2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Compter et raconter : pratiques de l’écrit
ordinaire
Les carnets de bord d’un grand serviteur du roi : les agendas de
Vauban
Michèle Virol
Michèle Virol IUFM Paris 56,
boulevard des Batignolles, 75017 Paris
Michèle VIROL Les agendas de Vauban La tentative de regroupement
de manus~crits du maréchal de Vauban intitulés agendas dévoile que, sous une
apparente diversité, ils peuvent être considérés comme les témoins du travail
qu’exige la charge de Commissaire des fortifications sous Louis XIV. Sous forme
de brouillons ou de minutes, ils attestent des tâches écrites exigées par le
monarque et ses secrétaires d’État à des fins d’informations rapides et
détaillées dans le cadre des prépa~rations d’audiences royales, de comptes
rendus de missions, de projets et devis pour les travaux des places fortes.
Mais l’agenda, document administratif côtoie l’agenda per~sonnel, feuillets où
sont consignés idées, démarches à entreprendre, recettes, calculs sans
référence à un calendrier. La présence de ces deux formes d’agendas témoigne de
la coexistence de deux usages dont l’un est appelé à disparaître.
The attempt to bring together manus~cripts by Marechal de Vauban
entitulated Agendas reveals that under an apparent diver~sity,they can be
considered as evidence of the work required by the task of “Commissaire général
des fortifications” under Louis the XIVth. Either in the form of rough copies
or minutes they attest to the demand for written documents by the Monarch or
his state secre~taries to get fast and detailed information to prepare royal
audiences, reports on missions, plans, and estimates for works in fortified
towns. But the Agenda, an official document coexisted with the personal agenda
consisting of sheets on which ideas, next moves, receipts and calculations were
recorded without any reference to the calendar.These two kinds of agenda
testify to the co-existence of the two uses, one of which was doomed to
vanish.
La mise en place des services de la monarchie française de
l’Ancien Régime est un domaine que la recherche récente a contribué à mieux
éclairer par des études sur les multiples institutions centrales et
provinciales, sur la hiérarchie des agents royaux, essentiellement commis et
officiers et sur la complexité de leurs relations dans le cadre du
développement de l’État
[1]. Nos connaissances sur cette question ont été
enrichies par l’analyse des documents administratifs conservés dans les
archives ou les monographies variées qui retracent les carrières, fortunes et
clientèles des grands serviteurs du roi. Il reste plus difficile d’appréhender
le lien qui unit les premiers au second. L’acte administratif suppose une prise
de décision, un travail de rédaction mais aussi une implication de l’agent du
roi responsable du service. Ce dernier aspect englobe des tâches et actions
diverses qui échappent souvent aux sources aujourd’hui disponibles. Certaines
archives permettent cependant d’avoir accès à la dimension privée d’un acte
administratif par des correspondances, notes ou mémoires, qui donnent des
indications sur sa gestation, sa transformation ou sa réception
[2].
Ainsi l’examen des archives privées de Sébastien le Prestre (
1633-1707), marquis de Vauban et maréchal de France ( 1703) contenues dans le
fonds Rosanbo dévoile, à côté de nombreux écrits militaires, économiques,
généraux ou privés et d’une riche correspondance, des feuillets manuscrits
dispersés qui portent le titre ou la mention d’« agenda »
[3]. La singularité de cette dénomination et
sa consonance contemporaine suscitent une curiosité qui conduit à rechercher et
analyser ces manuscrits afin de les replacer dans une histoire des textes et
des modes d’écriture et de formalisation de la pensée au
XVII
e siècle.
L’énorme travail effectué par Vauban, infatigable serviteur du
roi à la fonction de Commissaire général des fortifications à partir de janvier
1678 peut être mesuré à l’aune du volume de ses archives mais aussi des
rapports et mémoires envoyés aux Secrétaires d’État à la guerre, à la marine et
aux Contrôleurs Généraux
[4]. Les brouillons, notes et mémoires constituent des
étapes du travail « administratif » qui ont fait l’objet d’une recherche
précédente
[5]. Mais le
terme d’agenda, porteur d’une promesse d’accès à l’intime de la pensée ou du
moins à une organisation personnelle, appelait une analyse particulière. La
voie ouverte par l’ouvrage pionnier de Jean-Claude Perrot,
Une histoire intellectuelle de l’économie
politique, XVIIe-XVIIIe
siècle, invite à transposer à d’autres domaines la démarche
préconisée et à rechercher et interroger les traces qui permettraient
d’appréhender la genèse et le déroulement, de nouvelles formes de travail dans
le cadre naissant de l’administration
[6].
Le terme d’agenda, inscrit en haut de feuillets manuscrits de
la fin du XVIIe siècle, incite à une réflexion sur l’usage
actuel du terme et à une mise à distance critique sur son usage par Vauban et
ses contemporains. Le recours aux dictionnaires est un premier garde-fou contre
l’anachronisme. La récente édition ( 1994) du Dictionnaire de l’Académie française mentionne
que le terme s’applique, aujourd’hui, non seulement au « Registre, carnet
comportant un calendrier et dans lequel on inscrit chaque jour ce que l’on se
propose de faire », mais aussi au programme que l’on se fixe pour l’avenir
(acception plus anglo-saxonne) et qu’au XVIIe siècle, il
avait le « sens actuel ». Or, une première approche des agendas de Vauban
permet de souligner que si ce sont des feuillets d’écriture (cousus ou
non)
le plus souvent datés, ce ne sont jamais des carnets comportant
des calendriers.
Les dictionnaires du XVII
e siècle,
notamment le
Thrésor de la langue
française de Jean Nicot ( 1606) ne proposent pas d’entrée à agenda
avant celui de Pierre Richelet ( 1680), le premier à mentionner le terme en
précisant « un usage dans le stile simple : Tablettes ou l’on écrit les choses
dont on veut se souvenir [mettre sur son agenda] »
[7]. Cette définition tendrait à convaincre
de l’usage courant d’une pratique individuelle d’inscription de notes sur un
support (peut-être) particulier. Il faut toutefois remarquer que le terme de
tablettes est préféré à celui d’agenda pour désigner l’objet sur lequel on note
« le nom d’une connaissance, le titre d’un livre ou de quelque chose à faire »
et qui peut aussi être utilisé comme brouillon « sur lequel on peut ébaucher
des réflexions avant de les rédiger au propre »
[8].
Dix ans plus tard, le Dictionnaire universel de Furetière ( 1690)
donne la définition suivante de l’agenda :
« Tablette, ou mémoire où on écrit ce qu’on a à faire durant
le jour, pour s’en souvenir en allant par la ville. Un almanach d’agenda. Cet
homme a tant d’affaires, qu’il auroit besoin d’un agenda in-folio. Ce mot est
pur Latin, & signifiait autrefois dans l’Église, l’office du jour, ou de la
feste, & le nombre des Messes & des mortuaires qu’on avait à dire. On a
appellé aussi Agenda, les livres des Baptêmes, & ceux qui se lisaient dans
le Chapitre. On l’a dit ensuite des affaires du Royaume, & enfin de celles
des particuliers. Du Cange » [9].
Antoine de Furetière confirme ainsi l’usage privé de l’agenda
sans faire référence toutefois à un calendrier. Il indique de plus que cette
appropriation par les particuliers est le produit d’une évolution, d’un
glissement du document religieux vers le document public puis privé
[10].
Le Dictionnaire de l’Académie
française, édition de 1718, ne retient que l’usage privé sans aucune
référence à des écrits administratifs : « Agenda est pris du latin. Il signifie
ce qui doit être fait. Mémoire de choses qu’on a à faire. Il fait tous les
matins un agenda des choses qu’il se propose de faire le reste du
jour.
Il se dit aussi d’un petit livret destiné pour y escrire les
choses qu’on a à faire.
Acheter un agenda… »
L’intérêt de cette définition est d’introduire l’objet
matériel, le livretagenda qui commence peut-être à prendre une forme spécifique
puisqu’on peut l’acheter en 1718, ce que ne mentionnait pas précisément le
Dictionnaire de Furetière quelque
trente ans auparavant. Il renvoie à l’usage de brouillon que remplissent les
tablettes, petit cahier au format de poche composé de feuillets en ivoire, en
parchemin ou en papier traité de façon appropriée, sur lequel on écrivait, au
moyen d’un stylet ou d’un crayon, des inscriptions qu’on pouvait effacer
plusieurs fois. L’usage du terme « agenda » pour désigner l’écrit privé dans
lequel on peut prendre des notes et des rendez-vous ou encore faire la liste de
ce que l’on à faire, se substitue parfois à celui d’« almanach » au début du
XVIII
e siècle. Toutefois Francesco Maiello fait remarquer
que si Mme de Sévigné fait un usage moderne de son calendrier en se référant à
des actions futures lorsqu’elle écrit dans une lettre du
1
er mars 1684 au président de
Moulceau : Il me semble que je vois dans mon almanach que j’irai en Bretagne »,
les agendas pourvus de calendrier étaient encore considérés au
XVIII
e siècle comme des objets peu courants, puisqu’en
1780, l’un deux est accompagné d’un mode d’emploi, avec de nombreux exemples
explicatifs
[11].
