Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131049
288 pages

p. 216 à 273
doi: en cours

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no48-4 2001/4

2001 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine

Comptes rendus

ANNE BONZON, L’esprit de clocher. Prêtres et paroisses dans le diocèse de Beauvais ( 1535-1650), Paris, Éditions du Cerf, 1999,528 p., 198 F.

L’excellente collection d’Histoire religieuse de la France, dirigée par Bernard Barbiche vient de s’enrichir de l’ouvrage très remarquable d’Anne Bonzon, tiré de sa thèse de doctorat. Le travail, pourtant, n’était pas sans entraves. Le choix primitif de la thématique, l’étude du diocèse de Beauvais, ne risquait-il pas de reproduire les problématiques de recherches antérieures qui avaient privilégié ce cadre administratif, commode en apparence ? En outre, il ne s’agissait pas de n’importe quel évêché. Beauvais et ses quatre cents paroisses, quoiqu’on s’en défende, évoquent pour tout moderniste la grande référence goubertienne. Anne Bonzon en était parfaitement consciente mais justifia sa persévérance à travers une série argumentaire très convaincante. L’élection géographique d’abord. Au regard des études diocésaines précédentes qui avaient surtout privilégié les périphéries, les terres beauvaisiennes se situent au cœur du domaine capétien, à proximité de Paris et de Saint-Denis dont l’influence patronale n’est pas négligeable. L’historienne, ensuite, fonde son choix sur l’enjambement chronologique tout à fait pertinent ici, puisqu’il lui permet d’observer la naissance de la Réforme calviniste au nord et surtout au centre du territoire et de prendre la mesure de l’application des décisions tridentines. Enfin et surtout, peut-être, les cadres spatio-temporels conduisent l’auteure, un peu par la force des choses, à utiliser des sources moins fréquemment sollicitées en pareil cas. L’absence de procès-verbaux de visites pastorales, de registres d’insinuations et d’ordinations, la contraint, avec bonheur, à exploiter à la fois les très riches fonds de l’officialité et, plus original, ceux des comptes de fabrique ou des déclarations de franc-fief susceptibles d’offrir une connaissance du patrimoine fabricien.
Mais toutes ces orientations archivistiques se trouvent bien sûr guidées par l’optique générale de la thèse. Il s’agit, comme l’indique le sous-titre, d’étudier les multiples relations des prêtres et de leurs paroissiens au cours de cette période de remise en cause radicale, de combats puis de retours à l’ordre suivant de nouvelles références spirituelles.
Deux évêques semblent illustrer clairement ce mouvement. Odet de Châtillon, frère de Coligny et cardinal, qui passera à la réforme sans avoir vraiment montré beaucoup d’intérêt pour sa charge; Augustin Potier ( 1617-1650), politique raté dont le long épiscopat favorise l’entrée du Beauvaisis dans la dynamique contre-réformée. Bénéficiant de l’appui de fortes personnalités catholiques extérieures au diocèse, Bourdoise ou Vincent de Paul par exemple, il pourra aussi compter sur un clergé de mieux en mieux formé, qui répond en cela à certaines préoccupations précoces des fidèles. Le remarquable chapitre II fondé en partie sur les cahiers de doléances des années 1560,1576 et 1614, montre l’intérêt critique des urbains au sujet des capacités morales et pastorales des clercs. Progressivement, comme le traduisent les statuts synodaux entre 1531 et 1646 et leur analyse lexicale exemplaire, s’impose et se diffuse, à la ville et à la campagne, l’image du bon prêtre. Au XVIIe siècle, il sera celui qui « surveille, contrôle, informe » (p. 180), suscitant puis imposant avec plus ou moins de réussite une modélisation des comportements des fidèles et des communautés. L’enracinement local, soutenu par la stabilité curiale (les deux-tiers des titulaires n’occupent qu’un poste durant leur ministère), l’origine largement rurale des prêtres qui, dans leur ensemble et parfois un peu plus tôt qu’ailleurs, se plient à la discipline nouvelle, sont autant de conditions en principe favorables aux nécessités du changement désiré par l’Église et de réponses aux attentes paroissiales.
Pourtant les catholiques ordinaires, tenants de certaines exigences, ne sont pas unanimes à ce propos. Les villages ici semblent se séparer dans un premier temps des gens de la ville – Beauvais seulement ? – au moins jusque dans les années 1630. Pour une part, les ruraux tolèrent encore largement les incartades de leurs pasteurs tout en souhaitant clairement qu’ils soient extérieurement dignes de leur fonction. Mais donnent-ils nécessairement le même sens à la sacralisation du sacerdoce que les membres de l’Église enseignante ? Un certain nombre d’entre eux intègreront pourtant lentement plusieurs des modalités ecclésiologiques et spirituelles du concile. Le très bon chapitre VIII montre comment peu à peu les marguilliers de village ou de bourg ont saisi la distinction entre le profane et le sacré dans leur culture religieuse et l’ont appliqué dans leur administration fabricienne en engageant l’essentiel de leurs dépenses en faveur des œuvres pies. Cette appropriation imposée n’empêchera pas le maintien de relations ambiguës et souvent conflictuelles entre les hommes de la fabrique et leurs prêtres.
L’intelligence de ce travail, la précision de ses développements, la clarté de son exposition conduisent peut-être le lecteur à regretter que quelques passages de la dernière partie soient moins novateurs. Le chapitre IX, tout spécialement, ne nous dit pas grand chose des processions, des pèlerinages et moins encore du culte des morts. Pourtant, au terme de cette enquête exemplaire et inventive, on ne peut que féliciter l’auteure d’avoir si bien mené cette recherche et souligné avec force les multiples contradictions qui accompagnèrent l’effort d’acculturation religieuse tant du côté des pasteurs que des laïcs. Les premiers, quasiment obsédés par la « logique de la séparation », pourfendeurs de la profanité du monde, mettent alors en valeur la place éminente qu’ils occupent désormais au service de Dieu. L’affirmation hiérarchique de l’Église avait pourtant un prix : la réaction des communautés devant les ambitions, les manquements, les transgressions des membres du premier ordre. Cet anticléricalisme plutôt rural parce qu’entretenu par les toute profanes ponctions dîmières, faisait bon ménage cependant avec le besoin de prêtres exprimé par les paroissiens soucieux de sacrements mais peu enclins à s’organiser en confréries nouvelles. À terme donc la complicité et la compréhension longtemps réciproque entre les hommes du sacré et les peuples du profane se déliteront sous l’action impérative et légaliste des premiers. Est-ce là l’une des origines d’un détachement lent mais progressif de ces peuples chrétiens du Beauvaisis, où les comportements citadins et campagnards ne se confondent pas toujours ici aussi, peut-être las d’être devenus dociles ? C’est là une autre perspective, une autre enquête pour un autre travail que cette thèse toute en finesse conduit à proposer.
Alain CABANTOUS

PHILIPPE BOUTRY, DOMINIQUE JULIA (DIR.), Pèlerins et pèlerinages dans l’Europe moderne, Rome, École Française de Rome, 2000,518 p.

