2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Comptes rendus
• GÉRARD GAYOT, PHILIPPE MINARD (dir.),
Les ouvriers qualifiés de l’industrie (XVIe-XXe
siècle). Formation, emploi, migrations, Villeneuve d’Asq, éd. Revue
du Nord, Hors-série Histoire, n° 15, 2001,334 p., 24,39 €.
• GÉRARD CHAUVY, La Croix-Rouge dans
la guerre ( 1935-1947), Paris, Flammarion, 2000,405 p., 149 F; MARC
-ANDRÉ CHARGUÉRAUD, L’étoile jaune et la
Croix-Rouge. Le Comité international de la Croix-Rouge et l’Holocauste (
1939-1945), Genève/Paris, Labor et Fides/Cerf, 1999,135 p., 98 F.;
CICR, Procès-verbaux du Comité international de
la Croix-Rouge ( 1863-1914), Genève, Société H. Dunant/CICR,
1999,857 p., 100 FS.
• Varian Fry, du refuge… à
l’exil, Marseille-Arles, Hotel du département de Marseille/Actes
Sud, 2000,2 vol., 87 + 95 p., 28,81 €; « Les États-Unis et les réfugiés
politiques européens, des années 1930 aux années 1950 », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°
60, oct.-déc. 2000,75 p., 10,69 €.
ANTONIO FEROS, Kingship and
Favoritism in the Spain of Philip III, 1598-1621, Cambridge,
Cambridge University Press, 2000,299 p., £ 40.00
Ce livre, tout entier centré sur la carrière du duc de Lerma,
favori de Philippe III, l’escamote dans le titre pour attirer plutôt
l’attention sur l’entremêlement de l’exercice du pouvoir royal et l’existence
du favori dans la monarchie espagnole du début du XVIIe
siècle. L’illustration de couverture propose en effet deux portraits
identiques, dont il est impossible au premier coup d’œil de savoir lequel a
servi de modèle à l’autre, de Philippe III et de Lerma : même posture, même
accoutrement, même regard froid et impérieux dirigé droit dans les yeux du
spectateur. Tout est dit dans cet arrangement magistral, le roi et le
valido sont perçus comme des répliques
et cet extraordinaire mimétisme les rend indissociables l’un de l’autre : la
royauté espagnole ne saurait se comprendre sans une étude attentive du
phénomène, si particulier à l’Espagne, du valimiento. Antonio Feros nous livre ici les
résultats de sa tentative de construire le favoritisme comme un objet
historique libéré de la contrainte du genre biographique, que le sujet appelle
pourtant. Si, pour le coup, son personnage manque singulièrement d’épaisseur,
voire d’humanité, c’est aussi une façon de nous pousser, nous lecteurs, vers
une histoire plus froide, et de nous éviter la répétition de ces jugements
dépréciatifs qui ont si souvent accompagné l’histoire du règne de Philippe III
et de Lerma, traditionnellement présentés comme faibles et incapables.
Plutôt que de gloser sur la personnalité et les humeurs du
favori, l’auteur nous invite à le considérer comme le support d’un « concept
porteur d’une histoire » et à « contextualiser l’usage du terme ». Il s’agit
d’« examiner les différents langages politiques et leur évolution », afin de «
rétablir l’influence des nombreux discours tendant à définir le pouvoir de la
monarchie ». L’attention minutieuse portée à la production de textes politiques
pendant la période de la fin du règne de Philippe II et le règne de Philippe
III conduit à distinguer trois mouvements d’idées capables à la fois de nous
renseigner sur ce contexte intellectuel, et de l’influencer. Dans les années de
la formation du futur roi ( 1580-1590), la monarchie espagnole est agitée par
une discussion sur sa propre nature : monarchie mixte valorisant le rôle des
Conseils et limitant le pouvoir du roi, ou bien exercice autoritaire du pouvoir
basé sur la conviction que la souveraineté ne se partage pas, les Conseils
étant alors chargés d’accomplir la volonté du roi. Au début du
XVIIe siècle, la présence aveuglante du
privado fait que le débat politique se
focalise sur sa personne : à une longue tradition d’opposition, justifiée par
le passé castillan où son rôle est lu de façon catastrophique, vient s’ajouter
une opinion plus nouvelle qui apprécie l’aide qu’il est en mesure d’apporter au
roi, basée sur la confiance de celui-ci. En somme, pour les uns, le favori se
prend pour le roi, ce qui ne peut manquer d’avoir des conséquences déplorables,
pour les autres, il est la voix autorisée du roi et n’usurpe pas sa position.
Enfin, pendant le règne de Philippe III, on assiste à l’éclosion d’un nouveau
genre littéraire, celui du pamphlet et même de la satire. L’impulsion en a été
donnée par Lerma lui-même, qui a favorisé après la mort de Philippe II
l’expression de critiques à l’égard de sa façon de gouverner afin de faire
admirer par contraste les manières du nouveau règne.
Ce faisant, aurait-il ouvert la boîte de Pandore ? Les
jugements, flatteurs ou sévères, sur la politique conjointe du roi et du favori
fleurissent et atteignent à la dénonciation de la corruption et à l’arrestation
de clients de Lerma. Les charges de corruption, en criminalisant la lutte pour
le pouvoir, se révèlent politiquement efficaces, jusqu’à faire vaciller puis
chuter le favori lui-même.
Tout cela est-il si nouveau que l’auteur veut bien nous le dire
? Il n’y a aucun doute que la monarchie espagnole a introduit de la raison
d’état dans la théorie du contrat et que le résultat en a été un exercice du
pouvoir relativement autoritaire. La question du privado est ancienne dans la péninsule ibérique,
comme le signale justement l’ancienneté de l’opposition à son existence. Depuis
que les Rois Catholiques ont réussi à concentrer le patronage dans leurs mains
et à multiplier le nombre d’offices de cour, de façon remarquablement précoce
dans le contexte européen, le but ultime du courtisan est d’atteindre à la
privanza, et la peinture des efforts
soutenus – et finalement efficaces – des aïeux de Lerma pour se rapprocher de
ces offices de cour en offre la meilleure démonstration. En ce qui concerne
Lerma, la vraie nouveauté réside évidemment dans le fait que Philippe III
autorise son valido à devenir
de facto Premier ministre,
l’intermédiaire entre le roi et toutes les institutions, et qu’à partir de 1612
il peut tout signer lui-même. À la différence de Philippe II, qui avait
toujours pris soin de s’appuyer sur plusieurs favoris, sauf peut-être Moura
dans les dernières années, et de les maintenir dans un rôle purement
fonctionnel, Philippe III distingue un seul favori, qui affirme sa prééminence
hors des cadres institutionnels, et qu’il met violemment en lumière en lui
démontrant son amitié. Toute la relation de Philippe III avec Lerma est basée
sur l’affection, l’amitié – qui ne saurait cependant être exactement
réciproque, l’intimité, l’accompagnement permanent… au point qu’on est en droit
de se demander quand donc le favori a-t-il le temps de se consacrer aux travaux
du gouvernement. Philippe III procède à la reconnaissance publique de la
puissance de son favori, ce que fera également Philippe IV avec Olivares, et
d’autant plus qu’il devient lui-même toujours moins visible, selon un processus
cérémoniel déjà décrit par John Elliott ( Imperial Spain, Londres, 1963), et dont la
dynamique et l’évolution continue sont maintenant bien étudiées par María José
del Río ( La capital ceremonial de la Monarquía
Católica, Madrid, 2000). Cependant, Lerma se dit mélancolique ou
malade et cherche à se rendre aussi invisible et inaccessible que le roi… Selon
Antonio Feros, le favori n’existe qu’avec un pouvoir monarchique fort, ce qui
le pousse à rechercher les moindres traces d’absolutisme, ou de désir
d’absolutisme, ou du moins tous les signes de centralisation des processus de
décision, traces et signes qu’il retrouve évidemment plus facilement dans son
corpus textuel que dans les pratiques de la monarchie espagnole dans la
première moitié du XVIIe siècle.
Le pacifisme de Lerma va donner une autre vraie originalité au
règne de Philippe III. C’est plus de cette façon qu’il imprime sa marque
personnelle sur ses années de valimiento que dans des initiatives finalement
aussi peu novatrices que de créer une junte de gouvernement. Antonio Feros
montre très bien à quel point cette position pacifiste correspond à la fatigue
de la monarchie espagnole, de son personnel politique et de ses populations
après le long et belliqueux règne de Philippe II, toujours sur la brèche
européenne en défense des intérêts du catholicisme. Il montre également très
bien combien le fait qu’il ait parfois accepté des paix peu glorieuses a pu au
contraire le desservir et donner de lui cette image de faiblesse, qui va
finalement le pousser vers sa perte et lui faire préférer des conseillers plus
interventionnistes. La Pax hispanica
imposée par Philippe III et par Lerma, étudiée par Bernardo García (
La Pax Hispanica. Política exterior del Duque de
Lerma, Louvain, 1996), a cependant rejoint en partie ses objectifs,
qui étaient d’offrir un peu de respiration à des royaumes épuisés sur le plan
économique, et dans ce sens on peut parler de ce valimiento comme d’une vraie réussite.
Lerma finit donc par perdre la faveur du roi, et c’est dans
cette observation du phénomène du favoritisme qu’Antonio Feros nous en apprend
le plus, qu’il nous fait même approcher insensiblement du vrai cœur du pouvoir,
cet espace opaque de la prise de décision, qu’il nous aide à redimensionner à
la mesure de ce qui a trait aux relations familiales et amicales. L’amitié du
roi pour Lerma est vraiment l’élément fondamental de cette relation tellement
singulière, pourtant renouvelée de façon très proche par Philippe IV et
Olivares, une amitié construite pendant les années de formation des futurs
souverains, basée sur une immense confiance et un vrai partage du fardeau du
pouvoir. Lorsque Lerma est éloigné de la cour, et ce sera la même chose pour
Philippe IV après la chute d’Olivares, il ne semble pas que Philippe III ait la
moindre difficulté à assumer directement la responsabilité de la prise de
décision ni qu’il ait besoin du moindre délai pour se mettre au courant des
affaires.
L’exercice du pouvoir est réellement conjoint et à aucun moment
le roi ne perd sa faculté de mette fin à cette organisation.
