOP dépensa pour l’association la somme – importante – de
1, 5 millions de francs, alors que le PCF recevait à la même période 4 M. de
crédits. Grâce à la BOP, Les Amis de Spartacus disposaient donc d’un atout
stratégique : une salle de 1500 places dans Paris
intra-muros, le Casino de Grenelle, au 186
avenue Émile-Zola ( 15
e arrondissement). Avant même la
création des Amis de Spartacus, le Casino de Grenelle devait d’ailleurs déjà
être contrôlé par la BOP et le PCF. En juin et en octobre 1927 y est en effet
programmée
La Mère de
Poudovkine
[29].
Si Les Amis de Spartacus annoncèrent et diffusèrent quelques
films français et plusieurs films étrangers autres que soviétiques, la grande
affaire de l’association resta bien la diffusion du « Cinéma-Potemkine », ce
qui d’ailleurs attira les foules – et les foudres de la police. L’association
débuta par la diffusion du
Cuirassé
Potemkine et s’arrêta, en octobre 1928, après la première
d’
Octobre. Entre temps, les Amis
avaient entre autres montré
La Fin de
Saint-Pétersbourg de Poudovkine ( 1927) et
La Mère. Durant les huit mois de leur
existence, Les Amis de Spartacus ne se départirent toutefois jamais d’une
réelle volonté pédagogique et cinéphile, ce qui devait très certainement
correspondre aux conceptions de Léon Moussinac et de Jean Lods
[30].
Reste que l’affluence aux séances du ciné-club – qui reste à
évaluer de manière précise – s’explique largement par la diffusion des
chefs-d’œuvre soviétiques, la plupart interdits par la censure. En fait, les
Amis de Spartacus furent aussi créés pour déjouer les pièges de celle-ci. «
Dame Anastasie » ne pouvait interdire que les séances publiques; les séances de
Moussinac et de ses amis étaient alors présentées comme « privées » – parce
qu’il fallait au préalable obtenir les cartes de l’association, généreusement
et efficacement réparties par les réseaux communistes…
Aura sulfureuse des films soviétiques, pratiques
cinéphiliques et politiques des Amis, goût de « l’interdit » assurèrent un
succès certain au ciné-club révolutionnaire. S’il est aujourd’hui peu aisé de
déterminer exactement le nombre de ses adhérents, le succès public de
l’association semble indéniable, comme l’attestent différentes sources et
témoignages
[31]. On
peut ainsi lire dans le n° 3 du journal
Les Amis
de Spartacus (juin 1928) :
« Les Amis de Spartacus sont sur le bon chemin, car la
banlieue commence à prendre le pas sur Paris. À bientôt les 20000 [… ]. À
Strasbourg, la première séance pourra bientôt être fixée. Marseille, Lyon,
Clermont-Ferrand, cristallisent. En banlieue, Montrouge a fixé la présentation
du Cuirassé Potemkine au mercredi 13
juin. Bagnolet le 19. Le 27 à l’Haÿ-les-Roses. À suivre.
Donc tout va bien. »
En juin, treize groupes des Amis de Spartacus sont constitués
ou en formation dans la région parisienne; en octobre Les Amis de Spartacus
comptent dix-sept sections de banlieue
[32]. L’assemblée générale réunie le 3 juin – rapport
moral et financier de Georges Marrane – élit un nouveau conseil
d’administration et envisage l’avenir avec optimisme. Le développement du
bulletin en un journal mensuel, en vente dans les kiosques, d’un format plus
grand et à la pagination plus nombreuse, est décidé; la rentrée d’octobre
activement préparée.
Mais la réussite des Amis de Spartacus ne se mesure pas
uniquement à l’aune de son succès public, ni même à celui de son développement
structurel.
Le journal attira des collaborations diverses
[33], la police et le clergé
s’inquiétèrent, certaines séances provoquèrent de belles effusions et les
milieux communistes s’enorgueillirent un temps d’attirer un public bourgeois.
Un témoignage de Moussinac évoque ainsi de manière lyrique certaines séances
parisiennes :
« Au Casino de Grenelle, la foule se tassait parfois au point
d’approcher le chiffre de 2000. L’atmosphère était extraordinaire. (… ).
Certains arrivaient avec des chaises dans des charrettes, ou des échelles
dressées contre les murs de la salle et dont les échelons servaient de chaises…
Il y avait là des gens de toutes conditions sociales : beaucoup d’ouvriers
certes, d’employés, de fonctionnaires, mêlés à des “gens du monde” dont les
voitures encombraient, à l’époque, l’avenue Émile-Zola ».
Il arriva également que
Potemkine soit « bissé» – les opérateurs
repassaient alors la deuxième bobine du film; Brasillach se souvient aussi
d’avoir pleuré de rage parce qu’il n’avait pu assister, faute de carton
d’invitation, à certaines séances de
Spartacus, et les archives de Moussinac recèlent
entre autres une lettre de Jean Paulhan, rédacteur en chef de la NRF, lui
demandant des billets pour le film d’Eisenstein…
[34].
