2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
L’économie contemporaine : pouvoir financier et
décision politique
Le pouvoir dans l’entreprise : actionnaires et dirigeants dans les
sociétés du Nord, 1880-1960
Odette Hardy-hemery
Odette HARDY -HEMERY Université
Charles-de-Gaulle-Lille 3, CERSATES, UMR 8529 CNRS-IFRESI Pont-de-bois, BP
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Odette HARDY-HEMERY Actionnaires et dirigeants dans les sociétés
du Nord, 1880-1960 Cet article examine le milieu des action~naires et sa
relation avec la direction de l’en~treprise. L’appel à de nombreux actionnaires
diminue-t-il le pouvoir des héritiers? Une minorité exerce déjà le pouvoir en
optant pour des actions privilégiées lors des augmentations de capital. L’étude
suggère une méthodologie pour analyser le monde des actionnaires aux points de
vue social, géographique et numé~rique. L’idée dominante selon laquelle les
pro~priétaires font place aux managers au XXesiècle doit être nuancée,la
réalité étant plus complexe. Dans de nombreuses entreprises,un groupe de
propriétaires d’une part infime du capital détient la direction: d’autres
chemins que la propriété d’actions mènent au pouvoir. Il y a démocratisation du
capital mais non démocra~tie dans l’exercice du pouvoir; les dirigeants
neutralisent très souvent les petits actionnaires. Les exemples de
renversements de majorité sont rares dans les sociétés du Nord. L’hétérogénéité
des entreprises, perceptible dans le cycle de vie et dans leur mode de
ges~tion, apparaît également dans leur attitude envers le marché financier.
L’étude enfin s’in~terroge sur la réalité des pouvoirs des conseils
d’administration.
This study scrutinizes the shareholders’ environment and its
connection with the control of the firm. Does the call to nume~rous
shareholders reduce the heirs’power? A minority group exercises already the
power in selecting shares having priority at the time of the increases of
capital.The research sug~gests a methodology in order to analyse the
shareholders’world on the social, geographic and numerical plans. The owners’
replace~ment by managers in the twentieth century is a prevailing opinion: it
must be revisited, the reality being more complicated. In many firms, a group
holding a finy part of capital has the power: others means than the owner~ship
of shares lead to the control.There is a democratisation of the capital but not
demo~cracy in the exercise of power.The company directors neutralize very often
the little sha~reholders.The reversals of majority are unu~sual in the firms of
the north. The heterogeneousness of the firms, perceptible in the cycle of life
and in their way of manage~ment, appears also in their behaviour towards the
stock market.The study at last asks one~self about the true powers of the
boards of governors.
Dans toute étude de l’entreprise, une question récurrente se
pose : qui y détient le pouvoir réel ? Les actionnaires, les administrateurs,
le directeur salarié, le contrôleur administratif ? Cette interrogation
constitue la problématique centrale d’Alfred D. Chandler en particulier dans
La main visible des managers, une analyse
historique
[1]. À une
époque où les travaux se multiplient sur l’histoire des firmes et leurs
dirigeants
[2], il
apparaît pertinent de scruter un milieu plus méconnu, celui des actionnaires et
d’apprécier la relation qui les lie à la direction effective.
Il n’est pas douteux que la société capitaliste en expansion
aux XIX
e et XX
e siècles est une
société d’actionnaires. On insiste à juste titre sur la persistance des
structures familiales dans le modèle français des petites unités
entrepreneuriales. Mais cette observation ne peut masquer une réalité déjà
perceptible bien avant 1914 : la montée de l’actionnariat et des grandes firmes
anonymes. Dès avant 1848, la compagnie des Chemins de fer du Nord avait plus de
20000 actionnaires et, rappelle Marcel Gillet, «à la veille de la guerre de
1914-1918, les charbonnages du Nord-Pas-de-Calais ont autant d’actionnaires que
d’ouvriers »
[3]; les
actionnaires des grandes banques et des firmes sidérurgiques se comptent par
dizaines de milliers parfois pour chaque société. En 1969, Usinor et
Denain-Nord-Est-Longwy totalisent 90000 actionnaires, soit trois fois les
effectifs du personnel
[4]. La croissance de l’actionnariat est bien un fait
social nouveau : l’élargissement du marché nourrit tout un monde d’épargnants.
Une interprétation courante consiste à dire que l’appel à un grand nombre de
détenteurs de capital a exercé un effet de dilution sur le pouvoir des
fondateurs et de leurs héritiers au profit de nouveaux groupes d’actionnaires :
est-ce si sûr ?
Qui travaille sur les entreprises n’échappe pas à l’étude du
capital. Il est essentiel d’identifier les sociétés, de percer leur opacité, de
tracer les contours de leur « Who’s who ». Un des soucis de l’historien est
donc de suivre la formation du capital et ses extensions successives. Qui
s’intéresse à l’affaire ?
Présente-t-elle un attrait pour un groupe dominant ? Ce dernier
est-il stable ?
L’approche retenue découle des interrogations formulées. Il
s’agit d’abord de cerner ce que représente une émission de capital pour une
société. Précisons que l’on s’intéressera ici essentiellement aux sociétés
anonymes. Puis il convient, en fonction des sources, de proposer une grille
d’analyse relativisant le mieux les caractéristiques des souscripteurs. En
troisième lieu, on s’interrogera sur les filières et la distribution du pouvoir
dans l’entreprise par le biais du renouvellement de l’actionnariat de quelques
firmes et de celui des mises en dépendance. L’étude du monde des actionnaires
et des types d’émission renvoie en outre à un autre paramètre : le rapport,
très variable, que les entreprises entretiennent avec le marché
financier.
LES ÉMISSIONS DE CAPITAL : DES
OPÉRATIONS À RISQUES
Anticiper le marché
financier
Une augmentation de capital peut être une opération risquée
pour l’entreprise. Le rôle de l’assemblée générale extraordinaire des
actionnaires est d’en décider les modalités. Les actions ne sont pas forcément
émises dans le grand public, leur totalité peut être réservée aux anciens
actionnaires. L’attitude des entreprises envers les souscripteurs virtuels est
généralement ambivalente, faite à la fois de méfiance et d’attirance. Les
firmes peuvent prendre des précautions pour éviter la pénétration de leur
capital par d’autres. Cette préoccupation d’autarcie est ancienne; elle anime
par exemple les sociétés civiles, différentes statutairement des sociétés
anonymes. Ce statut est adopté par les compagnies des mines d’Anzin et
d’Aniche, de leur création au milieu du XVIII
e siècle à
leur transformation en sociétés anonymes dans les années 1920. Ici, ni le
capital, ni le nominal de l’action ne sont fixés. À la compagnie d’Anzin, le
contrat de 1757 fixe les parts de chacun des membres de la nouvelle société.
L’ensemble de ces parts correspond à une livre, « capital » global de la
société. La livre est divisée en 24 sols ou « sous » de 12 deniers chacun, soit
288 deniers, eux-mêmes fractionnés après la période révolutionnaire en
centièmes, millièmes, voire millionièmes de denier. Le fait intéressant est
que, pour vendre les parts d’Anzin, l’autorisation du conseil de régie est
nécessaire et la compagnie a la préférence obligatoire pour le rachat : il
s’agit du droit de retrait
[5] stipulé dans le contrat fondateur. L’article 13 du
même contrat interdit la participation de tout détenteur de part dans un autre
charbonnage, à moins que la compagnie ne s’y engage tout entière. L’esprit de
ces dispositions, en particulier l’effort de contrôle sur la cession des
actions est repris plus tard sous d’autres formes dans certaines sociétés
anonymes
[6].
Si l’émission est faite dans le public, elle est alors une
opération difficile et risquée. Pour que l’émission réussisse, l’action doit
être bien placée sur le marché. Pour ce faire, la société doit faire bonne
impression en présentant un bilan reflétant son dynamisme; cette pièce
comptable ne doit pas révéler de perte déclarée ni d’endettement marqué; il en
va de même pour les bilans des exercices précédents. Si l’entreprise est admise
en Bourse, son action doit jouir d’une bonne cotation. La firme peut aider à
l’amélioration du cours en Bourse en distribuant du dividende avant l’émission
ou dans les années qui la précèdent : on achètera plus facilement un titre qui
rapporte, un espoir de profit existant toujours chez le souscripteur.
L’émission d’actions peut, si elle est réalisée dans de
mauvaises conditions, entraîner une baisse importante du cours de l’action en
Bourse. À la suite de l’augmentation de capital de juillet 1924 à la compagnie
métallurgique francobelge de Mortagne, le cours en Bourse recule de 40% de
juillet à décembre :
l’augmentation de capital est tellement forte que la
contrepartie de l’action subit une forte moins-value
[7]. Autre exemple : l’AGE
[8] de la Société Métallurgique de l’Escaut
décide le 10 avril 1925 le triplement du capital.
L’action de 500 francs n’est émise qu’à 600 francs alors que
le cours en Bourse de Lille dans les mois précédant l’émission a dépassé 3000
francs.