En juin 1993, se déroulait à Rome une table-ronde, sous la direction de Philippe Boutry et Dominique Julia, ayant pour but d’étudier les flux pèlerins et le rayonnement des grands sanctuaires. C’est le résultat de ces journées qui nous est aujourd’hui présenté sous forme d’un volume particulièrement riche s’appuyant sur de très nombreux graphiques et cartes. Il s’ouvre par une présentation générale du fait pèlerin en Europe due à Dominique Julia. Au début de l’époque moderne, de nombreuses critiques s’élèvent contre le pèlerinage. Elles proviennent des tenants de la devotio moderna, d’humanistes comme Érasme ou du monde protestant. Malgré ces attaques, on assiste à un renouveau entre 1550 et 1650, mouvement à replacer dans le cadre de la reconquête catholique. Une nouvelle vague de méfiance se développe ultérieurement parce que le statut du pauvre change, mais aussi parce que les États tiennent à mieux contrôler les déplacements, afin de réprimer mendicité et vagabondage, et que l’esprit des Lumières s’oppose à ce qui est trop souvent assimilé à des pratiques proches de la superstition. Pour faire l’histoire de ce phénomène, D. Julia insiste sur la nécessité de recourir à trois sources essentielles : les registres des hôpitaux et des confréries; les comptes des hôpitaux; les archives des États. Il trace ensuite quatre axes d’études futures : mesurer les flux afin d’analyser les phases de déclin et de croissance, envisager la place des événements politiques ou sociaux dans ces évolutions, tenir compte des variations saisonnières et, surtout, considérer l’ensemble de la démarche des fidèles depuis leur départ jusqu’à leur retour.
Pour illustrer, conforter ou nuancer ce tableau d’ensemble, suivent douze contributions s’articulant autour de deux thèmes. Les auteurs envisagent d’abord les zones de partance et de passage, l’Allemagne (I. Mieck) ou la Toscane (S. Landi), mais aussi l’Europe orthodoxe dont les fidèles se rendent au Mont Athos (R. Gothóni).
L’accent est ensuite mis sur les archives des institutions hospitalières des grands sanctuaires. Sont ainsi envisagés l’Hospital Real de Saint-Jacques-de-Compostelle (G. Provost, B. Pellistrandi), l’hospice de Bari (S. Russo), l’Opera pia Germanica de Lorette (A. Stannek), l’Hopital Santa Maria della Carità de Reggio Emilia (L. Artioli);
nombreux sont les participants à se pencher sur les innombrables institutions romaines comme Saint-Julien-des-Flamands (Y. Lammerant), Saint-Louis-des-Français (D. Julia, Ph. Boutry), Saint-Antoine-des-Portugais (M. de Lurdes Rosa), Saint-Claude-des-Bourguignons (I. Brian) ou Santa Maria dell’Anima (A. Stannek).
Devant nous défilent alors des foules de pèlerins venus d’Allemagne, de Russie, de France, de la Péninsule Ibérique, des Pays-Bas espagnols… Les itinéraires personnels ne sont pas oubliés et surgissent des figures originales comme celle de Jacob Duflo parti de Bruges le 20 mars 1720 pour se rendre à Rome avec deux compagnons.
Le phénomène pèlerin est trop souvent assimilé à un lent déclin qui commencerait à la fin du XVIIe siècle. Certes des indicateurs prouvent cette baisse de fréquentation : si Saint-Louis-des-Français accueille en moyenne 608 personnes par an en 1701-1710, il n’en abrite annuellement plus que 460 en 1762-1770. Les guerres ou les épidémies sont des facteurs essentiels pour expliquer le ralentissement ponctuel du pèlerinage. Les États jouent un rôle capital. Néanmoins, la répétition des mesures prises par la monarchie française ( 1665,1671,1686,1738… ) prouve que si les mesures restrictives freinent le mouvement pèlerin, elles ne le tuent pas pour autant. Au sein même de l’Église, les mentalités changent et une certaine méfiance s’installe, y compris parmi les communautés d’hospitaliers; les responsables de Saint-Antoine-des-Portugais reprochent ainsi à leurs visiteurs les vols commis dans les bâtiments où ils sont hébergés. Dans les zones de départ, une hostilité se fait également jour et des prédicateurs condamnent le pèlerinage comme c’est le cas en Flandre, avec Fulgentius Hellynckx dont les textes sont publiés en 1742. Le déclin ne doit cependant pas être assimilé à une inexorable et régulière baisse; que survienne une célébration exceptionnelle, comme un jubilé, et de nouvelles foules se pressent sur les chemins qui mènent vers les sanctuaires.
Parallèlement est envisagée la dimension géographique du pèlerinage. Grâce à l’étude du fait pèlerin apparaissent de grandes aires à la fois culturelles et religieuses.
La confrontation entre les foules se rendant à Saint-Jacques-de-Compostelle et celles allant à Rome fait clairement apparaître deux France : l’une « compostellane » couvrant l’Ouest et le Sud-Ouest de la France; l’autre plus « romaine » s’étendant sur les provinces du Nord, du Nord-Est et du Sud-Est; vaste opposition qui se maintient tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles. L’ouvrage aborde également des échelles plus réduites pour faire apparaître la diversité des comportements régionaux. Si, à la fin du XVIIe siècle, Besançon et Dole, ont environ le même nombre d’habitants, la première envoie deux fois plus de pèlerins à Rome que la seconde. Rien n’est figé et les zones de départ des pèlerins évoluent très vite, comme le montre l’exemple de Saint-Nicolas à Bari : en 1731-1732, les deux tiers des pèlerins étrangers viennent d’Europe Centrale, proportion qui passe au quart en 1769-1771. À l’époque contemporaine, les aires de recrutement de ces pieux voyageurs semblent évoluer beaucoup plus vite. Les Portugais, innombrables à se rendre à Saint-Jacques-de-Compostelle pendant l’année sainte de 1857, sont très peu nombreux à le faire lors des deux célébrations suivantes, en 1858 et 1869. L’évolution des moyens de transport, les changements politiques et les nouvelles qui circulent de plus en plus vite provoquent ces revirements qui bouleversent profondément la géographie pèlerine. La marche elle-même est sujet de changement. Il devient alors extrêmement hasardeux de dessiner des routes de pèlerinage, un auteur mettant très justement en avant le « caractère très divers – et peut-être aléatoire – de la progression du pèlerin » (p. 300). Les pulsions personnelles ou les rencontres de hasard entraînent les fidèles à prolonger leur errance. Jérôme De Snouck repart de Rome pour rejoindre ses Flandres natales en 1682; cependant un crochet par Livourne change le cours de son voyage et il s’engage comme marin avant de déserter.
Le pèlerinage n’est pas seulement un fait chiffré, c’est avant tout la démarche d’individus dont il faut saisir les attentes. Le pèlerin est surtout un homme, jeune et célibataire, souvent solitaire. Sa déambulation peut parfois être assimilée à un rite de passage à l’âge adulte, dernière occasion de courir les routes avant de se fixer.
Mais c’est aussi une démarche spirituelle profonde. L’importance des convertis le prouve; en 1783, près de 9% des pèlerins allemands accueillis à Rome sont d’anciens protestants qui soutiennent leur croyance en la foi catholique par de longs déplacements. Deux moments sont particulièrement propices au voyage : le printemps et le début de l’été; et la fin de l’année, bien que ce second moment perde de son importance au cours du XVIIIe siècle. Mais derrière ce portrait général se cachent des individualités et des évolutions. À partir de la fin du XVIIIe siècle, les archives hospitalières signalent deux changements : l’âge des personnes accueillies augmente, et la part des femmes s’accroît. Est-ce le signe d’une modification du recrutement des fidèles ou une insensible transformation des institutions hospitalières ? La majorité des auteurs semble pencher pour la seconde solution. Créés pour les pèlerins, ces lieux d’hébergement deviennent lentement des foyers d’aide autour desquels gravite une « population flottante » (p. 452). La marche pèlerine est parfois une « stratégie de subsistance » (p. 354). Les registres font en effet apparaître des « habitués » comme Claude Paulin, originaire du Jura, accueilli huit fois à Rome entre 1687 et 1695. Les archives des États fournissent des renseignements concordants. Denis Verasquin est arrêté à Caen en 1788, occasion de découvrir qu’il court les sanctuaires pour y acheter de petits objets pieux qu’il revend aux paysans normands. Ces marcheurs sont-ils des croyants en quête de spiritualité ou de pauvres errants demandant la charité ? Pour les contemporains, la réponse ne fait pas de doute et, vers 1770, ils assimilent Saint-Louis-des-Français à « un hospice de pauvres, logés dans la promiscuité et nourris chichement : les pèlerins de qualité préfèrent loger ailleurs » (p. 448). L’historien est alors devant un monde aux multiples acteurs où se croisent des dévots souhaitant approcher Dieu, des personnes souffrant du syndrome de Moitessier ne pouvant retrouver une vie sédentaire, et des mendiants.
La frontière entre ces trois états est parfois perméable et l’ouvrage nous offre une réflexion en termes de temps long sur ces questions.
Philippe MARTIN

BERNARD DOMPNIER, MARIE-HÉLÈNE FROESCHLÉ-CHOPARD (ÉD.), Les religieux et leurs livres à l’époque moderne, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2000,296 p., 180 F.

