2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les mondes du travail
L’industrie dans la ville : les fabriques de papiers peints du faubourg Saint-Antoine (1750-1820)
Christine Velut
Christine VELUT IHMC-CNRS, UMR 8066 45 rue d’Ulm,75005 Paris
Christine VELUT
Les fabriques de papiers peints du faubourg Saint-Antoine (1750-1820)
Certains fabricants de papiers peints,
nouvelle option décorative offerte aux
Parisiens, s’installent dès les années 1750 dans
le cadre propice du faubourg Saint-Antoine.À
travers l’analyse de quelques établissements
mieux documentés s’expliquent ces choix de
localisation. Les entrepreneurs y trouvent à la
fois l’espace indispensable au développement
de leurs installations productives, un abondant
vivier de main-d’oeuvre et une plus grande lati~tude d’action offerte par son statut privilégié.
In the mid 1750s, wallpaper was one of
the latest decorative option made available to
Parisians, and some manufacturers soon esta~blished their business in the faubourg Saint-Antoine.Going through the various sources on
the best documented firms sheds light on the
reasons for choosing such a location. First of
all, the entrepreneurs found there the space
necessary for their activity; second, the area
provided workers in abundance; and finally its
privileged status guaranted more freedom of
action.
Encore aujourd’hui, lorsqu’on évoque le faubourg Saint-Antoine, viennent immédiatement à l’esprit les innombrables petits ateliers consacrés à la
fabrication des meubles. Si le travail du bois occupe dès l’essor des activités
productives dans le faubourg, au XVII
esiècle, un contingent important d’artisans et d’ouvriers
[1], cette spécialisation n’a rien d’exclusif. En fait foi l’implantation de la grande manufacture de glace rue de Reuilly qui emploie autour de
500 ouvriers en effectif normal à la fin de l’Ancien Régime, pour ne prendre
que cet exemple.
Entreprendre l’énumération des activités artisanales et industrielles du
faubourg met très vite en évidence leur très grande diversité, qui n’est pas en
contradiction avec la présence de quelques secteurs de prédilection : les productions textiles, le travail du cuir avec tannerie et cordonnerie, la métallurgie,
la fabrication de faïences et poteries. Par delà cette diversité apparente se dégagent donc des secteurs plus marqués : l’un d’eux regroupe toutes les activités
relatives à l’aménagement des intérieurs. Il n’est donc pas surprenant d’y voir
peu à peu se greffer les entreprises de papiers peints.
Nouvelle option décorative adoptée et mise au point par les artisans parisiens dans les années 1750-1760, ses localisations premières ne privilégient
pas d’emblée le faubourg Saint-Antoine. La parenté de support et la proximité
avec les activités de gravure et de dominoterie expliquent sans doute à cette
date les implantations plus « centrales », autour de la rue Saint-Jacques par
exemple, qui accueille un grand nombre de fabricants de papier de tenture.
Et pourtant ce faubourg Saint-Antoine fait figure de haut lieu de la production parisienne de papier peint tout au long du XIXeet d’une bonne partie
du XXesiècle. Dès la période révolutionnaire, cette activité regroupe des
contingents ouvriers notables, faisant presque automatiquement partie dès la
première décennie du XIXesiècle des productions citées à propos du faubourg.
On se situe donc, entre 1750 et 1820, à la période charnière où cette nouvelle
activité s’implante dans ce secteur. L’intention n’est pas de tenter ici une nouvelle pesée de cette activité en terme de main-d’œuvre, mais de réfléchir aux
choix qui conduisent à une telle localisation. Ce quartier à forte individualité
n’abrite pas seul les fabricants de papiers peints, mais dans sa trame encore
lâche en cette deuxième moitié du XVIIIesiècle s’y dessinent assez bien les
modalités de leur installation. L’analyse un peu fouillée de quelques exemples
précis montrera comment les entrepreneurs s’adaptent à un tissu urbain tout
en sachant jouer de ses particularités. Observées sous un angle très rapproché,
ces trajectoires apportent certaines clés pour comprendre l’implantation
manufacturière dans la capitale.
L’ÉMERGENCE D’UNE NOUVELLE ACTIVITÉ
Avant de s’attacher plus précisément aux cas choisis, il faut commencer
par tenter une pesée globale des implantations des fabricants de papiers peints
au sein du faubourg : c’est sur cet arrière-plan ainsi brièvement évoqué que
cette étude de cas prend tout son sens.
Le canevas, même sommaire, du mouvement d’installation des fabriques
dans le voisinage de l’abbaye Saint-Antoine, repose sur un comptage à partir
des almanachs et autres publications périodiques, les indications ainsi collectées étant complétées ou recoupées le plus systématiquement possible : ces
lentes recherches n’ont cependant pas toujours permis de déterminer les
périodes d’activité de chacune des entreprises considérées. C’est pourquoi on
a adopté ici le décompte des noms de fabricants de papiers peints apparaissant pour la première fois dans chaque tranche chronologique considérée.
Cette option présente certes un biais par rapport à celui des entreprises, car
plusieurs personnes peuvent se succéder pour l’exploitation des mêmes espaces
productifs. Si la trop fréquente impossibilité de recomposer ces successions à
la tête d’une même manufacture conduit à l’adopter malgré tout, c’est aussi
qu’elle me paraît significative de l’attraction exercée par le faubourg sur des
entrepreneurs les plus divers.
La carte du faubourg vise à faire la synthèse à la fois de la chronologie de
ces implantations, à travers la subdivision en trois périodes, et de sa géographie,
en localisant dans chaque rue – par un point situé de manière arbitraire – les
noms repérés. S’il ne s’agit en aucune façon d’un résultat définitif, la représentation cartographique a l’avantage de faire clairement ressortir certains
aspects (figure 1).
Dès la première période envisagée (1750-1779), quelques représentants de
ce secteur naissant installent leurs lieux de production dans le cadre du faubourg :en nombre encore très restreint – trois en l’état des dépouillements – ils
choisissent d’emblée des rues qu’on retrouvera tout au long des années étudiées,
rue du faubourg Saint-Antoine, rue de Montreuil et rue de Charenton. Il
s’agit d’axes majeurs qui irriguent le cœur du faubourg et qui tous le relient au
point de passage obligé vers Paris, la porte Saint-Antoine.
FIGURE 1.
L’ENRACINEMENT DE LA PRODUCTION DE PAPIER PEINT DANS LE FAUBOURG SAINT-ANTOINE
Ces débuts modestes laissent place à une présence beaucoup plus significative dans les deux dernières décennies du XVIIIesiècle, puisqu’on peut repérer seize nouveaux patronymes d’entrepreneurs. Ces fabricants mentionnés
pour la première fois entre 1780 et 1799 se répartissent entre des rues déjà
rencontrées – rue du faubourg Saint-Antoine, rue de Montreuil – mais aussi
dans les rues de Reuilly, petite rue de Reuilly, de la Roquette et les voies créées
autour du nouveau marché Saint-Antoine – on y reviendra – rue Lenoir,
d’Aligre, de Beauveau. Si toutes ces adresses semblent assez également attractives, on peut noter cependant une certaine prédilection pour ce secteur créé
ex nihiloautour du marché inauguré en grande pompe par le lieutenant de
police Lenoir le 5 avril 1781.
Cet essor très net des nouvelles implantations à l’extrême fin du XVIIIesiècle
se confirme dans la période suivante, puisque vingt-trois nouveaux noms
apparaissent entre 1800 et 1820 : le mouvement est donc bien lancé, qui se
poursuit tout au long du XIXesiècle. Ces fabricants mettent leurs pas dans
ceux de leurs prédécesseurs, puisqu’on retrouve des rues déjà évoquées, tout
en ne s’interdisant pas une certaine diffusion dans le reste du faubourg, rue de
Charonne, Saint-Bernard et jusqu’à la rue Saint-Sébastien. La carte des localisations fait cependant clairement ressortir une nette concentration dans la
partie sud du faubourg et dans les voies principales du quartier, autour de la
rue du faubourg et des rues adjacentes. Si cette propension à se regrouper dans
des rues ou des secteurs géographiques préférentiels ne surprend pas – sur ce
point les entreprises de papiers peints ne se distinguent pas des autres activités artisanales – une analyse plus fine de quelques exemples de localisation
permet de faire apparaître des facteurs plus particuliers.