Les agendas de Vauban ont été rédigés dans une période (la fin
du XVIIe siècle et le début du XVIIIe
siècle) qui apparaît, à la lecture des définitions des dictionnaires, comme
moment où s’opère le glissement de son usage à des fins publiques (les affaires
du royaume) à celui plus personnel de recueil d’idées et de notes. Afin
d’éclairer l’emploi de ce terme d’agenda il faut s’arrêter sur la présentation,
les contenus et les emplois réservés à ces manuscrits par Vauban. La richesse
des renseignements livrés par leur étude permettra d’éclairer quelques
principes de la circulation de l’information à l’intérieur d’un service
administratif et plus généralement le cheminement de la pensée d’un grand
serviteur de l’État.
DES ÉCRITS DIVERS NOMMÉS
AGENDAS
Dans l’ensemble conséquent des archives concernant Vauban,
aucun classement ne permet de retrouver sous une rubrique particulière les
manuscrits intitulés « agendas ». Quarante documents portent ce titre et sont
répartis dans deux fonds d’archives, le fonds Rosanbo pour trente-quatre
d’entre eux datés de 1686 à 1706
[12], et les cartons du Dépôt des fortifications des
Archives de l’Armée de Terre au château de Vincennes pour six autres. Ils sont
parfois classés avec la correspondance, parfois associés à des pièces diverses,
ce qui permet d’affirmer que les responsables du classement des archives ne les
ont pas distingués a priori comme un genre d’écrit spécifique.
De leur diversité, il est toutefois possible d’extraire une
typologie sommaire liée à leurs usages. L’agenda semble rédigé dans cinq
circonstances :
audience au roi, compte rendu de mission, préparation d’un
mémoire, prise de notes vraisemblablement au cours de voyages et estimation de
travaux à effectuer dans une place-forte.
Typologie sommaire des
agendas
Les vingt agendas pour des audiences royales portent des
titres très proches :
Agenda « pour préparer les audiences au roi » ou « pour
parler au roi » ou « pour parler à son Maître ». La date de l’audience est
parfois donnée. En effet sur vingt documents recensés, treize peuvent être
datés avec plus ou moins de précision :
- un de septembre 1691 ( 3 folios)
[13]
- un du 7 janvier 1692 ( 7 folios) et son brouillon avec
variantes
[14]
- un du 21 avril 1693 ( 5 folios) sous trois formes dont
une est datée du 24 avril 1693
[15]
- un de 1695 sans autre précision ( 5 folios)
[16]
- trois de 1696 : 24 mars (en troi s versions de 7 folios
chacune), 24 juillet ( 11 folios) et décembre (son brouillon est daté du 7
décembre à Versailles : 11 folios)
[17]
- deux de 1697 : 20 janvier ( 3 folios) (une autre version
moins bien écrite mais avec des compléments est aussi datée de janvier 1697) et
10 décembre ( 3 folios)
[18]
- deux de 1698 : 13 février ( 2 folios)
[19] et 2 août ( 1
folio)
[20]
- deux de 1702 : 4 mars ( 6 folios)
[21] et 11 mars ( 3 folios)
[22].
Dans une autre catégorie peuvent être classés cinq agendas
qui portent le titre « pour rendre compte au roi des missions d’inspection ».
Le plus ancien est de mars 1686 et concerne les observations relatives au canal
des Deux-mers
[23]. Les
agendas des voyages d’inspection des places-fortes (voyage en Dauphiné d’avril
1693
[24] et voyage de
1698 de Langres à Neufbrisach, de Sélestat à Condé en passant par Strasbourg,
Verdun et Maubeuge
[25]) sont les plus longs parce qu’ils détaillent des
sites présentant un intérêt pour la défense et les arguments en faveur de
nouveaux travaux. Une autre forme de mission peut aussi faire l’objet d’un
agenda : la préparation de campagnes militaires, comme la campagne de Brest de
1695
[26].
Il est possible et même vraisemblable que d’autres agendas
existent ou aient existé sur des sujets proches puisque Vauban a effectué,
presque chaque année, des tournées d’inspection de plusieurs mois, au cours ou
au terme desquelles il adressait un rapport au roi. Dans un premier temps, il
rassemblait des notes qu’il corrigeait dans un agenda qui servait ensuite de
canevas pour la rédaction de ces documents administratifs que sont les «
Mémoires pour rendre compte au roi ». Ces textes longs et détaillés, conservés
pour la plupart au Service Historique de l’Armée de Terre ont demandé une
rédaction soigneuse et donc différée. On peut ainsi penser que l’agenda est
l’étape intermédiaire qui permet à Vauban d’informer rapidement le roi sur
l’essentiel.
Sept agendas se présentent sous la forme de notes et
remarques rassemblées en vue de la rédaction de mémoires qui doivent composer
une partie du recueil des
Oisivetés, à
la rédaction duquel Vauban s’est attaché à partir de 1700
[27]. Sur les sept agendas, quatre ont des
sujets militaires :
Agenda pour servir à
l’instruction générale de l’attaque des places,
[28] Agenda de ce qu’il faudrait observer
pour faire d’excellentes trouppes,
[29]Agenda pour travailler a la correction de la milice
de ce temps, et aux moyens de la rendre meilleure et beaucoup plus excellente
qu’elle n’est,
[30] enfin l’agenda
Estat présent de la France
[31] et trois vont servir à
l’élaboration de la
Dîme royale
[32] : Agenda pour faire
l’instruction du dénombrement des peuples et description du pays,
[33] Agenda pour la correction
des revenus du Roy
[34] et
Agenda
des conséquences de la dîme royale
[35].
Signalons aussi un texte de 1706 sur l’attaque des places qui
ne porte pas le titre d’agenda mais qui présente exactement les mêmes
caractéristiques d’un mémento des différents éléments à ne pas oublier pour la
rédaction du
Traité de l’attaque des
places, ouvrage destiné et dédié à Monseigneur le Duc de Bourgogne
cette même année 1706
[36].
Enfin seulement deux agendas, aide-mémoire ou recueil de
pensées diverses, plus proches des définitions de l’agenda, ont été retrouvés.
Ils se présentent sous deux formes : soit un simple aide-mémoire d’une page
in-folio
[37], soit un
cahier cousu de cinquante folios, offrant des notes qui s’étalent sur trois
années ( 1699, 1700 et 1701), sans toutefois suivre une organisation
scrupuleuse et chronologiquement référencée.
[38] Ces deux agendas reflètent la pratique quotidienne
de Vauban : dictéeà un secrétaire, puis relecture et corrections
autographes.
De plus, on peut trouver, dans les archives du Service
Historique de l’Armée de Terre (SHAT) à Vincennes, six agendas dispersés dans
les cartons du Dépôt des fortifications qui sont les écrits techniques du
Commissaire général des fortifications dans l’exercice de ses fonctions :
Agenda des ouvrages à faire aux ville et château
de Guillestre ( 1696),
Agenda d’objets
à entretenir Mr. Le Peletier sur Dunkerque ( 1696),
Agenda de Caen ( 1699),
Agenda sur les fortifications de
Fort-Louis ( 15 octobre 1703),
Agenda
des ouvrages qu’on peut faire pour ne pas exécuter tout à fait le projet
ci-dessus(le projet est le « mémoire pour Montreuil », non
daté)
[39] et
Agenda des ouvrages de Belfort commencés et non
achevés ( 10 novembre 1703)
[40].
Le très petit nombre (six) d’agendas dans les cartons des
places fortes comparé aux quelques 300 places que Vauban a eu la charge
d’améliorer et entretenir ou même aux 33 qu’il a construites montre bien la
faiblesse de l’occurrence agenda dans les écrits militaires de Vauban
[41]. Cette remarque s’impose d’autant plus
si l’on observe que dans les autres manuscrits du SHAT, seul un agenda a pu
être retrouvé,
Mémoire ou agenda sur le
rétablissement des fortifications de Saint-Venant de 1709, rédigé
par l’ingénieur Isaac Robelin
[42]. Il ne peut servir de preuve à l’appui d’une
affirmation de l’usage militaire du terme puisque ce proche de Vauban a pu lui
emprunter cette dénomination sans grande conviction si l’on prête attention au
« ou » entre mémoire et agenda et si l’on prend garde à la différence de nature
du texte. L’agenda de Robelin est un texte très court d’accompagnement de deux
plans de la place-forte (explication des lettres et des chiffres) et non une
liste de travaux.
Il existe cependant dans les inventaires des cartons des
places au Dépôt des fortifications à Vincennes la mention d’un
Agenda des fonds des fortifications
avec un renvoi aux « manuscrits des ministres reliés ». Ces manuscrits nommés «
Agenda » sont des livres de compte des dépenses engagées par année et par
place. Ils sont reliés en cuir rouge, aux armes de Colbert pour les années
1682-1683, 1684-1685, 1686-1687 et début 1688
[43]. Les tomes suivants, pour les années 1690 à 1705, ne
portent ni le titre d’agenda, ni les armes de Colbert
[44]. Le contenu des manuscrits demeure
identique, mais le titre a changé, pour quelles raisons ? Est-ce Colbert qui a
imposé ce récapitulatif des dépenses alors qu’il avait la responsabilité du
Contrôle général des finances ? Pourquoi les deux tomes suivants, postérieurs à
sa mort ( 1683) sont-ils à ses armes et s’intitulent-ils agenda, alors que ce
titre disparaît avec le tome IV ? Claude Le Pelletier, son successeur jusqu’en
1689 préfère-t-il conserver les documents et formulaires de Colbert alors que
Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain, choisit de modifier l’intitulé du
tome IV et des suivants en « Fonds et despences des fortiffications »? La
question est ouverte
[45]. Nous constaterons simplement que Vauban, familier
du premier titre en usage aussi bien dans les services du département des
finances avec lequel il est en étroite relation que dans celui des
fortifications de mer dirigé par Colbert, le conservera pour ses propres écrits
jusqu’à la fin de sa vie.
