2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les mondes du travail
Production ou reproduction ?
Les migrantes italiennes entre rôle maternel et intégration professionnelle : Paris (La Villette) et New York (East Harlem), années 1880-1920
Judith Rainhorn
Judith RAINHORN Centre d’Histoire de la Ville moderne et contemporaine, Université François-Rabelais, Tours.
Judith RAINHORN
Les migrantes italiennes à Paris et à New York, années 1880-1920.
Les Italiennes immigrées à Paris (La
Villette) et à New York (East Harlem) vers
1880 se caractérisent par une très faible acti~vité professionnelle, dans un univers où le rôle
dévolu à la femme est essentiellement celui de
la reproduction de la famille et du modèle
sociétal traditionnel dans le cadre de l’émigra~tion. La révolution professionnelle provient de
la seconde génération, les filles de migrantes
sortant des foyers pour travailler à l’extérieur.
La grande majorité d’entre elles intègre,à New
York, le secteur de la confection, dont leurs
mères avaient parfois fait une activité à domi~cile, tandis qu’à Paris, le spectre des métiers
occupés par les filles d’Italiens dans l’entre-deux-guerres semble plus diversifié. Les diffé~rences observées entre les deux situations de
part et d’autre de l’Atlantique témoignent du
fait que l’évolution professionnelle des femmes
immigrées accompagne dans une large mesure
celle des femmes dans les pays d’accueil.
The female immigrants in Paris (La
Villette) and New York (East Harlem) at the
end of Nineteenth Century were not well
represented in the work place. The women’s
roles were focused on making a family and
maintaining traditional social patterns. The
professional revolution came from women of
the second generation who, for the first time,
worked outside home.In New York,the majo~rity worked in the needle trades, following on
from the tradition that their mothers once did
at home. In contrast, the diversity of the pro~fessional activities of the immigrant women in
Paris was wider. In both Paris and New York,
the integration of immigrants in the work
place mirrored the general evolution of native
women’s professional activities.
Lorsque l’on cherche à comprendre les modes d’implantation urbaine et
d’intégration socio-professionnelle des migrants italiens dans les métropoles
parisienne et new-yorkaise à l’époque de l’immigration de masse, la question
du travail féminin s’impose, incontournable. Demeurant, malgré quelques
ouvrages récents, les parents pauvres des études historiques sur le fait migratoire italien, les femmes semblent d’emblée se situer au second plan des flux
économiques de part et d’autre de l’Atlantique
[1]. Elles s’offrent au regard en
creux, derrière ceux, époux, pères ou frères, dont la décision de l’émigration
émane, individuelle, familiale, parfois, au-delà, communautaire. En cela, les
Italiennes installées dans les quartiers nord-est de Paris (La Villette) et de New
York (East Harlem) à la fin du XIX
e siècle constituent un objet d’étude qui, loin
de se limiter à son propre contenu, apporte un éclairage sur la nature de la
migration – saisonnière, temporaire, définitive ? – et les modes d’implantation
des migrants dans l’espace urbain. Chercher à décrire le rôle des femmes
migrantes dans le monde du travail – ou du
non-travail – ouvre ainsi la voie
vers l’analyse des rapports familiaux et, au-delà, des configurations relationnelles et des réseaux qui créent le « quartier italien ».
Les espaces de concentration italienne, ces « Petites Italies » qui naissent
progressivement dans les années 1880, avec une remarquable contemporanéité à Paris et à New York, sont multiples… et ne se ressemblent pas. La spécificité de La Villette au sein de l’archipel italo-parisien tient notamment à son
intense concentration de migrants originaires du sud de la péninsule – alors
que 80% des Italiens qui s’installent en France à l’époque proviennent des
régions septentrionales du pays –, fait qui justifie une fois de plus la comparaison avec la situation américaine, les Italiens de New York étant dans leur
immense majorité originaires de Calabre, de Basilicate, de Campanie, des
Pouilles et de Sicile.
Les distorsions entre La Villette et les autres espaces d’implantation italienne dans la capitale française n’en sont que plus frappantes. Analysant par
exemple l’insertion des Italiennes dans l’activité professionnelle des Petites
Italies de l’Est parisien, Marie-Claude Blanc-Chaléard constate une évolution
très nette entre la fin du XIX
e siècle et les années 1930, qui voit le retrait progressif, mais rapide, des femmes hors du monde du travail, et conclut que,
« d’ouvrière active, la femme est devenue
mère italienne»
[2]. Les données disponibles pour les deux quartiers de La Villette et d’East Harlem permettent de
compléter et de nuancer cette évolution : de 24% d’actives parmi les Italiennes
en 1891, on passe à 33% en 1926 à La Villette, tandis que le taux d’activité
féminin passe, à East Harlem, de 4,5% en 1880 à près de 15% au lendemain de
la Première Guerre mondiale ( 1920). Ainsi, dans ces deux espaces de concentration italienne, il semble qu’au cours de ces cinq décennies, les femmes pénètrent de manière croissante le monde du travail, tendance que ne font que
renforcer les évolutions perceptibles au sein de la génération des filles de
migrants. Bien sûr, il convient de garder à l’esprit le fait que la majorité des
femmes italiennes à Paris, comme à New York, demeure, dans les années 1880,
davantage « mère italienne » qu’« ouvrière active ». Cependant, entre la fin du
XIX
e siècle et les années 1920, la tension entre le travail, d’une part, et la maternité et l’entretien du foyer, d’autre part, entre les tâches productives et les tâches
reproductives –de la famille et du modèle sociétal – assignées aux femmes, loin
de s’apaiser par un retrait progressif de celles-ci hors de l’activité professionnelle, augmente au contraire sensiblement et conditionne de nouveaux modes
d’intégration sociale des femmes issues de l’immigration italienne.
LES FEMMES, FORCE D’APPOINT DE L’IMMIGRATION ÉCONOMIQUE À PARIS
Une affaire d’hommes ?
Quitter son village, sa famille, son pays, pour tenter l’aventure migratoire
afin de remédier à une pénurie locale de terre ou de ressources, afin de chercher ailleurs ce que les conditions de vie locales ne permettent pas d’offrir,
serait-ce une affaire d’hommes ? On peut être tenté de le penser, tant les flux
migratoires, régionaux avant de se faire internationaux, ont toujours concerné
une majorité écrasante d’hommes
[3]. Le déséquilibre du rapport de masculinité
observé dans les quartiers à forte vocation industrielle et prolétaire de La
Villette et du Pont-de-Flandre au début de la vague migratoire italienne en est
le témoin : 411 hommespour 100 femmes en 1881 parmi les Italiens, alors que
les étrangers en général y sont 187 hommespour 100 femmes et que le rapport
s’établit à 121 pour 100 dans l’ensemble de la population du quartier, celui-ci
apparaissant comme l’un des plus masculins de la capitale
[4]. Il convient, de plus,
de tenir compte du fait qu’il s’agit là d’un rapport de masculinité concernant
l’ensemble de la population italienne, y compris les enfants, et que celui-ci, par
conséquent, avoisine probablement 500 hommes pour 100 femmes au sein de
la population adulte.
