2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les institutions médicales : normes et usages
sociaux
Le crime de Clermont et la remise en cause des asiles en
1880
Aude Fauvel
Aude FAUVEL Allocataire de
recherche à l’EHESS, Paris.
Aude FAUVEL Le crime de Clermont et la remise en cause des asiles
en 1880
En 1880, un événement tragique se produit dans le plus grand
asile de France à Clermont (Oise). Un jeune fou est sauvagement battu puis tué
par un de ceux qui était pourtant censé veiller à son rétablissement, le
gardien-chef. À première vue, il ne s’agit que d’un fait divers sordide, juste
révélateur des violences qui pouvaient parfois être subies par les aliénés.
Mais au-delà de l’horreur du drame de 1880 se cache un matériau précieux pour
qui s’intéresse à l’histoire de la folie en France. En effet, l’enquête et le
scandale qui suivent l’assassinat forcent l’asile à ouvrir ses portes au monde
extérieur. Fait exceptionnel, l’historien dispose ainsi de témoignages de
malades qui livrent directement leur opinion sur leur quotidien, sans passer
par l’intermédiaire du psychiatre. Autre originalité : la presse se sert de
l’affaire de Clermont pour critiquer profondément la façon dont les fous sont
traités. La pression est telle que les pouvoirs publics s’engagent à réformer
la loi fixant les principes de la prise en charge des aliénés. Ces paroles de
patients, ces articles de presse donnent donc une tout autre vision de la façon
dont la folie était perçue et gérée à la fin du XIXe siècle que les archives
médicales sur lesquelles se sont plus souvent penchés les historiens de la
psychiatrie. Les sources originales que l’affaire de Clermont met au jour
invitent ainsi à revoir, ou tout le moins à nuancer, la thèse du triomphe de la
psychiatrie sur le monde de la folie à la fin du XIXe siècle.
In 1880 a tragic event unfolds in France’s largest mental asylum
at Clermont (Oise). A young lunatic is savagely beaten to death by the very man
responsible for his recovery, the chief warden. At first glance, it seems to be
just another sordid news story, evidence of the violence often inflicted upon
the mentally estranged. But beyond the horror of the 1880 drama lies precious
material for anyone interested in the history of insanity in France. In effect,
the investigation and scandal that follow the assasination force the insane
asylum to open its doors to the outside world. The historian thus acquires the
unprecedented testimony of the mentally ill who deliver their version of an
average day in the asylum without the typical influence of the psychiatrist who
normally acts as an intermediary. Equally exceptional is the fact that the
press seizes the opportunity to profoundly criticize the treatment of the
mentally deranged. The pressure is so great that the authorities take it upon
themselves to reform the laws regarding the institutionalization of the
mentally ill. The patients’ accounts along with the press articles shed a whole
new light on the perception and management of the insane during the Nineteenth
Century, a perspective not often dealt with by historians of psychiatry who
depend mostly on the medical archives. The original sources brought to light by
the Clermont affair provoke therefore a review — or at least an examination of
the nuances — of the belief in the triumph of psychiatry over the world
of
En 1880 un événement dramatique se produit dans l’asile de
Clermont de l’Oise
[1]. Le
3 mars de cette année un jeune aliéné
[2] du nom d’Appert est sauvagement battu par le
surveillant général de la partie de l’asile où il vit, un dénommé Estoret.
Celui-ci, craignant d’être renvoyé si les directeurs de l’asile apprennent ce
qui s’est passé, décide de soustraire Appert aux visites du médecinchef. Au
bout de cinq jours, parce que le bras de l’aliéné a commencé à se gangrener, il
devient évident qu’Estoret ne peut continuer de le cacher plus longtemps.
Estoret se résout donc à éliminer Appert. Mais, malgré toutes ses précautions,
le corps du malade finit par être découvert. Bientôt toute la France est au
courant de ce crime atroce, par l’intermédiaire de la presse qui répond ainsi
au goût déjà prononcé du lectorat français pour les sensations fortes.
À première vue, rien d’extraordinaire dans le récit de cet
événement. Cet épisode sanglant de l’histoire des asiles français ne semble
être qu’un fait divers anodin, juste révélateur des violences qui pouvaient
parfois être subies par les fous dans des hôpitaux surpeuplés, au personnel
insuffisant, comme celui de Clermont. Pourtant, derrière l’apparence
anecdotique de l’assassinat d’Appert se cache en fait un matériau très précieux
pour qui s’intéresse à l’histoire de l’aliénisme en France. En effet, l’enquête
puis le scandale qui suivent l’assassinat d’Appert placent soudain l’hôpital de
Clermont sous les feux de la rampe. D’ordinaire, les asiles sont coupés du
monde extérieur, ils ne sont soumis qu’au seul regard médical. Mais en 1880, en
raison de l’événement tragique qui s’y est produit, les portes de
l’établissement de Clermont doivent s’ouvrir momentanément. Les gendarmes
d’abord, le juge d’instruction ensuite, les journalistes enfin, pénètrent dans
l’espace asilaire. Ils entendent les aliénés, voient d’eux-mêmes le
fonctionnement de l’hôpital sans passer par l’intermédiaire habituellement
obligatoire du psychiatre
[3]. Une fois n’est pas coutume, l’historien dispose
ainsi d’archives qui lui permettent d’entrevoir directement comment les malades
perçoivent leur vie quotidienne dans un de ces établissements fermés qui leur
sont dévolus. En outre, grâce aux résonances que « l’affaire Estoret »
[4] eut dans la presse et dans le
monde politique, il peut également avoir une idée du regard que les Français
dits normaux peuvent poser sur les fous et sur la manière dont on les traite à
cette époque.
Les sources qui sont disponibles grâce à « l’affaireEstoret »
sont donc assez exceptionnelles. En quoi réside précisément leur originalité,
quel éclairage peuvent-elles fournir, quelle peut être la représentativité du
cas de Clermont, sont autant de questions préalables que l’historien doit se
poser avant d’entrer plus loin dans le récit du crime d’Estoret et des
conséquences que celui-ci eut sur l’histoire de la psychiatrie
française.
UN CORPUS DE SOURCES EXCEPTIONNEL : UN
ÉCLAIRAGE NOUVEAU SUR L’HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE
Aujourd’hui alors que les thérapies médicamenteuses ont permis
de réduire drastiquement le nombre des hospitalisations prolongées en milieu
psychiatrique, on peine à imaginer à quoi pouvait ressembler un asile au
XIXe siècle. Ce sont alors des milliers de patients qui
s’entassent souvent dans des établissements prévus à l’origine pour seulement
quelques centaines de personnes.
Cette situation est la conséquence de l’adoption en 1838 d’une
loi qui impose à chaque département de s’occuper de ses aliénés sans
ressources, soit en construisant un asile, soit, si ce n’est pas possible, en
traitant avec un établissement privé ou avec celui d’un autre département. On
insiste à l’époque sur l’importance symbolique de cette mesure qui reconnaît
pour la première fois un droit à l’assistance et aux soins pour une catégorie
de malades indigents.
Personne ne peut alors imaginer qu’en fait de « machines à
guérir »
[5] les asiles et
la loi de 1838 seront surtout des boulets économiques pour l’État. Car, les
médecins spéciaux s’aperçoivent peu à peu que la folie est une affection bien
plusdifficile à guérir qu’ils ne l’avaient imaginé. Tandis que de plus en plus
de malades entrent dans leurs établissements, il n’en ressort chaque année
qu’une proportion dérisoire. En 1875, les patients internés en asile sont ainsi
plus de 40000 pour une population d’environ 35 millions d’habitants. Ce nombre
ne cesse d’augmenter à tel point que sous la Troisième République les
établissements dévolus aux fous accueillent autant, voire plus de monde que les
prisons
[6].
Or, sur la vie des ces milliers de personnes, l’historien ne
connaît que ce que leurs dirigeants « tout-puissants », les aliénistes, ont
bien voulu laisser voir.
En effet, nul autre qu’eux ne pénétrait dans les asiles : ni
les juges, dessaisis de toute autorité envers des personnes reconnues aliénés,
ni les pouvoirs publics qui n’exerçaient pratiquement jamais leur droit de
contrôle, ni les membres des familles découragés, voire la plupart du temps
interdits, de voir leurs proches internés. L’asile est un lieu clos, soustrait
aux regards extérieurs. L’historien n’a ainsi à sa disposition que d’arides
règlements intérieurs ou des rapports de psychiatres dont la vision est
nécessairement biaisée. En revanche, il ne possède point de témoignages
d’aliénés qui constituaient pourtant la majeure partie des habitants de ces
hôpitaux. Quelques très rares personnes ont pu écrire pour relater leurs
expériences d’internées, mais il s’agit d’aliénés issus de familles aisées, qui
n’ont donc connu que les maisons de santé ou les pavillons privatifs des asiles
communs
[7]. En revanche,
sur l’expérience des malades indigents, ceux dont les départements devaient
obligatoirement s’occuper et qui étaient placés dans d’immenses établissements,
il n’existe pratiquement aucun témoignage direct
[8]. Il semble donc impossible d’écrire une histoire des
asiles qui soit autre chose qu’un reflet des récits des médecins
spécialistes.
C’est là que se situe justement tout l’intérêt des sources que
l’assassinat de Clermont met à jour. Pour les besoins de l’enquête, le juge
d’instruction interroge des membres du petit personnel et surtout, ce qui est
plus extraordinaire, des aliénés. Sur les 46 personnes interrogées pas moins de
16 sont des malades.