Présentation matérielle des
manuscrits
Certains agendas conservés dans le fonds Rosanbo sont des
minutes soigneusement calligraphiées par des secrétaires, d’autres ont été mis
au net avec des marges importantes dans lesquelles Vauban ajoute des remarques,
d’autres enfin sont des manuscrits raturés par Vauban et surchargés
d’annotations. Ces textes montrent parfois le travail de réflexion et de
formulation du texte final.
Ainsi l’agenda qui doit servir pour l’audience du 24 mars
1696 est conservé dans quatre versions différentes, ce qui permet de suivre les
étapes de sa rédaction
[46].
Le manuscrit, pièce 3, qui doit être la minute (devait-il
être remis au roi au cours ou à l’issue de l’audience ?) est bien calligraphié
mais sans numérotation, simplement un retour à la ligne pour chaque sujet
traité. Le texte est décomposé en paragraphes numérotés pour les versions
intermédiaires (manuscrits 4bis et 4ter)
[47] : les repères de composition du texte sont encore
affichés, le travail du secrétaire n’est pas terminé. Le manuscrit 4ter daté du
24 mars 1696 et titré « Agenda pour le Roy » est parfaitement calligraphié,
sans rature jusqu’au quinzième paragraphe. La fin du texte, curieusement, a une
écriture peu soignée.
S’agit-il d’un supplément écrit à la hâte avant l’audience ou
d’un énième brouillon ? Il est difficile de répondre en l’absence de mention du
déroulement de l’audience. De plus, devant chaque paragraphe, dans la marge et
d’une autre écriture une annotation indique le travail de préparation du texte.
Pour signifier que la lecture du texte a satisfait Vauban, un « fait » (c’est
le cas ici pour cinq paragraphes) ou un « Vban » barré sont les signes que l’on
peut observer sur de nombreux manuscrits de Vauban. Il s’agit vraisemblablement
de conventions entre Vauban et ses secrétaires pour faciliter les
transcriptions. Ainsi un f barré peut signifier la suppression du passage dans
la version finale (soit deux paragraphes dans ce texte). Enfin la marge peut
accueillir une note complémentaire précieuse pour l’historien car elle précise
les modalités souhaitées de mise en œuvre de ce qui est demandé. Par exemple,
celle du paragraphe 8, qui traite des demandes d’appointements et de brevets,
apporte des informations significatives sur la mise en œuvre du recrutement des
ingénieurs selon une procédure souhaitée et contrôlée par Vauban : « les
ingénieurs concernés seront ceux qui ont subi mon examen » (organisé en 1697).
Ou celle du paragraphe 10 qui évoque une procédure à suivre pour que le roi
prenne connaissance d’un mémoire : « demandé au Roy de le faire étudier à
Chamlay et de se le faire lire » écrit-il pour son
mémoire sur les camps
retranchés
[48]. Les paragraphes correspondent grossièrement à un
sujet, ce découpage spatial facilitant un repérage visuel rapide du contenu
pour une lecture à haute voix ou pour une annotation particulière
supplémentaire.
Il est possible d’interpréter les signes du manuscrit, dans
sa version ultime, comme porteurs d’une information sur le déroulement de
l’audience. Cette hypothèse repose sur l’étude comparée des sujets abordés
d’une audience à l’autre et sur leur répétition éventuelle. Il est probable
qu’un trait dans la marge face à un paragraphe signifie que le sujet a été
abordé, un trait sur le texte qu’il devra être mis à l’ordre du jour de la
prochaine audience.
Les agendas conservés au SHAT sont destinés au Service des
fortifications et par conséquent bien calligraphiés à une exception près, le
manuscrit original entièrement rédigé par Vauban daté de Caen, du 21 novembre
1699 et portant en haut à gauche cette mention : « Agenda suitte à mettre après
le Mont st Michel »
[49]. Sur trois in-folios Vauban développe les atouts de
la ville de Caen comme il a coutume de le faire dans les mémoires sur les
places. C’est un document court, bien découpé en paragraphes dans sa forme
finale recopiée avec soin par un secrétaire. Chaque paragraphe mis au net est
barré sur le brouillon original. Les étapes de préparation de l’agenda, écrit
administratif remis à la Direction des fortifications, sont donc semblables à
celles de l’agenda d’audience.
Ces agendas sont tous rédigés sur des feuilles in-folios et
sont d’importances variables puisqu’ils peuvent comporter de une à onze pages
pour les agendas d’audience et jusqu’à cinquante pour les agendas personnels.
Ils n’ont pas de particularité formelle, les feuilles sont parfois cousues,
parfois pliées ensemble, à l’égal de la majorité des manuscrits de Vauban. En
aucun cas ce ne sont des carnets pré-fabriqués et porteurs de
calendriers.
La description de ces manuscrits a permis de retrouver, sous
la diversité des textes, les deux formes d’utilisation de l’agenda signalées
par Antoine Furetièredans son Dictionnaire: à « l’agenda pour les affaires du
royaume », correspondent les agendas des audiences au roi, ceux qui rendent
compte de missions ou ceux des ouvrages des places-fortes et à « l’agenda de
particulier », les agendas de notes regroupées par sujets précis ou les listes
de « ce qu’il faut faire ».
Cette distinction entre des textes destinés à un usage
public, celui du roi ou d’un de ses services et ceux réservés à un usage
personnel doit être faite pour les agendas de Vauban parce qu’une forme de
document administratif semble se dégager des premiers, alors que les seconds
sont des exemples de « tablettes » ou almanachs privés.
UNE FORME ANCIENNE D ’ÉCRIT
ADMINISTRATIF
Vauban destine l’agenda à deux usages administratifs : celui
d’un écrit, support et témoin de l’oral, et celui d’un compte rendu rapide de
mission destiné à informer le roi.
L’écrit support de
l’oral
Les agendas sont des notes successives qui doivent aider à
mémoriser les différents sujets à aborder lors d’une audience royale. Les
phrases débutent généralement par des verbes qui sont autant d’injonctions : «
dire au roi, faire ».
Les agendas conservés concernent la période 1693-1702 et
l’exercice des multiples tâches du Commissaire Général des fortifications. Il
rend compte des travaux à effectuer, faits ou à poursuivre dans les différentes
places-fortes (par exemple « rendre compte du projet de Stenay » dans l’agenda
de décembre 1697 ou « faire voir un nouveau plan de Mastrick, le fort et le
faible de cette place et le côté attaquable » à l’audience du 4 mars
1702
[50]). Il peut
aussi s’enquérir des missions que le roi lui réserve : « Luy demander quand il
luy plaira que je parte pour l’Alzace »
[51] ou « Ce qu’il plaira a sa Majesté faire de moy si
Elle n’a point de veüe particulière. J’estime qu’il conviendrait a son service
que je fisse la visite de ses places frontières de Flandres »
[52]. Enfin, il doit gérer les
ingénieurs qui sont sous sa responsabilité directe mais qui dépendent du
Directeur des fortifications, son interlocuteur et représentant auprès du roi.
Les agendas témoignent cependant, de la liberté de ton de Vauban qui s’adresse
directement au souverain, pour obtenir récompenses, avancement et postes pour
les ingénieurs.
Si les sujets les plus divers sont successivement abordés, on
observe toute-fois une tentative de regroupement dans l’agenda du 21 avril 1693
intitulé « Agenda particulier pour parler au Roy des Ingénieurs et de plus ».
Après avoir mentionné le cas d’un certain nombre d’ingénieurs, Vauban tente de
faire le point sur leur situation générale : « Faire dire au Roy l’Estat des
Ingénieurs, ceux qui manquent de l’année dernière, ceux qu’il faut oster, n’en
remplacer que peu afin que les appointements des morts puissent servir
d’augmentation a ceux des vivants de la frontière ou il fait cher vivre qu’il
n’est plus possible qu’ils y puissent subsister, de marquer les ingénieurs qui
peuvent servir en campagne par une croix a la marge du grand état et le faire
après des extraits particuliers »
[53].
Le désir de donner au roi un outil de gestion des ingénieurs
sous forme de liste tenue à jour, enrichie de mentions précises pour ceux sur
lesquels il peut compter pour une campagne future, n’est qu’un des multiples
aspects des propositions de Vauban pour rationaliser l’utilisation des forces
du pays. Sa demande de reconversion des appointements des morts sur ceux des
ingénieurs des frontières est caractéristique de sa recherche de compensation
entre facteurs différents. L’ingénieur familier des formules « le fort portant
le faible », « une année portant l’autre » utilisées par tous ceux qui tentent
d’évaluer des quantités moyennes, approche les questions en « mécanicien » (la
mécanique est une branche des mathématiques appliquées). Il tente de poser la
question à résoudre comme un tout décomposable en éléments qui se complètent et
peuvent se compenser. Il veut démontrer au roi que les ingénieurs sont une
composante importante de la force militaire et qu’il est donc utile et
nécessaire de clarifier leur emploi par la tenue d’une liste mise à jour qu’il
entend superviser : « ne les point changer de lieu sans m’en parler » et « ne
les point commander que je ne les nomme ».