UN ENTREPRENEUR EN QUÊTE D’ESPACE
L’implantation dans le faubourg des fabricants de papiers peints devient
nettement marquée surtout à partir des années 1780, mais, dès la période initiale, on peut noter des installations très significatives, à commencer par celle
de Jean-Baptiste Réveillon. Si l’on débute avec ce fabricant, que son incontestable succès en même temps que l’épisode cruellement ressenti de l’émeute
des 27 et 28 avril 1789 ont rendu si fameux – aux dépens parfois des autres
grands entrepreneurs de la capitale – ce n’est pas pour emboîter le pas à ses
thuriféraires. Mais son transfert du centre de la capitale jusque dans ce faubourg encore très périphérique est un bon exemple pour réfléchir aux raisons
qui peuvent pousser à une telle implantation.
Lorsque Réveillon commence à se faire un nom dans la capitale en démontrant sa maîtrise de la pose puis de la fabrication des papiers de tenture alors à
la mode, les papiers tontisses d’origine anglaise, à la fin des années 1750, sa
boutique est localisée rue de l’Arbre Sec, dans le quartier du Louvre. Marchand
mercier de formation, il sent parfaitement le profit qu’il peut tirer d’une vogue
marquée pour ces flock papers: il se contente dans un premier temps de commercialiser des papiers importés d’Angleterre, puis à l’occasion du conflit
anglo-français – la guerre de Sept Ans (1756-1763) bloquant le commerce avec
le monde britannique – il se lance hardiment dans l’aventure de la production.
Le système corporatif parisien lui interdit en théorie toute activité productive
[2]et, par ailleurs, il n’est guère possible d’envisager l’installation de
cette fabrication dans la demeure de la rue de l’Arbre Sec. La première solution mise en œuvre par Réveillon combine donc la « délocalisation » et l’association avec un partenaire à qui est confiée la production. Dans un premier
temps, l’accord passé avec le dénommé François Rouilly, intitulé marchand
fabricant dans l’acte du 25 juillet 1760, prévoit la fabrication de « papier
drapé » à l’Aigle, en Normandie :Réveillon lui avance 600livres pour « lui faciliter son approvisionnement d’outils, ustensiles et matières nécessaires à la dite
fabrique » et s’engage à lui acheter à un prix convenu 300 rouleaux par an
[3].
Mais Réveillon n’avait pas alors prévu que Rouilly serait contraint de « tirer de
Paris les matières nécessaires à la fabrique ». En outre l’éloignement ne lui
permet pas de surveiller le travail de son associé, pour une production encore
mal maîtrisée en ce tout début des années 1760. Les surcoûts en frais de
transport, droits d’entrée s’ajoutent aux autres inconvénients et rendent cette
première formule vite intenable. Réveillon envisage d’abandonner cette fabrication à moins de trouver une solution plus rationnelle.
Où trouver la combinaison de la proximité de la capitale, à la fois centre
d’approvisionnement et de commercialisation de la production, et de l’affranchissement des contraintes corporatives, si ce n’est au faubourg Saint-Antoine ? C’est, semble-t-il, le raisonnement suivi par Réveillon puisqu’il
parvient dès 1761 à convaincre son associé de quitter l’Aigle pour s’installer au
cœur du faubourg. L’acte qui officialise ce nouvel accord, le 20 septembre 1761, précise donc que Réveillon « a loué une maison au faubourg
Saint-Antoine, rue de Reuilly, où il a établi le Sieur Rouilly pour y faire la
fabrique du papier drapé »
[4]. Réveillon lui consent à nouveau des avances, se
charge du loyer tout comme de fournir les outils et s’engage à écouler non plus
300 mais 500 rouleaux par an :signe qu’il met tous ses espoirs dans cette nouvelle localisation. En quoi consistent ces premiers locaux choisis par
Réveillon ? Il s’agit d’un « petit corps de logis au fond de la cour […] dépendant de la maison située cul de sac de la petite rue de Reuilly », loué pour la
somme de 200livres :installations encore très modestes
[5].
Mais cette première location, pourtant prévue pour cinq ans, se révèle
bien vite incapable de s’adapter aux ambitieux projets de Réveillon. Ni assez
grande ni assez commode pour « augmenter et étendre la fabrication », la
maison de la petite rue de Reuilly est délaissée au profit d’« une maison beaucoup plus vaste rue de Montreuil »
[6]. Rouilly suit ce déménagement de l’activité
et accepte une nouvelle modification de leur accord le 21 juillet 1763. C’est
donc au cours du premier semestre de l’année 1763 que Réveillon jette son
dévolu sur la rue de Montreuil, à laquelle il restera fidèle jusqu’à son retrait de
la manufacture en 1791.
Voici donc franchi le premier pas de l’installation dans la célèbre Folie
Titon. Réveillon commence modestement par louer l’ensemble formé par un
petit et un grand bâtiment autour d’une cour donnant sur la rue de Montreuil,
attenant la parcelle de la Folie Titon proprement dite, pour un loyer double de
celui de la rue de Reuilly. Là encore, tout semble réussir à Réveillon puisqu’il
peut, dès 1767, devenir propriétaire des bâtiments de l’entreprise : la plupart
de ses concurrents se contentent bien souvent de les louer. L’ensemble acquis
par Réveillon ne se limite pas en outre aux seuls locaux initiaux :l’acte de vente
du 8 juillet 1767 énumère trois maisons contiguës avec les terrains qui en
dépendent
[7]. En combinant ces trois éléments – y compris la maison appelée
« Hôtel d’Égypte » en très mauvais état au moment de la vente – Réveillon se
dote d’espaces assez vastes et flexibles pour développer comme il l’entend son
activité et modifier selon ses besoins les divers bâtiments.
EXPLOITER TOUTES LES FACETTES D’UNE LOCALISATION
La quête de l’espace nécessaire à une entreprise à la croissance spectaculaire – il faut des bâtiments de belle ampleur pour faire travailler concurremment plusieurs centaines d’ouvriers – trouve donc une réponse adéquate dans
le tissu encore très lâche du faubourg. Mais miser sur la Folie Titon présente
aussi d’incontestables avantages en terme d’image de marque. Sans développer ici les questions de représentation, notons cependant que Réveillon ajoute
ainsi une carte de choix dans son jeu. S’installer dans les bâtiments même de la
très fameuse Folie Titon – Réveillon s’y fixe complètement et revend en 1773
à deux de ses anciens employés sa boutique de la rue de l’Arbre Sec
[8]– ne peut
qu’ajouter à sa célébrité grandissante. Car Réveillon fait l’acquisition, en
même temps que des bâtiments, des boiseries, peintures et sculptures qui
ornent la Folie, en particulier sa galerie :les guides pour voyageurs et curieux,
tels celui de Luc-Vincent Thiéry, qui décrivent les merveilles de ce décor, ne
peuvent manquer d’évoquer au passage l’entreprise de Réveillon
[9].
Ce dernier sait enfin mettre à profit tous les atouts de cet ensemble pour
entretenir sa réputation auprès du public le plus vaste. C’est dans les jardins de
la Folie Titon que prennent place en 1783 et 1784 quelques-unes des nombreuses expérimentations aérostatiques si populaires dans la capitale :
Réveillon met ses vastes espaces en même temps que le travail de ses ouvriers
à la disposition d’Étienne Montgolfier
[10]. Et il sait jouer à merveille des plus
diverses formes d’exotisme : la visite en 1788 des ambassadeurs hindous
donne lieu à des festivités remarquées
[11].
Même s’il n’en paraît pas un des plus fervents utilisateurs, Réveillon a
recours en outre à la presse périodique pour accompagner le développement
de son activité. Il prend par exemple la peine d’informer les lecteurs du
Mercure de France, dans le numéro de juillet1776, de son installation définitive
rue de Montreuil. Il y expose qu’« il a pris le parti de quitter totalement la
maison de commerce qu’il occupait ci-devant rue de l’Arbre Sec, où il faisait le
débit de ses papiers, pour fixer sa demeure à la dite manufacture ». Mais cette
annonce pointe le doigt de manière incidente sur un inconvénient de la localisation dans le faubourg :toute la clientèle potentielle de Réveillon ne se résoudra pas à se rendre dans ce lointain faubourg. C’est pourquoi, en fin
connaisseur de la capitale, il offre une alternative plus acceptable pour les
« personnes qui ne voudraient pas se transporter dans un quartier aussi éloigné »: un dépôt
[12] de ses papiers de tenture chez le sieur de la Fosse, « rue du
Carouzel, en face de la porte des Thuileries »
[13]. Cet inconvénient lié à la commercialisation ne contrebalance pas de manière irrémédiable l’intérêt de la
localisation faubourienne.
