2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Compter et raconter : pratiques de l’écrit
ordinaire
Le prix des choses ordinaires, du travail et du péché: le livre de
raison de Ponce Millet, 1673-1725
Jean-Pierre Marby
Jean-Pierre MARBY Archives
départementales des Ardennes, service éducatif, 10, rue de la Porte de
Bourgogne BP 831 08011 Charleville-Mézières
Jean-Pierre MARBY Le livre de raison de Ponce Millet, 1673-1725
Le livre de raison de Ponce Millet offre à l’historien un nouveau morceau de
cette chair fraîchechère à Marc Bloch: il apporte le témoi~gnage d’un fils de
manouvrier de Champagne septentrionale à la charnière des XVIIe et
XVIIIesiècles. Expression de l’écriture privée la plus intime,le texte
constitue l’histoire d’une vie. À la fois chronique familiale,registre de
comptes et carnet d’adresses, ce témoignage présente la trajectoire personnelle
d’un quasi-anonyme:le parcours singulier d’un homme ordinaire. Successivement
pâtre,domestique urbain,secré~taire, colporteur, relieur, moissonneur, Ponce
Millet est un véritable sédentaire~voyageur,sym~bole de la
pluriactivité,pratiquant conjointement et sans complexe les activités rurales
et urbaines du temps. La réussite sociale de l’auteur est patente, or celle-ci
a un prix. Outre le prix du travail, Ponce Millet consigne le prix des choses
quotidiennes et ordinaires. Cependant, témoin, acteur et agent de propagande du
jansénisme populaire champenois, l’auteur connaît de sur~croît le poids et le
prix du péché, toujours prêt à écouter le diable et à succomber à ses propres
démons.Autonomie de l’individu et souffle de liberté (René Taveneaux) font
décidément de Ponce Millet un sacré bonhomme.
Ponce Millet’s descriptive text offers to the historian a
quantity of fresh flesh as is dear to Marc Bloch: it brings to us the witness
of day to day life as experienced by the son of a labou~rer in the northern
sector of the Champagne region in France.An expression of private wri~ting
wholly intimate, the text constitutes the author’s life history. At once and at
the same time family chronical, address, and allounts book, the contents
present the personal trajec~tory of an almost anonymous person:the sin~gular
life of an ordinary man. Successively shepherd, servant, clerk, peddler,
bookbinder, reaper, Ponce Millet is a true static-voyager, symbol of plurality
in activities, practising conjointly without complex both rural and urban
occupations of the time.The social suc~cess of the author is evident,but this
at a price. Beyond the costs of everyday and ordinary things, Ponce Millet
writes on the real human costs of work... However, witness, actor,
pro~pagandist of popular Champagne jansenism, the author knows also the burden
and cost of sin... Always ready to bend an ear to the mur~murings of the devil
and to succomb to his proper demons.Autonomy of the individual and the wind of
freedom (René Taveneaux) decidin~gly make of Ponce Millet a dammed
goodsort.
Ponce Millet, né à Doux en 1673, est un habitant inconnu de la
Champagne septentrionale, originaire d’un village de quelques feux situé près
de la rivière d’Aisne, au nord de Reims
[1]. Pourtant, cet ignoré de l’Histoire intéresse
l’historien de la vie quotidienne, de la consommation et des choses banales.
Anonyme il fut, anonyme, il aurait dû rester. On ne sait rien de lui. Les
registres paroissiaux de sa commune ont brûlé au début du
XIX
e siècle. C’est le don, en 1982 aux Archives
départementales des Ardennes, d’un petit registre rectangulaire de 20 cm sur 7,
épais de 180 pages, recouvert de parchemin et superbement calligraphié, qui va
le sortir de l’oubli, rejoignant ces auteurs de livres de raison régionaux dont
les patronymes ont émergé depuis la fin du XIX
e
siècle
[2].
Ponce Millet est un homme du peuple des campagnes, le fils d’un
couple de manouvriers de la vallée de l’Aisne, cet espace en reconstruction
après les destructions consécutives à la guerre de Trente Ans et à la
Fronde
[3]. La famille
Millet, pour se sortir d’un quotidien difficile, se sépare de ses fils qu’on
envoie – au moins depuis la génération précédente – travailler comme
domestiques à Paris. Quitter le village pour travailler en ville, espérer
gagner sûrement sa nourriture et espérer plus sûrement encore amasser quelque
argent, davantage que ne le permettraient le travail de la laine à domicile et
la location de ses bras auprès des laboureurs locaux, apporter des fonds à ceux
qui sont restés au pays, travailler pour des maîtres aisés, servir, mais garder
la tête haute – à l’instar des serviteurs de Molière, Marivaux ou Goldoni –:
l’aventure de Ponce Millet renvoie à l’histoire de la domesticité et à celle du
petit peuple de Champagne septentrionale, qui émigre de manière partielle ou
définitive vers les grandes villes du royaume. Mais l’homme suscite d’autres
intérêts puisque, cessant d’être serviteur, il devient colporteur, participant
même à la foire de Reims. Son livre de raison se divise en cinq grandes parties
: le
Journal abrégé de sa vie, suivi
d’une description de ses voyages, d’un
Mémoire de
dépenses et un cahier d’objets vendus, des
Événements et réflexions singuliers le
concernant, puis enfin d’un ensemble d’informations sur une famille chez
laquelle il a travaillé, différentes adresses à Paris, Reims et Rethel, une
description de son village.
À son insu, Ponce Millet, dans une position socialement
stratégique, est « entre les deux », entre la campagne et la ville, entre une
relative pauvreté et une illusoire aisance, entre la nécessité et le superflu.
Il est donc un point de repère pour cette fin de XVII
e
siècle et ce premier quart du XVIII
e siècle, un témoin du
travail, des choses ordinaires – Daniel Roche dirait « des choses banales
»
[4] –, du péché, dont il
connaît le prix. C’est ce « prix » des choses qui va nous retenir.
Comment, en pleine mise en place du « système » de Law,
mesure-t-il le prix du travail et des choses ? Comment, dans un Paris marqué
par les tensions religieuses, ressent-il le poids de ses péchés ? Quelles sont
les choses de la vie auxquelles Ponce Millet accorde un prix ?
Le prix du travail espéré possède une réalité dès le départ de
la communauté familiale et villageoise. Le prix à payer est multiple. Ce
travail entraîne des séjours prolongés et des gains, des relations parfois
difficiles avec des patrons, tensions qui engendrent souvent le désir de faire
autre chose.
Séjours et emplois à
Paris
Ponce Millet quitte la cellule familiale en février 1688,
alors âgé de quatorze ans et demi. Sa mère est morte en octobre 1683,
vraisemblablement à la suite de la naissance d’un cinquième enfant vivant. Son
père, veuf, le fait accompagner par ses cousins Barthélemi et Étienne Colinet
de Doux. À Paris, Ponce Millet est pris en charge par un oncle paternel, Jean
Millet, serviteur chez le conseiller d’État d’Argouge, non loin de la Place
Royale. Le frère aîné de Ponce est déjà installé à Paris, au service de
Mademoiselle d’Illiers, demoiselle d’honneur de Madame la Princesse au Petit
Luxembourg. Monter à Paris pour y trouver un travail ou acquérir une formation
n’est pas quelque chose de nouveau. Les deux cents kilomètres qui séparent Doux
de Paris facilitent les flux migratoires. En 1673, par exemple, Alexandre
François Desportes, âgé de douze ans, aîné d’un petit laboureur de
Champigneulle, au sud-est de l’actuel département des Ardennes, rejoint un
oncle hôtelier établi à Paris, pour entrer en apprentissage chez un peintre
flamand
[5]. Pour le fils
de notre manouvrier, il s’agit plus prosaïquement d’apprendre «à servir ».
Dégrossi quelques six semaines dans l’entourage anunculaire, il est placé dans
le Marais (tableau 1).
TABLEAU 1
LES CONDITIONS DE SÉJOUR À PARIS DE P. MILLET
TABLEAU 1 : LES CONDITIONS DE SÉJOUR À PARIS
DE P. MILLET Séjour à Paris 1er séjour parisien fév. 1688- mars1691 3 ans 2e
séjour parisien juin 1691-juin 1697 6 ans 3e séjour parisien juil. 1697-sept.
1701 4 ans et 4 mois 4e séjour parisien oct. 1701-juin 1703 1 an et 8 mois 5e
séjour parisien Juil. 1703-juin 1704 presque un an 6e séjour parisien juil. -
sept. 1704 2 mois Âge de Ponce 14 ans 14 ans 15-17 ans Presque 18 ans-19 ans 19
ans- 24 ans 24 à 28 ans 28 ans à presque 30 ans 30 ans 30 ans 31 ans Durée des
engagements 6 semaines 3 mois Août 1688 à Mars1691 Juin 1691 Mars 1693 Avril
1693 Juin 1697 Juil. 1697 Sept. 1701 Oct. 1701 Juin 1703 Juil.- août 1703 Août
1703 Juin 1704 Juil.- Sept. 1704 Maître Argouge Mlle D’Orgeval Mme Aubriot et
sa fille Mlle Daurat Mme Aubriot M. Robineau Robineau meurt en août 1697, Ponce
reste au service de sa veuve Mme Robineau Chez la valétudinaire Mme Robineau
morte en août 170 De Fourneaux son gendre De Fourneaux Fonction des maîtres
Conseiller d’État Conseiller au Grand Conseil Conseiller au Grand Conseil
Adresse des maîtres Près de la Place Royale Rue Culture Ste-Catherine Rue du
Roy de Sicile Rue du Roy de sicile Au Grand Arsenal Rue Geoffroi Lasnier Rue
Saint Nicaise Rue Vieille du Temple aître igurant dans ’Almanach royal
onseiller du roi onseiller u Grand onseil rout e Fourneaux, onseiller u Grand
Conseil Importance des gages de Ponce Auprès de son oncle Nourri hébergé 30
livres annuelles 1 an à 75 livres 3 ans et 3 mois à 90 livres 90 livres
annuelles 90 livres puis 150 livres annuelles 150 livres annuelles 100 livres
annuelles 100 livres annuelles,fortune de Ponce en juil. 1704 764 l. 12 s. 6 d.
d’argent comptant
7e séjour parisien nov. 1705 - mars 1706 4
mois 8e séjour parisien juin 1706-avril 1714 7 ans et 10 mois 9e séjour
parisien juin 1715 juil. 1718 3 ans et 1 mois 32 ans 33 ans- 34 ans 34 ans-37
ans 37 ans-40 ans Presque 42 à 45 ans 1 mois 6 semaines 2 mois juil. 1706 -
avril 1708 mai 1708 sept. 1710 nov. 1710 - avril 1714 juin 1715 Juil. 1718 De
Fourneaux M. Bellavoine dont le fils d’Arneville est malade, meurt en janv.