En 1928, en quelques mois seulement, Les Amis de Spartacus et
Léon Moussinac réussirent ainsi à se faire croiser autour du cinéma soviétique
de nombreux éléments de la cinéphilie parisienne, des élégantes et des
mondains, ainsi que de nombreux ouvriers communistes…
Fin d’un « ciné-club de masse »,
peut-être trop « bourgeois »…
Cependant, à l’automne 1928, aux lendemains de la première
d’Octobre, l’ascension des Amis de
Spartacus fut stoppée net. Le 19 octobre 1928, en effet, à la suite d’une
décision du ministère de l’Intérieur et via le commissaire de police du
15e arrondissement, le préfet de police Chiappe avise les
Amis de Spartacus qu’il leur est désormais interdit de projeter des films sans
visa.
L’interdiction est largement commentée par la presse et une
partie de la profession cinématographique, malgré quelques polémiques, se
montre solidaire de l’association. Cette décision ministérielle semble annoncer
la répression qui s’abat sur tout le mouvement communiste en 1929, ainsi que la
dissolution de la B.O.P. Après l’arrêté ministériel et une période
d’hésitation, les Amis de Spartacus cessent leur activité – contrairement à une
légende tenace, il ne sont pas dissous – et Léon Moussinac semble traverser
alors une période d’abattement
[35]. Ce sont ensuite directement le PCF et, ce qui était
le plus fréquent, les Amis de l’Union Soviétique (créés en novembre 1927 par
Henri Barbusse et Francis Jourdain) qui prennent le relais de la diffusion des
films : les ambitions pédagogiques et cinéphiliques s’estompent semble-t-il
fortement, et l’activité cinématographique du PCF s’exerce désormais
principalement en banlieue, exception faite des projections organisées à la
Coopérative de la Bellevilloise.
Cependant, l’arrêté ministériel n’est sans doute pas seul
responsable de la fin des Amis de Spartacus. Malgré le succès public de
l’association, son budget fut toujours largement déficitaire. Et il semble
bien, surtout, que sa ligne idéologique fut en décalage (d’un an, au moins)
avec celle du PCF, et qu’elle fut critiquée à ce titre. L’heure n’était plus en
effet à la séduction d’un public bourgeois (ce qui correspondait à «
l’ouverture » prônée par l’Internationale vers 1926) mais, au contraire, à la
radicalisation de l’affrontement « classe contre classe »
[36]. Des articles parus dans
l’Humanité et dans
La Vie Ouvrière après la fin de
Spartacus critiquèrent ainsi la composition de son public et, surtout, un
second rapport des archives retrouvées à Moscou confirme ces réserves
:
« Les camarades se plaignent de ce qu’on n’a pas réussi
jusqu’à maintenant à lier un cercle d’ouvriers à ce théâtre car il se trouve
assez retiré. Ils se plaignent en outre qu’il soit difficile de présenter des
pièces à tendance prolétarienne, le chiffre des auditeurs sont [
sic] pour la plupart issus de couches
petites bourgeoises
[37] ».
Les Amis de Spartacus, qui firent entrer avec fracas le «
Cinéma-Potemkine » dans Paris et sa banlieue, eurent donc une brève existence
qui n’excéda pas les huit mois. Mais l’association sut être le lieu de
l’articulation d’un discours « subversif » et d’une véritable culture
cinématographique. De plus, pour la première fois, une cinéphilie politique, de
masse, s’ébauchait en banlieue. Par la suite, la censure se montra encore plus
sourcilleuse, et aucun film soviétique ne déclencha un engouement critique,
populaire et mondain équivalent. Il n’en reste pas moins que les Amis de
Spartacus furent les pourvoyeurs éphémères de films qui s’inscrivirent
durablement dans l’Histoire; ils participèrent de ce fait à la structuration de
tout un imaginaire politique et cinéphile, tout en étant une pièce importante
au sein de la stratégie propagandiste de la Troisième Internationale.
POLITIQUE DES CRITIQUES, POLITIQUE DE LA
CRITIQUE
La disparition des amis de Spartacus n’a pas eu pour seule
conséquence de voir se briser le rêve d’une cinéphilie de masse au service de
l’idée révolutionnaire, ni de plonger dans une provisoire clandestinité les
films soviétiques.
Elle mit également en cause Léon Moussinac qui, à la fois
critique et communiste, fut à bien des égards l’un des hommes de l’année, tant
il cristallisa autour de sa personne, de ses idées et de ses textes, les
tendances d’une critique cinématographique indépendante, réunie en avril 1928
sous les auspices de l’Association amicale de la critique cinématographique
(AACC).
