2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les institutions médicales : normes et usages sociaux
Les médecins et la stigmatisation du vice solitaire (fin XVIIIe-début XIXe siècle)
Anne CAROL UMR TELEMME, CNRS 6570 Université de Provence, 5, rue du château de l’horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence cedex 2
Anne CAROL
Les médecins et la stigmatisation du «vice solitaire» (fin XVIIIe-début XIXesiècle)
L’obsession médicale à l’encontre de la
masturbation qui se met en place à partir du
XVIIIesiècle est bien connue.Ce travail se pro~pose d’étudier une forme de stratégie dissua~sive mise en œuvre par les médecins à partir
du modèle offert par Tissot, et qui repose sur
deux volets complémentaires: démontrer la
nocivité de la masturbation, par une démons~tration scientifique, et montrer la déchéance
inéluctable du masturbateur, par une mise en
scène destinée à impressionner. Quelques
exemples tirés de la littérature médicale, des
illustrations qui l’accompagnent et des musées
pédagogiques conçus par des médecins per~mettent de montrer comment le second volet
de la stratégie prend une importance crois~sante, au point de devenir autonome et de
rendre accessoire la démonstration.
Medical obsession about onanism,
beginning in the Eighteenth Century, is
already well-known.This work rather tries to
point out one of the dissuasive strategy mana~ged by the physicians,according to Tissot first
model,which is based on two complementary
volets: demonstrating masturbation badness,
by a scientific work, but also showing the
onanist ineluctable fall, in a terrific stage.
Some examples drawn from medical books,
pictures illustrating them, and from pedago~gic museum, seem to prove that the second
way to dissuade is getting more and more
used, while the scientific demonstration
becomes nearly subordinate.
En 1809, dans un ouvrage consacré à l’onanisme, le docteur Petit rapporte
l’expérience malheureuse tentée par un de ses collègues. Appelé pour soigner
un jeune homme plongé dans le marasme par sa honteuse habitude, il juge le
malheureux trop atteint pour être sauvé, mais se propose de s’en servir pour
dissuader un autre de ses patients, moins gravement touché, mais peu résolu à
s’arrêter. « J’espérais, dit-il, qu’en offrant aux regards de ce dernier un aussi
terrible exemple, je parviendrais à écarter absolument le principal obstacle qui
s’opposait encore au succès de mes soins »
[1]. Malheureusement, l’expérience
réussit au-delà de ses espérances : le second jeune homme, épouvanté par
l’exemple en question, se jette dans un puits au retour de sa visite, et le premier
succombe peu après, désespéré davantage par cette culpabilité nouvelle.
Cette anecdote me paraît être exemplaire des stratégies dissuasives mises en
place par les médecins à l’encontre de la masturbation. On sait que jusqu’au
XVIIIe siècle, l’onanisme intéresse davantage les théologiens que les médecins. Les
« pollutions », volontaires ou non, le « péché de mollesse », constituent un péché
mortel au même titre que la sodomie ou la bestialité, et au sujet duquel l’attitude
plus ou moins tolérante de l’Église est encore l’objet de débats. On sait aussi que
c’est au XVIIIe siècle que l’intérêt des médecins s’éveille, eux qui n’avaient jusque-là disserté de l’onanisme que dans le cadre plus général des dangers liés aux abus
vénériens, et sans accorder une attention particulière à cette pratique. La parution
en 1715 à Londres de l’ouvrage Onania, suivie de multiples rééditions, puis celle
de L’onanisme du docteur Samuel Auguste Tissot en 1760, marquent la fin de
cette période de relative indifférence, et le début d’une obsession phobique bien
connue, qui va durer jusqu’au XXe siècle et jusqu’à Freud.
Cette obsession a été l’objet de nombreuses études historiques, qui se sont
attachées à montrer l’ampleur et la cohérence du phénomène
[2]. Certains se sont
efforcés plus particulièrement de montrer que cette hantise de la masturbation,
qui prend toute sa mesure au XIX
e siècle, est « portée par l’ascension sociale de la
bourgeoisie, qui dénonce la corruption morale et physique de la noblesse et se fait
le champion de la vertu, et qui applique par ailleurs à l’économie amoureuse les
mêmes impératifs d’épargne qu’elle prône en matière de gestion domestique »
[3]. Je
n’ai pas la prétention d’expliquer ici les raisons de cette translation : pourquoi le
péché s’est-il transformé en une conduite mortifère, pourquoi la médecine s’est-elle emparée de ce péché pour en faire un épouvantail pathologique ? Plus modestement, je voudrais plutôt montrer comment la médecine a inventé son propre
péché – au point d’opérer un rapt lexicologique, puisque le crime d’Onan a une
autre signification dans la Bible –, comment elle a établi la liste de ses sanctions, et
surtout comment une véritable prédication contre l’onanisme s’est peu à peu
construite, destinée à dissuader, essentiellement la jeunesse, de se livrer à cette
pratique. Mais même ramenée à cette seule dimension, le problème reste
énorme, si l’on tient compte de la production médicale très touffue sur ce sujet
au XIX
e siècle. J’ai donc choisi de restreindre mon sujet en me cantonnant au
début du XIX
e siècle, et en prenant comme fil directeur l’ouvrage de Tissot,
L’onanisme, qui fournit une sorte de matrice des ouvrages consacrés ultérieurement à la masturbation, et dont la renommée est, à ce titre, tout à fait justifiée.
Il me semble en effet que Tissot propose un modèle de stratégie dissuasive
double. Pour convaincre son lecteur de renoncer à la masturbation, ou en faire
un prosélyte de sa cause, il use de deux armes : faire appel à l’intelligence, en
démontrant; faire pression sur la sensibilité, en montrant. Expliquer d’un côté;
épouvanter de l’autre. La justification scientifique et la mise en scène de la punition du masturbateur constituent les deux volets d’une même stratégie.
Il s’agira de montrer d’abord comment Tissot explique médicalement la
nocivité de la masturbation (ce qui revient, dans une certaine mesure, à laïciser
ce péché) ; puis, à partir des modèles proposés par Tissot, d’évoquer à travers
quelques exemples les mises en scène de la punition de l’onaniste, qui aboutissent à une véritable stigmatisation du vice solitaire.
Le premier volet de la stratégie dissuasive de Tissot consiste à démontrer
la nocivité de l’onanisme. Rappelons en quelques mots son cheminement
logique qui s’articule en trois volets, et qui s’intègre parfaitement dans les systèmes médicaux de son époque.