1706 De Fourneaux M. Haudiqué autre gendre de M. Robineau De Fourneaux Haudiqué
Haudiqué Conseiller au Grand Conseil Conseiller au Grand Conseil Secrétaire du
roi, argentier ordinaire des Petites Écuries Seigneur de Saint Paër près de
Gisor Rue Vieille du Temple Rue Vieille du Temple Rue Vieille du Temple Au coin
de la rue Saint Nicaise Payeur des rente de l’hôtel de ville 100 livres
annuelles 100 livres annuelles 90 livres annuelles mai 1708, place 300 livres
dans un billet «J’ai beaucoup écris pour lui» 100 livres annuelles 100
livres
La relation de ces dix-huit voyages, aller-retour, ces
séjours, ces trajets, ces arrêts, est peu commune. Les relations que Ponce
Millet entretient avec ses employeurs et les jugements qu’il porte sur eux ne
sont pas plus ordinaires. Le prix du travail, c’est aussi de supporter des
personnalités, des humeurs, des modes de vie différents. Même s’il a besoin de
travailler pour vivre ou survivre, Ponce Millet ne désire point le faire
au-delà d’un certain prix.
Sur ses premiers employeurs, Ponce Millet écrit peu de
choses. Mis au propre en avril 1720, augmentés en 1723 et 1725, les propos du
rédacteur ne concernent pas les Dorgeval, Aubriot ou Daurat. Il concentre ses
déclarations sur la famille Robineau et ses alliés, notant de précieuses
informations. Jean Alphonse Robineau, chez qui il entre pour la première fois
en 1693, est originaire, selon Ponce, de Bourges ou d’Issoudun. Il a épousé
Catherine Lemaire, veuve Lalement. Le couple a au moins trois filles : Louise,
Catherine Robineau de Fortelle, un lustre plus jeune que Ponce Millet, baptisée
à Saint-Nicolas des Champs en 1679, est mariée à Jean Baptiste Grout, seigneur
de Fourneaux, conseiller au Grand Conseil, en 1697. Ponce Millet, qui est alors
au service du père, consigne des éléments très précis – quelque neuf pages du
manuscrit concernent cette famille – preuve s’il en est que Ponce a accès à des
documents précis la concernant, qu’il sait les lire, qu’il sait écrire et
prendre des notes. À vingt-quatre ans, il semble bien que le domestique ait vu
ses tâches se spécialiser, notamment dans des travaux de secrétaire
particulier. Il mentionne ce que de Fourneaux reçoit en mariage : une charge de
conseiller au Grand Conseil s’élevant à 51000 livres, 5870 l. pour frais de la
réception, 30000 l. pour la charge de conseiller au parlement de Metz, 59000 l.
à payer, 4128 l. de frais de noces, soit un total de 149998 l. L’apport de la
mariée apparaît moins clairement : maisons louées et contrats pour un total de
83770 l. Ponce Millet retient aussi l’achat par le même de Fourneaux, au début
du XVIII
e siècle, du château, terre et seigneurie de Saint
Paër, au Nord-Ouest de Gisors, consignant le nom de l’ancien propriétaire, de
Raret, le prix de l’achat, 36000 l. en principal, les 12000 l. de réparations
nécessaires, un arpentage des terres, prés et bois, enfin les noms des dix-neuf
habitants du lieu soumis à la taille et l’importance de leur imposition pour
l’année 1709. Ponce a donc eu connaissance de documents précis
[6]. En 1709-1710, il est sur
place auprès de Fourneaux. Il assiste, également, médusé, à l’entrée en
religion d’Élisabeth Robineau, née en 1682. En juillet 1700, elle entre à La
Madeleine, rue de Charonne, au faubourg Saint-Antoine, devenant la quarante et
unième sœur, au prix de 12000 l. de dot. Désabusé, il écrit à son propos
:
« elle s’est laissée faire religieuse le
1er juillet 1700. Ô l’étrange
vocation ! Ô triste nécessité! Elle se nomme Sainte Irène ». Il donne la liste
des noms de la prieure et des religieuses avec l’état civil et le nom d’entrée
en religion.
Ponce découvre au contact de cette famille une richesse
relative, mais également les impératifs liés à un mode de vie qui, de prime
abord, pourrait lui sembler facile. Il rappelle les formules d’introduction et
de conclusion du testament de la veuve Robineau rédigé en 1701 et des extraits
de l’inventaire après décès de 1703 : 8536 livres 8 sous 4 deniers de rentes et
de loyers annuels : rentes sur la ville, sur les États de Bretagne, sur des
particuliers, charge de contrôleur des fortifications, moitié du loyer d’une
maison sur le Pont-au-Change et dans la rue Saint Honoré, quart de loyer pour
deux loges à la foire Saint-Germain, moitié du loyer des terres de
Fontenay-aux-Roses, louées à huit particuliers pour 777 l.
annuelles. Les héritiers sont de Fourneaux et Haudiqué,
vraisemblablement le second gendre des époux Robineau. Chez les Robineau, en
onze ans, Ponce Millet aurait gagné 956 l., auxquelles il faut ajouter un legs
de madame Robineau de 400 l. et un don de 25 l. À la mort de cette dernière,
Ponce Millet demeure chez de Fourneaux, l’un des gendres. Il décrit quelques
objets somptuaires et en consigne le prix : « cinq pièces de tapisserie de
haute lisse représentant les maisons royales, faites aux Gobelins, La Croix
cout;4000 l., un grand bureau de marqueterie de cuivre et d’Ebène, Bernard 620
l., une grille dorée, or moulu 133 l., une argentée de 46 l. », soit un montant
de 4799 l.
Mais le secrétaire ne s’en laisse pas conter. Il reste, dans
une certaine mesure, maître de son destin. En septembre 1710, c’est lui – du
moins, c’est ce qu’il écrit dans son registre – qui décide de quitter les
Fourneaux, alors qu’ils sont à Saint Paër, pour revenir chez Haudiqué à Paris.
« Le 24e du mois de may suivant [ 1708], je suis entré
avec monsieur de Fourneaux, où j’ai demeuré jusqu’au 22e
septembre 1710. Je le quittai à Saint Pair près de Gisors en Normandie, à cause
du peu de soin qu’il eût de moi pendant une longue et violente maladie que
j’eus en ce lieu ». Plus loin, Ponce Millet note encore :
« 1710 à S. Pair, 17, 19, 21 aoust, fièvre tierce très
violente, 4 heures de frissons saigné 2 fois, retombé le 31, puis 2 médecines
». Les 21 lignes suivantes semblent concerner ce même Fourneaux :
« M. **. Est capable de plusieurs choses, mais en même temps
incapable d’en poursuivre aucun. Il pense assez juste et, il exécute très mal.
Il a des veües fort étendües sur l’avenir et il est fort embarrassé pour la
moindre chose présente. Tout ce qui est hors de sa sphère lui passe dans
l’esprit et il s’en occupe beaucoup mais l’essentielle, son propre, ses
affaires, en un mot ce qui le regarde le touche de plus près, est un cahos et
un abysme dans lequels il ne comprens rien, et où il n’ose décendre. C’est une
statuë qui n’est point proportionnée à la niche ou elle est placée. Une corde à
un luth, qui n’est point d’accord avec celles qui l’accompagnent, un arbre mal
arrangé en un membre mal assorti au corps de la république. Il a une passion
extrême pour ce qui est au-dessus de ses forces, une facilité et une attache
basse et sordide à ce qui est au-dessous de lui. Présent du corps, absent de
l’esprit.
Aures habet et non audiet, occulos
habet et non videt 1710 »
[7].
Le portrait, s’il est juste, n’est pas flatteur. Il rappelle
de surcroît la culture de Ponce Millet. Fourneaux et Millet sont sensiblement
du même âge, ce qui accentue certainement les inimitiés. De novembre 1710 à
avril 1714, Ponce retourne chez Haudiqué, au coin de la rue Saint-Nicaise. Le 9
février 1711, à souper, il souligne le « souverain mépris de Haudiqué» et en
septembre 1711 peut-être le renvoi d’un domestique. Un autre long passage de
vingt-neuf lignes semble rendre compte d’une dispute ou pour le moins d’une
discussion houleuse entre le maître et le serviteur. Le bas du paragraphe porte
la date du 7 septembre 1712 et précise :
« Altercation Haud. La veuë du ridicule des autres est un
puissant remède pour se guérir du ridicule de soi-même. Quiconque a jamais vû
s’élever dans l’air des orages horribles et furieux, de divers côtéz, et qui
dans leur cours se sont rencontés, le bruit et le fraças épouvantable qu’ils
font, et leur chute mêlée, précipitée et tumultuaire qu’ils se causent,
quiconque di-je a considéré cet effet dans la nature aërienne, a vû une image
vive et ressemblante à ce qui se passe tous les jours parmy les humains.
Possèdez qu’ils sont par l’orgueil, le principe et la source de tout mal, qui
les perd, ils s’élevent les uns contre les autres, chacun en leur particulier,
et s’imaginant être au-dessus les uns des autres, trompéz par cette fausse
imagination qui les porte à s’élever au plus haut, période où les guide cette
fausse lumière et où ils contoient se trouver seuls et se rencontrant
néantmoins plusieurs, alors le dépit, la rage, la fureur et le désespoir
s’emparant d’eux et y prenant la place qui y occupait l’orgueil, ces dernières
passions les possédant à leur tour, elles leur font sentir leur pouvoir en les
poussant, les excitants et les précipitant dans tous les excès dont elles sont
capables ».
Trente-cinq autres lignes manuscrites semblent dresser le
portrait du contradicteur. Les causes de ses mouvements d’humeur pourraient
être les libertés prises par l’auteur qui a diverti 15 sous 6 deniers fin juin
– mais Ponce a omis de préciser l’année – et fin octobre, détourné une main de
papier de 10 s.
« M*** est d’une naissance médiocre et cachée. Il a été
bien élevé. Dans ses études, il a surpassé ses concurrents, ou tant moins il
s’est égalé au plus habile, le désir de la science étant rempli, celui des
richesses a succedé, et il y a également réussi. Non content, il a encore fait
un égal progrès dans les honneurs, qu’il a pareillement acquis. Ces choses
n’étant point capables de le satisfaire pleinement, il y joint maintenant les
plaisirs, où il ne trouvera pas encore toute son attente remplie, parce que
l’amour des richesses ne trouve point un grand accord avec celui des plaisirs.
Son esprit et son cœur collés et comme liés par les attraits de ces passions,
sont inacessibles aux impressions de la crainte et de l’amour de Dieu et de
celui de son prochain. Il néglige le culte divin, et n’a que de la dureté pour
le reste des hommes. En se regardant comme le principe et l’artisan de sa
fortune, il s’en glorifie et s’en applaudit lui-même. De là naît le souverain
mépris qu’il fait paroître pour tous ceux qui ne sont point pourvûs comme lui,
quelqu’esprit et quelque mérite qu’ils ayent d’ailleurs, ce sont, à son sens,
de véritables bêtes. Tous sont exposez à sa censure et à sa critique, qu’il ose
pousser jusque sur ce qu’il y a de plus saint et de plus respectable. Il
n’épargne que lui seul, et les objets de ses passions. En cet état il est dans
un âge qui l’approche de la fin de sa vie, sans qu’il parroisse y penser. 16
aoust 1713 ».
On sent la puissance oratoire et presque le souffle des
grands prédicateurs : des Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, Massilon ou Fénelon,
mais plus encore l’acidité du Boileau des Satires et la volonté d’un La Bruyère défendant
les valeurs des Pères de l’Église, soutenu en cela par les orateurs sacrés.