JOUER DES TRANSFORMATIONS IMMOBILIÈRES DU FAUBOURG
Réveillon, puis ses successeurs, Jacquemart et Bénard, trouvent donc dans
les vastes jardins et nombreux bâtiments annexes dépendants de la Folie Titon
des espaces qu’ils peuvent adapter à leurs besoins. Mais la rue de Montreuil fait
encore figure, dans ces années 1770, d’une zone assez périphérique, où jardins
maraîchers et vignes ne reculent que lentement face à la progression des
constructions
[14]. À la fin de ces années 1770 s’offre aux entrepreneurs avides
d’espace une nouvelle opportunité située tout à fait au cœur du faubourg : il
s’agit de l’opération immobilière qui accompagne la création d’un nouveau
marché, dit marché Saint-Antoine, à partir de terrains cédés par l’abbaye
[15].
L’opération éminemment spéculative qu’est le lotissement d’Aligre est
menée par un petit groupe constitué autour de Samson Nicolas Lenoir, architecte responsable de la construction du marché :c’est par l’intermédiaire d’un
prête-nom, Chomel de Scériville, que sont revendus ces terrains en parcelles
plus restreintes à divers particuliers
[16]. Or, parmi ces derniers, désigné comme
propriétaire de la parcelle n°18 sur le « Plan et toisé du nouveau marché Saint-Antoine qui comprend le détail des maisons qui y ont été bâties jusqu’à ce jour
[…] et les noms des propriétaires des dites maisons et terrains » (figure 2), se
trouve le sieur Rimbault. Sur un terrain situé tout au bout de la rue Beauveau,
presqu’au croisement avec la rue de Charenton, il semble déjà disposer à la
date de ce plan (postérieur au mois de mai 1786) d’un ample bâtiment sur la
rue et sur toute la largeur de la parcelle, complété d’un vaste jardin à l’arrière.
Les sources mises à jour, si elles permettent de retracer une partie des étapes
de l’implantation de Pierre-François Rimbault sur la frange sud du jardin de l’abbaye Saint-Antoine, restent silencieuses sur ses motivations précises. Certains
indices cependant mettent clairement en évidence le caractère attractif du faubourg, y compris pour un entrepreneur moins ambitieux que Réveillon. C’est à
travers les annonces passées dans les journaux que l’on peut suivre ce « tropisme »
faubourien. Le lecteur des Annonces, affiches et avis diversest en effet régulièrement tenu informé de l’offre des marchands et des artisans ainsi que de leurs
éventuels changements d’adresse, quoique souvent avec un certain retard.
Combinant ces deux optiques, Rimbault fait insérer un avis le
14 avril 1786 : « ci-devant pont Notre-Dame et à présent porte Saint-Antoine »; il se rappelle ainsi au consommateur oublieux
[17]. Information qu’il
n’hésite pas à réitérer quelques mois plus tard, précisant en outre sa proximité
avec le boulevard
[18]. Cette première étape, qui le rapproche du faubourg,
constitue une utile transition avant l’installation dans un établissement créé
ex nihilo. En effet, sur le terrain de plus de 360 toises qu’il acquiert le
15 février 1782 de Denis Lenoir, frère de l’architecte au centre de l’opération
de lotissement, il entame rapidement d’importants travaux de construction,
dont le gros œuvre est achevé avant le début du mois d’octobre 1786. Le
procès-verbal de réception des ouvrages de maçonnerie et charpente par l’expert Aubert débute en effet le 4 octobre 1786 pour ne s’achever que le
3 février de l’année suivante
[19]. Le reste des aménagements demande apparemment des délais plus importants, même si l’avis inséré le 10 janvier 1789
accuse probablement un retard par rapport à la chronologie de l’installation.À
cette date, en effet,« le sieur Raimbaut [sic] prévient qu’au 1
er février prochain
il sera entièrement établi à sa manufacture de papiers peints, rue de
Charenton, au coin de la rue de Beauveau »
[20]. Choix d’implantation judicieux
puisqu’au début de la Révolution il fait travailler environ 150 ouvriers : ce
volume de main-d’œuvre le situe parmi les grandes entreprises du faubourg
[21].
Même si la quête d’espace n’est sans doute pas l’unique motivation de
Rimbault – importent sans doute autant la qualité du tissu industriel et les
avantages d’une acclimatation déjà bien avancée de cette activité – cette localisation laisse les coudées franches à l’entrepreneur florissant.
FIGURE 2
© Archives Nationales, N II Seine 19, «Plan et toisé du nouveau marché Saint-Antoine
COMMENT SE METTRE À SON COMPTE
Rimbault n’est pas le seul fabricant de papiers peints à s’intégrer à ce lotissement d’Aligre et à profiter des vastes espaces abandonnés par l’abbaye Saint-Antoine à la spéculation immobilière. Le deuxième exemple documenté ne relève
pas tout à fait cependant de la même démarche. Dans le cas de Guillaume
Nicolas André Giroud de Villette il ne s’agit pas d’un déplacement du centre vers
la périphérie parisienne mais d’un transfert interne au faubourg. Plus exactement, ce collaborateur de Réveillon quitte en 1786 la manufacture de la rue de
Montreuil pour voler de ses propres ailes :désireux de mettre à profit la formation
acquise auprès d’un maître si prospère, il s’installe sur un terrain à la frange ouest
du jardin de l’abbaye
[22]. Réveillon ne voit pas d’un très bon œil ces projets de son
jeune collaborateur et une plainte de Giroud de Villette en 1783 traduit le climat
tendu qui prévaut avant son départ définitif
[23]. Malgré son prestige et ses protections, Réveillon ne peut empêcher son ambitieux directeur-adjoint de s’installer si
près de la Folie Titon, profitant des transformations immobilières du faubourg.
L’acquisition d’un terrain dans le cadre de ce même lotissement d’Aligre fait
intervenir dans ce cas un personnage supplémentaire. En effet, un proche du
comte d’Artois se joint en 1782 au groupe des premiers associés : Elie de
Beaumont achète le 1
er mai 1782 deux portions de terrain dont il revend un an
plus tard à Giroud de Villette une partie, située à peu près au milieu de la nouvelle
rue Lenoir, entre le marché Saint-Antoine et la rue du faubourg Saint-Antoine
[24].
L’intervention de ce brillant avocat, intendant des finances du comte d’Artois,
n’est pas seulement un signe supplémentaire de la véritable emprise du « clan » du
frère du Roi sur ce projet immobilier
[25]. Il joue de fait un rôle fondamental dans la
naissance de la manufacture projetée par Giroud de Villette. Il ne se limite pas en
effet aux seules transactions foncières, mais assume aussi le rôle de bailleur de
fonds, indispensable à la création d’une nouvelle entreprise.
Cet apport de capitaux combine dans ce cas diverses formes. Tout d’abord
dans le type même de l’acte de cession du terrain, en date du 25 mai 1783
[26].
Giroud de Villette n’est pas contraint de débourser le total correspondant aux
300 toises de terrain qu’il acquiert puisque la vente prend la forme d’un bail à
rente foncière montant, à première estimation, à 2250 livres puis, après
« mesurage et bornage » du terrain, à 2332 livres par an
[27].À ce premier aspect
s’adjoint en outre un prêt de 32000 livres, payables en un an, d’ici au
15 juillet 1784. Pourquoi Elie de Beaumont consent-il des conditions si avantageuses à son acheteur ? Aspire-t-il simplement à garantir le succès de la
future entreprise ? Il ne s’agit cependant pas de pur désintéressement, bien au
contraire : de la prospérité du manufacturier dépend l’exact versement des
arrérages de la rente.
C’est pourquoi Elie de Beaumont s’entoure de garanties qui sont autant
de clauses contraignantes pour Giroud de Villette. Le premier fournit une
part non négligeable des sommes nécessaires à la construction des futurs
bâtiments, mais exige en contrepartie que soit construit rapidement un
immeuble de rapport sur la rue Lenoir. Bien loin de laisser toute latitude à
Giroud de Villette sur ce dernier point, l’acte accumule un certain nombre de
prescriptions :il lui faut se conformer à des dimensions et à un type de façade
précisés dans l’acte – « la construction sera de valeur au moins de la somme de
40000 livres », l’élévation du bâtiment, dont un dessin est joint au dossier,
sera de «41 pieds du sol jusqu’au dessous de la couverture, dans la largeur de
78 pieds » – et il lui faut périodiquement rendre compte des étapes de la
construction. Elie de Beaumont cherche sans doute ainsi à garantir la rentabilité de son opération et impose à Giroud de Villette d’accorder prioritairement son attention au bâtiment sur la rue :il doit en entamer la construction
dès le 1
erjuillet 1783 et « la continuer sans interruption de manière qu’elle soit
achevée sous 15 mois de ce jour »
[28]. Si d’aventure la manufacture de papiers
peints connaissait quelques difficultés à son lancement, Elie de Beaumont
pourrait manifestement compter sur les loyers du futur bâtiment pour rentrer
dans ses fonds.