Quant aux relations familiales, nous apprenons que deux fils,
un frère, deux neveux, un beau-frère et deux cousins de Lerma sont
gentilshommes de la chambre du roi, ce qui correspond à la moitié de ces
offices du palais. De même, dans la maison de la reine, Lerma place trois
filles, deux belles-filles et trois nièces comme dames d’honneur. Rodrigo
Calderón, son propre favori, est gentilhomme du roi;
Pedro Franqueza, le client par qui le scandale manque bien
l’atteindre, est secrétaire de la reine. Lerma utilise les autres offices de
palais pour se gagner l’alliance des grands. Or Philippe III limite toujours
plus l’accès à sa personne. Pour se dire proche du pouvoir, il faut donc
obtenir l’entrée dans les appartements privés, ce que permettent ces offices.
On touche là à ce qui fait la puissance de Lerma, et le lit des critiques qui
sont dirigées contre lui : il a écrasé le jeu des factions, qui auparavant se
répartissaient plus ou moins heureusement honneurs et privilèges. Il a obtenu
le monopole de la redistribution de la grâce et il en fait profiter en priorité
absolue les membres de sa famille, puis ses proches et ses clients, sans
chercher à ménager personne, non par pure bienveillance, mais bien parce que
Lerma est contraint de donner quand ses clients réclament, ce qu’ils font
assidûment. Artistes et écrivains glorifient le favori car ils doivent en
passer par lui dans leur recherche de patronage, ainsi des efforts finalement
déçus consentis par Lope de Vega et décrits par Elizabeth Wright (
Pilgrimage to Patronage : Lope de Vega and the
Court of Philip III, 1598-1621, Londres, 2001). Lerma se glisse
volontiers dans le rôle du mécène, il est même le premier à se placer ainsi
dans un courant européen pourtant florissant, y compris bien avant Philippe
III. Il collectionne de très nombreux tableaux, mille cinq cents entre 1599 et
1611, programme la construction de palais, finance des œuvres littéraires,
théâtrales, musicales, poétiques. En 1603, Rubens en fait le premier portrait
(hors Italie) d’un homme à cheval qui n’est pas un roi et inaugure ainsi la
grande série espagnole des portraits équestres : Philippe III lui-même n’est
jamais portraituré à cheval jusqu’après sa mort. Enfin, les deux portraits de
Philippe III et de Lerma, réalisés à l’identique d’après un portrait de
Philippe II par Titien, donnent à voir le favori comme une image en miroir du
roi lui-même : le favori est bien devenu une figure royale.
Mireille PEYTAVIN
ALAN MARSHALL, Intelligence and
Espionage in the Reign of Charles II, 1660-1685, Cambridge,
Cambridge University Press, 1994, 334 p., $59.95
L’ouvrage s’insère dans la longue tradition historiographique
anglaise de réflexion sur le pouvoir politique, sur sa contestation par de
nombreux complots et sur leurs antidotes, l’espionnage et la surveillance
politique. Des travaux portant sur le règne d’Elisabeth jusqu’aux études des
menées jacobites au XVIII
e siècle, les recherches sur ces
thèmes abondent. Elles soulignent toutes, à des titres divers, les réactions
paranoïaques des pouvoirs successifs face à la contestation politique et
religieuse
[1].
Alan Marshall rappelle les spécificités anglaises. Le pouvoir
des dynasties Tudor et Stuart s’affermit par l’exclusion d’une partie de la
société consécutive au choix religieux d’Henri VIII de fonder une Église
nationale. Les catholiques et les puritains (ces derniers qualifiés de
non-conformistes ou de dissent) furent
exclus de la direction du pays.
Les premiers, longtemps assimilés à des ennemis de l’intérieur,
étaient perçus comme des alliés de l’étranger puisque d’obédience romaine et
influencés par les jésuites. Leur exclusion permit de cimenter la communauté
nationale. Ces catholiques utilisèrent les armes subversives des conjurations
jusqu’à la veille de la Restauration
[2]. Avec le règne de Charles II, la situation se
retourne puisque les mesures répressives furent prises contre le
dissent entre 1661 et 1665 (mesures
qualifiées de « code Clarendon »). Leur adoption accentua le caractère
politique de la dissidence religieuse. Ces éléments expliquent l’importance des
conspirations dans l’histoire anglaise, d’autant que la diversité
confessionnelle en Écosse et en Irlande complique encore les modes de
domination politico-religieux employés par le pouvoir.
Dans une introduction dense, A. Marshall évoque rapidement ces
traits, il souligne le poids d’une gestion violente des conflits politiques,
violence qui ne se réduit pas à un moment limité, la guerre civile, mais qui
irrigue la société des XVIe et XVIIe
siècles.
Il soutient que, de la conspiration des poudres ( 1605) à
l’affaire Titus Oates ( 1678-1680), le schéma est identique et repose toujours
sur des projets régicides. Ces travaux rejoignent en grande partie l’imposant
travail de R. L Greave sur la contestation puritaine au cours de la
Restauration
[3], mais ils
s’en démarquent par le refus de considérer que les conjurations relèvent
seulement du
radical underground. Il
existe une diversité et une fluidité des groupes contestataires, qui dépassent
la question non-conformiste du fait des nombreux liens entretenus par ces
groupes avec les différentes sphères et factions du pouvoir et de la variété de
leur motivation. A. Marshall s’oppose ainsi à une histoire considérée comme le
produit du secret et de l’événement. Il choisit de réintégrer les conspirations
et les conjurateurs dans le processus de naissance de la légitimation de
l’opposition en politique. En cela, cet ouvrage se distingue de nombres de
travaux sur l’espionnage. Il n’hésite pas à en montrer les échecs (p. 61-62) et
les faiblesses, alors que les services secrets sont trop souvent surestimés.
Dans le domaine du renseignement, la question de la rupture, ou de la
permanence, entre le Protectorat et la Restauration est soulevée à plusieurs
reprises. Bien que l’auteur affirme être partisan de la seconde thèse (p. 8),
ses résultats permettent à chacun de nuancer les positions
traditionnelles.
En dépit de la richesse du contenu, la structure du livre est
mal équilibrée. D’une part, l’étude concerne principalement la question de la
sécurité intérieure. L’unique chapitre consacré aux rapports entre diplomatie
et espionnage (ch. 8), ne s’intéresse qu’aux diplomates anglais à La Haye
(l’ambassadeur en France ne fait l’objet que d’allusions).
D’autre part, la richesse du vivier hollandais, en tant que
refuge pour les dissidents protestants, pour les anciens régicides et pour
certains militaires de l’ère Cromwell, explique la présence permanente du thème
de l’exil tout au long de l’ouvrage. Cependant, cet exil vécu comme espace
singulier et propice aux retournements et à l’action des services secrets ne
fait l’objet à aucun moment d’un traitement particulier, sinon par le biais de
la description d’itinéraires.
Dans un premier chapitre, la pratique des affaires secrètes et
un aperçu chronologique des secrétaires et ministres responsables de ces
domaines sont décrits. À la différence d’Olivares ou de Richelieu, qui aimaient
à nouer des intrigues, les ministres successifs délaissent la direction des
renseignements au successeur de John Thurloe, le secrétaire Williamson, et cela
jusqu’à l’affaire Titus Oates. Des réseaux sont reconstitués, déjouant
certaines conjurations. L’auteur relève qu’à partir de la
3e guerre anglohollandaise ( 1672-1674), les insuffisances
se multiplient dans le domaine de l’espionnage, les interruptions des paiements
deviennent trop fréquentes pour assurer un bon fonctionnement de ces services.
De nombreuses précisions sur la poste sont apportées dans le chapitre suivant.
L’étude de la rébellion du Nord (conspiration de Kaber-Rigg dirigée par Atkinson en octobre 1663)
permet d’insister sur les conflits de compétences et les problèmes de
continuité de l’autorité dans ces régions où l’anglicanisme est mal implanté
(ch. 3). L’étude de « la tribu de l’ignominie » (selon l’expression de
Clarendon, citée p. 116), de ses origines, des motivations et des modes de
recrutement fait l’objet de développements très intéressants et vivants, mais
souvent linéaires (ch. 4). Dans ce chapitre, certaines classifications et
affirmations paraissent contestables. Par exemple, l’affirmation d’un déclin
général du fanatisme et d’un plus grand degré de cynisme parmi les espions
n’est en aucune manière démontrée, ni rapportée aux pratiques politiques
contemporaines (p. 123). Les chapitres 5 et 6 sont consacrés aux itinéraires
d’espions, certains sont déjà célèbres (Thomas Blood, Aphra Behn), d’autres
sont moins connus (Leving, Beckman). L’emploi de sources originales, telles que
le carnet où Blood notait ses impressions (p. 198-199), ou le cahier d’adresses
de Williamson (p. 202), autorise l’auteur à avancer de nouveaux résultats.
L’affaire Titus Oates (le Popish plot)
constitue un des points culminants de la grande phobie anti-papiste en
Angleterre; elle n’est en fait que le prétexte à la contestation parlementaire
du pouvoir monarchique. Cette conspiration imaginaire est pourtant délaissée
par l’auteur qui s’intéresse plutôt aux contre-feux allumés par le pouvoir pour
reprendre en main la situation. Enfin, un beau chapitre analyse la violence
politique employée dans le domaine de l’espionnage, s’attachant d’abord à en
préciser le cadre théorique, puis les applications pratiques (comme la
vengeance royale contre les régicides, avec l’assassinat de Lisle à Lausanne en
1664, les tentatives contre Ludlow, etc.).
Cette étude constitue donc un appel à prolonger les recherches
sur l’histoire du secret à l’intérieur des sociétés modernes et à rechercher
les liens entre les pratiques politiques ouvertes et les formes subversives
violentes que représentent les conspirations. Elle démontre aussi l’importance
de ces deux formes d’action pour les pouvoirs politiques et religieux à l’heure
de la naissance des premières formes de parlementarisme. En cela, ce livre
contribue à éloigner les approches conspiratoires et policières de l’analyse
historique.
Alain HUGON
GEORG SCHMIDT, Geschichte des Alten
Reiches. Staat und Nation in der Frühen Neuzeit, 1495-1806, Munich,
Beck, 1999,459 p., 78 DM.
