2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Comptes rendus
• GILLES CHABAUD, ÉVELYNE COHEN, NATACHA COQUERY, JÉRÔME PENEZ
(DIR.), Les Guides imprimés du XVIe au XXe
siècle. Villes, paysages, voyages, Paris, Belin, 2000,703 p.
ANNE BONZON, L’esprit de clocher.
Prêtres et paroisses dans le diocèse de Beauvais ( 1535-1650),
Paris, Éditions du Cerf, 1999,528 p., 198 F.
L’excellente collection d’Histoire religieuse de la France, dirigée par
Bernard Barbiche vient de s’enrichir de l’ouvrage très remarquable d’Anne
Bonzon, tiré de sa thèse de doctorat. Le travail, pourtant, n’était pas sans
entraves. Le choix primitif de la thématique, l’étude du diocèse de Beauvais,
ne risquait-il pas de reproduire les problématiques de recherches antérieures
qui avaient privilégié ce cadre administratif, commode en apparence ? En outre,
il ne s’agissait pas de n’importe quel évêché. Beauvais et ses quatre cents
paroisses, quoiqu’on s’en défende, évoquent pour tout moderniste la grande
référence goubertienne. Anne Bonzon en était parfaitement consciente mais
justifia sa persévérance à travers une série argumentaire très convaincante.
L’élection géographique d’abord. Au regard des études diocésaines précédentes
qui avaient surtout privilégié les périphéries, les terres beauvaisiennes se
situent au cœur du domaine capétien, à proximité de Paris et de Saint-Denis
dont l’influence patronale n’est pas négligeable. L’historienne, ensuite, fonde
son choix sur l’enjambement chronologique tout à fait pertinent ici, puisqu’il
lui permet d’observer la naissance de la Réforme calviniste au nord et surtout
au centre du territoire et de prendre la mesure de l’application des décisions
tridentines. Enfin et surtout, peut-être, les cadres spatio-temporels
conduisent l’auteure, un peu par la force des choses, à utiliser des sources
moins fréquemment sollicitées en pareil cas. L’absence de procès-verbaux de
visites pastorales, de registres d’insinuations et d’ordinations, la contraint,
avec bonheur, à exploiter à la fois les très riches fonds de l’officialité et,
plus original, ceux des comptes de fabrique ou des déclarations de franc-fief
susceptibles d’offrir une connaissance du patrimoine fabricien.
Mais toutes ces orientations archivistiques se trouvent bien
sûr guidées par l’optique générale de la thèse. Il s’agit, comme l’indique le
sous-titre, d’étudier les multiples relations des prêtres et de leurs
paroissiens au cours de cette période de remise en cause radicale, de combats
puis de retours à l’ordre suivant de nouvelles références
spirituelles.
Deux évêques semblent illustrer clairement ce mouvement. Odet
de Châtillon, frère de Coligny et cardinal, qui passera à la réforme sans avoir
vraiment montré beaucoup d’intérêt pour sa charge; Augustin Potier (
1617-1650), politique raté dont le long épiscopat favorise l’entrée du
Beauvaisis dans la dynamique contre-réformée. Bénéficiant de l’appui de fortes
personnalités catholiques extérieures au diocèse, Bourdoise ou Vincent de Paul
par exemple, il pourra aussi compter sur un clergé de mieux en mieux formé, qui
répond en cela à certaines préoccupations précoces des fidèles. Le remarquable
chapitre II fondé en partie sur les cahiers de doléances des années 1560,1576
et 1614, montre l’intérêt critique des urbains au sujet des capacités morales
et pastorales des clercs. Progressivement, comme le traduisent les statuts
synodaux entre 1531 et 1646 et leur analyse lexicale exemplaire, s’impose et se
diffuse, à la ville et à la campagne, l’image du bon prêtre. Au
XVIIe siècle, il sera celui qui « surveille, contrôle,
informe » (p. 180), suscitant puis imposant avec plus ou moins de réussite une
modélisation des comportements des fidèles et des communautés. L’enracinement
local, soutenu par la stabilité curiale (les deux-tiers des titulaires
n’occupent qu’un poste durant leur ministère), l’origine largement rurale des
prêtres qui, dans leur ensemble et parfois un peu plus tôt qu’ailleurs, se
plient à la discipline nouvelle, sont autant de conditions en principe
favorables aux nécessités du changement désiré par l’Église et de réponses aux
attentes paroissiales.
Pourtant les catholiques ordinaires, tenants de certaines
exigences, ne sont pas unanimes à ce propos. Les villages ici semblent se
séparer dans un premier temps des gens de la ville – Beauvais seulement ? – au
moins jusque dans les années 1630. Pour une part, les ruraux tolèrent encore
largement les incartades de leurs pasteurs tout en souhaitant clairement qu’ils
soient extérieurement dignes de leur fonction. Mais donnent-ils nécessairement
le même sens à la sacralisation du sacerdoce que les membres de l’Église
enseignante ? Un certain nombre d’entre eux intègreront pourtant lentement
plusieurs des modalités ecclésiologiques et spirituelles du concile. Le très
bon chapitre VIII montre comment peu à peu les marguilliers de village ou de
bourg ont saisi la distinction entre le profane et le sacré dans leur culture
religieuse et l’ont appliqué dans leur administration fabricienne en engageant
l’essentiel de leurs dépenses en faveur des œuvres pies. Cette appropriation
imposée n’empêchera pas le maintien de relations ambiguës et souvent
conflictuelles entre les hommes de la fabrique et leurs prêtres.
L’intelligence de ce travail, la précision de ses
développements, la clarté de son exposition conduisent peut-être le lecteur à
regretter que quelques passages de la dernière partie soient moins novateurs.
Le chapitre IX, tout spécialement, ne nous dit pas grand chose des processions,
des pèlerinages et moins encore du culte des morts. Pourtant, au terme de cette
enquête exemplaire et inventive, on ne peut que féliciter l’auteure d’avoir si
bien mené cette recherche et souligné avec force les multiples contradictions
qui accompagnèrent l’effort d’acculturation religieuse tant du côté des
pasteurs que des laïcs. Les premiers, quasiment obsédés par la « logique de la
séparation », pourfendeurs de la profanité du monde, mettent alors en valeur la
place éminente qu’ils occupent désormais au service de Dieu. L’affirmation
hiérarchique de l’Église avait pourtant un prix : la réaction des communautés
devant les ambitions, les manquements, les transgressions des membres du
premier ordre. Cet anticléricalisme plutôt rural parce qu’entretenu par les
toute profanes ponctions dîmières, faisait bon ménage cependant avec le besoin
de prêtres exprimé par les paroissiens soucieux de sacrements mais peu enclins
à s’organiser en confréries nouvelles. À terme donc la complicité et la
compréhension longtemps réciproque entre les hommes du sacré et les peuples du
profane se déliteront sous l’action impérative et légaliste des premiers.
Est-ce là l’une des origines d’un détachement lent mais progressif de ces
peuples chrétiens du Beauvaisis, où les comportements citadins et campagnards
ne se confondent pas toujours ici aussi, peut-être las d’être devenus dociles ?
C’est là une autre perspective, une autre enquête pour un autre travail que
cette thèse toute en finesse conduit à proposer.
Alain CABANTOUS
PHILIPPE BOUTRY, DOMINIQUE JULIA (DIR.),
Pèlerins et pèlerinages dans l’Europe
moderne, Rome, École Française de Rome, 2000,518 p.
En juin 1993, se déroulait à Rome une table-ronde, sous la
direction de Philippe Boutry et Dominique Julia, ayant pour but d’étudier les
flux pèlerins et le rayonnement des grands sanctuaires. C’est le résultat de
ces journées qui nous est aujourd’hui présenté sous forme d’un volume
particulièrement riche s’appuyant sur de très nombreux graphiques et cartes. Il
s’ouvre par une présentation générale du fait pèlerin en Europe due à Dominique
Julia. Au début de l’époque moderne, de nombreuses critiques s’élèvent contre
le pèlerinage. Elles proviennent des tenants de la
devotio moderna, d’humanistes comme
Érasme ou du monde protestant. Malgré ces attaques, on assiste à un renouveau
entre 1550 et 1650, mouvement à replacer dans le cadre de la reconquête
catholique. Une nouvelle vague de méfiance se développe ultérieurement parce
que le statut du pauvre change, mais aussi parce que les États tiennent à mieux
contrôler les déplacements, afin de réprimer mendicité et vagabondage, et que
l’esprit des Lumières s’oppose à ce qui est trop souvent assimilé à des
pratiques proches de la superstition. Pour faire l’histoire de ce phénomène, D.
Julia insiste sur la nécessité de recourir à trois sources essentielles : les
registres des hôpitaux et des confréries; les comptes des hôpitaux; les
archives des États. Il trace ensuite quatre axes d’études futures : mesurer les
flux afin d’analyser les phases de déclin et de croissance, envisager la place
des événements politiques ou sociaux dans ces évolutions, tenir compte des
variations saisonnières et, surtout, considérer l’ensemble de la démarche des
fidèles depuis leur départ jusqu’à leur retour.
Pour illustrer, conforter ou nuancer ce tableau d’ensemble,
suivent douze contributions s’articulant autour de deux thèmes. Les auteurs
envisagent d’abord les zones de partance et de passage, l’Allemagne (I. Mieck)
ou la Toscane (S. Landi), mais aussi l’Europe orthodoxe dont les fidèles se
rendent au Mont Athos (R. Gothóni).
L’accent est ensuite mis sur les archives des institutions
hospitalières des grands sanctuaires. Sont ainsi envisagés l’Hospital Real de
Saint-Jacques-de-Compostelle (G. Provost, B. Pellistrandi), l’hospice de Bari
(S. Russo), l’Opera pia Germanica de Lorette (A. Stannek), l’Hopital Santa
Maria della Carità de Reggio Emilia (L. Artioli);
nombreux sont les participants à se pencher sur les
innombrables institutions romaines comme Saint-Julien-des-Flamands (Y.
Lammerant), Saint-Louis-des-Français (D. Julia, Ph. Boutry),
Saint-Antoine-des-Portugais (M. de Lurdes Rosa), Saint-Claude-des-Bourguignons
(I. Brian) ou Santa Maria dell’Anima (A. Stannek).