La plupart sont entendus dans l’asile, mais le juge n’a pas
hésité à en faire sortir certains pour les faire déposer dans son cabinet. Tout
comme il ne se prive pas de faire jurer les patients qui lui semblent sains
d’esprit, cinq en tout
[9]. Il prête également une grande attention à deux
lettres de malades qui lui sont parvenues et sont classées dans le dossier
d’instruction qui est conservé dans les archives départementales de l’Oise à
Beauvais
[10]. Ceci est
tout à fait exceptionnel. Comme on l’a vu précédemment, en temps normal aucun
aliéné n’a le droit de sortir d’un asile, de même qu’il est totalement
inhabituel que quiconque, hormis un membre du personnel médical, communique
avec un patient. En tentant de faire des aliénés des témoins comme les autres
le juge bafoue les principes fondamentaux du pouvoir aliéniste. Tout comme, en
faisant jurer près d’un tiers des malades interrogés, il semble suggérer que
certains prétendus fous n’en sont pas et remet donc en cause le diagnostic
médical. Il ne faut pas se leurrer sur les intentions du juge :
c’est une forme de revanche qu’il prend alors sur le système
asilaire. Le monde judiciaire a toujours critiqué la loi de 1838 et notamment
l’impossibilité qui lui était faite de suivre les criminels internés en asile.
C’est pourquoi, bien que le juge ait conduit les interrogatoires avec beaucoup
de prudence, il faut néanmoins garder à l’esprit que ce ne sont pas des
témoignages bruts mais bien des paroles provoquées qui nous sont livrées par
les documents. Toutefois, comme le commis greffier a retranscrit
in extenso les interrogatoires en
notant les interventions du juge, en détaillant les origines des personnes
interrogées ainsi que les circonstances des dépositions, il n’est pas
impossible de voir dans quelle mesure les mots des patients sont spontanés ou
non. De toutes façons, aucune réserve méthodologique ne doit faire perdre de
vue qu’il s’agit là de sources rares. En brisant les règles élémentaires du
fonctionnement de l’asile le juge d’instruction courtcircuite le pouvoir
médical et fait surgir une tout autre vision de cet espace que celle qui en est
habituellement donnée par ses dirigeants.
Il est d’autant plus remarquable de disposer de témoignages
d’aliénés de l’asile de Clermont qu’en 1880 cet établissement se trouve être à
la fois le plus grand de France par son nombre de patients et le plus renommé,
on y reviendra par la suite. On peut même dire que Clermont constitue alors un
point d’ancrage essentiel du discours des aliénistes qui en font un véritable
emblème de la réussite de leur discipline. Grâce aux dépositions de patients
recueillies par le juge, l’historien peut confronter la vision médicale du
quotidien de cet établissement si particulier à celle des malades.
Mais l’intérêt de l’événement de 1880 est plus grand encore.
Cette année-là le monopole du discours psychiatrique sur le monde de la folie
est doublement brisé. Les défaillances du fonctionnement de Clermont ne sont
pas ensevelies dans le secret de la procédure judiciaire. Car, ce n’est pas
seulement le juge d’instruction, ce sont aussi les journalistes qui, à
l’occasion de l’assassinat d’Appert, s’occupent de faire surgir des avis sur la
folie qui ne soient pas ceux des médecins. Il s’avère que la mort d’Appert, qui
n’aurait pu rester qu’un épisode sordide de plus raconté dans la rubrique des
faits divers, provoque une véritable campagne de presse anti-aliéniste, à tel
point que les pouvoirs publics s’engagent dès la fin de l’année à réviser la
loi de 1838. Dans les années 1860, les journalistes avaient déjà critiqué les
possibilités d’interner arbitrairement des personnes saines d’esprit qui
découlaient des dispositions de la loi de 1838
[11]. En 1880 les attaques se font beaucoup
plus féroces. La presse s’attache à faire de « l’affaire Estoret » le symbole
de la faillite du système mis en place en 1838.
Pour la première fois aussi clairement, c’est l’asile lui-même,
son fonctionnement, l’intérêt même d’y interner des fous, qui est mis en cause.
Pour les journalistes, les médecins ne doivent plus être les seuls autorisés à
donner leur avis sur la bonne marche des établissements pour aliénés. En 1880,
l’asile, ce lieu habituellement fermé sur lui-même, est donc exposé à la vision
de la société civile. C’est là aussi une perception de l’asile bien différente
de celle des aliénistes qui émerge aux yeux de l’historien. Comment les aliénés
percevaient-ils leur quotidien dans un établissement pour indigents tel que
Clermont ? En quoi leur version diffère-t-elle de celle des psychiatres, et
partant de celle d’une certaine historiographie, en rendant compte ? Que
représentaient les asiles pour la société civile ? Étaient-ils vraiment perçus
comme des lieux de régulation et de contrôle nécessaire comme cela a pu être
dit ?
Le cas de Clermont ne suffit évidemment pas à résumer toute
l’histoire de la psychiatrie. Cependant, grâce aux sources inédites qu’il met à
jour, il permet en partie de répondre à toutes ces questions et par là même de
comprendre les rapports qu’entretenaient le mythe aliéniste, la société civile,
les pouvoirs publics et enfin les fous en cette fin de
XIXe siècle. Il s’agit donc à présent de donner un bref
aperçu de ces deux autres perceptions qui nous sont fournies par ces nouvelles
sources : la vision du quotidien de l’asile tel qu’il est raconté par les
malades et le petit personnel, et le regard que la société civile portait sur
ces immenses ensembles fermés.
L’ASILE AU QUOTIDIEN : LES TÉMOIGNAGES
DES ALIÉNÉS ET DU PETIT PERSONNEL DE CLERMONT
L’asile vu d’en haut, par les
aliénistes
Particulier l’asile de Clermont de l’Oise l’est à plus d’un
titre
[12]. D’abord, il
ne s’agit pas d’un asile public traditionnel. En effet, ce n’est pas l’État
mais des particuliers, la famille Labitte, qui le gèrent. Mais à la différence
de tous les autres asiles privés laïcs qui n’accueillent que des pensionnaires
payants Clermont s’occupe majoritairement de malades indigents. Pour cette
raison, sur les 104 asiles de France il est le seul avec celui de Leyme dans le
Lot à avoir le statut très particulier de « maison privée faisant office
d’asile public ».
Outre cette originalité administrative, il se différencie
également par le nombre de ses patients. Avec ses 1800 malades en 1880,
Clermont est représentatif des énormes établissements de la fin du
XIX
e siècle, il en est même un exemple caricatural puisque
depuis les années 1860 il est le premier de France et le restera jusqu’à la
Seconde Guerre mondiale. En dépit de sa taille monstrueuse, témoignant de
l’échec de la psychiatrie de l’époque à soigner les aliénés sur une très grande
échelle, Clermont est pourtant considéré dès les années 1860 comme le plus
moderne de France. En effet, la psychiatrie ne dispose à cette époque que d’un
seul type de traitement pour venir en aide aux personnes frappées de folie : il
s’agit du « traitement moral » développé par Philippe Pinel
[13]. Pour ce dernier,
l’aliénation a une cause « morale », produite par les passions de l’âme, et non
pas physique. Le médecin doit pénétrer dans la logique interne de la folie de
l’aliéné puis s’appuyer sur ce qu’il reste de raison chez son patient et user
de son autorité pour l’éloigner de ses idées folles. Ce traitement induit donc
nécessairement une relation personnalisée entre le médecin et son malade. On
voit tout de suite que dans les immenses asiles de la fin du
XIX
e siècle, où à un seul aliéniste correspondait
généralement plus de 500 patients, il n’était guère possible d’administrer le
traitement moral à tous les aliénés.
Or, les dirigeants de Clermont, les jumeaux Labitte – Delphe
Auguste, directeur général, et Gustave Eloi, médecin-chef – estiment justement
avoir trouvé une nouvelle forme de cure pour soigner l’aliénation qui
pallierait ce défaut majeur du traitement moral. Depuis 1847, ils ont mis en
place un système original de colonies agricoles qui s’ajoutent à l’asile
central, de facture plus classique. Dès que son état le lui permet, l’aliéné va
travailler dans une de ces deux fermes, Villers ou Fitz James, sans qu’aucune
thérapie de choc ni aucun système de contention ne soit appliqué. Clermont
montre donc qu’une certaine liberté peut être attribuée aux fous, que l’asile
n’est pas une nouvelle prison. En outre, en travaillant, le patient subvient en
partie à ses besoins et assure sa reconversion une fois guéri, ce qui permet de
remédier dans une certaine mesure aux problèmes économiques soulevés par
l’encombrement des asiles. Enfin, le travail exerçant une action salutaire sur
l’esprit des malades sans que l’intervention constante d’un médecin ne soit
requise, le système des colonies agricoles offre aussi la possibilité de
soigner sur une grande échelle ce que ne permettait pas le traitement moral.
Clermont est donc la preuve que des réformes sont possibles dans les hôpitaux
pour fous, sans pour autant avoir besoin de s’inspirer d’exemples étrangers
tels que la colonie familiale de Gheel en Belgique
[14]. En somme, Clermont est un
établissement parfait aux yeux des psychiatres. Il est l’incarnation même d’un
compromis entre des conceptions classiques et plus modernes du traitement des
aliénés. C’est pourquoi, il est cité en exemple chaque fois que la corporation
aliéniste
[15] a besoin
de défendre le système asilaire français
[16].