1. Tout vient, à l’origine, des pouvoirs et des vertus que Tissot (et d’autres
avant lui) attribuent au sperme. Le sperme n’est pas une humeur ordinaire : au
lieu d’être évacuée lorsqu’il y a trop plein, comme l’urine dans la vessie par
exemple, la liqueur séminale, fabriquée à partir du sang, « s’accumule dans les
réservoirs [… ] pour acquérir dans ces réservoirs une perfection qui [la] rend
propre à de nouvelles fonctions, quand elle rentre dans la masse des
humeurs »
[4]. En effet, s’opère au niveau des testicules, un subtil circuit
d’échanges qui met en jeu entre autres, les « vaisseaux absorbans » : ceux-ci
ramènent une partie du sperme bonifié et travaillé vers le sang, d’où elle
irrigue l’ensemble du corps et stimule toutes les fonctions physiologiques. Or,
toute déperdition excessive de sperme appauvrit ou même supprime ce mécanisme de retour.
2. La façon dont s’évacue le sperme, c’est-à-dire l’éjaculation, est comparable, dans ses symptômes et dans ses effets, à un spasme, une convulsion,
voire une crise d’épilepsie. Elle sollicite de façon brutale et dangereuse le système nerveux : « dès qu’il y a convulsion, le genre nerveux se trouve dans un
état de tension, ou plus exactement dans un degré d’action extraordinaire,
dont la suite nécessaire est un relâchement excessif ». L’émission de sperme est
donc périlleuse, surtout si elle est réitérée.
3. Mais il reste à achever la démonstration en résolvant la dernière difficulté,
qui n’est pas la moindre. Pourquoi, en effet, la masturbation serait-elle plus dangereuse que le coït ? Pourquoi ces deux actes, a priori physiologiquement équivalents, diffèreraient-ils quant à la gravité de leurs conséquences ? Tissot avance
huit explications :
- Dans la masturbation, l’émission de semence n’est pas sollicitée par la
Nature, parce que les réservoirs seraient engorgés; elle est sollicitée par l’imagination et ne répond pas à une nécessité. Elle est donc une perte injustifiée
dans l’économie des humeurs.
- L’imagination, qui remplace la Nature, fatigue le cerveau, qui « fait un
effort qu’on pourrait comparer à un muscle longtemps et fortement tendu ».
- Cette mise en action par l’imagination, au lieu d’être un besoin épisodique, devient une habitude, dont la fréquence va en augmentant : « des
organes sans cesse irrités contractent une disposition morbide qui devient un
aiguillon toujours présent ».
- Les organes génitaux, ainsi sollicités sans cesse, s’épuisent et ne fonctionnent plus correctement : « les parties relâchées laissent échapper la véritable semence à mesure qu’elle arrive ».
- Le masturbateur, qui opère généralement debout ou assis, se fatigue plus
que l’amant, que Tissot n’imagine, semble-t-il, qu’allongé.
- Contrairement à ce qui se passe dans la copulation, l’onanisme ne donne
pas lieu à un échange de sueurs; or, « cette transpiration des personnes bien
portantes (prodiguée abondamment dans l’amour) contient quelque chose de
nourricier et de fortifiant qui, inspiré par une autre, contribue à lui donner de
la vigueur ».
- À l’onaniste fait également défaut la joie que connaissent les amants dans
les plaisirs de l’amour; or, cette joie a pour effet de « réparer ce qu’ils peuvent
ôter de force ».
- Enfin, la masturbation s’accompagne de « l’horreur des regrets [… ]
quand les maux ont dessillé les yeux sur le crime et sur ses dangers », regrets
qui empoisonnent littéralement le masturbateurs en vertu des liens qui unissent l’âme au corps.
L’énumération de ces explications peut prêter à sourire : on touche pourtant là à quelque chose d’essentiel, à savoir l’appropriation d’un péché par la
médecine, la transformation d’un péché en conduite anti-hygiénique, c’est-à-dire, au fond, une forme de laïcisation de ce péché. Revenons en effet à la
question posée tout à l’heure : en quoi la masturbation est-elle plus nocive que
le coït ? Du point de vue de la théologie, la réponse est simple. Mais on vient
de voir quelle ingéniosité Tissot a été obligé de déployer pour justifier cette
nocivité spécifique : c’est l’autonomie – le prestige ? – de la médecine qui est en
jeu. Éluder la difficulté, noyer la réponse dans des considérations pieuses
reviendrait à donner une limite au pouvoir d’explication de la science : c’est ce
que Tissot reproche justement à son prédécesseur, qu’il accuse d’avoir produit
« un chaos [… ] de trivialités théologiques et morales ». Tissot refuse l’esquive et
affirme avec une certaine rigueur :
« Ceux qui font intervenir partout une providence particulière établiront que la raison
[de la nocuité particulière de la masturbation] en est une volonté spéciale de Dieu, pour
punir ce crime. Persuadé que les corps ont été astreints, dès leur création, à des lois qui en
régissent nécessairement tous les mouvements, et dont la divinité ne change l’économie que
dans un petit nombre de cas réservés, je ne voudrais avoir recours à ces causes miraculeuses
que quand on trouve une opposition évidente avec les causes physiques. Ce n’est point le cas
ici : tout peut très bien s’expliquer par les lois de la mécanique du corps, ou par celle de son
union avec l’âme. [5] »
Tissot ne qualifie d’ailleurs jamais la masturbation de péché : il préfère
parler decrime, et encore, sans en développer le sens. Ainsi, dans la préface en
1774, il écrit : « Je me suis proposé d’écrire des maladies produites par la masturbation, et non point du crime de la masturbation : n’est-ce pas d’ailleurs
assez en prouver le crime que de démontrer qu’elle est un acte de suicide
? »
L’utilisation du mot crime est ambiguë, et n’évacue pas – c’est le moins que
l’on puisse dire – la dimension morale de son travail; mais il n’est pas sûr que
le suicide dénoncé ici relève exclusivement du crime théologique. La santé des
nations inquiète Tissot, qui écrit son livre dans l’espoir, dit-il, « de prévenir
cette décadence dont on se plaint dans la Nature humaine, et peut-être [… ] lui
rendre, dans quelques générations, la force qu’avaient nos aïeux, et que nous
ne connaissons plus qu’historiquement, ou par les monuments »
[6]. Il n’est pas
inutile de rappeler ici que Tissot a été un défenseur et un ardent propagateur
de l’inoculation contre la variole, qui relève de la même logique d’hygiène
publique, et dont la légitimité a été contestée par certains au nom de l’inéluctabilité du châtiment divin. La masturbation est un crime, soit, mais un crime
contre la Nature, en ce qu’elle ruine l’harmonieux fonctionnement de la
machine humaine, et un crime contre la collectivité, dont elle compromet le
développement.
Une fois démontés et démontrés les mécanismes par lesquels la masturbation ruine l’économie animale, il est facile de comprendre quels types de
maux menacent de s’abattre sur la santé du masturbateur. On peut les classer
en trois catégories :
– D’abord, les troubles de la fonction de nutrition, auxquels Tissot accorde
une très grande importance.