Les pionniers, en matière migratoire, sont donc incontestablement les
hommes, qui ne semblent, à La Villette, que rarement accompagnés de leurs
épouses ou sœurs, à l’orée des années 1880. Les établissements industriels du
quartier offrent pourtant de nombreuses opportunités d’emploi aux migrantes,
dans des secteurs que l’on considère plus adaptés au travail féminin que les
durs labeurs d’ouvrier au gaz ou de raffineur : la fabrique de boutons Legrand
(rue Mathis), la Maison Vaquerel qui produit des cartons au bord du canal de
l’Ourcq, à l’ombre des abattoirs (quai de la Gironde), et surtout les deux
grandes entreprises de produits alimentaires que sont la chocolaterie Guérin-Boutron, rue du Maroc, qui emploie dans les années 1880 environ
200 ouvrières, et le « Roi de la conserve » Félix Potin, dont les vastes ateliers se
multiplient au sein même du quartier de La Villette à partir de leur implantation originelle de la rue de l’Ourcq et dont l’expansion lui permet d’employer
près de 2000 ouvriers – en majorité des ouvrières – à la fin du siècle, sont
autant de lieux qui offrent des opportunités d’emploi à une main-d’œuvre
féminine non-qualifiée
[5].
Malgré l’antériorité évidente des hommes dans le flux migratoire italien à
La Villette, l’arrivée des femmes ne se fait pas attendre. Dès 1886, le rapport
de masculinité au sein de la population italienne du quartier s’est effondré
pour atteindre 272 hommespour 100 femmes, et la fin du siècle ne fait qu’accentuer cette féminisation progressive : 231/100 en 1891,187/100 en 1896. Ce
dernier chiffre, qui demeure, on ne peut le nier, la marque du maintien de la
prépondérance masculine au sein de la vague migratoire, rapproche le quartier de La Villette des « Petites Italies » qui naissent à cette époque dans les
communes de banlieue du nord-est parisien, des liens puissants unissant les
populations transalpines de part et d’autre des fortifications : les Italiens sont
191 hommes pour 100 femmes à Aubervilliers, 193 à Saint-Denis, 161 à
Saint-Ouen et 158 à Bagnolet
[6].
Des travailleuses invisibles
Les femmes ont donc, dans les années 1880 et au début des années 1890,
fait leur apparition dans l’espace italo-villettois. Et pourtant, elles ne sont pas
venues en masse pour travailler. Si leur taux d’activité global s’élève à 24%,
c’est que la majorité d’entre elles sont avant tout des épouses et des mères et
non des ouvrières. Les métiers dans lesquels on les rencontre le plus souvent
dans l’Est parisien ou à Nogent-sur-Marne, par exemple, n’emploient que très
peu d’Italiennes à La Villette : on ne trouve que cinq blanchisseuses et sept plumassières aux abords du Bassin en 1891, tandis que les couturières et lingères
italiennes sont au nombre de treize, qu’on dénombre six ouvrières en passementerie et huit ouvrières en modes
[7]. En tout, les métiers presque exclusivement féminins indiqués ci-dessus n’emploient par conséquent qu’une
quarantaine d’Italiennes sur les 418 qui résident à la même date dans le quartier. Si l’on tient compte des filles qui ne sont pas en âge de travailler, on peut
estimer que l’ensemble de ces métiers traditionnellement féminins dans le Paris
de la fin du siècle occupe 10 à 15% des Transalpines installées à La Villette.
Dans tous ces secteurs, d’ailleurs, les Italiennes comptent pour moins de 1%
de la population active féminine, alors que les Belges et, dans une moindre
mesure, les Allemandes, constituent l’essentiel des ouvrières étrangères.
Les Italiennes travaillent-elles donc dans les établissements industriels alimentaires qui font la renommée du quartier ? Le secteur de la conserverie alimentaire – essentiellement représenté par l’entreprise Félix Potin – emploie, en
1891,240 ouvrières mais… aucune Italienne. Quant aux fabriques de confiserie et de chocolat, elles ne comptent que six Transalpines au sein de leur personnel, tandis qu’on en dénombre onze dans l’usine de cartons du quai de la
Gironde. Le reste de la main-d’œuvre féminine italienne se répartit dans les
activités de collecte des déchets d’une part (chiffons, os et peaux près des
abattoirs), secteur dans lequel les salaires sont particulièrement maigres – on y
gagne de 50 centimes à 1,50 francs par jour autour de 1900
[8] – et dans la boutique d’autre part, notamment au sein du petit commerce alimentaire, souvent
sous la forme de carrioles de quatre saisons battant le pavé parisien. En effet,
s’il est difficile de trouver d’importants contingents d’ouvrières parmi les
Italiennes en 1891, le secteur commercial semble – toutes proportions gardées –
relativement bien représenté au sein des activités féminines, notamment parmi les
marchands de vins et liqueurs (patronnes et employées), les épiciers, les vendeurs
de pâtes alimentaires – une spécialité nationale – et de quatre saisons : en tout, on
peut estimer que les métiers du commerce, et, en leur sein, le commerce alimentaire, qui en constitue l’essentiel, occupent à cette époque environ 5% des
Italiennes de La Villette
[9]. La maternité, en effet, si elle entrave partiellement la
capacité des Italiennes à exercer une activité professionnelle hors de chez elles, ne
s’oppose en rien aux métiers du commerce : on peut veiller sur les enfants dans la
boutique ou le débit de boisson, qui constituent des lieux de compromis entre
sphère publique et vie privée.
Enfin, on ne peut exclure que certaines femmes pratiquent une activité professionnelle non déclarée. Faire la lessive ou le ménage chez les Françaises de la
classe moyenne de la rue de Flandre ou de la rue de Nantes, artères commerçantes considérées comme « bourgeoises » par les habitants du quartier, coudre
quelques vêtements sur la table familiale, sont des activités qui permettent certainement de gagner un faible salaire. Mais ce type d’activité échappe le plus souvent aux recensements professionnels et le silence des sources à cet égard ne nous
autorise qu’à supposer l’existence d’une telle activité, qui permet, dans une certaine mesure, de concilier maternité et revenus d’appoint pour le ménage. De
même, plusieurs observateurs du temps se font les témoins de la fréquence du
métier de modèle au sein des Italiennes des milieux populaires parisiens. Malgré
la naissance de l’impressionnisme, qui aurait « déclassé le classique » et nui par là-même à l’emploi des Italiennes, on compte encore environ un millier de modèles
transalpins à la fin du XIXe siècle, employés par les peintres et les sculpteurs de la
capitale :
« Il y a des familles entières composées de modèles : le père, posant le Christ, les apôtres ou
les juges à la Cour de cassation [… ]; la mère posant paysannes ou madones, les fillettes, les petits
gars aux yeux de jais, tous exposant leurs frimousses dans quelque atelier de peintre ou de sculpteur. Le métier a ses dangers et les Lucrèce y sont rares; mais étant donnée la vie fruste et chiche
des Italiens du peuple à Paris, cela permet de “gagner”et surtout d’employer le sexe féminin qui,
dans le travail des Italiens à Paris, est assez mal partagé. [10] »
Il est difficile, comme on le voit, de débusquer les travailleuses italiennes au
sein de l’ensemble de la population de La Villette à la fin du XIXe siècle : c’est que,
contrairement à d’autres espaces parisiens ou banlieusards de concentration italienne, leur intégration dans les milieux professionnels du quartier est particulièrement faible. Si les femmes ont afflué dans le nord-est parisien dès le milieu des
années 1880 pour rejoindre leurs époux, frères ou pères qui avaient émigré
quelques années auparavant, ce n’est donc pas avant tout pour intégrer le marché
du travail local, mais bien plutôt, semble-t-il, pour fonder, entretenir un foyer et
accompagner l’exil laborieux des hommes.