Le Commissaire général des fortifications se présente comme
l’expert d’un service d’État qu’il organise et veut contrôler, au risque de
s’opposer au Directeur des fortifications, Michel Le Peletier de Souzy, du
moins au cours des premières années d’entrée en fonction de celui-ci
[54]. Les agendas permettent
de mesurer l’obstination dont il fait preuve auprès du roi pour obtenir la
reconnaissance directe de la spécificité et de la nécessité des techniciens de
la fortification dans des guerres où certains capitaines de régiment souhaitent
s’illustrer par des faits d’armes, sorties intempestives ou attaques surprises.
Deux approches de la guerre s’affrontent et Vauban défend, au cours des
audiences, le travail et la responsabilité des spécialistes de la fortification
et de la sape, ce qui inclut les innovations techniques : « luy parler de
l’invention a escrire de loing par le moyen des lunettes, les expériences que
j’en ay veües. La certitude que j’en ay de l’excellence de ce moyen pour
sçavoir des nouvelles d’une place assiégée a luy donner »
[55].
L’agenda peut aussi être un aide-mémoire des demandes de
faveurs. Ces textes donnent en effet des listes d’interventions plus
personnelles de Vauban auprès du roi. Toute sa clientèle est concernée, et au
premier chef les membres de sa famille, notamment le mari de sa fille cadette
Jeanne-Françoise, Louis Bernin d’Ussé de Valentinay, endetté et brouillé avec
son père : « luy parler de Mr d’Ussé pour la permission de traitter de la
charge de maître d’hostel ordinaire »
[56].
Dans le même agenda, il a l’intention de supplier le roi pour
son parent, major de la citadelle de Lille, souffrant de la goutte afin qu’il «
le défasse de sa majorité». Deux mois plus tard, il se propose de « présenter
le placet de (ses)
deux parents ». Les demandes de gratifications sont
multiples, ingénieurs blessés ou âgés, veuves dans le besoin, armateurs ou
religieux. Une hiérarchie des faveurs honorifiques s’impose clairement,
culminant avec la Croix de l’Ordre de Saint-Louis pour les ingénieurs et
l’Académie des Sciences pour les ingénieurs et mathématiciens. Ainsi à
l’audience du 13 février 1698, il se propose de « luy parler des chevaliers de
Saint Louis pour Ferry et Robert et de luy proposer le sieur Riviere pour estre
mis sur l’estat des ingénieurs »
[57]. L’Ordre de Saint-Louis qui vient d’être créé en
1693 pour récompenser les services dans l’armée ou la marine est une
gratification convoitée et l’obtention du premier grade (chevalier) pour ces
deux ingénieurs, serait pour la Direction des fortifications un témoignage de
la reconnaissance royale. Dans le même agenda, il poursuit « Parler de Mr de
Robelin, idem de Mr Sauveur pour une place à l’académie des sciences »
[58].
Les brouillons des agendas dévoilent l’intensité de la
réflexion et parfois l’embarras que provoque le choix de l’ordre de
présentation des demandes formulées au cours de l’audience. Les ratures
attestent des modifications dans l’ordre de passage. Certaines faveurs non
accordées peuvent être reconduites sur plusieurs audiences et Vauban n’est pas
homme à abandonner sa requête s’il n’a pas obtenu satisfaction, ce qui
expliquerait les répétitions dans des agendas successifs (à moins que le roi ne
lui ait pas laissé le temps de les formuler). Les requêtes des audiences des
premiers mois de 1695 en faveur de l’abbé de Chévremont, auteur apocryphe du
Testament politique du duc de Lorraine
(remis au roi par Vauban) n’ayant pas été entendues, Vauban écrit au roi le 8
août 1695 que l’abbé est un « homme de raison et de bonnes mœurs, il peut
encore servir sa Majesté par sa plume car il entend bien les intérêts des
princes étrangers spécialement ceux de la Maison d’Autriche, 3000 à 4000 livres
de rente qui le mettraient au repos et moi aussi qui en suis chargé depuis 2
ans »
[59]. On ne peut
dire plus clairement que l’on souhaite être dédommagé de ses frais et aussi
montrer que le service du roi inclut, pour lui, une participation active à la
guerre des écrits notamment celle des testaments politiques apocryphes
[60].
Ces agendas témoignent d’échanges oraux dont il ne reste pas
d’autre trace et suggèrent la diversité des sujets abordés. Vauban se propose
toujours d’entretenir le roi de ses observations et réflexions nées ou
alimentées par ses nombreux déplacements dans le royaume et qui s’imposent à
lui avec une telle force qu’il les dicte à un secrétaire au cours de ses
voyages dans sa chaise à deux places portée par des mulets (la fameuse
basterne)
[61]. Vauban
ne craint pas de se répéter à plusieurs semaines ou mois d’intervalles avant de
rassembler ses réflexions dans un mémoire proposé au roi qui peut en accepter
immédiatement la lecture, la différer ou encore la déléguer. L’agenda joue
alors le rôle d’annonce et de renvoi à un écrit plus conséquent.
Les agendas d’audiences confirment que les deux principales
préoccupations de Vauban sont la défense générale du royaume et la réforme de
la fiscalité.
Favorable à une politique défensive que résume sa célèbre
expression du « pré carré», Vauban propose clairement ses options dans les
agendas conservés
[62].
Ainsi en avril 1693, il réclame la réduction des dépenses des places-fortes
:
« réduire ci-après les despenses de la fortification aux
ouvrages de la première ligne, achever les commencer des
2
e et 3
e et du surplus s’en tenir aux
entretiens » et ajoute : « n’en point commencer de nouveaux », exprimant son
souhait d’une politique cohérente de défense sur deux lignes de places-fortes
et non cette guerre d’échiquier dans laquelle la place-forte est une pièce du
jeu gagnée puis perdue
[63]. Ces idées sont développées dans le mémoire « Places
dont le roi pourrait se défaire en faveur d’un traité de paix sans faire tort à
l’État ni affaiblir sa frontière » présenté au roi en janvier 1694. N’obtenant
pas gain de cause, il insiste quatre ans plus tard, dans l’agenda du 13 février
1698, « lui demander la réduction des places a un certain nombre divisées par
première et deuxième ligne, accommoder à la perfection la première »
[64] et il décide d’inclure le
mémoire présenté au roi dans le tome III des
Oisivetés, moyen d’attester de ses idées et de
les transmettre à ses contemporains et à la postérité
[65].
Vauban propose une rationalisation des dépenses de guerre par
une double limitation, celle du nombre de places à entretenir et celle des
campagnes à mener. Il désapprouve par exemple le projet de campagne en Piémont
dans un mémoire qu’il mentionne comme « bon à lire au roi » dans un agenda
d’audience de 1695
[66]
puis dans celui du 24 mars 1696
[67]. Les éléments de la démonstration sont connus grâce
à sa
Dissertation sur les projets de la campagne
prochaine en Piémont datée de février 1696 et une
Addition du 4 avril dans laquelle il
regrette que la guerre soit décidée. L’ensemble sera collationné plus tard dans
le tome II des
Oisivetés
[68]. La démonstration repose
essentiellement sur le côté hasardeux et inutile d’une telle expédition,
surtout pour défendre Pignerol dont le roi devrait se séparer comme un
chirurgien ôte un élément étranger d’un corps malade. Si l’histoire des guerres
d’Italie est convoquée pour tenter de détourner le roi d’une telle entreprise,
le véritable danger viendrait des Pays-Bas et menacerait Paris sans défense.
Seule alternative à la guerre, la négociation avec le roi d’Espagne malade est
présentée comme l’ultime recours de Louis XIV
[69].
L’offensive, selon Vauban, doit prendre la forme de la
Course. Aussi, au cours de l’audience de 1695 souhaite-t-il « parler derechef
de la Course, de l’absurdité de la compagnie des Indes et du peu de dommage que
les marchandises provenant des prises, pourront faire a nos manufactures ». Il
a trouvé qu’il n’était pas suffisamment entendu et a rédigé un mémoire l’année
suivante sur la Caprerie (inclus dans les
Oisivetés) et dont il rappelle l’existence au
roi dans l’agenda du 13 février 1698 « faire toutes choses au monde pour
exciter la Course et la soutenir par de bonnes escadres (comme indiqué) dans un
mémoire déjà présenté sur le sujet sur la fin de la dernière guerre. Monsieur
l’Amiral doit en avoir une copie… et depuis peu j’en ay donné une a monsieur
Pontchartrain… defencive sur terre et course sur mer »
[70]. Il est ainsi possible de suivre, de
1695 à 1698, la clarification de sa pensée sur le sujet.
Sa deuxième préoccupation majeure est la réforme des impôts.
Elle va accaparer une grande partie des dernières années de sa vie et le
conduire à l’impression clandestine de la
Dîme
royale. Dès l’agenda du 10 décembre 1697, il s’en ouvre au roi,
notant qu’il souhaite lui parler « du projet de capitation de l’an
passé»
[71] et « luy
parler aussy de ce a quoy je travaille sur l’établissement de la Taille Réelle
»
[72], première
version de son projet de réforme qui deviendra
Projet de taille géométrique en 1700 puis
Dîme royale. À chaque étape de cette
élaboration, il a informé le roi et a même obtenu de lui faire, lui-même, la
lecture de son texte, en juin 1700, « en plusieurs heures »
[73].