« Nos corps perdent continuellement, et si nous ne pouvions pas réparer nos pertes,
nous tomberions bientôt dans une faiblesse mortelle. Cette réparation se fait par les aliments,
mais ces aliments doivent subir dans nos corps différentes préparations, que l’on comprend
sous le nom de nutrition. Dès qu’elle ne se fait pas, ou qu’elle se fait mal, tous ces aliments
deviennent inutiles, et n’empêchent pas qu’on tombe dans tous les maux que l’épuisement
entraîne. [7] »
Or, la fonction de nutrition est la première à souffrir du défaut de stimulation occasionné par la déperdition du sperme. L’onaniste ne peut plus compenser les forces précieuses qu’il gaspille. Il dévore mais n’assimile plus les
aliments, victime de vomissements ou de diarrhées. Bien entendu, cette perturbation de la fonction de nutrition entraîne à sa suite la fatigue, la faiblesse,
la maigreur, bref, tout ce qui relève de ce que Tissot appelle « les maladies de
langueur » parmi lesquelles figure en bonne place la chlorose des jeunes filles.
En outre, de cette nutrition impossible ou imparfaite découle secondairement
un affaiblissement des organes de la respiration; l’onaniste tousse, s’étouffe, il
est enroué.
– La deuxième série de maux qui s’abattent sur lui relève des troubles du
système nerveux, dont on a vu qu’il était excessivement ébranlé par les convulsions masturbatoires réitérées. Soit il s’emballe, plongeant le sujet dans la folie
ou l’épilepsie; soit il s’affaisse, produisant des états de stupeur qui confinent à
l’imbécilité. L’intelligence, la mémoire, mais aussi les sens sont perturbés (il
faut souligner toutefois que contrairement à ce que la tradition a retenu, ce
n’est pas l’ouïe qui est la plus gravement compromise par la masturbation,
mais la vue, tout simplement en raison de l’extrême complexité du réseau des
nerfs qui aboutissent à l’œil, ce qui le rend plus fragile et plus exposé).
– Enfin la troisième série de maux touche les organes génitaux eux-mêmes, qui connaissent « un affaiblissement prodigieux » du fait de leur stimulation forcenée
[8].
À ce stade, deux remarques s’imposent. D’abord, il faut rappeler que Tissot
n’innove pas réellement; beaucoup des troubles qu’il décrit sont déjà repérables
dans les textes des Anciens – qu’il ne manque d’ailleurs pas de citer –, mais sous
la rubrique plus vaste des maladies produites par les excès vénériens. Ce qui est
nouveau, c’est la restriction de ces symptômes au seul onanisme, et la cohérence qu’il donne à l’ensemble assez disparate de ces observations. Ensuite, on
peut noter que le processus pathologique qu’il vient de décrire va être repris,
dans ses grandes lignes, tout au long du XIXe siècle, alors même que les
connaissances médicales évoluent : l’éventail des pathologies générées par la
masturbation, déjà généreusement ouvert par Tissot, va simplement continuer
à s’étendre, à se compliquer, à se ramifier. Pour ne prendre qu’un seul exemple,
dans la période chronologique à laquelle se limite ce travail, on peut se pencher
sur l’article « masturbation », rédigé par les docteurs Fournier et Bégin dans le
Dictionnaire des sciences médicales dont le tome 31 est publié en 1819.
Qu’y lit-on ? que le masturbateur s’expose soit à « une débilité profonde de
l’encéphale », soit à « une susceptibilité nerveuse extrême », ainsi qu’à « une irritation morbide de l’estomac et des intestins » qui gagne peu à peu l’ensemble des
organes. Ses organes génitaux sont « aussi plus mous et plus flasques que dans
l’état ordinaire »
[9]. On retrouve donc les trois séries de phénomènes déjà répertoriés par Tissot (système nerveux, système digestif, système génital). Les auteurs
se contentent d’enrichir le catalogue des pathologies, et d’ajouter au cortège déjà
lourd des maux qui guettent le masturbateur les maladies de poitrine, et la phtisie, notamment, qui commence à préoccuper les esprits. Pourtant, le support
théorique a changé. Le vieux système de l’humorisme est jugé dépassé et les
auteurs se moquent de cette idée d’un sperme revenant dans le sang pour stimuler les fonctions physiologiques. La doctrine des sympathies et la croyance en la
nature inflammatoire des maladies, mise à la mode par Broussais, le remplacent.
La continuité réside dans l’anathème, et dans l’urgence de mettre fin à l’extension des ravages de la masturbation, « d’autant plus fatale, nous disent les
auteurs, qu’elle frappe, pour ainsi dire, la société dans ses éléments, et tend
directement à la détruire, en énervant, dès leurs premiers pas, les sujets les plus
propres à concourir efficacement à sa conservation et à sa splendeur »
[10]. La
« pompe » amorcée par Tissot fonctionne parfaitement : l’onanisme provoque un
nombre croissant de maladies; toute maladie peut donc, potentiellement, être
attribuée à l’onanisme. Le système tourne en rond et s’emballe progressivement.
En fait, la spécificité de la masturbation par rapport au coït, point crucial de la
démonstration de Tissot, est réduite à presque rien : la surchauffe de l’imagination, la position malcommode de l’onaniste, la tristesse, la fréquence surtout de l’acte… Signe que Tissot a, d’une certaine façon, gagné : l’onanisme est
devenu une catégorie morbide à part entière, qu’on n’a plus besoin de justifier en
tant que telle, mais qu’on peut se contenter désormais de décrire. Ladémonstration est devenue en partie inutile ou, plutôt, secondaire.
Cette démonstration ne constitue qu’un des volets de la stratégie dissuasive mise en place par Tissot. L’autre volet, complémentaire et tout aussi
essentiel, est la mise en scène de la déchéance du masturbateur, mise en scène
qui doit provoquer chez le spectateur/lecteur un choc salutaire.
Il n’est pas sûr que cette mise en scène ait une simple valeur illustrative;
autrement dit, il n’est pas sûr que ce second volet soit subordonné au premier.
Pour Tissot, la mise en scène est sans doute plus importante même que la
démonstration. Il le laisse entendre dans sa préface, lorsqu’il répond à ceux qui
l’accusent de multiplier les descriptions de cas : « dans une matière comme
celle-ci, où l’on doit moins espérer de convaincre par des raisons que d’effrayer par des exemples, l’on ne peut pas trop en accumuler ». C’est la même
idée qu’il reprend dans le chapitre consacré aux soins, où il explique que « la
peinture du danger, quand on s’est livré au mal, est peut-être le plus puissant
motif de correction; c’est un tableau effrayant, bien propre à faire reculer
d’horreur »
[11]. D’ailleurs, dans
L’onanisme, l’exposition des cas est placée en tête
de l’ouvrage, dans le premier chapitre, et précède les explications savantes que
j’ai résumées plus haut.