MÈRES ITALIENNES ET GARDIENNES DU MODÈLE SOCIÉTAL TRADITIONNEL
Familles nombreuses aux abords du bassin de La Villette
L’observation de la fécondité des Italiennes permet de confirmer cette
hypothèse : pour une population féminine qui oscille au cours des années 1880
entre 300 et 400 femmes (y compris celles qui ne sont pas encore ou plus en
âge de procréer, très probablement minoritaires), on dénombre 60 à 90 baptêmes d’enfants italiens par an dans la paroisse Saint-Jacques-Saint-Christophe : tous les quatre à six jours, par conséquent – davantage si l’on
considère que toutes ne baptisent pas leurs enfants –, une migrante italienne
met un enfant au monde dans le quartier de La Villette. Si l’on se fie aux
registres des baptêmes de la paroisse et que l’on tente de suivre les itinéraires de
fécondité des Italiennes du quartier, il apparaît clairement que la majorité
d’entre elles n’a, au cours de la décennie 1880, qu’un seul enfant – étant exclues
des registres, par définition, celles qui n’en ont aucun. En effet, 63% des mères
qui apparaissent dans la source n’ont qu’un seul enfant au cours de la décennie,
22% en ont deux et 15% en ont trois ou plus. Il est, certes, tout à fait vraisemblable que certaines de ces nouvelles mères disparaissent ensuite de la source
parce que, leur maternité entravant partiellement leur activité professionnelle,
ce nouvel état de fait les incite à regagner leur village natal. Cependant, les
exemples sont nombreux, dans les registres des baptêmes de la paroisse, de
femmes n’apparaissant qu’une fois en tant que mère mais davantage en tant
que marraine au cours de la décennie, ce qui signifie qu’elles n’ont pas quitté le
quartier en entrant dans la maternité. D’autre part, les familles nombreuses ne
constituent pas l’exception : on compte, dans les années 1880, soixante-quatre
fratries d’au moins trois enfants (soit 15% environ des familles présentes dans
les registres), mais il faut considérer qu’il s’agit là d’une estimation fortement
minorée, étant donné que d’autres naissances, antérieures ou postérieures à la
décennie couverte par la source consultée ( 1880-1889), ont pu intervenir au
sein des mêmes foyers, augmentant du même coup le poids des familles nombreuses.
La source est en effet trompeuse, limitée qu’elle est à la décennie 1880. La
confrontation des informations tirées des registres de baptême avec d’autres
sources (listes nominatives de recensement notamment) montre que les fratries italiennes sont beaucoup plus nombreuses qu’elles n’y paraissent ici.
C’est le cas par exemple de la famille de Raphaël et Christine Bianchi, parents
de trois enfants dans les registres de baptême ( 1884,1886 et 1888); or, on les
retrouve dans l’entre-deux-guerres vivant avec leur fille cadette née en 1893,
sans que l’on soit en mesure de savoir si d’autres enfants antérieurs, intermédiaires ou postérieurs sont nés dans ce foyer, qui a donc vécu, au minimum, la
naissance de quatre enfants
[11]. De même, certaines femmes n’apparaissent
qu’à une seule reprise dans les registres des baptêmes en raison de leur jeune
âge. Ainsi, Marie Agnetti, née Bottari, fait partie des femmes qui n’ont qu’un
enfant au cours de la décennie couverte par les registres paroissiaux (Louise,
1888). Pourtant, près de quarante ans plus tard, en 1926, on la retrouve résidant à quelques dizaines de mètres de son précédent domicile, désormais veuve
et vivant en compagnie de trois de ses enfants Clément (né à Paris en 1897),
Alice ( 1902) et Charles ( 1904). Née en 1865, Marie était âgée de 23 ans
lorsque sa première fille est née et elle ne faisait donc qu’entrer dans la vie
féconde; de plus, étant donné l’écart de neuf ans entre les deux premiers
enfants dont on connaît l’existence, on peut supposer qu’un, voire deux autres
enfants sont nés entre 1888 et 1897, non pris en compte dans les registres de
baptême et ne résidant plus avec leur mère dans l’entre-deux-guerres. Marie
Agnetti, qui apparaît dans les registres comme mère d’un unique enfant, met
en fait au monde, au cours de sa vie, quatre enfants de façon certaine et plus
probablement cinq, voire six
[12].
On trouve enfin dès les années 1880, à La Villette, des fratries très nombreuses, dont l’existence ne semble pas pouvoir être compatible avec l’exercice
d’une activité professionnelle féminine quelle qu’elle soit. Telles Rachel
Cavalar, qui met au monde sept enfants en moins de sept ans, ou Angèle
Cavanna, qui en fait autant en l’espace de huit années, certaines femmes
contribuent à entretenir l’image de la forte fécondité des Italiens dans une
France en proie à la « grève des ventres »
[13]. Pour elles, comme pour toutes celles
qui n’ont « que » quatre ou cinq enfants, il est clair que la migration ne rime pas
avec la recherche d’un emploi salarié. Pourtant, leur maternité multiple ne
conduit pas non plus à un retour en Italie.
La puissance du modèle méridional
C’est donc qu’il y a place, à La Villette, pour les migrantes sans activité
professionnelle, qui constituent, comme on l’a dit, la majorité des femmes italiennes dès la fin du XIXe siècle. Ce fait semble constituer, au regard des études
menées sur d’autres quartiers italiens de la capitale, une spécificité du nord-est
parisien. Si l’existence des familles nombreuses n’est pas à mettre au seul
crédit d’une origine régionale – la preuve en est cette Angèle Cavanna, dont le
patronyme et les liens relationnels de sa famille avec celle des Taravella, comme
à Nogent-sur-Marne, trahit la provenance quasi-certaine de la région de
Plaisance, et qui a sept enfants –, la part des maisonnées méridionales dans les
foyers comptant au moins trois enfants semble prépondérante. On trouve
ainsi, parmi les fratries nombreuses, la plupart des patronymes correspondant
à des familles qui sont toutes liées par des origines communes (Nord de la
Campanie, Sud du Latium, Ciociaria), des relations de voisinage et des renchaînements d’alliance qui font de l’ensemble de leurs membres l’une des
configurations relationnelles les plus significatives, les plus sédentaires et les
plus pérennes du quartier de La Villette. Contrairement à nombre de jeunes
migrantes originaires du nord de la péninsule, qui ont déjà exercé une activité
– agricole, dans les champs de riz de la plaine du Pô par exemple, ou industrielle, dans les fabriques péri-urbaines d’une région en voie de modernisation
économique –, la plupart des femmes relevant de la migration méridionale n’a
pas fait cette expérience avant le départ. La migration des couples originaires
de cette région correspond par conséquent à un flux de type familial, mais
dont le but semble moins résider dans la mise en commun des forces de travail
pour accroître la valeur ajoutée de la migration économique, que dans la
reproduction du modèle sociétal traditionnel, au sein duquel les femmes, très
peu actives, tiennent avant tout un rôle d’épouse et de mère, gardienne du
foyer et responsable de l’éducation des enfants.