Parmi les directions novatrices empruntées par les modernistes
allemands depuis deux décennies, certaines sont assez bien connues des
Français. Ainsi en est-il par exemple des travaux effectués autour du concept
de « confessionnalisation » ou bien encore des études de micro-histoire et
d’histoire du quotidien appliquées à la proto-industrialisation et aux rapports
sociaux dans le monde rural. Il est en revanche un renouvellement alimenté par
de très nombreux travaux et qui a suscité moins d’échos en France, parce qu’il
est plus fondé sur la réévaluation d’un objet que sur l’adoption d’une nouvelle
méthode, et parce qu’en outre cet objet idiosyncrasique et complexe n’est pas
propre à susciter d’emblée l’intérêt : il s’agit des études consacrées aux
institutions impériales et aux pratiques politiques qui les animent. Après que
les thèses, habilitations et études savantes se sont accumulées, il semble
néanmoins que soit venu le temps des bilans et des synthèses. On disposait
certes déjà d’un guide commode mais succinct (Helmut Neuhaus,
Das Reich in der frühen Neuzeit,
Munich, 1997) et d’une somme magistrale mais d’abord difficile (Karl-Otmar von
Aretin, Das alte Reich 1648-1806, 3
vol., Stuttgart, 1993-1997). En revanche, c’est un manuel au sens le plus
flatteur du terme que Georg Schmidt, professeur à l’université d’Iéna dont les
travaux sur les comtes d’Empire, entre autres, font autorité, nous offre sur la
question. Il réussit en effet à présenter le bilan de ces recherches
renouvelées sur trois siècles d’histoire allemande en subordonnant à la clarté
d’ensemble la richesse foisonnante et déconcertante des institutions
impériales, sans pour autant l’étouffer. Là où la plupart des manuels
précédents enterraient, en 1648 au plus tard, l’Empire et ses institutions en
quelques phrases pour mieux se consacrer à la « modernité émergente » des
grandes principautés, Prusse et Autriche en tête, Georg Schmidt centre
constamment son propos sur l’Empire, son évolution, sa vie propre, ses
difficultés bien sûr, mais aussi sa capacité à rester jusqu’à son terme ( 1806)
la référence primordiale pour ceux qui essayaient de penser la nation allemande
et pour ceux qui, quotidiennement, faisaient l’expérience de son ordre
juridique. On oublie en effet trop souvent que le Saint Empire ne consistait
pas seulement dans les démêlés opposant l’Empereur aux princes, mais qu’il
s’incarnait également dans un ensemble d’institutions régionales (les cercles)
et juridiques (les deux tribunaux d’Empire), dans des procédures
supra-territoriales (il y eut au XVIIIe siècle encore des
princes déposés, et jamais autant de territoires ne furent mis sous tutelle, en
particulier financière, que dans les dernières décennies de l’Empire) et dans
un réseau de représentations et de symboles passionnément entretenus et
réinterprétés (du thème des libertés allemandes à l’aigle impérial).
Trois idées directrices guident en effet l’auteur : l’État,
dans l’Allemagne moderne, est né avec la mise en place en 1495 de la
constitution d’Empire qui reste ensuite le point d’ancrage principal de l’idée
nationale; le caractère étatique est demeuré jusqu’en 1806 complémentaire et
partagé : territoires et Empire évoluent en constante interaction et vouloir
les séparer revient à ignorer l’originalité majeure de l’histoire politique et
institutionnelle de l’Allemagne moderne; la constitution impériale, garante de
la propriété, de la diversité et des droits acquis identifiés comme « libertés
» s’est profondément inscrite dans les cultures politiques et a joué un rôle
majeur dans la définition du « caractère allemand » face aux « despotismes »
français ou espagnols. De cette manière, l’auteur rassemble avec une nouvelle
vigueur l’image dégagée progressivement par la recherche.
Le plan lui-même, d’un classicisme apparent (une partie pour
chaque siècle), rompt avec la sacro-sainte césure de 1648 et participe ainsi de
la nouvelle interprétation de la Paix de Westphalie qui s’est affirmée à
l’occasion du 350ème anniversaire de
l’événement et qui y voit davantage la restauration et la stabilisation d’une
constitution fédéraliste de l’Empire que le couronnement de son déclin
historique.
L’ouvrage reflète cependant aussi les limites du renouvellement
historiographique dont il fait le bilan. Novateur par ses thèmes, il l’est
beaucoup moins par son approche, qui reste essentiellement politique, une
tendance que ce livre contribue plus à accentuer qu’à dépasser. Certes, il ne
néglige pas, par exemple, les études consacrées aux revendications paysannes,
dont les spécificités allemandes doivent beaucoup à une culture juridique
entretenue par les tribunaux impériaux et par le caractère incomplet des États
territoriaux. Il n’en reste pas moins que la nécessité d’approfondir l’histoire
sociale des institutions impériales apparaît avec une grande acuité à la
lecture de l’ouvrage de Georg Schmidt. En outre, soucieux de réhabiliter
l’Empire, le livre en vient parfois presque à le surestimer et à oublier que si
toute l’histoire allemande ne peut être lue à la lumière de l’unification «
prussienne » de 1871, il y eut tout de même 1871. Mais, par son insistance
presque provocatrice à placer au centre de sa démarche l’idée de Nation, Georg
Schmidt montre que sa relecture de la période, à l’instar de la lecture
précédente, ne constitue pas seulement une tentative, sans doute plus nuancée
et plus juste, de penser la modernité et l’État des XVIe,
XVIIe et XVIIIe siècles allemands.
Elle représente aussi le fruit d’un effort toujours recommencé pour apprivoiser
un passé complexe, fractionné, problématique et pour lui attribuer une valeur
d’héritage marquée par le fédéralisme, le droit, la diversité et l’unité
retrouvée.
Christophe DUHAMELLE
ROLF KIEßLING, SABINE ULLMANN (dir.),
Landjudentum im deutschen Südwesten während der
Frühen Neuzeit, Berlin, Akademie Verlag, 1999,397 p., 78 DM.
Représentatif du renouvellement qu’ont connu depuis une
décennie les études sur les communautés juives rurales de l’Allemagne moderne,
cet ouvrage illustre la vitalité de l’« école » qu’anime Rolf Kießling à
Augsbourg mais rassemble aussi des chercheurs venus d’autres horizons. Récusant
tout « révisionnisme », ces travaux refusent néanmoins la vision sans nuance
d’une histoire juive placée sous le seul signe de la persécution. Ils se
fondent sur des études empiriques et locales qui permettent de redécouvrir un
aspect important et durable des sociétés rurales de l’Allemagne du
Sud.
Après leur expulsion, aux XVe et
XVIe siècles, hors des villes d’Empire, les Juifs se sont
en effet installés dans les campagnes du sud-ouest allemand où ils ont fondé
une culture originale et établi des relations différenciées avec les Chrétiens.
L’extrême morcellement politique de ces régions a joué un rôle majeur dans ce
processus. Cette division territoriale offrait d’une part aux communautés
juives la possibilité de négocier avec des autorités qui ne disposaient que
d’un pouvoir limité et qui se livraient entre elles à une véritable concurrence
pour s’assurer le bénéfice fiscal et économique apporté par les nouveaux-venus;
ceux-ci surent jouer de cette concurrence pour tenter d’obtenir un statut moins
défavorable. Le morcellement politique exerçait d’autre part une influence sur
les communautés juives elles-mêmes, dont les différences régionales et les
revendications d’autonomie s’exacerbèrent à mesure que leur insertion dans les
institutions impériales progressa : « protection » assurée par l’Empereur,
recours croissant aux tribunaux impériaux qui statuaient en faveur des
situations juridiques acquises et prirent donc plusieurs décisions défavorables
à un prince territorial. L’ensemble entraîna un certain mimétisme entre
l’attitude locale des communautés et le fractionnement politique
régional.
Cette évolution est cependant appréhendée pour l’essentiel au
travers de sources chrétiennes; les douze auteurs de cet ouvrage le déplorent
et n’ont rien négligé pour traquer les documents et les objets émanant des
Juifs eux-mêmes.
Ce thème général est ici décliné en trois sections. La première
illustre la diversité croissante des cadres politiques et juridiques. L’«
ordonnance sur les Juifs » du margraviat de Burgau est, dès 1534, le fruit d’un
compromis entre le prince, les nobles et les Juifs qui, dans ce jeu complexe,
trouvent à se faire entendre. En effet, le margraviat est comme la plupart des
territoires de la région un territorium non
clausum, où les juridictions sont partagées et réparties, et non
concentrées en une main unique; le cadre se morcelle d’ailleurs encore
ultérieurement, si bien que cette ordonnance de 1534 est la dernière à
prétendre à une portée générale (R. Mix). Par la suite, la négociation prévaut,
dans le cadre de la micro-région comme le montre l’accord de 1717 entre les
seigneurs von Stain et la communauté locale (S. Höhnle) ou encore dans le cadre
du territoire dont relèvent les suppliques adressées par les Juifs au margrave
de Bade-Durlach, preuves d’un échange tendu, mais réel et flexible (A.
Holenstein). Cette diversité locale n’est cependant pas toujours gage d’une
situation favorable et les restrictions apportées aux activités des communautés
peuvent ici et là être extrêmement contraignantes (D.V. Koutná sur les comtes
von Fugger). Il n’y a donc pas de statut unique imposé de l’extérieur aux Juifs
ruraux.
Le deuxième volet de l’ouvrage montre également qu’existent
parmi eux des évolutions et des disparités. Au sein des groupes restés en
ville, les conflits entre les communautés et leurs autorités religieuses
aboutissent à la fois à une resacralisation, une professionnalisation
ecclésiastique et une régionalisation de l’autorité en ce domaine (D.P. Bell).
Étudiant la querelle qui opposa à la fin du XVIe siècle
Simon de Günzburg à Nathan Schotten, S. Rohrbacher montre ainsi combien les
communautés souabes, suivant en quelque sorte le modèle germanique de
territorialisation, revendiquent une plus grande autonomie envers le rabbinat
de Francfort. L’influence de l’environnement chrétien (le goût de la chasse,
par exemple) se reflète également dans l’art sacré (K. Guth-Dreyfus) qui permet
de démentir l’image longtemps dominante de « Juifs ruraux sans culture »,
contredite également par l’existence d’une active production de livres
hébraïques ouverts aux influences, en particulier iconographiques, de la
culture chrétienne et de la référence aux institutions impériales (A.
Weber).
Les contacts avec les Chrétiens, auxquels est consacrée la
troisième section, sont donc très variés : les livres en hébreu sont ainsi
distribués par des réseaux vastes et efficaces dans lesquels l’humanisme
chrétien est partie prenante (H.-J. Künast). La diversité caractérise aussi la
clientèle augsbourgeoise des prêteurs sur gage juifs des environs, dont les
débiteurs sont loin d’être tous misérables et leur assurent au contraire des
relations solides au sein de la bourgeoisie d’Augsbourg (S. Ullmann). À
Thannhausen, seigneurie de la chevalerie d’Empire, l’inscription des Juifs dans
les activités économiques, bien que soumise à un contrôle méfiant, peut se
déployer dans des directions multiples et s’inscrire étroitement dans les
réseaux locaux (B. Stegmann). La coopération – qui connaît cependant ses
limites (y compris pour les convertis) et ses regains de tension – n’est
d’ailleurs pas propre au milieu rural, puisqu’on la retrouve également dans la
petite ville badoise d’Emmendingen (M. Schmölz-Häberlein).