Les propos échangés avec le souverain sont confiants, et
Vauban, fort de cette bienveillance royale, ne craint pas de proposer des
réformes qui peuvent déplaire à l’entourage du roi et même à la Cour.
L’examen des agendas d’audience laisse planer un doute sur la
nature de ce document administratif : correspond-il à un modèle auquel se
conformeraient tous ceux qui demandent audience au roi ? La simplicité et la
belle calligraphie de la présentation, le découpage en paragraphes par sujet,
nous conduiraient à répondre positivement à cette question, mais il serait
nécessaire de comparer avec d’autres agendas, ce que nous n’avons pu faire,
faute d’en avoir trouvé
[74]. Bernard Barbiche précise que le roi, après avoir
reçu en tête à tête quelques personnages importants au cours de ce qui était
nommé le « Travail du roi » ou la « Liasse », annotait les dossiers remis et
signifiait sa décision en apposant sur les mémoires « bon », « permis », «
accordé» lorsqu’il était favorable
[75]. Le terme d’agenda n’est pas mentionné, seuls ceux
de dossier ou de mémoire sont cités. Ne peut-on cependant conclure que les
agendas (du moins ceux de Vauban) font partie des documents de travail remis au
roi ? Certains de ces manuscrits sont des minutes. Le soin apporté à leur
élaboration et à leur graphie incline à penser qu’ils n’avaient pas comme seule
fin une lecture orale au cours de l’audience. Si cette hypothèse était
vérifiée, il serait possible que les quatre agendas d’audience, conservés dans
les portefeuilles des papiers de Vauban, qui auraient été proposés à la vente
par le Chevalier d’Eon à Londres au début du XIX
e siècle
soient de cet ordre et qu’ils portent d’autres informations sur leur
usage
[76]. Nous
n’avons malheureusement pu les retrouver.
La recherche d’autres textes administratifs comparables
conduit à rapprocher les agendas d’audience de l’
Agenda d’objets à entretenir Mr le Peletier sur
Dunkerque ( 1696)
[77]. Ce texte court (double in-folio) se présente comme
une suite de phrases séparées par un signe courbe et débutant par un verbe
(parler, luy parler, appuyer, luy envoyer). Il s’agit d’un récapitulatif autour
du destinataire et d’un objet (Dunkerque) sans mention d’un calendrier précis.
C’est un ensemble de notes qui peuvent servir de support à un entretien
oral.
Cependant la phrase finale : « je m’en vais…, je seray de
retour mardy au soir… » et la signature de Vauban suggèrent la forme de la
correspondance.
L’agenda a une forme hybride, il est à la fois une
énumération rapide de ce dont on doit entretenir un responsable (agenda des
choses à faire), et en même temps par sa forme écrite, (ratures et corrections
de Vauban) et sa signature il devient un manuscrit travaillé et peut-être le
brouillon d’un texte quasi-officiel.
Le compte rendu de mission,
héritage d’une forme ancienne
L’agenda-compte rendu est vraisemblablement la version
condensée ou préparatoire d’un rapport d’activité. Par exemple, l’
Agenda pour rendre compte au Roy de mon voyage
de 1698
[78] expose en
quatorze pages les grandes étapes des visites de places-fortes que le manuscrit
intitulé
Voyage du neuf avril 1698 au 12 janvier
1699 détaille tout au long de 165 folios
[79]. Ce dernier est le document
administratif final remis au roi. L’auteur y a ajouté la correspondance
échangée pendant ce voyage avec le Directeur Général des fortifications des
places de terre et de mer, soit un manuscrit final de 217 folios. Cette
hypothèse est confirmée par un autre manuscrit intitulé
Agenda pour rendre compte au Roy de mon voyage en
attendant que les Projets des places soient en estat de luy estre
présentées
[80]. L’agenda serait donc un écrit administratif
particulier, un intermédiaire entre le rapport final et la lettre détaillée. Il
informe rapidement son destinataire de l’état et du devenir d’une mission,
probablement pour répondre à son impatience dans l’attente du rapport définitif
dont il est l’ébauche.
L’agenda est, pour Vauban, un document de travail dans
l’exercice de ses fonctions officielles. Il s’agit de « rendre compte » et pas
seulement de rendre « des comptes », comme il avait été initié à le faire pour
les documents comptables des dépenses annuelles pour les fortifications selon
le modèle demandé par Colbert et qui sont rassemblés dans les « manuscrits
reliés des ministres » précédemment évoqués. Le lien entre agenda et comptes
est souligné par le
Dictionnaire de l’Académie
française ( 1994) qui précise qu’au XVI
e siècle
l’agenda est le « Livre où sont consignés les comptes (d’une ville)»
[81]. Un exemple est cité dans
Trésor de la langue française ( 1973)
à Agenda : « 1535 Livre où sont consignés les comptes (d’une ville), Coutumes
de la Salle et chastellenie d’Ipre [… ] caution insérée dans l’agenda de la
chambre pour la conservation d’un chacun [… ]»
[82].
C’est cet usage que perpétuent les agendas-livres de dépenses
pour les fortifications sous Colbert et celui des agendas pour les
places-fortes de Vauban.
Ainsi
l’Agenda des ouvrages de
Belfort commencés et non achevés du 10 novembre 1703 accompagné de
trois plans est représentatif de cette forme de document administratif
[83]. Il porte au verso du
dernier folio la mention : « il a été envoyé copie de cet agenda et des plans à
M.Tarade le 5 décembre 1703 »
[84]. L’agenda est donc destiné non seulement à
l’administration des fortifications mais aussi ultérieurement (après
autorisation) à l’ingénieur chargé de la place. Il est divisé en rubriques qui
précisent les lieux des travaux de la place (donjon du château, magasin à
poudre, le grand puits, etc.), elles-mêmes subdivisées en paragraphes
numérotés. Il garde cependant la marque caractéristique des écrits du Maréchal
dans les trois derniers paragraphes ( 86 à 88) qui développent les atouts de
Belfort (pour les vivres) et prônent l’achat ou l’échange du comté de Belfort
et la nécessité de rendre le Doubs navigable.
Que les travaux soient chiffrés, décrits ou simplement
énumérés ne modifie pas le nom d’agenda que Vauban donne à ces manuscrits qui
recensent rapidement les actions à mener ou les demandes à adresser aux
responsables des fortifications. Vauban a certainement emprunté la terminologie
comptable de l’agenda des dépenses aux services de Colbert dont il dépendait
pour les fortifications de mer de 1678 à 1688. Il continue par la suite à
utiliser ce terme mais sans exclusive puisqu’à l’égal des autres ingénieurs il
emploie « projet », « instruction abrégée des ouvrages qui restent à faire »
(par exemple pour Metz), « mémoire » ou « abrégé estimatif de la dépense à
faire pour cette place » (Montdauphin). Le terme d’abrégé nous semble proche de
celui d’agenda dans l’usage administratif qu’en fait Vauban, ce qui permettrait
de comprendre qu’il hésite entre ces diverses appellations.
L’agenda est présent sous deux versions, celle d’un texte
d’ordre administratif qui recense les points essentiels d’une question
(travaux, coûts, arguments, idées, etc.), et celle du recueil de notes
personnelles où sont consignés, pêle-mêle, réflexions, observations, projets ou
comptes
[85]. L’agenda
est alors un écrit du « for privé» selon l’expression de Madeleine Foisil qui
l’applique aux livres de raison ou aux journaux personnels de cette
période
[86]. Il
appartient à l’espace et au temps « privés » dans lesquels il nous fait
pénétrer.
L’USAGE PRIVÉ DE
L’AGENDA
L’agenda au sens étymologique renvoie aux notes « des choses
que l’on a à faire », qu’elles soient associées à une date, selon l’usage
actuel ou simplement listées selon l’usage du XVII
e
siècle. Avant de permettre la prise en compte du futur par des actions
projetées ou des rendez-vous à venir, l’agenda a désigné le carnet ou cahier
dans lequel étaient consignés des événements. Cette identification à un objet
particulier est lentement apparue, au rythme de la construction des références
temporelles
[87].
Dans les premiers temps de circulation de l’imprimé, ce sont
les almanachs et les calendriers qui offrent des espaces de pages libres
en-dessous des chronologies, rappels de fêtes religieuses ou dictons. Ces
espaces libres permettent, dès le milieu du XVI
e siècle, à
certains lecteurs de noter des événements de leur vie personnelle ou familiale,
à l’exemple de Michel de Montaigne, lui-même à la suite de son père
[88]. À partir de 1622, les
almanachs sont « interfoliés ou truffés d’espaces blancs à remplir », tels ceux
utilisés par Louis XIII à partir de son premier tour de France de 1622 puis
ceux de Louis XIV
[89].
Dès lors, l’introduction d’une référence temporelle n’est pas réservée au passé
et le terme d’agenda peut être employé au XVII
e siècle
pour désigner des feuillets de notes personnelles associés à un calendrier.