À la suite de premières journées d’études antérieurement publiées en 1997 dans un numéro spécial de la Revue d’histoire de l’Église de France sous le titre Livres et culture du clergé à l’époque moderne, cette seconde étape de l’enquête menée depuis plusieurs années au Centre de la Vieille Charité de l’EHESS à Marseille apparaît exemplaire des résultats que peuvent obtenir des travaux menés dans la durée. Après le panorama général qui avait fait l’objet de la première publication, le présent volume regroupe une quinzaine de communications autour du thème plus restreint des lectures des réguliers, dans un cadre français, à l’exception de la contribution de Roberto Rusconi consacrée à l’Italie.
Les deux maîtres d’œuvre du volume cernent en introduction les apports et les limites des sources, en particulier des inventaires révolutionnaires, naturellement sollicités dans nombre d’interventions, mais soulignent aussi les modalités diverses du rapport des religieux aux livres. Les contributions successives passent de l’étude de cas – parfois alourdies de longues énumérations de titres et d’auteurs, sans doute nécessaires, mais qui auraient peut-être pu faire l’objet d’annexes – à des réflexions comparatives et à des éclairages plus généraux. Le premier niveau d’analyse porte sur le nombre extraordinairement différent des livres qui, dans les maisons étudiées ou évoquées, se situe entre moins de 300 et près de 60000 volumes. Le premier et le plus extérieur des critères de différenciation est sexuel : il y a beaucoup moins de livres dans les maisons féminines que dans leurs homologues masculins : 530 volumes, en 1790 dans la maison de Nancy de la Congrégation Notre-Dame étudiée par Philippe Martin, ce qui la place en bon rang parmi les congrégations féminines du district, qui ont en moyenne moins de 300 volumes; entre 600 et 1200 volumes pour sept maisons du Maine. Dans les maisons d’hommes – Oratoriens, Jésuites, Minimes, Capucins, Dominicains ou Carmes – les bibliothèques conventuelles comprennent le plus souvent entre 1000 et 2500 volumes; mais celles des Mauristes sont comprises entre 3500 et 13000 volumes, à l’exception de Saint-Germain-des-Prés ( 49000 volumes) ensemble impressionnant, mais lui-même inférieur aux quelque 58000 volumes des Génovéfains de Paris. À l’intérieur d’un même ordre, la hiérarchie des bibliothèques privilégie, comme l’illustre D. Varry à propos des bibliothèques des Capucins en Franche-Comté, les maisons provinciales ou les centres d’études ( 1250 volumes au couvent de Lure, mais 3600 à celui de Besançon, résidence du provincial, et 2700 à celui de Belfort, où est enseignée à partir de 1730 la philosophie).
Le second critère est évidemment lié à la vocation particulière de chaque ordre. Il explique l’importance de bibliothèques mauristes ou génovéfaines, alors que la plupart des bibliothèques des Capucins étudiées par B. Dompnier se situent autour du millier de volumes. Comme le rappelle Louis Châtellier dans sa conclusion, il faut distinguer les bibliothèques très savantes d’une élite intellectuelle elle-même productrice – les Mauristes ont publié plus de mille volumes (mais leurs auteurs ne représentent qu’un peu plus de 2% des membres de l’ordre) – et celles qui visent à maintenir une congrégation dans l’esprit de sa règle mais où la recherche, au-delà, est suspectée d’être dangereuse curiosité.
Cette limitation est particulièrement nette dans les maisons de femmes, comme celles de la Congrégation de Notre-Dame à Nancy, ou celle de Visitandines, d’Ursulines et d’autres maisons mancelles. Le livre est pour la congrégation enseignante de Notre-Dame un outil pédagogique, mais surtout le support d’une dévotion et d’une spiritualité fortement encadrées, fondées sur quelques ouvrages, comme l’Imitation et les Heures. Ce qui n’empêche pas cette autre forme d’appropriation, beaucoup plus spirituelle qu’intellectuelle, que constitue la copie de recueils de prières et de méditation.
L’exemple manceau, développé par R. Bons, montre pourtant l’importance que l’écriture revêt pour ces filles, issues dans certaines maisons des meilleures familles, qui s’y raccrochent par le biais d’une littérature manuscrite à usage personnel, mais parfois aussi collectif, qu’il s’agisse de cantiques, de manuels destinés aux élèves, voire de poèmes ou de pièces de théâtre moraux.
Plusieurs contributions mettent en évidence l’incidence de multiples facteurs sur la composition des bibliothèques. Dans la plupart des maisons d’hommes, la théologie et les sciences ecclésiastiques représentent au moins 65% à 80% du fonds. Alors que les bibliothèques des Capucins privilégient la théologie dogmatique et la théologie morale, le point fort des bibliothèques des Carmes analysées par M.-H. Froeschlé-Chopard est la théologie mystique (traités de spiritualité, exercices de piété, Instructions chrétiennes, Préparations à la mort, qui nourrissent leur vie spirituelle et celle de leurs dirigés). De même, les bibliothèques dominicaines décrites par B. Montagnes sont marquées par la tradition thomiste, à l’exclusion des autres écoles théologiques, qui ne trouvent place que dans le cadre de controverses, ainsi que par un antijésuitisme qui les rend ouvertes aux thèses jansénistes.
Cette diversité se nourrit d’autres facteurs. Chaque couvent dépend de l’aire culturelle où il se situe, comme l’illustre la comparaison menée par L. Châtellier, exceptionnellement fondée sur des inventaires de l’époque de la guerre de Trente Ans entre les Oratoriens de Nancy et les Jésuites d’Ensisheim (quasi-égalité du français et du latin dans le premier cas, 86% de livres en latin et 12% en allemand à Ensisheim). De même, M.-H. Froeschlé-Chopard et G. Sinicropi comparant aux couvents de Carmes méridionaux celui de Vic en Lorraine montrent la part beaucoup plus forte dans ce dernier de l’édition parisienne ou des centres d’Europe du Nord. Les mêmes exemples ancrés dans la France de l’Est ou du Midi plaident en faveur d’une autre hypothèse, qui lie l’ancienneté et la richesse d’une bibliothèque à l’intensité et à la précocité de la diffusion de la Contre-Réforme et à celles du combat contre l’hérésie qui exige, selon les termes mêmes de M.-H. Froeschlé-Chopard, « une plus grande étude et aussi une plus grande combativité »; ce qui intègre dans la problématique les écarts géographiques et chronologiques de la pénétration de l’écrit, vecteur de l’hérésie et de la controverse.
Quel est, cependant, le rapport entre la bibliothèque d’un couvent et la culture monastique ? L’exemple du Val de Champagne évoque au sein de la maison les bibliothèques de l’abbé et du prieur, fortes chacune de plus de 200 volumes, les livres non inventoriés des cellules, voire ceux des presbytères des cures rattachées au couvent; plus largement encore, il suggère que les thèses soutenues par les religieux impliquent la connaissance d’ouvrages récents qu’on ne trouve pas dans leurs collections. L’article de Daniel-Odon Hurel montre bien, à propos des controverses qui traversent au XVIIe siècle la nébuleuse bénédictine, que la place consacrée au sein de chaque ordre à l’activité intellectuelle dépend de la règle, mais aussi de son interprétation, c’est-à-dire, également, du rôle des autres activités et du sens qui leur est donné (le travail manuel répond-il à de simples nécessités économiques, ou doit-il être considéré comme un exercice pénitentiel, donc avant tout spirituel ?). Cette confrontation, essentielle, de la règle, de son interprétation et de la réalité est reprise par B. Dompnier à propos des Capucins, auxquels la radicalité du vœu de pauvreté interdit en principe toute possession individuelle de livres, utilisés surtout par les prédicateurs, dans une perspective pastorale et spirituelle, et non intellectuelle.
Pourtant, on voit très bien comment l’interprétation de la règle s’assouplit progressivement sous l’effet de trois facteurs : des raisons pratiques incitent au développement d’un usage individuel prolongé de certains ouvrages, tandis que s’émousse l’esprit initial de complet dépouillement personnel des individus. Enfin, et peut-être surtout, les règles de l’ordre, établies vers 1530, sont devenues obsolètes par rapport à la place prise par l’imprimé depuis la première moitié du XVIe siècle, ce qui a conduit de fait les Capucins comme sans doute d’autres ordres, à en réévaluer la place dans leur formation comme dans leur pastorale.
L’incidence de l’environnement culturel pose à l’évidence le problème, complexe, de la modernité et de la vitalité même de ces bibliothèques au fil des décennies. La première grande vague d’acquisitions de ces bibliothèques, fin XVIe – début XVIIe siècle, correspond bien à l’époque, cernée par L. Châtellier dans sa conclusion, mais dont l’observation est perturbée par le décalage de date de création des maisons, où un couvent se munit des ouvrages nécessaires pour répondre aux exigences de ses missions, garantir son orthodoxie et lutter contre l’hérésie. Les vagues ultérieures, à l’époque de Louis XIV, peuvent, me semble-t-il, correspondre soit à un changement de contexte politique et culturel (ainsi à Perpignan après 1660), soit à un renouveau de la controverse dans les provinces marquées par l’hérésie, soit, plus généralement, à la nécessité pour les réguliers de s’adapter à la constitution d’une couche plus stable et plus ample de laïcs issus des collèges, aux bibliothèques très amplement fournies, et dont le niveau de culture religieuse est lui-même en forte progression. C’est, peut-être, autant du côté de la « consommation » générale du livre que de la production qu’il faut chercher alors l’explication du gonflement des bibliothèques monastiques.
La généralisation d’un clergé séculier instruit, en particulier dans les villes, réduit sans doute ensuite, comme le souligne L. Châtellier, le rôle de foyer culturel et spirituel des couvents. Est-ce, comme il l’écrit, « à la veille de la Révolution française »? Il me semble que les graphiques – malheureusement trop rares – de classement des titres par décennie d’édition sont l’indice d’une cassure bien antérieure, dans certains ordres.
Certes, les couvents n’en sont plus alors à s’équiper des titres nécessaires qui gonflent les achats des premiers temps d’existence de chaque maison; et bien entendu le repérage précis des dates d’édition laisse intact – mais cette objection n’empêche aucunement les comparaisons entre les éléments des courbes – le problème des achats ultérieurs, voire de seconde main, et celui des livres non datés. Les éditions du XVIIIe siècle, qu’elles soient d’ouvrages religieux ou profanes, n’occupent qu’une place fort modeste dans la plupart des bibliothèques monastiques : 13,5%, soit 60 à 70 ouvrages pour l’ensemble du siècle, chez les Minimes de Dole étudiés par M. Vernus; une douzaine d’achats, entre 1730 et 1790, chez les Carmes de Toulon, et à peu près autant chez ceux de Vic ou de Perpignan (à l’exception de 54 volumes d’un ouvrage édité en 1775 qui pourraient, selon l’hypothèse de M.-H. Froeschlé-Chopard, être destinés aux membres d’une confrérie).
Il serait sans doute erroné de chercher à ce recul une cause unique. La réduction, voire l’effondrement des effectifs – 6 religieux en 1723 chez les Carmes déchaux de Perpignan, 4 en 1790,4, également, chez ceux de Toulon – l’expliquent au moins partiellement, car il y devient difficile d’y entretenir intellectuellement et matériellement des structures collectives telles que les bibliothèques. Mais la disparition de l’hérésie, suivie à une génération de distance de l’affaiblissement des polémiques pro- ou antijansénistes, a sans doute également contribué à réduire la combativité de certaines maisons. On peut aussi, en tout cas chez les ordres dont la vitalité reste indéniable, tels que les Capucins, évoquer les progrès de l’appropriation personnelle du livre chez des hommes et des femmes pour lesquels, en contrepoint des pratiques collectives, la lecture est une étape ou un moyen vers la dévotion et la méditation. Cette interprétation optimiste n’est pas elle-même généralisable. Évoquant de multiples manquements à la règle – telle qu’on pouvait l’interpréter à la fin du règne de Louis XV – qui témoignent plus d’un besoin accru de confort que d’un souci de dévotion, les supérieurs des Capucins de Bretagne déclarent au chapitre de 1768 : « nous nous plaignons amère-ment que la lecture des livres saints est extrêmement négligée, et ordonnons qu’on en reprenne l’usage ». Il s’agit là, bien entendu, d’un texte normatif que la loi du genre pousse à la dénonciation d’excès volontairement amplifiés; il semble pourtant difficile de croire dans ce cas que l’avachissement de ces pratiques s’accompagne d’un progrès de la dévotion individuelle des moines. La question de la vitalité – terme extrêmement ambigu – ou plus précisément de la vitalité intellectuelle des ordres religieux n’a pas de réponse générale; elle dépend sans doute non seulement de la règle de chaque ordre, mais aussi de sa pratique réelle et de son évolution au sein de sociétés régionales et locales elles-mêmes différentes. Nous disposons désormais, grâce à ce passionnant recueil, d’une batterie d’indicateurs qui nous incitent à nuancer notre analyse, et donc à de nouvelles recherches. Faire état des acquis, et nous permettre de faire évoluer un questionnement, c’est bien là le critère d’un ouvrage de grande qualité.
Jean QUÉNIART

MICHEL BLAY, ROBERT HALLEUX (DIR.), La science classique, XVIe-XVIIe siècles : dictionnaire critique, Paris, Flammarion, 1998,870 p., 395 F.