Sur le front de la
critique
Condamné le 20 mars 1928 pour une « attaque volontairement
malveillante » de
Jim le
Harponneur
[38], mièvre adaptation américaine de
Moby-Dick distribuée en France par la
Société des Cinéromans de Jean Sapène, Léon Moussinac fait appel et mobilise en
sa faveur le ban et l’arrière-ban de la critique artistique française, à
l’exception remarquable de la très conservatrice Association professionnelle de
la presse corporative (APPC), qui demeure silencieuse pour d’évidentes raisons,
puisque son président d’honneur élu le 11 avril 1928 a pour nom… Jean
Sapène
[39]. Ce dernier
s’offre de la sorte un bienveillant aveuglement sur l’affaire qui l’oppose à
Moussinac. Il se réserve également un accueil favorable à ce qui demeure pour
lui le grand événement de l’année 1928, l’ouverture, après reconstruction, des
studios de Joinville, dotés de l’équipement nécessaire aux grandes productions
nationales. Posant à l’homme providentiel du cinéma français, il ouvre
obligeamment les portes de Joinville et invite à déjeuner les directeurs de la
presse corporative, ce qui amène André De Reusse à s’exclamer dans un bel élan
de xénophobie : « la presse (la vraie !), mieux nourrie, pourrait dépenser plus
de forces vocales pour crier que le film français vaut bien tous les autres. Ça
embêterait, je le sais, tous les métèques qui vivent de nous, chez nous !»,
tandis que l’éditorialiste de
Filma
déclare : « Il faut que l’on sache, dans toute la corporation, que Jean Sapène
a réalisé une œuvre considérable et qu’il a droit à toute notre gratitude ». Il
ira jusqu’à offrir 500 francs à la caisse de secours de l’APPC, soit le montant
exact de la somme que Moussinac avait été condamné à verser
[40].
On comprend que de telles compromissions aient suscité une
violente réaction de la part de critiques farouchement attachés à défendre leur
indépendance, tant financière qu’intellectuelle. C’est ainsi que les principaux
avocats de la cause de Moussinac se recrutèrent d’abord dans les rangs du vieux
Syndicat de la presse artistique, présidé par Frantz-Jourdain
[41], fondateur du salon
d’Automne et ami de Moussinac, regroupant des personnalités comme Henri
Clouzot, Élie Faure, Edmond Benoît-Lévy, Thadée Natanson et André Salmon. En un
mot, c’est là une structure corporative héritée du XIX
e
siècle et de ses combats, garnie de critiques venus de la gauche et de
l’extrême-gauche.
Le syndicat va jusqu’à déléguer un avocat pour défendre
Moussinac, tandis que la section presse de la Confédération des travailleurs
intellectuels vote une résolution s’inquiétant, à propos de l’arrêt du 20 mars
1928, d’un précédent attentatoire à la liberté de la critique
[42]. Quelques jours plus
tard, le 12 mai 1928, se constitue sous l’égide de Carlo Rim l’AACC, dont les
principaux fondateurs sont Alexandre Arnoux, René Bizet, Pierre Bost, Georges
Charensol, André Lang, André Levinson, Jean Prévost et Léon Moussinac lui-même.
Dès le 14 avril, dans une lettre ouverte, ils s’étaient alarmés de la
condamnation de Moussinac, réaffirmant l’équivalence entre la liberté du
critique et la liberté d’opinion, la dimension artistique du cinéma et
l’inévitable régression intellectuelle que devait susciter l’action en justice
de Sapène, par ailleurs directeur du
Matin et donc en principe intéressé au premier
chef au respect de la liberté de la presse
[43].
Crise de la critique, crise du
cinéma français
Qu’autour de Léon Moussinac, personnalité prestigieuse mais
relativement isolée en raison de son militantisme politique, se soient
cristallisés un certain nombre de mécontentements au printemps 1928, n’est pas
vraiment un hasard.
Ils traduisent une radicalisation certaine du discours
critique dans les années 1927-1928, radicalisation qui trouve différentes
cibles de prédilection. La première est la corruption de la presse
cinématographique, que l’on ne sait comment résoudre sinon par la création
d’une critique véritablement indépendante. Dès octobre 1926 et l’enquête lancée
par Léon Moussinac dans
l’Humanité, la
nécessité s’était faite sentir de « séparer les fonctions de courtier de
publicité et de critique », pour reprendre les termes de Pierre Desclaux
[44]. D’ailleurs, les
critiques interrogés, pour la majorité d’entre eux futurs membres de l’AACC,
n’hésitaient pas à déclarer que l’éclosion d’une critique véritablement
indépendante ne pouvait être que profitable à l’épanouissement artistique du
cinéma, à la formation du grand public et d’une élite cinéphile. René Bizet
résume avec une certaine lassitude la situation : « les dix voix qui essayent
de se faire entendre sont étouffées par les cent voix dorées des agents de
publicité qui se camouflent en critiques »
[45]. Dans
On
tourne, l’une des brillantes revues de Jean Dréville, Cecil
Jorgefélice et Hubert Revol s’en prennent à la presse cinématographique avec
une tout autre violence. Dans un article publié deux mois après la condamnation
de Moussinac, Revol conspue le « bas trafic » auquel se livrent les membres de
la corporation :
« Seule la critique peut guider le public vers une meilleure
et plus juste compréhension des choses de l’art. [… ] Seule elle peut
contribuer au progrès du cinématographe, précisément parce qu’elle empêche le
bas trafic, la surenchère, les combinaisons louches
[46] ».