Cette décision surprend le public boursier et est
immédiatement suivie d’une chute du cours de l’action
[9]. L’action nouvellement émise ne crée des
liquidités qu’à raison de son prix d’émission; ceci entraîne évidemment un
nivellement par le bas qui tend à donner à toute action une valeur moindre. Si
la cotation en Bourse représentait réellement une valeur telle que la
capitalisation boursière puisse compenser les valeurs d’actif, il n’y a aucune
raison d’émettre de nouvelles actions à un prix très inférieur, si ce n’est
peut-être que de pouvoir apporter des améliorations décisives dans le
fonctionnement futur de l’entreprise.
Autre condition à remplir pour réussir une émission : que le
public sous-crive. Toute augmentation de capital non souscrite est une
catastrophe pour une entreprise. Au cours de la souscription, un prédateur dans
le public peut s’emparer de la majorité des actions. En outre, pour que la
souscription s’opère, le marché ne doit pas être trop encombré. Ainsi, au
lendemain de la Première Guerre mondiale, lors de la reconstruction dans le
Nord et l’Est de la France, le marché est hyper encombré. Pour y lancer de gros
emprunts, souvent obligataires, les entreprises se rassemblent en
groupements
[10] entre
lesquels se produit une véritable course de vitesse, les mines et la sidérurgie
étant les premières branches à lancer leurs emprunts, très importants, qui
assèchent partiellement le marché. Les constructions mécaniques, se présentant
après les autres branches
[11], prennent pied plus difficilement sur le marché
d’autant qu’ont été émis entre temps les appels de capital de firmes
particulières. Ce faisceau d’éléments montre combien une émission demande une
soigneuse et prudente préparation.
Les modalités
d’émission
Pour réunir toutes les conditions favorables, les conseils
d’administration et surtout leurs membres influents consultent les banquiers,
parfois membres des mêmes conseils. Ces derniers tâtent le terrain, donnent
leur sentiment sur l’état de la Bourse et du marché financier. Soit l’exemple
du placement d’une émission de capital, celle des Forges et Aciéries de
Denain-Anzin en mai 1924 portant sur 60000 actions de 500 francs émises à 1400
francs. Une première fois, le conseil d’administration envisage avec les
banques, le 17 mars 1924, les modalités de l’augmentation de capital; une
notice réglementaire paraît dans le Bulletin d’Annonces Légales du même jour.
Mais la Bourse devient tellement mauvaise que « les banques… estiment qu’il
n’est pas possible de maintenir le prix d’émission à 1500 francs. La commission
d’études, tout en pensant que l’émission à 1500 francs se serait faite
aisément, juge nécessaire de trouver un terrain d’entente avec les banques
»
[12]. Après de
nouvelles négociations avec les banques et suivant leur avis, le conseil décide
de « surseoir à l’opération projetée;
il estime qu’il y a lieu d’attendre une période boursière
plus calme pour engager une opération financière de cette importance »
[13]. Mais, quelques jours
plus tard, nouveau revirement : à la séance du conseil d’administration du 5
mai 1924, le président du conseil consulte un de ses administrateurs, Albert
Galicier. Ce dernier « croit qu’il y a lieu de hâter l’émission en raison de la
possibilité d’un emprunt d’État en juin. Il estime qu’il conviendrait
d’encourager les grosses souscriptions en prévoyant la répartition des actions
à titre irréductible proportionnellement à la fois au nombre des actions
souscrites et au nombre des actions possédées. Il serait également d’avis de
faciliter la souscription moyennant une libération à terme. Après une
discussion à laquelle prennent part notamment MM. Henri Dupont, Delloye et
Plichon, le Conseil se range à l’avis de M. Galicier en estimant qu’il convient
de maintenir le prix d’émission prime comprise à 1500 francs dont 1125 francs à
verser immédiatement, le reste à terme plus ou moins éloigné. Il charge son
président et son administrateur délégué de continuer le plus activement
possible les négociations déjà entreprises avec les banques. Il leur renouvelle
les pouvoirs précédemment donnés à ce sujet et les autorise en particulier à
accorder, si cela est nécessaire, une commission de placement plus élevée qu’il
n’avait été prévu »
[14].
Finalement, l’accord se réalise courant mai avec les banques
: « le taux fixé pour l’émission est de 1400 francs, la prime étant de 900
francs. Le quart de la valeur nominale et l’intégralité de la prime, soit au
total 1025 francs, devront être versés à la souscription pour les actions
souscrites à titre irréductible »
[15].
Les banquiers jouent donc un rôle important dans la prise de
décision. Ils ont du crédit surtout au sens immatériel du terme : ils peuvent
se porter garants de la solidité de la société. Les banques, avec lesquelles
les entreprises négocient le moment et le prix de l’émission, aident au
placement de celle-ci et touchent pour ce service une commission;à
Denain-Anzin, elle est de 2% de l’émission de 1924. Mais les banques
vampirisent parfois les émissions d’actions ou d’obligations des entreprises.
L’exemple le plus célèbre est celui de la Compagnie de Panama, étudié par Jean
Bouvier
[16] : lors des
émissions de cette société de 1882 à 1888, le rendement obtenu par les banques
rien qu’à vendre les titres dans leurs guichets est de 5, 67%
[17], qui ne représente pas un
gain d’intérêt à l’occasion d’avances ou de prêts mais un simple gain de
commission, un règlement de services : «à ce prix, note Jean Bouvier, il était
positivement exorbitant… Pour notre part, ajoute l’historien, nous ne
connaissons pas d’opérations financières du XIX
e siècle
faites en France, même les fructueux emprunts de 1871 et 1872, qui aient
rapporté aux banques et banquiers des commissions de ce niveau »
[18]. Les banques et
syndicataires
[19],
moyennant commissions dans les opérations financières, corrompirent la presse,
lui faisant publier des articles qui surestimaient la prospérité de l’affaire.
À partir de 1892, des députés, d’anciens ministres et ministres comptèrent
parmi les « chéquards »
[20]. Comme le déclara Ferdinand de Lesseps, « personne
ne s’est montré aussi exigeant, aussi complètement cynique que le monde des
affaires.
Il a fait payer non seulement son concours mais sa
neutralité»
[21].
Certaines sociétés se défient des émissions. La société
anonyme et aussi familiale qu’est Escaut et Meuse, premier producteur français
de tubes, évite dans les années 1920, toute émission d’actions afin de ne pas
disperser le capital dans des mains étrangères. La répétition d’émissions et
d’emprunts peut être un jeu dangereux pour une société: les Forges et Aciéries
du Nord et de l’Est, entreprise sidérurgique de dimension nationale, qui se
lance au même moment dans un véritable impérialisme industriel
[22], procède à quatre
augmentations de capital de 1920 à 1923. Celle de 1923 se fait en deux vagues :
la première est souscrite par les Mines de Lens, puissante société financière
en même temps qu’entreprise houillère; la seconde est garantie par Lens qui
obtient une place stratégique dans la direction du Nord-Est
[23].
Lors des augmentations de capital, la prime d’émission,
différence entre le prix d’émission et le nominal, constitue un acquis
supplémentaire. Pour fixer le prix d’émission, la capitalisation boursière
joue, la Bourse se trompant rarement dans son estimation de la valeur de
l’action. Si cette dernière n’est pas cotée, la direction de l’entreprise se
fixe un prix selon les possibilités du marché et selon ses propres
possibilités. Les dispositions juridiques permettent à une minorité d’exercer
le pouvoir déjà en jouant sur la distinction entre les types
d’actions.
Les types d’actions et
d’actionnaires
On rencontre des actions de priorité dont les détenteurs sont
dits « actionnaires privilégiés »: ils disposent dans les assemblées générales
de plus de voix que les actionnaires ordinaires. Ainsi, lors de l’émission en
1927, par la Compagnie industrielle de Matériel de Transport de 10000 actions
en majorité souscrites par les Aciéries du Nord, les nouvelles actions sont
dites de priorité: elles ont cinq fois plus de voix aux assemblées générales
que les anciennes actions « ordinaires ». Les Aciéries du Nord détiennent
ainsi, au sein de la firme, une minorité de blocage.
Autre type d’actions privilégiées : celles à vote plural.
Lors de l’augmentation de capital de novembre 1926, le conseil d’administration
du Nord-Est veut éviter une prise de contrôle par un prédateur à l’aide d’un
coup en Bourse, ce qui aurait été possible à partir de titres négociés sur le
marché mais ne l’était plus avec des actions à vote plural, strictement
nominales et ne pouvant être vendues sans l’accord du conseil. On retrouve ici
un trait des sociétés civiles du XVIIIe siècle. La
démarche a pour but de permettre aux Mines de Lens de consolider leur
participation dans le capital : Lens souscrit plus de 70% de l’émission. Le
Nord-Est a préféré se laisser contrôler plus étroitement par cette
houillère.