Dans les traces de La Rochefoucauld et de La Bruyère, Ponce Millet, à sa
manière, critique les mœurs de son siècle et l’excès des mondanités.
Attaché aux Condé, précepteur, « l’homme d’esprit, secrétaire
et bibliothécaire, La Bruyère n’en était pas moins le domestique de son duc »,
selon la formule de Roland Desné
[8]. L’état de La Bruyère rappelle en écho assourdi celui
de Ponce… Nous pourrions également nous souvenir, qu’au même moment, un autre
obscur, fils de laboureur, s’élève en accédant à la prêtrise, ce Jean Meslier (
1664-1729) qui, curé d’une paroisse rurale de cette Champagne septentrionale,
entre en conflit avec le seigneur d’Etrépigny, genèse de son
Testament. Malgré cette sévère
diatribe d’août 1713, Ponce Millet reste au service de Haudiqué jusqu’en avril
1714. Pendant un peu plus d’un an, Ponce Millet devient colporteur. C’est
pourtant une lettre d’Haudiqué, reçue le 27 mai 1715, qui l’incite à repartir
pour servir à Paris. Les tensions ne sont néanmoins point éteintes… En mai-juin
1716, Ponce fait référence à la mauvaise humeur de son maître. Et, le 25
juillet 1717, le serviteur de noter « fâché de m’avoir fait revenir ». Une
mention du 1
er juillet 1718 pourrait
bien s’adresser au même : « le Diable lui casse les jambes ». Le 19 juin 1718,
Ponce Millet, qui a presque quarante-cinq ans, demande son congé,
officiellement pour raison de santé. Il quitte Haudiqué le 4 juillet pour
retourner à Doux. Ponce consacre vingt et une nouvelles lignes à sa demande et
il recopie même le texte.
« La manière dont je demanday mon congé à monsieur Haudiqué
le 19 juin 1718.
Monsieur, il y a plus d’un an que je me trouve fort
incommodé, n’étant pas deux jours sans avoir de la fièvre. Mes forces diminuent
considérablement, et pour peu que je marche ou que je sois en carrosse, je
tombe dans un abbatement et un épuisement extréme. C’est pourquoi monsieur, la
crainte que j’ay de vous devenir une charge et inutil, pour peu que cette
disposition augmente, m’oblige et me force de vous prier d’agréer et de trouver
bon que je me retire et que je fasse ma dernière retraite. Ce seroit mon
avantage de continuer à vous servir, et je le ferois très volontiers, si je le
pouvois, d’autant plus que je n’ay aucun autre talent pour gagner ma vie. Mais
en vérité, monsieur, ma mauvaise santé me mêt entièrement hors d’état de le
faire d’une manière propre à vous contenter et à me satisfaire. Je ne l’ay
quitté que le 4e de juillet suivant [ 1718]».
Le style est impeccable, il manque juste les formules de
politesse…
Effectivement, revenu à Doux, il est malade en octobre 1718.
« Jeudy 6 octobre 1718, j’ai été attaqué violemment par une fièvre tierce, à 5
heures après midi. Le samedi et lundi suivant à 1 heure. Elle était précédée
par un frisson qui durait une grande heure. Et elle finit au cinquième accez,
qui fut accompagné d’une grande sueur. Je n’y ai rien emploié qu’une diète
exacte ». C’est donc la rupture avec le service domestique commencé en février
1688, vingt années discontinues au service des autres…
Les gages étaient fixes, le coucher et la nourriture
accordés, mais la privation de la liberté entière, ainsi que la tutelle,
paraissent lourdes à porter. Plusieurs fois, Ponce Millet va tenter de se
libérer en retrouvant une liberté d’action et de parole au sein des campagnes
et des villes. Ponce veut définitivement devenir son propre maître. Il va
pouvoir faire travailler à domicile, justement, parce qu’il a un peu d’argent
de côté. Pourtant, une fois encore, les mirages sont là, les difficultés
présentes et les déconvenues importantes.
Le prix du travail
libre
À plusieurs reprises, Ponce Millet se lance dans le commerce
de colportage :
vente de menus objets, vente de textile neuf ou de vêtements
anciens, enfin diffusion de livres et brochures
[9]. Le
Mémoire de la
dépense que j’ai faite s’étend de manière discontinue de 1692 à
1722. Il contient le coût de ses voyages et notamment le transport de ses
affaires et effets.
Aux activités de domestique, secrétaire, colporteur, donneur
d’ordres, Ponce Millet ajoute celle de relieur. Attiré par le milieu de la
librairie, il fréquente à Paris un homme de l’art nommé Duplanil. C’est
vraisemblablement à son contact qu’il apprend à fabriquer des boîtes en carton,
servant à rassembler et à protéger des ouvrages en plusieurs tomes. Ponce
Millet n’oublie cependant pas le milieu dans lequel il vit alors et dont il est
issu. Au début du registre, il se souvient qu’à neuf-dix ans, il était « occupé
à mener paître les bestiaux aux champs ». À la fin du même registre, il fait
état d’une autre activité agricole fondamentale à laquelle il participe de la
mi-août au début septembre 1722 : les travaux de moisson. À presque 50 ans,
Ponce sacrifie au culte de Cérès à Pargny, chez son ami le laboureur Gilles
Leroy. Après ces moissons, il est à Reims, mi-octobre 1722 à la veille du Sacre
et, début mai 1723, à Paris et Versailles; un homme somme toute bien étonnant
que ce Ponce Millet. Le budget consacré à ses dépenses est de 163 l. 18 s. 3 d.
en 1719, de 92 l. 8 s. 4 d. en 1720 et 123 l. 13 s. 6 d. en 1721, soit une
moyenne d’environ 126 l. de dépenses annuelles.
TABLEAU 2
PONCE MILLET COLPORTEUR
TABLEAU 2 : PONCE MILLET COLPORTEUR
Colportage Août 1704? Sept. 1704 Déc. 1704 Fév. 1705 Juin 1705 Mars 1706 Mai
1708? Mi-mai mi-juin 1719 ? Sept. 1719 - mai 1723 Mai 1723, une quinzaine de
jours Ravitaillement Âge de Ponce 31 Mai 1705, 15 jours Juil. 1714, 6 jours 41
Août 1714, 14 jours Nov. 1714, 19 jours Juil. 1718, retour définitif à Doux fin
juil. - début sept. 1709 50 Location du circuit Meudon,Versailles, Trianon,
Marly, Nanterre Ouest du cours ardennais de l’Aisne Nord-Ouest département des
Ardennes 4 courts séjours à Reims Jusque Charleville et Sedan Sud-Ouest des
Ardennes jusque Liesse et Reims Foire de la Couture à Reims* Bercy,
Sèvres,Versailles Août: Foire de St Lau [Laurent]? Neuilly, Saint Germain,
Poissy, Vigny, Chatou, Nanterre Villages à une vingtaine de kilomètres autour
de Doux 2 séjours à Reims Versailles - Elay Activités Achat de fils façon de
toile 435 livres «Port de ma petite armoire et d’un paquet de brochures» Juil.:
«pertes sur les toiles 35 livres et mes marchandises 125 livres» «Manne pleine
de marchandises desquelles je ne fis pas grand chose» 1711 : terme de valize
«Port de mon paquet» «Port de mon coffre, 12 livres» «Port de mes hardes et
livres» «Le port de mon sac et paquet 56 livres pesant, 4 livres 4 s» «Empoule
au talon» * Amélie LAMBERT, Spectacle de rue et de foire à Reims aux XVIIe et
XVIIIe siècles, mémoire de maîtrise sous la direction de Bernard GRUNBERG,
Université de Reims, 1998, 181 p.
Ponce Millet renseigne indirectement sur les possibilités de
travail qui s’offrent à un fils de manouvrier des campagnes champenoises à la
fin du XVIIe siècle. Intelligent, cultivé, travailleur,
plein d’esprit et de ressources, il connaît la difficulté de la vie, la rareté
des choses et le coût de l’effort. Ce trinôme est un des ressorts de son livre
de raison. Ce dernier montre comment un homme célibataire a pu sortir de sa
condition, côtoyer la vie urbaine des hôtels particuliers du Marais, rencontrer
l’activité sur les voies d’eau et terrestre, commercer en ville et à la
campagne, enfin et surtout, vivre en marge des habitudes de sa communauté
d’origine. Ponce Millet donne l’impression de vivre dans une relative aisance,
au milieu d’objets qui devaient forcer le respect des ruraux ardennais et donc
faire rêver autour de lui. Il connaissait le prix mais aussi le poids du
travail; il nous renseigne aussi sur le prix des choses ordinaires.
LE PRIX DES CHOSES
ORDINAIRES
Le Mémoire de la dépense que j’ai
faite, même très largement incomplet, constitue une aubaine, avec
quelque 43 pages, un tiers du volume. Il permet d’entrevoir, sur trente ans, le
prix matériel et l’importance de certains objets dont notre homme s’entoure,
qu’il achète ou vend. Ce mémoire permet d’esquisser davantage le contour des
choses ordinaires. À quoi Ponce Millet accorde-t-il du prix ? La réponse, un
peu schématique, pourrait être : à la vêture, aux objets usuels, à la
nourriture et à la convivialité.
L’importance du vêtement et du
textile
Dès son arrivée à Paris en 1688, la prise en mains par son
oncle Jean Millet a certainement consisté à dégrossir le jeune paysan
fraîchement arrivé.
L’oncle, domestique chez un conseiller d’État, logé à
proximité de la place Royale, a entrepris l’éducation du neveu. Son frère aîné,
Guillaume, était déjà pour l’adolescent un modèle. Que de changements…
Le changement de style vestimentaire est sûrement intervenu
rapidement
[10]. Au
début de son deuxième séjour, il rachète en 1692 une perruque de son oncle Jean
pour 6 l. Deux ans plus tard, il acquiert douze aunes de toile à 23 s. l’aune,
fait réaliser à façon six chemises à 9 s. la pièce. Chaque chemise nécessite
deux aunes. Ponce entre en possession de deux cravates de toile de coton et
d’une perruque de M. Payer à 13 l. La dépense se monte à un peu plus de 35 l.,
ses gages ne sont alors que de 75 l. annuelles, certes il est nourri et logé.
Cette première observation permet d’associer deux éléments fondamentaux :
l’acquisition par la fabrication de vêtements neufs et l’utilisation de
vêtements ou d’accessoires de seconde main. Dès lors, la visibilité et la
lisibilité de son état est patente, et le reste, à Paris comme en province,à la
ville comme à la campagne. En mars 1698, Ponce note l’achat de quatre aunes de
toile à 30 s., sans en spécifier la destination. Un an plus tard, il utilise
huit aunes de toile à 38 s. l’aune pour la façon de quatre chemises avec des
manchettes de batiste – de la toile de lin très fine – et pour la fabrication
de deux caleçons, dépensant ainsi 24 l. Le prix et la qualité de la toile
augmentent, les manchettes de batiste apportent sans doute une certaine
élégance à l’ensemble. En 1701, Ponce Millet note l’achat de la batiste pour
des manchettes, rehaussées par des boutons dorés aux poignets et pour deux
coiffes à bonnet de nuit, de la toile à 23 s. pour six mouchoirs, de la laine
blanche pour fabriquer des bas : une demi-livre un quart représente 1 livre 11
sous. Il achète trois paires de chaussettes de coton en octobre 1701. En mai
1703, alors qu’il est encore chez madame Robineau, un mois avant son départ
pour la Trappe, il semble que Ponce se vêt de neuf. Il consacre 10 l. 5 s. à
l’achat de souliers, 5 l. à une paire de bas noirs et de bas gris, 4 l. 15 s. à
un chapeau en demi-castor. Deux aunes de drap de qualité à 11 l. l’aune, quatre
aunes de serge à 5 l. permettent de façonner un justaucorps et une veste de
même couleur, un surtout brun, une culotte noire et une culotte de peau, le
tout se montant à 78 l. 15 s., auxquelles il convient d’ajouter encore 18 l.
pour une perruque achetée neuve en août.