Que ce soit dans les rapports des psychiatres de
l’établissement même ou dans ceux d’autres médecins on retrouve toujours cette
vision mythique de Clermont. Cet asile est censé fonctionner comme une société
parfaite d’où toute violence et tout doute ont disparu. Il y règne un ordre
absolu qui doit agir comme palliatif extérieur au désordre de l’esprit des
fous. L’établissement central et les colonies se complètent parfaitement. Dans
l’asile, les aliénés en crise bénéficient d’un traitement intensif. Dans les
colonies agricoles de Villers et de Fitz James, les uns se réhabituent
progressivement à la liberté, les autres mènent une vie calme, adaptée à leur
état mental. Qu’ils soient convalescents ou incurables tranquilles, le travail
que les hommes font dans les champs et les femmes à la laverie exerce une
action régulatrice bénéfique sur leur esprit dérangé. Car à Clermont le travail
n’est jamais une torture. Le maître d’œuvre de cette société idéale, le
médecin-chef, est chargé de définir quelle occupation est la mieux adaptée à
chacun, de telle sorte que dans les colonies agricoles chacun effectue la tâche
qui lui convient et s’épanouit en l’effectuant. Ceci contribue à faire mourir
dans l’œuf toute rébellion, comportement agressif ou fuite, puisque chaque
malade, pris dans une dynamique positive, aspire à trouver sa place dans cet
ordre parfait qui garantit la paix de l’esprit. Nul besoin de traitement de
choc ou de système de contention pour se prémunir des aliénés récalcitrants :
le simple espoir d’atteindre un jour les colonies agricoles, ou au contraire
d’en être privé, suffit à maintenir l’ordre. Certes, l’action organisatrice
bienveillante du médecin-chef ne peut pas s’exercer partout et tout le temps
dans cet immense ensemble. Mais, peu importe, car son action est relayée par le
petit personnel et les aliénés eux-mêmes qui s’entresurveillent pour leur
propre bien. La surveillance et l’autorité du médecin-chef se propagent à
chaque niveau, s’exerçant ainsi de manière diffuse, sans violence directe,
Clermont offrant une illustration parfaite du système panoptique analysé par
Michel Foucault.
L’asile vu d’en bas : des malades
laissés à l’abandon
Or, il existe un énorme fossé entre cette vision aliéniste de
Clermont et ce que les témoignages inédits d’aliénés et de membres du petit
personnel réalisés en 1880 révèlent. L’asile n’est pas l’espace centralisé et
surveillé à l’extrême qu’il prétend être. En particulier, les colonies
agricoles, censées être des points névralgiques, où le médecin-chef exerce son
action la plus importante en donnant aux aliénés les travaux qui sont les plus
aptes à exercer une action bienfaisante sur leur esprit, ne sont en fait que
des annexes périphériques. C’est le surveillant général, Estoret, dans le cas
de la colonie de Villers, qui détermine en réalité quel travail est alloué à
chaque malade, le médecin-chef se contentant d’une visite de routine par
semaine. Selon les surveillants, il se borne le plus souvent à demander « s’il
y a quelque chose de nouveau ? » et en cas de réponse négative continue son
chemin sans autre forme de procès. En pratique donc, aucune surveillance
médicale ne s’exerce. À tel point que c’est Estoret qui possède les clefs de
l’infirmerie et peut donc administrer comme bon lui semble les divers
traitements alors même qu’il n’a absolument aucune formation médicale. Que dire
de la surveillance exercée par les autorités de contrôle supérieur des asiles
instituées par la loi de 1838 comme les commissions d’inspection préfectorales
? Selon le propre aveu du directeur de l’asile, les inspecteurs se contentent
de faire mettre en rang les aliénés, sans visiter l’ensemble des locaux, la
visite étant bâclée en une journée. L’asile de Clermont étant alors le plus
grand de France, si sa surveillance laissait autant à désirer,
a fortiori, on peut penser que cela
devait être bien pis dans des asiles de moindre envergure. En plus de ce défaut
de surveillance, les directeurs, aussi bien que les autorités, pêchent par leur
désinvolture envers le devenir des patients.
Personne ne prête attention à ceux qui s’échappent. Pour
cacher son crime, après avoir tué Appert, Estoret déclare qu’il s’est enfui.
Or, le directeur ne prévient la gendarmerie que quatre jours après et celle-ci
ne fait aucun effort pour le rechercher. Le juge d’instruction, en fouillant
dans les archives et en interrogeant le personnel s’aperçoit que ce fait
n’était pas rare. L’année précédente, par exemple, un aliéné est parti. La
gendarmerie n’est au courant que six jours plus tard et ne le cherche pas. Le
juge découvre par lui même qu’il est simplement rentré chez ses parents et y
coule des jours paisibles sans que personne ne songe à l’y aller
chercher.
L’autorité du médecin-chef, son pouvoir absolu de contrôle
des corps ne sont donc, dans le cas de Clermont, que des mots d’un discours
officiel qui ne reflète en rien le quotidien vécu. De même, l’affirmation selon
laquelle il est possible de réduire la folie par le travail, ou à tout le moins
de la contenir en l’inscrivant dans l’ordre supérieur de l’asile, est surtout
destinée à convaincre les pouvoirs publics et le reste de la corporation de la
réalité du pouvoir de l’aliéniste et de l’asile. Car le désintérêt pour les
malades que l’on vient de voir au travers des défauts de surveillance se
retrouve souvent aussi dans leur traitement.
On le sait, c’est Estoret, un simple gardien, qui distribue
le travail, tout comme il administre comme il le veut les médicaments. Plus
grave encore, contrairement à ce qu’affirment les médecins spécialistes, le
travail n’est pas utilisé dans les colonies agricoles comme un moyen de traiter
les fous mais au contraire comme un moyen de les punir, ce que montrent les
témoignages recueillis par le juge d’instruction. Le malade Jourdain
[17] par exemple livre un
interrogatoire intéressant. Le fait même que ce malade en particulier ait été
envoyé dans une colonie dément les propos des médecins de l’asile. En effet,
selon ces derniers, ne vont dans les colonies que les malades convalescents ou
les incurables suffisamment bien portants pour qu’ils soient susceptibles de
réintégrer un jour la société
[18]. Or, Jourdain, longuement entendu apparaît
complètement délirant.
Ses quelques propos cohérents sur le fonctionnement de
l’asile sont coupés par ce que l’on pourrait appeler rétrospectivement de longs
épisodes paranoïaques. Il affirme ainsi que des espions se cachent dans sa
cheminée, qu’il est devenu fou parce qu’un appareil magique l’électrisait dans
son sommeil. À la question « Vous prétendez que M. G. Labitte a fait fusiller
des Français en 1870 ?», il répond : « C’est par le parlement somnombuliste (
sic) que je l’ai appris. Il y a des
personnes qui se cachent, ils font fonctionner un appareil et on entend alors
ce parlement. » Il est clair qu’un tel état de délire est immédiatement
audible, même pour un non-spécialiste. D’ailleurs, les gendarmes ne font pas
jurer Jourdain car ils ne le considèrent pas comme sain d’esprit. On a peine à
croire qu’un individu aussi délirant puisse regagner dans un temps proche la
société extérieure. Or, selon les Labitte, rien ne sert dans ce cas d’envoyer
un aliéné dans les colonies. Pourtant Jourdain le fut. En fait, il n’y a là
rien de bien mystérieux. Car il apparaît que les colonies, loin d’être des
lieux de traitement, servent en réalité à calmer les fous par trop
indisciplinés. D’ailleurs, Jourdain lui-même dit qu’« on est envoyé à Villers
en matière de punition ».
Certes son témoignage est sujet à caution étant donné le
profond délire dans lequel il est plongé. Mais sur ce point la déposition de
Jourdain est corroborée par tous les autres témoins, qu’ils soient aliénés ou
surveillants. Les patients sont envoyés à Villers en guise de punition mais
aussi tout simplement pour fournir de la main-d’œuvre à l’exploitation
agricole. On comprend mieux alors pourquoi une telle latitude d’action est
laissée à un gardien-chef comme Estoret. Le médecin n’a aucun besoin de
superviser des actions punitives ou des travaux agricoles, c’est bien le rôle
des gardiens. Concrètement, Estoret est laissé libre de corriger les malades
puisque telle est sa fonction. De plus, selon les mots du procureur, ce rôle de
dresseur disciplinaire s’applique aussi au personnel. C’est là aussi confirmé,
non pas par les témoignages, mais par les déclarations d’un garde au journal
La Lanterne: Estoret était surnommé
par les membres du personnel « La Houssine ». Une houssine est une verge de
houx, un instrument dont l’usage fait horriblement mal.
La violence donc, ce mot pourtant officiellement banni, est
en réalité au centre du fonctionnement de l’établissement.
Un climat de violence
perpétuelle
Au niveau du personnel tout d’abord, une ambiance détestable
règne. La plupart des surveillants se haïssent et cherchent à se décrier les
uns les autres auprès des directeurs. Le garde Leclercq, qui le premier
soupçonna Estoret d’avoir tué Appert, ne voulait pas découvrir la vérité par
esprit civique ou par pitié envers cet aliéné. Il souhaitait simplement trouver
un moyen de se venger d’Estoret qui, quelques jours plus tôt, l’avait accusé
d’avoir amené dans la ferme le chien enragé responsable de la mort du berger
Lemaire, un employé de Villers.
Or, Leclercq l’avait fait sur ordre d’Estoret et en sa
compagnie. Estoret, par peur des représailles des Labitte, s’était ensuite
déchargé de sa responsabilité sur Leclercq. Comme on le voit à travers cet
exemple, les mauvais coups, la délation, les mensonges sont monnaie courante
chez le personnel des colonies.