Cet ouvrage d’une belle unité offre par conséquent un tour
d’horizon bienvenu sur un terrain de recherche en plein renouvellement. En
outre, les interrogations mises en œuvre ainsi que le choix de concentrer le
travail sur des situations locales bien documentées rejoignent les tendances
récentes que suivent les études consacrées à la coexistence des différentes
confessions chrétiennes. S’esquisse ainsi une image globale de la diversité
soigneusement encadrée par le droit qui caractérisait de larges régions de
l’Allemagne moderne et au sein de laquelle les communautés juives avaient
certes une place à part, mais avaient une place, qu’une histoire plus récente
seule leur a déniée.
Christophe DUHAMELLE
DANIEL ROCHE(dir.), La ville
promise. Mobilité et accueil à Paris (finXVIIe-début XIXe siècle),
Paris, Fayard, 2000,438 p., 175 F.
Si l’histoire des migrations et des mobilités a depuis
longtemps retenu l’attention des historiens avec leurs flux et leurs raisons,
elle n’avait pas jusqu’alors été questionnée du point de vue de la ville, de
ses conditions d’accueil politiques, culturelles, matérielles et économiques.
C’est à suivre les différents fils de cette histoire complexe que l’IHMC-CNRS
s’est attelé; ses résultats sont présentés dans un ouvrage écrit par Gilles
Chabaud, Jean-François Dubost, Sabine Juratic, Vincent Milliot, Jean-Michel Roy
et Daniel Roche.
Pour cerner leur objet, les chercheurs, dont les essais se
recoupent et se répondent, ont travaillé de nombreuses questions qui croisent
le voyage, le travail et le loisir. Ils se sont interessés à l’histoire de
l’information et de la surveillance autant qu’à celle de la culture matérielle,
de l’espace et de l’architecture urbaine et qu’à celle de la diffusion de
modèles de confort et de sociabilités. Les résultats sont regroupés autour de
trois parties nées autant des logiques des archives que des problématiques. La
première s’appuie sur les textes administratifs, les enquêtes policières et la
littérature de voyage pour décrire la mise en place du réseau policier chargé
de surveiller ces populations. Elle présente ensuite avec la littérature de
voyage les besoins des différents types de voyageurs, les choix offerts ainsi
que les images de la ville que ces écrits fabriquent. Enfin, les deux sources
sont croisées pour offrir une géographie des lieux d’accueil. La seconde partie
utilise les sources policières et administratives pour éclairer les flux, les
raisons et les rythmes différents des mobilités vers la capitale. Enfin, à
partir des inventaires après décès et des dossiers de faillites, la troisième
entre dans l’activité propre des hôteliers pour montrer la diversité des choix
entrepreneuriaux, la manière dont ils s’inscrivent dans la ville et ses
évolutions, et pour saisir les besoins changeants des clients et la progressive
standardisation de goûts nouveaux.
De l’histoire de la mise en place de l’encadrement policier et
administratif, avec ses motifs fiscaux et sa volonté de contrôler les
populations de passage, ressortent certes les concurrences entre agents chargés
du contrôle, entre commissaires et inspecteurs toujours plus nombreux au
XVIIIe siècle, mais surtout, me semble-t-il, l’importance
de l’informalité de l’accueil. De fait, veiller à la bonne tenue des registres,
réprimer la prostitution et débusquer des logis clandestins sont les tâches
principales que se partage l’armée des agents de la police. L’informalité que
livrent les rapports est multiforme et inégalement présente dans les archives
car louer une chambre, ou un lit, fait alors partie des stratégies de survie
ordinaires du petit peuple de Paris, et si les veuves, les soldats invalides,
et les crieurs de rue sont les logeurs les plus visibles, ils ne doivent pas
masquer que pour les plus modestes tout espace non occupé est bon à louer quand
l’occasion s’en présente. La grande variété de la polyactivité qui associe le
gîte et le couvert, le boire et le dormir entre autres combinaisons est une
autre constante de l’activité de l’accueil et cette polyactivité est,
elle-aussi, beaucoup plus difficile à saisir que celle des logeurs accueillants
à la prostitution qui sont, eux, volontiers dénoncés par les voisins;
elle est également moins visible que les chambrées d’ouvriers
auxquelles la police apprend à s’intéresser toujours plus pour y traquer les «
individus suspects ».
Partir des guides entre XVIIe et
XIXe siècle est aussi un bon angle pour raconter les
différentes manières de maîtriser et traverser l’espace urbain. De fait, ils
racontent sur la longue durée le passage des usages autochtones curieux et
utiles de la ville à l’émergence des voyages touristiques pour lesquels les
guides ajoutent à la volonté de repérage de l’espace et de ses capacités
d’accueil, des descriptions des « beautés de la capitale » qui, en retour,
façonnent les représentations dominantes de la ville. Complétés par les
nombreuses enquêtes administratives, ces guides ont permis de retrouver la
cartographie changeante des auberges. Ils disent aussi la diversité des
populations mobiles qui vont des équipes de travailleurs issues des provinces
au noble qui fait son « grand tour », en passant par les multiples marchands,
artisans, hommes de lois qui viennent y travailler ou régler une affaire.
Chacun a ses quartiers, ses rues où se loger et se retrouver selon le métier
exercé, l’origine géographique ou l’occasion de la visite, même si cette fixité
ne doit pas masquer une micro-fluidité des ressources d’hébergement et de
grandes évolutions comme, au XVIIIe siècle, le basculement
du « tourisme » aristocratique qui délaisse la rive gauche autour de
Saint-Germain pour le Palais-Royal, son commerce de luxe, ses jardins et ses
spectacles.
La seconde grande ligne de l’enquête vise à comprendre, à
travers l’étude du contrôle des garnis et celle des quelques registres de
logeurs disponibles, comment de cinq cent mille habitants vers 1700, Paris
passe à près d’un million au milieu du XIXe
siècle.
L’enquête retrouve dans ces registres le flux des nouveaux
arrivants avec ses rythmes selon les occupations et ses filières d’accès à la
ville. Elle montre le rôle joué par le garni dans le progressif établissement
des migrants. De fait, le garni est un lieu d’hébergement privilégié pour les
migrants individuels des régions proches de Paris qui viennent majoritairement
travailler dans le textile, le bâtiment, ou offrir leurs bras à la journée. En
revanche, les grands courants de travailleurs régionaux comme les Savoyards,
Auvergnats, Limousins, Normands et Lyonnais, qui migrent en groupe le temps
d’une saison de travail bien rythmée et bien encadrée en sont largement absents
et cette absence confirme a contrario
le rôle du garni comme un moment dans le passage de « l’étranger » au parisien,
un itinéraire beaucoup plus difficile à réaliser pour ces provinciaux qui
vivent, à Paris plus encore qu’au village, entre eux et sans grande autonomie
personnelle.
Les véritables étrangers, non ceux « qui ne sont pas du lieu »,
mais ceux qui sont susceptibles d’être les agents d’une puissance ennemie font,
eux, l’objet d’une surveillance tatillonne avec des inspecteurs uniquement
chargés de produire en grand des rapports individuels et collectifs. En faisant
la part des obsessions policières et du désir politique de repérer les hommes
de pouvoir dans les différents pays, l’analyse de ces documents permet de
saisir l’Europe voyageuse dans la diversité des raisons qui poussent au voyage
parisien. Des profils émergent comme celui des Savoyards qui viennent
travailler à l’égal des travailleurs régionaux français, comme celui des
Hollandais et surtout des Anglais, les premiers véritables touristes attirés
par les plaisirs culturels de la grande ville plus que pas la nécessité
économique, en passant par les habiles artisans dont l’industrie du luxe a
besoin et qu’elle recrute en Allemagne, en Suisse, dans la vallée de Liège,
etc.
Ces dossiers de police racontent aussi les goûts et les
habitudes de ces voyageurs, les quartiers et les hôtels où ils aiment à
descendre et à se retrouver entre nationaux, et où les plus fortunés et les
plus exigeants sont assurés de trouver le niveau de confort auquel ils sont
attachés.
La dernière ligne d’analyse de ce monde de l’accueil part des
inventaires après décès pour entrer dans les structures de la profession.
Certes, les logiques de la source privilégient les familles et les jeunes au
détriment des veuves et des anciens, mais celle-ci reste irremplaçable pour
dessiner les principaux niveaux de fortune de la profession, et pour entrer
dans les dépenses et les consommations liées à l’activité. Entre
XVIIe et XIXe siècle, l’étude des
conditions matérielles permet d’appréhender les évolutions des architectures
hôtelières, la spécialisation des espaces autour de la cuisine, des salles et
des chambres, le renouvellement du mobilier avec le triomphe de la commode sur
l’armoire et le coffre dans le second XVIIIe siècle, comme
l’arrivée des poêles « en cloche » avec les tuyaux qui traversent et
réchauffent salles et chambres ou la conquête de l’eau dans la multiplication
des fontaines de cuivre ou de grès qui permettent l’essor de la toilette. Elle
montre, au plus haut niveau, comment des exigences de confort s’acclimatent et
se diffusent dans la ville.
Bref, la diversité des regards a donné naissance à une enquête
riche de résultats inédits qui montrent combien le projet d’étudier l’accueil
est un point de vue cohérent et fécond. Finalement, dans la diversité de ses
aspects, dans la rencontre entre les exigences fiscales et politiques de
l’État, dans le besoin d’un confort attendu et prévisible des clients, dans le
combat de ceux qui ont fait choix de faire de l’accueil une profession reconnue
et respectée contre l’habitude du petit peuple de louer lits et espaces
domestiques dès que le besoin de quelques revenus le demande, contre la
tradition de pluriactivité du milieu des logeurs, contre les logiques d’un
marché du travail dont de larges secteurs sont encore contrôlés par des groupes
provinciaux dont la main-d’œuvre est encadrée de jour comme de nuit par des
pays qui les logent durant les campagnes de travail, contre aussi les formes
traditionnelles de l’hospitalité qu’offrent les institutions charitables et les
hôpitaux et, bien sûr, contre la tradition de l’accueil obligé de tous
vis-à-vis des parents, des « pays » et, pour certains, des pairs, ce livre
raconte l’histoire de la naissance d’une nouvelle profession : celle
d’hôtelier.
Laurence FONTAINE
LEONARD N. ROSENBAND, Papermaking in
Eighteenth-Century France. Management, Labor, and Revolution at the Montgolfier
Mill, 1761-1805, Baltimore, The Johns Hopkins University Press,
2000,210 p., $39.95.