Il arrive qu’une entreprise puise dans ses réserves pour
augmenter son capital. L’incorporation de réserves se traduit soit par une
augmentation du nominal de l’action, soit par une distribution d’actions
gratuites et permet de disposer d’un capital plus en rapport avec l’importance
de l’affaire. Il ne s’agit que d’une réévaluation rendue nécessaire par la
pratique d’investissements masqués et prenant acte de la nouvelle valeur de
l’entreprise. Cette opération scripturale se déroule sans appel au marché
financier et sans apport d’argent frais.
APPROCHE D’UNE POPULATION D’ACTIONNAIRES
Comment compter, répartir, définir le monde complexe des
actionnaires, en faire l’étude sociale, en mesurer le degré
d’homogénéité?
Les données et leurs
contraintes
Les archives publiques offrent des ressources non
négligeables : actes de fondation de sociétés, listes des premiers
souscripteurs se rencontrent dans les archives des tribunaux de commerce et les
dossiers de sociétés fournis à l’Enregistrement. Pour les firmes à capitaux
belges, le « Moniteur belge » publie dans ses annexes des actes de création et
des listes de souscripteurs aux différentes augmentations de capital. Autre
source : les dossiers de sociétés cotées en Bourse qui contiennent les mêmes
pièces. Restent les archives privées des firmes. Un bon indicateur est, à
l’époque contemporaine, le registre des actionnaires. En fait, cette source est
surtout disponible pour les compagnies houillères. Ainsi sont conservés aux
archives départementales du Nord trente-sept registres des associés de la
compagnie d’Anzin
[24].
Les mines de Douchy ont également tenu des répertoires d’actionnaires jusque
dans les années 1920.
Il existe aussi les dossiers personnels des membres du
conseil d’administration, non toujours accessibles et, dans les archives
familiales, leurs actes de succession. Enfin très classiques sont les listes de
souscripteurs aux augmentations de capital : fournissant le nom, la
domiciliation, la profession des acquéreurs et le nombre d’actions souscrites,
elles donnent une image assez complète de l’actionnariat nominatif. En effet,
la quasi-totalité des actionnaires est présente dans ces listes car aux actions
anciennes sont attachés des droits de souscription qu’il faut posséder pour
pouvoir acquérir des actions nouvelles. Bien que certains, en fait une
minorité, achètent pour revendre, l’actionnariat réel de la firme transparaît
obligatoirement dans les listes de souscripteurs : comme les petits
actionnaires ont droit à peu d’actions et les gros à beaucoup, l’image de
l’actionnariat ainsi obtenue est à peu près conforme à la réalité puisque
s’additionnent anciennes et nouvelles actions. Selon les spécialistes
financiers des firmes, 80% des actionnaires sont présents parmi les
souscripteurs.
Second moyen d’approche de l’actionnariat d’une firme : les
listes de présence aux assemblées générales ordinaires et
extraordinaires
[25] :
elles rappellent pour chaque présent l’avoir cumulé et le nombre de pouvoirs
détenus; mais elles comportent un inconvénient : tous les actionnaires ne sont
pas présents
[26].
Néanmoins, l’on obtient l’image de ceux qui s’intéressent à l’affaire. Les
listes de souscription et de présence donnent pour chaque intéressé des
éléments précis : nombre d’actions souscrites, possédées ou représentées,
profession, résidence, nationalité. Quel cadre d’analyse leur appliquer
?
Les lectures de
l’actionnariat
En ce qui concerne la répartition des souscripteurs par ordre
d’importance, on adoptera non pas une progression arithmétique très lisible
mais trop étendue
[27],
mais une progression quasi-géométrique
[28] qui, se combinant à une division décimale
[29], permet de se rendre
rapidement compte des ordres de grandeur
[30].
Il faut tenter de superposer à cette première lecture de
l’actionnariat une répartition géographique suggérant la provenance des
différentes fractions du capital. On peut établir le pourcentage d’actions
souscrites par grandes régions géographiques ou par département. Si cette
dernière notion n’a pas pour fondement un critère économique, elle a cependant
une valeur statistique certaine.
Ce choix, plus que celui se référant à des régions
économiques
[31],
permet de rapporter les données à d’autres critères. On peut ainsi imaginer
deux types de cartes : celle du nombre de souscripteurs pour 1000 habitants de
chaque département et surtout celle de la densité de souscription par
département en fonction du revenu global des assujettis à l’impôt général sur
le revenu. Le revenu net global des départements est disponible depuis les
années 1920 au ministère des Finances. Comme la législation sur l’IGR
[32] a été mouvante de 1913 à 1950, il est
encore préférable de procéder par comparaisons internes
[33].
Tout essai d’approche sociologique des souscripteurs exige
d’abord un regard sur les catégories socio-professionnelles représentées dans
les listes. Le plus souvent, les professions sont fournies par les intéressés;
il n’est pas indifférent qu’un individu se déclare industriel ou propriétaire
industriel. Il faut également traiter à part les cas d’espèce. Les agents de
change par exemple souscrivent souvent des sommes considérables; ils ne «
resteront pas sur la valeur », ils achètent en général pour revendre et
groupent en une seule masse une souscription très hétérogène où la composition
socio-professionnelle des porteurs est inconnue. Le principe à adopter est de
les éliminer des comptages après avoir repéré leur part dans la souscription.
Un premier ensemble de catégories rassemble les milieux économiques et les
personnes morales pouvant jouer un rôle de direction
[34]. Une seconde catégorie
regroupe les professions libérales et fonctionnaires sans aptitude particulière
à la fonction directoriale mais pouvant éventuellement l’occuper
[35]. Puis figurent dans une
troisième classe les salariés n’ayant pas d’aptitude à un rôle dirigeant
[36]. L’on peut ainsi
différencier l’actionnariat proche de la direction effective de celui qui n’a
aucune chance d’y accéder.
LES FILIÈRES DU POUVOIR DANS
L’ENTREPRISE
« La thèse selon laquelle le XX
e siècle
aurait été marqué par le transfert du pouvoir industriel des propriétaires aux
managers est devenue… un lieu commun de la littérature économique », écrit
Hervé Joly étudiant le patronat allemand
[37]. Adolf Berle, Gardiner Means et surtout James
Burnham ont développé de longue date l’idée qu’avec cette nouvelle classe
dirigeante la recherche du profit cesserait de guider l’économie
[38]. Or, Hervé Joly montre
que le développement historique des groupes qu’il analyse amène à remettre en
cause une interprétation excessive de cette évolution, au moins dans le cas
allemand : « La vision selon laquelle la domination absolue des propriétaires
aurait été remplacée par celle des managers, le déclin du capitalisme familial
serait forcément irréversible… doit être nuancée au regard d’une réalité plus
complexe et moins linéaire
[39] ». Des héritiers peuvent se donner une légitimité
managériale, des managers peuvent être aussi des héritiers et il existe des
passerelles entre les deux milieux. Les familles industrielles en France ont
pour stratégie aussi de destiner un ou des fils à Polytechnique ou à Centrale
afin de leur donner une qualification ingénieuriale. Au
1
er septembre 1944, le conseil
d’administration d’Anzin compte trois polytechniciens et un centralien sur 12
membres. Un mariage au sein de la famille fondatrice peut faciliter une
intégration au cercle dirigeant. Familles fondatrices et managers défendent les
mêmes intérêts. Même l’implantation depuis une trentaine d’années d’une
organisation multi-divisionnelle décentralisée importée des États-Unis surtout
dans les groupes chimiques allemands, « préserve les filières
traditionnelles.
Elle correspond à une redistribution des cartes entre joueurs
de mêmes profils professionnels
[40] ». Le retrait des familles fondatrices est de toutes
façons plus lent, que ne le suggèrent les théories de la « révolution
managériale », conclut Hervé Joly
[41]. Qu’en est-il
dans les entreprises qui nous occupent ?
Permanence et renouvellement de
l’actionnariat des firmes
a) Les Forges et Aciéries de
Denain-Anzin :
d’autres moyens de contrôle que la
détention d’actions
Les deux listes de souscription aux augmentations de capital
de 1920 et 1924 ont l’avantage de présenter un grand nombre de noms : 2629
sous-cripteurs en 1920 et 6339 en 1924; on a l’impression d’une véritable
explosion du nombre d’actionnaires de la firme. Ce qui frappe à la lecture de
ces deux états de versement est la faible part des gros souscripteurs : plus de
100 actions. Même les administrateurs de Denain-Anzin ne sont pas de gros
détenteurs d’actions. Le président du conseil d’administration, Joseph Naud,
banquier, souscrit en 1920, 139 actions et, en 1924, 200. Les actions des Naud
s’élèvent en 1943 à 798, soit 0, 215% du capital de l’entreprise. Les liens de
Denain-Anzin avec la famille Naud sont anciens et de nature bancaire puisque
cette dynastie administre le comptoir central de crédit, ancien comptoir Naud
et cie, présent dans de nombreuses affaires. Edouard Naud, vice-président du
conseil d’administration de Denain-Anzin en 1894, est remplacé à sa mort en
décembre de la même année par Joseph Naud qui, après 41 ans de présence au
conseil dont 22 ans à la présidence de ce dernier de 1913 à 1935, en
démissionne alors à 81 ans.