Les développements récents des études d’histoire des sciences en France ont suscité le besoin d’instruments de travail permettant de s’orienter et de prendre connaissance de façon synthétique de l’état de l’art dans cette discipline, comme les manuels ou les dictionnaires critiques. Nous ne pouvons que saluer l’ambition de ce projet dont la spécificité est à souligner : une période limitée à l’époque moderne, quatre axes de lecture qui intègrent les perspectives historiographiques concurrentes dans les études des sciences – histoire sociale, biographique, conceptuelle, disciplinaire; une iconographie de belle facture; des collaborateurs nombreux, de disciplines complémentaires; des entrées originales et riches de promesses.
D’emblée pourtant, les auteurs mettent l’ouvrage sous le double patronage de Gaston Bachelard et de la physique dite classique, qui donne par extension son nom au dictionnaire, et centrent tacitement l’ouvrage sur la France, en dépit de quelques incursions dans l’espace européen. L’objet lui-même, la « science classique », trouve une justification peu convaincante en termes de limites chronologiques d’une part, de contenus et méthodes d’autre part : sans préciser ce qu’est la « science » à l’époque moderne, l’introduction assure qu’elle se distingue de la science médiévale, par des ruptures et des continuités, et qu’elle se caractérise par « deux concepts », le modèle mécaniste et la mathématisation. Si les auteurs reconnaissent l’enrichissement considérable qu’ont apporté les approches sociales, ils craignent cependant que l’étude des contextes ne s’apparente à une « spirale », « tant elle finit par négliger le contenu même du savoir scientifique ». En effet, si la perspective internaliste a montré ses limites, tout particulièrement à une époque où, nous apprend-on, « la nécessaire multiplication des expériences et des observations » – « expérimentation systématique qui nécessite [par ailleurs] un appareillage lourd et des investissements considérables » – « a socialisé le travail scientifique », l’approche dite externaliste, développée dans le monde anglo-saxon est plutôt caricaturée, présentée comme un avatar des théories marxistes, des réactions à la bombe atomique et du postmodernisme relativiste. Ainsi, pour la période moderne, les auteurs, qui saluent les voies ouvertes par le Centre de Synthèse, refusent-ils de considérer de manière critique les apports des études sociales du savoir scientifique ou sociology of scientific knowledge, dont ils ne reconnaissent a priori la validité que pour la période contemporaine.
Bien heureusement, les collaborateurs n’ont pas toujours suivi cette ligne éditoriale et nous livrent quelques articles passionnants, par la rigueur affichée, les perspectives souvent nouvelles qu’ils ouvrent, les sources et les compléments bibliographiques qu’ils apportent, et les mises au point historiographiques souvent réussies quand elles sont tentées.
Dans la première partie « Milieux, réseaux et institutions », les « Cercles savants » de Françoise Waquet, comme les « Langues » d’Isabelle Pantin dressent un tableau synthétique de ces questions encore mal connues. D’autres contributions laissent le lecteur dubitatif, à l’instar de « Voyages et voyageurs » qui se limite aux déplacements effectués par six personnalités de l’astronomie et des sciences physiques qui ont sillonné le continent et souvent reçu des visites. Cette étude de cas, intéressante en soi, passe curieusement sous silence les voyages d’exploration hors de l’Europe, sous l’influence de la colonisation politique et commerciale de différentes parties du monde, étude qu’on était en droit d’attendre dans cet article.
Parmi les vingt-quatre « Acteurs » de cette science classique qui constituent la seconde partie de l’ouvrage, aucune femme – ni même une contribution sur les « Femmes de science » – deux physiologistes et un naturaliste. En effet, les auteurs ont préféré laisser de côté les « fausses gloires, comme Vésale, que l’historiographie a isolé artificiellement d’un mouvement qui fut d’abord collectif ». Dans la mesure où l’approche biographique aurait pu permettre d’aborder en finesse les spécificités de la pensée et des pratiques de la « science classique », on peut s’étonner que Newton, figure bien connue dans sa diversité, ne soit abordé, après un curriculum terne, que par son œuvre physique, mais pas dans la politique qu’il a conduite à la tête de la Royal Society, ou encore par ses activité d’alchimiste ou de numérologue, ni même que soit tentée une déconstruction critique de sa figure de héros de la physique classique. Enfin, l’absence de Linné, auquel on a privilégié Lamarck, ou d’un anatomiste-pathologiste ne peut que susciter l’étonnement quant aux choix éditoriaux.
Enfin, on comprend mal la distinction opérée entre les deux derniers chapitres « Concepts et débats » et « Territoires du savoir », en fait sinon en droit. La structuration des territoires du savoir ne se fait-elle pas autant par les concepts et les débats mis en œuvre que dans l’institutionnalisation qui s’ensuit ? La béance de certaines lacunes est d’autant plus regrettable que l’ouvrage souffre d’articles-doublons (« Jésuites/Ordres religieux »;« Ingénieurs/Ingénieurs du roi »;« Livres et imprimés/Périodiques »). On peut également regretter la limitation des pratiques scientifiques à celle des sciences physiques et mathématiques, comme le fait, entre autres, l’article sur « Les lieux d’enseignement » et surtout la restriction quasi systématique des notions étudiées soit en termes disciplinaires, soit en termes de pratiques réelles, ce qui handicape grandement la qualité scientifique du dictionnaire. L’iconographie elle-même a une pure fonction illustrative : sans ordre, dans la mesure où ne sont pas distingués frontispices, toiles, schémas géométriques, plans techniques, imprimés, photographies d’objets ou dessins manuscrits, les images sont juste assorties d’un commentaire qui permet de saisir le sens de la chose figurée, mais non celui du document. La bibliographie qui accompagne les articles se limite le plus souvent à quelques mentions contingentes d’études critiques, sans renvoyer, à de notables exceptions près, à des sources.
Ni manuel, ni ouvrage de référence, ni instrument pour l’historien des sciences, la Science classique a préféré à une « bibliographie raisonnée ou à une typologie des approches », un « parcours au pas de charge des divers champs de bataille intellectuels, qui, en définitive, circonscrivent ce que nous appelons aujourd’hui la science classique ».
Souhaitons qu’après l’heure de la bataille vienne celle de la (re)construction d’un savoir historique, rigoureux et ambitieux, des sciences de la période moderne.
Christelle RABIER

GILLES CHABAUD, ÉVELYNE COHEN, NATACHA COQUERY, JÉRÔME PENEZ (DIR.), Les Guides imprimés du XVIe au XXe siècle. Villes, paysages, voyages, Paris, Belin, 2000,703 p.

Sept thèmes principaux forment la trame des actes de ce colloque pluridisciplinaire. L’aspect foisonnant, qui peut désorienter le lecteur, a été pris en compte puisque mieux qu’une rapide introduction, les auteurs nous ont offert un avant-propos constitué d’une présentation, des notes préliminaires au colloque, suivies d’une belle introduction de Jochen Hooch. En somme, un guide pour la lecture des textes sur les guides. En dehors de quelques problèmes de forme (absence de table des illustrations malgré sa numérotation; nombreuses coquilles; absence de documents auxquels renvoient certains textes, p. 446
et p. 560), le tout est extrêmement intéressant, non seulement pour les thèmes en eux-mêmes mais aussi pour des questions qui surgissent au cours de la lecture et qu’un colloque en ateliers séparés n’a pas permis de faire apparaître dans le débat final.
Le premier ensemble sur « le genre des guides : genèses, formes et productions » permet de poser quelques jalons. Une évolution des guides semble évidente, qui passe du catalogue savant – dans lequel l’érudition sur l’Antiquité est nécessaire et suffisante (XVIe siècle) –, à la liste explicative (mi XVIe-mi XVIIIe) – genre mixte dans lequel sont associées érudition antique et informations pratiques – et enfin à l’inventaire raisonné qui évacue l’ancien discours historique pour ne fournir que des définitions fonctionnelles des objets traités (XVIIIe siècle). Cela n’empêche aucunement le maintien dans le temps de certaines pratiques comme celle de la louange de la cité, qui ne cède que très lentement la place aux indications topographiques, monumentales et fonctionnelles.
L’évolution des deux siècles suivants est celle du passage de la valorisation de la culture passée (XIXe-mi XXe siècle) à celle des conditions de vie du présent (fin XXe siècle), le mouvement s’effectuant par l’abandon d’un modèle élitiste au profit d’un modèle plus démocratique, précédé de la mise en place de guides en séries au XIXe siècle.
Le deuxième thème sur la « porosité des guides avec d’autres genres » intègre les guides à différentes pratiques. Ainsi on y apprend que les commerçants hanséates ne les utilisent quasiment pas : à la culture livresque, ils préfèrent la pratique du terrain. Il est vrai que le parti pris des guides est évident – leur objectif n’est pas d’être polyvalent :
au XVIIIe, les guides d’Italie d’un protestant ou d’un catholique sont dissemblables. Ils dépeignent parfois des objets inaccessibles au commun des mortels comme dans le cas des collections privées parfois inventoriées. Ils sous-entendent par ailleurs une culture et parfois une érudition qui limitent leur usage à une élite. Une bonne partie de la culture qu’ils dispensent atteint cependant un public plus large puisque des auteurs de guide sont aussi ceux de géographies, et que les passerelles entre les genres sont nombreuses.
Le troisième ensemble relatif aux guides des villes d’eaux et des espaces montagneux, porte sur des guides spécialisés du XIXe siècle, qu’ils concernent les établissements thermaux, les bains de mer ou l’alpinisme. Ceux-ci sous-entendent des pratiques particulières et donc des formes propres qui évoluent conjointement. Il en est ainsi de l’iconographie donnant un aperçu de la station thermale, qui disparaît progressivement au bénéfice de textes à prétention savante. Dans un même mouvement, le pittoresque se trouve écarté au profit de la science médicale (ce qui n’empêche pas l’aspect touristique des cures de se maintenir tout au long du siècle). Comme dans le cas des stations balnéaires, les guides – qui sont rédigés par des spécialistes – donnent donc à voir une élaboration conforme aux différents desiderata des touristes. D’ailleurs, la relation entre ces attentes et ce qui est vécu sur le terrain est telle qu’elle finit par obliger les guides/hommes à se conformer à la culture des guides/livres.
Le quatrième thème, qui touche à l’espace guidé, insiste finalement sur la sub-jectivité des guides et sur le regard de leur rédacteur. L’ordre de la visite définit depuis un point haut est le plus évident; mais le point de vue peut aussi être idéologique, qu’il valorise le gouvernement d’une ville ou la politique coloniale d’un État. Là se trouve posée la question de la limite entre une lecture orientée – qui attribue telle ou telle qualité à un espace – et la description qui se veut objective mais qui n’échappe jamais au contexte de l’observation : le voyageur ne regarde pas les mêmes choses à pied ou en train.
« L’invention de l’espace » est la conséquence de la subjectivité de l’auteur du guide, comme lors de partis pris religieux qui entraînent la mise en valeur ou l’absence de certains éléments. Mais ce thème ne se limite pas à cela, en insistant sur la nécessaire prise en compte du contexte de l’époque : ainsi la description de l’Italie exige, pour être interprétée, de se référer à la connaissance géographique du temps. Reste l’aspect rhétorique qui octroie à certains lieux le rôle de synthèse de l’ensemble décrit : à Paris, le rôle est successivement tenu, par la Seine, par le Palais Royal, puis par les boulevards. Ce lent glissement d’un objet à un autre entraîne la redéfinition progressive de ceux-ci, par réduction du registre ou par dévalorisation généralisée. Quoi qu’il en soit, le choix de ces lieux est limité puisque les guides ne s’appuient que sur des valeurs sûres, qu’il s’agisse de monuments ou de commerces remarquables.
Le sixième thème pose la question de l’adéquation entre espaces régionaux et espaces touristiques. Celle-ci recouvre tant l’idée de la prescription des objets à regarder, plus ou moins pressante dans les approches géographiques, que celle de l’invention de territoires touristiques. Dans ce dernier cas, deux processus semblent s’opposer : soit le guide procède de la découverte d’un objet mal connu, soit il s’appuie sur un territoire étudié depuis longtemps. Quoi qu’il en soit, ces deux processus permettent d’insister sur la constante réélaboration par les auteurs – qu’ils représentent des éditeurs nationaux ou des associations locales – du territoire touristique, c’est-à-dire de la construction des espaces régionaux en tenant compte des critères touristiques de leur époque. Ce qui les met plus ou moins en conformité avec ces espaces régionaux ou urbains qu’ils n’hésitent pas à tordre, à restreindre, voire à étendre au profit d’itinéraires pittoresques ou de spécificités ethnographiques.
Enfin, le septième thème recouvre la relation entre guides et identités nationales.
La question peut s’entendre comme interrogeant le lien entre guides de tourisme et objets patrimoniaux identitaires, mais elle peut également porter sur l’identité nationale accordée à l’autre dans les guides; elle relève alors bien souvent des stéréotypes qui traduisent l’idéologie et donc l’imaginaire, de leur époque qu’ils concernent des pays proches, des zones ou des peuples colonisés voire alternativement les deux. Cela à tel point que de nouvelles générations de guides, ou d’anti-guides, en viennent à proposer un abandon de ces stéréotypes au profit d’une meilleure connaissance des populations.
À la simple évocation de ces thèmes, les questions foisonnent. À quelle logique le guide obéit-il finalement, à celle du touriste – la demande – ou à celle du rédacteur – l’offre – et comment cet équilibre évolue-t-il ? Pour reprendre le thème de la comparaison, qui intéresse particulièrement les organisateurs du colloque, quelle est la relation véritable entre guide et récit de voyage ? Si pour les uns la différence ne réside que dans l’anecdote, pour d’autres elle sous-entend une approche ethnographique. De même, jusqu’à quel point peut-on parler d’évolution lorsque la variation semble, souvent, très liée aux auteurs ? Enfin, et c’est là l’une des questions majeures, comment ces textes sont-ils lus et utilisés ? Un livre qui aboutit donc à des questions, mais comme le précisent trop modestement les auteurs, il ne s’agit là que d’un état des lieux d’une recherche en cours.
Nicolas VERDIER