Quant à Jorgefélice, il fustige « le niveau intellectuel et
surtout moral » de la presse, et son « abolition » totale dans la presse
cinématographique, mentionnant toutefois parmi les critiques indépendants
Lucien Wahl, Émile Vuillermoz, Moussinac, Charensol, Jean Dréville, Revol et
quelques autres
[47]. À
l’instar de nombre de ses collègues, il voit surtout dans la nullité du film
français l’une des conséquences de l’extrême médiocrité de la critique. Georges
Charensol, par exemple, déclare n’avoir vu que trois bons films français
pendant la saison 1927-1928,
L’Équipage de Maurice Tourneur, tourné cependant
aux États-Unis,
Thérèse Raquin de
Jacques Feyder, mais réalisé en Allemagne, et
La
Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, dont l’auteur est danois. Suivent
Gance et Clair avec
Napoléon et
Un chapeau de paille d’Italie
[48]. Le bilan n’en est pas
moins neurasthénique. Pour remédier à ce marasme, les solutions préconisées
sont parfois aussi radicales que l’est la critique elle-même, puisque l’on va
jusqu’à envisager une réorganisation totale de l’industrie
cinématographique.
Moussinac fut l’un des premiers, au retour d’un voyage en
Union soviétique à l’automne 1927, à chanter les louanges de l’organisation
économique du cinéma qui y prévalait
[49] : le film, écrit-il dans son livre paru fin 1927,
n’y est plus considéré comme une simple marchandise, mais sa réalisation en est
confiée par un conseil artistique à un réalisateur idoine, dans une perspective
collectiviste où l’individu s’efface au profit d’une « victoire de l’esprit sur
la matière, défaite des vieilles forces sociales d’une classe attachée au
développement de ses seuls intérêts individuels par les forces sociales jeunes
d’une classe préoccupée de tout mettre au service de ses seuls intérêts
collectifs »
[50].
Sur les pas de Moussinac, un Léon Cogniat, communiste égaré
dans
La Critique cinématographique,
préconise « d’organiser l’avant-garde » en groupements de masse inspirés des
Amis de Spartacus où le public « formé par le cinéma [… ] peut enfin voir des
films selon son cœur et selon son esprit, qu’il ne trouverait pas ailleurs
»
[51]. Jean Dréville
et Hubert Revol s’interrogent quant à eux sur la possibilité pour le cinéma de
« progresser artistiquement dans le cadre des organismes industriels
d’aujourd’hui » et insistent également sur la place du public, l’élite éclairée
devant s’épanouir en masse dans la foule des spectateurs, manière transparente
de mettre en exergue le rôle du critique, « chargé d’instruire et d’éduquer »
ce public
[52]. Une
telle radicalité, accrue par le succès de
Spartacus dans le second trimestre de l’année
1928, ne consacre pas seulement le divorce entre la presse corporative et la
critique indépendante; elle va semer le trouble au sein de cette dernière,
dessinant de la sorte de nouvelles lignes de partage.
Le reflux du
politique
Lorsque le 18 octobre 1928 se tient la première assemblée
générale de l’AACC, l’affaire de l’interdiction des Amis de Spartacus n’a pas
encore éclaté au grand jour
[53]. Et pourtant, son écho va susciter un premier reflux
de la frange la plus modérée de la critique, amenant l’AACC à rentrer dans le
rang.
Parmi diverses motions adoptées lors de cette assemblée
générale, on proteste en effet contre les directeurs de salles qui n’admettent
pas les porteurs de carte verte (on appréciera le corporatisme qui sourd dans
une telle motion), on réitère la solidarité de l’association avec Moussinac,
mais Charles de Saint-Cyr fait part d’un autre débat dans les colonnes de
La Semaine à Paris dont il est le
directeur : il a bien été question au sein de l’AACC d’une proposition de
résolution contre l’interdiction faite aux Amis de Spartacus de présenter dans
des salles publiques des films non visés par la commission de censure. Il
témoigne de l’opposition de René Clair à une telle motion, sous prétexte que
ses films sont interdits en Allemagne, et s’indigne lui-même au nom de la
neutralité de l’association, plaçant « l’intérêt de la patrie au-dessus de la
projection d’un film ». L’argument nationaliste et insidieusement
anti-bolchevik reprend ici le dessus, et ce refus de s’opposer à l’interdiction
marque – est-ce là un hasard ?
– l’une des dernières interventions publiques de l’AACC dont
on ne trouve plus d’occurrence par la suite, à l’exception des annuaires
professionnels jusqu’en 1937, date de sa complète disparition
[54].