La part des Dupont, représentants de la banque du même
nom
[42], dans le
capital de Denain-Anzin est également fort modeste : 0, 89% en 1927. Cette
famille est alliée à l’un des principaux fondateurs de la société, Charles
Lelièvre, dont Pierre Dupont ( 1837-1904) a épousé la fille. Si le fils aîné du
couple entre en 1901 dans l’entreprise comme chef du contentieux et du domaine,
le second, Henri, est appelé à des fonctions plus prestigieuses : il est
pendant 44 ans, de 1897 à 1941, administrateur de Denain-Anzin et
vice-président du conseil d’administration à partir de 1935. Son fils, Roger
Dupont, figure jusqu’en 1979 au conseil d’administration d’Usinor succédant à
Denain-Anzin en 1948. La coopération financière s’est doublée de liens
matrimoniaux.
Les De Nervo sont les descendants directs de Léon Talabot,
principal fondateur de Denain-Anzin
[43]. Après le baron Robert De Nervo, premier de la
lignée, administrateur pendant 26 ans, président du conseil d’administration de
1888 à 1908 et président du comité des Forges de France en 1903, ses deux fils
vont occuper des fonctions de direction
[44]. La représentation des De Nervo, amputée par le
décès de l’aîné en 1935, regagne toute son importance par le choix comme
administrateur en janvier 1937 de Jacques de Nervo, petit-fils de Robert; il
accède à la présidence de Denain-Anzin à 44 ans en 1941 jusqu’à la fusion de
Denain-Anzin et des Forges du Nord et de l’Est en Usinor en 1948 et figure au
conseil d’administration de la nouvelle firme.
Contrairement à son père Léon de Nervo, il ne sort pas d’une
école d’ingénieurs mais tout simplement de l’université de Paris. Or cette
famille de Nervo, qui constitue vraiment le prototype des héritiers, souscrit
246 actions en 1920 et 231 en 1924 soit 0, 72% et 0, 38% de chaque émission. À
l’Assemblée générale ordinaire de 1927, elle ne détient que 1098 actions soit
0, 91% du total. Les membres du conseil d’administration de Denain-Anzin
n’acquièrent que 3, 60% des actions émises en 1920 et 2, 37% de celles émises
en 1924. Leur part totale dans le capital s’amenuise de 5, 2% en 1920 à 3% en
1924 et 2, 6% en 1927 (voir tableau 1).
La dissémination des actions dans un large public n’a pas
empêché un groupe propriétaire d’une fraction minime du capital de détenir la
direction.
Ce trait s’observe dans de nombreuses entreprises. Ainsi, à
la Compagnie Royale Asturienne des Mines, société anonyme belge spécialisée
dans la production de zinc, de plomb et d’acide sulfurique notamment dans son
usine d’Auby (Nord), à l’AGE du 19 juin 1919, 2, 7% des actionnaires détiennent
plus de 300 actions. La répartition des actions entre un nombre considérable de
détenteurs provient de ce que l’Asturienne, comme Denain-Anzin, est une vieille
société jouissant, dès le siècle dernier, d’un standing excellent : c’est le
type d’entreprise dont les épargnants classiques aiment avoir quelques titres
dans leur portefeuille. La dissémination des actions est beaucoup moins forte
aux Aciéries de Blanc-Misseron.
TABLEAU 1
Part des membres du Conseil d’administration de Denain-Anzin
dans les souscriptions
TABLEAU 1 Part des membres du Conseil
d’administration de Denain-Anzin dans les souscriptions aux augmentations de
capital et dans le capital total de la firme, 1920-1927 Noms des membres du
C.A. en 1920 Naud Georges-Joseph, président Pralon Léopold, vice-président
Dejardin-Verkinder Pierre Delloye Joseph Dupont Henri Galicier Albert Keller
Pierre Kolb-Bernard Gustave De Nervo (Baron Jean de) Reste de la famille De
Nervo Plichon Jean Total Nombre absolu % Actions souscrites en 1920 1924 139
200 146 214 133 100 137 150 133 214 133 54 8 0 172 108 0 0 246 231 50 150 1297
1421 3, 60% 2, 37% de l’émission de l’émission Actions possédées aux A.G.O du
27 octobre 1920 mai 1924 25 mai 1927 111 anc. + 200 anc. + 300 139 nouv. = 250
200 nouv. = 400 110 anc. + 200 anc. + 400 146 nouv. = 256 214 nouv. = 414 100
anc. + 100 anc. + 100 133 nouv. = 233 100 nouv. = 200 100 anc. + 140 anc. + 250
137 nouv. = 237 150 nouv. = 290 122 anc. + 200 anc. + 350 133 nouv. = 255 214
nouv. = 414 100 anc. + 100 anc. + 100 133 nouv. = 233 54 nouv. = 154 100 anc. +
100 anc. + 100 8 nouv. = 108 0 nouv. = 100 126 anc. + 126 anc. + 126
(succession 172 nouv. = 298 108 nouv. = 234 Kolb-Bernard Gustave) 200 anc. +
200 anc. + 200 0 nouv. = 200 0 nouv. = 200 922 1079 898 100 anc. + 150 anc. +
300 50 nouv. = 150 150 nouv. = 300 3142 3785 3124 5, 24% 3, 15% 2, 60% du
capital du capital du capital Sources:listes de souscription aux augmentations
de capital et listes de présence aux A.G.O,archives privées de la firme.
Anc.=anciennes,nouv.=nouvelles.
b) Les Aciéries de Blanc-Misseron :
des souscriptions à diffusion restreinte
Dans cette société sidérurgique de moindre envergure que
Denain-Anzin, constituée en 1911 par la société anonyme des Aciéries Allard de
MontsurMarchienne (Belgique), le capital décuple de 1918 à 1925 en trois
émissions ( 1920, 1923, 1925) le portant de 3000000 francs à 32000000 francs.
Nous ne nous attardons pas sur la première émission souscrite à 82% par trois
sociétés
[45]. Assez
différente est celle de 1923 portant sur 18000 actions de numéraire et 9000000
francs. Soixante-deux pourcent de ces actions émises dans le public sont
souscrites par trois firmes
[46]. Si l’émission de 1920 n’avait pas effleuré le grand
public, la diffusion de la suivante reste encore très limitée : 20% des
souscripteurs rassemblent 90% des actions émises. La Belgique et notamment les
deux provinces du Hainaut et du Brabant fournissent l’essentiel de cet
actionnariat (voir carte 1, p. 98). Mais la dispersion géographique commence à
être importante : toutes les provinces belges sont concernées dont les plus
éloignées et les plus pauvres (Flandre orientale). En France, les deux
départements intervenant le plus dans l’opération de 1923 sont la Seine et le
Nord, rassemblant respectivement 27 et 24% du nombre des souscripteurs
[47] (voir carte 2 en annexe).
Pour mieux cerner la part relative de ces deux régions, il faut comparer leur
importance dans la souscription au revenu global des assujettis de ces mêmes
régions à l’impôt général sur le revenu en 1924 (voir carte 3). Le taux de
souscription réelle en fonction de la capacité contributive des régions
[48] est de 5, 19% pour le
Nord-Pas-de-Calais mais tombe à 1, 19 pour la région parisienne. En outre, la
densité de souscription dans la région du Nord
[49] apparaît quatre fois plus forte que
dans la région parisienne, alors que le revenu global soumis à l’IGR dans le
Nord ne représente en 1924 que 17% de celui de la région parisienne. Cette
observation recoupe celle de Marcel Gillet, selon lequel le développement des
compagnies houillères du Nord-Pas-de-Calais a été surtout l’œuvre de capitaux
régionaux à part Anzin se rattachant au capitalisme national
[50].
La troisième émission réalisée par la société en 1925 double
le capital mais a une diffusion encore plus restreinte que les
précédentes
[51]; plus
que jamais la Belgique domine. Les Aciéries de Blanc-Misseron correspondent à
un cas totalement différent de celui de Denain-Anzin : ici il n’y a pas de
démocratisation du capital; la société mère et quelques autres firmes ou
banques contrôlent la filiale.
c) La souscription de 1920 aux
Ateliers de Construction du Nord de la France :
un drainage de l’épargne
limité
Les Ateliers de Construction du Nord de la France, entreprise
de matériel de chemin de fer à Crespin (Nord), ont été fondés en 1882 par la
société belge La Métallurgique
[52]. En avril 1920, la société, pour trouver de l’argent
frais en attendant le versement de ses dommages de guerre, émet 18000 actions
nouvelles de 500 francs au prix de 700 francs
[53]. La tranche de 0 à 19 actions correspond à 86% des
souscripteurs mais seulement à 19, 7% des actions souscrites. Même en assistant
aux assemblées générales, cet actionnariat, par sa dispersion et le faible
nombre d’actions possédées, pèse d’un poids nul.