DEJANIRAH COUTO, Histoire de Lisbonne, Paris, Fayard, 2000,382 p, 150 F.

Cette Histoire de Lisbonne fait partie d’une collection, consacrée à l’histoire des grandes villes et destinée à un large public.
Les historiens, sollicités pour nous raconter l’histoire de ces cités, entretiennent avec elles une relation particulière. Il en est ainsi de Dejanirah Couto, spécialiste de l’Inde portugaise du XVIe siècle, à qui l’on doit ce volume sur Lisbonne depuis sa fondation jusqu’à nos jours.
Lisbonne apparaît dès sa fondation comme un lieu de brassage de populations.
L’auteure retrace pour nous le passage des successives civilisations qui façonnèrent tour à tour la future capitale : Phéniciens, Grecs et Carthaginois, Romains, Celtes, Arabes et Chrétiens… Leur passage s’inscrit dans le nom même de la ville, qui se décline au fil des chapitres : Olissipo, Al-Usbuna, Lisbonne. Mais si Lisbonne (re)devient chrétienne avec la Reconquista, elle reste longtemps encore marquée par la tradition musulmane. L’héritage culturel arabe perdure, en effet, bien au-delà du XIIe siècle. Cet aspect, développé par l’auteur, mérite d’être souligné; il est, ailleurs, rarement mis en valeur. Cet héritage se manifeste diversement dans la ville de Lisbonne.
Il apparaît tout d’abord dans la topographie même de la ville. « Au XIVe siècle, les corps de métiers comme les marchés consacrés à l’alimentation n’ont pas changé d’emplacement depuis la période musulmane ». Certains métiers exercés à Lisbonne, pendant la période médiévale et moderne, sont eux aussi clairement liés à la tradition musulmane.
Cet héritage se manifeste encore dans la culture matérielle et les pratiques corporelles, notamment dans l’hygiène. Enfin, l’existence à Lisbonne, jusqu’au XVe siècle, d’une communauté mozarabe, longtemps après le départ des musulmans, confirme la prégnance de cet héritage à travers le bas Moyen Âge portugais.
Si elle fut une ville de brassage de populations et de cultures, Lisbonne fut aussi toujours ouverte aux influences extérieures, à celles d’outre-mer, mais également à celles de l’Europe, ce que la longue période du salazarisme a sans doute fait oublier. Sa vocation maritime et commerciale l’y disposait. Les Portugais sont présents en Méditerranée, comme dans les mers du Nord. Avec les Découvertes, le paysage urbain se transforme, et Lisbonne se revêt d’exotisme : de nouvelles marchandises apparaissent alors sur les marchés de la ville, des esclaves sont débarqués là. Le visage de la capitale change, ses mœurs aussi. Au XVIIIe siècle, les Lisboètes, acquis aux Lumières, la considéraient comme une « ville africaine indigne de l’Europe civilisée ». Mais de cette Europe aussi, elle reçoit l’influence. Ses relations politiques, commerciales et culturelles avec les pays d’Europe, et pas seulement avec l’Espagne, sont évoquées par l’auteur au fil des siècles, à travers leur influence sur l’histoire de la ville et de ses habitants. L’influence de l’Angleterre et surtout de la France, s’affirme au Portugal, et à Lisbonne, au milieu du XVIIIe, et se maintient par-delà le très tourmenté XIXe siècle portugais. Le pays vit alors au diapason de l’Europe, en connaît les remous, en partage les enthousiasmes. À Lisbonne, au début du XXe siècle, la fascination pour le cinéma, le goût des cafés, côtoient la passion du Fado et celle des corridas. La naissance des banlieues industrielles, l’instabilité parlementaire, les mouvements ouvriers et anarchistes existent là aussi… jusqu’à ce que Salazar vienne enfermer le pays dans son passé, auparavant revu et corrigé par l’Estado Novo. La ville a depuis renoué avec l’Europe, retrouvé aussi son métissage d’antan.
Le souci d’intégrer dans cette histoire les mythes qui entourent la ville depuis sa fondation, savamment entretenus à travers les siècles, constitue un autre aspect de l’ouvrage qu’il convient de souligner. Cette dimension mythique est, selon l’auteure, inséparable de l’histoire même de Lisbonne, ville « où la mémoire et l’imaginaire se superposent », et sans doute aussi de celle du Portugal. Elle renvoie autrement à la fonction providentielle assumée par la ville et le Portugal, depuis la bataille d’Ourique jusqu’aux avatars du sébastianisme. L’intérêt de ces références tient à la manière dont elles sont traitées par l’auteure, qui suit leur construction dans le temps, jusqu’en plein XXe siècle. Ce mouvement, où le passé est sans cesse réinvesti, se traduit dans la narration par les multiples allers et retours entre le passé et le présent, qui ponctuent la lecture. L’horizon salazariste apparaît là plus particulièrement. Cette époque fut, en effet, profondément marquée par son réinvestissement du passé national, dans lequel Salazar puisait ses modèles. Viriato, Terra Portucalensis, Guimarães, l’Infant Henrique, D. Sébastien… sont quelques-uns des lieux et des figures historiques réappropriés par Salazar pour les besoins du régime.
L’auteure ne cède en rien aux lieux communs; les mythes référés sont toujours replacés dans leur cadre, déroulés dans le temps, déconstruits et confrontés à la critique historique et autres découvertes archéologiques. Elle réussit ainsi à rendre l’épaisseur mythique de la ville et du pays, tout en dénouant avec précision les fils enchevêtrés de la mémoire et de l’histoire.
Le livre dresse de Lisbonne une véritable topographie, entendue comme description de sa configuration, suivie dans son évolution à travers les siècles. L’auteure découvre pour nous les étapes successives qui ont façonnée la ville, comme autant de couches archéologiques. Les références à l’archéologie, à ses découvertes anciennes et récentes, sur le site de Lisbonne, sont d’ailleurs nombreuses. La ville avec ses rues et ses habitants, ses monuments et ses quartiers, constitue le fil directeur de cette histoire. Ses transformations, suivies pas à pas dans le temps, se trouvent au cœur de la narration. Le tremblement de terre de 1755 constitue ainsi une coupure fondamentale dans l’histoire de la capitale, marquée par la reconstruction d’une grande partie de la ville, la naissance de nouveaux quartiers. La fin du XIXe siècle est un autre moment important, avec l’extension vers le nord. Lisbonne tourne alors le dos au Tage : « La capitale sera désormais autre chose que la ville au fil de l’eau ».
Mais à travers cette histoire de Lisbonne, c’est aussi une histoire du Portugal qui nous est proposée là. Cette approche est posée d’emblée par l’auteure dans son avantpropos. D’aucuns pourraient lui reprocher de ne pas s’être davantage attachée à la ville elle-même, à son urbanisme, à sa population ou à ses institutions propres. Mais, outre le fait que l’historiographie sur Lisbonne reste à ce jour relativement parcellaire, voire lacunaire, la ville reste bel et bien au centre du propos. En effet, « tous les grands événements de l’histoire nationale », rapportés ici, le sont toujours à travers la ville, à travers leurs répercussions sur Lisbonne, et sur la vie quotidienne de ses habitants.
Cette vision de l’histoire du Portugal, vue à travers sa capitale, est d’autant plus intéressante qu’elle lui donne une épaisseur, qu’elle n’a pas toujours dans les synthèses disponibles en français. Notre seul regret est de n’avoir pas retrouvé là davantage de références aux textes nombreux de l’époque moderne, qui avaient Lisbonne pour objet.
Le livre se clôt sur un dernier chapitre, en forme d’épilogue, qui porte le titre de « Superpositions ». L’auteure, née à Lisbonne, nous offre dans ces quelques pages une évocation personnelle de la ville. Retournant sur les lieux familiers, ses souvenirs d’enfance, passée sous le salazarisme, se mêlent aux images du présent. Finalement, ce mot de superposition, qui n’est nullement synonyme de confusion, apparaît comme le motclé de cette histoire. Il rend compte aussi bien de la trame de cette histoire, et de sa construction narrative, que de la relation de l’auteur avec son objet, et celle sans doute de Lisbonne avec sa propre histoire. C’est une belle initiation à la ville – nous invitant instamment à la (re)découvrir, autant qu’une solide introduction à l’histoire du Portugal, que nous propose Dejanirah Couto.
Guida MARQUES