Ponce doit avoir fière allure… Après la mort de madame
Robineau, il entre au service de Fourneaux. Le 13 septembre, vraisemblablement
1703, il a été « habillé de noir », le
tout a coûté 108 l., sûrement à la charge de l’employeur cette fois.
Ponce Millet soigne son apparence : son activité impliquant
représentation, service et contact l’y incite certainement. Au fil du temps, la
matière textile se diversifie et gagne en qualité, la palette des coloris
s’étend même s’ils demeurent assez austères. Au printemps 1704, le tissu de la
cravate devient mousseline – une étoffe de coton claire et légère – à 6 l.
l’aune.
Avant de quitter Paris, Ponce se fait tailler un nouvel habit
: il achète des boutons de fils plats, une demi-botte de fil blanc, fait
façonner deux chemises, une veste en toile d’orties à 25 s. l’aune qu’il fait
doubler avec une toile plus médiocre à 16 s. l’aune, une chemise demi-hollande,
quatre cravates de grosse mousseline, qui viennent s’ajouter aux deux autres du
mois de mai, et une paire de souliers neufs. Ponce Millet est prêt à affronter
les routes estivales. Il vient de consacrer 33 l. 14 s. à son nouveau vêtement
d’été. À l’automne, il acquiert trois paires de bas fins à 4 l. 10 s. la paire,
bas noirs, olive et gris de Maure. La douceur ou la rigueur du climat créent
d’autres besoins. En décembre 1704, son vestiaire augmente de deux grosses
chemises, au total 2 l. 19 s., d’une paire de chaussons de laine à 15 s., d’une
aune de ratine blanche – laine croisée – coupée en camisole pour 5 l. 13 s.
L’achat pour 2 l. de toile piquée pour bonnet, en février 1705, est
vraisemblablement destiné à la vente, moins sûrement la paire de bas faite
exprès pour 4 l. 7 s. En 1707 et 1708, Ponce Millet se souvient, sans autres
précisions, d’avoir dépensé 54 l. pour deux cravates de toile claire, trois
paires de gants de fil blancs, de la toile à poignet, deux perruques ( 15 l.),
un habit, une veste et une culotte ( 27 l.), pour une réparation de souliers (
1 l. 2 s.) et l’achat d’une autre paire ( 4 l. 10 s.).
Les achats de tissu ou d’accessoires sont réguliers :
kyrielle de cravates, cravates à la matelote, chapeaux, toiles à manchette, à
poignet, à mouchoirs, à chemise, paire de chaussons de laine, bas et gants de
laine ou de fils, boucles de tombac (alliage cuivre-zinc), boutons, fils de
couleur, ruban… Ponce Millet profite de son séjour à Paris pour se faire
confectionner par son ami Charton une culotte en toile de lin avec doublure. 2
l. 5 s. y sont consacrées en juillet 1714, 6 l.
pour une autre perruque. Le coût du tissu est toujours
mentionné à part, de même pour la façon. Ce Charton est un tailleur de la rue
du Verbois. Il semble aussi ajuster des habits achetés d’occasion. Charton
ajoute-t-il les activités de fripier à celles de tailleur ? Alors qu’il rentre
de Paris, c’est à Rethel ou à Reims que Ponce fait confectionner, en septembre
1714, pour 68 l. 10 s., un habit complet dont il donne la description : « trois
aunes et demi de drap d’Elbeuf à 13 l l’aune, six aunes de serge à 33 s l’aune,
une demi aune de Bougran [pour la doublure] à 15 s, deux gros de soïe, dix
treizeaux poil de chèvre à 15 s, deux onces et demi de fils, les poches de
juste au corps, doublure et poches pour la culotte, six douxaines de boutons de
poil 2 l 14 s, au tailleur, la façon 5 l. Total 68 l. 10 s ». Ponce dépense à
la suite 5 l. 10 s. pour une demi-aune de demi-quart de drap gris utilisé pour
façonner une culotte. Il omet de donner le nom du tailleur. Dans sa liste des
habitants de Rethel-Mazarin en 1720, Ponce fait apparaître pourtant six noms de
tailleurs rethélois et le nom d’un spécialiste du vêtement féminin. C’est
encore à Charton qu’il a recours en février 1716 pour un « surtout »– vêtement
ample – de « Pinchina » : tissu, façon
et boutons lui coûtent 1 l. 15 s. Ponce Millet continue néanmoins à acheter des
vêtements d’occasion : chapeau à bord d’Haudiqué ( 1708), deux cravates de
mousseline de son frère ( 1714), deux chemises de son cadet ( 1716). En juin
1716, apparaît une pratique intéressante pour la culture de la rareté: Ponce
dépense 7 l. 10 s. pour « une veste et une culotte vieille » de son frère cadet
qu’il fait retourner par Charton pour 4 l. 17 s. Il ne s’agit pas d’un « refus
de marchandises » mais bien de retourner l’habit, c’est-à-dire de le
confectionner à nouveau en faisant de l’envers l’endroit du drap. Il n’y a pas
si longtemps – je l’ai encore vu faire– l’économie domestique traditionnelle
voulait que l’on retournât les cols de chemises masculines, afin de leur donner
une seconde vie, de les prolonger. Nous retrouvons le Parisien Charton, le
tailleur d’habit, à la fois capable de travailler des tissus neufs et de
prolonger, en les retravaillant, des vêtements de seconde main.
Ponce Millet a le sens de l’ostentation, mais celle-ci ne
doit pas ou ne peut pas se faire à n’importe quel prix, il faut dans ce domaine
aussi ruser. Nous sommes – comme l’a montré Daniel Roche – encore dans
l’économie de la rareté.
Pourtant, avec Ponce Millet nous ne sommes plus avec
Les Bergers de l’Adoration, tableau
peint par Jean Michelin et conservé au musée de Langres, montrant des pâtres
dont les vêtements de tissu grossier, de couleur brunâtre, sont fatigués par
les ans, ostensiblement et maladroitement raccommodés. Avec son habit, Ponce
nous ouvre les portes d’un monde plus policé – c’est un des éléments du code de
l’urbanité –, d’une culture différente, où, cependant toujours, la pratique de
l’économie est de mise. L’habit n’est pas que raccommodé, il est accommodé,
gagnant dans l’opération de la commodité et de l’aisance. Ainsi, Ponce Millet
continue de racheter des vêtements : vieille perruque de Paget Fontaine (
1717), vieille camisole ( 1718). En décembre 1721, il reçoit « une vieille
couverture, des gants fourrés, une vieille culotte noire et une paire de bas
noir Haudiqué, un habit noir complet et bas drapés bruns, gants blancs et
vieille doublure de mon frère ».
Parallèlement cependant, Ponce continue d’acheter ou plutôt
de faire confectionner. Il dépense 11 l. 10 s. en décembre 1719 pour un
pourpoint en peau d’agneau ou fait filer une livre de laine afin de faire
tricoter une paire de chaussons, le coût étant de 4 l. 9 s. En avril 1721, il
consacre 3 l. 10 s. à la façon et au foulage d’une paire de bas de laine par
les filles du défunt maître d’école de Pargny. Ponce ne dresse pas ou ne
dessine pas de lui un portrait en pied où l’on verrait ses vêtements ordonnés.
Indirectement, lors de l’incident de février 1719, il laisse apparaître
quelques effets, alors qu’il est à Rethel : perruque, chapeau et
bâton.
De 1704 à 1722, Millet mentionne quatorze fois de la poudre à
perruque et maintes fois de l’essence.
Pour entretenir ce linge, il a recours à des mains féminines
: les blanchisseuses, comme à Doux en octobre 1704 et en janvier 1705. On
dispose rarement de chiffres pour les effets blanchis qui apparaissent au
milieu de chiffres plus globaux. En mars 1705, il dépense 12 s., mais pour
avoir fait laver quelle partie de son vêtement ? Pour nettoyer ses draps en
juillet 1705, Marie des Forges lui demande 4 s. En septembre 1714, lors d’un
court séjour à Paris, Millet dépense 13 s. 6 d. pour blanchissage;3 s. en août
1719. Ces quelques chiffres correspondent uniquement à des moments où Ponce
Millet est en province ou à de courts séjours parisiens. Il n’a pas noté de
tels frais, quand il était au service de familles bourgeoises parisiennes. Le
domestique était certainement logé, nourri et blanchi.
Pour Rethel, il fournit une seule adresse de blanchisseuse :
« la Pôto, près de la chambre de ville ». Mais en 1721-1722, c’est sa sœur qui s’occupe
de son blanchissage et de « sa soupe ».
Les objets du quotidien et de
l’écriture
Le Mémoire des
dépenses accorde également une place importante aux objets usuels.
Quels objets Ponce Millet achète-t-il ordinairement ? Pour quel usage
?
Une fois de plus, il est difficile de faire le tri entre les
objets personnels et les choses dont il fait commerce. Évidemment, il n’a pas à
acheter tous les objets qui entourent sa vie quotidienne, ses listes ne
révèlent qu’une partie de son univers.
Ses dépenses consignent de nombreux outils : compas de
cuivre, petite enclume, pinces, tenailles, règle de bois de noyer, vis à tête
dorée, clous, hameçons, aiguilles, pointes, épingles, broquettes (semences de
tapissier). Ponce mentionne également de nombreuses fois le repassage des
rasoirs et couteaux ou l’achat de pierre à rasoir. Les articles de coutellerie
sont légion : canif, couteau à gaine fleurdelisée, couteau à bouton, petit
couteau à corne de cerf, à manche noir, grande pierre à aiguiser, grands
ciseaux ou ciseaux fins avec ou sans étui, râpe, lime, scie, faucille,
décrottoir à chaussures, bouterolle (garniture du fourreau de l’épée) et autres
tire-bouchons. Les objets relatifs à la table sont également bien présents
:
cuillère de buis, cuillère et fourchette d’argent présentées
dans un étui, pour quelque 17 l. 10 s., cuillère d’étain fin, petite fourchette
d’acier travaillé, bouteille ou pot à eau de grès, petit plat de terre,
écuelles, petit poêlon, petite terrine, plat de terre verte, sans oublier la
mention de « caphetière blanche de fayance de 4 s. » en août 1715… Une seconde
allusion à ce type d’achat date du
1er juillet 1718 :
Ponce boit du « caphé» à Paris. Le pot de chambre lui-même
n’est pas oublié.