Cette firme, malgré ses dimensions relativement modestes,
inspire confiance à quelques possédants moyens. Les sociétés anonymes
autres
[54] souscrivent
49% des actions. Cette émission porte beaucoup plus la trace des liaisons
intercapitalistes que d’un drainage de l’épargne.
Le capital et le pouvoir : Ubu-roi
?
Il ne s’agit pas ici de faire une étude des modes de
recrutement des administrateurs mais d’examiner le lien entre le milieu des
actionnaires et celui des dirigeants. Les mandants légaux, les actionnaires
n’exercent pas forcément une influence dans les nominations, surtout quand ils
sont nombreux comme dans une société anonyme au capital dispersé. Dans un
certain nombre d’entreprises, des traditions séculaires font que les héritiers
des fondateurs, ne possédant que des fractions infimes du capital, parviennent
à diriger de grands groupes. Leur nom, garant de longévité, de stabilité, donne
aux firmes qu’il représente de la crédibilité et de la légitimité. Comme
l’écrit Hervé Joly, « dans un groupe familial, le premier atout d’un héritier
est d’ordre symbolique : il « incarne » l’entreprise par son nom »
[55]. À Denain-Anzin, sur dix
membres que compte le conseil d’administration en 1947, sept au moins sont des
héritiers, les De Nervo cités plus haut en étant le prototype. La société
d’Escaut et Meuse, plus tardivement fondée par la dynastie des Laveissière,
exagère encore les traits accusés à Denain-Anzin.
L’entreprise et sa direction appartiennent à la famille
Laveissière de la fondation en 1881 à l’introduction du cours en Bourse en
1956
[56]. Pendant très
longtemps, de 1757 à 1920, la compagnie d’Anzin est dirigée par six régisseurs
nommés à vie, choisissant leurs successeurs par cooptation. Toutes les
décisions sont de leur ressort
[57]. Même après le passage en société anonyme en 1920,
on retrouve des héritiers de ces régisseurs à la tête du conseil : le 26
septembre 1941, quelques jours après la mort d’Emmanuel Rousseau
[58], précédent président, le
duc Pascal d’Audiffret-Pasquier lui succède jusqu’à la nationalisation des
houillères.
Administrateur depuis 1921 puis vice-président du conseil
d’administration, il est le petit-fils d’Edme-Armand
[59], lui-même président du
conseil de régie d’Anzin en 1899 et beau-frère de Jean Casimir-Périer
[60], fils du ministre de l’Intérieur de
Thiers et un temps président de la République. Si la qualité d’héritier n’est
pas toujours respectée, elle est fréquemment utilisée. Certes, avec
l’accroissement continu des besoins des entreprises et des capitaux, les
familles fondatrices réunissent difficilement le numéraire nécessaire pour
rester majoritaires. Mais il faut bien reconnaître qu’il existe d’autres
chemins qui mènent au pouvoir que la détention d’actions. Il faut tenir compte
de la réalité: les assemblées générales se passent dans le vide;20 à 100
personnes se rassemblent dont chacune a ramassé les pouvoirs de milliers
d’autres. Avant chaque assemblée générale, la collecte des pouvoirs bat son
plein; il arrive que 20 actionnaires cumulent les pouvoirs de 4000 autres.
Certains détiennent jusqu’à 1000 pouvoirs d’actionnaires : à l’AGE du 27
octobre 1920 de Denain-Anzin, le président du conseil d’administration, Joseph
Naud, en rassemble 944
[61]. En fonction de quoi confie-t-on son pouvoir à un
administrateur plutôt qu’à un autre ? Il s’agit sans doute ici pour une part au
moins de groupes de gestion occulte de l’entreprise.
Ainsi, avec la multiplication des émissions, les petits
actionnaires sont de plus en plus importants en nombre et en capital souscrit
si on cumule leurs avoirs. Des entreprises énormes, à haute technologie, sont
dans les mains d’une frange dont l’étroitesse numérique et la faible
participation au capital suggèrent un caractère parasitaire. Il y a certes
démocratisation du capital mais non démocratie dans l’exercice du pouvoir au
sein des assemblées générales. Cette situation correspond à l’invraisemblance
totale et, en quelque sorte, au royaume de l’absurde : au moment où les
actionnaires deviennent très nombreux, l’on observe un retour au point de
départ où les dirigeants voulaient rester entre eux. Un nombre moyen
d’actionnaires, 300 à 400, présente un risque : cette situation peut susciter
des crises, des renversements de majorité. Mais si les actionnaires sont
100000, le danger est écarté: que les actionnaires soient 100000 revient au
même que s’ils n’étaient que 10. Les dirigeants sont inamovibles,
incontrôlables et incontrôlés : ils gèrent sans avoir de gros paquets
d’actions. Le petit actionnaire n’a pas voix au chapitre, même si, cumulé à
tous ses semblables, il est majoritaire. Sur les 90000 actionnaires que
comptent Usinor et Denain-Nord-Est-Longwy en 1969, 45000 ont moins de dix
actions
[62]. Le grand
capitaliste utilise un subterfuge et l’opposition si souvent dressée entre le «
grand » capitalisme américain et le non négligeable capitalisme français se
réduit à peu de choses. Aux USA, Henri Ford II ne détient lui aussi qu’une
fraction du capital. Et la différence est-elle si grande aussi avec le
capitalisme allemand où « les positions de pouvoir se transmettent souvent par
cooptation dans un univers fermé», note Hervé Joly
[63] ? Tous ont recours aux petits et se
jouent d’eux, les neutralisent, voire les escroquent. La neutralisation a
plusieurs volets : les dirigeants s’attachent politiquement les petits et
moyens actionnaires; le dividende distribué n’est pas toujours très important
et surtout il ne représente qu’une faible part du prix d’achat de l’action et
de son cours. Dès les débuts d’Usinor, en 1948, le dividende a été de 2, 50
francs par an et, jusqu’en 1969, il s’est stabilisé à ce niveau. Pendant ce
temps, le coût de la vie est passé de l’indice 100 à 273, le SMIG à 419 et les
salaires à 565
[64].
Enfin, les administrateurs gardent tous les avantages de la direction.
Même pour les grands groupes français actuels, Michel Bauer
et Bénédicte Bertin-Mourot montrent que « ce n’est pas la propriété donc la
composition de l’actionnariat qui détermine le pouvoir dans l’entreprise
»
[65]. En France, les
conseils d’administration, censés défendre les intérêts des actionnaires, ne
jouent guère leur rôle. Les administrateurs, montrent les auteurs, sont
fréquemment choisis par le dirigeant qu’ils sont censés contrôler. Les filières
d’accès aux fauteuils présidentiels n’ont même pas été affectés par les
nationalisations et les privatisations, pourtant réformes en principe de
structure. « Les hommes ont changé mais les conditions d’accès au sommet de ces
groupes sont restées stables »
[66] et, en 1993, les détenteurs d’atout capital
[67] (parmi eux, les
fondateurs, les héritiers, les membres des grandes familles qui se sont formés
sur le tas), représentent encore 32% des dirigeants des 200 plus grandes
entreprises françaises, ce qui est loin d’être négligeable.
Des exemples de renversement de majorité existent dans les
sociétés du Nord de la première moitié du XX
e siècle, mais
ils sont rares. Aux Forges et Aciéries du Nord et de l’Est, la Société des
Mines de Lens
[68]
prend progressivement la majorité entre 1923 et 1926, les administrateurs de
Paribas précédemment majoritaires étant contraints à la démission en
1925
[69]. Mais la
direction de Lens ne représente pas les petits actionnaires. Autre exemple : la
Franco-Belge de Matériel de chemin de Fer où, en 1924, Octave Homberg et Léon
Boulle font nommer un nouveau conseil d’administration. La Franco-Belge a
procédé en 1920 à une augmentation de capital garantie pour une part importante
par la Société Financière Française et Coloniale
[70] et Octave Homberg, président de cette
société, s’est vu confier en échange de ses services la gestion de toutes les
affaires financières de la Franco-Belge
[71]. Octave Homberg, étonnant financier, ancien
collaborateur de Delcassé, est à la même époque administrateur de la Banque de
l’Indochine. À partir de 1924, à la tête d’une minorité, il anime dans la
presse une attaque sévère contre la direction de la Franco-Belge et, faisant
valoir que celle-ci mène la société à la décrépitude par son manque de
perspectives, rallie à ses vues une partie des actionnaires
[72]. Alors que le comité de
défense formé par la minorité semble grouper 8100 actions, le vote donne 1477
voix contre l’ancienne majorité qui n’obtient que 764 voix. C’est un peu plus
du tiers du capital social qui a provoqué le changement de majorité. De 1924 à
1930, Octave Homberg devient président du conseil d’administration puis lui
succède Léon Boulle.