Ainsi Antoine de Furetière dans le
Roman
bourgeois ( 1666) introduit-il dans le testament de Mythophilacte,
le legs à son meilleur ami Catharinet « d’un grand Agenda ou Almanach de
disners dans lequel sont contenus les noms et les demeures de toutes mes
connoissances, avec les observations que j’ay faites pour découvrir le foible
des grands seigneurs, pour les flatter et gagner leurs bonnes grâces, ensemble
celles de leurs suisses et officiers de cuisine, espérant que, pour le moyen de
cet ouvrage, il pourra sustenter sa vie comme j’ay fait la mienne jusqu’à
présent »
[90]. La
dérision contenue dans le roman joue aussi sur l’extrême précision de l’agenda
décrit plus loin comme « un petit cahier de 5 ou 6 feuilles… en forme de table
divisée par colonnes [… ] cela est distribué par mois, par semaines et par
jours, tout de mesme qu’un calendrier. De sorte qu’en la mesme maniere que les
pauvres prestres vont demander leurs messes le samedy à Nostre-Dame, le lundy
au Saint-Esprit, le vendredy à Sainte-Geneviève, de mesme il assignait ses
repas à certains jours chez certains grands [… ] »
[91]. Cet agenda qui est un des premiers
décrits, peut toutefois être réutilisé année après année puisqu’il est organisé
selon la succession immuable des tantièmes des jours, semaines et mois. Il
atteste toutefois de l’usage du terme à l’égal de certains agendas de
Vauban.
Celui-ci, en-dehors des missions et des diverses tâches qui
l’accaparent, poursuit une réflexion personnelle sur divers sujets politiques,
économiques, sociaux et culturels. Il a rédigé de nombreux mémoires dont
certains sont parvenus jusqu’à nous. Dans la gestation de l’écriture comme dans
la recherche d’informations ou encore la constitution d’un réseau de relations,
nous retrouvons les agendas, qui sont alors l’ébauche des mémoires.
L’agenda, étape de la rédaction de
mémoires
Parmi les agendas retrouvés ou conservés, certains portent un
titre qui nous renvoie aux travaux écrits de Vauban. Présentés comme une suite
de phrases commençant souvent par un verbe à l’infinitif, ils peuvent être
assimilés au canevas d’un mémoire. Ainsi les quatre agendas qui traitent des
Troupes, des Milices et de l’Attaque des places présentent les idées
essentielles des mémoires
Moyens de faire une
infanterie et
Attaque des
places respectivement tomes VII et X de
s Oisivetés
[92].
L’
Agenda pour faire
L’Instruction du Dénombrement des peuples et la Description des
pays
[93]
annonce sur cinq pages une instruction qui n’est pas la
Méthode générale et facile pour faire le
dénombrement des peuples, imprimée le 14 mai 1686 sur ordre de
Louvois et largement distribuée aux ingénieurs, mais un texte plus complet qui
prévoit, outre un recensement, l’inventaire des richesses du royaume associé à
une carte. L’instruction n’a pas été appliquée, aussi Vauban a-t-il repris une
grande partie de l’agenda dans la
Dîme
royale. Après avoir décrit précisément le cadre (la description
étant un complément indispensable à la carte), le texte détaille tout ce qui
doit être dénombré
[94]. Les richesses, en commençant par les grains
(premières denrées à privilégier) et selon un ordre qui manque parfois de
rigueur (le gibier s’intercale entre les prés et les terres labourables)
précédent ici les hommes. Il faudra distinguer « abondance ou deffaut », et se
demander ainsi « s’il y a bien du gros bétail, s’il y a beaucoup de brebaille
», le bien ou le beaucoup étant laissés à l’appréciation de celui qui fait le
dénombrement. Vauban ne manque pas toutefois de donner son avis sur les bonnes
proportions : les bois doivent par exemple occuper la cinquième partie de la
superficie des terres. L’utilité est envisagée sous ses multiples aspects : il
faudra dire pour une rivière si elle est navigable, flottable et poissonneuse,
si elle peut causer des dommages et si elle est perfectible. Le quantitatif
précis revient quand il est question de la population et Vauban propose alors
d’élaborer une table pour présenter les résultats. Il ne précise pas comme dans
la
Méthode générale comment remplir la
table mais ce qu’il doit y avoir dans la table c’est-à-dire beaucoup plus que
dans le texte imprimé précédent : « mettre charrues, gros et menu Bétail [… ]
observant que dans le
Dénombrement général du
peuple il y faudra renfermer Tous les Ecclesiastiques, La Noblesse,
Les gens de Robe, Les gens ayant charge, Les nouveaux Convertis, Les estrangers
ou gens habitués dans le Royaume depuis 10 ans. Et en un mot tout ce qui
compose le gros du peuple »
[95].
Les deux autres agendas « pour la correction des revenus du
Roy »
[96] et « En
conséquence de l’Establissement de la
Dîme
royale»
[97]
sont deux textes qui traitent de la nécessaire réforme fiscale. Le premier (non
daté) expose en deux pages le plan du mémoire sur la taille réelle ou
vingtième, version antérieure à la Dîme royale. L’auteur se dit poussé par un
dévouement total au service du roi et scandalisé par l’état de pauvreté dans
lequel le royaume est tombé consécutivement à la corruption et au mauvais
système des traites et fermes. En cinq chapitres, il présente et examine les
désordres des finances du royaume et propose de changer « par des voyes douces
et modérées le système de la levée des Revenus du Roy à l’exemple de beaucoup
d’Estats estrangers qui depuis un siècle en ça l’ont fait pour le plus grand
bien de leurs sujets ».
L’agenda résume clairement la démarche innovante qui sera
reprise dans la Dîme royale: calculer
à partir de mesures effectuées sur un espace réduit d’une lieue carrée les
productions possibles, en déduire les personnes que ce territoire pourrait
nourrir et enfin comparer à cette échelle d’une lieue carrée les revenus de la
dîme ecclésiastique et du vingtième. Cette base de référence établie, il faudra
élargir les calculs à l’ensemble du royaume à condition d’avoir un bon
dénombrement, c’est à dire « l’instruction du Dénombrement d’hommes, de terres
et de bestiaux qui sont le détail et formulaires et tarif nécessaires à
l’établissement du vingtième ». Le calcul des revenus ordinaires et
extraordinaires laisse espérer toutes les conséquences heureuses qui en
découleront pour le roi et ses sujets, « mettant les peuples beaucoup plus à
leur aise et estat de pourvoir a l’entretien des pauvres de chaque paroisse, de
faire apprendre aux enfants à lire, et faire chanter à l’église et prier Dieu,
de faire asprendre des mestiers a leurs orphelins, de chasser les vauriens ou
les obligés à travailler, d’accommoder les chemins, de planter des arbres et
avoir soin de leurs Églises et de la garde de leurs bestiaux… ».
En une phrase se déroule le paysage cher à Vauban d’un
royaume de France remis sur pied et de nouveau le plus florissant de la
Chrétienté dans une vision idyllique de sujets laborieux car non accablés
d’impôts et donc capables de s’occuper non seulement de leurs propres intérêts
mais aussi du bien commun.
Le second agenda rassemble, en cinq feuillets écrits
recto-verso, douze « remarques » ou mesures favorables au repeuplement du
royaume, comme par exemple : décourager les célibataires de rester dans cet
état en réservant recrutement, offices, honneurs aux hommes mariés, limiter le
nombre des moines et ne pas imposer les domestiques. Tous les moyens proposés
par les auteurs « populationnistes » sont ici repris
[98].
Ces agendas sont les canevas d’une pensée qui revient sans
cesse enrichir la matière et les motifs, au risque de se répéter. Ils guident
le lecteur d’aujourd’hui dans les méandres des arguments et des idées
maîtresses de l’œuvre du Maréchal.
Des listes de phrases parfois rédigées, parfois abrégées sont
notées puis regroupées pour donner une forme finale au mémoire. C’est la tâche
à laquelle l’abbé Ragot de Beaumont, habile lecteur, correcteur et probablement
rédacteur de certains mémoires de Vauban va s’atteler à partir des années
1695-1696.
L’agenda-tablettes
La forme commune de l’agenda-carnet de notes de « choses à
faire » est aussi présente dans le fonds d’archives de Vauban. Ce sont des
feuillets cousus, formant un carnet dans lequel sont consignées des notes et
remarques. Deux exemplaires sont consultables dont un, remarquable par son
volume (cinquante folios) et la variété de ses annotations, permettrait à lui
seul de connaître les centres d’intérêt et les activités du gentilhomme
morvandiau
[99]. Les
deux écritures sont celles des « plumes » que le roi lui accorde pour le
dispenser d’écrire lui-même ses lettres et pour le confort de ses
correspondants qui peineraient à le déchiffrer (il est notoire que Vauban écrit
très mal et Louvois s’en est souvent plaint) mais les ratures et annotations
sont de Vauban. Ces notes ont probablement été écrites entre 1699 et 1701 si
l’on recoupe quelques dates mentionnées au fil du texte, au milieu des pages
écrites
[100]. Ce
n’est donc pas un agenda au sens actuel du terme où figureraient une éphéméride
avec des rendez-vous ou tâches à faire. Il s’agit plutôt d’un carnet de voyage
où l’on trouve mêlés, sans ordre apparent mais parfois datés, observations,
projets, critiques, dessins, résultats d’expériences ou compilations de textes
ou de données chiffrées et des « choses à faire », par exemple, adresser à
Monsieur de Nointel (note sous la date du
1
er novembre 1699) l’ordre du roi de
faire paver les rues de Saint-Servan
[101] ou « faire des recherches de mines à charbon en
Dauphiné et Provence » ou « faire un volume en conséquence du premier et y
insérer le mémoire des colonies [… ] et celuy des rivières » sous la date du 4
mai 1701
[102].