Une nouvelle ligne de rupture se manifeste ici, entre
internationalistes et nationalistes, les premiers d’entre eux ne rechignant pas
à l’action politique et devant se retrouver quelques mois plus tard dans
l’éphémère « Ligue Noir et Blanc ». Celle-ci reprend les grands principes
énoncés par les plus virulents des journalistes pendant l’année 1928, au nom
certes de la défense du noir et du blanc, principe esthétique qui ne trompe
personne
[55]. Créée le
15 avril 1929 afin de regrouper « toutes les branches de la cinégraphie » pour
défendre « le bloc du cinéma-art » contre le « bloc du cinéma-boutique », la
Ligue Noir et Blanc rassemble des membres extrêmement jeunes; à l’exception de
Germaine Dulac, de Léon Moussinac, Émile Vuillermoz et Henri Chomette, aucun
d’entre eux n’a plus de trente ans, qu’il s’agisse de Georges Charensol, Pierre
Chenal, Charles Dekeukeleire, Jean Dréville, Joris Ivens, Boris Kaufman, Claude
Autant-Lara ou Jean Lods. Il n’est pas étonnant de retrouver Hubert Revol parmi
ses correspondants en France et de constater que la seule séance que nous lui
connaissions fut consacrée au Ciné-œil de Dziga Vertov (la présence de Boris
Kaufman dut y être pour quelque chose). Il s’agit enfin de constituer de
manière séparée ce bloc uni et solidaire des partisans d’un cinéma dévêtu de
ses oripeaux capitalistes, dans une perspective internationaliste. Une telle
initiative constitue bel et bien un aboutissement, mais son échec n’en est pas
moins révélateur du reflux de l’idée politique en matière de cinéma. Elle
innove cependant en introduisant dans le militantisme cinéphile une solidarité
générationnelle que l’on ne trouvait guère à l’AACC.
Avec la revue Du
cinéma, le reflux du politique est patent. En effet, lorsque paraît
le premier numéro de Du cinéma en
décembre 1928, les critiques ont déjà profondément modifié leur stratégie,
preuve s’il en est que les enjeux de l’année 1928 s’estompent, au profit d’un
processus de « mythification » du septième art.
La nouvelle revue se place donc sur un triple registre
d’analyse de l’image, d’intimité du discours critique et de mythologie du film,
aux antipodes de la chi-mère, bien politique cependant, de démantèlement des
structures industrielles de la cinématographie française. Analyse de l’image
préconisée par André Delons en premier lieu, puisque, selon cet intellectuel
(né en 1909) qui fit un bref passage au sein du groupe crypto-surréaliste
Le Grand jeu, « le cinéma n’est pas un
art, ou s’il en est un, c’est au même titre que tous les autres, comme
sub-terfuge plus ou moins fragile qu’il s’agit de briser au premier moment
qu’il devient un refrain. [… ] Il ne serait pas trop tôt de l’identifier comme
force, de le reconnaître comme acte, de l’utiliser comme signe »
[56].
Registre de l’intimité, chez Jean George Auriol, rédacteur en
chef de la revue, qui, né dans le cinéma (en 1907), s’y remémore son
apprentissage, car le cinéma n’est autre qu’une « fenêtre magique », une
lucarne de l’infini dans laquelle il a puisé les éléments de sa
personnalité
[57].
Mythologie enfin, chez Delons encore, qui évoque avec nostalgie le visage de
Greta Garbo dans
La Rue sans joie, les
sous-titres de
Nosferatu,
l’émerveillement des
Aventures du Prince
Ahmad, etc
[58]. Si l’on retrouve donc dans la
Revue du cinéma première manière une
approche générationnelle, celle-ci diffère profondément de l’activisme de ceux
de la ligue Noir et Blanc. L’on s’y révolte, certes, contre l’interdiction des
Amis de Spartacus, mais sans en tirer les conclusions politiques de Dréville et
de Revol.
L’année 1928 en France représente bien plus qu’une
coïncidence diachronique qui rapprocherait fortuitement nos recherches. Elle
est à bien des égards le moment d’une mobilisation autour du cinéma, le moment
où se nouent des fils qui ont été tissés durant les années précédentes, où se
cristallisent et s’accélèrent des tendances auparavant latentes : un moment
pour tout dire, « critique ».
L’année 1928 apparaît donc comme une année-palier plutôt
qu’une annéecharnière. Cette mobilisation est sensible dans les liens que
l’État tente alors de tisser avec le cinéma, après des années de mise à
distance; dans celui du militantisme politique et de sa perception du cinéma
comme potentiel vecteur de la révolution; dans celui de la critique de cinéma
qui met alors en œuvre des stratégies nouvelles, se traduisant par l’apparition
d’un discours critique proprement politique. La fin de l’année 1928, elle,
marquera un recul de cette mobilisation, non pas que les problèmes mis au jour
au cours de cette année aient été résolus, mais parce que ce « moment critique
» semble avoir été dépassé. Les années 1936-1937 viendront d’une certaine
manière confirmer certaines des anticipations de ce moment unique.
[1]
En particulier dans le cadre du séminaire « Histoire, cinéma,
représentations » de l’Institut d’Histoire du Temps Présent (CNRS), animé par
Christian Delage et Antoine de Baecque de 1991 à 1998, puis du séminaire «
Cinéma et écriture historique », animé par Christian Delage et Vincent Guigueno
de 1998 à 2000.