Les femmes ne se présentent donc pas, à la fin du XIXe siècle, comme une
force d’appoint de l’immigration économique : le schéma migratoire qui est ici
à l’œuvre semble laisser une large place à une présence féminine dont l’utilité
en termes productivistes n’est pas assurée. Les hommes ayant joué le rôle de
pionniers dans l’aventure migratoire, les femmes les rejoignent très rapidement et ne paraissent se consacrer à une activité professionnelle rémunérée
que lorsque leur charge de famille ne les en empêche pas : les travailleuses sont
probablement des femmes très jeunes, qui exercent une activité professionnelle en sortant de l’adolescence et jusqu’à ce que la maternité à laquelle elles
sont promises les contraignent, plus ou moins rapidement, à se retirer du
monde du travail. Plus que le travail, par conséquent, c’est la reproduction du
schéma familial originel qui semble ici prépondérant.
FLEURS ARTIFICIELLES ET MACHINES À COUDRE
DERRIÈRE LES MURS DES TENEMENTS NEW -YORKAIS
Immigration familiale et travail à domicile
Plus qu’à Paris, on connaît l’importance du travail à domicile chez les
migrantes de New York dès les années 1890. C’est que les réformateurs
sociaux américains qui se sont penchés sur les conditions de vie des immigrants dans la métropole atlantique ont percé les murs des taudis et des
tenements, ce que n’ont pas fait les tatillons agents recenseurs parisiens, pour
découvrir l’importance du travail à domicile qui emploie femmes et enfants,
souvent très jeunes. Telles cette jeune femme, entourée de ses six enfants et
tenant le dernier-né sur ses genoux, saisie par l’objectif de Jacob Riis autour de
la table familiale, à fabriquer des fleurs artificielles, les Italiennes sont nombreuses à intégrer les activités professionnelles qui constituent un compromis
entre le maintien dans le cadre du foyer d’une part, rendu souvent nécessaire
par la kyrielle d’enfants en bas-âge, et le besoin d’un revenu d’appoint pour le
ménage d’autre part
[14]. D’ailleurs, au sein de ces activités pouvant être pratiquées à domicile, les Italiennes sont particulièrement présentes dans la fabrication des fleurs artificielles, qui résiste longtemps à la mécanisation, en raison
d’un savoir-faire manuel nécessaire, et qui ne nécessite aucun outillage particulier. Remplaçant peu à peu les Allemandes et les Américaines elles-mêmes,
les Italiennes finissent même par constituer près des trois quarts de la maind’œuvre de ce secteur à la veille de la Première Guerre mondiale
[15].
S’il inquiète les réformateurs sociaux new-yorkais qui y voient une nouvelle
forme de travail précaire et d’exploitation des individus les plus fragiles de la
société – femmes et enfants –, le développement du travail à domicile parmi les
immigrants italiens échappe très largement aux agents recenseurs de la fin du
siècle. En témoigne le très faible taux d’activité des femmes d’East Harlem lors
du recensement de 1880 : seules 4,6% d’entre elles déclarent exercer un emploi.
Or, le travail à domicile n’est jamais mentionné comme activité professionnelle
dans les listes nominatives : on est donc très certainement face à un sous-enre-gistrement chronique, qui ne permet pas de rendre compte de façon statistique
de l’importance du développement de ce phénomène à East Harlem au tout
début de la vague migratoire italienne, accrédité par les témoignages.
Outre la fabrication des fleurs artificielles, la seconde forme de travail à
domicile qui prend, au cours des deux dernières décennies du XIX
e siècle, une
ampleur sans pareille, concerne le secteur de la confection. Dans le processus
de segmentation du marché du travail qui se met en place progressivement, le
travail de couture à domicile revient aux femmes, après un siècle de main-mise
masculine en atelier sur le secteur. L’invention de la machine à coudre ne fait que
renforcer cette division sexuelle du travail. Avec elle, dès la fin du XIX
e siècle, « le
travail à domicile, loin d’être marginal ou éphémère, devint le solide partenaire
de l’industrie du vêtement »
[16]. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le secteur
de la confection est donc avant tout le domaine des femmes : à Paris, elles représentent 90% de la main-d’œuvre au début du siècle, tandis qu’à la même
époque, le Département du Travail de l’état de New York fait état d’une nette
division des tâches entre les hommes, tailleurs sur mesure, et les femmes, beaucoup plus nombreuses et vouées à la confection de vêtements standardisés.
Les Italiennes de New York investissent bientôt en masse le travail de la
confection et l’on comprend aisément pourquoi : comme la fabrication des
fleurs artificielles, celle des vêtements, qui permet le maintien à domicile des
mères de familles éventuellement nombreuses tout en apportant un salaire
d’appoint au ménage, fait l’affaire de cette micro-société empreinte d’une
vision patriarcale qui enferme les femmes dans un carcan social constitué
de leurs père, frères, époux et, bientôt, de leur fils aîné. En 1910, les
Italiennes constituent ainsi 36% des travailleuses féminines de la confection
new-yorkaise
[17]. D’une certaine manière, donc, la machine à coudre et, à travers elle, le travail dans la confection de nombreuses Italiennes, est devenue,
selon le mot de Michelle Perrot, un « rêve subverti »; en leur permettant d’exercer une activité professionnelle au sein du foyer familial, la machine à coudre
s’est révélé être pour les femmes « l’instrument de leur servitude : l’usine à
domicile »
[18]. Les salaires féminins dans la confection ne permettent d’ailleurs
pas aux femmes de sortir de la relégation professionnelle dans laquelle elles
semblent cantonnées : les 50 à 125 dollars par an qu’elles empochent pour
rester penchées quotidiennement sur leur machine à coudre dans la salle à
manger familiale ne constituent qu’un maigre supplément aux revenus du
foyer
[19]. Les listes nominatives du recensement de 1880 sont muettes sur cette
activité, fréquemment pratiquée hors de tout cadre officiel et réglementé en ce
début de l’ère migratoire, et qui n’apparaîtra que plus tard dans les recensements. Comme à La Villette, et dans une plus grande mesure encore ici, les
Italiennes, quel que soit leur âge, sont très peu nombreuses à déclarer travailler.
Même au sein de la classe d’âge traditionnellement la plus active ( 16-45 ans),
seules 6% des Italiennes exercent une activité professionnelle officielle
[20].