Les traversées de régions déshéritées lui suggèrent les
travaux à mener :
canaux à creuser, marais du Cotentin, du Poitou et des Landes
à assécher : « Les Landes de Bordeaux pourraient bien estre desséchées,
arrosées et mises après en bonne culture a force d’amendement », qu’il réitère
au cours d’un nouveau voyage, puisque quarante-deux pages plus loin, il écrit :
« Les Landes de Bordeaux devraient être améliorées, coupées de fossés, plantées
d’aunes et de saules et bien fumées » (Nicolas Brémontier un siècle plus tard
puis Jules Chambrelent réaliseront cet assèchement). Lors des conversations
animées qu’il peut avoir avec les ingénieurs au cours de ces voyages, il leur
demande d’effectuer des mesures ou des expériences dont les résultats sont
notés dans l’agenda. Ainsi la durée des « consumations » de bois à brûler, la
mesure du bois d’un carré de 10 toises ( 17 avril 1698), le débit des cours
d’eau (par exemple celui du Rhin à Huningue le 9 juillet 1699 ou calculs des
pente, vitesse et volume de la Durance à Briançon) ou la profondeur du canal de
Gravelines ( 17 février 1700). À l’occasion de passages dans les villes, de
séjours dans les intendances ou places-fortes, il collecte des dénombrements
(dénombrement du Chalonnais fait du temps de M. Dargouges en 1694, «
ressensement (sic) » de Toulon et d’Antibes pour la même année), chiffres du
commerce (tel celui du Boulonnais) qui succèdent à ceux du temporel des
ecclésiastiques, ou à « l’État des moynes et religieux qui se trouvent dans la
chrétienté» (évaluation des richesses du clergé faite à partir de mémoires
divers)
[103]. S’il
mentionne un remède contre l’apoplexie « qu’on asseure estre du prieur de
Cabrier : une dragée de sel de Saturne dans un verre d’eau de vie et l’avaller
», auprès de qui a-t-il recueilli les recettes contre les fourmis (notée deux
fois) ou les charançons ? Nous ne le saurons pas mais ce sont les échos
d’échanges avec les diverses personnes rencontrées (religieux, médecins,
maçons, paysans et autres).
Les gouverneurs, intendants et amis qui l’accueillent parfois
à l’étape sont pourvoyeurs d’informations dont il garde trace mais aussi de
livres dont des passages peuvent être recopiés, comme la liste des rois Louis
qui provient vraisemblablement des
Tablettes
chronologiques de Guillaume Marcel ( 1682) dont il vante plus loin
l’excellence
[104]
ou encore un extrait assorti de ce commentaire :
« cet extrait qui ne vaut pas grand chose [… ] tiré du livre
de Mr Femois des Maisons, avocat au Parlement, de son
Traitté des Aydes, imprimé l’an 1671
»
[105]. Qu’un livre
soit évoqué et il se propose de l’acquérir, « achepter
L’histoire des successions d’Alexandre
par Diodore de Sicile traduite par Claude Seyssel », ou de l’emprunter, «
la Castramétration des Romains et des
Grecs par Mr de Marchos de Romenier, imprimé à Turin en 1625 qui se
trouve dans le bibliothèque de M. Begon, intendant de Rochefort ».
Quand il n’est pas logé, Vauban s’arrête dans les auberges,
écoute les conversations et se désole de l’augmentation considérable des prix :
« j’ay autrefois mangé dans des auberges a 15s par repas ou on donnait
meilleure chère qu’on ne le ferait présentement pour 40 – Ce qui se vendait 20
– se vend 50 – et ainsi des autres denrées ». Cette cherté associée au désordre
des impositions, est, selon lui, cause de la misère des paysans et de la
désertion des soldats.
Les allusions à son quotidien suivent ou précédent des
considérations générales sur divers dysfonctionnements regroupées sous le titre
de « sujets d’étonnement » (dont il voudrait faire un recueil) dans lesquels il
dénonce par exemple « la réunion au temps de Colbert des octrois des villes au
Domaine du Roy car les portes, magazins, fontaines, greniers et autres
bastimens publiques n’estant pas entretenus tombent par terre… »
[106]. La critique du
prélèvement de ces revenus se double d’une préoccupation défensive car les
villes privées d’une grande partie de leurs ressources n’entretiennent plus
leurs murs et « si toutes les villes en dedans du royaume sont ouvertes… la
France deviendrait le théâtre de la guerre [… ] comme l’Espagne vers la fin du
règne des Gots ». Dépense et défense sont nécessairement associées chez le
poliorcète !
Quelques grands traits de ses réflexions peuvent être tracés.
L’analyse sociale omniprésente dans l’agenda s’articule autour de deux idées
maîtresses :
la défense de la noblesse d’épée contre la noblesse des
offices et la limitation numérique du clergé. Les propos suivants n’étonnent
pas de la part d’un homme de guerre issu de la petite noblesse du Morvan : « la
noblesse est aujourd’hui si méprisée et les gens de guerre encore plus… quoique
cette noblesse tire son origine et sa distinction des armes et que
naturellement on soit obligé a prouver des actions militaires et méritoires
pour acquérir les titres »
[107]. Le grand économe des dépenses de l’État dénonce la
multiplication des exemptions avec virulence :
« une des plus grandes ordures de cet estat est dans la
communauté des secrétaires de Roy c’est une honte qu’on ait pu donner dans une
sotise comme celle-la qui fait honte à des hommes de la moyenne noblesse du
Royaume en leur associant un tas de gens qui n’ont rien de noble que le nom a
mesme tems qu’elle porte un préjudice très notable aux affaires du Roy car ces
gens là sont exempts de toutes choses mesmes de lods et ventes qui appartient
au Roy et qui sont très souvent le sujet de leur acquisition ».
Le clergé n’est pas épargné dans sa dénonciation des «
inutiles », qualificatif employé par bien d’autres auteurs et notamment celui
qui inspire Vauban, Paul Hay II du Chastelet (
Traité de la politique de France, 1677)
[108]. Dans un paragraphe
intitulé « de la suppression des moynes » il propose, bien entendu, non pas la
suppression physique des religieux, mais l’interdiction des vœux avant trente
ans ou mieux cinquante ans car le célibat et l’obéissance au pape les rendent
totalement inutiles, à l’égal d’autres membres de la hiérarchie ecclésiastique
: « Pourquoy faire des Cardinaux en France qui ne se prétendent plus sujets de
nos Roys et qui ne sont bons qu’a occuper pour chacun d’eux quantité de
bénéfices… il serait ridicule de croire qu’ils nous fussent bons à quelque
chose,… que nous importe quel pape on fasse pourvu qu’il soit honneste homme…
on n’est plus la duppe des fourbes du Vatican »
[109]. Franchise de ton et gallicanisme
font souvent bon ménage dans les écrits de Vauban.
Si le despotisme est tenu pour la meilleure forme de
gouvernement « comme celle qui imite le plus le Gouvernement de Dieu », la
sentence lourde de sens tombe « mais il faudrait pour cela que le prince fut
semblable à Dieu », mais il conclut cependant « l’authorité absolue est moins
avantageuse au Prince qu’a ses ministres qui trouvant moyen de masquer leurs
passions de l’authorité de leur maître font pour l’ordinaire une bonne partie
de ce qu’ils veulent qui est souvent moins le service de leur maître que le
leur ». Secrétaires d’État, ministres, magistrats, exempts, sont tour à tour
accusés de provoquer la ruine du royaume puisqu’ils poursuivent leurs intérêts
personnels et non le bien commun alors que
« le peuple est si diminué et parmy ce qui reste, il y a
tant de misère que de dix personnes à peine en voit-on trois qui soient en
estat de gagner leur vie et celle des sept autres, ce ne sont que vieillards,
femmes et enfants ou gens exténués et affaiblis de faim et de froid qui n’ont
ni la volonté ni la force de travailler ».
Ainsi l’agenda donne des éclairages sur le royaume de France
vers 1700, associant descriptions, données chiffrées et analyses personnelles
afin de dénoncer la grande misère et les abus qui l’ont provoquée.
La succession hétéroclite des remarques sur une même page est
caractéristique de cette forme d’écrit. Ainsi, par exemple, il passe de la
majesté du roi à sa table qui, « si elle était environnée d’une barrière
parallèle à 3 pieds et demy de distance par les longs costés et 6 par les bouts
dans l’enclos duquel il n’entreroit que les maîtres d’hôtel servant les Princes
du sang… » le protégerait mieux (un plan est proposé en démonstration)
[110]. À la table du roi
succède une annonce personnelle concernant la fillede Vauban : « Madame d’Ussé
est accouchée d’un garçon le 7 septembre ( 1701) a 35 minuttes du matin
Latitude 48 degrés 50 minuttes, Longitude… » (la longitude encore difficile à
mesurer en cette fin du XVII
e siècle est laissée en blanc)
et ainsi de suite.
