Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131049
288 pages

p. 50 à 76
doi: en cours

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Compter et raconter : pratiques de l'écrit ordinaire

no48-4 2001/4

2001 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Compter et raconter : pratiques de l’écrit ordinaire

Les carnets de bord d’un grand serviteur du roi : les agendas de Vauban

Michèle Virol Michèle Virol IUFM Paris 56, boulevard des Batignolles, 75017 Paris
Michèle VIROL Les agendas de Vauban La tentative de regroupement de manus~crits du maréchal de Vauban intitulés agendas dévoile que, sous une apparente diversité, ils peuvent être considérés comme les témoins du travail qu’exige la charge de Commissaire des fortifications sous Louis XIV. Sous forme de brouillons ou de minutes, ils attestent des tâches écrites exigées par le monarque et ses secrétaires d’État à des fins d’informations rapides et détaillées dans le cadre des prépa~rations d’audiences royales, de comptes rendus de missions, de projets et devis pour les travaux des places fortes. Mais l’agenda, document administratif côtoie l’agenda per~sonnel, feuillets où sont consignés idées, démarches à entreprendre, recettes, calculs sans référence à un calendrier. La présence de ces deux formes d’agendas témoigne de la coexistence de deux usages dont l’un est appelé à disparaître. The attempt to bring together manus~cripts by Marechal de Vauban entitulated Agendas reveals that under an apparent diver~sity,they can be considered as evidence of the work required by the task of “Commissaire général des fortifications” under Louis the XIVth. Either in the form of rough copies or minutes they attest to the demand for written documents by the Monarch or his state secre~taries to get fast and detailed information to prepare royal audiences, reports on missions, plans, and estimates for works in fortified towns. But the Agenda, an official document coexisted with the personal agenda consisting of sheets on which ideas, next moves, receipts and calculations were recorded without any reference to the calendar.These two kinds of agenda testify to the co-existence of the two uses, one of which was doomed to vanish.
La mise en place des services de la monarchie française de l’Ancien Régime est un domaine que la recherche récente a contribué à mieux éclairer par des études sur les multiples institutions centrales et provinciales, sur la hiérarchie des agents royaux, essentiellement commis et officiers et sur la complexité de leurs relations dans le cadre du développement de l’État [1]. Nos connaissances sur cette question ont été enrichies par l’analyse des documents administratifs conservés dans les archives ou les monographies variées qui retracent les carrières, fortunes et clientèles des grands serviteurs du roi. Il reste plus difficile d’appréhender le lien qui unit les premiers au second. L’acte administratif suppose une prise de décision, un travail de rédaction mais aussi une implication de l’agent du roi responsable du service. Ce dernier aspect englobe des tâches et actions diverses qui échappent souvent aux sources aujourd’hui disponibles. Certaines archives permettent cependant d’avoir accès à la dimension privée d’un acte administratif par des correspondances, notes ou mémoires, qui donnent des indications sur sa gestation, sa transformation ou sa réception [2].
Ainsi l’examen des archives privées de Sébastien le Prestre ( 1633-1707), marquis de Vauban et maréchal de France ( 1703) contenues dans le fonds Rosanbo dévoile, à côté de nombreux écrits militaires, économiques, généraux ou privés et d’une riche correspondance, des feuillets manuscrits dispersés qui portent le titre ou la mention d’« agenda » [3]. La singularité de cette dénomination et sa consonance contemporaine suscitent une curiosité qui conduit à rechercher et analyser ces manuscrits afin de les replacer dans une histoire des textes et des modes d’écriture et de formalisation de la pensée au XVIIe siècle.
L’énorme travail effectué par Vauban, infatigable serviteur du roi à la fonction de Commissaire général des fortifications à partir de janvier 1678 peut être mesuré à l’aune du volume de ses archives mais aussi des rapports et mémoires envoyés aux Secrétaires d’État à la guerre, à la marine et aux Contrôleurs Généraux [4]. Les brouillons, notes et mémoires constituent des étapes du travail « administratif » qui ont fait l’objet d’une recherche précédente [5]. Mais le terme d’agenda, porteur d’une promesse d’accès à l’intime de la pensée ou du moins à une organisation personnelle, appelait une analyse particulière. La voie ouverte par l’ouvrage pionnier de Jean-Claude Perrot, Une histoire intellectuelle de l’économie politique, XVIIe-XVIIIe siècle, invite à transposer à d’autres domaines la démarche préconisée et à rechercher et interroger les traces qui permettraient d’appréhender la genèse et le déroulement, de nouvelles formes de travail dans le cadre naissant de l’administration [6].
Le terme d’agenda, inscrit en haut de feuillets manuscrits de la fin du XVIIe siècle, incite à une réflexion sur l’usage actuel du terme et à une mise à distance critique sur son usage par Vauban et ses contemporains. Le recours aux dictionnaires est un premier garde-fou contre l’anachronisme. La récente édition ( 1994) du Dictionnaire de l’Académie française mentionne que le terme s’applique, aujourd’hui, non seulement au « Registre, carnet comportant un calendrier et dans lequel on inscrit chaque jour ce que l’on se propose de faire », mais aussi au programme que l’on se fixe pour l’avenir (acception plus anglo-saxonne) et qu’au XVIIe siècle, il avait le « sens actuel ». Or, une première approche des agendas de Vauban permet de souligner que si ce sont des feuillets d’écriture (cousus ou non)
le plus souvent datés, ce ne sont jamais des carnets comportant des calendriers.
Les dictionnaires du XVIIe siècle, notamment le Thrésor de la langue française de Jean Nicot ( 1606) ne proposent pas d’entrée à agenda avant celui de Pierre Richelet ( 1680), le premier à mentionner le terme en précisant « un usage dans le stile simple : Tablettes ou l’on écrit les choses dont on veut se souvenir [mettre sur son agenda] » [7]. Cette définition tendrait à convaincre de l’usage courant d’une pratique individuelle d’inscription de notes sur un support (peut-être) particulier. Il faut toutefois remarquer que le terme de tablettes est préféré à celui d’agenda pour désigner l’objet sur lequel on note « le nom d’une connaissance, le titre d’un livre ou de quelque chose à faire » et qui peut aussi être utilisé comme brouillon « sur lequel on peut ébaucher des réflexions avant de les rédiger au propre » [8].
Dix ans plus tard, le Dictionnaire universel de Furetière ( 1690) donne la définition suivante de l’agenda :
« Tablette, ou mémoire où on écrit ce qu’on a à faire durant le jour, pour s’en souvenir en allant par la ville. Un almanach d’agenda. Cet homme a tant d’affaires, qu’il auroit besoin d’un agenda in-folio. Ce mot est pur Latin, & signifiait autrefois dans l’Église, l’office du jour, ou de la feste, & le nombre des Messes & des mortuaires qu’on avait à dire. On a appellé aussi Agenda, les livres des Baptêmes, & ceux qui se lisaient dans le Chapitre. On l’a dit ensuite des affaires du Royaume, & enfin de celles des particuliers. Du Cange » [9].
Antoine de Furetière confirme ainsi l’usage privé de l’agenda sans faire référence toutefois à un calendrier. Il indique de plus que cette appropriation par les particuliers est le produit d’une évolution, d’un glissement du document religieux vers le document public puis privé [10].
Le Dictionnaire de l’Académie française, édition de 1718, ne retient que l’usage privé sans aucune référence à des écrits administratifs : « Agenda est pris du latin. Il signifie ce qui doit être fait. Mémoire de choses qu’on a à faire. Il fait tous les matins un agenda des choses qu’il se propose de faire le reste du jour.
Il se dit aussi d’un petit livret destiné pour y escrire les choses qu’on a à faire.
Acheter un agenda… »
L’intérêt de cette définition est d’introduire l’objet matériel, le livretagenda qui commence peut-être à prendre une forme spécifique puisqu’on peut l’acheter en 1718, ce que ne mentionnait pas précisément le Dictionnaire de Furetière quelque trente ans auparavant. Il renvoie à l’usage de brouillon que remplissent les tablettes, petit cahier au format de poche composé de feuillets en ivoire, en parchemin ou en papier traité de façon appropriée, sur lequel on écrivait, au moyen d’un stylet ou d’un crayon, des inscriptions qu’on pouvait effacer plusieurs fois. L’usage du terme « agenda » pour désigner l’écrit privé dans lequel on peut prendre des notes et des rendez-vous ou encore faire la liste de ce que l’on à faire, se substitue parfois à celui d’« almanach » au début du XVIIIe siècle. Toutefois Francesco Maiello fait remarquer que si Mme de Sévigné fait un usage moderne de son calendrier en se référant à des actions futures lorsqu’elle écrit dans une lettre du 1er mars 1684 au président de Moulceau : Il me semble que je vois dans mon almanach que j’irai en Bretagne », les agendas pourvus de calendrier étaient encore considérés au XVIIIe siècle comme des objets peu courants, puisqu’en 1780, l’un deux est accompagné d’un mode d’emploi, avec de nombreux exemples explicatifs [11].