Même s’il doit être nuancé par la prise en compte d’un sous-enregistre-ment très probable de l’activité féminine à domicile à la fin du XIX
e siècle, le
constat dressé ici va dans le même sens que les observations faites précédemment à propos de La Villette : l’immigration italienne à East Harlem est avant
tout une immigration familiale, où les femmes tiennent la place qui leur
revient dans la société de l’Italie méridionale, c’est-à-dire au premier chef
celle d’épouse et de mère. Cette hypothèse est d’ailleurs confirmée par le rapport de masculinité relativement équilibré au sein des Italiens d’East Harlem
(à l’échelle des groupes de migrants, et comparé à celui de La Villette à la
même date), qui s’établit dès 1880 à 148 hommes pour 100 femmes dans le
quartier, ainsi que par la forte fécondité des migrantes. Celles-ci ont en effet,
dès 1880, lors des prémisses de l’implantation italienne à East Harlem, déjà
1,4 enfant en moyenne, ce chiffre ne prenant en compte, bien entendu, que les
enfants présents dans les ménages new-yorkais. Mais l’arrivée progressive et
rapide des femmes au cours des deux dernières décennies du siècle accroît
considérablement le caractère familial de la population immigrante : en 1920,
chaque Italienne (adulte) d’East Harlem a près de quatre enfants vivant sous
son toît et les familles comptant au moins cinq enfants constituent le tiers des
ménages italiens du quartier
[21].
Progressivement, et notamment grâce à l’action de réformateurs sociaux
qui noircissent des pages de rapports sur les désastreuses conditions de vie et de
travail de la plupart des « nouveaux » immigrants (Italiens et Juifs d’Europe
orientale), le travail à domicile des femmes italiennes à New York décline. Une
législation du Bureau sanitaire de l’état de New York ( New York State Board of
Health) tente, en 1892, de le limiter en instituant un permis pour l’emploi de
plusieurs personnes à domicile. Mais les contrôles sont peu tatillons et la réglementation est fréquemment contournée. L’activité à domicile demeure par
conséquent une réalité qui, en 1920, apparaît à plusieurs reprises dans les professions déclarées par les Italiennes d’East Harlem. Les métiers de brodeuse ou
couturière à domicile ( embroidery at home, dressmaker at home), ou de fabricante
de fleurs artificielles ( artificial flowers making at home) apparaissent désormais,
probablement encore sous-représentés ici par rapport à leur poids réel. Quant
au travail dans la confection en général, qui est devenu en 1920 – on y reviendra – le premier secteur d’emploi des Italiennes d’East Harlem, on ne peut,
dans la majorité des cas, savoir s’il se fait à domicile ou dans des ateliers.
Usine et petit commerce : des réalités minoritaires
L’importance du travail à domicile, qu’on ne peut que supposer en 1880,
et la prépondérance, surtout, de l’inactivité des femmes, ne doit en effet pas
masquer la réalité minoritaire du travail industriel. Au début du XX
e siècle
encore, les Italiennes de New York ne seraient que 7% à exercer un emploi
dans l’industrie hors de leur foyer, ce qui fait des immigrants originaires de la
péninsule l’un des groupes nationaux les moins enclins au travail des femmes
à l’usine. Elles sont beaucoup moins nombreuses à East Harlem, qui ne
compte que deux Italiennes employées dans l’industrie (
laborer ), qui sont les
plus jeunes des travailleuses, puisqu’elles sont âgées de 12 et 13 ans. Il semble
d’ailleurs que les ouvrières de la confection à domicile n’aient rien à envier à
leurs compatriotes de l’industrie : Louise Odencrantz, auteur d’une étude sur
l’insertion des italiennes dans l’industrie new-yorkaise au lendemain de la
Première Guerre mondiale, évalue leurs revenus entre 50 et 100 dollars par
an
[22]. Ainsi, alors qu’elles investissent progressivement le monde du travail, les
femmes demeurent toujours reléguées dans les métiers les moins qualifiés et
les moins bien rémunérés. Enfin, le reste de l’activité professionnelle féminine
se répartit entre les petits métiers ambulants (chiffonnières) et l’emploi dans le
commerce, tandis qu’on trouve une unique enseignante, née à New York de
parents italiens, par conséquent issue d’une immigration remontant au milieu
du XIX
e siècle.
C’est dire le maigre poids de l’usine et de l’atelier et, plus généralement, du
monde du travail extérieur, dans l’horizon quotidien des Italiennes harlemites.
Malgré le maintien d’une très forte inactivité dans la période de l’entre-deux-guerres, l’évolution qui s’amorce au début du XXe siècle apporte des modifications radicales dans le processus d’intégration professionnelle des femmes.
COUTURIÈRES DE MÈRES EN FILLES, LA REPRODUCTION PROFESSIONNELLE
AU SEIN DE DEUX GÉNÉRATIONS D’ITALIENNES À EAST HARLEM
Mères au foyer, filles à l’atelier
De 1880 au lendemain de la Première Guerre mondiale, le taux d’activité
des Italiennes d’East Harlem connaît une évolution très nette : de 4,6%, il
passe à 14,5%, tous âge confondus. Le nombre considérable des enfants au
sein de la population italienne du quartier masque cependant une modification
beaucoup plus radicale de la réalité professionnelle féminine : la classe d’âge
16-45 ans voit son taux d’activité bondir de 6% en 1880 à 30% en 1920.
Désormais, donc, près d’une femme en âge d’être mère sur trois exerce une
activité professionnelle, tandis que chez les femmes de plus de 45 ans, plus
d’une sur dix travaille quand il n’y en avait aucune quarante ans auparavant.
La révolution est par conséquent beaucoup plus sensible qu’elle n’en a
l’air à première vue. Si les plus âgées sont encore peu intégrées dans le monde
du travail ( 11% d’actives chez les plus de 45 ans), les femmes d’âge intermédiaire sont désormais nombreuses à exercer une activité professionnelle, pour
la majeure partie d’entre elles à l’extérieur de leur domicile. Le taux d’activité
féminin diminue avec l’âge, brutalement à partir de 25 ans, âge qui correspond
généralement à l’entrée dans la maternité, mais certaines femmes d’âge moyen
continuent de travailler, tout en ayant des enfants.
Pour comprendre quelles sont les femmes qui travaillent, la comparaison
des individus en fonction de leur lieu de naissance est particulièrement éclairante. Au sein de la population féminine née en Italie, ce sont les femmes naturalisées qui sont les plus actives ( 18,2% contre 16% pour les femmes de
nationalité italienne). Les jeunes femmes nées à New York de parents italiens
sont, quant à elles, 12,4% à exercer une activité professionnelle, mais ce faible
taux provient naturellement de leur très jeune âge, la moyenne d’âge s’établissant à 10 ans pour ce groupe. Si l’on ne considère que les femmes nées à New
York et âgées de plus de 15 ans, leur taux d’activité s’élève à… 51%. Ce dernier chiffre est très clair : la révolution procède de la seconde génération, plus
d’une fille d’Italien sur deux ayant intégré, au lendemain de la Première
Guerre mondiale, le marché du travail. Au sein des femmes mariées nées à
New York, la proportion est encore de 14%, alors qu’on a vu qu’en 1880, le
mariage s’accompagnait, pour les Italiennes, d’une cessation d’activité quasi-ment immédiate.