BARTOLOMÉ BENNASSAR, RICHARD MARIN, Histoire du Brésil, 1500-2000, Paris, Fayard, 2000,629 p., 180 F.

L’histoire du Brésil est en France un terrain peu exploré, illustré par une bibliographie mince, ancienne et parfois vieillie.
Le volume publié opportunément l’année où le Brésil commémorait tant bien que mal ses « 500 ans », vise donc à présenter, le plus complètement possible, des éléments factuels peu connus du public français, les clefs pour les comprendre, ainsi qu’un tableau des évolutions historiographiques en cours. La tâche est d’autant plus vaste que l’histoire est une discipline en plein essor au Brésil depuis une quinzaine d’années, grâce à la multiplication des formations doctorales dans ce pays et à l’achèvement d’excellents travaux, qui ne sont pas toujours facilement accessibles.
Les auteurs ont su échapper aux tropismes régionaux, si puissants et influents sur les problématiques de l’histoire du Brésil. Leur approche – et l’exploit n’est pas mince – ne succombe ni aux sirènes de l’axe São Paulo-Rio de Janeiro, ni à la fascination du Nord-Est, mais embrasse l’ensemble des variations sociales, locales, culturelles. Les deux auteurs ont aussi pour point commun un même intérêt pour les aspects religieux, ce qui donne une continuité à un livre nettement scindé en deux parties distinctes. À Bartolomé Bennassar, spécialiste de l’Espagne moderne et bon connaisseur du Brésil, incombe l’époque coloniale et impériale. Richard Marin prend le relais à la Proclamation de la République, le 15 novembre 1889. La bibliographie finale, classée de manière déconcertante, est la seule à pâtir de ce partage.
Par choix des auteurs, l’histoire commence en 1500. Cette date, héritée du XIXe siècle, peut se défendre, mais elle nous prive de considérations sur le monde indigène d’avant la conquête, et notamment, de quelques données sur le peuplement de l’Amérique méridionale, lequel fait actuellement l’objet de nouvelles hypothèses. Comme dans la plupart des ouvrages, « l’Indien » est un peu fixé au type décrit par les voyageurs européen du XVIe siècle, tandis que rien ne nous est dit des Amérindiens qui n’ont pas eu l’heur de croiser les Européens au moment des « Grandes Découvertes ». Bartolomé Bennassar est ensuite plus heureux quand il décrit le foisonnement de la société coloniale. La lecture de ces chapitres fait sentir combien les études sur le Brésil des XVIIe et XVIIIe siècles ont été longtemps dominées par deux genres : à la suprématie de l’histoire économique a succédé une série de travaux éclairant les ombres de la « vie privée ».
Bartolomé Bennassar insiste sur les multiples métissages de l’Amérique portugaise et attire l’attention sur la nécessité d’historiciser la notion. Il n’est pas inutile de rappeler cette évidence : le métissage n’est toléré avant la seconde moitié du XXe siècle que dans la mesure où l’inégalité raciale recoupe l’inégalité sexuelle. Il convient en outre de distinguer le métissage comme fait démographique du métissage comme idéologie. La valorisation du brassage des populations, qui ne commence au Brésil que dans les années 1930, est en effet disjointe de sa pratique effective qui caractérise plutôt la période coloniale. En d’autres termes, à l’époque où les Portugais du Brésil convolaient avec des Indiennes ou des Africaines, leurs enfants préféraient se référer à leur origine blanche plutôt qu’à leur sang mêlé. En revanche, l’Estado Novo ( 1937-1945) fait de la démocratie raciale et du métissage un des ressorts de sa propagande au moment même où il favorise l’immigration portugaise, qu’il considère très officiellement comme « l’élément dominant de la nationalité ».
Richard Marin fait un sort à l’aura qui entoure encore Gilberto Freyre. Il renvoie avec raison le chantre du génie assimilateur luso-brésilien au magasin des pensées réactionnaires au sens strict du terme, et cite pour notre plus grande édification (p. 563)
des propos antisémites (empruntée au très célèbre Maîtres et esclaves) du grand érudit sympathisant du régime Salazar et du coup d’État militaire de 1964, ce qui devrait enfin sceller son tombeau sous nos latitudes. Cette salutaire mise au point ne remet évidemment pas en cause le rôle fondamental qu’a joué l’œuvre de Gilberto Freyre dans l’histoire du Brésil, mais souligne les ambiguïtés de la philosophie du métissage.
Dans la seconde partie de l’ouvrage, la vision du système républicain d’avant la Révolution de 1930 sacrifie aux stéréotypes anciens. Depuis la thèse d’Eduardo Kugelmas, soutenue à l’université de São Paulo en 1986, et diverses publications, il n’est plus possible de parler de « domination sans partage de São Paulo » sur la Fédération brésilienne ni d’alternance au pouvoir d’une prétendue « alliance du café (São Paulo) au lait (Minas Gerais)», dépourvue de fondement empirique. Pour invalider ce cliché à la peau dure, il suffit de rappeler que sur les cinq présidents paulistas qui ont dirigé le Brésil entre 1894 et 1930, un seul (Rodrigues Alves) a eu un mineiro (Afonso Pena)
pour successeur, et ce, de plus, contre son gré.
En revanche, les chapitres concernant la période qui va de 1946 à nos jours sont désormais une lecture obligatoire, et pas seulement pour le public francophone.
Remarquablement informées et écrites, enrichies par des documents inédits en français, ces pages s’attachent à montrer les spécificités politiques et sociales du Brésil, généralement évacuées par quelques formules passe-partout comme « populisme » ou « sous-déve-loppement ». Les questions d’actualité comme les évolutions du christianisme brésilien, la violence ou le problème agraire sont abordées dans la durée et gagnent ainsi en intelligibilité.
Ce livre vient à point nommé pour encourager les vocations savantes et satisfaire la curiosité des non-spécialistes. Il participe à l’effort entrepris pour débarrasser le Brésil d’un exotisme réducteur et secouer l’ethnocentrisme vigoureux qui caractérise le champ historique français. Il conforte le fait que les aires culturelles extérieures à l’Europe ne devraient plus être conçues en terme de « périphérie », mais constituent en elles-mêmes un support fructueux à la réflexion sur le monde contemporain. On regrette alors d’autant plus que la précipitation commémorative ait empêché de corriger les innombrables coquilles – particulièrement sur les noms propres – qui déparent cet ouvrage de référence.
Armelle ENDERS

ARMELLE ENDERS, Histoire de Rio de Janeiro, Paris, Fayard, 2000,408 p., 150 F.