Les agendas de Vauban ont été rédigés dans une période (la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe siècle) qui apparaît, à la lecture des définitions des dictionnaires, comme moment où s’opère le glissement de son usage à des fins publiques (les affaires du royaume) à celui plus personnel de recueil d’idées et de notes. Afin d’éclairer l’emploi de ce terme d’agenda il faut s’arrêter sur la présentation, les contenus et les emplois réservés à ces manuscrits par Vauban. La richesse des renseignements livrés par leur étude permettra d’éclairer quelques principes de la circulation de l’information à l’intérieur d’un service administratif et plus généralement le cheminement de la pensée d’un grand serviteur de l’État.
 
DES ÉCRITS DIVERS NOMMÉS AGENDAS
 
 
Dans l’ensemble conséquent des archives concernant Vauban, aucun classement ne permet de retrouver sous une rubrique particulière les manuscrits intitulés « agendas ». Quarante documents portent ce titre et sont répartis dans deux fonds d’archives, le fonds Rosanbo pour trente-quatre d’entre eux datés de 1686 à 1706 [12], et les cartons du Dépôt des fortifications des Archives de l’Armée de Terre au château de Vincennes pour six autres. Ils sont parfois classés avec la correspondance, parfois associés à des pièces diverses, ce qui permet d’affirmer que les responsables du classement des archives ne les ont pas distingués a priori comme un genre d’écrit spécifique.
De leur diversité, il est toutefois possible d’extraire une typologie sommaire liée à leurs usages. L’agenda semble rédigé dans cinq circonstances :
audience au roi, compte rendu de mission, préparation d’un mémoire, prise de notes vraisemblablement au cours de voyages et estimation de travaux à effectuer dans une place-forte.
Typologie sommaire des agendas
Les vingt agendas pour des audiences royales portent des titres très proches :
Agenda « pour préparer les audiences au roi » ou « pour parler au roi » ou « pour parler à son Maître ». La date de l’audience est parfois donnée. En effet sur vingt documents recensés, treize peuvent être datés avec plus ou moins de précision :
  • un de septembre 1691 ( 3 folios) [13]
  • un du 7 janvier 1692 ( 7 folios) et son brouillon avec variantes [14]
  • un du 21 avril 1693 ( 5 folios) sous trois formes dont une est datée du 24 avril 1693 [15]
  • un de 1695 sans autre précision ( 5 folios) [16]
  • trois de 1696 : 24 mars (en troi s versions de 7 folios chacune), 24 juillet ( 11 folios) et décembre (son brouillon est daté du 7 décembre à Versailles : 11 folios) [17]
  • deux de 1697 : 20 janvier ( 3 folios) (une autre version moins bien écrite mais avec des compléments est aussi datée de janvier 1697) et 10 décembre ( 3 folios) [18]
  • deux de 1698 : 13 février ( 2 folios) [19] et 2 août ( 1 folio) [20]
  • deux de 1702 : 4 mars ( 6 folios) [21] et 11 mars ( 3 folios) [22].
Dans une autre catégorie peuvent être classés cinq agendas qui portent le titre « pour rendre compte au roi des missions d’inspection ». Le plus ancien est de mars 1686 et concerne les observations relatives au canal des Deux-mers [23]. Les agendas des voyages d’inspection des places-fortes (voyage en Dauphiné d’avril 1693 [24] et voyage de 1698 de Langres à Neufbrisach, de Sélestat à Condé en passant par Strasbourg, Verdun et Maubeuge [25]) sont les plus longs parce qu’ils détaillent des sites présentant un intérêt pour la défense et les arguments en faveur de nouveaux travaux. Une autre forme de mission peut aussi faire l’objet d’un agenda : la préparation de campagnes militaires, comme la campagne de Brest de 1695 [26].
Il est possible et même vraisemblable que d’autres agendas existent ou aient existé sur des sujets proches puisque Vauban a effectué, presque chaque année, des tournées d’inspection de plusieurs mois, au cours ou au terme desquelles il adressait un rapport au roi. Dans un premier temps, il rassemblait des notes qu’il corrigeait dans un agenda qui servait ensuite de canevas pour la rédaction de ces documents administratifs que sont les « Mémoires pour rendre compte au roi ». Ces textes longs et détaillés, conservés pour la plupart au Service Historique de l’Armée de Terre ont demandé une rédaction soigneuse et donc différée. On peut ainsi penser que l’agenda est l’étape intermédiaire qui permet à Vauban d’informer rapidement le roi sur l’essentiel.
Sept agendas se présentent sous la forme de notes et remarques rassemblées en vue de la rédaction de mémoires qui doivent composer une partie du recueil des Oisivetés, à la rédaction duquel Vauban s’est attaché à partir de 1700 [27]. Sur les sept agendas, quatre ont des sujets militaires : Agenda pour servir à l’instruction générale de l’attaque des places, [28] Agenda de ce qu’il faudrait observer pour faire d’excellentes trouppes, [29]Agenda pour travailler a la correction de la milice de ce temps, et aux moyens de la rendre meilleure et beaucoup plus excellente qu’elle n’est, [30] enfin l’agenda Estat présent de la France [31] et trois vont servir à l’élaboration de la Dîme royale [32] : Agenda pour faire l’instruction du dénombrement des peuples et description du pays, [33] Agenda pour la correction des revenus du Roy [34] et Agenda des conséquences de la dîme royale [35].
Signalons aussi un texte de 1706 sur l’attaque des places qui ne porte pas le titre d’agenda mais qui présente exactement les mêmes caractéristiques d’un mémento des différents éléments à ne pas oublier pour la rédaction du Traité de l’attaque des places, ouvrage destiné et dédié à Monseigneur le Duc de Bourgogne cette même année 1706 [36].
Enfin seulement deux agendas, aide-mémoire ou recueil de pensées diverses, plus proches des définitions de l’agenda, ont été retrouvés. Ils se présentent sous deux formes : soit un simple aide-mémoire d’une page in-folio [37], soit un cahier cousu de cinquante folios, offrant des notes qui s’étalent sur trois années ( 1699, 1700 et 1701), sans toutefois suivre une organisation scrupuleuse et chronologiquement référencée. [38] Ces deux agendas reflètent la pratique quotidienne de Vauban : dictéeà un secrétaire, puis relecture et corrections autographes.
De plus, on peut trouver, dans les archives du Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT) à Vincennes, six agendas dispersés dans les cartons du Dépôt des fortifications qui sont les écrits techniques du Commissaire général des fortifications dans l’exercice de ses fonctions : Agenda des ouvrages à faire aux ville et château de Guillestre ( 1696), Agenda d’objets à entretenir Mr. Le Peletier sur Dunkerque ( 1696), Agenda de Caen ( 1699), Agenda sur les fortifications de Fort-Louis ( 15 octobre 1703), Agenda des ouvrages qu’on peut faire pour ne pas exécuter tout à fait le projet ci-dessus(le projet est le « mémoire pour Montreuil », non daté) [39] et Agenda des ouvrages de Belfort commencés et non achevés ( 10 novembre 1703) [40].
Le très petit nombre (six) d’agendas dans les cartons des places fortes comparé aux quelques 300 places que Vauban a eu la charge d’améliorer et entretenir ou même aux 33 qu’il a construites montre bien la faiblesse de l’occurrence agenda dans les écrits militaires de Vauban [41]. Cette remarque s’impose d’autant plus si l’on observe que dans les autres manuscrits du SHAT, seul un agenda a pu être retrouvé, Mémoire ou agenda sur le rétablissement des fortifications de Saint-Venant de 1709, rédigé par l’ingénieur Isaac Robelin [42]. Il ne peut servir de preuve à l’appui d’une affirmation de l’usage militaire du terme puisque ce proche de Vauban a pu lui emprunter cette dénomination sans grande conviction si l’on prête attention au « ou » entre mémoire et agenda et si l’on prend garde à la différence de nature du texte. L’agenda de Robelin est un texte très court d’accompagnement de deux plans de la place-forte (explication des lettres et des chiffres) et non une liste de travaux.
Il existe cependant dans les inventaires des cartons des places au Dépôt des fortifications à Vincennes la mention d’un Agenda des fonds des fortifications avec un renvoi aux « manuscrits des ministres reliés ». Ces manuscrits nommés « Agenda » sont des livres de compte des dépenses engagées par année et par place. Ils sont reliés en cuir rouge, aux armes de Colbert pour les années 1682-1683, 1684-1685, 1686-1687 et début 1688 [43]. Les tomes suivants, pour les années 1690 à 1705, ne portent ni le titre d’agenda, ni les armes de Colbert [44]. Le contenu des manuscrits demeure identique, mais le titre a changé, pour quelles raisons ? Est-ce Colbert qui a imposé ce récapitulatif des dépenses alors qu’il avait la responsabilité du Contrôle général des finances ? Pourquoi les deux tomes suivants, postérieurs à sa mort ( 1683) sont-ils à ses armes et s’intitulent-ils agenda, alors que ce titre disparaît avec le tome IV ? Claude Le Pelletier, son successeur jusqu’en 1689 préfère-t-il conserver les documents et formulaires de Colbert alors que Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain, choisit de modifier l’intitulé du tome IV et des suivants en « Fonds et despences des fortiffications »? La question est ouverte [45]. Nous constaterons simplement que Vauban, familier du premier titre en usage aussi bien dans les services du département des finances avec lequel il est en étroite relation que dans celui des fortifications de mer dirigé par Colbert, le conservera pour ses propres écrits jusqu’à la fin de sa vie.