Leonard Rosenband a choisi une entreprise célèbre pour examiner
un sujet qui, pour avoir été souvent traité, n’en demeure pas moins riche
d’enseignements et d’interrogations, celui de l’émergence d’un nouvel ordre
manufacturier au tournant du XIXe siècle. Les Montgolfier
s’étaient hissés parmi les premiers fabricants de papier européens peu avant
qu’ils n’attirent les foules et les faveurs royales par leurs aventures
aérostatiques, à la fin de l’Ancien Régime. Très conscients de ce qui les
distinguait de la plupart de leurs confrères, ils furent plutôt bavards. Leurs
successeurs demeurent, à ce jour, soucieux de la composante historique de leur
réputation, et leurs archives furent parmi les premiers fonds d’entreprise à
s’ouvrir aux chercheurs.
Bien que faisant partie d’un ensemble familial important, un «
groupe Montgolfier » s’étendant du Vivarais à la Savoie, en passant par le
Beaujolais et le Dauphiné (une petite nébuleuse dont les mécanismes restent
méconnus), les moulins de Vidalon, près d’Annonay, autour desquels grandit la
renommée de cette famille, furent gérés de façon très attentive et très
personnelle par Pierre Montgolfier, puis son fils Étienne, aidé de plusieurs de
ses frères et sœurs. Ces moulins n’étaient pas très anciens, dans le cadre
d’une industrie qui s’était épanouie un peu partout en France sous les Valois,
ni très grands, puisqu’ils ne rassemblaient guère que quelque cent cinquante
ouvriers de toutes conditions. Ils bénéficiaient d’une situation plutôt
favorable, quant à leurs ressources hydrauliques ou leurs facilités de
communication par exemple, mais ce sont les qualités de chefs d’entreprise
partagées par plusieurs générations de cette famille, et notamment leurs
volontés de contrôle des comportements ouvriers, qui retiendront le
chercheur.
Le premier mérite de cet ouvrage est de bien situer ce dessein
de maîtrise des ateliers dans son contexte. Un contexte caractérisé, tout
d’abord, par un fort attachement ouvrier à des rythmes, des rites, et des
recours qui furent sans cesse dénoncés, tout au long d’un
XVIIIe siècle bien fourni en documents, tant par les
fabricants que par les autorités. Les compagnons papetiers ont toujours eu la
réputation d’avoir offert un obstacle difficilement surmontable à tout progrès.
L’auteur ne remet pas en question cette réputation, chose que l’on peut
regretter, mais en expose clairement les rouages. La force des ouvriers
papetiers tenait d’abord aux structures de la profession. Plusieurs centaines
de moulins plutôt bien répartis à travers le royaume, généralement de petites
entreprises vulnérables à de nombreuses menaces, facilitaient des habitudes de
voyage et d’embauche temporaire qui reflétaient par ailleurs les fréquentes
mises-à-bas des moulins, arrêtés par les glaces ou les sécheresses, voire par
un creux dans les commandes ou les approvisionnements. Encore plus important,
dans toute explication de la combativité de ce milieu, fut sans aucun doute la
délicatesse de la plupart des gestes papetiers. Bien que la fabrication du
papier, à l’époque moderne, se distinguât d’autres manufactures par un degré
poussé de division du travail, elle n’en demeurait pas moins très exigeante en
talents et formation. En s’efforçant de contrôler les mécanismes de l’embauche
et en insistant sur la pérennité de pratiques longuement négociées, les
ouvriers pouvaient espérer maîtriser leur sort, dans un métier qui ne
s’apprenait pas en quelques semaines. Face à ces incessantes « cabales », les
Montgolfier, comme d’autres, purent compter sur l’aide de l’État, bien que
celle-ci fut souvent moins efficace que le ton et la fréquence des ordonnances
pourrait le laisser croire. Ils rêvèrent aussi d’une machine qui les
affranchirait des exigences ouvrières. Cependant, avant que celle-ci ne soit
disponible, à partir de la troisième décennie du XIXe
siècle, ils durent composer avec leurs compagnons.
C’est là le thème central du livre.
Pour mieux dominer leurs ateliers, les Montgolfier imposèrent
une série de règlements, sans cesse révisés. En contrant systématiquement les
anciennes « coutumes », ces codes à la fois impersonnels et réfléchis forcèrent
un premier tri entre obéissance et solidarités. Dès les années 1780, et
notamment à l’occasion d’une grève importante, les Montgolfier recrutèrent
largement en dehors des filières traditionnelles, se tournant vers de jeunes
paysans ou vignerons de la région, qu’ils espéraient conciliants et attachés au
pays. Ils cultivèrent un paternalisme somme toute original pour la période, et
apprirent à combiner sévérités et récompenses. Rosenband insiste
particulièrement sur la façon, souple mais aussi obstinée, dont ils surent, en
chacune de ces mesures, conjuguer le rationalisme de leurs prétentions au
pragmatisme qui sied à la gestion d’une entreprise aussi complexe qu’un grand
moulin à papier. À terme, leur objectif était de s’affranchir de tout ce qui
rendait leurs ouvriers difficiles à gérer, mais leur but immédiat demeurait une
fabrique bruyante et rentable. Ils avaient su distinguer la spécialisation des
emplois papetiers et les savoir-faire qu’ils demandaient, acquis qu’ils ne
pouvaient remettre en cause et qu’ils étaient prêts à reproduire à travers
leurs propres structures d’apprentissage, avec les coutumes qui, au fil des
siècles, s’y étaient rattachées. Les talents étaient dignes d’être cultivés et
récompensés, dans la mesure où ils restaient personnels.
L’adversaire premier du fabricant était la solidarité qui
pouvait renaître à tout moment, que ce soit au niveau d’un atelier, d’une
vallée papetière, ou même d’une région. Cet effort d’individualisation des
compagnons papetiers se matérialisa dans l’importance grandissante attachée au
livret qu’ils devaient soumettre à tout employeur éventuel (depuis 1781, mais
la mesure eut du mal à s’imposer), mais plus encore, ou du moins d’une façon
encore plus intéressante pour l’historien, dans le livre où Jean-Pierre
Montgolfier enregistra ses opinions sur de nombreux ouvriers. Destinés à
éclairer les fréquentes réembauches d’ouvriers encore assez mobiles, ces
commentaires illustrent la subtilité du jugement que des « meneurs d’hommes »
de ce calibre pouvaient porter sur leurs ouvriers.
À cette dimension essentielle de l’action des Montgolfier se
greffèrent d’autres initiatives novatrices. Le remplacement des antiques creux
de piles et maillets par les batteurs hollandais témoigne des difficultés
inhérentes à l’innovation technique au XVIIIe siècle :
rareté des mécaniciens compétents (ainsi que des métaux nécessaires), nécessité
de propager des habitudes de travail nouvelles autour de ces machines,
inadaptation des vieux bâtiments caractéristiques de tant de manufactures de
l’ère moderne, et impératif d’une surveillance constante de la part du maître
de la fabrique, au moment même ou les spéculations aérostatiques furent les
plus distrayantes. L’instauration d’une hiérarchie des cuves fut une autre
innovation notable, révélatrice d’un vœu de contrôle des normes de la
production, défi d’importance dans ce monde du fait-main. Demander aux
meilleurs ouvriers de ne fabriquer que les meilleurs papiers, et les
récompenser en conséquence, tout en utilisant les cuves vouées aux moindres
feuilles comme un vivier de talents, pouvait à la fois renforcer l’image d’une
entreprise bien organisée, favoriser l’émulation entre compagnons, et améliorer
les rendements mais aussi l’homogénéité des rames de papier, un atout non
négligeable aux yeux des imprimeurs par exemple.
Au tournant du XIXe siècle, les
Montgolfier avaient bien des raisons de s’estimer satisfaits, comme le montre
par exemple la régularité de leurs rythmes de production.
Que l’unité de référence soit le jour, le mois ou l’année, les
« livres de fabrication » ouverts à la fin de 1798 (et disponibles pour six
années) témoignent d’une remarquable stabilité. Cas particulier, certes, mais
un de plus, pour interdire d’associer trop systématiquement la régularité du
travail à la machine (machine à papier continu dans ce cas).
Néanmoins, et l’auteur insiste avec raison sur ce point,
chacune des stratégies poursuivies par les Montgolfier avait ses propres
limites. Aucune ne pouvait lever l’hypothèque la plus incontournable – le fait
que le coup-de-main, propre à chaque ouvrier, propre à chaque journée,
continuait à faire la feuille bonne ou mauvaise, marchande ou seulement propre
à l’emballage.
En mettant en valeur ces étapes essentielles sur le chemin de
la maîtrise des processus de fabrication, cette étude souligne à la fois
l’importance de la césure de la mécanisation et les ambiguïtés qui s’y
rattachent. Elle permet d’apprécier pleinement la richesse des stratégies
suivies par les manufacturiers avant l’étape de la machine, sans sous-estimer
aucunement, bien au contraire, l’importance de cette révolution. C’est bien là,
on l’admettra, que se situent de nombreuses hésitations face au processus
d’industrialisation, à la fois progressif et décisif, préparé et fortuit,
unique et multiple. Replacées dans leurs contexte, celui d’une « volonté
d’entreprise » de premier ordre, ces dualités ne sont ni des flottements, ni
des équivoques, ni même toujours des choix. Elles reflètent une logique propre
à un métier, à des circonstances, à des hommes. Les historiens peuvent hésiter
face à l’importance relative des diverses voies de l’industrialisation; les
fabricants n’eurent pas de tels états d’âme – ils n’ont fait que suivre celle
qui semblait la mieux à même de remplir leurs espoirs.
Est-ce ce sens de la détermination, facilement oublié lorsqu’on
découvre la « multiplicité des possibles » associées aux phénomènes
d’industrialisation, que l’auteur a voulu rendre par la forme même de son
ouvrage ? En effet, c’est peut-être la forme de ce livre qui surprendra le
plus. Elle surprendra d’abord par sa concision et son rythme haché, dix-sept
chapitres se partageant 142 pages seulement ! On est ici aux antipodes de la
lourde thèse, comme si la longue familiarité de l’auteur avec ce sujet et les
questions qui s’y rattachent l’avait conduit à une sorte de distillat. Chacun
de ces courts chapitres fait le point sur la question autour de laquelle il est
construit, d’une façon claire, précise, et au fait des analyses récentes, mais
sans s’attarder sur les nuances qui, tôt ou tard, viennent inévitablement
émousser toute affirmation. Est ensuite présentée la contribution des archives
Montgolfier à ce problème, avec les renvois nécessaires aux quelques tables
rassemblées en fin d’ouvrage. Ici encore, pas de longues discussions, peu de
comparaisons plus ou moins pertinentes, mais des données souvent neuves,
fermement regroupées et interprétées sans hésitation. Finalement, quelques
phrases concluent chaque chapitre en retravaillant un des thèmes centraux de
l’ouvrage. Le tout est présenté sur un ton simple et direct, propre à rendre le
caractère humain des choix et des disputes qui sont au cœur de cet
ouvrage.