[2]
Documents parlementaires, Chambre des députés, session
extraordinaire - 2e séance du 10 novembre 1927, annexe n° 5030. Nous
soulignons.
[3]
Documents parlementaires, Chambre des députés, session
ordinaire – 1re séance du 14 mars 1928, annexe n° 5890.
[4]
Cette tâche est en fait déjà entreprise par les services
cinématographiques du ministère de l’Agriculture depuis 1923. Voir Christine
BUZZINI, « La propagande par le cinéma au ministère de l’Agriculture »,
1895, revue de l’AFRHC, n° 18, été
1995, p. 129-143.
[5]
Paul LEGLISE,
Histoire de la
politique du cinéma français, tome 1 :
Le Cinéma et la IIIe République, Paris,
Filméditions/Pierre Lherminier éditeur, 1969, p. 63-70.
[6]
Des réticences se font cependant entendre : dans
Cinémagazine ( 8e année, n° 8, 24
février 1928), Jean PASCAL salue le décret comme une avancée décisive, en
particulier pour l’assimilation du statut des salles de cinéma à celui des
salles de théâtre, mais la commission de contrôle comporte, selon lui, encore
trop de fonctionnaires (« quatre délégués [sur 32] pour le seul ministère de
l’Intérieur, quel danger !»); de son côté,
La
Cinématographie française se fait l’écho, durant toute l’année, des
inquiétudes des exploitants et des distributeurs, voire de leur franche
hostilité au contingentement.
[7]
La Cinématographie
française, n° 500, 2 juin 1928. Plusieurs fois reportée, cette
manifestation n’aura lieu, en fait, qu’en mai 1929, alors qu’Herriot n’est plus
ministre.
[8]
La Cinématographie
française, n° 507, 21 juillet 1928.
[9]
Voir la lettre de Paul Claudel, ambassadeur de France à
Washington, à William Hays : Archives Nationales, Paris (désormais AN), F21
4696, 1.
[10]
Herriot justifie lui-même devant le Conseil d’État son projet
de décret en mettant l’accent sur les enjeux moraux et nationaux d’une
politique de protection du film français : « Il convient aujourd’hui de
prémunir notre pays, bien moins contre un accaparement commercial [américain]
que contre une
véritable emprise intellectuelle
et morale. [Le contingentement des films étrangers] n’est pas
seulement l’intérêt du bon ordre et de la moralité publique, celui de la
sécurité intérieure et extérieure de
l’État, mais aussi l’intérêt de la Conservation des mœurs et des
traditions nationales, qu’il s’agit de sauvegarder » (lettre au vice-président
du Conseil d’État, 26 janvier 1928. AN, F21 4695, 4a). Selon les termes du
décret du 18 février, la Commission de contrôle doit en effet prendre en
considération, pour l’attribution du visa, « l’ensemble des intérêts nationaux
en jeu, et spécialement
l’intérêt de la
conservation des mœurs et traditions nationales, ainsi que, s’il
s’agit de films étrangers, les facilités d’accession des films français dans
les divers pays d’origine » (article 6). Nous soulignons.
[11]
AN, F21 4695, 4a.
[12]
Voir le compte rendu de la réunion : AN, F21 4696, 1.
[13]
Voir la lettre de protestation du « personnel français de
firmes américaines » parvenue au ministère de l’Instruction Publique : AN, F21
4696, 1 (s. d.).
[14]
AN, F21 4696, 1.
[15]
Pour l’une et l’autre, voir Dimitri VEZYROGLOU, « Chemins
croisés. René Clair et la société Albatros ( 1926-1928)», in Noël HERPE et
Emmanuelle TOULET (dir.)
René Clair ou le cinéma
à la lettre, Paris, AFRHC, 2000, p. 121-137, et « Le politique et
son image.
Les Nouveaux Messieurs, le
cinéma français et le politique à la fin des années vingt »,
1895, revue de l’AFRHC, n° hors-série
spécial « Jacques Feyder », octobre 1998, p. 123-140.
[16]
Voir les archives de René Clair concernant ce projet,
conservées au Département des Arts du Spectacle de la BnF, sous la cote CLAIR
30.
[17]
Confiance toute relative, cependant, de la part des pouvoirs
publics : deux rapports assassins sur le fonctionnement de la Commission de
contrôle et son rôle dans l’élaboration du contingentement sont rédigés par un
fonctionnaire de l’administration des Beaux-Arts dès le milieu de l’année 1928
(AN, F 21 4695, 4b).
[18]
Mais cette interdiction tombe au terme d’un imbroglio
politico-administratif, et la situation qu’elle engendre semble embarrasser
l’administration des Beaux-Arts, comme le montre une note manuscrite émanant de
ses services au début de 1929 (AN, F21 4695, 4a).