L’éclairage est assuré par des chandelles, bougies, bougies
jaunes, huile à brûler, mèche, lanterne sourde permettant de voir sans être vu,
chandeliers de cuivre.
Deux chandeliers de cuivre coûtent 3 l. 5 s. Le savon
n’apparaît que deux fois en mars 1719 et août 1720. Des objets plus personnels
sont indiqués : peigne de corne ou de buis, cure-oreille d’ivoire, brosse de
ménage ou semelles de feutre, éponge, tabatière d’ivoire ou de buis, plat à
barbe. Quelques rares objets de verre apparaissent : verres à « vesigue »,
vraisemblablement à besicle, glace, glace ovale à miroir, « vérille » pour le
vin. Un ressort de montre renvoie peut-être à son usage personnel, quelques
rares chaises, à son décor quotidien.
Les objets permettant l’écriture appartiennent à son
quotidien. Il apparaît que si Ponce ne maîtrisait ni la langue ni le système
écrit, nous ne pourrions connaître, analyser, commenter, son mode de vie et ses
habitudes… La tenue de ses comptes rassemblés à l’intérieur de son livre de
raison le prouve aisément. En juin 1703, après son voyage à la Trappe, il
éprouve la nécessité d’acheter un écritoire à 10 s., un canif à 5 s., des
plumes et de l’encre. Le total se monte à 16 s. 6 d.
Le fait est moins anecdotique qu’il n’y paraît. Ponce va
pouvoir écrire en possédant son matériel propre, transcrire et consigner ses
pensées. Le lendemain, en effet, il part à Doux où il restera une quinzaine de
jours. Ponce a presque trente ans. Peut-être a-t-il déjà acheté ce type de
matériel sans en laisser de trace écrite, plus vraisemblablement utilisait-il
celui des Robineau. De juin 1703 à septembre 1722, Ponce va inscrire ce type
d’achat : papier, crayon rouge, cire d’Espagne et cire verte, sans doute pour
sceller le courrier. En novembre 1715, alors qu’il est à Paris, il note l’achat
d’un grand parchemin 1 s. 9 d., d’une demi-main de papier à 5 s., d’une main –
assemblage de vingt-cinq feuilles de papier – de papier blanc à 8 s., d’une
autre main en avril 1716. Régulièrement, il continue d’acheter papier,
parchemin, encre et cire. Mais Ponce se fournit également chez ses patrons.
Haudiqué lui reproche d’avoir distrait une main de papier :
« 27 octobre, pour une main de papier 10 s., altercation
violente, demande mon congé». Tous ces achats de papeterie sont-ils pour son
usage propre ? Revend-il de quoi écrire pendant ses activités de colportage ?
Rédige-t-il des lettres pour les autres ? Ses activités de secrétariat rendent
la chose plausible. Ponce Millet sait superbement calligraphier, il a du style,
connaît les usages et formules. Ponce Millet écrivain public ? Voici une autre
activité qu’il serait tentant de mettre à son compte, mais rien ne permet de
l’étayer… Par là même, Ponce ne semble pas penser à transmettre son savoir aux
enfants de la paroisse de Doux, sauf éventuellement après 1725.
Cette pratique de courrier appartient pareillement au
quotidien de Ponce Millet. Laissant famille et amis, tantôt en province et
tantôt à Paris, Ponce maintient les liens par des échanges épistolaires.
L’écrit appartient bien pour lui à la vie la plus quotidienne, aux choses
ordinaires
[11]. En
vingt et un ans, de novembre 1701 à août 1722, il fait mention de quarante-cinq
lettres : huit seulement sont précisées comme ayant été envoyées par lui, les
autres, reçues, figurent dans les dépenses puisqu’il faut payer un port de 4 s.
Seuls trente-deux destinataires sont clairement identifiés : 60% concernant la
famille : la sœur, le frère, le cadet et la femme de celui-ci, une tante, les
40% restant des connaissances parisiennes : Hery, Herricourt, Charton, Tirrion,
mademoiselle Bugnot, Haudiqué et Corvizy. Ponce Millet pratique de toute
évidence l’écrit, une partie de sa famille champenoise également, sinon comment
prendrait-elle connaissance du contenu ? À moins de penser que le vicaire ou
tout autre lecteur de la communauté villageoise déchiffrent ces missives, il
est à supposer que les Millet ont une instruction minimale
[12]. Écrire à des gens qui ne savent pas
lire pourrait se comprendre, mais offrir des livres à des analphabètes serait
particulièrement étonnant… Ponce ne fait pas que vendre des livres, il en offre
épisodiquement à sa famille proche. En août 1704, à son frère l’ouvrier
agricole qui a séduit, engrossé et épousé la fille d’un laboureur de Lucquy,
Ponce donne les
Heures de Paris, en
novembre 1704, à son beau-frère de Doux, Jean Dangluze, un livre d’église à 1
l., puis au même en novembre 1714, le
Petit
Albert, d’une valeur de 3 l.
Le
calendrier de la Cour pour l’année 1719, offert à son frère cadet,
ne coûte que 5 s.
Nourriture et
convivialité
Le célibataire Ponce Millet mange, boit et fume beaucoup. Il
faudrait opposer ses périodes de consommation urbaine à ses périodes de
consommation rurale, en n’oubliant pas que les produits, mentionnés par lui
dans ses dépenses personnelles, relèvent de sa propre alimentation, quand il
n’est pas domestique. Ces deux types de consommation ne semblent pourtant pas
si différents. Lors de son quatrième séjour à Paris, de 1701 à 1703, Ponce
Millet note peu, mais mentionne le pain, la viande, le salé et le fromage. Ce
sont les premiers éléments de consommation notés. Il ne précise bien sûr pas
les quantités; par ailleurs, le prix qu’il note inclut souvent plusieurs
éléments en même temps. En septembre 1701, le pain, le vin, le salé et des
clous lui coûtent 1 l. 3 s.
Ponce consomme évidemment beaucoup de pain. En mai 1705, il
paye à Ponce Perrin, en l’occurrence boulanger à Rethel, 7 l. 9 s. 9 d. pour le
pain, en achète pour sa belle sœur à 10 s. 6 d. sur le Pont-au-change en
décembre 1718 ou à Nanterre en mai 1719. Ponce effectue l’achat de blé qu’il
fera panifier. En janvier 1719, il acquiert « un septier et demi de bled » à 4
l. 16 s. soit 7 l. 4 s., puis « un quartel de bled et un pain », en juin de la
même année. Parallèlement, ses achats de livres de pain et de cartels de farine
se poursuivent. Ponce paye également en grains, le pain consommé chez sa sœur à
Doux. En novembre 1720, il achète à son frère Jean, le laboureur de Lucquy, six
quartels de « bled » à 25 s. 7 l. 10 s. et cinq autres cartels 5 l. 5 s. en
janvier 1721, « le tout donné à Dangluze pour le pain que j’ay mangé chez lui
depuis le 1er juillet jusqu’au
dernier décembre 1720, coutent 12 l. 15 s. ». Fin décembre 1720, Ponce paye 5
l. un setier de farine. La présence à la campagne, son frère paysan,
l’existence de moulins et de boulangers urbains proches, permettent tantôt
l’achat du grain, de farine ou de pain fabriqué. Le pain constitue toujours
l’aliment fondamental. On dédommage le foyer Dangluze à Doux et celui de
Lucquy. En juillet 1721, Ponce Millet passe sept jours à Lucquy – travaux
agricoles ? –, y consommant 21 livres de pain, facturées 1 l. 1 s. Ponce
dépense toujours à Lucquy 8 s. pour neuf livres trois quarts de pain, composé «
bled » et orge, en janvier 1722. Nous
avons fait état de sa participation à la moisson de 1722 au village de Pargny,
le paiement en grain évalué en livres de pain.
La nourriture carnée est présente également : viande, cochon
farci, salé, lard, grosse andouille dite de Clérac à 5 s. l’once, saucisson,
dindon, poulet, hareng des périodes de carême. Les mentions de la viande au
sens large ne représentent que 37% de celles ayant rapport au pain. Le fromage
est un élément régulier de l’alimentation de Ponce; entre 1704 et 1722, nous
trouvons essentiellement un fromage produit par des gens du pays du
fromage.
Fromage de vache, de chèvre, de brebis ? Les œufs
apparaissent tardivement à partir d’août 1721, de même que le beurre. Le lait
est très rarement mentionné ( 1709 et 1722); peut-être ne paye-t-il pas celui
qu’il consomme ? Les fruits sont régionaux eux aussi – excepté les dattes –
mais pourtant d’une grande diversité. Apparaissent à partir de 1715 : cerises,
poires, pommes, raisins, raisins muscat, melon – melon déjà mentionné par un
voyageur en 1695 –, pêches, noix, pruneaux
[13]. Les légumes sont rarement nommés : salades,
haricots, poix. Ponce, semble-t-il, aime les pâtisseries : les échaudés, les
biscuits, le pain mollet – peut-être ce que les Ardennais appellent aujourd’hui
le gâteau mollet ? – et le pain d’épice. Retournant à Paris, en juillet 1704,
Ponce Millet achète pour 15 s. de pain d’épice à Reims, friandise dont il est
gourmand, puis à nouveau pendant la foire de la Couture de mars 1706. Il
pourrait même se livrer au commerce de pain d’épice, puisqu’en juin 1706, Ponce
achète pour 5 l. 18 s. de ce gâteau tant à Reims qu’à Rethel. Dans son chapitre
relatif aux habitants de Reims en 1707, il note : « la veuve Feuillepain, ruë
d’Oignon, bon et excellent pain d’épices »
[14]. En juin 1706, alors qu’il est à Doux, Ponce
mentionne pour la première fois le sucre, pour 4 s. 6 d.
[15].
Notre homme accompagne le tout avec force vin, bière
(première mention en 1705), cidre quand il est à Gisors, et eau de vie. Ces
liquides sont délivrés en petite quantité, l’acte d’achat se renouvelle donc
souvent. En septembre 1704, sa nourriture pour douze jours représente une
dépense de 6 l. 10
s. En janvier 1705, la location de deux mois de chambre dans
les Ardennes, dix repas et deux fagots s’élèvent à 6 l. 11 s., la location d’un
autre mois, quatre repas, un fromage et un fagot à 3 l. Nourriture et logement
pendant la foire de Reims en 1706 coûtent 6 l. 19 s. 6 d. À ces produits
consommés, il faut ajouter de l’huile, huile d’olive, vinaigre, poivre, poivre
blanc, girofle. Les sacs de braisettes et les cordes de bûches permettent
chauffage et cuisson. En juillet 1722, Ponce paye 6 l. 10 s., pour une voiture
contenant une corde de bûches, en provenance de Baâlons, zone forestière encore
importante aujourd’hui, achat au profit de sa sœur.