On pourra, bien entendu, regretter l’absence des nuances, des
détails, et peut-être même de certaines des pesanteurs qui n’ont pas trouvé
leur place ici (on pourra aussi préférer le sous-titre de l’ouvrage à son
titre, puisque les renvois au monde de la papeterie au-delà de Vidalon sont
rares). Cependant, il semble aussi permis d’apprécier à sa juste valeur un
ouvrage remarquablement concis et pourtant agréable à lire, dont le pas est un
peu celui des décisions, quotidiennes, plus ou moins informées mais toujours
pressantes qui sont le lot des entrepreneurs comme de leurs ouvriers. Les
débats sur les phénomènes d’industrialisation ont beaucoup avancé en soulignant
les choix ayant confronté les fabricants d’une époque moderne finissante.
L’exemple des Montgolfier nous rappelle la cohérence et la force du mouvement
dans lequel chacun d’entre eux fut pris.
Pierre-ClaudeREYNARD
RICHARD BIERNACKI, The Fabrication
of Labor. Germany and Britain, 1640-1914, Berkeley, University of
California Press, rééd. 1997,569 p.
Voici réédité en paperback un livre complexe et ambitieux qui,
depuis sa première édition en 1995, ne cesse d’alimenter des débats acharnés,
surtout dans les pays anglosaxons. La démarche en elle-même est intéressante :
l’auteur compare les situations allemande et britannique sur quasiment trois
siècles, en prenant soin d’éviter, pour chaque pays, toute forme d’opposition
ou de déterminisme causal entre l’activité économique et sociale d’une part, et
la « culture » d’autre part : l’une et l’autre s’influencent mutuellement,
l’activité économique ne pouvant se déterminer sans un ensemble de signes et de
conventions ressortissant des faits dits culturels. Selon R. Biernacki, les
différentes idéologies nationales du travail en tant que marchandise (
commodity) ne se déploient pas parce
qu’elles seraient cohérentes avec les pratiques du travail, mais parce qu’elles
constituent une partie intégrante de ces dernières.
L’ouvrage est formé de trois parties principales : la première
analyse les pratiques et les concepts du travail en Allemagne et en
Grande-Bretagne; la deuxième partie discute les principales théories
économiques (vers une définition du travail comme marchandise), tandis que la
troisième examine les doctrines socialistes et le mouvement ouvrier. Dès
l’introduction, l’auteur nous permet de saisir la richesse de la bibliographie
mobilisée et l’intelligence avec laquelle il la discute. Cas désormais
exceptionnel (surtout aux États-Unis), nous ne trouvons guère de références
hâtives ou simplifiées cherchant à montrer la « nouveauté absolue » de l’étude
proposée; au contraire, l’étude propose une discussion raisonnée d’ouvrages
désormais classiques, par rapport auxquels l’auteur situe son analyse : P.
Bourdieu, M. Sahlins, J. Habermas et M. Weber pour le rapport entre « pratique
économique » et culture, E. P.Thompson et W. Reddy pour la question du travail
et de l’émergence d’une économie de marché.
La première partie ( The cultural
structure of the marketplace) montre comment en Grande-Bretagne la
rémunération du travail est conditionnée par le produit délivré; dans
l’industrie textile, la détermination comptable du salaire se fonde sur la
longueur et sur l’épaisseur du tissu. Au contraire, en Allemagne, c’est la
force de travail mise sur le marché qui constitue la référence; de ce fait, la
rémunération du travail est liée à la disponibilité en temps de travail. C’est
ce temps qui sert de base de calcul, tandis que la qualité du produit n’est
guère envisagée. En vendant son travail, le travailleur anglais vend en réalité
un produit, tandis que le travailleur allemand vend un service. La mesure de la
productivité, la comptabilité en général et la notion même d’efficience ne
seront pas les mêmes dans les deux pays. Comment expliquer ces différences
?
Selon l’histoire économique traditionnelle, c’est du côté des
coûts de production et des conditions du marché du travail (excès de la demande
ou de l’offre) qu’il faut regarder. Or, Richard Biernacki démontre que ces
variables n’exercent pas l’influence qu’on pourrait attendre; étant données les
caractéristiques des marchés et l’organisation du travail dans les deux pays,
les solutions choisies ne sont pas celles qui permettent de minimiser les
coûts. En outre, ces solutions tendent à se perpétuer dans le temps (effet de
lock in). Il faut donc chercher
ailleurs que dans la « rationalité économique » les fondements des différentes
formes de comptabilité et d’organisation du travail en Allemagne et en
Grande-Bretagne. La solution est alors repérée dans la « culture », ensemble de
signes, de représentations et de pratiques du travail dans les deux pays. En
Grande-Bretagne, entrepreneurs et travailleurs partagent une notion du travail
qui lie la commercialisation de ce dernier à l’obtention d’un produit. Au
contraire, en Allemagne, les acteurs économiques associent la vente du travail
à la mise à disposition d’une capacité à travailler, donc à une prestation de
service. Ce sont ces notions différentes du travail qui expliquent la mise en
place des deux formes d’organisation et de rémunération indiquées. À partir de
ce résultat, l’auteur justifie les différentes organisations du temps (journée
de travail, amendes pour les retardataires) et de l’espace du travail
(architecture industrielle) dans les deux pays, ainsi que les hiérarchies dans
l’organisation interne (rôle du surveillant).
Une fois admis que les différentes organisations du travail en
Angleterre et en Allemagne répondent à des conceptions différentes de celui-là,
il reste encore à expliquer ces dernières. La deuxième partie du livre examine
la pensée économique dans les deux pays depuis le XVIIIe
siècle. Il s’agit, d’une part, de confirmer les spécificités nationales
repérées auparavant et, d’autre part, de démontrer, pour chaque pays, le lien
entre l’évolution de la pensée économique et la dynamique de l’économie
réelle.
L’économie anglaise se distingue ainsi par l’émergence d’un
marché formel du travail relativement tardive par rapport à la
commercialisation des produits. À ce phénomène correspond la distinction dans
la pensée économique anglaise entre work (notion qualitative, activité à l’origine
de la valeur d’usage des biens) et labor (notion quantitative, activité à l’origine
de la valeur d’échange). Au contraire, en Allemagne, le servage et les
corporations ont survécu longtemps : leur suppression finale et donc la
création d’un marché du travail ont précédé la création d’un marché national
des produits (à l’inverse du cas anglais). Ces caractéristiques font que la
pensée économique allemande a du mal à associer la vente du travail à la
délivrance d’un produit, et la lie par contre à la prestation d’un service
(comme sous le servage), et donc à l’achat de la force de travail. C’est dans
ces pratiques et dans cette culture, conclut l’auteur, que l’on peut repérer
les origines de la pensée de Marx (et notamment sa théorie de la force de
travail). Autrement dit, la pensée de Marx reflète les pratiques du travail et
les traditions culturelles allemandes et permet de rendre compte moins du
capitalisme anglais (le « capitalisme pur » selon l’auteur) que du capitalisme
allemand.
Biernacki essaye ensuite de généraliser ce modèle à l’Italie du
Nord et à la France, ces deux cas étant considérés comme intermédiaires entre
les expériences anglaise et allemande. En Italie du Nord, comme en Angleterre,
la transition vers le libéralisme commercial a lieu sans subir le poids des
relations féodales dans les campagnes.
Cependant, comme en Allemagne, et à la différence cette fois de
l’Angleterre, les corporations y survivent plus longtemps. Ces caractères
expliquent les raisons pour lesquelles, en Italie, l’organisation du travail
associe le salaire à la fabrication d’un produit (comme en Angleterre), alors
qu’en même temps, la pensée économique identifie le travail commercialisé à la
force de travail (comme en Allemagne). Dans le cas de la France, le libre
marché des produits et celui du travail seraient nés en même temps;
la transition vers un marché du travail capitaliste a eu lieu
sans le fardeau des relations féodales sur l’agriculture et les corporations
ont été purement et simplement supprimées. La France se rapprocherait donc
davantage de l’Allemagne que de l’Angleterre.
La « mémoire des corvées » affecte les perceptions des paysans
pendant une bonne partie du XIXe siècle, et la pensée
économique, Say en particulier, considère le travail comme une ressource à
vendre. Son successeur Pellegrino Rossi parle même de « puissance de travail »
pour rendre compte du travail en tant que marchandise.
La troisième partie du livre met en évidence les implications
de ces différentes visions nationales du travail sur l’idéologie des mouvements
socialistes et ouvriers, et sur les pratiques de revendication. Par exemple, le
succès mitigé de Marx auprès du mouvement ouvrier anglais s’explique par le
fait que sa théorie ne reflète pas l’essentiel des pratiques du travail et
correspond donc mal aux revendications ouvrières dans ce pays.
De nombreux éléments de cet ouvrage méritent une appréciation
particulière.
Ainsi, Biernacki évite toute opposition entre « culture » et
économie, ces deux éléments se définissant mutuellement. Cette démarche lui
permet de mettre en évidence l’existence de cultures économiques différentes
dans les différents pays capitalistes; non seulement il n’y a pas une seule
rationalité économique, mais les solutions économiques repérées, même dans le
cadre d’une économie capitaliste, répondent moins à des soucis d’efficacité
qu’aux traditions culturelles nationales.
L’ouvrage, très dense, maintient toujours une ligne
problématique qui aide le lecteur à suivre les arguments traités. La
bibliographie constitue à elle seule une contribution importante. En même
temps, certains éléments, méthodologiques et de contenu, méritent d’être
discutés, à commencer par la chronologie. Le titre suggère une coupe temporelle
assez ambitieuse, de 1640 à 1914. Il faudrait pourtant expliquer pourquoi les
bouleversements politiques en Angleterre et la Première Guerre mondiale
constituent des césures fondamentales dans l’histoire des conceptions et des
pratiques du travailmarchandise. Or, l’auteur ne discute pas vraiment du
terminus a quo, tandis que l’effet de
la guerre sur les pratiques du travail n’est qu’esquissé dans les conclusions.