Devant nous défilent alors des foules de pèlerins venus
d’Allemagne, de Russie, de France, de la Péninsule Ibérique, des Pays-Bas
espagnols… Les itinéraires personnels ne sont pas oubliés et surgissent des
figures originales comme celle de Jacob Duflo parti de Bruges le 20 mars 1720
pour se rendre à Rome avec deux compagnons.
Le phénomène pèlerin est trop souvent assimilé à un lent déclin
qui commencerait à la fin du XVIIe siècle. Certes des
indicateurs prouvent cette baisse de fréquentation : si
Saint-Louis-des-Français accueille en moyenne 608 personnes par an en
1701-1710, il n’en abrite annuellement plus que 460 en 1762-1770. Les guerres
ou les épidémies sont des facteurs essentiels pour expliquer le ralentissement
ponctuel du pèlerinage. Les États jouent un rôle capital. Néanmoins, la
répétition des mesures prises par la monarchie française ( 1665,1671,1686,1738…
) prouve que si les mesures restrictives freinent le mouvement pèlerin, elles
ne le tuent pas pour autant. Au sein même de l’Église, les mentalités changent
et une certaine méfiance s’installe, y compris parmi les communautés
d’hospitaliers; les responsables de Saint-Antoine-des-Portugais reprochent
ainsi à leurs visiteurs les vols commis dans les bâtiments où ils sont
hébergés. Dans les zones de départ, une hostilité se fait également jour et des
prédicateurs condamnent le pèlerinage comme c’est le cas en Flandre, avec
Fulgentius Hellynckx dont les textes sont publiés en 1742. Le déclin ne doit
cependant pas être assimilé à une inexorable et régulière baisse; que survienne
une célébration exceptionnelle, comme un jubilé, et de nouvelles foules se
pressent sur les chemins qui mènent vers les sanctuaires.
Parallèlement est envisagée la dimension géographique du
pèlerinage. Grâce à l’étude du fait pèlerin apparaissent de grandes aires à la
fois culturelles et religieuses.
La confrontation entre les foules se rendant à
Saint-Jacques-de-Compostelle et celles allant à Rome fait clairement apparaître
deux France : l’une « compostellane » couvrant l’Ouest et le Sud-Ouest de la
France; l’autre plus « romaine » s’étendant sur les provinces du Nord, du
Nord-Est et du Sud-Est; vaste opposition qui se maintient tout au long des
XVIIe et XVIIIe siècles. L’ouvrage aborde également des
échelles plus réduites pour faire apparaître la diversité des comportements
régionaux. Si, à la fin du XVIIe siècle, Besançon et Dole,
ont environ le même nombre d’habitants, la première envoie deux fois plus de
pèlerins à Rome que la seconde. Rien n’est figé et les zones de départ des
pèlerins évoluent très vite, comme le montre l’exemple de Saint-Nicolas à Bari
: en 1731-1732, les deux tiers des pèlerins étrangers viennent d’Europe
Centrale, proportion qui passe au quart en 1769-1771. À l’époque contemporaine,
les aires de recrutement de ces pieux voyageurs semblent évoluer beaucoup plus
vite. Les Portugais, innombrables à se rendre à Saint-Jacques-de-Compostelle
pendant l’année sainte de 1857, sont très peu nombreux à le faire lors des deux
célébrations suivantes, en 1858 et 1869. L’évolution des moyens de transport,
les changements politiques et les nouvelles qui circulent de plus en plus vite
provoquent ces revirements qui bouleversent profondément la géographie
pèlerine. La marche elle-même est sujet de changement. Il devient alors
extrêmement hasardeux de dessiner des routes de pèlerinage, un auteur mettant
très justement en avant le « caractère très divers – et peut-être aléatoire –
de la progression du pèlerin » (p. 300). Les pulsions personnelles ou les
rencontres de hasard entraînent les fidèles à prolonger leur errance. Jérôme De
Snouck repart de Rome pour rejoindre ses Flandres natales en 1682; cependant un
crochet par Livourne change le cours de son voyage et il s’engage comme marin
avant de déserter.
Le pèlerinage n’est pas seulement un fait chiffré, c’est avant
tout la démarche d’individus dont il faut saisir les attentes. Le pèlerin est
surtout un homme, jeune et célibataire, souvent solitaire. Sa déambulation peut
parfois être assimilée à un rite de passage à l’âge adulte, dernière occasion
de courir les routes avant de se fixer.
Mais c’est aussi une démarche spirituelle profonde.
L’importance des convertis le prouve; en 1783, près de 9% des pèlerins
allemands accueillis à Rome sont d’anciens protestants qui soutiennent leur
croyance en la foi catholique par de longs déplacements. Deux moments sont
particulièrement propices au voyage : le printemps et le début de l’été; et la
fin de l’année, bien que ce second moment perde de son importance au cours du
XVIIIe siècle. Mais derrière ce portrait général se
cachent des individualités et des évolutions. À partir de la fin du
XVIIIe siècle, les archives hospitalières signalent deux
changements : l’âge des personnes accueillies augmente, et la part des femmes
s’accroît. Est-ce le signe d’une modification du recrutement des fidèles ou une
insensible transformation des institutions hospitalières ? La majorité des
auteurs semble pencher pour la seconde solution. Créés pour les pèlerins, ces
lieux d’hébergement deviennent lentement des foyers d’aide autour desquels
gravite une « population flottante » (p. 452). La marche pèlerine est parfois
une « stratégie de subsistance » (p. 354). Les registres font en effet
apparaître des « habitués » comme Claude Paulin, originaire du Jura, accueilli
huit fois à Rome entre 1687 et 1695. Les archives des États fournissent des
renseignements concordants. Denis Verasquin est arrêté à Caen en 1788, occasion
de découvrir qu’il court les sanctuaires pour y acheter de petits objets pieux
qu’il revend aux paysans normands. Ces marcheurs sont-ils des croyants en quête
de spiritualité ou de pauvres errants demandant la charité ? Pour les
contemporains, la réponse ne fait pas de doute et, vers 1770, ils assimilent
Saint-Louis-des-Français à « un hospice de pauvres, logés dans la promiscuité
et nourris chichement : les pèlerins de qualité préfèrent loger ailleurs » (p.
448). L’historien est alors devant un monde aux multiples acteurs où se
croisent des dévots souhaitant approcher Dieu, des personnes souffrant du
syndrome de Moitessier ne pouvant retrouver une vie sédentaire, et des
mendiants.
La frontière entre ces trois états est parfois perméable et
l’ouvrage nous offre une réflexion en termes de temps long sur ces
questions.
Philippe MARTIN
BERNARD DOMPNIER, MARIE-HÉLÈNE FROESCHLÉ-CHOPARD (ÉD.),
Les religieux et leurs livres à l’époque
moderne, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal,
2000,296 p., 180 F.
À la suite de premières journées d’études antérieurement
publiées en 1997 dans un numéro spécial de la Revue d’histoire de l’Église de France sous le
titre Livres et culture du clergé à l’époque
moderne, cette seconde étape de l’enquête menée depuis plusieurs
années au Centre de la Vieille Charité de l’EHESS à Marseille apparaît
exemplaire des résultats que peuvent obtenir des travaux menés dans la durée.
Après le panorama général qui avait fait l’objet de la première publication, le
présent volume regroupe une quinzaine de communications autour du thème plus
restreint des lectures des réguliers, dans un cadre français, à l’exception de
la contribution de Roberto Rusconi consacrée à l’Italie.
Les deux maîtres d’œuvre du volume cernent en introduction les
apports et les limites des sources, en particulier des inventaires
révolutionnaires, naturellement sollicités dans nombre d’interventions, mais
soulignent aussi les modalités diverses du rapport des religieux aux livres.
Les contributions successives passent de l’étude de cas – parfois alourdies de
longues énumérations de titres et d’auteurs, sans doute nécessaires, mais qui
auraient peut-être pu faire l’objet d’annexes – à des réflexions comparatives
et à des éclairages plus généraux. Le premier niveau d’analyse porte sur le
nombre extraordinairement différent des livres qui, dans les maisons étudiées
ou évoquées, se situe entre moins de 300 et près de 60000 volumes. Le premier
et le plus extérieur des critères de différenciation est sexuel : il y a
beaucoup moins de livres dans les maisons féminines que dans leurs homologues
masculins : 530 volumes, en 1790 dans la maison de Nancy de la Congrégation
Notre-Dame étudiée par Philippe Martin, ce qui la place en bon rang parmi les
congrégations féminines du district, qui ont en moyenne moins de 300 volumes;
entre 600 et 1200 volumes pour sept maisons du Maine. Dans les maisons d’hommes
– Oratoriens, Jésuites, Minimes, Capucins, Dominicains ou Carmes – les
bibliothèques conventuelles comprennent le plus souvent entre 1000 et 2500
volumes; mais celles des Mauristes sont comprises entre 3500 et 13000 volumes,
à l’exception de Saint-Germain-des-Prés ( 49000 volumes) ensemble
impressionnant, mais lui-même inférieur aux quelque 58000 volumes des
Génovéfains de Paris. À l’intérieur d’un même ordre, la hiérarchie des
bibliothèques privilégie, comme l’illustre D. Varry à propos des bibliothèques
des Capucins en Franche-Comté, les maisons provinciales ou les centres d’études
( 1250 volumes au couvent de Lure, mais 3600 à celui de Besançon, résidence du
provincial, et 2700 à celui de Belfort, où est enseignée à partir de 1730 la
philosophie).
Le second critère est évidemment lié à la vocation particulière
de chaque ordre. Il explique l’importance de bibliothèques mauristes ou
génovéfaines, alors que la plupart des bibliothèques des Capucins étudiées par
B. Dompnier se situent autour du millier de volumes. Comme le rappelle Louis
Châtellier dans sa conclusion, il faut distinguer les bibliothèques très
savantes d’une élite intellectuelle elle-même productrice – les Mauristes ont
publié plus de mille volumes (mais leurs auteurs ne représentent qu’un peu plus
de 2% des membres de l’ordre) – et celles qui visent à maintenir une
congrégation dans l’esprit de sa règle mais où la recherche, au-delà, est
suspectée d’être dangereuse curiosité.
Cette limitation est particulièrement nette dans les maisons de
femmes, comme celles de la Congrégation de Notre-Dame à Nancy, ou celle de
Visitandines, d’Ursulines et d’autres maisons mancelles. Le livre est pour la
congrégation enseignante de Notre-Dame un outil pédagogique, mais surtout le
support d’une dévotion et d’une spiritualité fortement encadrées, fondées sur
quelques ouvrages, comme l’Imitation
et les Heures. Ce qui n’empêche pas cette autre forme d’appropriation, beaucoup
plus spirituelle qu’intellectuelle, que constitue la copie de recueils de
prières et de méditation.