Mais l’objectif de Giroud de Villette n’est pas de réaliser une juteuse opération immobilière; sa priorité consiste à rassembler des capitaux suffisants
pour faire édifier les bâtiments et lancer l’activité de sa nouvelle manufacture.
La construction concomitante de l’immeuble sur la rue Lenoir et des installations productives situées en arrière-cour lui paraît bien vite au-dessus de ses
seules forces. Elie de Beaumont et Giroud de Villette se retrouvent donc
devant le notaire dès le 18 juin 1783 pour modifier sensiblement le premier
acte.
Apparemment de bonne composition, le bailleur et prêteur se déclare
satisfait de « faciliter au dit Giroud de Villette un établissement naissant et toujours fort dispendieux dans les premières années » et adoucit de ce fait ses exigences. Giroud de Villette est autorisé à abandonner la construction du
bâtiment sur la rue pour se consacrer à l’installation de sa manufacture : un
simple mur à porte cochère est prévu sur la rue Lenoir, tandis que le bâtiment
industriel peut se limiter à 35000 livres. Giroud de Villette, probablement
effrayé par l’ampleur de la tâche de surveillance des constructions et de mise
en valeur de l’ensemble du terrain, se réserve la possibilité de ne conserver que
la partie indispensable à son activité – le fond du terrain et le passage qui y
conduit – et de vendre toute la partie sur la rue, qui sera finalement acquise
par son beau-frère à une date inconnue
[29]. Elie de Beaumont conserve cependant son droit de regard sur ces installations, ce qui explique la présence des
coupes et élévations de la manufacture (figures3,4 et5)
[30].
Sur ces bases plus raisonnables, Giroud de Villette entame le processus
normal de son installation : visite de l’architecte juré expert Taboureur le
11 août 1783 sur le terrain, alors dénué de toute construction, et auquel on
soumet les plans et élévations des bâtiments projetés
[31], puis nouvelle intervention le 3novembre1785 pour la réception des ouvrages de construction
[32]. Au
total, l’expert estime les travaux réalisés à la somme de 46940 livres, modérant
systématiquement les mémoires des artisans qui lui sont soumis. Si le démarrage de l’activité productive suit probablement d’assez près l’achèvement de la
construction – l’intervention d’un juré expert pour contestation du prix de
fournitures le 19janvier1786 montre que Giroud de Villette travaille déjà pour
la clientèle parisienne
[33] – le montage financier initial ne permet apparemment
pas à Giroud de Villette de faire face à ses nombreuses charges. Il est contraint
de recourir à un emprunt supplémentaire pour payer les travaux de construction du bâtiment qui abrite la fabrication en même temps qu’il lui sert de logement. Le 23 mars 1787, Giroud de Villette emprunte 14946 livres à Claude
Minier, négociant à Clamecy – son beau-frère (?) – somme qui est immédiatement versée aux divers artisans qui attendaient encore le règlement de leurs
mémoires
[34].
FIGURE 3
© Archives Nationales, MC, étude/LXXXIX/778,25 mai 1783, «Plan du rez-de-chaussée
FIGURE 4
© Archives Nationales, MC, étude/LXXXIX/778,25 mai 1783, élévation du bâtiment
FIGURE 5
© Archives Nationales, MC, étude/LXXXIX/778,25 mai 1783, «Coupe du bâtiment du
UNE ENTREPRISE AU DEVENIR INCERTAIN
Faut-il l’imputer à des prévisions insuffisantes dès le départ, à une mauvaise gestion des capitaux ou bien à un mode de vie contraire à l’activité d’entrepreneur ? La situation financière de la nouvelle manufacture ne cesse de
s’aggraver. Si l’on en croit le mémoire justificatif de son père, Jean-Baptiste
Giroud, le fils ne recule devant aucune dépense et cultive le goût du faste, peu
compatible pourtant avec le démarrage d’une nouvelle entreprise. Contraint
d’emprunter à de forts taux d’intérêts pour assurer la bonne marche de sa
fabrique, il doit, toujours selon ce mémoire, recourir au Mont-de-Piété pour
trouver des liquidités et mettre à contribution la générosité familiale pour
conserver les apparences d’une situation saine
[35]. Si le mémoire noircit probablement la situation, l’activité manufacturière de Giroud de Villette n’en paraît
pas moins accablée de nombreuses difficultés au tournant des années 1786-1787. Poursuivi semble-t-il par le sort, le malheureux entrepreneur n’a pas le
temps d’essayer de redresser la situation puisqu’il meurt assez brutalement le
jour de la Pentecôte, le 27mai1787.
Dans une situation financière très délicate, soumise à une hypothèque et
aux mains d’une imposante liste de créanciers, la toute récente fabrique voit
son avenir immédiat assez compromis. À l’issue de l’inventaire après décès,
une partie des meubles et des marchandises de la manufacture sont vendus,
tandis que l’essentiel du matériel est acquis par le fabricant Joseph Morel qui
obtient parallèlement le bail de location des bâtiments.À l’issue de la troisième
vacation chez le notaire, Morel achète pour 6050 livres « les agrets composant
le fonds de la manufacture de papier peint » avec « la correspondance y attachée » et loue les bâtiments pour 1200 livres par an
[36]. Ce fabricant de papiers
peints, qui fait office d’expert choisi par le père lors de l’inventaire de la manufacture, est en relation, depuis le début des années 1780 au moins, avec la
famille Giroud. Coutumier des opérations de prête-nom, Morel déclare immédiatement ne rien prétendre dans ce qui précède et n’agir que mandaté par
Pierre César Sonnerat, négociant à Lyon
[37]. Comment ce dernier a-t-il été mis
au courant de l’affaire qui se présentait ? Bien difficile de le dire à la vue des
seuls documents qui restent très discrets à ce sujet. On peut cependant remarquer l’origine lyonnaise de ce négociant, à mettre en relation avec l’activité
d’une partie de la famille Giroud dans cette ville.
Toujours est-il que Sonnerat a d’emblée le projet de prendre la relève et
d’assurer la survie de la manufacture de la rue Lenoir : il se révèle l’acheteur
des meubles et marchandises, outre le véritable locataire de l’entreprise
[38].
Selon ses propres déclarations devant notaire, Sonnerat envisage « soit de
prendre à son compte seul la manufacture de Giroud de Villette, soit de l’exploiter en société avec Sonnerat son fils ». Cette dernière éventualité présentant
le mérite incontestable d’assurer une parfaite continuité à la tête de l’entreprise, puisqu’à une date inconnue – mais assez rapide, avant le début du mois
de novembre 1788 – la veuve de Giroud de Villette convole en justes noces
avec le tout jeune Charles Edme Sonnerat. Ce mariage est gage d’une transition en douceur, puisqu’elle « avait toutes les connaissances relatives à cet établissement ». Mais Sonnerat père abandonne très vite toute participation à
l’entreprise, remettant le tout aux soins du couple. Il s’en désintéresse totalement et se contente de leur faire « différentes avances pour les mettre à portée
de donner plus d’étendue à leur commerce ». L’acte par lequel Sonnerat père
récapitule les différentes étapes de son désengagement au profit de son fils et
de sa bru en précise en outre les modalités financières :le 9novembre1788, le
couple est son débiteur d’environs 9000 livres qu’il s’engage à payer d’ici mars
1790
[39].
L’entreprise semble donc pouvoir repartir de l’avant avec cette nouvelle
équipe à sa tête. Mais c’est compter sans l’intervention des nombreux créanciers de feu Giroud de Villette. Ce dernier n’a pu faire face aux dépenses de
mise en route sans emprunter des sommes importantes. Claude Minier, détenteur d’une créance de près de 15000 livres, n’entend pas être spolié et entame
une procédure de saisie réelle dès l’été 1787. L’exploit de saisie réelle est délivré le 22 août 1787 et le bail obtenu par Sonnerat père, par l’intermédiaire de
Morel, est converti en bail judiciaire le 19 décembre 1787. Selon l’ensemble
des actes conservés dans le dossier relatif à la manufacture dans les archives du
Bureau des saisies réelles, Sonnerat fils et son épouse, qui se sont substitués
comme on l’a vu précédemment à Sonnerat père, ne remplissent pas les différents engagements et ne versent pas correctement le loyer annuel de
1200 livres. D’où un conflit avec Sonnerat père, qui demande la vente d’un
certain nombre de meubles et effets saisis à la manufacture, le 23février1789.