[19]
Ainsi peut-on lire dans l’éditorial n° 1 du bulletin mensuel
des Amis de Spartacus (
Spartacus, 15
avril 1928): «“Voulez-vous que
l’industrie cinématographique française vive ou
bien qu’elle meure ?” a demandé Herriot à la Chambre (… ). Nous n’hésitons pas
à répondre : “Nous voulons que
l’industrie
cinématographique crève.” Car l’industrie cinématographique
française nous importe moins, comme toute la cinématographie capitaliste, que
les “produits” qu’elle lance par le monde pour son plus grand profit et la
complète intoxication d’un public non averti ».
[20]
Lettre signée par Louis Aragon, Jacques Baron, Jacques-André
Boiffard, André Breton, Marcel Noll, Benjamin Péret, Jacques Prévert, Raymond
Queneau, Paul Eluard, Pierre Unik, Yves Tanguy (Fonds Moussinac, Département
des Arts du Spectacle de la BNF).
[21]
Léon MOUSSINAC,
Le cinéma
soviétique, Paris, Gallimard, 1928. Cet ouvrage ne fait aucunement
allusion au livre, également philosoviétique, publié antérieurement sur le même
sujet : René MARCHAND, Pierre WEINSTEIN,
L’Art
dans la Russie nouvelle. Le Cinéma, Paris, Rieder, 1927.
[23]
« L’association a pour objet l’étude documentaire des films
français et étrangers, d’en dégager les enseignements nécessaires, tant du
point de vue technique et artistique, que des points de vue éducatif et social
».
[24]
Par « Cinéma-Potemkine », nous entendons bien sûr le film
d’Eisenstein,
Le cuirassé Potemkine (
1925-1926), mais aussi deux autres films du réalisateur soviétique,
La grève ( 1925) et
Octobre ( 1927-1928) ainsi que, dans
une moindre mesure, les premiers films de Poudovkine et de Vertov (on pourrait
y ajouter certains films de Fridich Ermler comme
Un débris de l’empire, 1929). Tous présentent
une image reconstruite de la Révolution soviétique, de son histoire et de ses
premiers pas. Les trois films d’Eisenstein, tout en écrivant une nouvelle page
de l’histoire du cinéma, sont aussi des films d’
histoire (se situant en 1905 ou en 1917). Ils
participent ainsi à la « bolchevisation » de l’histoire de la Révolution, au
moment où le pouvoir bolchevik, stabilisé, achève la bolchevisation des partis
membres de l’Internationale communiste.
[25]
Éric SCHMULEVITCH,
Réalisme
socialiste et cinéma, le cinéma stalinien (1928-1941), Paris,
L’Harmattan, collection Champs visuels, 1996.
[26]
Cependant, cette conférence qui permit une meilleure diffusion
du « cinéma-Potemkine » est aussi celle de sa remise en question; elle inaugure
ainsi le début du « cinéma stalinien ».
[27]
Ses liens sont aussi confirmés par les lieux d’adhésion. Il est
en effet possible d’adhérer aux Amis au siège de l’association ( 121 rue
Montmartre), à l’
Humanité, au
Soir, aux Amis de l’URSS, au Secours
Ouvrier International et au 120 rue Lafayette – soit le siège du PCF. Dans le
numéro trois des
Amis de Spartacus,
ces liens apparaissent aussi clairement : « Nous ne cachons pas notre sympathie
pour la Russie ouvrière, pour son effort prodigieux dans tous les domaines.
Mais M. Tedesco comprend-il le rôle qu’il joue en criant “Au bolchevik !”…
justement à l’heure où un François Coty réclame la suppression de
notre groupe ?» (Souligné par
nous).
[28]
C.R.C.E.D.H.C., Moscou, fonds 517-1-674. Nous remercions
chaleureusement Nathalie Viet Depaule pour nous avoir transmis ces
documents.
[29]
D’après
La Gazette du
cinéma et selon L. Moussinac (
Le
Cinéma soviétique, op. cit., p. 16).
[30]
Les Amis de Spartacus
contiennent ainsi des notices biographiques et bibliographiques, de brèves
chronologies de l’histoire du cinéma, des points sur l’actualité
cinématographique internationale…
[31]
Le n° 2 de
Spartacus (
15 mai 1928) annonce 8000 membres pour la section parisienne, et le n° 3, 10000
membres en tout, « sans compter les nouveaux adhérents de la première quinzaine
de juin ». Selon les archives retrouvées à Moscou, il y a pour la fin juin «
5000 cotisants réguliers pour Paris ». À leur dissolution, Jean Lods annonce
10000 membres, mais Léon Moussinac en compte 15000 à Paris et 19000 en
banlieue. (En 1974, Jean Lods avance le chiffre de 20000 adhérents)… En fait,
cette imprécision n’est pas seulement due aux effets de la propagande ni au
travail de la mémoire. L’adhésion aux Amis de Spartacus étant obligatoire pour
assister aux séances, les simples spectateurs pouvaient être comptabilisés
comme adhérents.
[32]
Sections de Montrouge, Bagnolet, Clichy, Choisy-Le-Roi,
Bezons-Houilles, Puteaux-Nanterre, Malakoff-Vanves, Boulogne, Saint-Ouen,
Alfortville-Charenton, Vitry, Saint-Denis, Joinville, Neuilly-Plaisance,
Asnières-Colombes, Mitry-Mory, Villeparisis, Tremblay et
l’Haÿ-Les-Roses.