L’exemple manceau, développé par R. Bons, montre pourtant
l’importance que l’écriture revêt pour ces filles, issues dans certaines
maisons des meilleures familles, qui s’y raccrochent par le biais d’une
littérature manuscrite à usage personnel, mais parfois aussi collectif, qu’il
s’agisse de cantiques, de manuels destinés aux élèves, voire de poèmes ou de
pièces de théâtre moraux.
Plusieurs contributions mettent en évidence l’incidence de
multiples facteurs sur la composition des bibliothèques. Dans la plupart des
maisons d’hommes, la théologie et les sciences ecclésiastiques représentent au
moins 65% à 80% du fonds. Alors que les bibliothèques des Capucins privilégient
la théologie dogmatique et la théologie morale, le point fort des bibliothèques
des Carmes analysées par M.-H. Froeschlé-Chopard est la théologie mystique
(traités de spiritualité, exercices de piété, Instructions chrétiennes,
Préparations à la mort, qui nourrissent leur vie spirituelle et celle de leurs
dirigés). De même, les bibliothèques dominicaines décrites par B. Montagnes
sont marquées par la tradition thomiste, à l’exclusion des autres écoles
théologiques, qui ne trouvent place que dans le cadre de controverses, ainsi
que par un antijésuitisme qui les rend ouvertes aux thèses
jansénistes.
Cette diversité se nourrit d’autres facteurs. Chaque couvent
dépend de l’aire culturelle où il se situe, comme l’illustre la comparaison
menée par L. Châtellier, exceptionnellement fondée sur des inventaires de
l’époque de la guerre de Trente Ans entre les Oratoriens de Nancy et les
Jésuites d’Ensisheim (quasi-égalité du français et du latin dans le premier
cas, 86% de livres en latin et 12% en allemand à Ensisheim). De même, M.-H.
Froeschlé-Chopard et G. Sinicropi comparant aux couvents de Carmes méridionaux
celui de Vic en Lorraine montrent la part beaucoup plus forte dans ce dernier
de l’édition parisienne ou des centres d’Europe du Nord. Les mêmes exemples
ancrés dans la France de l’Est ou du Midi plaident en faveur d’une autre
hypothèse, qui lie l’ancienneté et la richesse d’une bibliothèque à l’intensité
et à la précocité de la diffusion de la Contre-Réforme et à celles du combat
contre l’hérésie qui exige, selon les termes mêmes de M.-H. Froeschlé-Chopard,
« une plus grande étude et aussi une plus grande combativité »; ce qui intègre
dans la problématique les écarts géographiques et chronologiques de la
pénétration de l’écrit, vecteur de l’hérésie et de la controverse.
Quel est, cependant, le rapport entre la bibliothèque d’un
couvent et la culture monastique ? L’exemple du Val de Champagne évoque au sein
de la maison les bibliothèques de l’abbé et du prieur, fortes chacune de plus
de 200 volumes, les livres non inventoriés des cellules, voire ceux des
presbytères des cures rattachées au couvent; plus largement encore, il suggère
que les thèses soutenues par les religieux impliquent la connaissance
d’ouvrages récents qu’on ne trouve pas dans leurs collections. L’article de
Daniel-Odon Hurel montre bien, à propos des controverses qui traversent au
XVIIe siècle la nébuleuse bénédictine, que la place
consacrée au sein de chaque ordre à l’activité intellectuelle dépend de la
règle, mais aussi de son interprétation, c’est-à-dire, également, du rôle des
autres activités et du sens qui leur est donné (le travail manuel répond-il à
de simples nécessités économiques, ou doit-il être considéré comme un exercice
pénitentiel, donc avant tout spirituel ?). Cette confrontation, essentielle, de
la règle, de son interprétation et de la réalité est reprise par B. Dompnier à
propos des Capucins, auxquels la radicalité du vœu de pauvreté interdit en
principe toute possession individuelle de livres, utilisés surtout par les
prédicateurs, dans une perspective pastorale et spirituelle, et non
intellectuelle.
Pourtant, on voit très bien comment l’interprétation de la
règle s’assouplit progressivement sous l’effet de trois facteurs : des raisons
pratiques incitent au développement d’un usage individuel prolongé de certains
ouvrages, tandis que s’émousse l’esprit initial de complet dépouillement
personnel des individus. Enfin, et peut-être surtout, les règles de l’ordre,
établies vers 1530, sont devenues obsolètes par rapport à la place prise par
l’imprimé depuis la première moitié du XVIe siècle, ce qui
a conduit de fait les Capucins comme sans doute d’autres ordres, à en réévaluer
la place dans leur formation comme dans leur pastorale.
L’incidence de l’environnement culturel pose à l’évidence le
problème, complexe, de la modernité et de la vitalité même de ces bibliothèques
au fil des décennies. La première grande vague d’acquisitions de ces
bibliothèques, fin XVIe – début XVIIe
siècle, correspond bien à l’époque, cernée par L. Châtellier dans sa
conclusion, mais dont l’observation est perturbée par le décalage de date de
création des maisons, où un couvent se munit des ouvrages nécessaires pour
répondre aux exigences de ses missions, garantir son orthodoxie et lutter
contre l’hérésie. Les vagues ultérieures, à l’époque de Louis XIV, peuvent, me
semble-t-il, correspondre soit à un changement de contexte politique et
culturel (ainsi à Perpignan après 1660), soit à un renouveau de la controverse
dans les provinces marquées par l’hérésie, soit, plus généralement, à la
nécessité pour les réguliers de s’adapter à la constitution d’une couche plus
stable et plus ample de laïcs issus des collèges, aux bibliothèques très
amplement fournies, et dont le niveau de culture religieuse est lui-même en
forte progression. C’est, peut-être, autant du côté de la « consommation »
générale du livre que de la production qu’il faut chercher alors l’explication
du gonflement des bibliothèques monastiques.
La généralisation d’un clergé séculier instruit, en particulier
dans les villes, réduit sans doute ensuite, comme le souligne L. Châtellier, le
rôle de foyer culturel et spirituel des couvents. Est-ce, comme il l’écrit, « à
la veille de la Révolution française »? Il me semble que les graphiques –
malheureusement trop rares – de classement des titres par décennie d’édition
sont l’indice d’une cassure bien antérieure, dans certains ordres.
Certes, les couvents n’en sont plus alors à s’équiper des
titres nécessaires qui gonflent les achats des premiers temps d’existence de
chaque maison; et bien entendu le repérage précis des dates d’édition laisse
intact – mais cette objection n’empêche aucunement les comparaisons entre les
éléments des courbes – le problème des achats ultérieurs, voire de seconde
main, et celui des livres non datés. Les éditions du
XVIIIe siècle, qu’elles soient d’ouvrages religieux ou
profanes, n’occupent qu’une place fort modeste dans la plupart des
bibliothèques monastiques : 13,5%, soit 60 à 70 ouvrages pour l’ensemble du
siècle, chez les Minimes de Dole étudiés par M. Vernus; une douzaine d’achats,
entre 1730 et 1790, chez les Carmes de Toulon, et à peu près autant chez ceux
de Vic ou de Perpignan (à l’exception de 54 volumes d’un ouvrage édité en 1775
qui pourraient, selon l’hypothèse de M.-H. Froeschlé-Chopard, être destinés aux
membres d’une confrérie).
Il serait sans doute erroné de chercher à ce recul une cause
unique. La réduction, voire l’effondrement des effectifs – 6 religieux en 1723
chez les Carmes déchaux de Perpignan, 4 en 1790,4, également, chez ceux de
Toulon – l’expliquent au moins partiellement, car il y devient difficile d’y
entretenir intellectuellement et matériellement des structures collectives
telles que les bibliothèques. Mais la disparition de l’hérésie, suivie à une
génération de distance de l’affaiblissement des polémiques pro- ou
antijansénistes, a sans doute également contribué à réduire la combativité de
certaines maisons. On peut aussi, en tout cas chez les ordres dont la vitalité
reste indéniable, tels que les Capucins, évoquer les progrès de l’appropriation
personnelle du livre chez des hommes et des femmes pour lesquels, en
contrepoint des pratiques collectives, la lecture est une étape ou un moyen
vers la dévotion et la méditation. Cette interprétation optimiste n’est pas
elle-même généralisable. Évoquant de multiples manquements à la règle – telle
qu’on pouvait l’interpréter à la fin du règne de Louis XV – qui témoignent plus
d’un besoin accru de confort que d’un souci de dévotion, les supérieurs des
Capucins de Bretagne déclarent au chapitre de 1768 : « nous nous plaignons
amère-ment que la lecture des livres saints est extrêmement négligée, et
ordonnons qu’on en reprenne l’usage ». Il s’agit là, bien entendu, d’un texte
normatif que la loi du genre pousse à la dénonciation d’excès volontairement
amplifiés; il semble pourtant difficile de croire dans ce cas que
l’avachissement de ces pratiques s’accompagne d’un progrès de la dévotion
individuelle des moines. La question de la vitalité – terme extrêmement ambigu
– ou plus précisément de la vitalité intellectuelle des ordres religieux n’a
pas de réponse générale; elle dépend sans doute non seulement de la règle de
chaque ordre, mais aussi de sa pratique réelle et de son évolution au sein de
sociétés régionales et locales elles-mêmes différentes. Nous disposons
désormais, grâce à ce passionnant recueil, d’une batterie d’indicateurs qui
nous incitent à nuancer notre analyse, et donc à de nouvelles recherches. Faire
état des acquis, et nous permettre de faire évoluer un questionnement, c’est
bien là le critère d’un ouvrage de grande qualité.
Jean QUÉNIART
MICHEL BLAY, ROBERT HALLEUX (DIR.), La science classique, XVIe-XVIIe siècles : dictionnaire
critique, Paris, Flammarion, 1998,870 p., 395 F.
Les développements récents des études d’histoire des sciences
en France ont suscité le besoin d’instruments de travail permettant de
s’orienter et de prendre connaissance de façon synthétique de l’état de l’art
dans cette discipline, comme les manuels ou les dictionnaires critiques. Nous
ne pouvons que saluer l’ambition de ce projet dont la spécificité est à
souligner : une période limitée à l’époque moderne, quatre axes de lecture qui
intègrent les perspectives historiographiques concurrentes dans les études des
sciences – histoire sociale, biographique, conceptuelle, disciplinaire; une
iconographie de belle facture; des collaborateurs nombreux, de disciplines
complémentaires; des entrées originales et riches de promesses.