Armelle Enders présente dans cet ouvrage cinq cents ans d’histoire, à travers une revue d’événements mettant en scène la ville de Rio de Janeiro. La présentation suit les grandes étapes qui structurent l’histoire de la « ville merveilleuse » et mêle astucieusement les événements de dimension nationale – ceux qui font l’histoire officielle du Brésil – et ceux à caractère plus local qui permettent au lecteur de rentrer dans l’intimité de la ville et de sa population. Mais que celui-ci ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas de faire à travers Rio une histoire du Brésil et encore moins de généraliser à l’ensemble du pays la lecture que l’on peut faire à partir de la ville, des événements qui font l’histoire du pays. Comme l’affirme l’auteure, « Rio présente une trajectoire singulière qui se distingue notamment de São Paulo. »
L’ouvrage démarre sur la Découverte. Rio n’existe pas encore et l’auteure dresse un tableau des premières années : la Terre des Tupinambas, le commerce du « bois rouge », les contestations françaises. Puis, en 1565, est fondé São Sebastian de Rio de Janeiro. Une succession de clichés permet d’appréhender progressivement sa formation économique, l’entrelacement des différentes populations qui la composent, les relations difficiles avec la métropole portugaise et l’impact des convulsions européennes qui ramènent les Français à l’entrée de la baie en 1710. Puis arrivent les événements fondateurs de la nation brésilienne dont Rio se fait à la fois l’acteur et le témoin : le Martyre de Tiradentes, le transfert de la Cour en 1808 qui transforme la capitale coloniale en siège du gouvernement portugais en exil, l’Indépendance, certes proclamée à São Paulo, mais qui érige Rio en capitale du nouvel Empire. De belles pages décrivent la vie au quotidien entre l’Indépendance ( 1822) et la proclamation de la République ( 1889). Le XXe siècle nous projette dans un monde plus familier : la conquête sur le milieu naturel, l’éradication des grandes maladies, la naissance du football et de la samba, l’affirmation du carnaval… tous les éléments d’un « modèle civilisateur ». Ce modèle s’affirme encore dans les convulsions des années 1930 et l’après-guerre qui superposent à nouveau des événements à caractère national (le golpe de 1930, l’Estado Novo, le suicide de Vargas… ) et des clichés plus spécifiquement cariocas : la modernisation de la ville, la création des grandes avenues qui recouvrent peu à peu les traces de son passé, l’arrivée du Christ de Corcovado, la construction du Maracanã, mais aussi le « miracle », l’édification de Brasilia, rivale de Rio, qui lui enlèvera son statut de capitale en 1960, la Garota de Ipanema. Et bien sûr les « années de plomb », le renversement de « Jango », la dictature militaire, mais aussi la résistance d’une population derrière son leader – Leonel Brizola – jusqu’au retour de la démocratie en 1985.
Tout au long de l’ouvrage, le lecteur est ainsi invité à suivre un parcours initiatique dans différentes dimensions qui résument toute la richesse de l’ouvrage.
L’histoire ne se résume pas à une chronique d’événements. Elle est autant une succession de faits qu’une évocation d’images architecturales, de manifestations culturelles, des fièvres sportives du Maracanã à la détresse des favelas en passant par l’incontournable carnaval. Le lecteur suivra avec intérêt l’origine et l’histoire des éléments du décor carioca que rencontre forcément tout visiteur fraîchement débarqué à Galeão : la capoeira, aujourd’hui « art martial pacifié » mais manifestation d’une violence plus ou moins organisée au XIXe siècle; la feijoada, cassoulet aux haricots noirs inventé par les esclaves, promu au rang de plat national et dans lequel on peut lire les éléments du métissage brésilien; le jogo de bicho, loto populaire destiné à l’origine à financer un zoo mais qui par la suite va servir de prétexte aux affaires les plus douteuses; les favelas, produits d’une industrialisation trop rapide et mal maîtrisée;
la bossa nova, révolution musicale des années 1960, née de la rencontre du pianiste Tom Jobim et du poète et diplomate Vinicius de Moraes; sans oublier le samba carioca, véritable synthèse, « inséparable du tâtonnement des artistes, de l’entrecroisement de milieux culturels et sociaux distincts, du développement de nouveaux moyens de communication, des transformations sociales et politiques de la capitale du Brésil ».
Mais le voyage n’est pas qu’évocations historiques ou anecdotes. Le parcours initiatique se veut aussi ancré dans le présent, à la recherche, à travers le Rio d’aujourd’hui, des traces de son passé. En quelques lignes, l’auteure fait ainsi passer le lecteur de la société coloniale à la société moderne. L’architecture urbaine sert de guide et l’on perçoit, dans la frénésie de la société industrielle et des conceptions urbanistiques avant-gardistes, tout ce que l’histoire doit céder à un présent en perpétuelle évolution : ouvertures de rues, disparitions de places, percement de tunnels, espaces rebaptisés… des vies de quartiers bouleversées. L’histoire des plus belles réalisations – le Christ de Corcovado – flirte avec les destins les plus tragiques, comme celui des favelas ou de ces plages, mondialement connues, mais aujourd’hui souillées par les immondices d’une urbanisation anarchique.
Entre la petite « forteresse sur l’Atlantique sud » du temps de la colonisation et la capitale moderne, témoin des grands événements qui ont marqué le pays, Rio a « toujours été un centre rayonnant, une ville décisive pour la politique, la culture, les habitudes ». L’ouvrage se termine sur un constat de crise : crise pour le pays, mais crise à laquelle la « ville merveilleuse » n’échappe pas. Entre le rôle difficile d’ancienne capitale et les problèmes liés à une urbanisation mal maîtrisée, Rio cherche à maintenir ce statut de « vitrine et de laboratoire » que lui confère fort judicieusement l’auteure. Témoins, le Sommet de la Terre de 1992 et le premier Sommet entre l’Union européenne et les pays d’Amérique latine et des Caraïbes en 1999, deux événements de portée planétaire qui viennent confirmer le rayonnement de la ville.
Sous une plume alerte, on a ici une belle synthèse qui se veut en fin de compte une ouverture, une « invitation au voyage », tant à l’adresse de celui qui ne connaît pas du tout la ville, qu’à celui qui va retrouver au fil du récit les images de ses propres pas. En appui à la lecture, il convient de souligner un choix judicieux d’illustrations de tableaux, de photos et de cartes, une chronologie détaillée et deux précieux index des noms de personnes et de lieux.
Jacky BUFFET

LUCIEN JAUME, La liberté et la loi. Les origines philosophiques du libéralisme, Paris, Fayard, 2000,390 p., 140 F.

Sujet d’actualité, plus encore qu’on ne le croit, puisqu’il participe de la crise de l’universel, où, au nom de la liberté et des droits individuels, est revendiqué de plus en plus fort le droit à la particularité, le libéralisme politique a une longue histoire. Cette histoire, Lucien Jaume l’avait contée dansL’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français (Fayard, 1997). L’auteur y peignait la pensée politique de la France du XIXe siècle et distinguait trois courants spécifiques : le libéralisme de l’individu, le libéralisme notabiliaire et le libéralisme catholique. C’est le second qui prévalut sous la monarchie de Juillet : un libéralisme autoritaire, qui laissait primer l’ordre et l’autorité sur les exigences libertaires. C’était donc un courant paradoxal, loin des rêves de liberté de Mme de Staël ou de Benjamin Constant. Aujourd’hui, Lucien Jaume remonte plus loin encore, en quête des origines philosophiques du libéralisme. Démarche pour le moins utile à l’historien des idées, de la culture ou de la politique. Comment et où est né le libéralisme ? Quelles en sont les implications et pourquoi se combine-t-il paradoxalement avec ce qui paraît (du moins aux yeux de certains, tels les théoriciens de la liberté négative) en détruire le principe même : la loi ?
La pensée libérale est tout d’abord une pensée sur la liberté. Selon les auteurs, elle se déploie selon trois modalités, tantôt complémentaires, tantôt exclusives; elle vise à « soustraire la société à la domination du souverain »; à « concilier l’universalité de la loi avec la réalité et la légitimité de la particularité»; à « conférer la garde des droits à un tiers pouvoir qui est le juge » (p. 9). Le libéralisme politique implique des divergences, où se décèlent « une idée de la raison, une idée du droit, une idée de l’homme et de sa liberté » (p. 10). L’ouvrage s’interroge ainsi sur les enjeux philosophiques du libéralisme et sur ce qui affecte l’unité de cette pensée.
L’aspiration à un « gouvernement des hommes dans la liberté » ne date pas d’hier.
Aristote l’évoque dans sa Politique, à propos des formes de gouvernement et, déjà, il le fonde sur les lois. Mais, c’est surtout depuis la Renaissance – ou, mieux encore depuis la Réforme – que naît l’exigence du gouvernement de la liberté pour la protection d’un sujet moral et politique, habilité à juger les actes du pouvoir qu’il a institué.
L’auteur entend ici se concentrer sur une configuration précise : celle de l’absolutisme politique, contre lequel se façonnera peu à peu la philosophie libérale. Car tout commence par la critique : critique de la souveraineté, incarnée en France par l’absolutisme de Louis XIV, lui-même légitimé par Bossuet. L’analyse s’amorce donc sur ce qui va permettre à la pensée libérale de s’élaborer. Contre Bossuet et Louis XIV se dressent en effet des penseurs, tels que Fénelon ou Bayle et Jurieu. Fénelon propose une révision critique de la souveraineté et défend déjà le règne de la loi contre l’arbitraire des hommes – et du Roi – obnubilés par l’illusion de la puissance.
Il fait sienne une maxime actualisée durant la Révolution anglaise, selon laquelle le Roi est pour le peuple, et non le peuple pour le Roi. Plus féroces seront les attaques huguenotes, qui prônent le jugement individuel, l’autonomie de la conscience, le libre examen, le droit de résistance. Au moment où, de Hollande, Jurieu actualise contre Bossuet l’idée de contrat, Locke, lui aussi exilé, poursuit sur une voie similaire et rédige ses deux célèbres traités politiques. Avec lui naît réellement le libéralisme moral et politique. Mais c’est encore une philosophie fondée sur la loi naturelle – de Dieu. Par où il affine une réflexion ébauchée par les Niveleurs de 1640-1649, pourrait-on ajouter. Entre Locke (règne de la nature) et Kant (règne de la raison), se trouvent Montesquieu et la question incontournable de la constitution et des lois;
lois qui devraient être établies par des pouvoirs pluriels et combinés et prendre en compte les intérêts divers de la société. Ces lois sont elles-mêmes fondées sur la loi naturelle.
Car, à refuser la souveraineté absolue, encore faut-il trouver un principe normatif, apte à assurer l’émancipation durable de la société et de l’individu : ce sera donc celui de la loi, rempart contre l’anarchie et l’arbitraire, sans lequel la liberté ne saurait longtemps subsister. La loi devient la condition même de la liberté.
Mais comment faire en sorte que l’obligation qu’implique la loi ne soit pas ressentie comme contrainte ? Les philosophes proposent des solutions, fondées sur la primauté de la loi naturelle (Locke), d’où découlent les droits individuels – liberté, vie, propriété, égalité – ou sur l’universalité de la raison (Kant). La loi positive, qui en est issue sera en principe universelle, valable pour tous les hommes, puisqu’elle émane de Dieu ou de la raison. Rares sont ceux comme Hume pour contester l’omnipotence de la raison et lui opposer les passions ou les intérêts particuliers.
Renversement qui ne détruit pas la liberté mais l’oriente dans un sens utilitariste, analogue à la dynamique économique : « le vrai sujet de la liberté est [… ] le corps social conçu comme jeu d’interactions permanentes, qui se régule indépendamment de l’État par une logique à la fois naturelle et artificielle [… ]» (p. 209). Par où Hume pose les fondements du libéralisme économique – à ne pas confondre avec le libéralisme politique.
Inspirée à la fois par Montesquieu et par Rousseau, l’Assemblée Constituante opte en 1789 pour la prééminence de la loi, légitimée par la volonté générale, qui paraît assurer la liberté bien mieux que ne sauraient le faire les droits naturels. En d’autres termes, le légicentrisme dont on taxe l’entreprise révolutionnaire française, résiderait dans le fait que la liberté naturelle s’envisage désormais du point de vue de la loi – et non vice-versa. C’est la loi qui fixe le contenu et la limite des droits.
Du coup, l’instance même de production de ces droits est ce qui en assure la garantie, ce qui peut avoir de graves inconvénients. Contrairement à l’Amérique, la Révolution refuse toute instance qui jugerait de la conformité de la loi par rapport aux droits. Contrairement encore à l’Amérique, défiante à l’égard du pouvoir et attachée malgré tout à la Common Law anglaise dont elle hérite, la France affiche une (trop) grande confiance dans le bien-fondé de la loi, « expression de la volonté générale » – qui ne saurait errer. Or, la volonté générale erra, et avec elle, la loi.
Depuis, bien des choses ont changé. La loi est reconnue pour imparfaite et parfois néfaste à la liberté individuelle. Désormais, les citoyens peuvent au nom de leurs droits contester la loi. Et c’est là que réside la crise de l’universel : dans la crise de la loi, qui s’avère ne pas être si universelle, puisque contestée au nom des droits de l’homme. Force est alors de faire appel à la figure du juge, seul habilité à dire le droit. On comprend les dangers de cette dérive et l’aporie à laquelle se condamne toute législation. De même, la haute responsabilité conférée au juge ne va pas sans problème, car si le juge dit le droit, ne revient-on pas du même coup au « gouvernement des hommes »? La loi saura-t-elle jamais être à l’image de la société contemporaine, plurielle et fragmentée ?
La liberté et les particularismes l’emportent donc au point de complexifier fortement la tâche de l’État de droit et de le fragiliser. Et Lucien Jaume de conclure sur le risque de désagrégation de l’État, tandis que, d’autre part, il incite politiques et citoyens à exercer leurs responsabilités morales vis-à-vis de l’humanité. Bien des questions actuelles sont posées sur un sujet vieux comme le monde : le problème de la légitimité de la loi et ses rapports étroits avec la liberté, depuis Aristote jusqu’à Dworkin et Rawls – qui invite à se demander s’il est vraiment avantageux pour l’homme de répudier son universalité au profit de son individualité.
AnnieJOURDAN