Quelles formes cette mise en scène indispensable prend-elle ? Deux, me
semble-t-il, que l’on ne cessera de retrouver par la suite : 1. le tableau
(« effrayant », bien sûr) ; 2. la lettre de l’onaniste repenti. Aucune de ces deux
formes n’est nouvelle ou propre à l’auteur. Les « tableaux » relèvent du genre
des « observations » médicales, qui illustrent les ouvrages de médecine, mais
c’est surtout au XIX
e siècle que leur collection, leur accumulation (généralement numérotée) envahit la littérature médicale, dans le contexte du développement de la méthode anatomo-clinique. Les lettres de patients (ou
éventuellement de médecins adressées à un confrère plus éminent) sont elles
aussi fréquemment reproduites dans les livres de médecine, à une époque où
les consultations par courrier sont banales. D’ailleurs, l’ouvrage du précurseur
de Tissot,
Onania, était en grande partie composé de lettres
[12]. Chacune de ces
deux formes présente ses propres avantages; le « tableau » permet d’atteindre
un niveau de précision très poussé dans la description; la lettre apporte une
dimension plus angoissante, permet des effets plus dramatiques par l’emploi
du « je », auquel le lecteur peut immédiatement s’assimiler, en comparant ses
propres symptômes à ceux décrits par le malheureux. Elle entretient un certain suspense également, en se terminant sur l’appel au secours du patient…
suspense que le praticien se charge de clore par quelques mots laconiques qui
signent l’arrêt de mort ou le sursis de l’onaniste. On sait, enfin, la vogue des
romans épistolaires au XVIIIe siècle.
Tableaux et lettres usent, au delà de leur origine différente, de procédés
identiques; j’en distinguerai deux – qui peuvent ou non être associés
d’ailleurs :
- le récit, la narration exemplaire. On présente un personnage, en général
socialement situé; celui-ci s’adonne à la masturbation. Commence alors un
processus de déchéance morale, intellectuelle et physique dont les étapes sont
clairement décrites. La mort du personnage met fin le plus souvent à l’histoire.
- La progression dramatique est ici le ressort dont use le médecin.
- le diptyque avant/après. Le tableau présente le cas, généralement doué
de qualités nombreuses, puis le décrit à nouveau, miné par la corruption. Dans
ce cas, c’est plutôt un effet de choc qui est recherché par le contraste, soigneusement balancé, entre les deux portraits.
L’exemple le plus connu, le paradigme des tableaux, est, bien sûr, le
tableau de l’horloger qui est présenté dans
L’onanisme, et dont la mise en
lumière, l’encadrement, sont particulièrement soignés par Tissot : « Le tableau
qu’offre ma première observation est terrible; j’en fus effrayé moi-même, la
première fois que je vis l’infortuné qui en est le sujet. Je sentis alors, plus que je
ne l’avais fait encore, la nécessité de montrer aux jeunes gens toutes les horreurs du précipice dans lequel ils se jettent volontairement.
[13] » Trop long pour
être rapporté dans son intégralité, le tableau mérite néanmoins quelques citations significatives :
« L. D***, horloger, avait été sage et avait joui d’une bonne santé jusqu’à l’âge de dix-sept ans; à cette époque il se livra à la masturbation, qu’il réitérait tous les jours, souvent jusqu’à trois fois, et l’éjaculation était toujours précédée et accompagnée d’une légère perte de
connaissance, et d’un mouvement convulsif dans les muscles extenseurs de la tête, qui la retiraient fortement en arrière, pendant que le col se gonflait extraordinairement [… ]. Il perdit
totalement ses forces; obligé de renoncer à sa profession, incapable de tout, accablé de misère,
il languit presque sans secours pendant quelques mois [… ]. Ayant appris son état, je me rendis chez lui; je trouvai moins un être vivant qu’un cadavre gisant sur la paille, maigre, pâle,
sale, répandant une odeur infecte, presque incapable d’aucun mouvement. Il perdait souvent
par le nez un sang pâle et aqueux, une bave lui sortait continuellement de la bouche; attaqué
de la diarrhée, il rendait ses excréments dans son lit, sans s’en apercevoir; le flux de semence
était continuel; ses yeux chassieux, troubles, éteints, n’avaient plus la faculté de se mouvoir;
le pouls était extrêmement petit, faible et fréquent; la respiration très gênée, la maigreur
excessive, excepté aux pieds qui commençaient à être œdémateux. Le désordre de l’esprit
n’était pas moindre; sans idées, sans mémoire, incapable de lier deux phrases, sans réflexion,
sans inquiétude sur son sort, sans autre sentiment que celui de la douleur, qui revenait avec
tous les accès au moins tous les trois jours. Être bien au dessous de la brute; spectacle dont
on ne peut pas concevoir l’horreur, l’on avait peine à reconnaître qu’il avait appartenu autrefois à l’espèce humaine [… ]. Il mourut au bout de quelques semaines, en juin 1757, œdémateux par tout le corps. [14] »
Autre exemple, celui d’une lettre cette fois :
« J’eus le malheur, comme bien d’autres jeunes gens (c’est dans l’âge mûr qu’il m’écrit) de
me laisser aller à une habitude aussi pernicieuse pour le corps que pour l’âme; l’âge, aidé de la
raison, a corrigé depuis quelque temps ce misérable penchant, mais le mal est fait. À l’affection et sensibilité extraordinaire du genre nerveux, et aux accidents qu’elle occasionne, se joignent une faiblesse, un malaise, un ennui, une détresse qui semble m’affliger comme à l’envi;
je suis miné par une perte de semence presque continuelle; mon visage devient presque cadavéreux, tant il est pâle et plombé. La faiblesse de mon corps rend tous mes mouvements difficiles; celle de mes jambes est souvent telle, que j’ai beaucoup de peine à me tenir debout, et
que je n’ose pas m’hasarder à sortir de ma chambre. Les digestions se font si mal, que la nourriture se présente aussi en nature, trois ou quatre heures après l’avoir prise, que si je ne venais
que de la mettre dans mon estomac. Ma poitrine se remplit de phlegmes, dont la présence me
jette dans un état d’angoisse, et l’expectoration dans un état d’épuisement. [15] »
Il est intéressant de noter que dans les deux cas, l’accent est mis sur les
signes extérieurs de la déchéance : d’où un léger décalage par rapport à l’énumération des perturbations physiologiques évoquées plus haut. Quelles sont ces
signes qui sont toujours mis en valeur, en lumière, dans les tableaux de Tissot et
de ses disciples ? Principalement trois, immédiatement repérables : la maigreur
extrême, le teint blanc, gris ou jaune, les yeux cernés (auquel il faut ajouter, souvent, la présence de boutons). Bien entendu, cette mise en relief des effets de la
masturbation prend une efficacité redoutable lorsqu’il s’agit de jeunes filles : tout
ce qui relève de la perte de la beauté est alors privilégié, et l’enlaidissement progressif des patientes est décrit avec une précision qui confine au sadisme.