[33]
Dans le n° 4 des
Amis de
Spartacus (octobre 1928), on relève ainsi les signatures nouvelles
de Georges Altman et de Georges Charensol.
[34]
Preuve supplémentaire de l’impact nouveau des films soviétiques
: dans sa correspondance avec Eisenstein, Moussinac évoque sa conférence en
avril 1928 en Sorbonne où il a projeté des extraits de films soviétiques, « ce
qui était une petite victoire dont le caractère ne vous échappera pas,
certainement ». (Lettre du 25 juin 1928, BNF, fonds Moussinac).
[35]
« Ici tout est si écœurant et si vide », lettre du 19 octobre.
Pendant l’hiver 1929, Moussinac projette d’aller à Berlin pour pouvoir voir des
films soviétiques. Preuve supplémentaire du durcissement de la censure : quand
Eisenstein livre en 1930 une conférence à la Sorbonne la projection d’un de ses
films (
La Ligne générale) est cette
fois interdite.
[36]
Serge WOLIKOW,
Le Parti
communiste français et l’Internationale communiste (1925-1933),
doctorat d’État, Université de Paris VIII, 1990.
[37]
C.R.C.E.D.H.C., fonds 517-1-845.
[38]
Jean-Pierre JEANCOLAS, « le Harponneur, Léon Moussinac et la
critique », dans
1895, revue de
l’AFRHC, n° 11, décembre 1991, p. 116-117, le dossier consacré au
procès dans les
Cahiers Henry
Poulaille, n° 2-3,
Cinéma
I, p. 156-164, et C. GAUTHIER,
la
Passion du cinéma, cinéphiles, ciné-clubs et salles spécialisées à Paris de
1920 à 1929, Paris, École des Chartes/AFRHC, 1999, p.
157-160.
[39]
Filma, n° 233, 14
avril 1928, p. 5.
[40]
André DE REUSSE, « J’ai déjeuné chez Sapène »,
Hebdo-film, 2 juin 1928, p.
1-4;
Filma, n° 237, juillet 1928, p. 4;
Ibid., n° 245, 29 décembre 1928, p.
7-8.
[41]
Lettre de Frantz-Jourdain à Léon Moussinac, 2 nov. 1926, 1 f.
ms., BnF, fonds Moussinac, 4°-COL-10/24. Frantz-Jourdain était le père de
Francis Jourdain.
[42]
Lettre de la Confédération des travailleurs intellectuels à
Léon Moussinac, 13 juillet 1928, 2 ff. dact.,
ibid.
[43]
[C. Rim], pétition de l’
Association amicale de la critique
cinématographique, 1 f. dact., 14 avril 1928,
ibid.
[44]
Pierre DESCLAUX, réponse à l’enquête sur la critique
cinématographique, 2 ff. dact., s. d. [oct. 1926],
ibid.
[45]
René BIZET, id., 2 ff. dact., s. d. [oct. 1926],
ibid.
[46]
Hubert REVOL, « Nécessité d’une critique libre »,
On tourne, 1er mai 1928.
[47]
Cécil JORGEFÉLICE, « Réquisitoire contre la presse »,
ibid., 1er juin 1928.
[48]
Georges CHARENSOL, « le Cinéma français »,
Le Rouge et le Noir-Cinéma, cahier
spécial, juillet 1928, p. 125-128.
[49]
L. MOUSSINAC, « Notes sur le cinéma soviétique »,
ibid., p. 129-133, entre autres
articles publiés au retour d’URSS.
[50]
Id.,
Le Cinéma
soviétique,
op. cit., rééd.
in
L’Âge ingrat du cinéma, Paris,
Sagittaire, 1946, p. 114.
[51]
Léon COGNIAT, « Il faut organiser l’avant-garde »,
La Critique cinématographique, n° 93,
1er septembre 1928, p. 7.
[52]
Jean DRÉVILLE et Hubert REVOL, « Manifeste »,
On tourne, n° 9, nov.-déc. 1928, p.
3.
[53]
C’est un décret du ministre de l’Intérieur du 19 octobre 1928
qui fait interdiction de projeter publiquement des films n’ayant pas reçu de
visa de censure.
[54]
Compte-rendu de l’Assemblée générale du 18 octobre 1928, 1 f.
dact., BNF, fonds Moussinac, 4°-COL-10/24. Charles DE SAINT-CYR,
La Semaine à Paris, 26 octobre
1928.
[55]
Prospectus de présentation de la Ligue Noir et Blanc, 1 f.
dact, s. d. [avril 1929 BNF, fonds Moussinac, 4°-COL-10/36.
[56]
André DELONS, « Avez-vous peur du cinéma ?»,
Du cinéma, n° 1.
[57]
Jean George AURIOL, « Le cinéma et les mœurs. La fenêtre
magique »,
ibid.
[58]
A. DELONS, « Chronique des films perdus »,
ibid.