La révolution a donc eu lieu en termes d’activité féminine. Mais qu’en
est-il des métiers exercés par les femmes ? Il est difficile de dresser une comparaison avec la période précédente ( 1880), tant l’emploi des femmes concernait alors peu d’individus. Quoiqu’il en soit, la structure de l’activité féminine
dans le quartier d’East Harlem semble, en la matière, globalement identique à
celle de la ville de New York à la même époque et elle correspond aux évolutions dont on a parlé qui ont vu les femmes en général, et les Italiennes plus
particulièrement, investir le secteur de la confection, qui représente 57% de
l’activité féminine dans le quartier en 1920. Ce que l’on peut quasiment qualifier de mono-activité féminine ne correspond pourtant pas à l’importation
d’un savoir-faire : l’étude de Louise Odencrantz sur l’intégration des Italiennes
dans l’industrie new-yorkaise au lendemain de la Première Guerre mondiale,
déjà citée, montre que sur près de 300 ouvrières de la confection interrogées, à
peine plus d’une sur trois avait une expérience de la couture industrielle
acquise en Italie. Toutes les autres avaient exercé des métiers aussi divers
qu’ouvrière agricole, ouvrière textile, employée de maison, mais la majorité
d’entre elles n’avait jamais travaillé avant d’émigrer
[23]. Quoi qu’il en soit, celles
qui ont exercé dans le secteur de l’habillement avant l’émigration ne semblent
pas en tirer de bénéfice en termes de qualification ou d’expérience professionnelle, tant la segmentation des tâches à l’œuvre dans la confection newyorkaise contraste avec les « vieilles méthodes en vigueur en Italie », où un tailleur
coud « le costume en entier, et non seulement les manches ou les poches »
[24].
Nancy Green a démontré, dans son ouvrage sur les immigrés et la confection
à Paris et à New York, le processus de construction de cette « niche » immigrée.
Si tant d’immigrés – et parmi eux, les plus fraîchement arrivés – ont intégré le
secteur de la confection, c’est parce que celui-ci correspondait à leurs propres
besoins, offrant flexibilité dans le temps (avec le caractère saisonnier de la production) et dans l’espace (la variété des lieux de production permettant de
trouver de l’emploi près de chez soi, voire à domicile), tandis que l’existence
d’ateliers « ethniques » offrait un accès au marché du travail dans la langue des
immigrés
[25].
De mères en filles, l’aiguille en héritage
C’est ainsi que, progressivement, dans le Lower East Side comme à Harlem,
où Juifs d’Europe de l’Est et Italiens cohabitent à quelques rues les uns des
autres, les seconds prennent le pas sur les premiers dans le secteur de la confection, ce dont la Commission industrielle du début du siècle se fait l’écho :
« Là où les Italiens ont l’avantage est qu’ils emploient leurs femmes et leurs sœurs… Dans
de nombreux cas, l’Italien et son épouse travaillent pour le même tarif que l’ouvrier juif perçoit
pour son seul travail. De cette façon, les Italiens chassent petit à petit les Juifs du métier.
[26] »
Qu’ils le déplorent ou qu’ils s’en félicitent, les observateurs contemporains
témoignent unanimement de ce glissement ethnique des Juifs d’Europe orientale aux Italiens dans le secteur de la confection, qui constitue une sorte de sas
préliminaire avant l’intégration dans le monde du travail plus diversifié qui
intervient généralement à la seconde génération. L’étude comparative des
métiers exercés par les Italiennes de la première et de la seconde génération à
East Harlem (fig. 1) montre cependant que, si la confection demeure avant
tout une spécialisation de primo-migrantes, les filles d’Italiens nées à New York
persistent très fréquemment dans cette activité.
FIGURE 1
Métiers exercés par les femmes nées en Italie et nées à New York, East Harlem, 1920
[27]
Certes, la proportion de femmes travaillant dans la confection diminue
d’une génération à l’autre (de 67 à 46%), mais le maintien de près d’une active
sur deux dans le secteur au sein des filles de migrants témoigne d’une spécificité italienne, déjà remarquée par certains auteurs à l’échelle de la ville
[28]. La
seconde génération féminine d’East Harlem présente en cela les mêmes particularités que la population italienne de New York : le sort professionnel des
filles d’Italiens ne semble pas connaître de nette amélioration par rapport à
celui de leurs mères (voir par exemple la faiblesse du statut d’employée au sein
des filles nées à New York), la confection demeurant pour elles le secteur privilégié d’accès à l’emploi, une sorte de « niche » italienne
et italo-américaine. Seul
le secteur du petit commerce constitue une nouveauté dans le paysage professionnel des filles d’Italiens, puisque 14,3% d’entre elles tiennent une boutique
– de perles, notamment – ou un étal de quatre saisons dans la rue, fait qui
contraste avec l’absence totale de leurs mères dans cette activité. C’est probablement de là que viendra la mobilité socio-professionnelle des femmes, et des
Italiens en général, dans les années 1930.
Une source postérieure permet d’ailleurs de confirmer le maintien de l’industrie de la confection comme ressource principale des femmes italiennes
dans le quartier du nord-est de Manhattan au milieu de l’entre-deux-guerres.
Les réponses aux questionnaires proposés aux élèves d’origine italienne du
lycée De Witt Clinton au cours de l’année scolaire 1929-1930 à propos de leur
environnement professionel témoignent d’un taux d’activité maternel qui avoisine 15% – semblable, par conséquent, à ce que nous livrent les listes nominatives du recensement de 1920
[29]. Parmi les femmes qui travaillent, c’est encore
l’industrie de l’habillement qui emploie deux femmes sur trois, tandis que le
petit commerce occupe 12% des mères italiennes.
Si les années 1920 ont donc radicalement modifié la donne en termes
d’activité féminine globale, elles ne l’ont fait que dans une faible mesure en
termes de répartition professionnelle : plus de dix ans après la fin de la
Première Guerre mondiale, les Italiennes de la première génération – ces
mères d’élèves le sont pour la plupart – se dirigent toujours massivement vers
le secteur de la confection, dans des proportions identiques à celles dont
témoignait le recensement de 1920. Pour les Italiennes du nord-est de
Manhattan, intégration au monde du travail ne rime par conséquent pas souvent avec mobilité sur l’échelle socio-professionnelle.
DISSOLUTION DU MODÈLE FAMILIAL ET INTÉGRATION PROFESSIONNELLE
À PARIS DANS L’ENTRE-DEUX -GUERRES
Diversité des métiers pour la seconde génération
La confection parisienne n’attire pas les Italiennes et leurs filles dans la
même mesure que celle de New York. Si la préfecture de police de la capitale
estime en 1933, qu’environ 19% des travailleurs étrangers du secteur sont des
Transalpins, ce sont avant tout les Juifs polonais et russes qui ont investi l’activité de la couture et de l’habillement à Paris. Moins de 10% des Italiennes de La
Villette travaillent dans le secteur de la confection qui est donc loin de constituer, comme à New York, un refuge italien.