La violence est parfois exprimée en cachette comme dans ce
cas. Elle peut aussi s’afficher ouvertement. Chacun injurie et parfois même bat
qui se trouve en dessous de lui dans la hiérarchie. Un des surveillants de la
colonie, Halavant, dit qu’il était dans les habitudes d’Estoret de frapper les
gardiens.
Récemment, Halavant avait fait un rapport sur la mort du
berger Lemaire.
Comme Estoret ne supportait pas que quelqu’un d’autre que lui
rapporte aux supérieurs ce qui se passait à Villers, il l’avait rossé. À son
tour Halavant s’était défoulé sur le petit Germain, dix-sept ans, employé comme
homme à tout faire à Clermont. Lui et son fils le battirent et le renvoyèrent
sous le prétexte qu’il avait osé porter de la nourriture à des ouvriers de
passage sans les en avoir avertis. Plus grave encore, les autorités
suspectèrent Estoret d’avoir assassiné le berger Lemaire. En effet, personne
n’avait vu ce dernier souffrant de la rage, à part sa propre femme et Estoret.
Or, la femme de Lemaire était la maîtresse d’Estoret. Estoret et elle auraient
donc eu intérêt à faire disparaître Lemaire pour vivre leur liaison plus
facilement. Comme Estoret possédait la clef de l’infirmerie, l’inspecteur
général des services administratifs en charge du dossier sur l’assassinat
commis à Clermont en conclut qu’il avait dû empoisonner le berger. Le juge
d’instruction chercha des preuves de ce meurtre, mais en définitive aucun fait
tangible ne vint corroborer cette version.
Cependant tout le personnel était intimement persuadé du
meurtre de Lemaire et personne n’avait osé dire quoi que ce soit avant que la
justice ne s’intéresse à l’asile suite à la découverte du corps d’Appert. Ceci
prouve combien la terreur qu’inspirait Estoret était grande et combien
l’atmosphère de Clermont était lourde. Pour tous, il ne fait aucun doute qu’une
rivalité entre membres du personnel peut éventuellement se solder par la
suppression pure et simple d’un des deux rivaux.
Bien entendu, les aliénés n’échappent pas à ce climat de
terreur permanente. Placés tout en bas de l’échelle, ils sont les
souffre-douleur privilégiés des membres du personnel. Toute leur violence
contenue, qu’ils ne peuvent pas toujours exercer entre eux, se retourne contre
les malades. En outre, on a vu qu’à Villers le travail est utilisé comme un
moyen de punir les récalcitrants. Être violent fait partie du rôle même du chef
de culture, soit précédemment Estoret.
De ces deux constats, il s’ensuit que les fous subissent une
violence quotidienne, instituée, au sein de la colonies de Villers. Dans leurs
témoignages, ils donnent tous des exemples de brutalités survenues durant leur
internement. Au moins trois épisodes, en plus de la scène du 3 mars subie par
Appert, sont confirmés à la fois par les aliénés et par les membres du
personnel. Un jour de l’hiver 1879, pour punir un épileptique nommé Janvier
d’avoir tenté de s’évader, Estoret le fit complètement dépouiller de ses
vêtements. Nu comme un ver, il fut alors contraint de courir dans le jardin
alors que le froid sévissait. Comme il refusait, un membre du personnel fut
chargé de lui donner des coups de fouets pour l’y forcer. Apparemment de leur
plein gré, sans doute pour s’amuser, deux autres membres du personnel, les
Halavant père et fils, aidèrent à le chasser et à le poursuivre dans le jardin.
Un autre jour de 1879, le malade Six refusait de porter un matelas car il
souffrait d’un lumbago. Estoret lui fit brutalement descendre les escaliers sur
lesquels il se trouvait et lui porta un coup qui le fit tomber face contre
terre. Il s’en suivit des contusions assez graves. Selon Six, cela ne se serait
pas arrêté là. Quand il eut repris connaissance, il fut conduit avec force
coups de pied à la salle de bains où on lui administra la douche. Enfin,
environ un an avant le meurtre d’Appert, le malade Grosnon fut transféré de
toute urgence à l’infirmerie de Clermont car il avait été gravement blessé à la
tête par des coups de bâton d’Estoret. Grosnon s’était prostré dans un champ
avec une bêche et menaçait quiconque l’approcherait de le tuer. Plutôt que
d’essayer de le raisonner ou d’attendre qu’il se calme, Estoret préféra
employer la manière forte et le frappa sauvagement. Il faut noter que les
directeurs de l’asile, les Labitte, n’ignoraient rien de ces divers épisodes
comme le montrent leurs déclarations lors de l’enquête et du procès.
Ces épisodes d’une violence inouïe ont marqué la mémoire de
tous. Mais chaque malade peut se plaindre de mauvais traitements. Par deux fois
Jourdain fut soumis à la douche, selon lui la punition que les malades
redoutent le plus « car une fois qu’on a la tête prise dans le couvercle on ne
peut plus respirer »
[19]. M. Harmocq fut frappé à l’oreille parce qu’il était
trop lent à décharger du fumier, « mais la blessure n’était pas grave »
[20], aussi ce patient
s’estime-t-il heureux. Le malade Barrot eut moins de chance. Pour la même
raison, il reçut des coups de fourche dans le postérieur qui l’empêchèrent de
s’asseoir pendant plus de trois jours. De plus, selon l’aveu du reste du
personnel, Estoret n’hésitait pas à se servir fréquemment de sa canne, dont il
ne se séparait jamais, pour frapper les fous. On a vu que ces derniers le
surnomment pour cette raison « la Houssine ».
Ceci dit, les mauvais traitements n’étaient pas uniquement le
fait d’Estoret, même s’il semblait être le plus violent de tous. Selon les
dires du petit Germain, par exemple, « tous les gardiens sont durs pour les
malades. »
On a déjà vu que les Halavant avaient activement et
spontanément participé à l’humiliation de Janvier, de même que le 3 mars 1880
ils aidèrent Estoret à violenter Appert. En outre, il arrive aussi que les
aliénés se brutalisent entre eux.
Tous s’entresurveillent dans l’espoir d’obtenir une
récompense s’ils empêchent le suicide ou l’évasion d’un autre. De plus, le
personnel établit une distinction entre les « bricoles » ou « bricoliers »,
censés être des malades plus intelligents, et les autres. Les « bricoles »,
chargés d’encadrer les autres aliénés, ont autorisation d’user de violence si
on leur en donne l’ordre. Mais, à la différence des membres du personnel, les «
bricoliers » n’ont guère le choix, et se doivent d’obéir aux ordres de leurs
supérieurs sous peine d’être à leur tour brutalisés.
Cette violence omniprésente à l’endroit des aliénés dans la
colonie s’exprime de toutes les façons possibles. Elle peut être verbale.
Estoret et les autres gardiens ont l’habitude de jurer et d’insulter en
permanence ceux qu’ils jugent trop lents au travail. Ils se moquent parfois du
comportement des aliénés et s’amusent à les humilier. La violence est aussi
physique, allant du simple soufflet jusqu’aux coups de fourche, de canne… qui
entraînent de graves blessures comme dans le cas d’Appert ou de Grosnon. En
outre, la douche, contrairement à ce que prétendent les Labitte, n’est pas un
recours extrême, réservé aux patients en état de délire furieux. D’ailleurs,
puisque les colonies ne rassemblent que des malades tranquilles, en toute
logique, elles ne devraient alors même pas être pourvues de douche. Ceux qui
rechutent sont censés être reconduits à Clermont où sont administrés les
traitements forts. Seul l’asile central devrait donc être muni d’une salle de
bains spéciale. Or, dans leur rapport de 1887, les nouveaux médecins s’étonnent
de ce que la salle de bains de l’établissement principal soit ridiculement
rudimentaire pour un asile de cette taille
[21]. En revanche, à Villers, elle possède tous les
accessoires suffisants. Le juge d’instruction semble avoir été impressionné lui
aussi par l’aspect terrifiant de ce qu’on appelle la douche : c’est la seule
partie de Villers qu’il s’attache à peindre très minutieusement dans ses notes
personnelles contenues dans le dossier de procédure
[22]. Les « traitements physiques forts »,
normalement réservés aux fous en état de crise dans l’établissement central,
sont donc aussi administrés au sein des colonies sur des malades moins
atteints. De plus, la douche, selon Gustave Eloi Labitte, est un moyen de
traiter les patients en calmant leur esprit par l’action de l’eau froide, son
usage doit donc être soumis à une surveillance médicale stricte. Or, à Villers,
rien de tel : Estoret et les autres gardiens s’en servent pour punir et non
pour calmer les malades, et ceci sans aucune instruction de la part de
médecins. Et l’utilisation de la douche n’est pas restreinte à des cas
rarissimes. Elle est au contraire employée de manière intensive par le
personnel comme un véritable instrument de torture ainsi que le confirment
différents témoignages
[23]. La majeure partie des malades internés à Villers
l’a ainsi subie au moins une fois.
Les aliénés et les membres du petit personnel présentent donc
une tout autre version de Clermont que les textes aliénistes. En fait de
surveillance, de contrôle et de mainmise du pouvoir médical et administratif,
c’est bien plutôt le plus grand désintérêt pour les malades et la loi du plus
fort qui règnent dans ce gigantesque établissement.
LE DÉSAVEU DES ASILES PAR LA SOCIÉTÉ
CIVILE : LA CAMPAGNE DE PRESSE ANTI-ALIÉNISTE
L’affaire Estoret révélatrice de
l’impopularité des asiles
Outre ce nouvel éclairage sur le quotidien d’un asile,
l’affaire Estoret permet à l’historien d’avoir une meilleure idée de ce que la
société civile pensait de ces établissements en cette fin de siècle. En 1880,
la presse est entrée dans une nouvelle phase de son développement. Le lectorat
est plus important, les frais d’impression sont réduits et la République a
aboli la censure
[24].