D’emblée pourtant, les auteurs mettent l’ouvrage sous le double
patronage de Gaston Bachelard et de la physique dite classique, qui donne par
extension son nom au dictionnaire, et centrent tacitement l’ouvrage sur la
France, en dépit de quelques incursions dans l’espace européen. L’objet
lui-même, la « science classique », trouve une justification peu convaincante
en termes de limites chronologiques d’une part, de contenus et méthodes d’autre
part : sans préciser ce qu’est la « science » à l’époque moderne,
l’introduction assure qu’elle se distingue de la science médiévale, par des
ruptures et des continuités, et qu’elle se caractérise par « deux concepts »,
le modèle mécaniste et la mathématisation. Si les auteurs reconnaissent
l’enrichissement considérable qu’ont apporté les approches sociales, ils
craignent cependant que l’étude des contextes ne s’apparente à une « spirale »,
« tant elle finit par négliger le contenu même du savoir scientifique ». En
effet, si la perspective internaliste a montré ses limites, tout
particulièrement à une époque où, nous apprend-on, « la nécessaire
multiplication des expériences et des observations » – « expérimentation
systématique qui nécessite [par ailleurs] un appareillage lourd et des
investissements considérables » – « a socialisé le travail scientifique »,
l’approche dite externaliste, développée dans le monde anglo-saxon est plutôt
caricaturée, présentée comme un avatar des théories marxistes, des réactions à
la bombe atomique et du postmodernisme relativiste. Ainsi, pour la période
moderne, les auteurs, qui saluent les voies ouvertes par le Centre de Synthèse,
refusent-ils de considérer de manière critique les apports des études sociales
du savoir scientifique ou sociology of scientific
knowledge, dont ils ne reconnaissent a priori la validité que pour
la période contemporaine.
Bien heureusement, les collaborateurs n’ont pas toujours suivi
cette ligne éditoriale et nous livrent quelques articles passionnants, par la
rigueur affichée, les perspectives souvent nouvelles qu’ils ouvrent, les
sources et les compléments bibliographiques qu’ils apportent, et les mises au
point historiographiques souvent réussies quand elles sont tentées.
Dans la première partie « Milieux, réseaux et institutions »,
les « Cercles savants » de Françoise Waquet, comme les « Langues » d’Isabelle
Pantin dressent un tableau synthétique de ces questions encore mal connues.
D’autres contributions laissent le lecteur dubitatif, à l’instar de « Voyages
et voyageurs » qui se limite aux déplacements effectués par six personnalités
de l’astronomie et des sciences physiques qui ont sillonné le continent et
souvent reçu des visites. Cette étude de cas, intéressante en soi, passe
curieusement sous silence les voyages d’exploration hors de l’Europe, sous
l’influence de la colonisation politique et commerciale de différentes parties
du monde, étude qu’on était en droit d’attendre dans cet article.
Parmi les vingt-quatre « Acteurs » de cette science classique
qui constituent la seconde partie de l’ouvrage, aucune femme – ni même une
contribution sur les « Femmes de science » – deux physiologistes et un
naturaliste. En effet, les auteurs ont préféré laisser de côté les « fausses
gloires, comme Vésale, que l’historiographie a isolé artificiellement d’un
mouvement qui fut d’abord collectif ». Dans la mesure où l’approche
biographique aurait pu permettre d’aborder en finesse les spécificités de la
pensée et des pratiques de la « science classique », on peut s’étonner que
Newton, figure bien connue dans sa diversité, ne soit abordé, après un
curriculum terne, que par son œuvre physique, mais pas dans la politique qu’il
a conduite à la tête de la Royal
Society, ou encore par ses activité d’alchimiste ou de numérologue,
ni même que soit tentée une déconstruction critique de sa figure de héros de la
physique classique. Enfin, l’absence de Linné, auquel on a privilégié Lamarck,
ou d’un anatomiste-pathologiste ne peut que susciter l’étonnement quant aux
choix éditoriaux.
Enfin, on comprend mal la distinction opérée entre les deux
derniers chapitres « Concepts et débats » et « Territoires du savoir », en fait
sinon en droit. La structuration des territoires du savoir ne se fait-elle pas
autant par les concepts et les débats mis en œuvre que dans
l’institutionnalisation qui s’ensuit ? La béance de certaines lacunes est
d’autant plus regrettable que l’ouvrage souffre d’articles-doublons («
Jésuites/Ordres religieux »;« Ingénieurs/Ingénieurs du roi »;« Livres et
imprimés/Périodiques »). On peut également regretter la limitation des
pratiques scientifiques à celle des sciences physiques et mathématiques, comme
le fait, entre autres, l’article sur « Les lieux d’enseignement » et surtout la
restriction quasi systématique des notions étudiées soit en termes
disciplinaires, soit en termes de pratiques réelles, ce qui handicape
grandement la qualité scientifique du dictionnaire. L’iconographie elle-même a
une pure fonction illustrative : sans ordre, dans la mesure où ne sont pas
distingués frontispices, toiles, schémas géométriques, plans techniques,
imprimés, photographies d’objets ou dessins manuscrits, les images sont juste
assorties d’un commentaire qui permet de saisir le sens de la chose figurée,
mais non celui du document. La bibliographie qui accompagne les articles se
limite le plus souvent à quelques mentions contingentes d’études critiques,
sans renvoyer, à de notables exceptions près, à des sources.
Ni manuel, ni ouvrage de référence, ni instrument pour
l’historien des sciences, la Science
classique a préféré à une « bibliographie raisonnée ou à une
typologie des approches », un « parcours au pas de charge des divers champs de
bataille intellectuels, qui, en définitive, circonscrivent ce que nous appelons
aujourd’hui la science classique ».
Souhaitons qu’après l’heure de la bataille vienne celle de la
(re)construction d’un savoir historique, rigoureux et ambitieux, des sciences
de la période moderne.
Christelle RABIER
GILLES CHABAUD, ÉVELYNE COHEN, NATACHA COQUERY, JÉRÔME PENEZ
(DIR.), Les Guides imprimés du XVIe au XXe
siècle. Villes, paysages, voyages, Paris, Belin, 2000,703 p.
Sept thèmes principaux forment la trame des actes de ce
colloque pluridisciplinaire. L’aspect foisonnant, qui peut désorienter le
lecteur, a été pris en compte puisque mieux qu’une rapide introduction, les
auteurs nous ont offert un avant-propos constitué d’une présentation, des notes
préliminaires au colloque, suivies d’une belle introduction de Jochen Hooch. En
somme, un guide pour la lecture des textes sur les guides. En dehors de
quelques problèmes de forme (absence de table des illustrations malgré sa
numérotation; nombreuses coquilles; absence de documents auxquels renvoient
certains textes, p. 446
et p. 560), le tout est extrêmement intéressant, non seulement
pour les thèmes en eux-mêmes mais aussi pour des questions qui surgissent au
cours de la lecture et qu’un colloque en ateliers séparés n’a pas permis de
faire apparaître dans le débat final.
Le premier ensemble sur « le genre des guides : genèses, formes
et productions » permet de poser quelques jalons. Une évolution des guides
semble évidente, qui passe du catalogue savant – dans lequel l’érudition sur
l’Antiquité est nécessaire et suffisante (XVIe siècle) –,
à la liste explicative (mi XVIe-mi
XVIIIe) – genre mixte dans lequel sont associées érudition
antique et informations pratiques – et enfin à l’inventaire raisonné qui évacue
l’ancien discours historique pour ne fournir que des définitions fonctionnelles
des objets traités (XVIIIe siècle). Cela n’empêche
aucunement le maintien dans le temps de certaines pratiques comme celle de la
louange de la cité, qui ne cède que très lentement la place aux indications
topographiques, monumentales et fonctionnelles.
L’évolution des deux siècles suivants est celle du passage de
la valorisation de la culture passée (XIXe-mi
XXe siècle) à celle des conditions de vie du présent (fin
XXe siècle), le mouvement s’effectuant par l’abandon d’un
modèle élitiste au profit d’un modèle plus démocratique, précédé de la mise en
place de guides en séries au XIXe siècle.
Le deuxième thème sur la « porosité des guides avec d’autres
genres » intègre les guides à différentes pratiques. Ainsi on y apprend que les
commerçants hanséates ne les utilisent quasiment pas : à la culture livresque,
ils préfèrent la pratique du terrain. Il est vrai que le parti pris des guides
est évident – leur objectif n’est pas d’être polyvalent :
au XVIIIe, les guides d’Italie d’un
protestant ou d’un catholique sont dissemblables. Ils dépeignent parfois des
objets inaccessibles au commun des mortels comme dans le cas des collections
privées parfois inventoriées. Ils sous-entendent par ailleurs une culture et
parfois une érudition qui limitent leur usage à une élite. Une bonne partie de
la culture qu’ils dispensent atteint cependant un public plus large puisque des
auteurs de guide sont aussi ceux de géographies, et que les passerelles entre
les genres sont nombreuses.
Le troisième ensemble relatif aux guides des villes d’eaux et
des espaces montagneux, porte sur des guides spécialisés du
XIXe siècle, qu’ils concernent les établissements
thermaux, les bains de mer ou l’alpinisme. Ceux-ci sous-entendent des pratiques
particulières et donc des formes propres qui évoluent conjointement. Il en est
ainsi de l’iconographie donnant un aperçu de la station thermale, qui disparaît
progressivement au bénéfice de textes à prétention savante. Dans un même
mouvement, le pittoresque se trouve écarté au profit de la science médicale (ce
qui n’empêche pas l’aspect touristique des cures de se maintenir tout au long
du siècle). Comme dans le cas des stations balnéaires, les guides – qui sont
rédigés par des spécialistes – donnent donc à voir une élaboration conforme aux
différents desiderata des touristes.
D’ailleurs, la relation entre ces attentes et ce qui est vécu sur le terrain
est telle qu’elle finit par obliger les guides/hommes à se conformer à la
culture des guides/livres.
Le quatrième thème, qui touche à l’espace guidé, insiste
finalement sur la sub-jectivité des guides et sur le regard de leur rédacteur.