La comparaison des professions des femmes de la première et de la
seconde génération (fig. 2) montre cependant qu’à La Villette, l’industrie de
l’habillement attire, contrairement à East Harlem, davantage les filles que les
mères (respectivement 12,5% contre 4,5%) au milieu des années 1920, le
métier de couturière constituant pour beaucoup de jeunes filles scolarisées une
voie réelle d’intégration au monde du travail.
FIGURE 2
Métiers exercés par les femmes nées en Italie et nées en France, La Villette, 1926
Davantage que la génération précédente, les filles d’Italiens nées en France
privilégient les emplois d’ouvrières spécialisées (cuir, cartons, alimentation),
tandis que la proportion des journalières et des « domestiques » – plus généralement femmes de ménage en 1926 – a considérablement décru d’une génération à l’autre. La faible révolution des « cols blancs » au lendemain de la
Première Guerre mondiale est ici bien visible. Au sein des enfants d’immigrés,
ce sont essentiellement les filles qui semblent avoir bénéficié de l’entrée dans
les bureaux et de la multiplication des emplois non manuels : on trouve en effet
16,4% d’employées parmi les membres de la seconde génération féminine,
alors que leurs mères n’étaient que 5% à faire partie de cette catégorie.
Travail et maternité : le compromis parisien
Même si les femmes d’origine italienne demeurent à La Villette, dans
l’entre-deux-guerres, majoritairement ouvrières, la porte s’est, plus qu’à East
Harlem, entrouverte pour leur tracer la voie vers de nouveaux métiers.
Surtout, l’entrée des femmes dans le monde du travail s’est accentuée dans le
nord-est parisien et, quel que soit leur âge, les Italiennes travaillent de plus en
plus : dans la classe d’âge la plus active ( 16-45 ans), elles sont près d’une sur
deux à travailler, même lorsqu’elles deviennent mères, tandis qu’une femme
sur trois exerce une activité parmi les plus de 45 ans, ce qui incite à penser
que, lorsque les enfants ont grandi, les Italiennes poursuivent, voire reprennent – lorsqu’elles l’avaient interrompue – leur activité professionnelle.
La greffe a donc pris. En même temps que la France connaît une intégration croissante des femmes dans le monde du travail, les migrantes italiennes
de La Villette et leurs filles sont de plus en plus actives. La comparaison du
taux d’activité selon le lieu de naissance est, comme à New York, parlante. De
même qu’à East Harlem, ce sont les naturalisées qui sont le mieux intégrées à
la vie professionnelle ( 40% d’actives parmi elles), tandis que les femmes nées
en Italie et de nationalité italienne ne sont qu’une sur trois à travailler. Parmi
les femmes nées en France (en très grande majorité à Paris ou dans le département de la Seine), 28% exercent une activité professionnelle, alors que la
moyenne d’âge de ce groupe s’élève à peine à 15,5 ans. Si, comme à New York,
on ne considère que les femmes nées en France de plus de 15 ans, le taux d’activité atteint alors 59%, chiffre qu’on peut rapprocher des 51% équivalents à
East Harlem. C’est donc de la seconde génération qu’émane la révolution de
l’activité féminine, au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Ainsi, dans les années 1920, probablement au rythme d’une lente évolution – dont l’absence de sources intermédiaires, portant par exemple sur la
Belle Époque, nous interdit de connaître les soubresauts éventuels –, les
Italiennes et leurs filles ont incontestablement intégré le marché du travail local
dont elles étaient quasiment absentes quatre décennies auparavant. Leurs
métiers demeurent toutefois majoritairement confinés dans les secteurs les
moins qualifiés et les moins valorisés, à une époque où la mobilité professionnelle des femmes en général est encore rare et fragile, malgré l’apparition de
filières professionnelles plus porteuses dans les années 1920
[30].
Plus qu’une intégration synonyme de réussite sociale, c’est ici une intégration en termes d’adaptation rapide au modèle sociétal du pays d’accueil qui
semble en marche. S’éloignant rapidement du schéma traditionnel de l’Italie
méridionale dont semblaient encore largement empreintes leurs mères, les
Italiennes de la seconde génération, à La Villette comme à East Harlem, ont
suivi la vague féminine nationale d’intégration au marché du travail. Ce fait
nouveau ne doit bien entendu pas obérer le maintien d’une majorité de
femmes dans leur foyer. À East Harlem, elles constituent encore 85% des originaires de la péninsule dans l’entre-deux-guerres (tous âges confondus), et
67% à La Villette
[31]. Mais on a constaté que les plus jeunes et, parmi elles, les
membres de la seconde génération, ont amorcé un mouvement qui s’amplifie
avec le temps et qui est attesté aussi bien dans le cas new-yorkais que dans
l’exemple parisien.
La distinction doit cependant être faite, ici, entre les deux espaces : l’idéologie dominante de la classe moyenne américaine à la fin du XIX
e siècle, qui
sacralise la famille et l’éducation des enfants, confiée à la mère, dont la maternité est glorifiée, n’incite pas les Italiennes, fussent-elles de la seconde génération, à intégrer le marché du travail. Le « culte de la vraie féminité » (
cult of true
womanhood), qui affirme la vocation avant tout domestique des femmes de la
classe moyenne, ne voit dans l’atelier, la boutique ou le bureau qu’une étape
qui précède le mariage, et non une fin en soi
[32]. Le lent processus d’émancipation des femmes par l’arrivée sur le marché du travail semble prendre, en cela,
un certain retard par rapport à l’évolution constatée à Paris : les migrantes italiennes apparaissent donc d’une certaine manière comme un reflet, faiblement
déformé, des rapports entre les femmes et le monde du travail à Paris et à New
York au cours du premier XX
e siècle.
[1]
Voir notamment Miriam COHEN
, Workshop to Office :Two Generations of Italian Women in New York
City, 1900-1950, Ithaca, Cornell University Press, 1992; Nancy L. GREEN,
Du Sentier à la 7e Avenue. La
confection et les immigrés, Paris-New York, 1880-1980, Paris, Seuil, 1998; Thomas KESSNER, Betty Boyd
CAROLI, « New Immigrant Women at Work : Italians and Jews in New York City, 1880-1905 »,
Journal
of Ethnic Studies, 5,1978, p. 19-31, et Donna R. GABACCIA, « Immigrant Women : Nowhere at Home ?»,
Journal of American Ethnic History, vol. 10,1991, n° 4, p. 61-87.
[2]
Marie-Claude BLANC -CHALÉARD,
Les Italiens dans l’Est parisien. Une histoire d’intégration, 1880-1960, Rome, École française de Rome, 2000, p. 324.
[3]
Les migrations féminines existent pourtant depuis plusieurs siècles et les contre-exemples sont
nombreux, des nourrices morvandelles à Paris aux travailleuses de la soie en région lyonnaise. Les
femmes demeurent cependant minoritaires au sein des flux migratoires de travail à toutes les époques.