Présentation matérielle des manuscrits
Certains agendas conservés dans le fonds Rosanbo sont des minutes soigneusement calligraphiées par des secrétaires, d’autres ont été mis au net avec des marges importantes dans lesquelles Vauban ajoute des remarques, d’autres enfin sont des manuscrits raturés par Vauban et surchargés d’annotations. Ces textes montrent parfois le travail de réflexion et de formulation du texte final.
Ainsi l’agenda qui doit servir pour l’audience du 24 mars 1696 est conservé dans quatre versions différentes, ce qui permet de suivre les étapes de sa rédaction [46].
Le manuscrit, pièce 3, qui doit être la minute (devait-il être remis au roi au cours ou à l’issue de l’audience ?) est bien calligraphié mais sans numérotation, simplement un retour à la ligne pour chaque sujet traité. Le texte est décomposé en paragraphes numérotés pour les versions intermédiaires (manuscrits 4bis et 4ter) [47] : les repères de composition du texte sont encore affichés, le travail du secrétaire n’est pas terminé. Le manuscrit 4ter daté du 24 mars 1696 et titré « Agenda pour le Roy » est parfaitement calligraphié, sans rature jusqu’au quinzième paragraphe. La fin du texte, curieusement, a une écriture peu soignée.
S’agit-il d’un supplément écrit à la hâte avant l’audience ou d’un énième brouillon ? Il est difficile de répondre en l’absence de mention du déroulement de l’audience. De plus, devant chaque paragraphe, dans la marge et d’une autre écriture une annotation indique le travail de préparation du texte. Pour signifier que la lecture du texte a satisfait Vauban, un « fait » (c’est le cas ici pour cinq paragraphes) ou un « Vban » barré sont les signes que l’on peut observer sur de nombreux manuscrits de Vauban. Il s’agit vraisemblablement de conventions entre Vauban et ses secrétaires pour faciliter les transcriptions. Ainsi un f barré peut signifier la suppression du passage dans la version finale (soit deux paragraphes dans ce texte). Enfin la marge peut accueillir une note complémentaire précieuse pour l’historien car elle précise les modalités souhaitées de mise en œuvre de ce qui est demandé. Par exemple, celle du paragraphe 8, qui traite des demandes d’appointements et de brevets, apporte des informations significatives sur la mise en œuvre du recrutement des ingénieurs selon une procédure souhaitée et contrôlée par Vauban : « les ingénieurs concernés seront ceux qui ont subi mon examen » (organisé en 1697). Ou celle du paragraphe 10 qui évoque une procédure à suivre pour que le roi prenne connaissance d’un mémoire : « demandé au Roy de le faire étudier à Chamlay et de se le faire lire » écrit-il pour son mémoire sur les camps retranchés [48]. Les paragraphes correspondent grossièrement à un sujet, ce découpage spatial facilitant un repérage visuel rapide du contenu pour une lecture à haute voix ou pour une annotation particulière supplémentaire.
Il est possible d’interpréter les signes du manuscrit, dans sa version ultime, comme porteurs d’une information sur le déroulement de l’audience. Cette hypothèse repose sur l’étude comparée des sujets abordés d’une audience à l’autre et sur leur répétition éventuelle. Il est probable qu’un trait dans la marge face à un paragraphe signifie que le sujet a été abordé, un trait sur le texte qu’il devra être mis à l’ordre du jour de la prochaine audience.
Les agendas conservés au SHAT sont destinés au Service des fortifications et par conséquent bien calligraphiés à une exception près, le manuscrit original entièrement rédigé par Vauban daté de Caen, du 21 novembre 1699 et portant en haut à gauche cette mention : « Agenda suitte à mettre après le Mont st Michel » [49]. Sur trois in-folios Vauban développe les atouts de la ville de Caen comme il a coutume de le faire dans les mémoires sur les places. C’est un document court, bien découpé en paragraphes dans sa forme finale recopiée avec soin par un secrétaire. Chaque paragraphe mis au net est barré sur le brouillon original. Les étapes de préparation de l’agenda, écrit administratif remis à la Direction des fortifications, sont donc semblables à celles de l’agenda d’audience.
Ces agendas sont tous rédigés sur des feuilles in-folios et sont d’importances variables puisqu’ils peuvent comporter de une à onze pages pour les agendas d’audience et jusqu’à cinquante pour les agendas personnels. Ils n’ont pas de particularité formelle, les feuilles sont parfois cousues, parfois pliées ensemble, à l’égal de la majorité des manuscrits de Vauban. En aucun cas ce ne sont des carnets pré-fabriqués et porteurs de calendriers.
La description de ces manuscrits a permis de retrouver, sous la diversité des textes, les deux formes d’utilisation de l’agenda signalées par Antoine Furetièredans son Dictionnaire: à « l’agenda pour les affaires du royaume », correspondent les agendas des audiences au roi, ceux qui rendent compte de missions ou ceux des ouvrages des places-fortes et à « l’agenda de particulier », les agendas de notes regroupées par sujets précis ou les listes de « ce qu’il faut faire ».
Cette distinction entre des textes destinés à un usage public, celui du roi ou d’un de ses services et ceux réservés à un usage personnel doit être faite pour les agendas de Vauban parce qu’une forme de document administratif semble se dégager des premiers, alors que les seconds sont des exemples de « tablettes » ou almanachs privés.
 
UNE FORME ANCIENNE D ’ÉCRIT ADMINISTRATIF
 
 
Vauban destine l’agenda à deux usages administratifs : celui d’un écrit, support et témoin de l’oral, et celui d’un compte rendu rapide de mission destiné à informer le roi.
L’écrit support de l’oral
Les agendas sont des notes successives qui doivent aider à mémoriser les différents sujets à aborder lors d’une audience royale. Les phrases débutent généralement par des verbes qui sont autant d’injonctions : « dire au roi, faire ».
Les agendas conservés concernent la période 1693-1702 et l’exercice des multiples tâches du Commissaire Général des fortifications. Il rend compte des travaux à effectuer, faits ou à poursuivre dans les différentes places-fortes (par exemple « rendre compte du projet de Stenay » dans l’agenda de décembre 1697 ou « faire voir un nouveau plan de Mastrick, le fort et le faible de cette place et le côté attaquable » à l’audience du 4 mars 1702 [50]). Il peut aussi s’enquérir des missions que le roi lui réserve : « Luy demander quand il luy plaira que je parte pour l’Alzace » [51] ou « Ce qu’il plaira a sa Majesté faire de moy si Elle n’a point de veüe particulière. J’estime qu’il conviendrait a son service que je fisse la visite de ses places frontières de Flandres » [52]. Enfin, il doit gérer les ingénieurs qui sont sous sa responsabilité directe mais qui dépendent du Directeur des fortifications, son interlocuteur et représentant auprès du roi. Les agendas témoignent cependant, de la liberté de ton de Vauban qui s’adresse directement au souverain, pour obtenir récompenses, avancement et postes pour les ingénieurs.
Si les sujets les plus divers sont successivement abordés, on observe toute-fois une tentative de regroupement dans l’agenda du 21 avril 1693 intitulé « Agenda particulier pour parler au Roy des Ingénieurs et de plus ». Après avoir mentionné le cas d’un certain nombre d’ingénieurs, Vauban tente de faire le point sur leur situation générale : « Faire dire au Roy l’Estat des Ingénieurs, ceux qui manquent de l’année dernière, ceux qu’il faut oster, n’en remplacer que peu afin que les appointements des morts puissent servir d’augmentation a ceux des vivants de la frontière ou il fait cher vivre qu’il n’est plus possible qu’ils y puissent subsister, de marquer les ingénieurs qui peuvent servir en campagne par une croix a la marge du grand état et le faire après des extraits particuliers » [53].
Le désir de donner au roi un outil de gestion des ingénieurs sous forme de liste tenue à jour, enrichie de mentions précises pour ceux sur lesquels il peut compter pour une campagne future, n’est qu’un des multiples aspects des propositions de Vauban pour rationaliser l’utilisation des forces du pays. Sa demande de reconversion des appointements des morts sur ceux des ingénieurs des frontières est caractéristique de sa recherche de compensation entre facteurs différents. L’ingénieur familier des formules « le fort portant le faible », « une année portant l’autre » utilisées par tous ceux qui tentent d’évaluer des quantités moyennes, approche les questions en « mécanicien » (la mécanique est une branche des mathématiques appliquées). Il tente de poser la question à résoudre comme un tout décomposable en éléments qui se complètent et peuvent se compenser. Il veut démontrer au roi que les ingénieurs sont une composante importante de la force militaire et qu’il est donc utile et nécessaire de clarifier leur emploi par la tenue d’une liste mise à jour qu’il entend superviser : « ne les point changer de lieu sans m’en parler » et « ne les point commander que je ne les nomme ».