L’ordre de la visite définit depuis un point haut est le plus évident; mais le
point de vue peut aussi être idéologique, qu’il valorise le gouvernement d’une
ville ou la politique coloniale d’un État. Là se trouve posée la question de la
limite entre une lecture orientée – qui attribue telle ou telle qualité à un
espace – et la description qui se veut objective mais qui n’échappe jamais au
contexte de l’observation : le voyageur ne regarde pas les mêmes choses à pied
ou en train.
« L’invention de l’espace » est la conséquence de la
subjectivité de l’auteur du guide, comme lors de partis pris religieux qui
entraînent la mise en valeur ou l’absence de certains éléments. Mais ce thème
ne se limite pas à cela, en insistant sur la nécessaire prise en compte du
contexte de l’époque : ainsi la description de l’Italie exige, pour être
interprétée, de se référer à la connaissance géographique du temps. Reste
l’aspect rhétorique qui octroie à certains lieux le rôle de synthèse de
l’ensemble décrit : à Paris, le rôle est successivement tenu, par la Seine, par
le Palais Royal, puis par les boulevards. Ce lent glissement d’un objet à un
autre entraîne la redéfinition progressive de ceux-ci, par réduction du
registre ou par dévalorisation généralisée. Quoi qu’il en soit, le choix de ces
lieux est limité puisque les guides ne s’appuient que sur des valeurs sûres,
qu’il s’agisse de monuments ou de commerces remarquables.
Le sixième thème pose la question de l’adéquation entre espaces
régionaux et espaces touristiques. Celle-ci recouvre tant l’idée de la
prescription des objets à regarder, plus ou moins pressante dans les approches
géographiques, que celle de l’invention de territoires touristiques. Dans ce
dernier cas, deux processus semblent s’opposer : soit le guide procède de la
découverte d’un objet mal connu, soit il s’appuie sur un territoire étudié
depuis longtemps. Quoi qu’il en soit, ces deux processus permettent d’insister
sur la constante réélaboration par les auteurs – qu’ils représentent des
éditeurs nationaux ou des associations locales – du territoire touristique,
c’est-à-dire de la construction des espaces régionaux en tenant compte des
critères touristiques de leur époque. Ce qui les met plus ou moins en
conformité avec ces espaces régionaux ou urbains qu’ils n’hésitent pas à
tordre, à restreindre, voire à étendre au profit d’itinéraires pittoresques ou
de spécificités ethnographiques.
Enfin, le septième thème recouvre la relation entre guides et
identités nationales.
La question peut s’entendre comme interrogeant le lien entre
guides de tourisme et objets patrimoniaux identitaires, mais elle peut
également porter sur l’identité nationale accordée à l’autre dans les guides;
elle relève alors bien souvent des stéréotypes qui traduisent l’idéologie et
donc l’imaginaire, de leur époque qu’ils concernent des pays proches, des zones
ou des peuples colonisés voire alternativement les deux. Cela à tel point que
de nouvelles générations de guides, ou d’anti-guides, en viennent à proposer un
abandon de ces stéréotypes au profit d’une meilleure connaissance des
populations.
À la simple évocation de ces thèmes, les questions foisonnent.
À quelle logique le guide obéit-il finalement, à celle du touriste – la demande
– ou à celle du rédacteur – l’offre – et comment cet équilibre évolue-t-il ?
Pour reprendre le thème de la comparaison, qui intéresse particulièrement les
organisateurs du colloque, quelle est la relation véritable entre guide et
récit de voyage ? Si pour les uns la différence ne réside que dans l’anecdote,
pour d’autres elle sous-entend une approche ethnographique. De même, jusqu’à
quel point peut-on parler d’évolution lorsque la variation semble, souvent,
très liée aux auteurs ? Enfin, et c’est là l’une des questions majeures,
comment ces textes sont-ils lus et utilisés ? Un livre qui aboutit donc à des
questions, mais comme le précisent trop modestement les auteurs, il ne s’agit
là que d’un état des lieux d’une recherche en cours.
Nicolas VERDIER
DEJANIRAH COUTO, Histoire de
Lisbonne, Paris, Fayard, 2000,382 p, 150 F.
Cette Histoire de
Lisbonne fait partie d’une collection, consacrée à l’histoire des
grandes villes et destinée à un large public.
Les historiens, sollicités pour nous raconter l’histoire de ces
cités, entretiennent avec elles une relation particulière. Il en est ainsi de
Dejanirah Couto, spécialiste de l’Inde portugaise du XVIe
siècle, à qui l’on doit ce volume sur Lisbonne depuis sa fondation jusqu’à nos
jours.
Lisbonne apparaît dès sa fondation comme un lieu de brassage de
populations.
L’auteure retrace pour nous le passage des successives
civilisations qui façonnèrent tour à tour la future capitale : Phéniciens,
Grecs et Carthaginois, Romains, Celtes, Arabes et Chrétiens… Leur passage
s’inscrit dans le nom même de la ville, qui se décline au fil des chapitres :
Olissipo, Al-Usbuna, Lisbonne. Mais si Lisbonne (re)devient chrétienne avec la
Reconquista, elle reste longtemps
encore marquée par la tradition musulmane. L’héritage culturel arabe perdure,
en effet, bien au-delà du XIIe siècle. Cet aspect,
développé par l’auteur, mérite d’être souligné; il est, ailleurs, rarement mis
en valeur. Cet héritage se manifeste diversement dans la ville de
Lisbonne.
Il apparaît tout d’abord dans la topographie même de la ville.
« Au XIVe siècle, les corps de métiers comme les marchés
consacrés à l’alimentation n’ont pas changé d’emplacement depuis la période
musulmane ». Certains métiers exercés à Lisbonne, pendant la période médiévale
et moderne, sont eux aussi clairement liés à la tradition musulmane.
Cet héritage se manifeste encore dans la culture matérielle et
les pratiques corporelles, notamment dans l’hygiène. Enfin, l’existence à
Lisbonne, jusqu’au XVe siècle, d’une communauté mozarabe,
longtemps après le départ des musulmans, confirme la prégnance de cet héritage
à travers le bas Moyen Âge portugais.
Si elle fut une ville de brassage de populations et de
cultures, Lisbonne fut aussi toujours ouverte aux influences extérieures, à
celles d’outre-mer, mais également à celles de l’Europe, ce que la longue
période du salazarisme a sans doute fait oublier. Sa vocation maritime et
commerciale l’y disposait. Les Portugais sont présents en Méditerranée, comme
dans les mers du Nord. Avec les Découvertes, le paysage urbain se transforme,
et Lisbonne se revêt d’exotisme : de nouvelles marchandises apparaissent alors
sur les marchés de la ville, des esclaves sont débarqués là. Le visage de la
capitale change, ses mœurs aussi. Au XVIIIe siècle, les
Lisboètes, acquis aux Lumières, la considéraient comme une « ville africaine
indigne de l’Europe civilisée ». Mais de cette Europe aussi, elle reçoit
l’influence. Ses relations politiques, commerciales et culturelles avec les
pays d’Europe, et pas seulement avec l’Espagne, sont évoquées par l’auteur au
fil des siècles, à travers leur influence sur l’histoire de la ville et de ses
habitants. L’influence de l’Angleterre et surtout de la France, s’affirme au
Portugal, et à Lisbonne, au milieu du XVIIIe, et se
maintient par-delà le très tourmenté XIXe siècle
portugais. Le pays vit alors au diapason de l’Europe, en connaît les remous, en
partage les enthousiasmes. À Lisbonne, au début du XXe
siècle, la fascination pour le cinéma, le goût des cafés, côtoient la passion
du Fado et celle des corridas. La naissance des banlieues industrielles,
l’instabilité parlementaire, les mouvements ouvriers et anarchistes existent là
aussi… jusqu’à ce que Salazar vienne enfermer le pays dans son passé,
auparavant revu et corrigé par l’Estado
Novo. La ville a depuis renoué avec l’Europe, retrouvé aussi son
métissage d’antan.
Le souci d’intégrer dans cette histoire les mythes qui
entourent la ville depuis sa fondation, savamment entretenus à travers les
siècles, constitue un autre aspect de l’ouvrage qu’il convient de souligner.
Cette dimension mythique est, selon l’auteure, inséparable de l’histoire même
de Lisbonne, ville « où la mémoire et l’imaginaire se superposent », et sans
doute aussi de celle du Portugal. Elle renvoie autrement à la fonction
providentielle assumée par la ville et le Portugal, depuis la bataille
d’Ourique jusqu’aux avatars du sébastianisme. L’intérêt de ces références tient
à la manière dont elles sont traitées par l’auteure, qui suit leur construction
dans le temps, jusqu’en plein XXe siècle. Ce mouvement, où
le passé est sans cesse réinvesti, se traduit dans la narration par les
multiples allers et retours entre le passé et le présent, qui ponctuent la
lecture. L’horizon salazariste apparaît là plus particulièrement. Cette époque
fut, en effet, profondément marquée par son réinvestissement du passé national,
dans lequel Salazar puisait ses modèles. Viriato, Terra Portucalensis,
Guimarães, l’Infant Henrique, D. Sébastien… sont quelques-uns des lieux et des
figures historiques réappropriés par Salazar pour les besoins du
régime.
L’auteure ne cède en rien aux lieux communs; les mythes référés
sont toujours replacés dans leur cadre, déroulés dans le temps, déconstruits et
confrontés à la critique historique et autres découvertes archéologiques. Elle
réussit ainsi à rendre l’épaisseur mythique de la ville et du pays, tout en
dénouant avec précision les fils enchevêtrés de la mémoire et de
l’histoire.
Le livre dresse de Lisbonne une véritable topographie, entendue
comme description de sa configuration, suivie dans son évolution à travers les
siècles. L’auteure découvre pour nous les étapes successives qui ont façonnée
la ville, comme autant de couches archéologiques. Les références à
l’archéologie, à ses découvertes anciennes et récentes, sur le site de
Lisbonne, sont d’ailleurs nombreuses. La ville avec ses rues et ses habitants,
ses monuments et ses quartiers, constitue le fil directeur de cette histoire.
Ses transformations, suivies pas à pas dans le temps, se trouvent au cœur de la
narration. Le tremblement de terre de 1755 constitue ainsi une coupure
fondamentale dans l’histoire de la capitale, marquée par la reconstruction
d’une grande partie de la ville, la naissance de nouveaux quartiers. La fin du
XIXe siècle est un autre moment important, avec
l’extension vers le nord. Lisbonne tourne alors le dos au Tage : « La capitale
sera désormais autre chose que la ville au fil de l’eau ».