C’est un processus du même type que rencontre Marc de
Ferrière à la société Christofle
[73] dans les années 1920 où la nécessité de trouver de
l’argent frais par des émissions de capital difficiles à placer sur le marché
amène la transformation en société anonyme et la prise de pouvoir en 1930 de la
banque Thalmann : on passe du capitalisme familial au capitalisme financier
mais la société retourne au capitalisme familial, en 1938, quand Tony Bouilhet,
descendant du neveu de Charles Christofle
[74], rachète des parts de la banque Thalmann et reprend
en mains l’affaire.
Les cas de pénétration par d’autres sont nombreux dans
l’entre-deux-guerres. On rencontre ce processus aux Ateliers de Construction du
Nord de la France, aux Anciens Établissements L. Gauthier, aux Boulonneries de
Valenciennes
[75], à la
Compagnie Industrielle de Matériel de Transport
[76]. On pense également à la compagnie des
mines de Douchy qui entre en 1922 dans l’orbite des De Wendel par
l’intermédiaire de la Société Métallurgique de Senelle Maubeuge
[77]. Les années 1920 ont été
fertiles en remaniements et les mises en dépendance ont touché toutes les
branches à des degrés divers. Au-delà de cette diversité, on tentera ici de
parvenir à une vue exhaustive du rapport qu’entretiennent les entreprises avec
le marché financier.
Entreprises et marché des capitaux
: un essai de typologie
Les rapports actionnaires-dirigeants dépendent du type
d’économie dans laquelle on se trouve et diffèrent d’un pays à l’autre. Dans
ses travaux dont la revue
Entreprises et
Histoire s’est faite l’écho
[78], Alfred D. Chandler a défini des modèles nationaux
de management pour le XX
e siècle; il individualise un
modèle allemand où la grande entreprise est souvent manageriale, s’intégrant à
ce que l’auteur appelle le « capitalisme managerial coopératif » où les
entreprises coopèrent pour cumuler leurs atouts à l’intérieur mais se font
concurrence à l’extérieur. La proportion d’entrepreneurs salariés, plus portés
vers la planification, est légèrement supérieure en 1912 à ce qu’elle est en
France. En Grande-Bretagne dominent des entreprises personnelles reposant sur
la capacité d’un ou de plusieurs dirigeants, sans noyau de compétences
collectives. Les États-Unis sont le domaine d’un capitalisme concurrentiel et
managerial qui tire sa force de la constitution d’un réseau de personnel
spécialisé dans la coordination des unités mais ayant également une forte
connaissance des produits et des services spécialisés. Même si une géographie
du capitalisme peut être esquissée, tout modèle est simplificateur de la
réalité. Dans le débat qui s’est instauré à propos des thèses de Chandler, J.
P. Bizet a montré l’hétérogénéité du capitalisme français
[79] qui comporte actuellement de grandes
entreprises dans des modèles d’actionnariat de sociétés cotées, des sociétés
publiques, de grands groupes familiaux dont le capital n’est pas sur le marché.
La situation de l’actionnariat est diverse.
Cette notion d’hétérogénéité est convaincante, on la retrouve
dans les cycles de vie voire de gestion des entreprises. On rencontre selon les
sociétés, et parfois même dans une société singulière, des modes de
commandement à l’anglaise puis, peu à peu, à l’allemande. Une entreprise n’est
pas, surtout avant 1970, un bloc pétrifié, cristallisé et immuable. Certes
existent des entreprises assez figées mais d’autres voient leurs cycles de vie
se modifier. Cette hétérogénéité transparaît dans leur attitude envers le
marché financier.
Trois types d’entreprises peuvent être distinguées. Le
premier est celui des sociétés anonymes et familiales à longue histoire mais
qui s’ouvrent au marché financier : ainsi les grandes sociétés sidérurgiques.
Ce sont des sociétés respectables et respectées qui ont un besoin impératif de
stabilité et de crédibilité financière. Leur conseil d’administration est
longtemps composé d’une aristocratie de l’industrie. La permanence des familles
dirigeantes (les Talabot – De Nervo à Denain-Anzin), leur renom symbolisent la
continuité. À la différence des managers, ces familles sont consacrées comme
grandes familles industrielles de façon durable, leur notoriété se transmet aux
descendants, alors qu’elle est beaucoup plus provisoire chez les
managers.
En second lieu apparaissent les grandes sociétés anonymes qui
refusent de s’ouvrir aux banques extérieures et surtout au marché financier.
Elles ont en commun avec les précédentes l’attachement à la longévité, à la
respectabilité et le capitalisme y est familial : ainsi à la compagnie des
mines d’Anzin avec notamment les d’Audiffret-Pasquier. Ici, la reprise de
l’investissement par autofinancement dès 1906 tient à l’influence de Louis
Champy, directeur général adjoint depuis 1905, puis directeur général de la
houillère en 1910. Après avoir grossi de 1899 à 1905 les valeurs mobilières
d’une part importante de l’excédent bénéficiaire, la houillère puise de 1906 à
1912 dans ces valeurs en en vendant et ceci essentiellement pour financer ses
travaux de premier établissement
[80]. L’autofinancement, toujours très important, a
permis dans la première période, de gonfler le portefeuille; dans la seconde,
il sert à créer de nouvelles installations industrielles. Dans ce renversement
de politique est décisive l’argumentation de Louis Champy convainquant le
conseil de régie que les investissements opérés de 1899 à 1905 ont rapporté du
7, 9%, c’est-à-dire faisant valoir un impératif de rendement financier. Autre
société s’apparentant au même modèle : Escaut et Meuse où les dirigeants, dans
les années 1960, appartiennent à la famille des fondateurs de la firme en 1881;
Jacques Lente ajoute à sa qualité d’arrière-petit-fils de Jean-François
Laveissière
[81] une
consanguinité par son mariage avec une arrière petite-cousine. Il devient
président du conseil d’administration après des années de présence en son
sein,à la suite et à la mort de son beau-père Joseph Laveissière, lui-même
président de 1923 à 1926. Ses deux beaux-frères Laveissière le côtoient au même
conseil de 1927 à 1947 et il y est rejoint par son propre fils nommé
administrateur en décembre 1940. Cette firme ne fait, elle aussi, qu’un minime
appel au marché financier. Face à une situation de trésorerie tendue en 1920,
elle lance un emprunt obligataire mais ne procède à aucune émission d’actions
par crainte de disperser le capital entre des mains étrangères. La société
quadruple son capital en 1921 pour qu’il corresponde à l’importance de
l’affaire mais uniquement par incorporation de réserves. En 1922-1923, elle
fait face à une forte augmentation d’immobilisations par ses propres ressources
et ses crédits bancaires.
Une position médiane est adoptée par les moyennes sociétés
très enracinées dans le terreau local : les firmes de chaînerie, laminage,
boulonnerie : ainsi les affaires Sirot
[82], la boulonnerie Dervaux; elles ont des traits des
sociétés précédentes : le caractère familial recoupe la stabilité de
l’activité. Les trois affaires Sirot s’appuient de longue date sur une banque
locale, le Crédit du Nord, qui est partie prenante dans le capital. Ces firmes
s’ouvrent prudemment sur le marché financier. Avant que la Société
Métallurgique de l’Escaut n’augmente son capital en 1925, celui-ci n’est guère
dispersé: 147 actionnaires possèdent 58, 7% des actions. Le triplement du
capital en 1925 ne fait pas proliférer le nombre d’actionnaires puisque, dix
ans plus tard, 266 actionnaires en possèdent 63, 4%
[83]. Même politique à la Boulonnerie de
Thiant qui se refuse à émettre des obligations mais réussit son émission
d’actions en 1924. Un usage modéré est fait ici du marché financier
[84] : même en 1945, la
volonté de conserver à l’entreprise son caractère familial explique le
non-appel au marché extérieur. Dans cette branche de la moyenne métallurgie, le
recours au marché est plus ou moins poussé. Si les Forges et Estampages de
Vieux-Condé font trois appels au capital extérieur en 1926, 1942 et 1946, la
manufacture de Chaînes et Ancres de Saint-Amand, Établissements Sirot-Mestreit,
reste excessivement fermée : la plupart des augmentations de capital, en 1943
et 1944, se font par incorporation de réserves. Dans cette branche, les marges
bénéficiaires permettent largement de faire face à l’investissement nécessaire
de tous temps faible.
Enfin viennent les sociétés qui ne sont que des appendices
d’autres : ainsi les sociétés de textile artificiel : la Rayonne de
Valenciennes, la Soie Vauban de Condé-sur-Escaut, les Textiles Chimiques du
Nord et de l’Est d’Odomez. Ces firmes n’ont pas vraiment de vie personnelle :
ce sont les sociétés mères qui émettent en leur place et les soutiennent
constamment. En cas d’écroulement de la société mère, la filiale s’écroule du
même coup : la Soie Vauban en 1930 est entraînée dans la faillite du groupe
belge Lagache, son principal soutien.