La poursuite de l’activité productive, certaine jusqu’en 1790, ne va donc pas
sans difficultés et moments de crise, même si le dossier rassemblé est trop
fragmentaire pour pouvoir en suivre tous les épisodes.
La manufacture finit par changer de mains. On repère bien alors son nouveau propriétaire, mais l’équipe chargée de l’exploiter nous échappe :peut-être
le couple Sonnerat et Veuve Giroud de Villette, jusqu’à une date indéterminée.
En effet, la veuve a renoncé à la succession de son époux le 15novembre1788
et un curateur à la succession vacante a été désigné le 18novembre suivant. Sous
son égide est conduite la vente sur publication, le 25 février 1792, de la manufacture de la rue Lenoir. C’est un notaire de Montreuil, Simon Pierre Préaux,
qui s’en porte acquéreur et qui perçoit donc les loyers de la manufacture toujours en activité. La procédure de vente sur publication inclut l’intervention d’un
architecte, Le Roux, qui estime le terrain à 10530 livres et les constructions à
9520 livres. C’est donc à ce prix que Préaux en fait l’acquisition
[40], somme qui
est répartie entre les divers créanciers de Giroud de Villette, à commencer par
le fils du défunt Elie de Beaumont et Claude Minier
[41].
On perd ensuite la trace de cette entreprise au cours de la décennie 1790.
La manufacture du 10, rue Lenoir ne disparaît pas pour autant au cours de la
Révolution, puisqu’on retrouve à sa tête Jean-Philippe Schmidt, selon des
modalités et à une date inconnues. Présent dans les bilans de fabricants faillis
dès les années 1798-1799, il n’apparaît pas dans les almanachs avant l’an XI
(1802-1803)
[42]. Il est ensuite relayé par Jean-Barthélémy-Charles-André Velay
entre1811 et1823 au moins, qui en est alors propriétaire
[43].
Si le devenir de l’entreprise, dans les premières décennies du XIX
esiècle,
est donc moins bien connu que les étapes de sa mise en place, il faut souligner
la continuité de son exploitation par delà les aléas évoqués et la succession des
personnes. Belle continuité soulignée dans le
Rapport de l’exposition universelle
de 1855 à propos de la manufacture Messener et fils, associés à Velay pour
l’exploitation du 10, rue Lenoir en 1822, association prorogée le 28 mai 1828
et à nouveau jusqu’en 1840. Le
Rapportnote à son propos qu’il s’agit là de « la
plus ancienne de Paris actuellement », car fondée en 1786
[44].
DU PETIT ARTISAN À LA GRANDE MANUFACTURE
Le faubourg Saint-Antoine attire donc des entreprises qui s’y implantent
durablement. Par delà les vicissitudes économiques et les évolutions institutionnelles, le faubourg conserve son pouvoir d’attraction, servant de cadre à
des installations tout au long de la période étudiée. Mais les grandes manufactures, telles celles de Réveillon, ne sont pas les seules à choisir le faubourg. La
réserve de vastes espaces encore disponibles ne constitue donc pas le seul
atout du faubourg pour fixer les entreprises. Il ne s’agit pas en effet d’un point
crucial pour les petits ateliers qui s’organisent autour de la famille et n’emploient que quelques ouvriers.
Les données rassemblées dans les enquêtes du ministère de l’Intérieur et les
dossiers d’échange d’assignats permettent d’éclairer le large éventail des tailles
de ces entreprises de papiers peints, même si elles se rapportent à des phases
économiques difficiles : les chiffres ne peuvent donc être pris pour le reflet
d’une situation moyenne
[45]. Or s’y dessinent des situations très diverses, des
plus modestes fabricants, qui emploient moins de dix ouvriers – tel Delleville
qui, selon les observateurs du ministère de l’Intérieur, pourrait employer huit à
dix ouvriers en 1799
[46] ou Mames et Tirammelin, deux associés qui travaillent
« par eux-mêmes »
[47] – aux entreprises d’une centaine d’employés. Dans cette
dernière catégorie, les exemples ne sont pas rares, tel Rimbault évoqué plus
haut, qui fournit du travail à 140-150 ouvriers en 1790, mais aussi Honoré et
Simon qui ont entre 90 et 100 ouvriers
[48], et Giroud de Villette qui en emploie
probablement un nombre équivalent en 1786.
La tranche la plus représentée concerne cependant les manufactures
regroupant autour de 20-30 ouvriers : Schmidt qui oscille entre 36 et 65
ouvriers de mars 1790 à juillet 1791 dans la tendance haute
[49], tandis que
Blaise Totey, avec des chiffres compris entre 15 et 26 personnes, évolue plutôt
dans le bas de la fourchette
[50]. La manufacture de Réveillon, reprise par
Jacquemart et Bénard en 1791, reste donc l’exception parmi les fabricants du
faubourg avec ses 300 ouvriers en 1811. Les enquêtes répétées du ministère,
entre1790 et1820, montrent bien cependant le danger de se fonder sur le seul
critère du volume de main-d’œuvre pour juger de l’importance d’une entreprise. Le travail à la journée ou à la semaine permet une très grande variabilité
de l’emploi, les périodes de crise se traduisant par une chute considérable de la
main-d’œuvre, y compris chez Jacquemart et Bénard qui n’emploient plus
qu’une centaine d’ouvriers au cours de 1799
[51] après avoir atteint le chiffre
extrême de 22 ouvriers vers pluviôse anVII (janvier1799)
[52].
UN FAUBOURG OUVRIER ET PRIVILÉGIÉ
Ces dizaines d’entrepreneurs recensés cherchent certainement à exploiter
au mieux un incontestable gisement de main-d’œuvre. Le faubourg concentre
une population industrieuse importante, dans laquelle le fabricant n’a qu’à
puiser pour faire tourner son affaire
[53]. Avec d’autant plus de facilité que le faubourg fait partie des espaces privilégiés de la capitale et que le travail s’y organise sous l’égide de la liberté
[54]. Deux décennies après sa création dans les
années 1635-1637, ce quartier est toujours doté d’un statut particulier : les
lettres patentes de février 1657 autorisent ouvriers et artisans à exercer leurs
compétences en marge du système corporatif
[55]. Les historiens spécialistes du
faubourg s’entendent pour faire de cette liberté l’un de ses principaux facteurs
attractifs : l’entrepreneur imaginatif peut y mettre en œuvre, en dehors de la
surveillance tatillonne des jurés des arts et métiers, de nouveaux produits, miser
sur de nouvelles techniques selon des modalités décidées souverainement.
Inlassablement défendue par l’abbaye Saint-Antoine, cette liberté du travail ne
laisse indifférentes ni les autorités de police, en position d’arbitre, ni les corporations. Accusant de tous les maux les produits élaborés au sein du faubourg,
les responsables de ces dernières s’efforcent tout au long du XVIII
esiècle d’obtenir un droit de visite
[56].
Encore une fois, le cas Réveillon illustre bien l’intérêt de s’implanter dans
le faubourg pour un entrepreneur qui rassemble sous un même toit des compétences et des produits très divers
[57]. En s’installant rue de Montreuil, ce
fabricant cherche sans doute aussi à s’affranchir de toute tutelle, tentative qui
ne rencontre qu’un succès mitigé à en croire ses propres récriminations. Les
jurés des corporations peuvent en effet pénétrer légitimement dans le faubourg pour exercer leur droit de regard sur la production de maîtres qui ont
choisi de s’y installer. Faisant partie de l’un des prestigieux Six Corps,
Réveillon n’échappe donc pas à des incursions à répétition, orchestrées par
différents corps de métiers. Si l’on se fonde sur le récit de son parcours en tête
de l’arrêt du 13 janvier 1784 qui lui accorde le titre de manufacture royale
– éléments qu’on retrouve par ailleurs dans son
Exposé justificatifrédigé après
les journées d’avril1789 – la crainte de ces interventions est l’un des motifs de
sa délocalisation à L’Aigle. Les formulations laissent peu de doute à ce propos :
« effrayé par ces contradictions qu’une multitude de corporations établies à
Paris pouvaient lui faire essuyer », il jette d’abord son dévolu sur cette localité
de Normandie. Nous avons vu plus haut comment cette solution s’avère trop
coûteuse, ce qui pousse Réveillon à rapprocher sa fabrique de la capitale.