Le Commissaire général des fortifications se présente comme l’expert d’un service d’État qu’il organise et veut contrôler, au risque de s’opposer au Directeur des fortifications, Michel Le Peletier de Souzy, du moins au cours des premières années d’entrée en fonction de celui-ci [54]. Les agendas permettent de mesurer l’obstination dont il fait preuve auprès du roi pour obtenir la reconnaissance directe de la spécificité et de la nécessité des techniciens de la fortification dans des guerres où certains capitaines de régiment souhaitent s’illustrer par des faits d’armes, sorties intempestives ou attaques surprises. Deux approches de la guerre s’affrontent et Vauban défend, au cours des audiences, le travail et la responsabilité des spécialistes de la fortification et de la sape, ce qui inclut les innovations techniques : « luy parler de l’invention a escrire de loing par le moyen des lunettes, les expériences que j’en ay veües. La certitude que j’en ay de l’excellence de ce moyen pour sçavoir des nouvelles d’une place assiégée a luy donner » [55].
L’agenda peut aussi être un aide-mémoire des demandes de faveurs. Ces textes donnent en effet des listes d’interventions plus personnelles de Vauban auprès du roi. Toute sa clientèle est concernée, et au premier chef les membres de sa famille, notamment le mari de sa fille cadette Jeanne-Françoise, Louis Bernin d’Ussé de Valentinay, endetté et brouillé avec son père : « luy parler de Mr d’Ussé pour la permission de traitter de la charge de maître d’hostel ordinaire » [56].
Dans le même agenda, il a l’intention de supplier le roi pour son parent, major de la citadelle de Lille, souffrant de la goutte afin qu’il « le défasse de sa majorité». Deux mois plus tard, il se propose de « présenter le placet de (ses)
deux parents ». Les demandes de gratifications sont multiples, ingénieurs blessés ou âgés, veuves dans le besoin, armateurs ou religieux. Une hiérarchie des faveurs honorifiques s’impose clairement, culminant avec la Croix de l’Ordre de Saint-Louis pour les ingénieurs et l’Académie des Sciences pour les ingénieurs et mathématiciens. Ainsi à l’audience du 13 février 1698, il se propose de « luy parler des chevaliers de Saint Louis pour Ferry et Robert et de luy proposer le sieur Riviere pour estre mis sur l’estat des ingénieurs » [57]. L’Ordre de Saint-Louis qui vient d’être créé en 1693 pour récompenser les services dans l’armée ou la marine est une gratification convoitée et l’obtention du premier grade (chevalier) pour ces deux ingénieurs, serait pour la Direction des fortifications un témoignage de la reconnaissance royale. Dans le même agenda, il poursuit « Parler de Mr de Robelin, idem de Mr Sauveur pour une place à l’académie des sciences » [58].
Les brouillons des agendas dévoilent l’intensité de la réflexion et parfois l’embarras que provoque le choix de l’ordre de présentation des demandes formulées au cours de l’audience. Les ratures attestent des modifications dans l’ordre de passage. Certaines faveurs non accordées peuvent être reconduites sur plusieurs audiences et Vauban n’est pas homme à abandonner sa requête s’il n’a pas obtenu satisfaction, ce qui expliquerait les répétitions dans des agendas successifs (à moins que le roi ne lui ait pas laissé le temps de les formuler). Les requêtes des audiences des premiers mois de 1695 en faveur de l’abbé de Chévremont, auteur apocryphe du Testament politique du duc de Lorraine (remis au roi par Vauban) n’ayant pas été entendues, Vauban écrit au roi le 8 août 1695 que l’abbé est un « homme de raison et de bonnes mœurs, il peut encore servir sa Majesté par sa plume car il entend bien les intérêts des princes étrangers spécialement ceux de la Maison d’Autriche, 3000 à 4000 livres de rente qui le mettraient au repos et moi aussi qui en suis chargé depuis 2 ans » [59]. On ne peut dire plus clairement que l’on souhaite être dédommagé de ses frais et aussi montrer que le service du roi inclut, pour lui, une participation active à la guerre des écrits notamment celle des testaments politiques apocryphes [60].
Ces agendas témoignent d’échanges oraux dont il ne reste pas d’autre trace et suggèrent la diversité des sujets abordés. Vauban se propose toujours d’entretenir le roi de ses observations et réflexions nées ou alimentées par ses nombreux déplacements dans le royaume et qui s’imposent à lui avec une telle force qu’il les dicte à un secrétaire au cours de ses voyages dans sa chaise à deux places portée par des mulets (la fameuse basterne) [61]. Vauban ne craint pas de se répéter à plusieurs semaines ou mois d’intervalles avant de rassembler ses réflexions dans un mémoire proposé au roi qui peut en accepter immédiatement la lecture, la différer ou encore la déléguer. L’agenda joue alors le rôle d’annonce et de renvoi à un écrit plus conséquent.
Les agendas d’audiences confirment que les deux principales préoccupations de Vauban sont la défense générale du royaume et la réforme de la fiscalité.
Favorable à une politique défensive que résume sa célèbre expression du « pré carré», Vauban propose clairement ses options dans les agendas conservés [62]. Ainsi en avril 1693, il réclame la réduction des dépenses des places-fortes :
« réduire ci-après les despenses de la fortification aux ouvrages de la première ligne, achever les commencer des 2e et 3e et du surplus s’en tenir aux entretiens » et ajoute : « n’en point commencer de nouveaux », exprimant son souhait d’une politique cohérente de défense sur deux lignes de places-fortes et non cette guerre d’échiquier dans laquelle la place-forte est une pièce du jeu gagnée puis perdue [63]. Ces idées sont développées dans le mémoire « Places dont le roi pourrait se défaire en faveur d’un traité de paix sans faire tort à l’État ni affaiblir sa frontière » présenté au roi en janvier 1694. N’obtenant pas gain de cause, il insiste quatre ans plus tard, dans l’agenda du 13 février 1698, « lui demander la réduction des places a un certain nombre divisées par première et deuxième ligne, accommoder à la perfection la première » [64] et il décide d’inclure le mémoire présenté au roi dans le tome III des Oisivetés, moyen d’attester de ses idées et de les transmettre à ses contemporains et à la postérité [65].
Vauban propose une rationalisation des dépenses de guerre par une double limitation, celle du nombre de places à entretenir et celle des campagnes à mener. Il désapprouve par exemple le projet de campagne en Piémont dans un mémoire qu’il mentionne comme « bon à lire au roi » dans un agenda d’audience de 1695 [66] puis dans celui du 24 mars 1696 [67]. Les éléments de la démonstration sont connus grâce à sa Dissertation sur les projets de la campagne prochaine en Piémont datée de février 1696 et une Addition du 4 avril dans laquelle il regrette que la guerre soit décidée. L’ensemble sera collationné plus tard dans le tome II des Oisivetés [68]. La démonstration repose essentiellement sur le côté hasardeux et inutile d’une telle expédition, surtout pour défendre Pignerol dont le roi devrait se séparer comme un chirurgien ôte un élément étranger d’un corps malade. Si l’histoire des guerres d’Italie est convoquée pour tenter de détourner le roi d’une telle entreprise, le véritable danger viendrait des Pays-Bas et menacerait Paris sans défense. Seule alternative à la guerre, la négociation avec le roi d’Espagne malade est présentée comme l’ultime recours de Louis XIV [69].
L’offensive, selon Vauban, doit prendre la forme de la Course. Aussi, au cours de l’audience de 1695 souhaite-t-il « parler derechef de la Course, de l’absurdité de la compagnie des Indes et du peu de dommage que les marchandises provenant des prises, pourront faire a nos manufactures ». Il a trouvé qu’il n’était pas suffisamment entendu et a rédigé un mémoire l’année suivante sur la Caprerie (inclus dans les Oisivetés) et dont il rappelle l’existence au roi dans l’agenda du 13 février 1698 « faire toutes choses au monde pour exciter la Course et la soutenir par de bonnes escadres (comme indiqué) dans un mémoire déjà présenté sur le sujet sur la fin de la dernière guerre. Monsieur l’Amiral doit en avoir une copie… et depuis peu j’en ay donné une a monsieur Pontchartrain… defencive sur terre et course sur mer » [70]. Il est ainsi possible de suivre, de 1695 à 1698, la clarification de sa pensée sur le sujet.