Une presse populaire à grand tirage se développe. Parler d’opinion publique
prend donc un sens en cette fin du XIX
e siècle, car les
journaux ne sont plus seulement représentatifs d’une option politique, certains
sont les miroirs de ce que pense la majorité des Français
[25]. Or, l’affaire Estoret est largement «
médiatisée » et, pour la première fois à son propos, les journalistes posent
franchement la question du fonctionnement interne de l’asile. Ainsi, cette
affaire entrouvre largement « pour le public la porte d’un de ces asiles qui,
en abritant la folie, servent de réceptacles à l’une des plus terribles
afflictions auxquelles l’humanité s’intéresse »
[26].
Car, très vite, de simple fait divers, l’affaire Estoret
devient une affaire nationale qui fait la une de la majorité des journaux
français. Il faut dire que tous les éléments étaient réunis pour faire de cet
assassinat un véritable feuilleton populaire. Les rebondissements de l’enquête
même, font que les lecteurs se passionnent pour son évolution. Entre autres
choses, on découvre bientôt un autre corps à proximité de l’endroit où Appert
était enterré. Pendant un temps, les gendarmes crurent qu’il s’agissait d’une
autre victime d’Estoret. En fait, il s’agissait du corps d’un suicidé et cet
épisode n’avait aucun rapport avec l’enquête en cours. On apprend aussi
qu’Estoret, au vu et au su des gendarmes, a pu tranquillement s’enfuir et
rejoindre l’étranger. C’est alors, qu’à la surprise de tout le monde il décide
de se rendre, dictant les conditions de sa réddition au garde des Sceaux en
personne. À son retour, il est accompagné d’une foule nombreuse et peut même
s’offrir pour son procès les services de l’avocat le plus célèbre de l’époque :
M. Lachaud. Estoret est devenu alors une véritable vedette nationale et son
procès fait la une de tous les quotidiens nationaux qui ont dépêché des
correspondants au tribunal de Beauvais pour l’occasion. Sang, intrigue
policière, rebondissements : tout était réuni pour passionner les amateurs de
feuilleton populaire, ce qui explique que la presse à grand tirage, comme
Le Petit journal, le plus gros titre
de l’époque, mette l’affaire en vedette. Un autre élément pousse aussi la
presse à s’intéresser de près au crime de Clermont. Il apparaît qu’Estoret
n’est pas un assassin comme les autres. Il était le maire de sa commune et
l’allié électoral du directeur de l’asile, Delphe Auguste Labitte, ancien
député. Or, Labitte était un partisan de l’ordre moral, farouche ennemi des
républicains. Critiquer Clermont constitue donc pour les républicains un moyen
comme un autre de déstabiliser leurs opposants. C’est pourquoi la presse
républicaine ne tarde pas à se pencher de très près sur cet asile.
Enfin, à force de relater l’affaire de Clermont pour ses
aspects sensationnels et politiques, les journalistes en viennent finalement à
s’interroger plus profondément sur les failles du système asilaire que cet
assassinat révèle. C’est ainsi que la presse, tous bords politiques confondus
cette fois, commence à critiquer les asiles. Les chroniqueurs les plus
prestigieux de l’époque comme Albert Bataille, Georges Grison et Albert Wolff
pour
Le Figaro ou encore Émile Corra
pour
L’Événement prennent la plume
pour en dénoncer les disfonctionnements
[27]. Même dans des journaux populaires comme
Le Petit journal, d’habitude peu
enclins à entrer dans des polémiques trop politiques, les journalistes
s’insurgent contre le système asilaire et réclament une révision de la loi de
1838. Les critiques sont extrêmement acerbes. Loin de les reconnaître comme des
lieux de contrôle nécessaires, mettant à distance une population dégénérée
susceptible de corrompre le reste de la société, les journalistes dénient tout
intérêt aux asiles. Pour eux, ce sont de véritables « bagnes » où les aliénés
sont « incarcérés »
[28]. Certains articles, comme celui d’Albert Wolff dans
Le Figaro, sont cités dans toute la
presse française et cela montre à quel point l’indignation de ce chroniqueur
célèbre est partagée par l’ensemble de la population. Mais c’est sans conteste
le journal
La Lanterne qui montre le
plus d’ardeur à s’insurger contre les conditions de vie des pauvres
fous.
Le paroxysme de la critique
anti-aliéniste : la campagne de La Lanterne
C’est pourquoi, on s’attachera plus particulièrement ici à
l’exemple de ce journal qui fit de l’anti-aliénisme un véritable cheval de
bataille. D’autant plus que
La
Lanterne tient une place déterminante dans la vie politique de la
Troisième République. Fondée en 1877 par Eugène Mayer,
c’est la première réussite du
journalisme radical. Meyer sait en effet s’entourer de collaborateurs
prestigieux tels Henri Rochefort, puis Yves Guyot ou encore Émile Zola, qui
assurent la popularité du journal. Tant et si bien que dès 1880
La Lanterne est le troisième journal
français par son tirage
[29]. Avec un tel lectorat, ce quotidien a un pouvoir de
pression certain sur la vie politique dont il ne tarde pas à user. Ainsi, à la
suite d’une virulente campagne de presse entamée en 1878, qui fustigeait les
méthodes de la police parisienne,
La
Lanterne parvint à contraindre le préfet de police, Albert Gigot, et
le ministre de l’Intérieur de Marcère à démissionner. Les poursuites
judiciaires et la condamnation auxquelles ils doivent faire face à la suite de
cet événement ne découragent pas les journalistes du quotidien de Meyer. Bien
au contraire, en 1879, alors même que l’issue défavorable du procès vient
d’être rendue publique, le comité de rédaction fait connaître dans son
éditorial son intention de généraliser le procédé appliqué à la police et
déclare donc vouloir dénoncer systématiquement tous les abus commis dans la
société française par des séries d’articles sans concession. Il annonce qu’un
nouveau sujet prend ainsi la suite immédiate de la police. Quelle est donc
cette nouvelle tâche que
La Lanterne,
ce journal sulfureux capable de défaire les gouvernements, considère comme
prioritaire ? Il s’agit de la dénonciation du système asilaire mis en place par
la loi de 1838. Il est ainsi remarquable de constater combien, loin d’être
sujet mineur, la défense des fous est au contraire considérée en 1880 comme un
enjeu capital pour un quotidien comme
La
Lanterne. Pour la mouvance radicale, dont l’influence sur la vie
politique de la Troisième République va croissante, la réforme des asiles est
une mission cruciale, une des premières même à laquelle doit s’atteler la
République naissante. En outre, comme elle l’expose dans son éditorial
programmatique,
La Lanterne entend
visiblement persévérer dans sa réputation de scandale. Ses journalistes
prennent soin de choisir un sujet susceptible d’intéresser le plus grand
nombre, ce qui, pour étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, semble être
alors le cas du problème des asiles.
À l’automne 1879, le procédé qui avait fait le succès de la
campagne contre la police est donc repris
[30]. Trente articles sur l’aliénisme sont
rédigés.
Il s’agit de pseudo-lettres, censées être écrites par « un
infirmier » afin de rendre les critiques plus réalistes et de faire échapper
leur auteur à de possibles poursuites judiciaires; tout comme les articles
fustigeant les méthodes de la police étaient signés par un « vieil employé ».
Sous ce dernier pseudo-nyme se cachait en fait Yves Guyot
[31] qui dut se démasquer en raison des
remous provoqués par cette dernière campagne. Rappelons que Guyot est un
personnage clef de la Troisième République. Il se fait très vite remarquer par
ses prises de position iconoclastes, souvent proches de la mouvance radicale,
et la férocité de sa plume. En 1876, il écope de six mois de prison fermes pour
avoir décrié la police parisienne. Sa popularité est dès lors assurée et il
peut mener de front une carrière d’économiste, de journaliste, d’écrivain et
d’homme politique, devenant notamment ministre des Travaux publics de 1889 à
1892. Guyot est aussi un dreyfusard de la première heure.
Il n’est pas interdit de penser qu’en 1879 c’est également
Guyot qui reprend la plume pour dénoncer cette fois les abus des aliénistes. En
effet, il est alors le journaliste phare de
La
Lanterne. De plus, le style volontiers acerbe et ironique des
lettres de l’« infirmier » est très proche de celui de « l’employé de police ».
Enfin, en 1884, Yves Guyot fait publier un roman intitulé
Le fou
[32]. Dans ce texte, il dresse un portrait
grinçant du fonctionnement des asiles, reprenant les thèmes qui étaient
développés dans les lettres de
La
Lanterne.
Ceci montre que, qu’il soit l’auteur ou non des articles de
La Lanterne, Guyot était de toutes
façons de ceux qui considéraient que la loi de 1838 devait être modifiée. Quoi
qu’il en soit, il est certain que derrière le pseudonyme d’« infirmier » se
dissimule un journaliste de renom, ce que les lecteurs de
La Lanterne savent pertinemment.
Néanmoins, malgré le talent de l’auteur des lettres et le retentissement de la
campagne précédente, cette nouvelle série d’articles ne connaît pas le succès
de la dernière et est finalement abandonnée. Mais avec l’affaire Estoret
La Lanterne trouve un excellent
prétexte pour redémarrer sa campagne et lui donner un ton plus virulent encore.