Mais son essor si brillant au sein du faubourg ne passe pas longtemps
inaperçu et Réveillon n’hésite pas à interpréter ces épisodes comme autant
d’entraves à une ascension économique qui se veut par ailleurs exemplaire.
Quelles en sont les principaux moments ? Malgré l’acquisition d’« un privilège d’imprimeur en taille douce », c’est la communauté de ces imprimeurs
qui, la première,« saisit avec l’appareil le plus bruyant et le plus humiliant les
presses de la manufacture ». Ce sont ensuite la communauté des papetierscolleurs et celle des peintres qui prétendent selon lui « s’approprier exclusivement la fabrication des papiers veloutés et des papiers peints ». Enfin,
dernière mésaventure évoquée, l’intervention des papetiers, que l’acquisition
d’un privilège de peintre-doreur et sculpteur ne freine pas. Chaque épisode
se traduit par des saisies, procès et perturbations sans fin de ses affaires.
Le caractère très allusif de ce résumé et surtout l’absence de toute date
rendent très difficile la confrontation d’une telle litanie avec les sources qui
auraient pu garder trace plus objective de ces épisodes. En l’état des
recherches d’A.Thillay, les papiers des commissaires en poste au faubourg
n’ont révélé aucune trace des saisies et conflits dont Réveillon se prétend la
victime. Mais par ce mémoire, il cherche surtout à convaincre le pouvoir de lui
accorder la seule véritable et efficace protection contre tous ces troubles, le
titre de manufacture royale. Il peut donc avoir la tentation de noircir un peu le
tableau. S’il a pu triompher jusqu’à présent de tous ces embarras, il ne le doit,
selon lui, qu’à la bienveillante intervention du lieutenant de police Lenoir, qui
s’est convaincu par une visite de l’entreprise de l’intérêt de la défendre contre
les empiétements des jurandes parisiennes
[58]. Mais comme il le souligne à
l’envi, rien n’est acquis par cette seule protection, « il peut à tout moment
éprouver de nouvelles saisies, de nouveaux procès »
[59]. La localisation dans le
faubourg ne met donc pas complètement à l’abri des interventions des jurés
des corporations. Bien conscient des faiblesses « institutionnelles » du faubourg, Réveillon s’efforce donc de cumuler le maximum de privilèges, bien
sûr privilège du lieu, mais aussi privilèges personnels par l’achat de diverses
maîtrises, privilège de ses deux manufactures, de papier peint rue de
Montreuil et de papier à Courtalin, en Brie, privilège de manufacture royale et
enfin un solide réseau de protections
[60].
QUELQUES RAISONS D’UNE GREFFE DURABLE
Ce statut particulier du faubourg disparaît en même temps que la structure corporative; le faubourg n’en poursuit pas moins sur sa lancée dans
cette branche de l’aménagement intérieur. Car l’abondance de maind’œuvre et la liberté du travail ne sont pas les seuls aspects propices à un bon
enracinement dans ce quartier. Les fabricants de papiers peints y trouvent
en effet un environnement favorable, s’insérant dans un dense tissu d’entreprises entre lesquelles circulent les ouvriers, les compétences aussi bien que
l’inspiration.
Malgré les remarques de Réveillon, il ne semble pas que la fabrication des
toiles peintes ou indiennes participe de manière essentielle à ces côtoiements
fructueux. Il affirme en effet que la liberté si longtemps réclamée de l’impression sur toile, en 1759, provoque l’afflux d’« une multitude d’artistes et d’ouvriers étrangers qui furent indistinctement employés dans les manufactures
d’indiennes et dans celles de papiers peints »
[61]. Les spécialistes de ce secteur
textile et ceux du faubourg s’accordent au contraire sur la rareté de ces entreprises avant 1820 :les plus significatives sont situées dans l’enclos de l’Arsenal,
au Clos-Payen ou dans la première couronne parisienne selon J. Brédif
[62];
R. Monnier ne cite que deux fabricants, installés dans le faubourg pendant
l’Empire
[63]. Malgré les liens incontestables de ces deux activités ce n’est donc
pas, pour le faubourg, l’hypothèse la plus pertinente. La question de la circulation de la main-d’œuvre, en particulier des imprimeurs, entre ces deux
mondes de l’indienne et du papier peint, reste cependant fondamentale à
l’échelle de l’ensemble de la capitale.
La localisation dans le faubourg d’un secteur chimique en plein essor, en
particulier à partir de l’Empire, n’est pas forcément à négliger. Les fabricants
de papiers peints trouvent facilement à se fournir en minium de qualité chez
Olivier puis ses successeurs, Verdier et Husson, en colle forte chez Duchet,
remarquée à l’exposition des produits de l’industrie de l’an IX
[64] par exemple.
Mais beaucoup plus cruciale nous semble la proximité avec le vaste secteur du
meuble. Outre la parenté des sources d’inspiration décorative – sur ce support
de papier se retrouvent les tendances et les modes qui prévalent dans les autres
arts dits mineurs – s’établissent sans doute des liens autour du bois :l’habileté
des sculpteurs sur bois a pu être mise à profit pour la gravure des planches qui
servent à l’impression des papiers de tenture. Il ne s’agit là cependant que
d’une hypothèse séduisante, demandant à être vérifiée par des recherches
complémentaires, rendues difficiles par la rareté des sources relatives à la
main-d’œuvre employée dans ces entreprises.
Au total, nombreux paraissent les avantages qui ont pu peser dans la stratégie d’implantation des fabricants de papiers peints. En l’absence de tout
fonds d’archives d’entreprise au sens strict du terme, nul ne prétendra sonder
les reins et les cœurs de ces manufacturiers : une correspondance ou des
registres d’activité auraient peut-être révélé des motifs tout autres que ceux
qui sont envisagés plus haut. Des trois cas abordés plus en détail, Réveillon,
Rimbault et Giroud de Villette, se dégage pourtant un faisceau de présomptions assez sûres ou qui peuvent inviter à la discussion. La réserve d’espaces
exempts de toute construction d’abord. Que ce soit dans les spacieux jardins
de la Folie Titon, où Réveillon peut faire construire des ateliers à sa convenance, ou bien dans des terrains maraîchers – les « marais » encore si présents
dans le cadastre du quartier dans les années 1810 – que la création du nouveau
marché Saint-Antoine permet d’intégrer à l’espace bâti. Giroud de Villette tout
comme Rimbault saisissent l’opportunité de s’implanter dans ce lotissement
d’Aligre qui donne aussitôt naissance à « une ville nouvelle » et dans des bâtiments conçus spécialement pour leur activité.
Mais le faubourg Saint-Antoine n’a pas le monopole des réserves foncières;
la grande manufacture rivale de Réveillon, dirigée par Arthur et Grenard, a
trouvé des espaces comparables à proximité du quartier de la Chaussée
d’Antin, rue Louis-le-Grand, au coin du boulevard. Se combinent avec cette
disponibilité de terrains le caractère industrieux du faubourg et son statut d’espace privilégié. Les entrepreneurs savent pouvoir trouver facilement et à
proximité la main-d’œuvre dont ils ont besoin, en même temps qu’ils n’auront
pas à subir les conséquences du rapprochement sous un même toit de tâches
que les statuts des jurandes réservent à divers métiers. Enfin, sans prétendre ici
épuiser les facteurs explicatifs de ces localisations, ces entreprises y trouvent
un terreau favorable, où cohabitent souvent dans les mêmes rues des activités
qui se rapportent toutes au décor du cadre de vie. Le secteur des papiers
peints ne peut que s’épanouir dans un quartier où se côtoient ébénistes et
miroitiers, tapissiers et faïenciers.
Reste que le caractère attractif du faubourg repose avant tout sur la possibilité de combiner divers avantages, ce que l’exemple le mieux documenté, celui
de Réveillon, montre bien. Chacun des facteurs explicatifs évoqués plus haut ne
peut à lui seul garantir le succès de ces implantations; en revanche leur combinaison et leur complémentarité expliquent sans doute pour une large part le
choix de Réveillon et de ses émules. Terreau apparemment propice aux plus
spectaculaires réussites, au sein duquel les artisans traditionnels peuvent se
métamorphoser en véritables entrepreneurs et qui en même temps reflète bien
les ambiguïtés, voire les contradictions, d’un secteur productif en plein essor :
jouer de la liberté du travail pour développer un nouveau produit tout en aspirant à une situation de monopole; s’efforcer de dénicher des dessinateurs fidèles
et de qualité en même temps qu’on copie ce qui se fait chez le concurrent.