Cet énorme carnet de notes est un très bon document de
travail pour appréhender la diversité des préoccupations de l’homme infatigable
qu’est Vauban. Sa quête d’informations chiffrées ou textuelles, ses
observations, ses réflexions et propositions pour améliorer le royaume ou ses
biens personnels sont là, enchevêtrées. Les notes, séparées par une ligne ou un
trait, sont pour l’historien un miroir dont le tain est parfois usé par les ans
mais qui garde une qualité suffisante pour nous informer sur l’état de la
France en cette fin du XVIIe siècle et sur la manière dont
Vauban réfléchit et prend ses décisions.
L’ensemble des manuscrits étudiés ici permet de saisir deux
usages des textes intitulés par Vauban « agenda ». Un usage administratif que
nous pourrions qualifier de public et un usage personnel ou privé.
Les agendas « administratifs » mettent en évidence le lien
direct qui existait entre Vauban et le roi. La fréquence des audiences et le
ton des agendas attestent d’une certaine familiarité. Celle-ci est parfois à
l’origine du mécontentement ou de la jalousie des secrétaires d’État qui se
sentent évincés de leurs prérogatives d’interlocuteurs directs du roi. C’est ce
qu’exprime Vauban dans une lettre du 8 avril 1696, dans laquelle il se plaint
au roi du marquis de Barbezieux, secrétaire d’État à la guerre, qui souffre «
du commerce direct dont il a plu votre majesté de m’honorer qui cependant ne
fait tort a luy ni a personne, ce qui n’a pas laissé de luy causer une jalousie
trés mal fondée »
[112].
Ces agendas nous permettent aussi d’approcher un aspect de la
circulation administrative de l’information. Les adresses directes au roi ou à
Le Peletier de Souzy attestent de l’exigence de rapidité, de concision et de
véracité des informations que ceux-ci manifestent. L’agenda semble constituer
un lien direct et étroit entre l’expert et les organes de décision mais cette
pratique se conforme-t-elle à un usage habituel des services ou Vauban
innove-t-il quand il rédige un agenda avant une audience royale ?
La comparaison avec d’autres agendas du
XVIIe siècle et du début du XVIIIe
permettrait de vérifier certaines de nos hypothèses, qui ne se veulent que
l’ébauche d’un travail à poursuivre sur cette forme de manuscrit. L’agenda est
alors en passe de devenir un objet exclusivement privé dans lequel événements,
travail à faire et rendez-vous sont consignés. Il perd son ancien usage de
registre de comptes. Mais pendant cette période qui semble de transition, il
garde, pour Vauban du moins, un usage administratif de notes communicables en
relation soit avec l’oral (audience) soit avec le mémoire-rapport. C’est un
intermédiaire, un tiers puisque, même dans un usage privé, il peut être une
étape vers la rédaction finale de mémoires. Lorsque Vauban utilise l’agenda
comme une mémoire de faits exceptionnels ou pratiques, de connaissances
disparates glanées ici et là et compilées, de rappels des travaux à faire
réaliser ou de vérités à propager (sur la misère du royaume par exemple), il le
fait sans projection temporelle dans un futur qui aurait acquis une précision
référentielle mais avec un souci d’inscription dans des faits passés. De plus,
le format in-folio de l’agenda ne permet pas de le glisser dans sa poche comme
le Dictionnaire de l’Académie invite à
le faire du carnet nommé agenda.
L’agenda est donc un genre de manuscrit en cours de
transformation et dans sa forme et dans ses usages. De livre de compte qu’il
était jusqu’aux années 1690 au carnet personnel qu’il est devenu au
XVIIIe siècle, l’agenda semble être passé d’un usage
précis (les comptes) à une utilisation variée. La période administrative telle
que Vauban la donne à connaître correspondant à une première généralisation de
cet outil de travail.
[1]
Pour une présentation claire et une bibliographie des travaux
récents voir Bernard BARBICHE,
Les institutions
de la monarchie française à l’époque moderne, Paris, PUF, 1999, mais
aussi Michel ANTOINE « Les institutions françaises du XVIe au XVIIIe siècle.
Perspectives de recherche »,
Le dur métier de
roi, Paris, 1986, p. 317-322 et Robert DESCIMON et Alain GUERY, « Un
État des temps modernes ? » in André BURGUIERE et Jacques REVEL (éd.),
Histoire de la France, « La longue
durée de l’État », Paris, Seuil, 2000 ( 1re éd. 1989) p. 209-534. Voir plus
particulièrement Marcel PINET (éd.),
Histoire de
la fonction publique, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1993,
tome II; Wolfgang REINHARDT (éd.),
Les Elites du
pouvoir et la construction de l’État en Europe, Paris, PUF, 1996,
chapitre 6, et Michel CASSAN (dir.),
Les
officiers moyens à l’époque moderne, Limoges, PULIM, 1998 et enfin
Françoise DREYFUS,
L’invention de la
bureaucratie. Servir l’État en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis
(XVIIIe-XXe siècle), Paris, La Découverte, 2000.
[2]
L’importance de la forme, dessins, calculs, notes a été
souligné par Jack GOODY,
La raison graphique : la
domestication de la pensée sauvage, trad. anglais, Paris, Ed. de
Minuit, 1978.
[3]
Ce fonds, propriété privée du marquis de Rosanbo, descendant
des Le Pelletier de Rosanbo est microfilmé aux Archives Nationales ( 260 et 261
AP) et consultable sur autorisation écrite du marquis. Ce sont 115 microfilms
classés sous les cotes 155 MI 1 à 68 pour les mémoires et notes et 161 MI 1 à
47 pour la correspondance. Les références des agendas seront donc celles des
microfilms des Archives Nationales.
[4]
Par lettre de provision du 4 janvier 1678, Vauban reçoit la
charge de Commissaire général des fortifications du royaume qu’il conserve
quand il est promu maréchal le 14 janvier 1703.
[5]
Michèle VIROL,
Les Oisivetés de
Monsieur de Vauban, doctorat, EHESS, 1997, et Villeneuve d’Ascq,
Presses Universitaires du Septentrion, 1999, « thèse à la carte ».
[6]
Jean-Claude PERROT,
Une histoire
intellectuelle de l’économie politique, XVIIe-XVIIIe siècle,
Paris
, Éditions de l’EHESS,
1992.
[7]
Pierre RICHELET
, Dictionnaire
françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la
langue française, Genève, J. Herman Widerhold, 1680. Il distingue
l’almanach et la liste des jours placés au début du carnet, des espaces laissés
en blanc pour des notes.
[8]
Francesco MAIELLO,
Histoire du
calendrier. De la liturgie à l’agenda, Paris, Seuil, 1996 pour la
traduction française, p. 169.
[9]
Antoine de FURETIÈRE,
Dictionnaire universel contenant generalement tous les mots
françois, tant vieux que modernes, et les themes de toutes les sciences et les
arts, La Haye et Rotterdam, chez Arnout & Reinier Leers, 1690,
tome 1. Du Cange est mentionné comme référence, ce qui conduit au
Glossarium mediae et infimae
latinitatis, où le terme d’agenda est associé à l’office divin et
aux jours de l’agenda (agendi-dies : agenda missarum, agenda mortuarum, agenda
capituli, agenda pacis, agenda regni). Le
Dictionnaire étymologique de la langue
française, PUF, 1964, retient de même : « 1535. Plur. Neutre du lat.
agendus, propr. « ce qui doit être fait » extrait de la locution eccl. agenda
diei « offices du jour » pour désigner un registre qui, aujourd’hui, n’a plus
rien de religieux ». Thomas CORNEILLE,
Dictionnaire des arts et des sciences, édition
de 1694 ne propose aucune entrée à ce mot, ce qui peut laisser supposer que
l’agenda n’a pas de place dans les pratiques artistiques et
scientifiques.
[10]
Le
Dictionnaire universel de
Trévoux de 1723 reproduit mot à mot la même définition.
[11]
Francesco MAIELLO,
Histoire du
calendrier, op. cit., p. 190 et 231 et sa conclusion, p. 237 : «
Même si les jours de la semaine avaient été introduits dans le calendrier à
partir de 1646, permettant ainsi de l’utiliser comme une représentation de
l’avenir, le futur continuait d’échapper au lecteur, dont le regard se tournait
inexorablement vers le passé. [… ] Il est impossible de fixer dans notre cadre
chronologique (la date) à laquelle l’agenda s’affirma comme le modèle
prédominant de l’organisation du temps. »
[12]
Sur les 34 textes retenus, 27 ont des contenus originaux, 7
reprennent des passages des précédents ou sont des brouillons.
[13]
Archives Nationales (A.N.), microfilm 155 MI 16, document
1.
[14]
A. N. microfilm 155 MI 16, documents 4 et 4 bis.
[15]
A. N. microfilm 161 MI 2, documents 1, 4 et 161 MI 47,
1.
[16]
A. N. microfilm 161 MI 2, document 3.
[17]
A. N. microfilm 161 MI 2, documents 4, 4 bis, 4 ter, 5 et
6.
[18]
A. N. microfilm 161 MI 2, documents 7, 8 et 9.
[19]
A. N. microfilm 161 MI 2, document 10.
[20]
A. N. microfilm 161 47, dossier LIV, liasse 6, document
2.
[21]
A. N. microfilm 161 MI 2, document 11.
[22]
A. N. microfilm 161 MI 1, liasse 2, document 96 et microfilm
161 MI 1, liasse 2, document 96; ce manuscrit ne porte pas la référence d’une
audience mais il se présente comme les précéd