En sus des articles consacrés à l’affaire Estoret, qui fait quatre fois la une
du journal, treize nouvelles lettres sont alors rédigées. Au total, entre le
mois d’avril et celui de juin 1880, pas moins d’un tiers des numéros du journal
sont consacrés au problème du traitement des fous.
La critique des asiles atteint alors un point extrême. Pour
l’« infirmier » absolument rien ne justifie le maintien du système issu de la
loi de 1838. Il le démontre méthodiquement en démontant un à un tous les
éléments sur lesquels l’aliénisme repose. Premier constat : l’aliénisme n’est
fondé sur aucun savoir scientifique. Les psychiatres sont même tout simplement
incapables de définir la folie, de proposer un « critérium certain pour
distinguer un fou d’un individu qui ne l’est pas »
[33]. Ils ne peuvent discerner « l’humeur
sombre de passage et la folie »
[34]. Pire encore, ils ont inventé le terme de « manie
raisonnante » qui permet toutes les dérives. En effet, dans ce genre
d’aliénation « moins un malade déraisonne, plus il est gravement atteint
»
[35]. À partir de là,
tout le monde est susceptible d’être fou, sauf peut-être l’aliéniste car « il
est vrai que pour être un « maniaque raisonnant [… ] il faut être intelligent
»
[36].
De cette impuissance à donner une définition simple et
limitée de l’aliénation mentale découle que des individus sains d’esprit
peuvent pourtant être enfermés dans les asiles. La possibilité d’internements
arbitraires constitue donc logiquement le second thème de bataille de «
l’infirmier ». Il tente d’effrayer son lecteur et de lui faire prendre
conscience du pouvoir énorme et non justifié que possèdent les médecins
spéciaux. Ceux-ci peuvent décider de l’avenir d’une personne; or leur absence
de savoir scientifique les rend incapables de remplir cette tâche. Du coup,
loin d’être des lieux de soin et de recherche les établissements pour aliénés
ne sont que d’immenses prisons : « la loi de 1838 remplace la « lettre de
cachet »
[37] et aide
l’État ou les familles à se débarrasser de leurs membres indésirables. Une
multitude de cas d’internements abusifs sont ainsi cités, dont ceux bien connus
de Janson, Sandon
[38]
et celui d’Hersilie Rouy
[39], une des rares personnes a avoir obtenu une
indemnité et une pension à vie de la part du ministère de l’Intérieur en
compensation de ses quatorze ans passé en asile
[40]. « L’infirmier » reprend les propos
mêmes des aliénistes Tardieu et Legrand du Saulle qui ont reconnu certains cas
d’internements arbitraires
[41]. L’asile est même un lieu d’enfermement encore plus
sûr que la prison car une fois que l’on y est interné il est impossible d’en
sortir.
Puisque les aliénistes ne savent pas définir ce qu’est
exactement un aliéné, ils sont donc dans l’impossibilité de voir quels malades
sont de nouveau sains d’esprit. Comme ils ont peur d’être rabroués par
l’administration et de révéler à quel point ils sont ignorants, ils ne
relâchent personne. C’est pourquoi, puisque personne ou presque ne sort des
asiles, la France est le pays ou le nombre d’aliénés par habitant est le plus
élevé
[42].
Autre conséquence de l’impuissance des médecins à définir
l’aliénation :
l’incapacité à prescrire des traitements utiles. Car, quand
les psychiatres rencontrent un vrai malade, ils ne peuvent le distinguer d’une
personne bien portante, ils sont donc
a
fortiori bien incapables de le soigner. Après le prétendu savoir
scientifique des aliénistes, ce sont donc leurs thérapeutiques qui sont
tournées en dérision. Laissés sans surveillance à la tête des asiles, les
médecins spécialistes expérimentent toutes sortes de traitements douteux sur
les aliénés pour ne pas avouer leur impuissance. Décharges électriques, verges,
cautérisation, éthérisation, coups de pistolet sont utilisés pour « distraire »
le fou de ses idées déraisonnables. Selon « l’infirmier »
, il s’agit d’un véritable détournement du
traitement de Philippe Pinel, un des seuls aliénistes qui trouve grâce à ses
yeux. Le traitement moral est remplacé par l’intimidation de Leuret qui est
ardemment critiquée
[43]. Les aliénistes se rapprochent ainsi des parents qui
battent leurs enfants parce qu’ils ne sont pas propres, alors que ceux-ci sont
encore trop jeunes pour comprendre ce qu’est la propreté et n’ont aucune idée
de pourquoi on les rabroue
[44]. Les psychiatres, gênés par les comportements
indociles des fous profitent de leur pouvoir illimité pour les torturer.
L’usage tortionnaire de la douche, de la camisole et tous les autres mauvais
traitements qui sont quotidiennement subis par les aliénés sont ainsi dénoncés.
En outre, l’administration de ces prétendues thérapeutiques est souvent laissée
aux mains du personnel. Or celui-ci est dans sa majorité composé de rustres mal
dégrossis qui prennent d’autant plus de plaisir à pratiquer des sévices sur de
plus faibles qu’eux
[45].
Enfin, l’« infirmier » ne se contente pas de dénoncer le
système de 1838, il tente aussi de trouver des solutions pour venir en aide aux
fous. Il montre qu’ailleurs ils sont soignés et non maltraités. Il fait ainsi
une apologie du
nonrestraint anglais
qui devrait servir d’exemple pour réformer les asiles français
[46]. En particulier, il prône
l’abolition de l’usage de la camisole de force dont il s’emploie à montrer les
dangers pour la santé et l’inutilité thérapeutique
[47]. Pessimiste, il estime qu’un changement
de la loi de 1838 est impossible
[48]. En revanche, il demande que soit ordonnée une
enquête parlementaire sur les asiles en France et à l’étranger. Il estime
qu’ainsi les directeurs des établissements français prendront peur et que cela
limitera pour un temps les abus. Il propose aussi de modifier légèrement la loi
de 1838 de façon que des membres des commissions départementales et des
conseils municipaux puissent visiter les asiles.
Ainsi, il paraît inexact d’affirmer, comme le fait Ian
Dowbiggin par exemple, que le mouvement critique de la presse vis-à-vis du
système aliéniste se poursuit après les années 1860 mais de façon moins
virulente
[49].
La Lanterne a entrepris en 1879 et
1880 une importante campagne anti-aliéniste.
Or, ce journal avait déjà prouvé sa capacité à faire trembler
l’édifice public avec ses articles contre la police. Ce n’est donc pas une
mince menace que subissent les psychiatres en 1880. De plus, ce n’est pas le
seul journal à s’attaquer violemment aux médecins spéciaux. On l’a vu, à
l’occasion du procès d’Estoret en juin, toute la presse, de quelque bord
politique qu’elle soit, soutint les thèses de La
Lanterne et ce ne furent pas les moindres des journalistes qui
prirent fait et cause pour les fous. Cette unanimité montre à quel point le
pouvoir de surveillance et d’expertise des psychiatres est loin d’être reconnu
et accepté à la fin du XIXe siècle. Au contraire même, le
décalage s’accroît entre la façon dont l’opinion publique conçoit la folie, les
moyens de la traiter et la réalité de la prise en charge des aliénés qui ne
répond en rien à ce désir. D’ailleurs, à la fin de 1880, nul ne doutait que la
procès Estoret ferait date et entraînerait l’amélioration des conditions de vie
des fous.
L’impact de la campagne : la
réaction des pouvoirs publics et le déni des aliénistes
En un sens, la presse n’eut pas tout à fait tort d’estimer
que le crime de Clermont aurait des répercussions importantes. En apparence,
tout du moins, les pouvoirs publics ne restent pas insensibles au scandale.
D’abord, tous les moyens sont dépêchés pour retrouver et juger Estoret le plus
vite possible. Le 14 juin, la cour de Beauvais le condamne aux travaux forcés à
vie. Ensuite, les pouvoirs publics s’attachent à démettre les Labitte de leurs
fonctions de directeurs de l’asile de Clermont. Ceux-ci s’en tirent finalement
à bon compte. En effet, le conseil général de l’Oise, sur la foi de leurs
rapports truqués sur l’état de l’établissement, le leur rachète en 1887 la
coquette somme de quatre millions de francs ce qui leur permet de vivre
paisiblement de leurs rentes. Enfin, plus profondément, l’État prend acte des
critiques du système de la loi de 1838. Non seulement, au travers du dossier
d’instruction et des dépositions des divers protagonistes durant le procès
d’Estoret, les pouvoirs publics s’aperçoivent que les asiles sont loin de
fournir toutes les garanties de sécurité requises, mais en plus ils sont
confrontés à une opinion publique unanime à dénoncer la faillite du système
asilaire et à demander la révision de la loi. En outre, il faut rappeler que le
premier à avoir réclamé une révision en 1870 était Gambetta, alors symbole des
républicains, même si son intransigeance l’a momentanément écarté des rênes du
pouvoir. De manière générale, les républicains, les modérés comme les radicaux
de La Lanterne, se montrent sceptiques
vis-à-vis des aliénistes, soupçonnés de collusion avec le pouvoir impérial sous
le Second Empire. L’affaire Estoret les confirme dans cette idée et déclenche
un mouvement d’opinion favorable aux réformes du système asilaire. Aussi est-ce
sans difficulté que l’idée d’une révision nécessaire de la loi de 1838 est
adoptée. Dès 1881 une commission extra-parlementaire est nommée pour examiner
la question et, en 1882, un projet de loi issu des travaux de cette commission
est présenté au Sénat par le ministre de l’Intérieur et des Cultes, Armand
Fallières. Après quelques modifications et la nomination d’une nouvelle
commission, le Sénat finit par voter la nouvelle loi en 1887. À cette date, il
ne fait aucun doute que la loi de 1838 sera révisée. Pourtant, contre toute
attente, ce projet de loi est abandonné en 1889 devant la Chambre. Les
lourdeurs de l’appareil législatif et l’incapacité des pouvoirs publics à
trouver une solution de remplacement satisfaisante ont eu raison des velléités
de changement.