Le bilan doit-il pour autant rester unilatéral ? Nous avons vu que le faubourg ne représentait pas le choix le plus judicieux en matière de commercialisation. Réveillon a bien noté l’inconvénient de l’éloignement, de caractère
géographique en même temps que social pour sa clientèle la plus huppée, qui
hésite sans doute à pénétrer si avant dans ce faubourg très populaire. À cette
distance s’ajoute pour les artisans libres l’interdiction d’aller vendre eux-mêmes
leurs produits dans la ville :les acheteurs doivent se déplacer jusqu’à leur boutique et accompagner les marchandises achetées. Enfin, si au vu de l’essor de
son activité, Réveillon a dû maintes fois se féliciter de son choix, il est un épisode où l’implantation au cœur de ce faubourg industrieux lui est apparue sous
un jour beaucoup moins favorable :lors des journées d’avril1789 bien sûr.
Sans revenir sur les tenants et aboutissants de cette émeute sur laquelle de
nombreux historiens se sont penchés
[65], notons simplement ici que Réveillon
l’a interprétée comme une véritable trahison à son égard, de la part de ses
ouvriers mais plus généralement de l’ensemble du faubourg. Persuadé d’avoir
toujours été très attentif à la vie et au bien-être de ses employés, de n’avoir
jamais ménagé sa peine ni reculé devant les sacrifices nécessaires pour faire vivre
plusieurs centaines de familles du faubourg, il ressent comme une véritable
atteinte personnelle l’irruption de la foule dans sa manufacture :c’est sa douleur qu’il prétend avant tout exprimer dans l’
Exposé justificatif, publié peu
après les événements
[66]. La trahison est si fortement ressentie, son nom « a été
voué à l’infamie », il lui est donc impossible de reprendre le fil de son activité
dans un tel environnement. Il quitte complètement le faubourg pour la rue de
Paradis puis celle des Bons-Enfants, abandonnant un quartier qui a abrité la
majeure partie de sa vie active mais qui lui est soudain apparu sous un jour par
trop menaçant.
En donnant de l’activité à une main-d’œuvre qui trouvait à se loger à
proximité et à moindre frais que dans les quartiers intra-muros, les entreprises
de papiers peints ont apporté leur contribution, même si elle reste modeste, au
processus qui fait du faubourg Saint-Antoine au XIXesiècle un des hauts lieux
de la production parisienne, emboîtant le pas au secteur textile dans l’adoption
de la mécanisation. Les imprimeurs et autres ouvriers en papiers peints sont
l’une des composantes de ce peuple du faubourg, toujours trop prompt à se
soulever aux yeux des autorités et qui s’illustre dans tous les grands épisodes
révolutionnaires parisiens du XIXesiècle.
[1]
Les menuisiers-ébénistes forment le groupe le plus important dès la fin du XVIIesiècle.
Cf.
Alain THILLAY, « La rue et le faubourg Saint-Antoine »,
in G.-A. LANGLOIS (dir.),
Le XIIearrondissement, Traditions et actualités, Paris, DAAVP, 1996, p. 62-71.
[2]
Carolyn SARGENTSON fait clairement le point sur ces aspects institutionnels dans
Merchants
and Luxury Markets, the Marchands Merciers of Eighteenth Century Paris, London, Victoria and Albert
Museum, 1996. Si les marchands merciers ont le droit de vendre toute sorte d’objets, ils n’ont pas
le droit de les produire, seulement de les « embellir » ou « finir ». Dans les faits, nombreuses sont les
transgressions.
[3]
Archives Nationales (AN), Minutier Central (MC), étude/X/546,20 septembre 1761, mentionnant le premier accord du 25 juillet 1760 (Communiqué par A. Dailly)
[4]
AN, MC, étude/X/546,20 septembre 1761.
[5]
AN, MC, étude/X/546,20 septembre 1761, bail de sous-location consenti par R.Testard, maître
jardinier petite rue de Reuilly.
[6]
AN, MC, étude/X/546, addition à l’acte du 20 septembre 1761, le 21 juillet 1763.
[7]
AN, MC, étude/X/598,8 juillet 1767, Réveillon achète les trois maisons contiguës numérotées 10,11,12, rue de Montreuil à P. R. Samson pour la somme de 50000 livres.
[8]
AN, MC, étude/X/637,4 mai 1773, vente de son fonds de boutique.
[9]
Luc-Vincent THIERY,
Almanach du voyageur à Paris, contenant une description sommaire mais
exacte de tous les monuments, chefs d’oœuvre des arts, établissements utiles…, Paris, chez Hardouin, Gattey,
1785, p. 318. Thiéry mentionne la manufacture de Réveillon et assure que « la maison, nommée la
Folie Titon, mérite l’attention des curieux ».
[10]
Cet amical soutien apporté par Réveillon aux expériences menées par Montgolfier est bien
mis en évidence par Charles C. GILLISPIE,
Les frères Montgolfier et l’invention de l’aéronautique(1re édition américaine 1983), Arles, Actes Sud, 1989.
[11]
A. DAILLY,
La Seine et Marne berceau du papier monnaie. Essai sur la manufacture de Courtalin,
la papeterie du Marais et l’usine de Biercy, Le Mée-sur-Seine, Éd. Amattéis, 1996, p. 31.
[12]
Réveillon suit en cela l’exemple des entrepreneurs de poterie, qui obtiennent après 1750 le
droit d’ouvrir une boutique « en ville » (Communication d’A.Thillay).
[13]
Mercure de France, juillet 1776 (Slatkine reprints), p. 221, avis n° 2.
[14]
Raymonde MONNIER,
Le faubourg Saint-Antoine, 1789-1815, Paris, Société des Études
Robespierristes, 1981, p. 173 : « en dehors des grands axes de circulation le faubourg Saint-Antoine
garde encore [sous l’Empire] en bien des endroits un aspect campagnard ».
[15]
Ce nouvel emplacement commercial doit remplacer l’ancien marché devenu insuffisant pour
approvisionner la population du faubourg. Sa dénomination n’est pas d’emblée fixée, hésitant entre
marché Saint-Antoine, Beauveau et Lenoir. Il s’agit aujourd’hui de la place d’Aligre : Jean-Michel ROY,
« Le marché Beauveau »,
Le XIIearrondissement, op. cit., p. 80-85.
[16]
L’intervention de Chomel de Scériville, simple prête-nom, est mentionnée sur le « Plan et
toisé du nouveaux marché Saint-Antoine…», AN, N II Seine 19. Pour plus de précisions sur l’opération immobilière autour du nouveau marché, se reporter à J.-M. ROY, « Le marché Beauveau »,
op.cit.,
p. 80 et à la communication de Jean-Baptiste MINNAERT et Céline RENARD, APUR, décembre 1995
(dactylographié).
[17]
Annonces, affiches et avis divers, n° 104,14 avril 1786.
[18]
Ibid.,n° 154,3 juin 1786.
[19]
AN, Z1j 1156,4 octobre 1786, les ouvrages des sieurs Nizard, maître maçon et maître charpentier, sont estimés par Aubert à 30145 et 14436 livres respectivement.
[20]
Annonces, affiches et avis divers, supplément du n° 10,10 janvier 1789.
[21]
Parvenu à ce remarquable niveau d’activité en 1792, il est sans doute incité par les circonstances révolutionnaires à passer la main. Il cède son fonds à deux associés, Louis-Joseph-Bernardin
Honoré et Charles-François Simon, le 24 janvier 1795, et vend le terrain avec les bâtiments le 10 juillet
suivant. AN, MC, étude/XXII/116,5 pluviôse an III et étude/XXII/123,22 messidor an III.
[22]
Les débuts de Giroud de Villette dans la manufacture de Réveillon restent obscurs, mais en
1783 il arbore le titre d’adjoint, position d’importance confirmée par le brouillon du « Mémoire justificatif » de J.-B. Giroud père qui précise simplement ses émoluements : il « gagnait 10 à 12 mille livres
chaque année » chez Réveillon. Dossier Giroud de Villette des Papiers Clouzot, Bibliothèque du Musée
des Arts décoratifs.
[23]
AN, Y 14113,6 nov. 1783, plainte déposée par Giroud de Villette. Nous remercions très chaleureusement A.Thillay de nous avoir communiqué ce passionnant document.
[24]
Indications portées sur le « Plan et toisé du nouveau marché Saint-Antoine…». L’acte de vente
du terrain précise en outre que Chomel de Scériville n’a servi lors de la première mutation que de
prête-nom à Denis Lenoir, frère de l’architecte Lenoir : AN, MC, étude/LXXXIX/778,25 mai 1783.