Sa deuxième préoccupation majeure est la réforme des impôts. Elle va accaparer une grande partie des dernières années de sa vie et le conduire à l’impression clandestine de la Dîme royale. Dès l’agenda du 10 décembre 1697, il s’en ouvre au roi, notant qu’il souhaite lui parler « du projet de capitation de l’an passé» [71] et « luy parler aussy de ce a quoy je travaille sur l’établissement de la Taille Réelle » [72], première version de son projet de réforme qui deviendra Projet de taille géométrique en 1700 puis Dîme royale. À chaque étape de cette élaboration, il a informé le roi et a même obtenu de lui faire, lui-même, la lecture de son texte, en juin 1700, « en plusieurs heures » [73].
Les propos échangés avec le souverain sont confiants, et Vauban, fort de cette bienveillance royale, ne craint pas de proposer des réformes qui peuvent déplaire à l’entourage du roi et même à la Cour.
L’examen des agendas d’audience laisse planer un doute sur la nature de ce document administratif : correspond-il à un modèle auquel se conformeraient tous ceux qui demandent audience au roi ? La simplicité et la belle calligraphie de la présentation, le découpage en paragraphes par sujet, nous conduiraient à répondre positivement à cette question, mais il serait nécessaire de comparer avec d’autres agendas, ce que nous n’avons pu faire, faute d’en avoir trouvé [74]. Bernard Barbiche précise que le roi, après avoir reçu en tête à tête quelques personnages importants au cours de ce qui était nommé le « Travail du roi » ou la « Liasse », annotait les dossiers remis et signifiait sa décision en apposant sur les mémoires « bon », « permis », « accordé» lorsqu’il était favorable [75]. Le terme d’agenda n’est pas mentionné, seuls ceux de dossier ou de mémoire sont cités. Ne peut-on cependant conclure que les agendas (du moins ceux de Vauban) font partie des documents de travail remis au roi ? Certains de ces manuscrits sont des minutes. Le soin apporté à leur élaboration et à leur graphie incline à penser qu’ils n’avaient pas comme seule fin une lecture orale au cours de l’audience. Si cette hypothèse était vérifiée, il serait possible que les quatre agendas d’audience, conservés dans les portefeuilles des papiers de Vauban, qui auraient été proposés à la vente par le Chevalier d’Eon à Londres au début du XIXe siècle soient de cet ordre et qu’ils portent d’autres informations sur leur usage [76]. Nous n’avons malheureusement pu les retrouver.
La recherche d’autres textes administratifs comparables conduit à rapprocher les agendas d’audience de l’Agenda d’objets à entretenir Mr le Peletier sur Dunkerque ( 1696) [77]. Ce texte court (double in-folio) se présente comme une suite de phrases séparées par un signe courbe et débutant par un verbe (parler, luy parler, appuyer, luy envoyer). Il s’agit d’un récapitulatif autour du destinataire et d’un objet (Dunkerque) sans mention d’un calendrier précis. C’est un ensemble de notes qui peuvent servir de support à un entretien oral.
Cependant la phrase finale : « je m’en vais…, je seray de retour mardy au soir… » et la signature de Vauban suggèrent la forme de la correspondance.
L’agenda a une forme hybride, il est à la fois une énumération rapide de ce dont on doit entretenir un responsable (agenda des choses à faire), et en même temps par sa forme écrite, (ratures et corrections de Vauban) et sa signature il devient un manuscrit travaillé et peut-être le brouillon d’un texte quasi-officiel.
Le compte rendu de mission, héritage d’une forme ancienne
L’agenda-compte rendu est vraisemblablement la version condensée ou préparatoire d’un rapport d’activité. Par exemple, l’Agenda pour rendre compte au Roy de mon voyage de 1698 [78] expose en quatorze pages les grandes étapes des visites de places-fortes que le manuscrit intitulé Voyage du neuf avril 1698 au 12 janvier 1699 détaille tout au long de 165 folios [79]. Ce dernier est le document administratif final remis au roi. L’auteur y a ajouté la correspondance échangée pendant ce voyage avec le Directeur Général des fortifications des places de terre et de mer, soit un manuscrit final de 217 folios. Cette hypothèse est confirmée par un autre manuscrit intitulé Agenda pour rendre compte au Roy de mon voyage en attendant que les Projets des places soient en estat de luy estre présentées [80]. L’agenda serait donc un écrit administratif particulier, un intermédiaire entre le rapport final et la lettre détaillée. Il informe rapidement son destinataire de l’état et du devenir d’une mission, probablement pour répondre à son impatience dans l’attente du rapport définitif dont il est l’ébauche.
L’agenda est, pour Vauban, un document de travail dans l’exercice de ses fonctions officielles. Il s’agit de « rendre compte » et pas seulement de rendre « des comptes », comme il avait été initié à le faire pour les documents comptables des dépenses annuelles pour les fortifications selon le modèle demandé par Colbert et qui sont rassemblés dans les « manuscrits reliés des ministres » précédemment évoqués. Le lien entre agenda et comptes est souligné par le Dictionnaire de l’Académie française ( 1994) qui précise qu’au XVIe siècle l’agenda est le « Livre où sont consignés les comptes (d’une ville)» [81]. Un exemple est cité dans Trésor de la langue française ( 1973) à Agenda : « 1535 Livre où sont consignés les comptes (d’une ville), Coutumes de la Salle et chastellenie d’Ipre [… ] caution insérée dans l’agenda de la chambre pour la conservation d’un chacun [… ]» [82].
C’est cet usage que perpétuent les agendas-livres de dépenses pour les fortifications sous Colbert et celui des agendas pour les places-fortes de Vauban.
Ainsi l’Agenda des ouvrages de Belfort commencés et non achevés du 10 novembre 1703 accompagné de trois plans est représentatif de cette forme de document administratif [83]. Il porte au verso du dernier folio la mention : « il a été envoyé copie de cet agenda et des plans à M.Tarade le 5 décembre 1703 » [84]. L’agenda est donc destiné non seulement à l’administration des fortifications mais aussi ultérieurement (après autorisation) à l’ingénieur chargé de la place. Il est divisé en rubriques qui précisent les lieux des travaux de la place (donjon du château, magasin à poudre, le grand puits, etc.), elles-mêmes subdivisées en paragraphes numérotés. Il garde cependant la marque caractéristique des écrits du Maréchal dans les trois derniers paragraphes ( 86 à 88) qui développent les atouts de Belfort (pour les vivres) et prônent l’achat ou l’échange du comté de Belfort et la nécessité de rendre le Doubs navigable.
Que les travaux soient chiffrés, décrits ou simplement énumérés ne modifie pas le nom d’agenda que Vauban donne à ces manuscrits qui recensent rapidement les actions à mener ou les demandes à adresser aux responsables des fortifications. Vauban a certainement emprunté la terminologie comptable de l’agenda des dépenses aux services de Colbert dont il dépendait pour les fortifications de mer de 1678 à 1688. Il continue par la suite à utiliser ce terme mais sans exclusive puisqu’à l’égal des autres ingénieurs il emploie « projet », « instruction abrégée des ouvrages qui restent à faire » (par exemple pour Metz), « mémoire » ou « abrégé estimatif de la dépense à faire pour cette place » (Montdauphin). Le terme d’abrégé nous semble proche de celui d’agenda dans l’usage administratif qu’en fait Vauban, ce qui permettrait de comprendre qu’il hésite entre ces diverses appellations.
L’agenda est présent sous deux versions, celle d’un texte d’ordre administratif qui recense les points essentiels d’une question (travaux, coûts, arguments, idées, etc.), et celle du recueil de notes personnelles où sont consignés, pêle-mêle, réflexions, observations, projets ou comptes [85]. L’agenda est alors un écrit du « for privé» selon l’expression de Madeleine Foisil qui l’applique aux livres de raison ou aux journaux personnels de cette période [86]. Il appartient à l’espace et au temps « privés » dans lesquels il nous fait pénétrer.
 
L’USAGE PRIVÉ DE L’AGENDA
 
 
L’agenda au sens étymologique renvoie aux notes « des choses que l’on a à faire », qu’elles soient associées à une date, selon l’usage actuel ou simplement listées selon l’usage du XVIIe siècle. Avant de permettre la prise en compte du futur par des actions projetées ou des rendez-vous à venir, l’agenda a désigné le carnet ou cahier dans lequel étaient consignés des événements. Cette identification à un objet particulier est lentement apparue, au rythme de la construction des références temporelles [87].