Les aliénistes quant à eux sont complètement incapables de
réagir à la crise de 1880. On a vu que Clermont est pour eux un modèle.
L’horreur du crime de 1880 offre un tel démenti à cette représentation
idéalisée que la corporation ne sait que répondre, se murant dans un silence
qui ne fait qu’attiser les diatribes des journalistes et décrédibiliser plus
encore la profession aux yeux de l’État. Pire encore, en dépit de toute
réalité, la corporation ne cesse de se référer jusqu’à la fin du siècle à cet
asile. Il continue d’être cité comme un exemple de réussite et les colonies
agricoles comme modèle de réforme
[50]. Jamais le crime de 1880, pourtant connu de toute la
France et responsable de la procédure de révision de la loi de 1838, n’est
évoqué par les psychiatres. Jamais les rapports postérieurs au départ des
Labitte qui montrent l’état de délabrement déplorable de l’établissement et
tout particulièrement des colonies agricoles ne sont cités. L’affaire Estoret
montre donc à quel point les aliénistes restent prisonniers d’un discours figé
qui reflète de moins en moins les évolutions réelles de leur pratique au sein
des asiles.
Rejetés de la société, les exclus comme les prostituées, les
criminels et tout particulièrement les fous, ont longtemps été parallèlement
mis au ban de l’histoire. Il revient à Michel Foucault ou encore à Robert
Castel notamment d’avoir su sortir enfin ces populations des oubliettes du
passé, et il eut été impossible de penser le sujet même de cet article sans
leur travail
[51].
Néanmoins, avec le recul, il est apparu que certaines de leurs thèses devaient
être nuancées
[52].
Car, ces auteurs ont pu être conduits dans leurs études à privilégier certains
traits de l’histoire de la folie au détriment d’autres importants.
Tributaires de leurs sources, il ont restitué une histoire de
la psychiatrie telle qu’elle ressortait essentiellement des textes des médecins
ou des administrateurs
[53]. Ils ont pu alors décrire les asiles comme des
centres de surveillance parfaits placés sous l’entière emprise des psychiatres,
où la société se serait débarrassée de ses éléments gênants et du désordre de
la folie. De même qu’ils ont pu prendre le discours conquérant faisant de la
psychiatrie un dispositif de savoir et une technique de contrôle toujours en
expansion comme un reflet réel du rôle et du statut des aliénistes au sein de
la société.
Or, l’analyse des sources aliénistes pour riche et pertinente
qu’elle soit, n’en masque pas moins certains aspects de l’histoire de la
psychiatrie au XIXe siècle.
Car, c’est là ce que l’on a tenté de montrer tout au long de
cet article, les aliénistes n’ont cessé de construire un mythe pour légitimer
leur pratique et justifier les prérogatives extraordinaires que leur accordait
la loi de 1838. Or, entre cette construction mythique et la réalité, le fossé a
pu être grand comme l’illustre l’exemple de Clermont. D’une part, les
témoignages des aliénés et du petit personnel montrent que dans les immenses
établissements de la fin du XIXe siècle tels que Clermont,
le pouvoir des médecins était bien dérisoire face aux milliers de malades. En
fait d’ordre et de contrôle par le traitement moral, c’est la précarité et la
loi du plus fort qui en dictaient le fonctionnement. À Clermont, les colonies
agricoles et l’idée de ce que l’on pourrait appeler une thérapie par le travail
furent une tentative sincère de faire de l’établissement autre chose qu’un
simple centre de surveillance. Mais, malgré cela, au quotidien, les malades y
étaient soumis à un personnel infirmier insuffisant, peu formé et souvent mal
payé. Ils pouvaient s’enfuir facilement et ne recevaient aucun traitement.
L’incapacité des aliénistes à prendre acte de l’échec de Clermont et, au
contraire, à continuer d’en faire un modèle de leur triomphe sur la folie,
montre bien le décalage entre leur théorie et leur pratique réelle ainsi que la
nécessité de se méfier de leurs seuls témoignages.
D’autre part, l’analyse des réactions que cette affaire
déclencha dans la presse et les conséquences que ce mouvement d’opinion eut sur
la loi de 1838 démontre que, contrairement à ce que certains
[54] ont pu penser, les
aliénistes étaient loin de posséder à la fin du XIX
e
siècle cette place incontestée d’experts de la folie qu’ils revendiquaient. À
l’inverse, on a pu voir combien la situation des aliénistes au début de la
Troisième République était précaire. Condamnés par la société, rejetés par
l’État, à la suite de l’affaire Estoret, ils faillirent perdre leur emprise sur
le monde de la folie ou du moins la voir largement réduite. L’histoire de
l’aliénisme n’est donc pas celle d’une tutelle de plus en plus grande que des
médecins spécialistes auraient exercé sans partage sur les malades mentaux au
sein d’établissements fermés. À bien y regarder, le maintien du système des
asiles, pratiquement inchangé jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, doit être vu
comme une énigme historique plutôt que comme un fait allant de soi.
[1]
Cet article est issu de mon mémoire de troisième année à
l’Institut d’Études Politiques de Paris sous la direction de Nicole Edelman.
Mes remerciements vont à Jacqueline Carroy (EHESS) pour son aide et ses
conseils précieux.
[2]
Au XIXe siècle, le mot correct, scientifique, pour désigner une
personne atteinte de troubles mentaux est « aliéné », cependant pour éviter des
répétitions fastidieuses, j’ai également employé les termes de « fou » et «
malade mental » dans le corps de cet article. De même, du début du XIXe siècle
jusqu’en 1936, le terme approprié pour désigner un établissement hospitalier
réservé au seul traitement des aliénés est « asile ». Cependant, là encore pour
éviter des répétitions inutiles, j’ai utilisé çà et là le mot « hôpital
».
[3]
Le mot psychiatre au sens où on l’entend aujourd’hui ne
commence à être utilisé en France qu’à la toute fin du XIXe siècle. Cependant,
pour la même raison que plus haut, je me suis servie de ce terme en
remplacement d’aliéniste. D’autre part, les aliénistes étaient aussi parfois
appelés « médecins spécialistes » et « médecins spéciaux », expressions qui
sont également reprises dans cet article.
[4]
C’est par cette expression que fut fréquemment dénommé
l’assassinat d’Appert et ses conséquences dans la presse comme on le verra par
la suite.
[5]
C’est ainsi qu’Étienne Esquirol ( 1772-1840), l’aliéniste qui a
le plus œuvré pour que l’État français adopte le principe de la loi de 1838,
avait pour habitude de nommer les asiles dans les divers ouvrages qu’il a pu
leur consacrer (voir notamment son célèbre rapport de 1819 destiné au ministère
de l’Intérieur,
Des établissements consacrés aux
aliénés en France et des moyens de les améliorer, qui a convaincu
les Doctrinaires notamment de la nécessité de la loi de 1838).
[6]
En 1834, le nombre de malades internés en établissement
spécialisé est d’environ 10000, en 1865 de 34942 et en 1875 de 42077 pour une
population totale cette dernière année de 36448793 habitants (d’après Augustin
CONSTANS, Jules-Joseph LUNIER, Octave DUMESNIL,
Rapport général à Monsieur le Ministre de l’Intérieur sur
le service des aliénés en 1874 par les inspecteurs généraux du
service, Paris, Imprimerie nationale, 1878)
. À la fin de la Troisième République, il est de
94000 (d’après Michel COLLEE, Claude QUETEL,
Histoire des maladies mentales, Paris, PUF,
1994). En comparaison, le nombre d’internés en prison ne cesse de décroître
sous la Troisième République, passant d’environ 60000 en 1870 à 12000 pendant
l’entre-deux-guerres (d’après Michelle PERROT (dir.),
L’impossible prison. Recherches sur le système
pénitentiaire au XIXe siècle, Paris, Seuil, 1980).
[7]
Des écrivains comme Flaubert ou Maupassant par exemple ont
laissé çà et là des témoignages de leurs contacts avec les aliénistes et les
maisons de santé. Dans Juan RIGOLI,
Lire le
délire, aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe
siècle, Paris, Fayard, 2001, le lecteur trouvera plus de détails sur
ce genre de témoignage (voir notamment le chapitreV « Récits de folie » p.
379-456).
[8]
Il existe bien les
Mémoires d’une
aliénée livre paru en 1883 et tiré des notes d’Hersilie Rouy (
1814-1881), que cette malade rédigea pendant ses quatorze années passées en
asile. Mais il s’agit là d’un cas d’exception qui tient aux circonstances très
particulières de son internement. En effet, cette femme prétendait être la
fille de la Duchesse du Berry et la sœur d’Henri V, avoir un rôle important
dans une société secrète et pour cette raison être séquestrée abusivement. Elle
fit des pieds et des mains pour que l’on reconnaisse les défaillances (réelles)
de la procédure ayant abouti à son internement, et finit par attirer
l’attention de la presse et de certains hommes politiques. Le receveur des
hospices, E. Le Normant de Varannes, convaincu de sa bonne foi, réussit à la
faire sortir du système asilaire en 1868. Hersilie obtint même une
indemnisation de l’État. C’est Le Normant de Varannes qui fit publier un livre
tiré des notes d’Hersilie qu’il expurgea des passages prouvant qu’elle était
atteinte par moments de délire mégalomaniaque. On voit combien les
circonstances ayant permis que l’historien dispose aujourd’hui du témoignage
d’Hersilie sont exceptionnelles et l’on imagine facilement que très peu
d’écrits de ce genre puissent exister. Pour avoir plus de renseignements sur le
cas Rouy le lecteur peut se reporter à Yannick RIPA,
La ronde des folles. Femme, folie et enfermement
au XIXe siècle, Paris, Aubier, 1986.