Reste un dernier élément de consommation dont Ponce use au
moins depuis le printemps 1708 : le tabac. Deux onces de tabac coûtent 6 s. en
octobre 1713. Les mentions d’achat sont régulières jusqu’à l’automne 1722,
généralement mensuelles. Trois quarterons de tabac de Morlay valent 1 l. 16
s.
en août 1715, la demi-livre de tabac 1 l. 5 s. 6 d. en
décembre de la même année. En janvier 1715, il note la somme de 7 l. 10 s. pour
le tabac de toute l’année. Il achète en 1718 deux pipes, puis une nouvelle en
1719. En novembre 1721, il évoque pour la première fois le tabac de Hollande,
deux onces font 6 s. 6 d. Vins, bières, cidres, eau-de-vie sont mentionnés 94
fois, tabac et pipe 77, contre 52 occurences pour le pain et le blé, et 20
seulement pour la volaille et le poisson.
Ponce ne se contente pas d’acheter des aliments, il mange
avec les autres domestiques dans les hôtels parisiens, mais également prend des
repas lors de ses trajets, au long des routes. Il déjeune, dîne, soupe, gîte.
Ces dix-huit voyages vers Paris sont l’occasion de partager le logement, la
nourriture, la boisson et la parole. Il ne faudrait pas oublier les voyages en
région parisienne, à la Trappe, à Saint-Paër, les circuits en Champagne
septentrionale… Ces repas pris en commun sont parfois l’occasion de débauches
alimentaires.
Ainsi en octobre 1704, Ponce note dans le registre : «
dimanche, grande folie :
viande 21. 10 s., vin 1 l. 16 s., désert 1 l. 17 s., liqueur
2 l. 6 s., aubade 2 l., au total 11 l. 9 s. ». Ponce se souvient d’environ cent
trente occasions où il a partagé des pots de vin avec sa famille, avec ses
interlocuteurs commerciaux. Une seule fois, en avril 1720, il mentionne que
l’un d’eux a trop bu. Son laconisme est grand néanmoins : « le
14e avril 1720, Namur, Lorrain, Lantenois trop
bû».
C’est tout. Les fêtes villageoises sont l’occasion d’une
grande convivialité pour les habitants des communautés. On invite. On est
invité. Ponce indique le calendrier des fêtes patronales autour de son village.
Il note également les mardis gras 1719 et 1721 et cinq fois le jeu autour de
son village : au Bras d’or à Rethel et à Doux en 1704 où il dépense 2 l. 12 s.,
jeu des gobelets en 1705, jeu du château d’Arson [Resson] où il laisse 2 l. et
jeu non spécifié en mars de la même année. Involontairement, Ponce propose
quelques-uns des délassements ruraux, pour lesquels, cependant, il faut noter
l’existence d’une dimension sonore quasi-absente du livre de raison.
Incidemment, Ponce fait trois allusions au monde musical de son temps : dans sa
liste des habitants de Reims, il précise l’adresse du facteur d’orgues Jean
Visbec; dans celle de Doux, il signale Desté violon et écrit avoir entendu, sur
la route de Soissons, « la musique St Gen »
[16]. Les rapports de Ponce avec sa famille restent
étroits.
Il est reçu par des membres de sa fratrie à Paris, c’est
lui-même qui y accueille son cadet en juillet, après la mort de leur père. En
1704-1705, lors de ses passages à Paris, Ponce mange ou boit au Bourget avec
son frère cadet, Ponce II.
La réussite sociale de ce dernier est patente. L’aîné
Guillaume, célibataire comme Ponce, part à Paris à la suite de madame de
Fuchsamberg, femme du seigneur du lieu, puis entre au Petit Luxembourg. Ponce
II, quant à lui, entre à l’hôtel de Soubise comme valet de chambre du prince et
s’allie à Jeanne Geneviève Beauquêne, alors au service de la princesse de
Rohan.
« Ponce second, cadet de tous, est le plus grand en toute
manière. Il y a 18 ans qu’il est à l’hostel Soubise. Il est valet de chambre du
prince depuis plusieurs années. Le 14 février 1718, il a épousé Jeanne
Genneviève Beauquêne de Vincennes, demoiselle de madame la princesse de Rohan.
Ils ont actuellement 2 enfants, 1 fille et 1 garçon. Le jour de leurs noces, je
ressentis plus de satisfactions et de contentement que je n’en ay eu et que je
n’oserais espérer de ma vie, mais le lendemain, ce fut tout le contraire, parce
que je ne pûs pas m’y trouver. Ils avoient alors, lui 36 et elle 26 ans. Grande
pompe, grand festin Bened. Déi ».
Lors de ses séjours à Doux Ponce
Ier continue de rencontrer son frère
Jean, de Lucquy, Guillaume, le frère aîné, semble-t-il revenu au pays, après un
accident de service pour lequel il reçoit une rente annuelle, son cousin Ponce
Millet, sa tante Claude Millet, ses cousines Regnier de Reims et ses cousins
Colinet. Ses cousines habitent Reims, derrière les Cordeliers et « Catherine
Regnier d’Arson, chez monsieur Houdin, orphèvre ». Or, c’est bien sûr chez sa
sœur Poncette, mariée à Jean Dangluse, demeurant à Doux dans la maison
familiale, que son grand-père paternel acquit pour partie en 1657, que Ponce se
pénètre le mieux de la chaleur d’un foyer. Parrain de l’aîné des cinq enfants,
vivants au moment de la rédaction du livre de raison, Ponce inscrit la dépense
liée au baptême de Marguerite Dangluse en février 1705 : 18 s. au curé, 9 s. au
clerc, 10 s. à la sage-femme, 12 s. aux écoliers, 1 l. de viande, 10 s. de vin,
10 s. au sonneur, un total de 4 l. 9 s. Avec une économie de moyens, toutes les
étapes sont notées : délivrance sous l’œil de la matrone, cérémonie religieuse
avec le clergé, le don aux écoliers, l’annonce par les cloches de l’événement,
enfin le repas au cours duquel les participants consomment de la
viande.
Étonnamment, cette Marguerite n’apparaît qu’une autre fois
dans les comptes, en septembre 1719, moment où elle reçoit 5 s. avec Jeanne
Dangluse.
Le nécrologe familial fonctionne avec la même rareté et la
même économie de mots. Ponce Millet enfin donne de l’argent à sa famille proche
: l’équivalent de 17 l. en 1697-1698, peu avant la mort de son père Nicolas. Le
1er mai 1698, il envoie à sa sœur 11
l., afin de pourvoir aux frais de l’enterrement de ce dernier. En septembre
1701, c’est 1 l. 12 s. 6 d. qu’il donne à sa grand-mère paternelle, Hélène
Certel. C’est à sa sœur, également, qu’il va régulièrement verser 3 l. 10 s.,
en 1701, 1703 et 1704, peut-être en échange de la nourriture et du logement
lorsque Ponce est à Doux. Il lui envoie en outre des sommes depuis Paris : 7 l.
10 s. en mai 1709, 5 l. 5 s. en mars 1710. En juin 1714, Ponce donne 6 l. 7 s.
6 d. à sa sœur pour les taille et capitation de l’année 1710, puis 2 autres l.
en 1715 «à sa sœur pour ses tailles ». La condition difficile des
Dangluse-Millet, manouvrier à Doux, rend vraisemblablement nécessaire
l’intervention pécuniaire d’un frère au niveau de vie plus élevé. Ponce Millet
ne semble pouvoir être accusé de pingrerie…
On a vu quel est le coût du travail et celui des choses
ordinaires pour Ponce Millet. De manière moins nette, mais pas moins présente,
il apparaît qu’il connaît de surcroît le prix du péché, le poids de la faute.
Pourtant, ce péché n’est pas seulement de l’ordre de la faute et de la
culpabilité, il éloigne fondamentalement de Dieu, puisque ce péché L’offense.
Cette notion de péché, importante à l’âge classique, renvoie à la distinction
traditionnelle entre péchés originels, mortels, capitaux ou véniels. Ponce
Millet est très pénétré par l’esprit du temps : par ses ventes de livres et
peut-être par ses lectures, il est au milieu des controverses religieuses. Il
est en contact avec de nombreux ecclésiastiques, fréquente des lieux de
pèlerinage alors en vogue (Sainte Face de Laon ou Vierge Noire de
Liesse)
[17].
Fréquenter – même rapidement – la Trappe ou Port Royal des Champs n’est pas
forcément un acte neutre. Ponce Millet n’est, là encore, décidément pas un
homme ordinaire…
Pour les chrétiens, le péché originel, transmis de génération
en génération, est effacé par la grâce divine au moment du baptême. Par
l’intermédiaire du Christ, l’homme est rendu à sa perfection. Depuis le Concile
de Trente, l’Église admet que, par son obéissance et ses efforts, l’homme peut
obtenir la grâce. Ponce Millet est très marqué par cette pensée. Son livre de
raison s’ouvre – comme un testament – sur une invocation à LaTrinité: « au nom
du Père et du Fils, et du Saint Esprit. Ainsi soit il. À Doux ce
25e avril 1720 ». Le journal abrégé de sa vie commence par
l’idée de péché originel :
« Le 20e du mois de juillet 1673, Dieu
m’a receu et mis au nombre de ses enfans, par l’entremise et le ministère de
l’Église, son épouse et notre mère. Quelle grace ! Avant ce tems là, j’êtois
dans le néant et je ne subsistois que dans l’idée éternelle ce Dieu et il Lui a
plût de me donner l’estre au bout de presque sept mil ans qu’il l’avait donnée
à toutes choses. Quelle bontée et quelle puissance ! mais quelle ingratitude de
ma part pour le reconnoistre et l’en remercier ».
Ponce ne se contente pas de rappeler son ascendance (parents et
grands-parents paternels et maternels), il consigne les noms de ses parrain et
marraine, c’est-à-dire de ceux qui l’ont présenté sur les fonts et qui forment,
dès lors, une véritable parenté spirituelle, ils constituent en outre la
représentation des communautés chrétiennes, de la paroisse. « Mon parrain et ma
marraine furent Ponce Charlier et Jeanne Cosmeaux, sa femme de Retel ».
L’héritage du péché originel, effacé au sens religieux par le baptême, se
prolonge néanmoins et n’a pas disparu pour Ponce Millet, se transformant en
péché des origines. Le milieu très modeste dont il est issu ne lui permet pas
de recevoir une éducation poussée dans le domaine religieux, nécessaire pour
affronter le démon.
« Mon père et ma mère étaient pauvres, et ils gagnoient leur
vie, lui au mettier de serge et d’étamine, et elle à filler la laine. Et c’est
ce qui a fait que j’ai été élevé avec peu d’éducation. J’ai cependant apris
assez passablement bien les premiers principes de la religion catholique, mais
non suffissamment. Là le dirai-je ? Hé pourquoi ne le dirois-je pas ?
puisque c’est la vérité, abandonné à une foible raison,
enveloppée des plus épaisses ténébres
de l’ignorance, d’une nature portée au mal dès la plus tendre
jeunesse, et guidé par les sens trompeurs et aveugles de cette nature gâtée et
corrompuë, je me livrai entièrement à l’attention et à la considèration des
objets sensibles et séduisant des choses créées. L’idée de l’estre immense et
infini de Dieu, des perfections de cet estre et des loi justes, saintes et
immuables qu’il a bien voulu nous donner pour nous conduire dans ses voïes,
n’étant point gravés et imprimés profondèment dans mon esprit et dans mon cœur,
le démon a profité de ce vuide affreux qu’il y a trouvé, et l’a remplis autant
qu’il a voulu des impressions les plus malignes et les plus dangereuses qu’il
excite en nous par la présence de ces objets. Voila le commencement et
l’origine de toutes les fausses démarches que j’ai faites, de tous les travers
et béveües qui sont arrivés depuis ce temps là jusqu’a présent. On le verra par
le narré que je vais faire incontinant ».