Mais à travers cette histoire de Lisbonne, c’est aussi une
histoire du Portugal qui nous est proposée là. Cette approche est posée
d’emblée par l’auteure dans son avantpropos. D’aucuns pourraient lui reprocher
de ne pas s’être davantage attachée à la ville elle-même, à son urbanisme, à sa
population ou à ses institutions propres. Mais, outre le fait que
l’historiographie sur Lisbonne reste à ce jour relativement parcellaire, voire
lacunaire, la ville reste bel et bien au centre du propos. En effet, « tous les
grands événements de l’histoire nationale », rapportés ici, le sont toujours à
travers la ville, à travers leurs répercussions sur Lisbonne, et sur la vie
quotidienne de ses habitants.
Cette vision de l’histoire du Portugal, vue à travers sa
capitale, est d’autant plus intéressante qu’elle lui donne une épaisseur,
qu’elle n’a pas toujours dans les synthèses disponibles en français. Notre seul
regret est de n’avoir pas retrouvé là davantage de références aux textes
nombreux de l’époque moderne, qui avaient Lisbonne pour objet.
Le livre se clôt sur un dernier chapitre, en forme d’épilogue,
qui porte le titre de « Superpositions ». L’auteure, née à Lisbonne, nous offre
dans ces quelques pages une évocation personnelle de la ville. Retournant sur
les lieux familiers, ses souvenirs d’enfance, passée sous le salazarisme, se
mêlent aux images du présent. Finalement, ce mot de superposition, qui n’est
nullement synonyme de confusion, apparaît comme le motclé de cette histoire. Il
rend compte aussi bien de la trame de cette histoire, et de sa construction
narrative, que de la relation de l’auteur avec son objet, et celle sans doute
de Lisbonne avec sa propre histoire. C’est une belle initiation à la ville –
nous invitant instamment à la (re)découvrir, autant qu’une solide introduction
à l’histoire du Portugal, que nous propose Dejanirah Couto.
Guida MARQUES
BARTOLOMÉ BENNASSAR, RICHARD MARIN, Histoire du Brésil, 1500-2000, Paris, Fayard,
2000,629 p., 180 F.
L’histoire du Brésil est en France un terrain peu exploré,
illustré par une bibliographie mince, ancienne et parfois vieillie.
Le volume publié opportunément l’année où le Brésil commémorait
tant bien que mal ses « 500 ans », vise donc à présenter, le plus complètement
possible, des éléments factuels peu connus du public français, les clefs pour
les comprendre, ainsi qu’un tableau des évolutions historiographiques en cours.
La tâche est d’autant plus vaste que l’histoire est une discipline en plein
essor au Brésil depuis une quinzaine d’années, grâce à la multiplication des
formations doctorales dans ce pays et à l’achèvement d’excellents travaux, qui
ne sont pas toujours facilement accessibles.
Les auteurs ont su échapper aux tropismes régionaux, si
puissants et influents sur les problématiques de l’histoire du Brésil. Leur
approche – et l’exploit n’est pas mince – ne succombe ni aux sirènes de l’axe
São Paulo-Rio de Janeiro, ni à la fascination du Nord-Est, mais embrasse
l’ensemble des variations sociales, locales, culturelles. Les deux auteurs ont
aussi pour point commun un même intérêt pour les aspects religieux, ce qui
donne une continuité à un livre nettement scindé en deux parties distinctes. À
Bartolomé Bennassar, spécialiste de l’Espagne moderne et bon connaisseur du
Brésil, incombe l’époque coloniale et impériale. Richard Marin prend le relais
à la Proclamation de la République, le 15 novembre 1889. La bibliographie
finale, classée de manière déconcertante, est la seule à pâtir de ce
partage.
Par choix des auteurs, l’histoire commence en 1500. Cette date,
héritée du XIXe siècle, peut se défendre, mais elle nous
prive de considérations sur le monde indigène d’avant la conquête, et
notamment, de quelques données sur le peuplement de l’Amérique méridionale,
lequel fait actuellement l’objet de nouvelles hypothèses. Comme dans la plupart
des ouvrages, « l’Indien » est un peu fixé au type décrit par les voyageurs
européen du XVIe siècle, tandis que rien ne nous est dit
des Amérindiens qui n’ont pas eu l’heur de croiser les Européens au moment des
« Grandes Découvertes ». Bartolomé Bennassar est ensuite plus heureux quand il
décrit le foisonnement de la société coloniale. La lecture de ces chapitres
fait sentir combien les études sur le Brésil des XVIIe et
XVIIIe siècles ont été longtemps dominées par deux genres
: à la suprématie de l’histoire économique a succédé une série de travaux
éclairant les ombres de la « vie privée ».
Bartolomé Bennassar insiste sur les multiples métissages de
l’Amérique portugaise et attire l’attention sur la nécessité d’historiciser la
notion. Il n’est pas inutile de rappeler cette évidence : le métissage n’est
toléré avant la seconde moitié du XXe siècle que dans la
mesure où l’inégalité raciale recoupe l’inégalité sexuelle. Il convient en
outre de distinguer le métissage comme fait démographique du métissage comme
idéologie. La valorisation du brassage des populations, qui ne commence au
Brésil que dans les années 1930, est en effet disjointe de sa pratique
effective qui caractérise plutôt la période coloniale. En d’autres termes, à
l’époque où les Portugais du Brésil convolaient avec des Indiennes ou des
Africaines, leurs enfants préféraient se référer à leur origine blanche plutôt
qu’à leur sang mêlé. En revanche, l’Estado
Novo ( 1937-1945) fait de la démocratie raciale et du métissage un
des ressorts de sa propagande au moment même où il favorise l’immigration
portugaise, qu’il considère très officiellement comme « l’élément dominant de
la nationalité ».
Richard Marin fait un sort à l’aura qui entoure encore Gilberto
Freyre. Il renvoie avec raison le chantre du génie assimilateur luso-brésilien
au magasin des pensées réactionnaires au sens strict du terme, et cite pour
notre plus grande édification (p. 563)
des propos antisémites (empruntée au très célèbre
Maîtres et esclaves) du grand érudit
sympathisant du régime Salazar et du coup d’État militaire de 1964, ce qui
devrait enfin sceller son tombeau sous nos latitudes. Cette salutaire mise au
point ne remet évidemment pas en cause le rôle fondamental qu’a joué l’œuvre de
Gilberto Freyre dans l’histoire du Brésil, mais souligne les ambiguïtés de la
philosophie du métissage.
Dans la seconde partie de l’ouvrage, la vision du système
républicain d’avant la Révolution de 1930 sacrifie aux stéréotypes anciens.
Depuis la thèse d’Eduardo Kugelmas, soutenue à l’université de São Paulo en
1986, et diverses publications, il n’est plus possible de parler de «
domination sans partage de São Paulo » sur la Fédération brésilienne ni
d’alternance au pouvoir d’une prétendue « alliance du café (São Paulo) au lait
(Minas Gerais)», dépourvue de fondement empirique. Pour invalider ce cliché à
la peau dure, il suffit de rappeler que sur les cinq présidents
paulistas qui ont dirigé le Brésil
entre 1894 et 1930, un seul (Rodrigues Alves) a eu un
mineiro (Afonso Pena)
pour successeur, et ce, de plus, contre son gré.
En revanche, les chapitres concernant la période qui va de 1946
à nos jours sont désormais une lecture obligatoire, et pas seulement pour le
public francophone.
Remarquablement informées et écrites, enrichies par des
documents inédits en français, ces pages s’attachent à montrer les spécificités
politiques et sociales du Brésil, généralement évacuées par quelques formules
passe-partout comme « populisme » ou « sous-déve-loppement ». Les questions
d’actualité comme les évolutions du christianisme brésilien, la violence ou le
problème agraire sont abordées dans la durée et gagnent ainsi en
intelligibilité.
Ce livre vient à point nommé pour encourager les vocations
savantes et satisfaire la curiosité des non-spécialistes. Il participe à
l’effort entrepris pour débarrasser le Brésil d’un exotisme réducteur et
secouer l’ethnocentrisme vigoureux qui caractérise le champ historique
français. Il conforte le fait que les aires culturelles extérieures à l’Europe
ne devraient plus être conçues en terme de « périphérie », mais constituent en
elles-mêmes un support fructueux à la réflexion sur le monde contemporain. On
regrette alors d’autant plus que la précipitation commémorative ait empêché de
corriger les innombrables coquilles – particulièrement sur les noms propres –
qui déparent cet ouvrage de référence.
Armelle ENDERS
ARMELLE ENDERS, Histoire de Rio de
Janeiro, Paris, Fayard, 2000,408 p., 150 F.
Armelle Enders présente dans cet ouvrage cinq cents ans
d’histoire, à travers une revue d’événements mettant en scène la ville de Rio
de Janeiro. La présentation suit les grandes étapes qui structurent l’histoire
de la « ville merveilleuse » et mêle astucieusement les événements de dimension
nationale – ceux qui font l’histoire officielle du Brésil – et ceux à caractère
plus local qui permettent au lecteur de rentrer dans l’intimité de la ville et
de sa population. Mais que celui-ci ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas de
faire à travers Rio une histoire du Brésil et encore moins de généraliser à
l’ensemble du pays la lecture que l’on peut faire à partir de la ville, des
événements qui font l’histoire du pays. Comme l’affirme l’auteure, « Rio
présente une trajectoire singulière qui se distingue notamment de São Paulo.
»
L’ouvrage démarre sur la Découverte. Rio n’existe pas encore et
l’auteure dresse un tableau des premières années : la Terre des Tupinambas, le
commerce du « bois rouge », les contestations françaises. Puis, en 1565, est
fondé São Sebastian de Rio de Janeiro. Une succession de clichés permet
d’appréhender progressivement sa formation économique, l’entrelacement des
différentes populations qui la composent, les relations difficiles avec la
métropole portugaise et l’impact des convulsions européennes qui ramènent les
Français à l’entrée de la baie en 1710. Puis arrivent les événements fondateurs
de la nation brésilienne dont Rio se fait à la fois l’acteur et le témoin : le
Martyre de Tiradentes, le transfert de la Cour en 1808 qui transforme la
capitale coloniale en siège du gouvernement portugais en exil, l’Indépendance,
certes proclamée à São Paulo, mais qui érige Rio en capitale du nouvel Empire.