En outre, à l’intérieur de la période choisie, l’objet étudié et les sources
mobilisées ne sont pas homogènes. La première partie, concernant les pratiques
du travail et ses conceptions dans l’atelier, est limitée au tournant des
XIXe et XXe siècles; elle mobilise de
nombreuses sources et archives. En revanche, la deuxième partie, censée
expliquer les origines de la situation décrite dans la première, se concentre
sur la pensée économique et délaisse les pratiques; elle s’appuie plus sur la
bibliographie que sur les archives. Il faudrait alors expliquer en quoi la
pensée économique du XVIIIe et du début du
XIXe siècle permet de rendre compte des différences dans
les pratiques et dans les conceptions du travail un siècle plus tard. Ce
déséquilibre est sans doute du au caractère excessivement ambitieux du livre,
qui entend couvrir plusieurs pays, sur trois siècles, et à plusieurs niveaux
(économie, pensée économique, mouvement syndical, etc.). Il aurait sans doute
mieux valu admettre que l’objet du livre était limité au tournant du siècle, en
Angleterre et en Allemagne, quitte à faire les rappels nécessaires, mais en
circonscrivant plus l’échelle d’observation.
La chronologie joue un rôle particulier dans ce livre.
Lorsqu’il adopte une approche synchronique, comme dans la première partie,
l’auteur arrive à identifier les concordances entre des éléments différents
(culture économique, pratiques du travail, etc.) par le biais d’une
chronologie, précisément. En revanche, quand il passe à une analyse
diachronique, il a recours aux « étapes du développement », notion moins
chronologique que logique. Le passage du féodalisme au capitalisme, la «
transition », sont des notionsclés qui finissent par rapprocher ce travail des
analyses connues de Gerschenkron ou de Barrington Moore. Ce qui nous mène tout
droit au noyau dur de cet ouvrage, à savoir la manière de pratiquer le
comparatisme en histoire. L’enjeu du débat est ici la priorité accordée par
l’auteur aux valeurs nationales, tant dans la culture que dans les pratiques du
travail. L’auteur, tout en privilégiant certaines régions dans chaque pays
(Lancashire, Yorkshire, Wuppertal), considère que ses conclusions peuvent être
généralisées à l’ensemble de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Pourtant,
bien des travaux ont souligné l’importance des différences régionales, voire
locales, en matière d’organisation du travail, dans ces deux pays. En
Angleterre, la constitution d’un véritable marché national du travail aurait
suivi et non précédé la révolution industrielle, à lire notamment Michael
Huberman ( Escape from the Market : Negotiating
Work in Lancashire, Cambridge, 1996).
De même, la thèse selon laquelle en Angleterre le travail
commercialisé est associé au produit délivré contredit l’analyse désormais
classique d’Ann Kussmaul ( Servants in Husbandry
in Early Modern England, Cambridge, 1981) qui souligne le rôle
crucial du travail entendu comme prestation d’un service dans la mise en place
du marché du travail anglais. Certes, les secteurs envisagés ne sont pas les
mêmes, mais alors il faudrait justifier le choix de concentrer l’analyse sur le
secteur textile, et l’industrie lainière en particulier. Certes, l’industrie
textile constitue l’objet traditionnel de l’analyse historique de l’économie;
cependant, les travaux récents tendent à remettre en cause la pertinence de ce
choix pour rendre compte de la révolution industrielle, en Angleterre et
a fortiori dans les autres pays. Cette
conclusion s’impose d’autant plus pour l’Allemagne au tournant du
XIXe et du XXe siècle : ce n’est pas
alors le textile qui soutient le processus du développement
industriel…
En outre, à l’intérieur même du secteur textile, le choix de se
concentrer sur la seule industrie lainière peut surprendre. Les justifications
données (p. 9-10) laissent entendre que l’auteur pourrait bien l’avoir choisi
parce qu’il confirmait l’hypothèse sur laquelle il entendait fonder sa
comparaison (« the basic similarities in technology, the timing of
mechanisation, product lines, proprietorship, and the structure and procession
of workers’unionization allow a focus on the German and British wool mills to
approximate an ideal comparison »). S’agit-il de valider un modèle de façon
tautologique ? De fait, l’industrie lainière permet à l’auteur de mettre en
évidence le rôle central des salaires à la pièce, sans lequel toute sa
démonstration s’effondrerait. Or, cette forme de rémunération était loin de
constituer la seule ou même la principale forme de rémunération du travail
salarié. On peut donc penser que si les secteurs et les régions choisis
confirment bien l’hypothèse de départ, toute généralisation serait bien
abusive.
Pareille objection, toutefois, ne nous paraît pas invalider la
démonstration : on sait, depuis la microhistoire, que la force de
généralisation d’un résultat ne constitue pas forcément l’indice principal de
l’efficacité d’une démarche. D’autres éléments doivent alors être pris en
considération afin d’évaluer la démarche comparative de Biernacki, à commencer
par le rôle des institutions. L’auteur arrive en partie à endogénéiser cette
variable lorsqu’il montre que la « culture » conditionne la mise en place et
les caractéristiques des institutions. En même temps, il attache une importance
centrale à la mise en place « formelle » des marchés, ainsi qu’à la
disparition, également formelle, des institutions d’Ancien Régime. C’est
pourquoi la Glorieuse Révolution, la Révolution française et les réformes
napoléoniennes en Allemagne jouent un rôle central dans l’analyse. Les normes
et les règles de droit donneraient ainsi vie à de véritables césures
historiques. Cette solution permet à l’auteur de développer un modèle
comparatif dont les points de voûte sont donnés précisément par les moments où
les corporations et les corvées disparaissent officiellement et où le libre
marché est introduit. Mais que reste-t-il de ce modèle une fois pris en compte
les très nombreux travaux montrant l’évolution réelle (par-delà leur existence
formelle) de ces institutions sur la longue durée ? Que l’on songe à
l’évolution des corporations avant leur suppression ou à leur héritage au sein
des institutions capitalistes; que l’on songe également aux apports des
approches néo-institutionnalistes.
Même si l’auteur cite à plusieurs reprises les jugements des
tribunaux anglais et allemands, le rôle des règles de droit demeure assez
faible dans sa démonstration; ces jugements servent simplement à confirmer
l’existence de conceptions nationales du travail affectant à la fois les
pratiques économiques et jurisprudentielles. Une fois de plus, c’est
l’homogénéité de la culture nationale qui prévaut sur tout différend en matière
de travail. À cette uniformité spatiale correspond le recours à une temporalité
moins chronologique que logique (féodalisme, capitalisme).
Cette approche s’impose aussi dans l’histoire de la pensée
économique qui est au cœur de la deuxième partie. L’auteur en évoque
l’évolution dans chaque pays et essaye de montrer son lien avec l’évolution
économique réelle. La priorité accordée à l’homogénéité des catégories
d’analyse des économistes et des acteurs économiques à l’intérieur d’un pays
est une fois de plus considérée comme indispensable pour pratiquer la
comparaison Allemagne-Angleterre. Cependant, cette opération, quoique
nécessaire, pose deux problèmes majeurs : elle pousse l’auteur à gommer toute
divergence éventuelle entre les économistes d’un pays; elle porte l’auteur à
affaiblir sa démarche initiale, qui tient compte de la « culture économique »
au sens large du mot, et à évoquer les « contradictions » ou la confusion
d’Adam Smith et de Ricardo. C’est là une approche de l’histoire de la pensée
économique propre aux économistes, avant tout soucieux de la cohérence logique
des analyses; mais précisément, elle ne semble guère cohérente avec la démarche
générale adoptée par l’auteur.
En conclusion, cet ouvrage est probablement appelé à faire
date, en histoire du travail comme en histoire économique. Les limites mêmes de
sa méthode de comparaison peuvent constituer le point de départ pour de
nouvelles études. En particulier, l’espace de référence (région, village,
nation, économie internationale) ne saurait être donné de l’extérieur une fois
pour toutes; au contraire, il faudrait envisager les espaces multiples, aux
échelles variables, que les acteurs historiques eux-mêmes prennent en
considération tout au long de la période étudiée. Selon les situations, ils
peuvent envisager les différences régionales et sectorielles dans les pratiques
économiques soit comme une contrainte, soit comme un objectif à atteindre et à
préserver. Ces perceptions affectent les comportements économiques qui devront
dès lors être comparés. Dans ce contexte, les transmissions
culturelles-économiques, la circulation des idées et des solutions techniques
parmi les aires envisagées permettent d’accorder une valeur « dynamique » à un
comparatisme autrement fort statique. À cette multiplicité des espaces
correspond celle des temps. En ce cas aussi, plutôt qu’un modèle imposé de
l’extérieur, il vaudrait mieux comprendre la manière dont les acteurs eux-mêmes
ont recours aux échelles temporelles lorsqu’ils comparent des réalités
nationales. Ainsi, la distinction entre féodalisme et capitalisme est
différemment perçue, en Angleterre et en Allemagne, à des moments différents et
par des acteurs tout aussi différents. Comme l’étude de Jean-Pierre Hirsch sur
la région lilloise ( Les deux rêves du
commerce, Paris, 1991) le montre efficacement pour la France, ces
approches influencent les comportements et les choix tant des principaux
acteurs institutionnels que des agents économiques.
AlessandroSTANZIANI
GÉRARD GAYOT, PHILIPPE MINARD (dir.),
Les ouvriers qualifiés de l’industrie (XVIe-XXe
siècle). Formation, emploi, migrations, Villeneuve d’Asq, éd. Revue
du Nord, Hors-série Histoire, n° 15, 2001,334 p., 24,39 €.
Rassemblant les communications d’un colloque tenu à Roubaix en
novembre 1997, cet ouvrage étudie les ouvriers qualifiés de l’industrie à
travers les problèmes de la formation, des migrations et du marché du travail,
sur la base d’une double démarche : une réflexion sur la longue durée – du
XVIe siècle à nos jours – et une comparaison
internationale, principalement centrée sur le Nord-Ouest de l’Europe.
S’intéresser aux ouvriers qualifiés passe d’abord par une définition de la
qualification. En introduction, Gérard Gayot et Philippe Minard la présentent
comme une « reconnaissance sociale, généralement conventionnelle, d’un
savoir-faire négociable sur le marché du travail… ».
Présenter la qualification en ces termes revient à mettre
l’accent sur les relations entre les acteurs concernés par la question
(ouvriers, employeurs et institutions).
Cela permet également de convoquer tous les facteurs sociaux,
économiques, techniques et politiques pour tenter de cerner une histoire
complexe. C’est enfin une volonté de porter la recherche sur les terrains du
culturel. L’étude de la qualification ne peut se faire sans une attention
marquée aux problèmes des identités, des représentations et des
instrumentalisations dont elles font l’objet.