Un trait frappe dans le long terme : l’extrême solidité des
conseils d’administration, de régie, de gérance et de directoire. Les
renversements de direction dans la première moitié du XXe
siècle sont exceptionnels, mise à part l’inflexion amenée par les absorptions
ou les fusions qui se traduit par la concentration des conseils des sociétés
concernées.
Le pouvoir des conseils d’administration est très variable
d’une société à l’autre. Un organisme qui se réunit quelques heures
trimestriellement, voire semestriellement peut-il effectivement diriger une
société? Certaines entreprises ressentent tellement l’inefficacité de ces
réunions qu’elles créent parallèlement d’autres structures participant au
travail du conseil d’administration. Cette création ne va pas sans précautions
: la commission d’études qui fonctionne de longue date à Denain-Anzin n’est pas
à proprement parler un exécutif, mais simplement un organe de contrôle de
l’exécution des décisions du conseil d’administration auquel ne siègent pas les
grands techniciens. Robert De Nervo, sous la présidence duquel redémarre
vraiment l’entreprise surtout après 1896, s’entoure de techniciens mais ne leur
délègue pas pour autant de pouvoirs réels. Même à la commission d’études qui
n’a pourtant qu’un rôle consultatif, le conseil d’administration a le souci de
garder la majorité.
Il semble que les conseils d’administration fonctionnent
comme un lieu de mise en relations personnelles et industrielles. Les échanges
de postes d’administrateur avec d’autres sociétés, leur distribution sont un
moyen de mutuelle reconnaissance. L’efficacité du secret des affaires est
d’autant mieux sauvegardée que la représentativité du nouvel administrateur
demeure clandestine. Il est difficile de percer l’incognito de nombreuses
nominations et l’impact des réseaux de sociabilité patronale est sans doute
supérieur à ce qui en transparaît.
La société patronale se cristallise en outre par des liens de
parenté et une politique matrimoniale qui peut rassembler les firmes et les
capitaux en vue de nouvelles fondations ou au contraire mener à l’autarcie et
éviter la dispersion des capitaux. Les mondanités constituent aussi des lieux
de rencontre permettant d’établir des liens multiples.
Dans une certaine mesure, les conseils d’administration ne
font qu’entériner des décisions prises en dehors d’eux : ils apparaissent
parfois comme des chambres d’enregistrement. Chaque société est un cas
d’espèce. Dans certaines entreprises, chaque administrateur participe
réellement à la gestion.
Dans d’autres, au contraire, quelques administrateurs
sollicitent le responsable principal qui peut ne pas être membre du conseil
d’administration mais seulement directeur général. Tel est longtemps le cas de
Léopold Pralon à Denain-Anzin, de Louis Champy et de Julien Demandre à la
compagnie des mines d’Anzin, de Paul Mimeur et de Jules Lange à la Société
Française de Construction Mécanique-Anciens Établissements Cail. Ces
responsables sont recrutés sur leurs diplômes et leur expérience. Leur
promotion au conseil d’administration exige d’avoir fait preuve d’une
efficacité et d’un dévouement constants aux intérêts de l’entreprise. Si Paul
Mimeur, centralien du rang, recruté en 1920
[85] par Louis Le Chatelier, brûle les étapes en accédant
en deux ans à la présidence du conseil d’administration, le parcours de son
successeur, Jules Lange, est plus lent; fils d’ingénieur et polytechnicien, il
est entré en 1924 comme ingénieur en chef aux Anciens Établissements Cail dont
il devient le directeur général adjoint en 1927. Administrateur en 1930, il
accède à la présidence du conseil de la société, en 1940, à la mort de Mimeur.
Dans la construction de matériel de chemin de fer où l’entregent avec la
bureaucratie des grandes compagnies ferroviaires et des ministères est
primordiale, le personnel dirigeant relève souvent de la technocratie : plus
que dans les autres branches, les connaissances théoriques s’adjoignent une
formation sur le tas à des niveaux élevés. Il est bien certain que le rôle des
ingénieurs se développe au XX
e siècle dans
l’administration de nombre d’entreprises. Mais un long passage initiatique leur
est imposé: ainsi René Damien, entré comme ingénieur en 1921 devient, 34 ans
plus tard, président du conseil d’administration d’Usinor
[86]; le poste suprême est rarement atteint
avant l’âge de 55 ans, en net décalage avec ce qui est possible pour les
héritiers. Entre les deux types extrêmes d’administrateurs, tous les cas de
figure sont possibles.
CARTE 1
RÉPARTITION, DANS 9 PROVINCES BELGES, DE LA SOUSCRIPTION À
L’AUGMENTATION DE CAPITAL DU 14 FÉVRIER 1923 DE LA SOCIÉTÉ DES ACIÉRIES DE
BLANC-MISSERON
Si certains administrateurs s’entourent d’organismes aidant
le conseil d’administration, inversement, dans d’autres sociétés anonymes,
notamment dans les entreprises très familiales, il persiste un blocage
empêchant les représentants des actionnaires autres que la ou les familles
fondatrices d’accéder réellement aux postes de commande. Une minorité de
blocage, que les actions à droit de vote multiple procurent aux descendants des
fondateurs, menace moins l’autonomie des conseils d’administration qu’elle ne
dissuade d’une offensive extérieure sur le capital. Il en va de même chez
Siemens dans l’Allemagne actuelle
[87]. La transformation en société anonyme ne doit pas
faire illusion : malgré cette nouvelle forme juridique, les écrans protecteurs
évitant la pénétration par d’autres ont continué à fonctionner efficacement.
CARTE 2
CARTE 2 RÉPARTITION, DANS LES DÉPARTEMENTS FRANÇAIS, DE LA
SOUSCRIPTION À L’AUGMENTATION DE CAPITAL DU 14 FÉVRIER 1923 DE LA SOCIÉTÉ DES
ACIÉRIES DE BLANC-MISSERON
CARTE 3
CARTE 3 DENSITÉ DE SOUSCRIPTION À L’ÉMISSION DE 1923 DES
ACIÉRIES DE BLANC-MISSERON, PAR RAPPORT AU REVENU DES ASSUJETTIS À L’IMPÔT
GÉNÉRAL SUR LE REVENU (PAR DÉPARTEMENT FRANÇAIS)
[1]
Alfred D. CHANDLER,
La main
visible des managers, une analyse historique, Paris, Economica,
1989, ( 1re éd. : Cambridge (Mass.), 1977).
[2]
Voir les très nombreux travaux recensés par A. BELTRAN, J.-P.
DAVIET et M. RUFFAT dans « L’Histoire d’entreprise en France, Essai
bibliographique »,
Les Cahiers de
l’IHTP, n° 30, juin 1995. On se réfèrera en outre à
Entreprises et Histoire, 1995, n° 9 :
« Dynasties d’entrepreneurs »; François CARON,
Histoire économique de la France XIXe-XXe
siècles, Paris, A. Colin, 1996; Maurice LEVY -LEBOYER,
Le patronat de la seconde
industrialisation, Paris, Ed. ouvrières, 1979; A.J. CHANDLER, H.
DAEMS (eds),
Managerial Hierarchies-Comparative
Perspectives on the Rise of Modern Industrial Enterprise, Cambridge
(Mass.), Harvard University Press, 1981.
[3]
Jean BOUVIER, François FURET, Marcel GILLET,
Le mouvement du profit en France au XIXe
siècle, Paris, Mouton, 1975, p. 126.
[4]
Déclaration de M. Borgeaud, président directeur général
d’Usinor au comité central d’entreprise, procès-verbal de la réunion du 12
décembre 1969, archives d’Usinor, Centre des Archives du Monde du Travail, 199
4018, 0034. À côté de la société industrielle Usinor avaient subsisté ses
sociétés mères Denain-Anzin et Nord-Est devenues des sociétés de holding. En
1966, lors de la fusion Usinor-Lorraine-Escaut, les sociétés de holding se
concentrent en un puissant groupe Denain-Nord-Est-Longwy.
[5]
Voir les articles 11 et 12 du contrat de 1757, E. GRAR,
Histoire de la recherche, de la découverte et de
l’exploitation de la houille dans le Hainaut français, dans la Flandre
française et dans l’Artois ( 1716-1791), Lille et Paris, 1847-1851,
3 volumes, tome 3, p. 148 sq.
[6]
Lors de la constitution le 17 avril 1881 de la société des
Forges et Aciéries du Nord et de l’Est, 22, 5% des nouvelles actions sont
souscrites en capital, le reste servant à rémunérer les apports des sociétés
antérieures. Mais ces nouvelles actions ne peuvent être souscrites que par des
personnes agréées par le conseil d’administration.
[7]
Avant l’émission, avec un actif de 39000000 F et un capital de
3000000 F, 1 franc d’action correspondait à 13 francs d’actif. L’actif passant
à 87000000 francs et le capital à 30000000, 1 franc d’action n’équivaut plus
qu’à 2, 90 francs d’actif.