De belles pages décrivent la vie au quotidien entre l’Indépendance ( 1822) et
la proclamation de la République ( 1889). Le XXe siècle
nous projette dans un monde plus familier : la conquête sur le milieu naturel,
l’éradication des grandes maladies, la naissance du football et de la samba,
l’affirmation du carnaval… tous les éléments d’un « modèle civilisateur ». Ce
modèle s’affirme encore dans les convulsions des années 1930 et l’après-guerre
qui superposent à nouveau des événements à caractère national (le
golpe de 1930, l’Estado Novo, le suicide de Vargas… ) et des
clichés plus spécifiquement cariocas :
la modernisation de la ville, la création des grandes avenues qui recouvrent
peu à peu les traces de son passé, l’arrivée du Christ de Corcovado, la
construction du Maracanã, mais aussi le « miracle », l’édification de Brasilia,
rivale de Rio, qui lui enlèvera son statut de capitale en 1960, la
Garota de Ipanema. Et bien sûr les «
années de plomb », le renversement de « Jango », la dictature militaire, mais
aussi la résistance d’une population derrière son leader – Leonel Brizola –
jusqu’au retour de la démocratie en 1985.
Tout au long de l’ouvrage, le lecteur est ainsi invité à suivre
un parcours initiatique dans différentes dimensions qui résument toute la
richesse de l’ouvrage.
L’histoire ne se résume pas à une chronique d’événements. Elle
est autant une succession de faits qu’une évocation d’images architecturales,
de manifestations culturelles, des fièvres sportives du Maracanã à la détresse
des favelas en passant par
l’incontournable carnaval. Le lecteur suivra avec intérêt l’origine et
l’histoire des éléments du décor carioca que rencontre forcément tout visiteur
fraîchement débarqué à Galeão : la capoeira, aujourd’hui « art martial pacifié »
mais manifestation d’une violence plus ou moins organisée au
XIXe siècle; la feijoada, cassoulet aux haricots noirs inventé
par les esclaves, promu au rang de plat national et dans lequel on peut lire
les éléments du métissage brésilien; le jogo de
bicho, loto populaire destiné à l’origine à financer un zoo mais qui
par la suite va servir de prétexte aux affaires les plus douteuses; les
favelas, produits d’une
industrialisation trop rapide et mal maîtrisée;
la bossa nova,
révolution musicale des années 1960, née de la rencontre du pianiste Tom Jobim
et du poète et diplomate Vinicius de Moraes; sans oublier le
samba carioca, véritable synthèse, «
inséparable du tâtonnement des artistes, de l’entrecroisement de milieux
culturels et sociaux distincts, du développement de nouveaux moyens de
communication, des transformations sociales et politiques de la capitale du
Brésil ».
Mais le voyage n’est pas qu’évocations historiques ou
anecdotes. Le parcours initiatique se veut aussi ancré dans le présent, à la
recherche, à travers le Rio d’aujourd’hui, des traces de son passé. En quelques
lignes, l’auteure fait ainsi passer le lecteur de la société coloniale à la
société moderne. L’architecture urbaine sert de guide et l’on perçoit, dans la
frénésie de la société industrielle et des conceptions urbanistiques
avant-gardistes, tout ce que l’histoire doit céder à un présent en perpétuelle
évolution : ouvertures de rues, disparitions de places, percement de tunnels,
espaces rebaptisés… des vies de quartiers bouleversées. L’histoire des plus
belles réalisations – le Christ de Corcovado – flirte avec les destins les plus
tragiques, comme celui des favelas ou
de ces plages, mondialement connues, mais aujourd’hui souillées par les
immondices d’une urbanisation anarchique.
Entre la petite « forteresse sur l’Atlantique sud » du temps de
la colonisation et la capitale moderne, témoin des grands événements qui ont
marqué le pays, Rio a « toujours été un centre rayonnant, une ville décisive
pour la politique, la culture, les habitudes ». L’ouvrage se termine sur un
constat de crise : crise pour le pays, mais crise à laquelle la « ville
merveilleuse » n’échappe pas. Entre le rôle difficile d’ancienne capitale et
les problèmes liés à une urbanisation mal maîtrisée, Rio cherche à maintenir ce
statut de « vitrine et de laboratoire » que lui confère fort judicieusement
l’auteure. Témoins, le Sommet de la Terre de 1992 et le premier Sommet entre
l’Union européenne et les pays d’Amérique latine et des Caraïbes en 1999, deux
événements de portée planétaire qui viennent confirmer le rayonnement de la
ville.
Sous une plume alerte, on a ici une belle synthèse qui se veut
en fin de compte une ouverture, une « invitation au voyage », tant à l’adresse
de celui qui ne connaît pas du tout la ville, qu’à celui qui va retrouver au
fil du récit les images de ses propres pas. En appui à la lecture, il convient
de souligner un choix judicieux d’illustrations de tableaux, de photos et de
cartes, une chronologie détaillée et deux précieux index des noms de personnes
et de lieux.
Jacky BUFFET
LUCIEN JAUME, La liberté et la loi.
Les origines philosophiques du libéralisme, Paris, Fayard, 2000,390
p., 140 F.
Sujet d’actualité, plus encore qu’on ne le croit, puisqu’il
participe de la crise de l’universel, où, au nom de la liberté et des droits
individuels, est revendiqué de plus en plus fort le droit à la particularité,
le libéralisme politique a une longue histoire. Cette histoire, Lucien Jaume
l’avait contée dansL’individu effacé ou le
paradoxe du libéralisme français (Fayard, 1997). L’auteur y peignait
la pensée politique de la France du XIXe siècle et
distinguait trois courants spécifiques : le libéralisme de l’individu, le
libéralisme notabiliaire et le libéralisme catholique. C’est le second qui
prévalut sous la monarchie de Juillet : un libéralisme autoritaire, qui
laissait primer l’ordre et l’autorité sur les exigences libertaires. C’était
donc un courant paradoxal, loin des rêves de liberté de Mme de Staël ou de
Benjamin Constant. Aujourd’hui, Lucien Jaume remonte plus loin encore, en quête
des origines philosophiques du libéralisme. Démarche pour le moins utile à
l’historien des idées, de la culture ou de la politique. Comment et où est né
le libéralisme ? Quelles en sont les implications et pourquoi se combine-t-il
paradoxalement avec ce qui paraît (du moins aux yeux de certains, tels les
théoriciens de la liberté négative) en détruire le principe même : la loi
?
La pensée libérale est tout d’abord une pensée sur la liberté.
Selon les auteurs, elle se déploie selon trois modalités, tantôt
complémentaires, tantôt exclusives; elle vise à « soustraire la société à la
domination du souverain »; à « concilier l’universalité de la loi avec la
réalité et la légitimité de la particularité»; à « conférer la garde des droits
à un tiers pouvoir qui est le juge » (p. 9). Le libéralisme politique implique
des divergences, où se décèlent « une idée de la raison, une idée du droit, une
idée de l’homme et de sa liberté » (p. 10). L’ouvrage s’interroge ainsi sur les
enjeux philosophiques du libéralisme et sur ce qui affecte l’unité de cette
pensée.
L’aspiration à un « gouvernement des hommes dans la liberté »
ne date pas d’hier.
Aristote l’évoque dans sa Politique, à propos des formes de gouvernement
et, déjà, il le fonde sur les lois. Mais, c’est surtout depuis la Renaissance –
ou, mieux encore depuis la Réforme – que naît l’exigence du gouvernement de la
liberté pour la protection d’un sujet moral et politique, habilité à juger les
actes du pouvoir qu’il a institué.
L’auteur entend ici se concentrer sur une configuration précise
: celle de l’absolutisme politique, contre lequel se façonnera peu à peu la
philosophie libérale. Car tout commence par la critique : critique de la
souveraineté, incarnée en France par l’absolutisme de Louis XIV, lui-même
légitimé par Bossuet. L’analyse s’amorce donc sur ce qui va permettre à la
pensée libérale de s’élaborer. Contre Bossuet et Louis XIV se dressent en effet
des penseurs, tels que Fénelon ou Bayle et Jurieu. Fénelon propose une révision
critique de la souveraineté et défend déjà le règne de la loi contre
l’arbitraire des hommes – et du Roi – obnubilés par l’illusion de la
puissance.
Il fait sienne une maxime actualisée durant la Révolution
anglaise, selon laquelle le Roi est pour le peuple, et non le peuple pour le
Roi. Plus féroces seront les attaques huguenotes, qui prônent le jugement
individuel, l’autonomie de la conscience, le libre examen, le droit de
résistance. Au moment où, de Hollande, Jurieu actualise contre Bossuet l’idée
de contrat, Locke, lui aussi exilé, poursuit sur une voie similaire et rédige
ses deux célèbres traités politiques. Avec lui naît réellement le libéralisme
moral et politique. Mais c’est encore une philosophie fondée sur la loi
naturelle – de Dieu. Par où il affine une réflexion ébauchée par les Niveleurs
de 1640-1649, pourrait-on ajouter. Entre Locke (règne de la nature) et Kant
(règne de la raison), se trouvent Montesquieu et la question incontournable de
la constitution et des lois;
lois qui devraient être établies par des pouvoirs pluriels et
combinés et prendre en compte les intérêts divers de la société. Ces lois sont
elles-mêmes fondées sur la loi naturelle.
Car, à refuser la souveraineté absolue, encore faut-il trouver
un principe normatif, apte à assurer l’émancipation durable de la société et de
l’individu : ce sera donc celui de la loi, rempart contre l’anarchie et
l’arbitraire, sans lequel la liberté ne saurait longtemps subsister. La loi
devient la condition même de la liberté.
Mais comment faire en sorte que l’obligation qu’implique la loi
ne soit pas ressentie comme contrainte ? Les philosophes proposent des
solutions, fondées sur la primauté de la loi naturelle (Locke), d’où découlent
les droits individuels – liberté, vie, propriété, égalité – ou sur
l’universalité de la raison (Kant). La loi positive, qui en est issue sera en
principe universelle, valable pour tous les hommes, puisqu’elle émane de Dieu
ou de la raison. Rares sont ceux comme Hume pour contester l’omnipotence de la
raison et lui opposer les passions ou les intérêts particuliers.