Plus généralement, cette insistance sur les signes extérieurs de l’onanisme
paraît avoir une double fonction : 1. montrer, de la façon la plus directe possible,
au masturbateur ce qu’il va devenir; 2. mais aussi lui montrer l’image qu’il va
offrir aux autres, et qui va le dénoncer immanquablement au médecin d’abord, à
ses proches suffisamment avertis ensuite, à la société tout entière enfin. Tissot cite
ainsi cette lettre angoissée d’un de ses patients : « il me semble [… ] que chacun lit
sur mon visage l’infâme cause de mon mal; et cette idée me rend la compagnie
insoutenable »
[16]. C’est en ce sens qu’on peut, me semble-t-il, parler de stigmatisation : le médecin donne à voir les méfaits de l’onanisme, et, ce faisant, il tente d’accabler l’onaniste sous le poids d’une double angoisse : celle de devenir semblable
au monstre qui lui est présenté, mais aussi celle d’être reconnu par ses semblables
comme criminel lui-même, marqué d’une flétrissure infamante.
L’utilisation de ces mises en scène, à côté des efforts déployés pour expliquer – utilisation récurrente après Tissot, répétons-le –, pose un problème :
celui de leur caractère véridique ou fabriqué; cette question est d’autant plus
légitime que Tissot lui-même met en doute l’authenticité des cas rapportés
dans
Onania. À ce niveau, une distinction doit s’opérer. Il est évident, d’abord,
que de nombreux cas évoqués ou décrits par Tissot ne relèvent pas de la masturbation mais de pathologies diverses. Le lien qu’il établit entre ces maux et la
masturbation (lien qui tourne à l’obsession), s’il est contestable, ne remet pas
en cause la réalité des cas rapportés : si l’on croit au schéma explicatif préalable, ils sont tout à fait crédibles. Par ailleurs, de nombreux patients, plongés
dans l’angoisse la plus profonde par la lecture d’
Onania ou des premières éditions de
L’onanisme, se sont sans doute convaincus eux-mêmes, portés par un
sentiment de culpabilité, que la variété de leurs maux était le prix de leur
funeste penchant. Ils offrent donc dans ce cas, par leurs lettres-confessions, un
matériau de choix à Tissot, et contribuent à nourrir la légende noire de l’onanisme. Tissot est donc sans doute honnête dans son travail; mais je serais
presque tentée de dire : qu’importe ?Et quand bien même il ne le serait pas, la
volonté explicite de frapper les esprits ne pousse-t-elle pas à la dramatisation, à l’excès ? Toute mise en scène ne comporte-t-elle pas une part de
manipulation ?… La fin justifierait-elle les moyens ? On peut le croire en
lisant ce qu’écrit en 1846 le docteur Devay, auteur d’une
Hygiène des familles à
grand succès : « On a vu quelquefois de jeunes sujets renoncer à leurs tristes
habitudes, après qu’on leur ait fait entrevoir que les parties tombaient en gangrène à la suite de ces attouchements. Cette menace qui, au bout du compte,
n’est qu’une supercherie, laisse d’ordinaire à l’esprit les plus fortes et les plus
salutaires impressions.
[17] » Cet aveu (tout est bon pour convaincre, en somme)
permet d’étudier avec une certaine distance critique les autres formes de mise
en scène développées ultérieurement.
En effet, les deux modèles de base que constituent la lettre et le tableau
connaissent, au début du XIXe siècle, des prolongements, des déclinaisons et
des avatars divers (on peut même se demander si la stigmatisation ne prend
pas le dessus sur la démonstration qui constituait son pendant chez Tissot). En
voici quelques exemples.
Le premier reste du domaine de la littérature : il s’agit d’une œuvre poétique, écrite par le docteur Marc Antoine Petit, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de
Lyon, intitulée
Onan, ou le Tombeau du Mont-Cindre. Cette œuvre se présente
sous la forme d’un poème de 330 alexandrins, présenté en 1809 à l’Académie
des Jeux floraux de Toulouse, puis à l’Académie de Lyon avant d’être publié la
même année à Lyon, augmenté de 83 pages de commentaires de l’auteur. Le
but de Petit est, clairement, d’éduquer en montrant les ravages de l’onanisme,
comme le précise la dédicace au directeur de l’École de médecine de
Montpellier : « Pour les combattre avec succès, j’ai cru qu’il suffisait de les
peindre dans leur honteuse laideur et de faire frémir sur leurs conséquences
fatales. Il fallait éclairer le coupable sur les dangers que souvent il ignore… »
[18].
Comment faire « frémir » ? En utilisant les procédés préconisés par Tissot.
1. D’abord, la profession de vérité; Petit décrit un cas qu’il assure avoir
connu, car, dit-il, « la vérité a cet horrible avantage qu’elle égale, ou surpasse
peut-être ce que l’imagination pourrait concevoir d’affreux »
[19].
2. La narration exemplaire, ensuite, que je résume : un jeune collégien,
Eugène, languit à Lyon sans deviner pourquoi; son père, inquiet, le fait revenir
auprès de lui, à la campagne; l’air pur et l’exercice semblent lui redonner la
santé mais il retombe vite dans ses habitudes; son père s’alarme, lui fait avouer
sa faute et le place auprès d’un ermite qui tente par la prière et la discipline de
l’arracher au vice. Peine perdue : Eugène continue de plus belle, jusqu’à ce que
Dieu ait pitié de lui et le fasse mourir; l’ermite l’enterre alors au somment du
Mont-Cindre et inscrit sur la pierre : « Passants, pleurez Eugène… et ne l’oubliezpas ».
3. La technique du diptyque : le poème s’ouvre sur un portrait du jeune
homme avant :
« Eugène était son nom : né sous un ciel prospère
Il en avait reçu tous les dons qu’il peut faire
L’esprit et la beauté, les talens, un bon cœur,
La sensibilité, privilège enchanteur
De vivre dans autrui, d’étendre à tout son âme… »,
et se clôt sur un tableau d’Eugène mourant :
« Triste objet de pitié, de dégoût et d’horreur
Spectre que par moments animait la douleur
D’un être qui fut homme il n’était plus que l’ombre.
Sur la paille couché, dans un asile sombre,
De l’air qui l’entourait souillant la pureté
Lui rendant le poison d’un air plus infecté
Il cherchait l’aliment et sa main défaillante
Le portait avec peine à sa bouche sanglante.