Comportant trois parties, l’ouvrage s’intéresse d’abord au
problème des mobilités.
À travers le centre lainier de Leyde ( 1586-1700), Léo Lucassen
et Boudien de Vries observent des flux massifs d’ouvriers qualifiés qui
s’intègrent dans un système reliant des régions économiques aux structures
économiques similaires. Avec les dentellières, verriers et charpentiers de
marine italiens venus en France aux XVIIe et
XVIIIe siècles, Corine Maitte revisite la question des
migrations sous l’impulsion de l’État à l’époque moderne. Les relations entre
qualification, États et migration sont éclairées par une réflexion sur la
signification sociale des savoir-faire et les stratégies propres aux
migrants.
Serge Chassagne démontre que la mobilité des indienneurs ayant
travaillé en France entre 1760 et 1860 est d’autant plus importante qu’elle
concerne les franges les plus qualifiées de travailleurs en quête d’une
ascension sociale d’ordre familial. René Leboutte rend compte des mécanismes
d’essaimage des ouvriers spécialisés wallons dans la longue durée
(XVIe-XIXe siècles) et trouve les
éléments explicatifs au croisement de la mobilité sociale, de la curiosité
technique et des conditions économiques du lieu de départ. Enfin, Odette Hardy,
par une étude sur de la main-d’œuvre des Forges et Aciéries du Nord et de l’Est
( 1875-1913), décrypte le rôle complexe des relations entre les zones et les
entreprises relevant de la même filière technique pour décrire les migrations
d’ouvriers belges vers la France. L’ensemble de cette partie très homogène
apporte d’abord une confirmation : les distances des migrations ouvrières ne
peuvent s’appréhender uniquement à l’aune des degrés de qualification. Les
différentes contributions ouvrent parallèlement des perspectives suggestives
sur l’étude des flux d’ouvriers déterminés par des enjeux économiques, sociaux
et techniques multiples, et suscités par des stratégies individuelles et
collectives. Un inventaire raisonné des ressorts de la mobilité sociale et
géographique se présente décidément comme un chantier prometteur.
La deuxième partie s’attache aux problèmes de la formation et
de la construction des qualifications. Avec l’apprentissage en Allemagne et en
Belgique au XIXe siècle, Sven Steffens dépeint une «
pédagogie de la privation ». L’apprenti doit se débrouiller seul et « voler le
métier avec les yeux ». C’est la clé de voûte d’un système qui permet
d’affirmer la subordination entre maître et apprenti, et qui fait du secret
l’élément identitaire du groupe. Philippe Marchand étudie les discours tenus
par le monde politique, économique et éducatif de la région du Nord sur
l’enseignement professionnel entre 1860 et 1940. Les propos révèlent à la fois
les tensions et les volontés de collaboration entre des acteurs tous soucieux
de donner sens à la qualification. En comparant des éléments de l’enseignement
technique en France et en Allemagne entre 1820 et 1940, Gérard Bodé décrit deux
systèmes opposés. Alors que le rôle de l’État est essentiel en France,
l’Allemagne a choisi une autre voie, où la négociation entre communes,
employeurs et représentant des employés se fait au niveau local. Choix
différents, résultats véritablement opposés ? Renaud Cayla livre une réflexion
comparatiste sur la construction des systèmes contemporains de qualification
ouvrière dans l’industrie de la construction mécanique en Allemagne et en
France dans la première moitié du XXe siècle. Malgré
l’existence d’enjeux différents (« la légitimation sociale d’une
professionnalisation » allemande s’oppose à la « définition objective de
compétences individuelles » française), on notera la concordance des temps
entre les deux pays dans la première tentative de définition normative des
qualifications. Jonathan Zeitlin explique l’échec des réformes de la formation
des ouvriers qualifiés de l’industrie mécanique britannique des années
1900-1940 par des choix stratégiques inadaptés et les aléas d’une conjoncture
peu favorable aux projets. Enfin, dans le cadre du renouveau de l’apprentissage
depuis la loi de 1987, Christophe Jalaudin et Gilles Moreau se penchent sur les
enjeux de l’entrée en qualification à partir d’une étude sur les relations
maîtres/apprentis dans le Pays de la Loire.
L’accent est mis sur l’importance des représentations sociales
des formations et leur valorisation dans le cadre d’un futur emploi. Cette
seconde partie, qui fait clairement jouer des croisements entre disciplines,
met en lumière la chronologie et la complexité des problèmes posés par la
formation professionnelle et la classification des savoir-faire. Selon les
acteurs concernés, la qualification a souvent une signification différente.
Derrière cette vision plurielle, se cachent des enjeux économiques et sociaux
au mieux complémentaires, au pire antagonistes et souvent recomposés par les
nécessités de la conjoncture et les spécificités locales ou sectorielles. On
regrettera seulement l’absence d’une contribution sur l’apprentissage au cours
de l’époque moderne, qui aurait permis de conserver une vision sur le long
terme.
La dernière partie aborde la question des marchés du travail.
Gérard Gayot s’attache à décrire le monde des tondeurs de draps des
XVIIe-XVIIIe siècles entre Meuse et
Rhin : un groupe fort de l’importance de sa tâche dans le processus de
production et qui parvient à peser sur le marché du travail quand la
conjoncture lui en donne l’occasion. John Rule étudie l’Angleterre du
XVIIIe siècle où, malgré la tendance à la réglementation
et l’importance de l’individualisme économique, les patrons ont affronté une
résistance de la part d’ouvriers qualifiés (comme les imprimeurs d’indiennes et
les chapeliers), et ont accepté des accords dans le cadre de « contrats
collectifs ». Chris Evans montre que les progrès techniques apparus dans la
sidérurgie au milieu du XIXe siècle ne constituent en rien
une période décisive de transformations radicales et soudaines de la
main-d’œuvre qualifiée, mais se présente plutôt comme l’étape finale d’une
longue série de mutations amorcées dès le XVIe siècle.
Lars Magnusson rouvre le dossier du rôle de la qualification dans la
flexibilité de l’organisation de la production et la croissance industrielle du
milieu du XIXe siècle aux années 1920, à partir de
l’industrie coutelière anglaise, allemande et suédoise. Peter Bischoff reprend
le concept des « marchés du travail internes des syndicats » de Clark Kerr pour
rendre compte de l’importance de l’action d’une fraction de la classe sur la
structuration de l’offre de travail dans l’industrie sidérurgique
nord-américaine des années 1897-1945. Catherine Omnès s’intéresse aux rapports
masculin/féminin à travers la rationalisation et la féminisation de l’industrie
métallurgique parisienne entre 1914 et 1936. Au cours de cette période, les
ouvrières connaissent une diversification de leurs emplois et une meilleure
rémunération mais les voies de la promotion offerte par le système de formation
professionnel restent lointaines. Enfin, Marc de Ferrière le Vayer étudie les
orfèvres en France du XVIe siècle à nos jours. Les métiers
de ce secteur se sont certes transformés depuis les débuts de l’époque moderne
mais les fondements du savoir-faire sont globalement restés les mêmes. La
période récente constitue toutefois une rupture avec des métiers qui
disparaissent et ne font donc plus l’objet d’une transmission. Cette troisième
et dernière partie est moins homogène mais présente un intérêt majeur : la
nécessaire prise en compte du poids des identités ouvrières dans la
structuration des marchés du travail. Les stratégies de contrôle de l’emploi
par les ouvriers qualifiés et les actions menées par les employeurs pour en
annuler les effets ou trouver un compromis forment un objet d’études
insuffisamment exploré et d’une grande richesse, tant pour l’histoire sociale
que pour l’histoire économique.
Au total, l’ouvrage est une réussite et démontre – si besoin en
était encore – tout l’intérêt d’un travail sur la longue durée, de la
comparaison entre plusieurs espaces et de la confrontation aux méthodes et
problématiques d’autres disciplines. Certains pourraient regretter l’absence
d’une conclusion. En renouvelant le questionnement par des études de cas très
variées, l’entreprise ne pouvait déboucher sur une présentation de résultats
mais sur une série de questions fortes, qui animent en profondeur un champ qui
retrouve ainsi une seconde jeunesse.
Olivier RAVEUX
LINDA CLARK, The Rise of
Professional Women in France. Gender and Public Administration since
1830, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, 324 p., £
40.00
L’ouvrage de Linda Clark sur la féminisation des emplois
supérieurs dans l’administration française aux XIX
e et
XX
e siècles arrive à point nommé pour contribuer à
éclairer à la fois des débats actuels et des questions de recherche. Alors que
les femmes sont aujourd’hui majoritaires dans l’ensemble de la fonction
publique, elles n’occupent en effet que 13,7% des emplois supérieurs de
direction et d’inspection
[4]. La démarche adoptée par l’auteur pour étudier
l’histoire de corps de fonctionnaires consiste notamment à croiser les aspects
gestionnaires et statutaires avec les pratiques professionnelles. Cette
démarche apporte une contribution à des débats récents : on s’interroge
aujourd’hui dans l’administration sur la compatibilité entre la logique de «
métier » et de « compétences », et la gestion du personnel par corps,
traditionnelle dans la fonction publique
[5]. Mais l’ouvrage éclaire aussi des
questions de recherche.
L’histoire de la féminisation des postes de direction dans la
fonction publique pose en effet directement la question des comparaisons
internationales à laquelle tente de répondre l’auteur : tout en refusant
l’égalité politique des femmes avec les hommes en leur déniant le droit de vote
jusqu’en 1944, la France républicaine a néanmoins offert à ces dernières des
emplois supérieurs plus tôt que dans d’autres pays européens. L’ouvrage vient
enfin combler des lacunes de l’historiographie qui s’est jusqu’à présent plus
centrée, dans l’étude des femmes fonctionnaires, sur les enseignantes ou les
postières que sur les inspecteurs ou les administrateurs
[6].
Dans la tradition des
gender
studies anglo-saxonnes, en particulier celles qui ont porté sur la
fonction publique en France
[7], l’auteure s’interroge sur la façon dont la prise de
responsabilité des femmes à des postes élevés de l’administration a contribué à
transformer les rôles respectifs des hommes et des femmes dans l’espace public.
La définition annoncée des « emplois supérieurs » est large en théorie : elle
concerne tous les postes nécessitant une connaissance étendue des lois et
décrets réglementant les institutions publiques et occasionnant une autorité de
commandement direct ou de régulation. Mais elle est en fait restreinte dans
l’ouvrage à certains grades de la catégorie A, ceux d’inspectrice, de
directrice d&eacu