Renversement qui ne détruit pas la liberté mais l’oriente dans
un sens utilitariste, analogue à la dynamique économique : « le vrai sujet de
la liberté est [… ] le corps social conçu comme jeu d’interactions permanentes,
qui se régule indépendamment de l’État par une logique à la fois naturelle et
artificielle [… ]» (p. 209). Par où Hume pose les fondements du libéralisme
économique – à ne pas confondre avec le libéralisme politique.
Inspirée à la fois par Montesquieu et par Rousseau, l’Assemblée
Constituante opte en 1789 pour la prééminence de la loi, légitimée par la
volonté générale, qui paraît assurer la liberté bien mieux que ne sauraient le
faire les droits naturels. En d’autres termes, le légicentrisme dont on taxe
l’entreprise révolutionnaire française, résiderait dans le fait que la liberté
naturelle s’envisage désormais du point de vue de la loi – et non vice-versa.
C’est la loi qui fixe le contenu et la limite des droits.
Du coup, l’instance même de production de ces droits est ce qui
en assure la garantie, ce qui peut avoir de graves inconvénients. Contrairement
à l’Amérique, la Révolution refuse toute instance qui jugerait de la conformité
de la loi par rapport aux droits. Contrairement encore à l’Amérique, défiante à
l’égard du pouvoir et attachée malgré tout à la Common Law anglaise dont elle
hérite, la France affiche une (trop) grande confiance dans le bien-fondé de la
loi, « expression de la volonté générale » – qui ne saurait errer. Or, la
volonté générale erra, et avec elle, la loi.
Depuis, bien des choses ont changé. La loi est reconnue pour
imparfaite et parfois néfaste à la liberté individuelle. Désormais, les
citoyens peuvent au nom de leurs droits contester la loi. Et c’est là que
réside la crise de l’universel : dans la crise de la loi, qui s’avère ne pas
être si universelle, puisque contestée au nom des droits de l’homme. Force est
alors de faire appel à la figure du juge, seul habilité à dire le droit. On
comprend les dangers de cette dérive et l’aporie à laquelle se condamne toute
législation. De même, la haute responsabilité conférée au juge ne va pas sans
problème, car si le juge dit le droit, ne revient-on pas du même coup au «
gouvernement des hommes »? La loi saura-t-elle jamais être à l’image de la
société contemporaine, plurielle et fragmentée ?
La liberté et les particularismes l’emportent donc au point de
complexifier fortement la tâche de l’État de droit et de le fragiliser. Et
Lucien Jaume de conclure sur le risque de désagrégation de l’État, tandis que,
d’autre part, il incite politiques et citoyens à exercer leurs responsabilités
morales vis-à-vis de l’humanité. Bien des questions actuelles sont posées sur
un sujet vieux comme le monde : le problème de la légitimité de la loi et ses
rapports étroits avec la liberté, depuis Aristote jusqu’à Dworkin et Rawls –
qui invite à se demander s’il est vraiment avantageux pour l’homme de répudier
son universalité au profit de son individualité.
AnnieJOURDAN
MONIQUE COTTRET, Jansénismes et
Lumières. Pour un autre XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1998,419
p., 160 F.
Ce livre prend à bras le corps les débats, les échanges et le
bouillonnement des idées caractéristiques du XVIIIe
siècle. La tentative est ambitieuse, mais l’auteure réussit parfaitement à
tenir le lecteur en haleine, de bout en bout, sans l’égarer le long d’un
parcours pourtant semé d’embûches. La problématique posée consiste à explorer
les linéaments de l’évolution des idées et des croyances, de la fin du règne de
Louis XIV jusqu’à la Révolution française. Pour ce faire, l’auteure privilégie
deux groupes qu’elle considère comme déterminants dans l’évolution des idées :
le cercle des Lumières et celui des amis de Port-Royal, disons plus simplement
celui des jansénistes. Les résultats obtenus par Monique Cottret viennent de sa
parfaite maîtrise des principales publications du panthéon des Lumières, et
d’une exploration minutieuse et fructueuse des sources jansénistes manuscrites
et imprimées déposées à la Bibliothèque de la Société de Port-Royal, au
ministère des Affaires Étrangères, à la Bibliothèque d’Histoire du
Protestantisme, à l’Arsenal, et à la Bibliothèque Historique de la Ville de
Paris. Dans l’introduction, elle offre à son lecteur une historiographie des
Lumières, qui souligne la définition d’Habermas les identifiant à un espace
public, indépendant de la religion et de la puissance royale, où « la lumière
se crée, s’invente, se fabrique, se diffuse, se répand ». Elle propose ensuite
une relecture du jansénisme, présenté comme un courant fabriqué à l’issue du
jeu complexe mené entre la monarchie française et Rome, devenant ensuite
multiple et intimement mêlé à toutes les grandes causes socio-politiques qui
agitent la France du XVIIIe siècle. Elle souligne
l’enchevêtrement de ces deux concepts, qui crée une situation à part, pleine de
surprises, ce qui justifie de rechercher « les grandes lignes d’un dialogue
trop longtemps occulté » entre jansénismes et Lumières (p. 16).
À première vue, ces deux forces vives du débat d’idées du
XVIIIe siècle sont antinomiques : les philosophes n’aimant
pas les jansénistes, qui le leur rendent bien. Et, de fait, cette opposition
commence très tôt; c’est Voltaire qui, dans les Lettres anglaises, engage la polémique contre
Pascal et la vision janséniste du monde. Le danger n’est pas immédiatement
identifié par les jansénistes, mais le sera seulement au cours de la seconde
moitié du siècle; c’est alors qu’ils s’emploient à lui répondre vertement dans
les Nouvelles ecclésiastiques. Les
relations avec Montesquieu sont aussi complexes.
L’auteur de l’Esprit des
lois ménage les jansénistes et refuse de participer à leur
persécution. En revanche, ceux-ci entrent en guerre de façon durable contre lui
dans les Nouvelles ecclésiastiques. De
leur côté, Diderot et Rousseau ont été marqués par le courant janséniste : le
premier par la dialectique janséniste, même s’il s’en éloigne rapidement, et le
second par la hantise du salut des milieux proches de Madame de Warens. Mais
les prises de position dans l’Émile
achèvent de lever toute équivoque et soulèvent la campagne janséniste contre sa
conception de l’éducation. Mais force est de constater que l’affrontement entre
les deux courants n’est pas permanent, passant même par des alliances
ponctuelles et fortuites. Bref, « la dénonciation du jansénisme n’est pas
constante; elle oscille entre des périodes de forte intensité et des moments
d’indifférence, voire de relative sympathie » (p. 111). Jansénistes et
philosophes ne demeurent pas toujours dans l’anathème qui ne « rend pas compte
de relations complexes, agitées, mouvementées » (p. 115). Et, à trois reprises
au moins, les deux camps se rencontrent à l’occasion de grands débats du temps.
Déjà, une première fois, au début des années 1760, à l’occasion de la lutte
contre les jésuites, les jansénistes réalisent alors un ouvrage important
intitulé Histoire générale de la naissance et des
progrès de la compagnie de Jésus et analyse de ses constitutions et
privilèges. Les philosophes apportent alors des touches spécifiques
à ce florilège : Diderot, dans l’Encyclopédie, et Voltaire, dans
Candide, qui contribuent ainsi à la
chute d’un ennemi devenu commun. En 1771, « le coup de Maupeou » constitue une
seconde occasion d’alliance. En revenant sur la Paulette et le principe de la
vénalité des charges, il suscite une intense activité polémique chez les
avocats jansénisants (tout spécialement chez Adrien Le Paige) qui ainsi fondent
et nourrissent la critique. Une fois encore, ils travaillent dans la même
direction que les Lumières. Enfin le thème de la tolérance civile fournit une
troisième occasion. Il est vrai que, depuis les appels, les jansénistes ont une
longue expérience de l’intolérance religieuse à leurs dépens. Et ainsi «
appelants et protestants partagent une commune culture d’opposition à
l’absolutisme » les conduisant à « une rencontre inévitable » (p. 184). De
fait, vers 1780, les jansénistes rejoignent les Lumières dans le combat pour la
tolérance des protestants.
Bref, contre toute attente, des alliances ponctuelles se sont «
tissées au point de pouvoir constater une forme d’imprégnation des modes de
pensées des Lumières par l’ensemble de la société, les jansénistes y compris »
(p. 214). Monique Cottret souligne à quel point l’histoire des idées ne peut se
faire comme une juxtaposition de mondes et de systèmes clos, redéfinis
a posteriori. D’ailleurs, pour preuve,
elle présente plusieurs modes de savoir-faire employés par les jansénistes,
prouvant les phénomènes de « capillarité » existant entre les systèmes de
pensée au XVIIIe siècle. Ainsi philosophes et jansénistes
s’intéressent au passé de façon similaire : non par amour de l’érudition mais
de façon globalisante. Les premiers aiment à penser l’histoire, pour étudier
comment l’homme, guidé par la raison, finit par triompher de ses errances
cycliques. Les seconds la mobilisent pour nourrir leur opposition contre
l’Église et l’État. Autre similitude avec les philosophes, les jansénistes
agissent dans la société du second XVIIIe siècle comme de
véritables médiateurs culturels par un travail spécifique s’opérant dans le
cadre des paroisses jansénistes. Ils « constituent une minorité active et dans
les paroisses qu’ils dominent, dans les écoles qu’ils tiennent, le peuple
chrétien apprend à critiquer et parfois même à résister » (p. 244). Bref, dans
ces cadres religieux, les jansénistes fabriquent des modèles de « christianisme
communautaire, populaire, volontiers contestataire (… ) passant du militantisme
chrétien au militantisme tout court » (p. 270), prenant même le risque d’un
journal d’opinion avec les Nouvelles
ecclésiastiques. Ainsi les jansénistes participent au combat des
Lumières, dans la mesure où ils utilisent des formes traditionnelles
d’expression de la France d’Ancien Régime progressivement réemployées avec un
nouveau contenu, selon des formes modernes d’appel à l’opinion.
Au total, le XVIIIe siècle français est
innervé par les Lumières – et ceci avait déjà été longuement démontré. Mais la
richesse de l’apport de Monique Cottret consiste à prouver que les ferments qui
travaillent la société française d’Ancien Régime ne viennent pas que des seuls
philosophes. De fait, les « jansénistes sont un peu les oubliés de notre
histoire », en dépit des travaux d’Edmond Préclin et de René Taveneaux.
Pourtant ils ont joué un rôle de fond, rejoignant, souvent sous une autre
forme, le travail effectué par les Lumièr