Les chapitres «Événements et réflexions singulières » et « Moi
seul » permettent d’évaluer ce poids du péché, de la faute et de la
culpabilité. Le décès de M. L. du Boixic, vraisemblablement la « comtesse de
Bien-Assis, au chateau de ce nom à Lomballe en Bretagne », fait écrire à Ponce
: « 1700, 26 juillet au soir, frayeur extrême, mort M. L. Du Boixic, ô mon Dieu
! que vos jugements sont cachés et impénétrables, et que vôtre justice est
terrible et redoutable ! qu’elle est à craindre »! Un incident, deux ans plus
tard, incite Ponce Millet à écrire : « 1702, le 28 aoust avec M. Le Cointe, au
bas du Pont de N.D. depuis 9 heures du matin jusqu’à 5 du soir. Effets
ordinaires de la foiblesse, de l’ignorance et de l’imprudence humaine ». En
août 1715, alors qu’il est chez Haudiqué, Millet écrit cette réflexion : « Le
1, 2, 3, 4, 5, 10 et 19 août, Dieu a appesenti sur moi sa main vengeresse,
d’une manière étonnante et terrible. Il l’a fait dans sa miséricorde, afin de
me réveiller de mon assoupissement, et pour m’obliger de retourner à lui. Je Le
prie instamment de m’en faire la grace, et de mettre en état de le loüer, de
bénir, et remercie éternellement sa bonté infinie. Amen ». À la fin du
printemps 1716, Ponce se prépare à sa propre mort : « en may et juin 1716, je
me suis trouvé très mal. J’ay ressentis des douleurs toutes des plus vives et
des plus picquantes, dans toutes les parties de mon corps. Elles étoient si
violentes que mon imagination a été frappée et attaquée des frayeurs de la mort
pendant plusieurs intervales. La mauvaise humeur de M. Haudiqué, et l’effet
naturel du printems joints ensembles, m’ont jetté dans ce facheux état ». Le
témoignage le plus étonnant reste sans doute sa description de cette nuit de
février 1719 où, sous l’effet d’amples libations, notre quadragénaire se voit
dans un combat l’opposant au Diable.
« Le 13e février 1719, terrible combat
contre le Diable. Ce jour là, il me portat à boire beaucoup, il m’excita à
m’amuser et a perdre du temps, étant partis trop tard, il fit ce qu’il pût pour
me faire périr dans les eaux entre Retel et Pargny, m’en étant retiré
heureusement, il s’est servi des ténébres épaisses qui couvroient alors la
terre, et de plusieurs flambeaux d’une fausse et prestigieuse lumière pour me
conduire sur la bûte du chateau, en tirant à la Porte de S. Nicolas [élément
défensif]. Là, ne voyant autant de mes yeux que de mes talons, et prenant une
profondeur pour une hauteur, je levay le pied droit pour y monter, mais n’étant
point accoutumé de marcher en l’air, je fus bien surpris lorsqu’au lieu de
monter, je décendis très bas, en roulant comme une boule, étant revenu de
l’étourdissement où m’avoit jetté cette chutte et ayant ramassé ma perruque,
mon chapeau et mon bâton, j’entrai alors dans un étonnement très grand en
considérant comment cela m’avait pû arriver. J’avais bû il est vrai,
mais j’étois nullement yvre, et ma raison étoit libre et
saine. Enfin considèrant ce que venoit de m’arriver, la nuit affreuse qui
étoit, et la défiance de la malice du démon, qui ne commençat qu’alors à me
venir en l’esprit, je me résolvoit à n’avancer, ni reculer, mais a rester ou
j’estois quand, dans le même moment, M. Petit de la Fleur de lis vint,
heureusement pour moi, a passer à costé où j’étois, ayant mené son cheval chez
lui, il revint me conduire avec une lanterne et je couchay en sa maison. Je
souffrit beaucoup au col pendant 6 jours ».
Dans ce véritable morceau d’anthologie, beaucoup d’éléments
sont là: le péché de gourmandise (excès de boisson), la paresse (s’amuser,
perdre son temps), l’importance du diable, calomniateur et diviseur, adversaire
et tentateur, celui qui s’emploie à tenter le Christ. Le diable est le
représentant des faux idéaux qui dominent la société mais également l’ange de
la lumière ( 2 Co, 11, 14). Ses tentations visent à séparer l’homme de Dieu.
Lucifer – le portelumière – ou l’ange de la lumière déchue est aussi le dragon
de l’Apocalypse vaincu à la fin des temps. Or, Ponce ne tient pas à s’y
frotter, il fait le dos rond et attend. Heureusement, resté sur le vrai chemin,
un voyageur, un envoyé, porteur de la vraie lumière, vient le recueillir et le
sauver. Que de références probablement inconscientes au Nouveau Testament…
Comme dans le rite du baptême, Ponce rejette Satan. À l’image du Christ, il a
été tenté et conduit sur une hauteur (Luc, 4, 5-11)… Hostile à l’homme, le
diable l’est bien, face à Ponce Millet sur qui il exerce une action
malfaisante; cependant, Ponce Millet n’est pas possédé, il n’est pas sous
l’emprise du démon : celui-ci le tente mais Ponce le combat… Plus
prosaïquement, son ivresse révélée, de manière si spectaculaire et publique, a
rendu nécessaire, à ses yeux, la rédaction de ce passage curieux. Ponce Millet
y livre l’expression de sa culture religieuse.
Dans une prière non datée, il en appelle à la miséricorde
divine.
« O Dieu tout puissant ! Daignez s’il vous plaît jetter sur
moi un regard tel que ceux qu’il vous a plût autrefois de jetter sur David,
Pierre, Augustin etc. Vous êtes juste il est vrai, mais il n’est pas moin vrai
que vous êtes aussi miséricordieux, clément et patient. Vous nous l’avez bien
fait voir en nous donnant Jésus Christ, vôtre fils unique. Accordez nous donc
avec lui, en lui, et par lui, de nous unir à vous, pour n’en êtres jamais
séparés. Amen ».
Le poids du
célibat
Ponce Millet, resté célibataire comme son aîné Guillaume,
demeure muet sur ses bonnes fortunes. Son deuxième séjour parisien se termine
en mars 1693, il quitte madame Aubriot prétextant un séjour à Doux, mais n’en
fait rien. « J’en sortis pour aller au païs, mais je n’y fus point. Années
chères ».
Ponce a dix-neuf ans et demi. Quelles sont ces « années
chères » ? Il pourrait s’agir d’allusions amoureuses ou sexuelles. Quelle est
la nature de sa sexualité?
S’occupe-t-il des filles ou femmes du quartier ou de la
maison ? Se livre-t-il au plaisir sodomite ou tout autre vice ultra-mondain ?
Ponce Millet sait en garder le secret. Sa vie intime est quasiment absente du
document et ne donne pas lieu à récit. Il est beaucoup moins disert qu’un sire
de Gouberville ou qu’un Ménétra. Que veut-il dire quand dans
moi seul, nul autre, il note les
années, les mois et des chiffres ? Allusions à des activités sexuelles, pertes
au jeu ?
Comment interpréter autrement la notation du 26 décembre 1717
: « mârons, deux jeux de cartes »
[18] ? Des noms de femmes apparaissent bien sûr. En 1704,
Mimie reçoit une brosse à peigne, un peigne de buis, peut-être une bague à face
de chérubin à 2 l. 10 s., en juillet de la même année une paire de gants de
femme, en octobre un couteau de Charleville. Elle devait travailler à Reims
chez « d’Egrigny, étoffe de soie, au Grand Credo [actuelle Place Royale] où a
été Mimie ». Lui a-t-elle accordé ses faveurs ? A-t-il simplement fait sien ce
fragment de La Bruyère : « Un homme libre, et qui n’a point de femme, s’il a
quelque esprit, peut s’élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde,
et aller de pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui
est engagé: il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre »
[19] ?
Le poids du péché est très présent, la continence de Ponce
certainement illusoire et son attachement au jeu incompatible avec les idées
pascaliennes.
Ponce Millet fréquente de l’intérieur les milieux plus ou
moins proches du jansénisme, peut entendre les offices à Saint Gervais et Saint
Protais ou à Saint Paul, connaît la réputation des Filles de la Visitation ou
des Guillemites des Blancs Manteaux, entend des prédicateurs très en vogue,
dont le père Massillon pour qui il se rend à la Trappe. Dans cette abbaye –
exemple de la réforme monastique du temps – Ponce passe quelques jours de
retraite et peut-être de méditations, au milieu des croyants de l’Europe
entière; son retour par Maintenon, Rambouillet et Port Royal des Champs, en
juin 1703, n’est certainement pas laissé au hasard. N’oublions pas que Ponce
Millet a en main un certain nombre d’ouvrages traitant des controverses
religieuses et de la piété du moment, il peut les lire ou simplement les
feuilleter. De plus, Ponce a bien évidemment affaire à de nombreux
ecclésiastiques. Dans sa liste de bienfaiteurs, il fait figurer l’abbé de
Bentivoglio qui lui donne 1 l. 5 s., l’abbé Massart mentionné pour 7 l. 10 s.,
l’abbé Baillet, aumônier, pour 7 l. 3 s., l’abbé Bastide, précepteur, pour 2 l.
13 s., l’abbé Enselme pour 10 s. Ces prêtres ne sont pourtant que portion
congrue : moins de 10% des personnes figurant dans la liste… Ils prennent place
au milieu des boulangers, rôtisseurs, bouchers, maîtres d’hôtel, pourvoyeurs,
apothicaires, chirurgiens, gardes-malades, droguistes, vitriers, garde-meubles,
ou autres fourriers… Le généalogiste d’Hozier figure pour un don de 6 l. 5 s.
Ponce Millet est certes foncièrement et profondément croyant – achetant des
chapelets à Liesse en 1697, y faisant dire une messe en 1706, achetant en 1700
une Bible en trois volumes in quarto, quelque 36 l. – mais il ne s’en laisse
pas conter : on l’a vu à propos de l’entrée en religion d’Élisabeth Robineau en
1700, («Ô l’étrange vocation !). Ponce Millet est doué néanmoins d’un solide
bon sens qui lui permet de garder les pieds sur terre…
Dans son registre, Ponce Millet nous offre ainsi des éléments
d’un parcours peu ordinaire, reconstitué et partiellement mis en scène.
Cependant, il limite les effets de style. La dimension autobiographique n’est
pas première.