Dans les premiers temps de circulation de l’imprimé, ce sont les almanachs et les calendriers qui offrent des espaces de pages libres en-dessous des chronologies, rappels de fêtes religieuses ou dictons. Ces espaces libres permettent, dès le milieu du XVIe siècle, à certains lecteurs de noter des événements de leur vie personnelle ou familiale, à l’exemple de Michel de Montaigne, lui-même à la suite de son père [88]. À partir de 1622, les almanachs sont « interfoliés ou truffés d’espaces blancs à remplir », tels ceux utilisés par Louis XIII à partir de son premier tour de France de 1622 puis ceux de Louis XIV [89]. Dès lors, l’introduction d’une référence temporelle n’est pas réservée au passé et le terme d’agenda peut être employé au XVIIe siècle pour désigner des feuillets de notes personnelles associés à un calendrier. Ainsi Antoine de Furetière dans le Roman bourgeois ( 1666) introduit-il dans le testament de Mythophilacte, le legs à son meilleur ami Catharinet « d’un grand Agenda ou Almanach de disners dans lequel sont contenus les noms et les demeures de toutes mes connoissances, avec les observations que j’ay faites pour découvrir le foible des grands seigneurs, pour les flatter et gagner leurs bonnes grâces, ensemble celles de leurs suisses et officiers de cuisine, espérant que, pour le moyen de cet ouvrage, il pourra sustenter sa vie comme j’ay fait la mienne jusqu’à présent » [90]. La dérision contenue dans le roman joue aussi sur l’extrême précision de l’agenda décrit plus loin comme « un petit cahier de 5 ou 6 feuilles… en forme de table divisée par colonnes [… ] cela est distribué par mois, par semaines et par jours, tout de mesme qu’un calendrier. De sorte qu’en la mesme maniere que les pauvres prestres vont demander leurs messes le samedy à Nostre-Dame, le lundy au Saint-Esprit, le vendredy à Sainte-Geneviève, de mesme il assignait ses repas à certains jours chez certains grands [… ] » [91]. Cet agenda qui est un des premiers décrits, peut toutefois être réutilisé année après année puisqu’il est organisé selon la succession immuable des tantièmes des jours, semaines et mois. Il atteste toutefois de l’usage du terme à l’égal de certains agendas de Vauban.
Celui-ci, en-dehors des missions et des diverses tâches qui l’accaparent, poursuit une réflexion personnelle sur divers sujets politiques, économiques, sociaux et culturels. Il a rédigé de nombreux mémoires dont certains sont parvenus jusqu’à nous. Dans la gestation de l’écriture comme dans la recherche d’informations ou encore la constitution d’un réseau de relations, nous retrouvons les agendas, qui sont alors l’ébauche des mémoires.
L’agenda, étape de la rédaction de mémoires
Parmi les agendas retrouvés ou conservés, certains portent un titre qui nous renvoie aux travaux écrits de Vauban. Présentés comme une suite de phrases commençant souvent par un verbe à l’infinitif, ils peuvent être assimilés au canevas d’un mémoire. Ainsi les quatre agendas qui traitent des Troupes, des Milices et de l’Attaque des places présentent les idées essentielles des mémoires Moyens de faire une infanterie et Attaque des places respectivement tomes VII et X de s Oisivetés [92].
L’Agenda pour faire L’Instruction du Dénombrement des peuples et la Description des pays [93] annonce sur cinq pages une instruction qui n’est pas la Méthode générale et facile pour faire le dénombrement des peuples, imprimée le 14 mai 1686 sur ordre de Louvois et largement distribuée aux ingénieurs, mais un texte plus complet qui prévoit, outre un recensement, l’inventaire des richesses du royaume associé à une carte. L’instruction n’a pas été appliquée, aussi Vauban a-t-il repris une grande partie de l’agenda dans la Dîme royale. Après avoir décrit précisément le cadre (la description étant un complément indispensable à la carte), le texte détaille tout ce qui doit être dénombré [94]. Les richesses, en commençant par les grains (premières denrées à privilégier) et selon un ordre qui manque parfois de rigueur (le gibier s’intercale entre les prés et les terres labourables) précédent ici les hommes. Il faudra distinguer « abondance ou deffaut », et se demander ainsi « s’il y a bien du gros bétail, s’il y a beaucoup de brebaille », le bien ou le beaucoup étant laissés à l’appréciation de celui qui fait le dénombrement. Vauban ne manque pas toutefois de donner son avis sur les bonnes proportions : les bois doivent par exemple occuper la cinquième partie de la superficie des terres. L’utilité est envisagée sous ses multiples aspects : il faudra dire pour une rivière si elle est navigable, flottable et poissonneuse, si elle peut causer des dommages et si elle est perfectible. Le quantitatif précis revient quand il est question de la population et Vauban propose alors d’élaborer une table pour présenter les résultats. Il ne précise pas comme dans la Méthode générale comment remplir la table mais ce qu’il doit y avoir dans la table c’est-à-dire beaucoup plus que dans le texte imprimé précédent : « mettre charrues, gros et menu Bétail [… ] observant que dans le Dénombrement général du peuple il y faudra renfermer Tous les Ecclesiastiques, La Noblesse, Les gens de Robe, Les gens ayant charge, Les nouveaux Convertis, Les estrangers ou gens habitués dans le Royaume depuis 10 ans. Et en un mot tout ce qui compose le gros du peuple » [95].
Les deux autres agendas « pour la correction des revenus du Roy » [96] et « En conséquence de l’Establissement de la Dîme royale» [97] sont deux textes qui traitent de la nécessaire réforme fiscale. Le premier (non daté) expose en deux pages le plan du mémoire sur la taille réelle ou vingtième, version antérieure à la Dîme royale. L’auteur se dit poussé par un dévouement total au service du roi et scandalisé par l’état de pauvreté dans lequel le royaume est tombé consécutivement à la corruption et au mauvais système des traites et fermes. En cinq chapitres, il présente et examine les désordres des finances du royaume et propose de changer « par des voyes douces et modérées le système de la levée des Revenus du Roy à l’exemple de beaucoup d’Estats estrangers qui depuis un siècle en ça l’ont fait pour le plus grand bien de leurs sujets ».
L’agenda résume clairement la démarche innovante qui sera reprise dans la Dîme royale: calculer à partir de mesures effectuées sur un espace réduit d’une lieue carrée les productions possibles, en déduire les personnes que ce territoire pourrait nourrir et enfin comparer à cette échelle d’une lieue carrée les revenus de la dîme ecclésiastique et du vingtième. Cette base de référence établie, il faudra élargir les calculs à l’ensemble du royaume à condition d’avoir un bon dénombrement, c’est à dire « l’instruction du Dénombrement d’hommes, de terres et de bestiaux qui sont le détail et formulaires et tarif nécessaires à l’établissement du vingtième ». Le calcul des revenus ordinaires et extraordinaires laisse espérer toutes les conséquences heureuses qui en découleront pour le roi et ses sujets, « mettant les peuples beaucoup plus à leur aise et estat de pourvoir a l’entretien des pauvres de chaque paroisse, de faire apprendre aux enfants à lire, et faire chanter à l’église et prier Dieu, de faire asprendre des mestiers a leurs orphelins, de chasser les vauriens ou les obligés à travailler, d’accommoder les chemins, de planter des arbres et avoir soin de leurs Églises et de la garde de leurs bestiaux… ».
En une phrase se déroule le paysage cher à Vauban d’un royaume de France remis sur pied et de nouveau le plus florissant de la Chrétienté dans une vision idyllique de sujets laborieux car non accablés d’impôts et donc capables de s’occuper non seulement de leurs propres intérêts mais aussi du bien commun.
Le second agenda rassemble, en cinq feuillets écrits recto-verso, douze « remarques » ou mesures favorables au repeuplement du royaume, comme par exemple : décourager les célibataires de rester dans cet état en réservant recrutement, offices, honneurs aux hommes mariés, limiter le nombre des moines et ne pas imposer les domestiques. Tous les moyens proposés par les auteurs « populationnistes » sont ici repris [98].
Ces agendas sont les canevas d’une pensée qui revient sans cesse enrichir la matière et les motifs, au risque de se répéter. Ils guident le lecteur d’aujourd’hui dans les méandres des arguments et des idées maîtresses de l’œuvre du Maréchal.
Des listes de phrases parfois rédigées, parfois abrégées sont notées puis regroupées pour donner une forme finale au mémoire. C’est la tâche à laquelle l’abbé Ragot de Beaumont, habile lecteur, correcteur et probablement rédacteur de certains mémoires de Vauban va s’atteler à partir des années 1695-1696.
L’agenda-tablettes
La forme commune de l’agenda-carnet de notes de « choses à faire » est aussi présente dans le fonds d’archives de Vauban. Ce sont des feuillets cousus, formant un carnet dans lequel sont consignées des notes et remarques. Deux exemplaires sont consultables dont un, remarquable par son volume (cinquante folios) et la variété de ses annotations, permettrait à lui seul de connaître les centres d’intérêt et les activités du gentilhomme morvandiau [99]. Les deux écritures sont celles des « plumes » que le roi lui accorde pour le dispenser d’écrire lui-même ses lettres et pour le confort de ses correspondants qui peineraient à le déchiffrer (il est notoire que Vauban écrit très mal et Louvois s’en est souvent plaint) mais les ratures et annotations sont de Vauban. Ces notes ont probablement été écrites entre 1699 et 1701 si l’on recoupe quelques dates mentionnées au fil du texte, au milieu des pages écrites [100]. Ce n’est donc pas un agenda au sens actuel du terme où figureraient une éphéméride avec des rendez-vous ou tâches à faire. Il s’agit plutôt d’un carnet de voyage où l’on trouve mêlés, sans ordre apparent mais parfois datés, observations, projets, critiques, dessins, résultats d’expériences ou compilations de textes ou de données chiffrées et des « choses à faire », par exemple, adresser à Monsieur de Nointel (note sous la date du 1er novembre 1699) l’ordre du roi de faire paver les rues de Saint-Servan [101] ou « faire des recherches de mines à charbon en Dauphiné et Provence » ou « faire un volume en conséquence du premier et y insérer le mémoire des colonies [… ] et celuy des rivières » sous la date du 4 mai 1701 [102].