[4]
Résultats statistiques du dénombrement de 1881 pour la Ville de Paris, Paris, 1882. Les autres
quartiers ouvriers de la capitale offrent une population plus équilibrée en termes de sexes (Grenelle
112/100, Roquette 105/100, Clignancourt 101/100, Charonne 100/100, etc.).
[5]
Les chiffres de l’emploi dans les industries de La Villette sont tirés de l’
Enquête parlementaire
sur la condition des classes ouvrières, Paris, 1872, Archives de la Préfecture de Police de Paris (APP),
BA /400, et de GUIXOU -PAGES,
Chez les gars de La Villette, Paris, Chamuel et Cie, 1901, p. 103-104.
[6]
Calculs effectués à partir des données issues des
Résultats statistiques du dénombrement de 1896
pour la Ville de Paris, Paris, 1898.
[7]
Résultats manuscrits du Recensement de la population de 1891, Paris, Professions, Étrangers,
Archives de Paris (ADP), D 1M 8/6,7 et 8.
[8]
Khäte SCHIRMACHER,
La spécialisation du travail par nationalités à Paris, Paris, A. Rousseau,
Bibliothèque du Musée social, 1908, p. 151.
[9]
ADP, D 1M 8/6,7 et 8.
[10]
K. SCHIRMACHER,
La spécialisation…, op. cit., p. 147-148.
[11]
Registres des baptêmes de la paroisse St-Jacques-St-Christophe, ADP, Collect/Archevêché,
5654 (acte n° 271), 5656 (n° 423), 5658 (n° 1062) et Listes nominatives du Recensement de la population de 1926, Paris, Quartier La Villette, ADP, 2 MI LN 1926/86-88.
[12]
Si l’on prend en compte la mortalité infantile encore très forte dans les quartiers ouvriers
parisiens au tournant du siècle. Registres des baptêmes de la paroisse St-Jacques-St-Christophe, ADP,
Collect/Archevêché, 5659 (acte n° 166) et Listes nominatives du Recensement de la population de
1926, Paris, Quartier Pont-de-Flandre, ADP, 2 MI LN 1926/83-84.
[13]
Pour Rachel Cavalar, Registres des baptêmes, ADP, Collect/Archevêché, 5650 (acte n° 753),
5651 (n° 875), 5652 (n° 811), 5653 (n° 1025), 5654 (n° 1134), 5656 (n° 80), 5657 (n° 644); Pour
Angèle Cavanna, registres 5650 (n° 648), 5651 (n° 671), 5652 (n° 855), 5653 (n° 797), 5655 (n° 182),
5656 (n° 861), 5658 (n° 1001).
[14]
« Family making artificial flowers », photographie de l’auteur, publiée dans l’ouvrage de Jacob
RIIS,
How The Other Half Lives, New York, Dover Publications, 1971, p. 123 ( 1ère éd. 1890).
[15]
Mary VAN KLEECK,
Artificial Flower Makers, New York, 1913, p. 29-34. Les Italiennes représentent vers 1910 environ 72% des ouvrières de fleurs artificielles à New York.
[16]
N. L. GREEN,
Du Sentier à la 7e Avenue…, op. cit., p. 227.
[17]
Humbert S. NELLI, « Italians »,
in Stephan THERNSTROM (dir.),
Harvard Encyclopedia of
American Ethnic Groupes, Cambridge, Harvard University Press, 1980, p. 551.
[18]
Michelle PERROT, « La femme populaire rebelle »,
in Christiane DUFRANCATEL (dir.),
L’Histoire
sans qualités, Paris, Galilée, 1979, p. 140.
[19]
Robert FOERSTER,
The Italian Emigration of Our Times, Cambridge, Harvard University Press,
1924 ( 1ère éd. 1919).
[20]
Le taux d’activité féminin est de 3% pour les 0-15 ans et de 0% pour les plus de 45 ans.
[21]
Sondage dans les listes nominatives du
Fourteenth Census of the United States, 1920, New York,
Bobine 1222.
[22]
Louise C. ODENCRANTZ,
Italian Women in Industry : A Study of Conditions in New York City,
New York, Russell Sage Foundation, 1919, p. 32-35 et p. 348.
[23]
L. C. ODENCRANTZ,
Italian Women in Industry…, op. cit., p. 314,360. L’italianisation du vocabulaire de la confection par les ouvrières immigrées est d’ailleurs, selon cet auteur, la preuve que la
couture industrielle correspond, pour la majeure partie d’entre elles, à une expérience nouvelle : les
opérateurs deviennent
operatrici, les
dressmakers des
dressatrici, toutes spécialités qui n’ont pas leur équivalent en italien.
[24]
J. ZAPPULLA,
Early Days of the Italian Colony in East Harlem, Balch Institute for Ethnic Studies
(Philadelphie), 1936, Leonardo Covello Papers (LCP), MSS 40, VII, 66/7, dactyl., p. 25.
[25]
N. L. GREEN,
Du Sentier à la 7e Avenue, op. cit., notamment p. 257-308.
[26]
United States Industrial Commission,
Reports of the Industrial Commission, Washington, GPO,
1900-1902, vol. 15, p. 326.
[27]
Le quartier d’East Harlem compte, au recensement de 1920, quelque 70000 habitants italiens et environ 40000 d’origine italienne. L’ampleur de cette population interdit tout traitement exhaustif des listes nominatives du recensement. On a donc procédé à un sondage aléatoire en intégrant dans
l’échantillon le premier ménage situé en haut de la page, toutes les dix pages, afin d’obtenir un groupe
comprenant environ 1040 individus.
[28]
Plusieurs auteurs ont insisté sur l’exception italienne en la matière, qui contraste avec les
observations dressées à propos des autres groupes de migrants (irlandais, juifs polonais ou russes par
exemple), au sein desquels la seconde génération se caractérise par la fuite des secteurs professionnels fortement investis par les primo-migrants : Miriam COHEN
, Workshop to Office…, op. cit. et Edward
HUTCHINSON,
Immigrants and Their Children, 1850-1950, New York, John Wiley and Sons, 1956.
[29]
« Occupation of Mother »,
Vocational Questionnaire, De Witt Clinton High School, 1929-1930,
LCP, MSS 40, V, 31/2, dactyl., 4 p.
[30]
Catherine OMNÈS,
Ouvrières parisiennes. Marché du travail et trajectoires professionnelles au
XXe siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1997, ch. 5.
[31]
Les Italiennes de La Villette sont légèrement plus actives que leurs compatriotes de l’Est parisien : la proportion des femmes sans profession en 1926 est de 68% à Charonne, 72% à Montreuil,
73% à Nogent-sur-Marne. Voir M.-C. BLANC -CHALÉARD,
Les Italiens dans l’Est parisien…, op. cit.,
p. 369.
[32]
Voir notamment Mary P. RYAN,
The Cradle of the Middle-Class :The Family in Oneida County,
New York, 1790-1865, Cambridge, Cambridge University Press, 1981; Sarah EVANS,
Les Américaines.
Histoire des femmes aux États-Unis, Paris, Belin, 1991.