(Et ce même aliment, bientôt contraint de fuir
Quittait un faible sein qu’il ne pouvait nourrir).
Sa tête, malgré lui, constamment inclinée,
Au poids de la douleur semblait abandonnée.
Son corps tout ulcéré, fatigué du repos,
Se blessait sur lui-même et centuplait ses maux.
Et le ver du cercueil, dans son horrible joie,
Devançait ses festins et dévorait sa proie. [20] »
On remarquera, bien sûr, l’analogie assez nette avec l’observation de l’horloger de Tissot, ce qui jette un doute sur la véracité du cas rapporté par Petit.
4. La stigmatisation proprement dite, c’est-à-dire la mise en valeur des
aspects extérieurs de la déchéance, dont je citerai quelques extraits seulement :
« Ses yeux caves, son front morne et décoloré
Son regard loin de lui vaguement égaré [… ]
Ses traits défigurés, leur affreuse maigreur
Le plomb de leur sillon imprimant sa couleur [… ]
Se soutenant à peine, incertain, chancelant,
Sous ses genoux courbés traînant un pied tremblant » [21]
Tout, dans le portrait d’Eugène, dénonce l’onaniste que le docteur Petit se
flatte d’ailleurs de reconnaître « au premier aspect ».
D’autres formes de mises en scène peuvent être évoquées qui ne relèvent
plus, cette fois, de la forme écrite : il s’agit de mises en scène en deux ou trois
dimensions, sous formes d’images ou de figurines. Le plus curieux et le plus
spectaculaire exemple de ce procédé est sans doute celui du musée de cires du
docteur Bertrand, qui a été exposé plusieurs années à Paris avant d’être transporté à Marseille. De ce musée ne subsistent malheureusement que deux éditions d’une sorte de catalogue commenté par l’auteur, mais hélas pas illustré.
Après avoir admiré les nombreuses cires consacrées à la physiologie anatomique
ou à l’histoire naturelle, le visiteur se trouvait confronté à ce qu’on peut supposer
être une vitrine contenant cinq grandes pièces que le catalogue décrit ainsi :
« 1°. Un jeune homme réduit à l’agonie et dans le dernier degré de maigreur par la mastur-
bation [… ]
2°. Un jeune homme d’une figure intéressante, jouissant d’une parfaite santé
3°. Le même, devenu hideux par la masturbation
4°. Une demoiselle d’une grande beauté, jouissant d’une parfaite santé
5°. La même, six mois après, devenue très laide, maigre et exténuée, pour s’être livrée aux
vices solitaires, dont elle eut le bonheur de se corriger par le mariage. [22] »
Ces cinq grandes pièces, sans doute fort impressionnantes, étaient complétées en outre de quatre pièces plus petites :
« PARAPHYMOSIS arrivé à un écolier depravando se nam phymosim naturalem haberet.
Verge très volumineuse d’un jeune enfant a nutrice fellebre [… ]. Ulcères dans le vagin d’une
jeune fille occasionnés foedissimo ac insanibili frictu; elle mourut dans un état épouvantable,
après avoir fait les délices des sociétés les plus brillantes [… ]. Cancer du museau de la matrice,
provenant turpissimis titillationibus, et aliis rebus… ».
Le même visiteur avait d’ores et déjà pu méditer, dans la partie du musée
consacrée aux maladies de la face, devant « le front bourgeonné d’un jeune
homme très ardent », défiguré par la masturbation, ou dans celle consacrée aux
maladies des organes de la génération devant « les parties naturelles mal conformées
flagrantissimae puellae a refandis titillationibus»
[23].
Ce type de museum de cires n’est ni nouveau, ni rare. Il se situe dans la
lignée des cabinets scientifiques de curiosité du XVIII
e siècle (dont le plus célèbre
est sans doute celui du duc d’Orléans) et dans celle des cabinets moins scientifiques et davantage voués au divertissement, comme celui de Curtius, exposé à
partir de 1770 dans divers lieux parisiens, et qui mêle cires anatomiques et mannequins de personnages célèbres. La cire est un matériau réputé pour le réalisme
et la précision des réalisations qu’elle permet; elle est donc souvent utilisée pour
fixer en trois dimensions et conserver, dans un but pédagogique, des cas pathologiques qu’une préparation à l’alcool dénaturerait. On retrouve donc des collections scientifiques au début du XIX
e siècle au Museum d’histoire naturelle ou à
l’École de médecine, et il semblerait d’ailleurs que le docteur Bertrand, qui a travaillé avant la Révolution avec Desault, ait été un candidat malheureux au poste
de céroplasticien de ces deux institutions
[24]. Quels sont ses buts, en exposant à
titre privé ces cires ? Essentiellement moraux, à en croire l’avertissement qui
ouvre la deuxième édition du catalogue. Partant du principe que « la plupart des
irrégularités et des maladies physiques sont le plus souvent le fruit de l’immoralité », le docteur se propose donc, en montrant au public les effets de son inconduite, de l’éduquer et de le corriger : « Montrons donc la vérité, mais avec
prudence, c’est le seul moyen de comprimer le vice et d’en arrêter les progrès !…
L’exemple ! L’exemple ! Quelle rhétorique ! ». La formule du musée, dont on
peut supposer le coût d’entrée modique, permet de toucher un vaste public. À
en croire le docteur Bertrand, l’objectif dissuasif, en ce qui concerne la masturbation, aurait été pleinement atteint. Évoquant la première figure, il explique :
« on ne saurait croire les sensations salutaires que cette figure a faites sur l’esprit
des jeunes gens. Plusieurs, qui n’étaient pas tout à fait corrompus, m’ont fait
l’aveu de leur sincère conversion ! »
[25]. Cette efficacité est corroborée par
quelques contemporains, qui saluent l’initiative; le docteur Doussin-Dubreuil
écrit ainsi en 1825 que « ce cabinet très curieux produisait sur les masturbateurs
qui le fréquentaient beaucoup plus d’effet que tout ce qu’on a écrit sur les dangers de la masturbation »
[26]. Quant au docteur Petit, que j’évoquais plus haut, il
assure que « rien n’est plus propre à retenir un jeune homme sur les bords du
précipice que la vue de ces dégoûtantes misères de la débauche »
[27], et propose
que Napoléon récompense le vaillant Bertrand.
Pourquoi cette efficacité supposée ? On peut penser que, comme le dit
Doussin-Dubreuil, elle tient à la mise en scène visuelle. Bertrand salue l’œuvre
pionnière de Tissot, mais en souligne aussi implicitement les limites en vantant
son propre travail : « Quant à nous, nous l’avons représenté d’une telle façon à
en inspirer aux jeunes gens toute l’horreur, et avec plus d’efficacité; car nous
avons parlé aux yeux, qui frappent mieux que les autres sens.