[9]
Ceux-ci prêtent donc serment tandis que ceux qui ne semblent
pas totalement sains d’esprit se contentent de promettre de dire la
vérité.
[10]
Ce dossier est référencé sous la côte 2 Up 357. Il contient 164
pièces, dont les procès verbaux de 83 dépositions. En effet, certains des 46
témoins ont déposé plusieurs fois. Les 16 malades entendus ne l’ont été qu’une
fois, sauf un qui fut entendu deux fois. Les interrogatoires étant numérotés,
on reprendra ce système d’identification dans la suite de cet article.
[11]
Cf. Robert CASTEL,
L’ordre
psychiatrique. L’âge d’or de l’aliénisme, Paris, Éditions de Minuit,
1976. Pour une vision d’ensemble, le lecteur peut aussi se reporter à Ian
DOWBIGGIN,
La folie héréditaire ou comment la
psychiatrie française s’est constituée en un corps de savoir et de pouvoir dans
la seconde moitié du XIXe siècle, Paris, EPEL, 1993 (édition
originale en langue anglaise 1991).
[12]
Pour une histoire générale de l’asile de Clermont, se reporter
à : M. TH. FRELOT,
L’hôpital psychiatrique
interdépartemental de Clermont (Oise), aperçu historique, Thèse de
doctorat en médecine, Paris, 1961; Karine POREBSKI,
De la maison de santé… à l’hôpital psychiatrique
spécialisé, Mémoire de maîtrise, Université de Paris-X/Nanterre,
1997; Claude TEILLET, « Le centre spécialisé de Clermont de l’Oise de 1790 à
nos jours »,
in XXXVe volume des
Mémoires de la société archéologique et
historique de Clermont-en-Beauvaisis.
[13]
Philippe Pinel ( 1745-1826) est considéré comme le père
fondateur de l’aliénisme en France, on lui attribue le geste mythique de la
libération des fous de Bicêtre de leurs chaines.
[14]
En 1862, une controverse eut lieu à la Société
médico-psychologiques durant laquelle le mode de placement des aliénés de Gheel
en Belgique (en liberté dans des familles d’accueil) fut rejeté au profit du
système de Clermont. Sur ce sujet, voir Aude FAUVEL,
1880 : un fou assassiné dans l’asile de Clermont.
Le rêve brisé des aliénistes, mémoire de l’IEP-Paris, 2000.
[15]
Les aliénistes furent parmi les premiers dans le corps médical
français à s’organiser comme profession. Dès 1843, ils ont leur journal :
Les Annales médico-psychologiques et,
en 1848, ils fondent une société savante : la Société médico-psychologique
chargée de coordonner leurs actions et leurs recherches.
[16]
L’apologie la plus exemplaire de Clermont est sans doute celle
que lui consacre Alexandre Brierre de Boismont dans
Les Annales médico-psychologiques en
1862 (p. 511-520). Mais Clermont et ses colonies agricoles sont aussi cités en
exemple par Jules Falret (
idem, 1861,
p. 165-168), Jean Baptiste Brun Séchaud (dans
Études complémentaires sur la loi du travail appliquée aux
aliénés, Limoges, Chapoulaud frères, 1862), Octave Dumesnil (dans
Rapport général…
op. cit.) ou encore par la commission
dirigée par le baron Haussman chargée d’établir les plans selon lesquels seront
réalisés les nouveaux asiles parisiens (
Rapport
et procès verbaux de la commission instituée par arrêté préfectoral du 27
décembre 1860 pour les réformes à opérer dans le service des
aliénés. Paris, Imprimerie de la préfecture de la Seine, p.
19).
[17]
Interrogatoire n° 152.
[18]
Georges LABITTE écrit même qu’à Villers : « L’organisation
n’offrit aucune difficulté; on n’y emmena que les malades les plus faciles,
n’exigeant presque pas de surveillances [...] tous ceux qui ont oublié les
liens qui les rattachent au dehors, et qui, dans leur faiblesse mentale,
tendent à se réfugier vers ceux qui les soignent et les protègent. Aussi, à
Villers, les malades sont-ils en pleine liberté. »
De la colonisation des aliénés, Thèse
de médecine, Paris, A. Parent, 1878, p. 28.
[19]
Interrogatoire n° 152.
[20]
Interrogatoire n° 116.
[21]
L. MARTINENQ, J. SCHILS,
Département de l’Oise. Asile d’aliénés de Clermont. Rapport
médical par MM. les médecins en chef, Clermont, imprimerie du
Journal de Clermont, 1888, p. 18.
[22]
Il en donne les mesures exactes : elle mesure 3,64 mètres de
long sur 3,16 mètres de large et est haute de 2,58 mètres. Il s’attache ensuite
à décrire minutieusement le dispositif de bains. La salle de bains est pourvue
de deux baignoires en zinc. Chacune de ces baignoires est recouverte d’un
couvercle percé de trous qui s’adapte sur les baignoires au moyen de crochets;
un trou plus large permet de faire passer la tête de l’aliéné, c’est le seul
membre qui est en dehors de l’eau.
[23]
Cela apparaît nettement dans les témoignages des patients
Jourdain et Six, ainsi que dans les différentes dépositions, d’aliénés et de
membres du personnel, sur la séance de bains d’Appert du 3 mars 1880 qui fut
alors frappé sur la tête pendant qu’on lui déversait des sceaux d’eau froide
sur le corps.
[24]
Certes, la loi sur la liberté de la presse n’entre en
application qu’en 1881, mais depuis que les républicains sont au pouvoir, en
pratique il n’y a presque plus de procès de presse.
[25]
Jean-Marie MAYEUR écrit ainsi : « L’essor de la presse, plus
généralement les progrès de l’alphabétisation, les brassages dus au service
militaire obligatoire firent entrer la France de la Troisième République dans
l’ère de l’opinion. ».
La vie politique sous la
Troisième République, 1870-1940, Paris, Seuil, 1984, p. 76.
[26]
Le Petit Journal, 17
juin 1880.
[27]
Toutes ces personnes sont des chroniqueurs extrêmement célèbres
de l’époque. Pour des éléments de biographie sur ces journalistes, voir
notamment : Claude BELLANGER, Jacques GODECHOT, Pierre GUIRAL,
Histoire générale de la presse
française, Tome III :
de 1871 à
1940, Paris, PUF, 1972.
[28]
L’Événement, 17 juin
1880.
[29]
En 1880, ce journal tire alors à 150531 exemplaires d’après C.
BELLANGER et alii,
ibidem.
[30]
Du 23 octobre au 29 novembre 1879.
[31]
Yves Guyot ( 1843-1928) mena simultanément une carrière d’homme
politique, d’économiste, de journaliste et d’écrivain. En 1870, il se fit
remarquer en essayant de réconcilier Communards et Versaillais, avec l’insuccès
que l’on sait. En 1874, il devint conseiller municipal du troisième
arrondissement de Paris. Puis, il fut député radical de la Seine ( 1885, réélu
en 1889) et ministre des Travaux publics dans les cabinets Tirard et Freycinet
(février 1889 à février 1892). Parallèlement, Guyot collaborait à de nombreux
journaux. Sa réputation grandissant, il succéda notamment à Henri Rochefort
comme journaliste phare de
La Lanterne
puis dirigea
Le Siècle à partir de
1892. Il a en outre écrit des essais politiques, économiques et des romans, et
animé la Société d’Études politiques. Guyot n’hésitait pas à prendre position
sur des sujets délicats. Dès 1876 il commença à décrier la police parisienne au
conseil municipal ce qui lui valut six mois de prison. Il fut également un
dreyfusard de la première heure.
[32]
Yves GUYOT,
Un fou,
Paris, C. Marpon/E. Flammarion, 1884.
[33]
La Lanterne, 17
novembre 1880,24e lettre.
[34]
Ibid., 27 octobre
1880,15e lettre.
[35]
Ibid., 11 novembre
1880,18e lettre.
[37]
Ibid., 15 novembre
1880,22e lettre.
[38]
Sur ces cas, on peut consulter : Jacqueline THIRARD, « Les
aliénistes et leur opposition sous le Second Empire »,
Psychanalyse à l’université, n° 2/6,
mars 1977, p. 321-338, Sylvie NAVEL,
Les «
Antialiénistes » sous le Second Empire, Thèse de doctorat en
médecine, Université de Paris-V/Cochin, 1984.
[39]
Ibid., 12 et 13 avril
1880,1re et 2e lettres.
[40]
Sur Hersilie Rouy, voir note 8.
[41]
Ibid., 14 et 15
novembre 1879,21e et 22e lettres. Tardieu dans « Consultation médico-légale sur
un cas de démence ou d’imbécillité supposée »,
Études médico-légales sur la folie, p. 241, et
Legrand du Saulle dans une communication à la Société médico-psychologique le
28 janvier 1878.
[42]
Ibid., 22 octobre
1880, introduction à la nouvelle campagne.
[43]
Ibid., 20 avril
1880,9e lettre. Selon l’aliéniste François Leuret ( 1797-1851), il faut
comprendre le traitement moral de Pinel et son expression de distraction dans
un sens fort. L’alié