[8]
Abréviation d’Assemblée Générale Extraordinaire.
[9]
Le cours ne dépasse plus les environs de 1000 francs de 1925 à
1945.
[10]
Il s’agit de ceux des houillères du Nord-Pas-de-Calais, de la
grosse métallurgie, de la métallurgie sinistrée (forges, fonderies,
boulonneries… ) et de celui des usines sinistrées formé par trois firmes de
construction mécanique : Cail, Fives et Thomson-Houston.
[11]
Le groupement est ici constitué avec retard à cause de
disparités d’effectifs et de nature des produits entre les
établissements.
[12]
Archives privées de la firme, procès-verbal de réunion de la
commission d’études de Denain-Anzin du 26 avril 1924.
[13]
Ibid., procès-verbal
de réunion du conseil d’administration de Denain-Anzin du 2 mai 1924.
[14]
Ibid., PV du CA du 5
mai 1924.
[15]
Ibid., PV de réunion
de la commission d’études de Denain-Anzin du 24 mai 1924
.
[16]
J. BOUVIER
, Les deux scandales de
Panama, Paris, Julliard, 1972.
[17]
En ajoutant la somme cédée à un groupe bancaire new-yorkais,
les frais financiers, de presse et politiques, on obtient le rendement très
élevé pour les bénéficiaires de 9, 1%,
ibidem, p. 125.
[18]
J. BOUVIER,
op. cit.,
p. 125-126.
[19]
Membres du syndicat de l’émission des valeurs.
[20]
J. Bouvier souligne le rôle d’un intermédiaire, Herz, qui « par
un réseau de relations et d’amitiés tenait tout, des bureaux de ministère aux
conseils même du gouvernement », article de J. MONTET cité par J. BOUVIER,
op. cit., p. 133.
[21]
Cité par J BOUVIER,
op.
cit., p. 181.
[22]
Rachat d’entreprises en Lorraine désannexée, voir notre thèse
d’État : Odette HARDY -HEMERY,
Industries,
patronat et ouvriers du Valenciennois. Développements et restructurations
capitalistes à l’âge du charbon et de l’acier, Paris, Éditions
sociales/Messidor, 1985, 5 vol., t. 3, p. 1475-1485.
[23]
Abréviation des Forges et Aciéries du Nord et de
l’Est.
[24]
Cette source a été analysée par Louis MORTELECQUE dans son
mémoire de maîtrise,
Les actionnaires de la
compagnie des Mines d’Anzin (1888-1908), Université de Lille 3,
1970. L’auteur y étudie ce milieu par classes, par répartition géographique,
par catégorie socio-professionnelle ainsi que la vente des centièmes de deniers
jusqu’en 1907.
[25]
Que nous abrégerons en AGO et AGE.
[26]
La loi de 1867 prévoit pour la tenue des AGE un quorum des deux
tiers, de la moitié ou du tiers des actions de la première à la troisième
convocation. La même loi prévoit pour les AGO un quorum du quart des actions à
la première convocation et pas de quorum à la seconde. Ces dispositions sont
modifiées pour les AGE par les lois de 1953 puis de 1966.
[27]
Il s’agit en effet de la progression 0, 5, 10, 15, 20 qui
souffre d’imprécision : l’actionnaire qui possède une action et celui qui en
possède cinq fois plus relèvent de la même classe; pour les petites classes,
les différences sont fortement masquées.
[28]
Sans retenir une progression géométrique pure : ainsi, 1, 2, 4,
8, 16, 32 dans celle partant de 1 avec la raison 2. En effet, cette progression
rend compte des différences relatives de possession : l’actionnaire possédant
32 actions en dispose d’autant que 8 actionnaires propriétaires de 3 actions.
Mais cette progression est peu lisible.
[29]
On peut obtenir une progression géométrique fournissant en même
temps une division décimale en multipliant chaque terme 1, 2, 5, 10 par un
nombre égal à la racine cubique de 10 (c’est-à-dire le nombre qui, multiplié
deux fois par lui-même, donne 10) soit 2, 16. Le premier terme de la
progression quasi-géométrique s’obtient par le résultat du produit 1x2, 16 = 2,
16 arrondi au nombre entier le plus voisin soit 2. Le second terme, produit de
2, 16x2, 16 = 4, 7 est arrondi à 5 etc.
[30]
On obtient ainsi la progression 1, 2, 5, 10, 20, 50, qui
atténue les inconvénients des deux systèmes précédents; grâce à un
multiplicateur constant, elle conserve la progression géométrique.
[31]
Louis Mortelecque a regroupé les zones d’origine des
sociétaires d’Anzin en quatre grandes régions économiques mais n’a pu rapporter
les parts détenues ou vendues par leurs détenteurs à aucune autre
donnée.
[32]
Abréviation de l’impôt général sur le revenu.
[33]
Voir infra, note 48.
[34]
Dont voici la composition : industriels; propriétaires
industriels; négociants divers; grandes banques; petites banques; propriétaires
agricoles; rentiers; cadres supérieurs de l’industrie.
[35]
Comprenant docteurs; notaires; avocats; instituteurs et
professeurs; militaires et gendarmes; prêtres et gens d’église; hauts
fonctionnaires; fonctionnaires.
[36]
C’est-à-dire cadres moyens de l’industrie; ouvriers; employés
de commerce et de l’artisanat; retraités; domestiques; artisans; ouvriers
agricoles et fermiers.
[37]
Hervé JOLY,
Patrons d’Allemagne.
Sociologie d’une élite industrielle. 1933-1989, Paris, Presses de
Sciences Po, 1996, p. 25.
[38]
A. A. J. BERLE, G. C. MEANS,
The
Modern Corporation and Private Property, New York, Macmillan, 1932;
James BURNHAM,
L’ère des
organisateurs, Paris, Calmann-Lévy, 1947.
[39]
H. JOLY,
op. cit., p.
26.
[41]
Ibid., p. 40. Voir
également
Business History, octobre
1993, vol. 35, n° 4 : special issue on family capitalism, ed. by G. Jones and
M.-B. Rose.
[42]
La banque, qui a pour origine un comptoir d’escompte en 1819,
devient société anonyme en 1919 au capital de 60000000 francs. Elle a soutenu
financièrement Denain-Anzin de longue date, lui ouvrant des crédits dès 1880 et
garantissant son emprunt obligataire en 1897.
[43]
La fille de Léon Talabot a épousé Robert de Nervo.
[44]
Jean de Nervo entre au conseil d’administration de Denain-Anzin
en 1909, en remplacement de son père, décédé, et s’y maintient jusqu’à sa
propre disparition en 1935. L’autre fils de Robert de Nervo, Léon, né en 1873,
ingénieur de Centrale, est recruté comme administrateur en 1897. Il devient
vice-président du conseil en 1930 et président en 1938 à 65 ans, lors du décès
de Léopold Pralon. En 1940, par suite des lois du 18 septembre et du 16
novembre (la seconde interdisant aux hommes âgés de plus de 70 ans de faire
partie de plus de deux conseils d’administration et interdisant de cumuler plus
de 8 postes d’administrateur quel que soit l’âge), Léon de Nervo doit accepter
le poste de président honoraire de Denain-Anzin, fonction qu’il exerce toujours
en 1950 à 77 ans.
[45]
Dont les Aciéries Allard et deux firmes de matériel de chemin
de fer.
[46]
Dont la société Allard ( 6000 actions) et deux banques
belges.
[47]
7, 16% des actions sont souscrites par des détenteurs de
capitaux domiciliés dans le Nord-Pas-de-Calais et 9% par des actionnaires
résidant en région parisienne.
[48]
C’est en effet cette notion que nous retenons pour corriger
l’inexactitude des valeurs absolues, des revenus très élevés échappant à
l’impôt, par exemple en raison des charges de famille. Nous établissons donc 2
rapports : 1) la faculté contributive d’un département par rapport à la somme
des départements soit k : ainsi, k est de 7, 81% pour les 2 départements du
Nord-Pas-de-Calais en 1924, 44, 03% pour les 3 départements parisiens; 2) le
taux de souscription du même département, la même année, par rapport à la somme
des départements soit k’: ainsi, k’est de 40, 53% pour la région du Nord en
1923 et de 52, 49% pour la région parisienne. Le taux de souscription réelle en
fonction de la capacité contributive du département considéré est obtenu par le
rapport k’/k.
[49]
Elle est obtenue par : le rapport que nous avons établi par
département : Revenus soumis à l’I.G.R. en 1924 Nombre de souscripteurs à
l’émission de 1923
[50]
M. GILLET,
Les charbonnages du
Nord de la France au XIXe siècle, Paris/La Haye, Mouton, 1973, 527
p., p. 27, 34, 126, 134.
[51]
Trois souscripteurs cumulent 97% de l’émission.
[52]
Elle occupe, en 1914, 2000 ouvriers et fournit annuellement 80
locomotives, 2000 wagons, etc.
[53]
Le capital passe de 11000000 francs à 20000000 francs.