[28] » De ce point
de vue, l’utilisation de la cire, dont l’effet de réalisme est saisissant, s’avère particulièrement pertinente. Enfin, cette efficacité est renforcée par la lecture du
catalogue, que l’auteur a abondamment enrichi de commentaires et d’observations, qui lui permettent d’ajouter à l’effet diptyque procuré par les figures un
effet de narration intéressant.
Dernière forme, enfin, moins spectaculaire, de mise en scène : la gravure
qui illustre les livres consacrés à la masturbation, et qui redouble, souvent, l’exposé des tableaux ou d’observations accumulés d’ordinaire dans ces ouvrages.
Deux exemples peuvent être cités.
Le premier est tiré de l’ouvrage du docteur Rozier,
Des habitudes secrètes ou
des maladies produites par l’onanisme chez les femmes, qui en est déjà à sa troisième édition en 1830. Le livre en lui-même n’est qu’une litanie désespérante
de cas, tirés de la littérature médicale ou de l’expérience de l’auteur, et qui
reprennent les procédés déjà éprouvés par Tissot. L’originalité tient à la présence de quatre gravures qui accompagnent les observations. La première
(figure 1) évoque un cas de « gonflement considérable du cou, par la force et la
fréquence des convulsions qui résultent si souvent de la répétition de cette
impudence »
[29]; on ne peut s’empêcher de songer, bien sûr à Tissot et à son
horloger. On notera également les boutons, dartres, ainsi que le cerne noir
entourant les yeux, tous symptômes considérés comme fréquents dans les cas
d’onanisme. La deuxième gravure (figure 2) correspond à l’observation suivante : « il est, à ma connaissance, dans une certaine ville, une personne non
mariée, âgée de 23 ans, que le penchant de la solitude a rendu folle furieuse, et
qui depuis longtemps est dans l’état d’imbécillité la plus absolue. Elle se laisse
traiter comme si elle était absolument privée de vie. Elle ferme les yeux dès
qu’elle voit quelqu’un. Elle a, la plus grande partie du jour, la tête penchée en
avant, et se tient constamment en cette attitude sur une chaise »
[30]. Là encore,
on relèvera les stigmates habituels : cernes, maigreur excessive, ainsi que l’effet
dramatique obtenu par le « décoiffage » de la malheureuse. Une troisième gravure représente un autre cas de folie qui a contraint la famille à attacher la
jeune personne (figure 3). Mais je préfère insister sur ce qui constitue en fait,
dans la pagination du livre de Rozier, la première gravure (figure 4). Pourquoi
l’évoquer à la fin ? Parce que, placée au tout début de l’ouvrage, elle ne renvoie
pas contrairement aux précédentes à une observation précise : c’est LA figure
de l’onaniste. Cette figure témoigne de façon exemplaire de la primauté de la
volonté dissuasive des médecins sur la rigueur scientifique, puisqu’elle montre
un cas qui n’existe pas, puisqu’elle n’a d’autre fonction que de mettre en scène
et de résumer de façon frappante la punition (et le repentir) de l’onaniste
[31].
C’est un peu la même abstraction ou la même dépersonnalisation
qu’on retrouve dans le dernier exemple : celui de la série des seize gravures qui
illustrent le
Livre sans titre, ouvrage anonyme dont la première édition date
vraisemblablement de 1830, et qui est réédité et copié par la suite. Là encore,
le contenu du livre est peu original; ce sont les gravures qui en font tout l’intérêt, car elles synthétisent dans le fond et la forme le travail de stigmatisation
que j’ai tenté de mettre en évidence. Bien évidemment, la série commence par
une gravure représentant l’
avant, c’est-à-dire un jeune homme en buste, souriant, à la boutonnière fleurie, sur un fond de buisson de roses, et accompagné
du commentaire suivant : « Vertueux, jeune et beau; il est l’espoir de sa
mère… » ; puis suivent, dans un ordre assez peu rigoureux et crédible (mais
s’agit-il seulement de chronologie ?), les manifestations des progrès du mal, où
le commentaire redondant dramatise encore l’effet visuel : « un feu dévorant
embrâse ses entrailles, il souffre d’horribles douleurs d’estomac… », « ses beaux
cheveux tombent,… sa tête se dépouille avant l’âge… », ou encore « Tout son
corps se couvre de pustules… il est horrible à voir »
[32]. On y reconnaît les principaux stigmates, mais noyés dans une accumulation de détails qui constituent
le véritable film de la mort annoncée du masturbateur. La dernière vignette,
bien sûr, représente le jeune onaniste, méconnaissable, la tête ceinte d’un mouchoir, le visage émacié et vieilli, les yeux clos, accompagné de ces mots : « À
17 ans, il expire dans des tourments horribles… ». Le lecteur, au hasard des
vignettes, peut ainsi s’identifier au malheureux, et se situer dans le temps à une
distance plus ou moins angoissante du terme de l’aventure
[33].
Ainsi se trouve mise en scène la déchéance du masturbateur au début du
XIXe siècle. Qu’en est-il à la fin de ce même siècle ? L’onanisme continue à
effrayer, certes. Mais il me semble que les mises en scène, notamment imagées, ont trouvé d’autres emplois. Ainsi, le badaud qui visite le célèbre musée
Spitzner, installé à Paris de 1856 à 1885, ne tombe plus, entre un bocal
contenant un fœtus double et une figuration grandeur nature de l’opération
césarienne, sur les damnés de l’onanisme comme dans le musée Bertrand.
Non, ce qu’il aura l’occasion de voir, c’est une salle entière ( 73 pièces)
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Source: Rozier, Des habitudes secrètes ou des maladies produites par l’onanisme chez les femmes, 3e éd., Paris, Audin, 1830.
FIGURE 1
FIGURE 2
FIGURE 3
FIGURE 4
Source: Rozier, Des habitudes secrètes ou des maladies produites par l’onanisme chez les femmes,3e éd., Paris, Audin, 1830.
© Bibliothèque de la faculté de médecine de Paris.
consacrée aux maladies vénériennes, dont j’extraie, au hasard, la « face d’un
jeune homme de 23 ans ayant voulu se guérir lui-même » ou « un crâne d’un
sujet mort de la syphilis maligne ou tertiaire, avec carie des os, perforation
du palais, des sinus, etc. ». Il aura peut-être vu auparavant la collection
d’Hygiène sociale du même musée sur les effets néfastes de l’abus d’alcool
sur l’organisme, où des moulages de foies sains voisinent avec des foies
hypertrophiés et congestionnés. Par ailleurs, tout le monde connaît la célèbre
collection de diptyques qui ornaient les salles de classe de l’école républicaine au début du siècle, représentant le visage d’un homme sain et le visage
de ce même homme, quelques mois après, ravagé par l’alcoolisme.