[25]
J.-M. ROY, « Le marché Beauveau »,
op. cit., p. 83.
[26]
AN, MC, étude/LXXXIX/778,25 mai 1783.
[27]
Rectification de la surface, donc de la rente foncière, par acte le 23 août 1784, joint à l’acte
de vente initial, AN, MC, étude/LXXXIX/778.
[28]
AN, MC, étude/LXXXIX/778,25 mai 1783.
[29]
AN, MC, étude/LXXXVII/1231, l’acte de location de la manufacture à Joseph Morel le 18 septembre 1787 précise qu’il s’agit de « tout ce qui du dit terrain se trouve excepté de la vente faite par
le dit Sieur de Villette à Mignier son beau-frère ».
[30]
AN, MC, étude/LXXXIX/778, addition le 18 juin 1783 à l’acte du 25 mai 1783.
[31]
AN, Zij1104,11 août 1783.
[32]
AN, Zij1142,3 novembre 1785.
[33]
AN, Zij1145,19 janvier 1786, expertise de fournitures faites par Giroud de Villette dans une
maison située dans l’enclos des Quinze-Vingt, faisant suite à une sentence du lieutenant civil du Châtelet
du 9 novembre 1785, mais l’estimation reste très globale, pour un montant de 415 livres, et le mémoire
fourni par Giroud de Villette n’est plus joint à l’acte.
[34]
AN, MC, étude/XXVIII/526,23 mars 1787. La somme est intégralement répartie entre un
maître charpentier (3307 livres), un couvreur (1563 livres), un paveur (1329 livres), un vitrier
(862 livres), un carreleur (1163 livres), un peintre (358 livres), un serrurier (2056 livres), un menuisier (3493 livres) et un salpêtrier (803 livres).
[35]
Copie manuscrite d’un brouillon du « Mémoire justificatif de Jean-Baptiste Giroud de Villette
et consorts, accusés de détournement de sucession », sd et inachevé, Papiers de H. Clouzot, Musée
des Arts décoratifs. Ce mémoire rédigé après le décès de Giroud de Villette vise à défendre le père et
le frère, qui ont géré les affaires courantes de la manufacture de la rue Lenoir, dans le cadre d’une
succession délicate.
[36]
AN, MC, étude/LXXXVII/1231,11-18 septembre 1787.
[37]
AN, MC, étude/LXXXVII/1231,18 septembre 1787.
[38]
Le texte de l’accord entre Sonnerat père, son fils et sa bru, précise les projets et les changements du premier. Il mentionne ainsi qu’il « avait d’ailleurs acheté pendant le cours de la vente après
décès du sieur Giroud de Villette les marchandises qui existaient dans les magasins et la plus grande
partie des meubles et effets mobiliers »: AN, MC, étude/LXXXVII/1235,9 novembre 1788.
[39]
AN, MC, étude/LXXXVII/1235,9 novembre 1788.
[40]
Archives de Paris, Lettre de ratification n° 1466c. Préaux débourse au total 21510 livres, y
compris les frais de la procédure et les droits de rachat.
[41]
AN, ZZ2874, dossier de la « maison rue Lenoir servant de manufacture de papier à tenture ».
[42]
Jean Massonet comprend Schmidt, rue Lenoir, parmi ses créanciers, dans son bilan du 19 thermidor an VII (6 août 1799), Archives de Paris, D11U3, cart. 8, d. 545.
[43]
AN, F31 67-68, Cadastre de Paris, plans de Vasserot des maisons par îlots, 1810-1836, le
n° 10, rue Lenoir, estimé à 829 m294 a pour propriétaire Velay.
[44]
Actes de société conservés aux Archives de Paris et
Rapport de l’exposition universelle de 1855
cités par Véronique de BRUIGNAC,« Les fabricants de papiers peints »,
in Odile NOUVEL-KAMMERER (dir.),
Papiers peints panoramiques, Paris, Musée des arts décoratifs-Flammarion, 1990, Annexes, p. 319-320.
[45]
Il s’agit des enquêtes telles que l’« État des chefs d’ateliers du VIIIearrondissement avec le
nombre d’ouvriers et observations » du 8 vendémiaire anVIII (30 septembre 1799) ou l’« État des manufactures et autres établissements […] situés dans la ville de Paris » en février 1807, conservées dans la
série F12; ainsi que les certificats délivrés par les districts puis les sections en vue de l’échange des assignats contre de la petite monnaie, conservés dans les dossier de la série F30 des Archives nationales.
[46]
AN, F12 504-505, Delleville, rue d’Aligre n° 18.
[47]
AN, F12 504-505, Mames et Tirammelin, rue de Montreuil n° 32.
[48]
AN, F12 504-505, Honoré et Simon, rue Beauveau n° 2.
[49]
AN, F30 132, dossier Schmidt, rue de Reuilly n° 19. En l’absence de toute mention de prénom et face à un nom assez courant, on ne peut faire de lien avec Jean-Philippe Schmidt installé rue
Lenoir dans l’ancienne manufacture Giroud de Villette.
[50]
AN, F30 132, dossier Blaise Totey, rue de Reuilly, qui passe de 20 à 26 ouvriers entre février
et novembre 1791. L’enquête de 1799 estime ses capacités d’emploi à 15-18 ouvriers :AN F12 504-505.
[51]
AN, F12 504-505, Jacquemart et Bénard, rue de Montreuil,« occupe[nt] encore cent ouvriers ».
[52]
R. MONNIER,
Le faubourg Saint-Antoine,
op. cit., p. 85, enquête du ministre de la Police en
pluviôse an VII.
[53]
Le dépouillement des registres de cartes de sûreté pendant la Révolution permet à
R. MONNIER d’affirmer avec force que « la réputation du faubourg de grand faubourg « ouvrier » n’est
pas usurpée ». Les activités non-économiques y sont très faiblement représentées :
Le Faubourg Saint-Antoine,
op. cit., p. 37.
[54]
Cette question des relations entre le monde des communautés d’arts et métiers et le faubourg libre est étudiée par Steven KAPLAN,« Les corporations, les « faux ouvriers » et le faubourg Saint-Antoine au XVIIIesiècle »,
Annales ESC, 43, n° 2, mars-avril 1982, p. 353-378.
[55]
A.THILLAY, « Le faubourg Saint-Antoine et la liberté du travail »,
Histoire, Économie et Société,
1992, n° 2, p. 217-236.
[56]
A. THILLAY, « La liberté du travail au faubourg Saint-Antoine à l’épreuve des saisies des
jurandes parisiennes (1642-1778)»,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 44-4, oct.-déc. 1997,
p. 634-649.
[57]
AN, E*1616a, Conseil des finances, 13 janvier 1784, exposé justificatif pour l’obtention du
titre de manufacture royale en tête de l’arrêt du Conseil. Réveillon en donne une liste indicative, allant
des menuisiers, serruriers, graveurs, ciseleurs, sculpteurs, dessinateurs et teinturiers aux simples colleurs.
[58]
La fulgurante ascension de Réveillon, marquée par ces déboires mais aussi des protections
très haut placées, est étudiée par Leonard N. ROSENBAND, « Jean-Baptiste Réveillon : A man on the
make in Old Regime France »,
French Historical Studies, 1997, vol. 20, n° 3, p. 481-510.
[59]
AN, E*1616a, Conseil des finances, 13 janvier 1784.
[60]
Réveillon se targue à plusieurs reprises de la bienveillance du lieutenant de police Lenoir à
son égard, protection dont l’origine et la réalité restent malheureusement incertaines. Lenoir ne l’évoque
par exemple nullement dans le manuscrit de ses
Mémoires(Communication orale de Vincent Milliot).
[61]
AN, E*1616a, Conseil des finances, 13 janvier 1784.
[62]
Josette BREDIF,
Toiles de Jouy, Paris, Adam Biro, 1989, p. 163-164.
[63]
R. MONNIER,
Le faubourg Saint-Antoine,
op. cit., index.
[65]
Henri CLOUZOT et Charles FOLLOT consacrent deux chapitres aux journées des 27 et
28 avril 1789 dans leur
Histoire du papier peint en France, Paris, Charles Moreau, 1935, p. 73-100.
Mais il faut surtout se reporter aux analyses de George RUDÉ,
La foule dans la révolution française,
Paris, François Maspero, 1982 (1re édition 1959), p. 50-61.
[66]
Exposé justificatif pour le Sieur Réveillon, entrepreneur de la Manufacture royale de papiers peints,
faubourg Saint-Antoine, Paris, se, sd, p. 12.