Les traversées de régions déshéritées lui suggèrent les travaux à mener :
canaux à creuser, marais du Cotentin, du Poitou et des Landes à assécher : « Les Landes de Bordeaux pourraient bien estre desséchées, arrosées et mises après en bonne culture a force d’amendement », qu’il réitère au cours d’un nouveau voyage, puisque quarante-deux pages plus loin, il écrit : « Les Landes de Bordeaux devraient être améliorées, coupées de fossés, plantées d’aunes et de saules et bien fumées » (Nicolas Brémontier un siècle plus tard puis Jules Chambrelent réaliseront cet assèchement). Lors des conversations animées qu’il peut avoir avec les ingénieurs au cours de ces voyages, il leur demande d’effectuer des mesures ou des expériences dont les résultats sont notés dans l’agenda. Ainsi la durée des « consumations » de bois à brûler, la mesure du bois d’un carré de 10 toises ( 17 avril 1698), le débit des cours d’eau (par exemple celui du Rhin à Huningue le 9 juillet 1699 ou calculs des pente, vitesse et volume de la Durance à Briançon) ou la profondeur du canal de Gravelines ( 17 février 1700). À l’occasion de passages dans les villes, de séjours dans les intendances ou places-fortes, il collecte des dénombrements (dénombrement du Chalonnais fait du temps de M. Dargouges en 1694, « ressensement (sic) » de Toulon et d’Antibes pour la même année), chiffres du commerce (tel celui du Boulonnais) qui succèdent à ceux du temporel des ecclésiastiques, ou à « l’État des moynes et religieux qui se trouvent dans la chrétienté» (évaluation des richesses du clergé faite à partir de mémoires divers) [103]. S’il mentionne un remède contre l’apoplexie « qu’on asseure estre du prieur de Cabrier : une dragée de sel de Saturne dans un verre d’eau de vie et l’avaller », auprès de qui a-t-il recueilli les recettes contre les fourmis (notée deux fois) ou les charançons ? Nous ne le saurons pas mais ce sont les échos d’échanges avec les diverses personnes rencontrées (religieux, médecins, maçons, paysans et autres).
Les gouverneurs, intendants et amis qui l’accueillent parfois à l’étape sont pourvoyeurs d’informations dont il garde trace mais aussi de livres dont des passages peuvent être recopiés, comme la liste des rois Louis qui provient vraisemblablement des Tablettes chronologiques de Guillaume Marcel ( 1682) dont il vante plus loin l’excellence [104] ou encore un extrait assorti de ce commentaire :
« cet extrait qui ne vaut pas grand chose [… ] tiré du livre de Mr Femois des Maisons, avocat au Parlement, de son Traitté des Aydes, imprimé l’an 1671 » [105]. Qu’un livre soit évoqué et il se propose de l’acquérir, « achepter L’histoire des successions d’Alexandre par Diodore de Sicile traduite par Claude Seyssel », ou de l’emprunter, « la Castramétration des Romains et des Grecs par Mr de Marchos de Romenier, imprimé à Turin en 1625 qui se trouve dans le bibliothèque de M. Begon, intendant de Rochefort ».
Quand il n’est pas logé, Vauban s’arrête dans les auberges, écoute les conversations et se désole de l’augmentation considérable des prix : « j’ay autrefois mangé dans des auberges a 15s par repas ou on donnait meilleure chère qu’on ne le ferait présentement pour 40 – Ce qui se vendait 20 – se vend 50 – et ainsi des autres denrées ». Cette cherté associée au désordre des impositions, est, selon lui, cause de la misère des paysans et de la désertion des soldats.
Les allusions à son quotidien suivent ou précédent des considérations générales sur divers dysfonctionnements regroupées sous le titre de « sujets d’étonnement » (dont il voudrait faire un recueil) dans lesquels il dénonce par exemple « la réunion au temps de Colbert des octrois des villes au Domaine du Roy car les portes, magazins, fontaines, greniers et autres bastimens publiques n’estant pas entretenus tombent par terre… » [106]. La critique du prélèvement de ces revenus se double d’une préoccupation défensive car les villes privées d’une grande partie de leurs ressources n’entretiennent plus leurs murs et « si toutes les villes en dedans du royaume sont ouvertes… la France deviendrait le théâtre de la guerre [… ] comme l’Espagne vers la fin du règne des Gots ». Dépense et défense sont nécessairement associées chez le poliorcète !
Quelques grands traits de ses réflexions peuvent être tracés. L’analyse sociale omniprésente dans l’agenda s’articule autour de deux idées maîtresses :
la défense de la noblesse d’épée contre la noblesse des offices et la limitation numérique du clergé. Les propos suivants n’étonnent pas de la part d’un homme de guerre issu de la petite noblesse du Morvan : « la noblesse est aujourd’hui si méprisée et les gens de guerre encore plus… quoique cette noblesse tire son origine et sa distinction des armes et que naturellement on soit obligé a prouver des actions militaires et méritoires pour acquérir les titres » [107]. Le grand économe des dépenses de l’État dénonce la multiplication des exemptions avec virulence :
« une des plus grandes ordures de cet estat est dans la communauté des secrétaires de Roy c’est une honte qu’on ait pu donner dans une sotise comme celle-la qui fait honte à des hommes de la moyenne noblesse du Royaume en leur associant un tas de gens qui n’ont rien de noble que le nom a mesme tems qu’elle porte un préjudice très notable aux affaires du Roy car ces gens là sont exempts de toutes choses mesmes de lods et ventes qui appartient au Roy et qui sont très souvent le sujet de leur acquisition ».
Le clergé n’est pas épargné dans sa dénonciation des « inutiles », qualificatif employé par bien d’autres auteurs et notamment celui qui inspire Vauban, Paul Hay II du Chastelet ( Traité de la politique de France, 1677) [108]. Dans un paragraphe intitulé « de la suppression des moynes » il propose, bien entendu, non pas la suppression physique des religieux, mais l’interdiction des vœux avant trente ans ou mieux cinquante ans car le célibat et l’obéissance au pape les rendent totalement inutiles, à l’égal d’autres membres de la hiérarchie ecclésiastique : « Pourquoy faire des Cardinaux en France qui ne se prétendent plus sujets de nos Roys et qui ne sont bons qu’a occuper pour chacun d’eux quantité de bénéfices… il serait ridicule de croire qu’ils nous fussent bons à quelque chose,… que nous importe quel pape on fasse pourvu qu’il soit honneste homme… on n’est plus la duppe des fourbes du Vatican » [109]. Franchise de ton et gallicanisme font souvent bon ménage dans les écrits de Vauban.
Si le despotisme est tenu pour la meilleure forme de gouvernement « comme celle qui imite le plus le Gouvernement de Dieu », la sentence lourde de sens tombe « mais il faudrait pour cela que le prince fut semblable à Dieu », mais il conclut cependant « l’authorité absolue est moins avantageuse au Prince qu’a ses ministres qui trouvant moyen de masquer leurs passions de l’authorité de leur maître font pour l’ordinaire une bonne partie de ce qu’ils veulent qui est souvent moins le service de leur maître que le leur ». Secrétaires d’État, ministres, magistrats, exempts, sont tour à tour accusés de provoquer la ruine du royaume puisqu’ils poursuivent leurs intérêts personnels et non le bien commun alors que
« le peuple est si diminué et parmy ce qui reste, il y a tant de misère que de dix personnes à peine en voit-on trois qui soient en estat de gagner leur vie et celle des sept autres, ce ne sont que vieillards, femmes et enfants ou gens exténués et affaiblis de faim et de froid qui n’ont ni la volonté ni la force de travailler ».
Ainsi l’agenda donne des éclairages sur le royaume de France vers 1700, associant descriptions, données chiffrées et analyses personnelles afin de dénoncer la grande misère et les abus qui l’ont provoquée.
La succession hétéroclite des remarques sur une même page est caractéristique de cette forme d’écrit. Ainsi, par exemple, il passe de la majesté du roi à sa table qui, « si elle était environnée d’une barrière parallèle à 3 pieds et demy de distance par les longs costés et 6 par les bouts dans l’enclos duquel il n’entreroit que les maîtres d’hôtel servant les Princes du sang… » le protégerait mieux (un plan est proposé en démonstration) [110]. À la table du roi succède une annonce personnelle concernant la fillede Vauban : « Madame d’Ussé est accouchée d’un garçon le 7 septembre ( 1701) a 35 minuttes du matin Latitude 48 degrés 50 minuttes, Longitude… » (la longitude encore difficile à mesurer en cette fin du XVIIe siècle est laissée en blanc) et ainsi de suite.