La stratégie dissuasive par l’image, expérimentée sur l’onanisme, a donc
une postérité. Il semblerait même qu’elle fonctionne encore, si l’on en croit
cette citation que j’ai extraite, pour clore ce travail, de L’initiation sexuelle de
G. Bessède ( 1911), où le narrateur surprend son fils en pleine initiation :
« Je t’ai montré un ivrogne une fois, tu te rappelles ? Je t’ai montré aussi des photographies d’alcooliques aux visages ignobles, à l’allure générale parfaitement repoussante. Tu vas
voir maintenant des photographies d’enfants qui ont pris l’habitude de se toucher le sexe; tu
sauras quels affreux petits bonhommes ils sont devenus. Je sortis alors quelques gravures
extraites d’une revue médicale et reproduisant les traits d’adolescents adonnés à la masturbation; je les tenais depuis quelque temps dans mon portefeuille, prêt à les mettre sous les
yeux de mon fils afin d’arrêter, le cas échéant, le mal à sa première manifestation [… ].
Regardez tous deux ces malheureux garçons. En voici un qui a douze ans; il en paraît six; et
quelle mine affreuse il a; il ne sait ni lire ni écrire; à peine peut-il parler; on a dû l’enfermer
jusqu’à ce qu’il guérisse, mais on ne sait pas si on pourra jamais en faire un homme tant son
vice l’a détruit. Je tins encore quelques propos de ce genre aux deux enfants, puis j’emmenai
mon fils. Le mauvais exemple n’avait certainement pas eu d’effet regrettable sur lui; en tout
cas il n’en subsista rien grâce à mon intervention immédiate. [34] »
[1]
M. A. PETIT,
Onan, ou le tombeau du Mont-Cindre, Lyon, Kindelem, 1809, p. 78.
[2]
Voir par exemple Jean STENGERS, A. VAN NECK,
Histoire d’une grande peur, la masturbation,
Paris, Synthélabo, 1998; Jean-Louis FLANDRIN,
Le sexe et l’Occident. Évolution des attitudes et des
comportements, Paris, Seuil, 1981; J. F. DELARUE,
L’onanisme dans la littérature médicale jusqu’au XIXe siècle,
thèse de la Faculté de médecine d’Aix-Marseille II, 1981; D. J. DUCHE,
Histoire de l’onanisme, Paris,
PUF, 1994.
[3]
Jean-Paul ARON, R. KEMPF,
Le pénis et la démoralisation de l’Occident, Bruxelles, Complexe,
1978; Pour une analyse de l’économie de la sexualité, voir aussi Alain CORBIN, « La petite Bible des
jeunes époux »,
Le Temps, le Désir et l’Horreur, Paris, Aubier, 1991, p. 171-184.
[4]
S. A. TISSOT,
L’onanisme, ( 1774), rééd. Paris, La Différence, 1991, p. 76.
[5]
Ibid., p. 83,95,99,100,101,41, et 93. Rappelons que
L’onanisme porte le sous-titre :
Dissertation
physique sur les maladies produites par la masturbation.
[6]
Ibid., p. 17,20.
[7]
Ibid., p. 22
[8]
Ibid., p. 47.
[9]
FOURNIER, BÉGIN, « Masturbation »,
Dictionnaire des sciences médicales, Paris, Panckoucke, 1819,
t. 31, p. 100-135.
[11]
TISSOT,
op. cit., p. 19,169.
[12]
Voir aussi, au XIXe siècle, J. L. DOUSSIN -DUBREUIL,
Lettres sur les dangers de l’onanisme, Paris,
Moreau, 1806.
[13]
TISSOT,
op. cit., p. 44.
[14]
Ibid., p. 44-46. L’onaniste n’a presque plus figure humaine : il est un monstre, c’est-à-dire
quelqu’un qu’on montre, justement.
[15]
Ibid., p. 48-49.
[17]
F. DEVAY,
Hygiène des familles, Paris, Labé, t. II, 1846, p. 75.
[18]
M. A. PETIT,
op. cit., p. I.
[20]
Ibid., p. 1-2 et 12-13.
[22]
J. F. BERTRAND -RIVAL,
Précis historique, physiologique et moral des principaux objets en cire préparée et coloriée d’après nature qui composent le museum de Jean-François Bertrand, Paris, Richard, 1801,
p. 309
[23]
Ibid., p. 309-310; p. 227 et p. 304.
[24]
Voir M. LEMIRE,
Artistes et mortels, Paris, Chabaud, 1990.
[25]
J. F. BERTRAND -RIVAL,
op. cit., p. 4-5; p. 309.
[26]
J. J. DOUSSIN -DUBREUIL,
op., cit., p. 96.
[27]
M. A. PETIT,
op. cit., p. 60-61; Petit recommande aussi de faire visiter les hospices aux adolescents tentés par la débauche.
[28]
J. F. BERTRAND -RIVAL,
op. cit., p. 309.
[29]
ROZIER,
Des habitudes secrètes ou des maladies produites par l’onanisme chez les femmes, 3e édition, Paris, Audin, 1830, p. 17.
[31]
L’attitude, le regard, évoquent même paradoxalement le martyre de l’onaniste.
[32]
Une copie des gravures de l’édition originale peut être consultée dans
Antidote moral contre
les suites funestes d’un vice impur qui exerce les ravages les plus affreux sur le genre humain, Tournai, s.d.,
( 1835). Une série correspondant à la deuxième édition du
Livre sans titre ( 1844) est reproduite par
J. STENGERS, A. VAN NECK,
op. cit., p. 24-25.
[33]
La version belge comporte en outre une 17e gravure, originale cette fois, qui correspond à
une observation de Sauvages rapportant « qu’une jeune paysanne, par suite d’impudicité, avait perdu
le nez, à la place duquel il n’y avait plus qu’une petite proéminence à peine de la grosseur d’un petit
pois; les lèvres étaient presque disparues, et l’ouverture de la bouche tellement rétrécie qu’il était difficile d’y introduire le petit doigt » (
Antidote…,
op. cit., p. 54
). L’observation parle d’impudicité, et est
située au milieu d’autres qui semblent plutôt évoquer les maladies vénériennes et les caries osseuses
occasionnées par la syphilis : qu’importe ! On est dans le même cas de figure qu’avec le docteur Devay,
cité plus haut : si on arrive à convaincre les onanistes qu’ils vont être rongés de l’intérieur, le résultat
importera plus que l’approximation par laquelle on y sera parvenu.
[34]
G. BESSÈDE,
L’initiation sexuelle. Entretiens avec nos enfants, Paris, Art et science, 1911, p. 47-49.