MONIQUE COTTRET, Jansénismes et Lumières. Pour un autre XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1998,419 p., 160 F.

Ce livre prend à bras le corps les débats, les échanges et le bouillonnement des idées caractéristiques du XVIIIe siècle. La tentative est ambitieuse, mais l’auteure réussit parfaitement à tenir le lecteur en haleine, de bout en bout, sans l’égarer le long d’un parcours pourtant semé d’embûches. La problématique posée consiste à explorer les linéaments de l’évolution des idées et des croyances, de la fin du règne de Louis XIV jusqu’à la Révolution française. Pour ce faire, l’auteure privilégie deux groupes qu’elle considère comme déterminants dans l’évolution des idées : le cercle des Lumières et celui des amis de Port-Royal, disons plus simplement celui des jansénistes. Les résultats obtenus par Monique Cottret viennent de sa parfaite maîtrise des principales publications du panthéon des Lumières, et d’une exploration minutieuse et fructueuse des sources jansénistes manuscrites et imprimées déposées à la Bibliothèque de la Société de Port-Royal, au ministère des Affaires Étrangères, à la Bibliothèque d’Histoire du Protestantisme, à l’Arsenal, et à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris. Dans l’introduction, elle offre à son lecteur une historiographie des Lumières, qui souligne la définition d’Habermas les identifiant à un espace public, indépendant de la religion et de la puissance royale, où « la lumière se crée, s’invente, se fabrique, se diffuse, se répand ». Elle propose ensuite une relecture du jansénisme, présenté comme un courant fabriqué à l’issue du jeu complexe mené entre la monarchie française et Rome, devenant ensuite multiple et intimement mêlé à toutes les grandes causes socio-politiques qui agitent la France du XVIIIe siècle. Elle souligne l’enchevêtrement de ces deux concepts, qui crée une situation à part, pleine de surprises, ce qui justifie de rechercher « les grandes lignes d’un dialogue trop longtemps occulté » entre jansénismes et Lumières (p. 16).
À première vue, ces deux forces vives du débat d’idées du XVIIIe siècle sont antinomiques : les philosophes n’aimant pas les jansénistes, qui le leur rendent bien. Et, de fait, cette opposition commence très tôt; c’est Voltaire qui, dans les Lettres anglaises, engage la polémique contre Pascal et la vision janséniste du monde. Le danger n’est pas immédiatement identifié par les jansénistes, mais le sera seulement au cours de la seconde moitié du siècle; c’est alors qu’ils s’emploient à lui répondre vertement dans les Nouvelles ecclésiastiques. Les relations avec Montesquieu sont aussi complexes.
L’auteur de l’Esprit des lois ménage les jansénistes et refuse de participer à leur persécution. En revanche, ceux-ci entrent en guerre de façon durable contre lui dans les Nouvelles ecclésiastiques. De leur côté, Diderot et Rousseau ont été marqués par le courant janséniste : le premier par la dialectique janséniste, même s’il s’en éloigne rapidement, et le second par la hantise du salut des milieux proches de Madame de Warens. Mais les prises de position dans l’Émile achèvent de lever toute équivoque et soulèvent la campagne janséniste contre sa conception de l’éducation. Mais force est de constater que l’affrontement entre les deux courants n’est pas permanent, passant même par des alliances ponctuelles et fortuites. Bref, « la dénonciation du jansénisme n’est pas constante; elle oscille entre des périodes de forte intensité et des moments d’indifférence, voire de relative sympathie » (p. 111). Jansénistes et philosophes ne demeurent pas toujours dans l’anathème qui ne « rend pas compte de relations complexes, agitées, mouvementées » (p. 115). Et, à trois reprises au moins, les deux camps se rencontrent à l’occasion de grands débats du temps. Déjà, une première fois, au début des années 1760, à l’occasion de la lutte contre les jésuites, les jansénistes réalisent alors un ouvrage important intitulé Histoire générale de la naissance et des progrès de la compagnie de Jésus et analyse de ses constitutions et privilèges. Les philosophes apportent alors des touches spécifiques à ce florilège : Diderot, dans l’Encyclopédie, et Voltaire, dans Candide, qui contribuent ainsi à la chute d’un ennemi devenu commun. En 1771, « le coup de Maupeou » constitue une seconde occasion d’alliance. En revenant sur la Paulette et le principe de la vénalité des charges, il suscite une intense activité polémique chez les avocats jansénisants (tout spécialement chez Adrien Le Paige) qui ainsi fondent et nourrissent la critique. Une fois encore, ils travaillent dans la même direction que les Lumières. Enfin le thème de la tolérance civile fournit une troisième occasion. Il est vrai que, depuis les appels, les jansénistes ont une longue expérience de l’intolérance religieuse à leurs dépens. Et ainsi « appelants et protestants partagent une commune culture d’opposition à l’absolutisme » les conduisant à « une rencontre inévitable » (p. 184). De fait, vers 1780, les jansénistes rejoignent les Lumières dans le combat pour la tolérance des protestants.
Bref, contre toute attente, des alliances ponctuelles se sont « tissées au point de pouvoir constater une forme d’imprégnation des modes de pensées des Lumières par l’ensemble de la société, les jansénistes y compris » (p. 214). Monique Cottret souligne à quel point l’histoire des idées ne peut se faire comme une juxtaposition de mondes et de systèmes clos, redéfinis a posteriori. D’ailleurs, pour preuve, elle présente plusieurs modes de savoir-faire employés par les jansénistes, prouvant les phénomènes de « capillarité » existant entre les systèmes de pensée au XVIIIe siècle. Ainsi philosophes et jansénistes s’intéressent au passé de façon similaire : non par amour de l’érudition mais de façon globalisante. Les premiers aiment à penser l’histoire, pour étudier comment l’homme, guidé par la raison, finit par triompher de ses errances cycliques. Les seconds la mobilisent pour nourrir leur opposition contre l’Église et l’État. Autre similitude avec les philosophes, les jansénistes agissent dans la société du second XVIIIe siècle comme de véritables médiateurs culturels par un travail spécifique s’opérant dans le cadre des paroisses jansénistes. Ils « constituent une minorité active et dans les paroisses qu’ils dominent, dans les écoles qu’ils tiennent, le peuple chrétien apprend à critiquer et parfois même à résister » (p. 244). Bref, dans ces cadres religieux, les jansénistes fabriquent des modèles de « christianisme communautaire, populaire, volontiers contestataire (… ) passant du militantisme chrétien au militantisme tout court » (p. 270), prenant même le risque d’un journal d’opinion avec les Nouvelles ecclésiastiques. Ainsi les jansénistes participent au combat des Lumières, dans la mesure où ils utilisent des formes traditionnelles d’expression de la France d’Ancien Régime progressivement réemployées avec un nouveau contenu, selon des formes modernes d’appel à l’opinion.
Au total, le XVIIIe siècle français est innervé par les Lumières – et ceci avait déjà été longuement démontré. Mais la richesse de l’apport de Monique Cottret consiste à prouver que les ferments qui travaillent la société française d’Ancien Régime ne viennent pas que des seuls philosophes. De fait, les « jansénistes sont un peu les oubliés de notre histoire », en dépit des travaux d’Edmond Préclin et de René Taveneaux. Pourtant ils ont joué un rôle de fond, rejoignant, souvent sous une autre forme, le travail effectué par les Lumièr