Cet énorme carnet de notes est un très bon document de travail pour appréhender la diversité des préoccupations de l’homme infatigable qu’est Vauban. Sa quête d’informations chiffrées ou textuelles, ses observations, ses réflexions et propositions pour améliorer le royaume ou ses biens personnels sont là, enchevêtrées. Les notes, séparées par une ligne ou un trait, sont pour l’historien un miroir dont le tain est parfois usé par les ans mais qui garde une qualité suffisante pour nous informer sur l’état de la France en cette fin du XVIIe siècle et sur la manière dont Vauban réfléchit et prend ses décisions.
L’ensemble des manuscrits étudiés ici permet de saisir deux usages des textes intitulés par Vauban « agenda ». Un usage administratif que nous pourrions qualifier de public et un usage personnel ou privé.
Les agendas « administratifs » mettent en évidence le lien direct qui existait entre Vauban et le roi. La fréquence des audiences et le ton des agendas attestent d’une certaine familiarité. Celle-ci est parfois à l’origine du mécontentement ou de la jalousie des secrétaires d’État qui se sentent évincés de leurs prérogatives d’interlocuteurs directs du roi. C’est ce qu’exprime Vauban dans une lettre du 8 avril 1696, dans laquelle il se plaint au roi du marquis de Barbezieux, secrétaire d’État à la guerre, qui souffre « du commerce direct dont il a plu votre majesté de m’honorer qui cependant ne fait tort a luy ni a personne, ce qui n’a pas laissé de luy causer une jalousie trés mal fondée » [112].
Ces agendas nous permettent aussi d’approcher un aspect de la circulation administrative de l’information. Les adresses directes au roi ou à Le Peletier de Souzy attestent de l’exigence de rapidité, de concision et de véracité des informations que ceux-ci manifestent. L’agenda semble constituer un lien direct et étroit entre l’expert et les organes de décision mais cette pratique se conforme-t-elle à un usage habituel des services ou Vauban innove-t-il quand il rédige un agenda avant une audience royale ?
La comparaison avec d’autres agendas du XVIIe siècle et du début du XVIIIe permettrait de vérifier certaines de nos hypothèses, qui ne se veulent que l’ébauche d’un travail à poursuivre sur cette forme de manuscrit. L’agenda est alors en passe de devenir un objet exclusivement privé dans lequel événements, travail à faire et rendez-vous sont consignés. Il perd son ancien usage de registre de comptes. Mais pendant cette période qui semble de transition, il garde, pour Vauban du moins, un usage administratif de notes communicables en relation soit avec l’oral (audience) soit avec le mémoire-rapport. C’est un intermédiaire, un tiers puisque, même dans un usage privé, il peut être une étape vers la rédaction finale de mémoires. Lorsque Vauban utilise l’agenda comme une mémoire de faits exceptionnels ou pratiques, de connaissances disparates glanées ici et là et compilées, de rappels des travaux à faire réaliser ou de vérités à propager (sur la misère du royaume par exemple), il le fait sans projection temporelle dans un futur qui aurait acquis une précision référentielle mais avec un souci d’inscription dans des faits passés. De plus, le format in-folio de l’agenda ne permet pas de le glisser dans sa poche comme le Dictionnaire de l’Académie invite à le faire du carnet nommé agenda.
L’agenda est donc un genre de manuscrit en cours de transformation et dans sa forme et dans ses usages. De livre de compte qu’il était jusqu’aux années 1690 au carnet personnel qu’il est devenu au XVIIIe siècle, l’agenda semble être passé d’un usage précis (les comptes) à une utilisation variée. La période administrative telle que Vauban la donne à connaître correspondant à une première généralisation de cet outil de travail.
 
NOTES
 
[1] Pour une présentation claire et une bibliographie des travaux récents voir Bernard BARBICHE, Les institutions de la monarchie française à l’époque moderne, Paris, PUF, 1999, mais aussi Michel ANTOINE « Les institutions françaises du XVIe au XVIIIe siècle. Perspectives de recherche », Le dur métier de roi, Paris, 1986, p. 317-322 et Robert DESCIMON et Alain GUERY, « Un État des temps modernes ? » in André BURGUIERE et Jacques REVEL (éd.), Histoire de la France, « La longue durée de l’État », Paris, Seuil, 2000 ( 1re éd. 1989) p. 209-534. Voir plus particulièrement Marcel PINET (éd.), Histoire de la fonction publique, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1993, tome II; Wolfgang REINHARDT (éd.), Les Elites du pouvoir et la construction de l’État en Europe, Paris, PUF, 1996, chapitre 6, et Michel CASSAN (dir.), Les officiers moyens à l’époque moderne, Limoges, PULIM, 1998 et enfin Françoise DREYFUS, L’invention de la bureaucratie. Servir l’État en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis (XVIIIe-XXe siècle), Paris, La Découverte, 2000.
[2] L’importance de la forme, dessins, calculs, notes a été souligné par Jack GOODY, La raison graphique : la domestication de la pensée sauvage, trad. anglais, Paris, Ed. de Minuit, 1978.
[3] Ce fonds, propriété privée du marquis de Rosanbo, descendant des Le Pelletier de Rosanbo est microfilmé aux Archives Nationales ( 260 et 261 AP) et consultable sur autorisation écrite du marquis. Ce sont 115 microfilms classés sous les cotes 155 MI 1 à 68 pour les mémoires et notes et 161 MI 1 à 47 pour la correspondance. Les références des agendas seront donc celles des microfilms des Archives Nationales.
[4] Par lettre de provision du 4 janvier 1678, Vauban reçoit la charge de Commissaire général des fortifications du royaume qu’il conserve quand il est promu maréchal le 14 janvier 1703.
[5] Michèle VIROL, Les Oisivetés de Monsieur de Vauban, doctorat, EHESS, 1997, et Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1999, « thèse à la carte ».
[6] Jean-Claude PERROT, Une histoire intellectuelle de l’économie politique, XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1992.
[7] Pierre RICHELET, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue française, Genève, J. Herman Widerhold, 1680. Il distingue l’almanach et la liste des jours placés au début du carnet, des espaces laissés en blanc pour des notes.
[8] Francesco MAIELLO, Histoire du calendrier. De la liturgie à l’agenda, Paris, Seuil, 1996 pour la traduction française, p. 169.
[9] Antoine de FURETIÈRE, Dictionnaire universel contenant generalement tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les themes de toutes les sciences et les arts, La Haye et Rotterdam, chez Arnout & Reinier Leers, 1690, tome 1. Du Cange est mentionné comme référence, ce qui conduit au Glossarium mediae et infimae latinitatis, où le terme d’agenda est associé à l’office divin et aux jours de l’agenda (agendi-dies : agenda missarum, agenda mortuarum, agenda capituli, agenda pacis, agenda regni). Le Dictionnaire étymologique de la langue française, PUF, 1964, retient de même : « 1535. Plur. Neutre du lat. agendus, propr. « ce qui doit être fait » extrait de la locution eccl. agenda diei « offices du jour » pour désigner un registre qui, aujourd’hui, n’a plus rien de religieux ». Thomas CORNEILLE, Dictionnaire des arts et des sciences, édition de 1694 ne propose aucune entrée à ce mot, ce qui peut laisser supposer que l’agenda n’a pas de place dans les pratiques artistiques et scientifiques.
[10] Le Dictionnaire universel de Trévoux de 1723 reproduit mot à mot la même définition.
[11] Francesco MAIELLO, Histoire du calendrier, op. cit., p. 190 et 231 et sa conclusion, p. 237 : « Même si les jours de la semaine avaient été introduits dans le calendrier à partir de 1646, permettant ainsi de l’utiliser comme une représentation de l’avenir, le futur continuait d’échapper au lecteur, dont le regard se tournait inexorablement vers le passé. [… ] Il est impossible de fixer dans notre cadre chronologique (la date) à laquelle l’agenda s’affirma comme le modèle prédominant de l’organisation du temps. »
[12] Sur les 34 textes retenus, 27 ont des contenus originaux, 7 reprennent des passages des précédents ou sont des brouillons.
[13] Archives Nationales (A.N.), microfilm 155 MI 16, document 1.
[14] A. N. microfilm 155 MI 16, documents 4 et 4 bis.
[15] A. N. microfilm 161 MI 2, documents 1, 4 et 161 MI 47, 1.
[16] A. N. microfilm 161 MI 2, document 3.
[17] A. N. microfilm 161 MI 2, documents 4, 4 bis, 4 ter, 5 et 6.
[18] A. N. microfilm 161 MI 2, documents 7, 8 et 9.
[19] A. N. microfilm 161 MI 2, document 10.
[20] A. N. microfilm 161 47, dossier LIV, liasse 6, document 2.
[21] A. N. microfilm 161 MI 2, document 11.
[22] A. N. microfilm 161 MI 1, liasse 2, document 96 et microfilm 161 MI 1, liasse 2, document 96; ce manuscrit ne porte pas la référence d’une audience mais il se présente comme les précéd