On pourrait bien évidemment regretter l’absence d’allusions
aux difficultés de l’hiver 1709, aux conséquences quotidiennes de la politique
militaire de Louis XIV, à la course du Hollandais Growesteins, au service du
prince de Savoie, autour de Reims en 1712, à la mort du roi Louis XIV ou au
sacre de Louis XV. Mais la grande richesse de ce texte est qu’il permet plus
sûrement d’entrevoir vie quotidienne et choses ordinaires. Ponce lui-même a
conscience des défauts de son travail : « Je ne trouve rien d’écrit, pour les
choses ordinaires en cette année 1707, ce qui cause une grande brouillerie et
obscurité». Son travail incite à
relire – on l’a bien senti – l’Histoire des
choses banales de Daniel Roche; avec Ponce Millet, c’est également à
la naissance de la consommation à laquelle nous assistons ainsi qu’à un
changement des habitudes. La présence du château des Fuchsamberg à Resson
permet le départ du frère pour l’hôtel parisien de ces derniers. C’est pour le
fils du manouvrier rural la possibilité d’accéder à un autre mode vie et de
culture. Les habitudes de vie des Fuchsamberg et de leurs domestiques
élargissent déjà la vue des habitants de Doux, éclairé, de l’autre côté du
cours d’eau, par les lumières plus éclatantes du château de Thugny et de la
capitale du duché de Mazarin, Rethel-Mazarin.
Le retour de Guillaume et celui de Ponce vont marquer le
cercle de la famille et des amis en traçant des ondes concentriques… Il y a
bien chez Ponce Millet apprentissage de nouvelles habitudes et adaptations de
ces nouveau-tés à son propre mode de vie. Son texte nous offre des
renseignements précieux sur la condition sociale du domestique parisien, sur sa
vision du monde, sur sa culture matérielle, enfin sur ses rapports à la société
au travers de ses patrons, « bienfaiteurs » et relations.
Pourquoi rédige-t-il ce texte ? Sa pratique de l’écriture, de
la lecture, son contact avec l’imprimé, sa mobilité sociale et géographique,
l’incitent à consigner par écrit des éléments de sa vie et de son ascension. Le
culte des apparences et des loisirs grève de façon notoire son budget. Ponce
abandonne ce qui aurait dû être l’état de manouvrier pour prendre la livrée du
domestique ou l’armoire du colporteur. Ainsi évite-t-il les risques de la
mendicité. Sa famille restée à Doux n’est apparemment pas autosuffisante,
l’argent qu’il donne à sa sœur, comme compensation d’une prestation ou non,
améliore de fait l’ordinaire des Dangluse-Millet. Ses envois d’argent depuis
Paris ont certainement joué le même rôle. Quitter la campagne pour travailler
en ville, pour manger et apporter des fonds à ceux qui sont restés au pays,
cela n’est pas sans évoquer les migrants des pays du Tiers monde ou d’Europe du
Sud. Seuls biens de la famille, les garçons Millet partent vers la plus grande
ville proche, Paris. Ces envois d’argent à sa famille et surtout ces dépenses
somptuaires de jeune mâle célibataire, à la continence d’ailleurs bien
illusoire, sont incompatibles avec le mariage. Comment peut-il s’établir sans
risquer de retomber là d’où il venait ? Certes, son frère Ponce II se marie
avec une domestique, mais c’est en 1718. Ponce
Ier et Ponce II ont neuf ans de
différence. Au cadet, les parents ont redonné le prénom d’un fils, pourtant
toujours vivant, mais pour eux, peut-être définitivement détaché de la cellule
familiale, comme si symboliquement Ponce
Ier avait disparu. Or, plus qu’à
d’une migration définitive, c’est à une migration de type pendulaire à laquelle
Ponce Ier nous fait
assister.
Ponce II n’a peut-être pas eu à aider matériellement sa
famille, Guillaume et Ponce ont pu s’en charger… Ce culte des apparences, rendu
par Ponce Millet, semble bien en désaccord avec un éventuel régime
matrimonial.
Par ce petit registre enfin, Ponce Millet peut vouloir
marquer son passage :
il y a parfaitement réussi. Plus que justifier ses propres
dépenses, Ponce peut montrer – ostensiblement et durablement – son niveau de
vie, en s’opposant à ses frères domestiques mais aussi à sa famille restée en
Champagne. Ponce n’est pas marié, il n’est visiblement pas établi sur un
terroir agricole comme Jean ou dans la maison familiale comme Poncette; comme
Guillaume pourtant, il n’a pas de descendance, sa filleule exceptée. Ponce
écrit simplement le tracé d’un autre chemin, d’une voie différente. Il peut
aussi vouloir témoigner indirectement d’un temps révolu, modifié par le système
de Law et sa banqueroute. Dès décembre 1719, une série d’arrêts diminue louis
d’or et écus, pièces de 20 et 10 sols. Ils conduisent à l’édit de septembre
1720 sur la fabrication de nouvelles espèces. En face d’un compte de 1705,
Ponce écrit : « les louis d’or valaient alors 13 l., les écus 3 l. 12 s. et il
y avait des pièces de 4 s. 6 d., 5 s. et 6 s. neuves ».
[1]
Les pouillés des archevêques Le Tellier et de la Roche-Aymon
indiquent pour la paroisse de Pargny et Resson les chiffres de 130 communiants
en 1675 et de 200 en 1775, et pour sa succursale de Doux, 150 communiants en
1675 et 135 en 1775, le dénombrement de la généralité de Champagne de Saugrain
attribue 48 feux pour Doux et la cense de Pernan, 31 feux pour Pargny et 36
pour Resson en l’année 1735. Henri JADART,
La
population de l’arrondissement de Rethel, Rethel, Beauvarlet, 1882.
Ces données ont été regroupées par Jacques DUPÂQUIER,
Statistiques démographiques de l’élection de
Rethel XVIIe-XVIIIe siècles, 1967, dactylographié, non paginé,
(Archives Départementales des Ardennes –désormais AD 08 –, H 158 B).
[2]
AD 08, 1 J 551 pour le document original. Jean-Pierre MARBY
éd.,
Parcours singulier d’un homme ordinaire, le
livre de raison de Ponce Millet natif de Doux en Champagne, domestique et
colporteur (1673-1725), Charleville-Mézières, Société d’études
ardennaises, « Cahier d’études ardennaises » n° 18, 1999; J.-P. MARBY, «
Nouveautés et convivialité dans les villages de Champagne septentrionale à
travers le livre de raison de Ponce Millet ( 1673-1725), domestique et
colporteur », in Patrick DEMOUY et Charles VULLIEZ éd.,
Vivre au village en Champagne à travers les
siècles, Reims, Presses Universitaires de Reims, 2001, p.
193-203.
[3]
Collectif,
La première moitié du
XVIIe siècle dans le territoire actuel du département des Ardennes,
Charleville-Mézières, Conseil général des Ardennes, 1992.
[4]
Daniel ROCHE,
Histoire des choses
banales. Naissance de la consommation XVIIe-XIXe siècles, Paris,
Fayard, 1997.
[5]
Pierre JACKY, « L’Autoportrait en chasseur ( 1699),
d’Alexandre-François Desportes au musée du Louvre »,
Revue du Louvre, études 3, 1997, p
58-65.
[6]
En 1713, Jean-Baptiste Grout, Chevalier, Seigneur de Fourneaux,
Saint-Pair, Sancourt et Bazincourt présente un prêtre à la cure de Saint Pair
(AD 27, E 1056).
[7]
À la fin de cette diatribe, Ponce Millet enfonce en quelque
sorte le coin, en se réappropriant et en le transformant (passage au masculin
singulier), un verset de l’Evangile de Marc : « Vous avez des yeux et vous ne
regardez/voyez pas, vous avez des oreilles et vous n’entendez/écoutez pas » (Mc
8, 18). Marc inclut dans son texte un verset de psaume (Ps 115, 5-6), référence
également aux prophètes Jérémie (Jr 5, 21) et Ezéchiel (Ez 12, 2). Preuve
tangible de sa culture religieuse, Ponce a intégré un passage biblique, en
langue latine.
[8]
Roland DESNÉ, « La Bruyère »,
Histoire littéraire de la France, t. 2, Paris,
Éditions sociales, 1966, p. 401-410.
[9]
Laurence FONTAINE, « Le colportage et la diffusion des «
galanteries » et « nouveautés » (XVIIe-XIXe siècle)», in Jacques BOTTIN et
Nicole PELLEGRIN, éd.,
Échanges et cultures
textiles dans l’Europe pré-industrielle, Villeneuve d’Ascq,
Revue du Nord, 1996, Hors-série
Histoire n° 12, p. 91-109.
[10]
D. ROCHE,
Le peuple de
Paris, Paris, Aubier, 1981, rééd. Fayard 1998, chapitreVI.
[11]
D. ROCHE,
Le peuple, op.
cit., chap. VII. L. FONTAINE, « La construction de la confiance dans
les réseaux de libraires et de colporteurs de l’Europe moderne » in Thérèse
DELCOURT et Élisabeth PARINET éd.,
La
bibliothèque bleue et les littératures de colportage, Études et
rencontres de l’École des Chartes n° 7, 2001, p. 41-50.
[12]
AD 08, 5 Mi 19 r 13. Sous l’épiscopat de Monseigneur Le
Tellier, archevêque de Reims de 1671 à 1710, janséniste et gallican, prélat de
cour mais également proche de la réalité diocésaine, le prêtre rémois Nicolas
Roland ( 1642-1678) fonde l’institut du Saint-Enfant-Jésus, communauté de
maîtresses d’école –autre symbole de la promotion de la femme dans l’Église du
XVIIe siècle. Il est le père spirituel d’un autre Rémois Jean-Baptiste de la
Salle ( 1651-1719), fondateur des Frères des Écoles Chrétiennes en 1684. Une
ordonnance de l’archevêque Le Tellier, datée d’août 1679, établit un vicaire
résidant au village de Doux. L’enquête épiscopale de 1689 précise pour Pargny
l’existence d’un maître d’école, ancien domestique de M. de Fuchsamberg,
seigneur du lieu : « il y a un maître d’écolle que le curé ne reprend point
avec liberté à cause qu’il a esté domestique de monsieur le Grand maître, et
quoy qu’il n’en soit pas content, il n’ose le témoigner, il m’a touiours paru
extrêmement fier. Les filles vont à l’écolle avec les garçons ». À Doux, sans
autres précisions, le maître d’école est dit de « bonnes mœurs ». AD 08, 1 Mi
182 (R 2), fonds de complément.
[13]
Henri JADART, éd., « Voyage de Jacobs d’Hailly, gentilhomme
lillois, à Reims, dans la Champagne et les Ardennes en 1695 »,
Revue de Champagne et de Brie, 1899,
p. 5-31. « Les melons de Rethel sont très estimés, nous y en mangeâmes
d’excellents » (p. 24). H. Jadart semblait douter d’une telle production
locale, d’Hailly consomme ces melons début septembre 1695 et Ponce Millet y
goûte presque un quart de siècle plus tard, fin septembre 1719.
[14]
En 1833, Jules Michelet évoque à propos de Reims une « ville
sucrée et tant soit peu dévote : chapelets et pains d’épice, bons petits draps,
petit vin admirable, des foires et des pélerinages ». Passage cité par H.
JADART dans son introduction au « Voyage de Jacobs » d’Hailly, art. cit.
Les cris de Paris, gravés par F.
Guérard et J. Maillot au début du XVIIIe s, montrent des revendeuses de pain
d’épice de Reims. Ce type de représentation se poursuit avec Basset et Sevestre
le Blond dans la sec