Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131065
288 pages

p. 5 à 55
doi: en cours

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Les mondes du travail

no49-1 2002/1

2002 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Les mondes du travail

Idéologie, conflits et pratiques politiques dans les corporations parisiennes au XVIIIe siècle

Steven L. Kaplan Steven L. KAPLAN Cornell University, Department of History, Mc Graw Hall, Ithaca, NY 14853, États-Unis
Steven L. KAPLAN Idéologie, conflits et pratiques politiques dans les corporations parisiennes au XVIIIesiècle Cet article examine la discordance entre l’image de concorde et d’unité que les cor~porations essaient de projeter en leur sein comme à l’extérieur, et l’expérience récur~rente des dissensions internes. L’unité des communautés était en effet minée par des conflits sur la composition de leur direction, sur leur gestion et leurs buts. Au sein-même de certaines corporations, de véritables partis pouvaient s’organiser, en compétition pour le pouvoir. De façon curieuse, ces conflits internes imitaient les conflits politiques externes. Aussi la vie corporative a-t-elle pu constituer, pour un grand nombre de maîtres, une sorte de propédeutique à la socialisation politique, un précieux apprentissage pour les combats à venir. This article explores the incongruity bet~ween the representation of concord and cohe~sion that the guilds toiled to project, to their own members as well as to outsiders, and the experience of chronic, sometimes acute inter~nal strife and dissension that buffeted many of them.The unity of these communities was undermined by disputes over who would govern, how and to what ends. These issues concerned constitutional exegesis (pivoting on legitimacy), financial management, selec~tion of leaders, rights of simple masters, recruitment policy, etc. Guildsmen practiced politics, lofty and base, principled and cyni~cal; they even formed parties in certain cor~porations. In curious ways, these intra-guild confrontations mimicked the clashes on the stage of national politics. For a considerable number of masters, guild life was an appren~ticeship in political socialization,an invaluable preparation for the struggles to come.
L’examen serré du fonctionnement interne des corporations parisiennes au XVIIIe siècle révèle qu’entre l’idéologie affichée et les pratiques effectives, le fossé était grand [1]. La corporation projetait une image de cohérence interne, de cohésion et d’harmonie, qualités qui en étaient autant la raison d’être que le pivot. Les statuts de chaque communauté imposaient aux maîtres de vivre en harmonie. Et c’est essentiellement sur la base de la notion d’unité interne que la corporation se présentait comme communauté morale. La maîtrise était par définition fraternité. Les maîtres partageaient les mêmes valeurs, le même code moral, les mêmes intérêts et les mêmes attentes; ils suivaient un parcours socioprofessionnel identique ou parallèle, et ce indépendamment des différences de richesse, d’origine ou de quartier. Les maîtres partageaient aussi ce que j’appellerais une solidarité totale, de laquelle dépendait leur identité, et qui les situait socialement et politiquement dans le grand univers corporatif de l’Ancien Régime, et qui les opposait aussi aux ouvriers dont l’assujettissement était garant de leur survie.
Cette conception normative de la solidarité a tout à la fois une portée interne et externe, car elle vise à influencer l’opinion publique; elle est en même temps une idéologie (au sens althusserien de « rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence ») et un outil de contrôle social.
Les chefs des corps de métiers utilisèrent ce dernier pour étouffer ou dissimuler la discorde qu’ils décrivent comme le grand danger menaçant la famille corporatiste. Ils essayèrent de canaliser les tendances agressives vers l’extérieur, vers des communautés rivales empiétant sur leur territoire, en se servant de la politique étrangère pour créer un consensus interne. Faiblesse et désordre, mettaient-ils en garde, favorisaient la compétition entre corporations rivales et l’ingérence du gouvernement monarchique. La mésentente régnant entre les communautés n’était pas incompatible avec l’idéologie de l’harmonie interne. Ceci met en relief une des différences essentielles séparant les artisans de l’Ancien Régime des ouvriers de la fin du XIXe siècle.
Or, cette apparence d’harmonie qu’offrent les corporations (indubitable vue de l’extérieur, plus ambiguë pour les membres à l’intérieur) et que soulignent les Lumières (dans le but de discréditer le système corporatif) n’est qu’une partie de l’histoire, le reste étant voilé [2]. La vie interne des corporations est ponctuée de conflits sérieux et constants laissant des brèches béantes dans le mur de la solidarité. Le clivage fondamental oppose l’élite dirigeante (une minorité généralement composée d’ex-officiers, d’officiers et d’anciens) à la masse des maîtres, novices récemment admis (« jeunes ») ou vétérans (« modernes »). Dans de nombreuses communautés, cette aristocratie s’est arrogé le contrôle de tous les aspects de la vie corporatiste, interdisant ainsi à la plupart des maîtres ordinaires toute participation aux assemblées électorales et de gestion. L’élite justifie ce monopole en alléguant qu’elle représente la « partie la plus saine » de la communauté [3].
Exclus des corporations alors qu’ils n’étaient que des compagnons, parce que « naturellement inférieurs », sans « état fixe » ni « caractère politique », ceux qui sont devenus maîtres se trouvent, une fois acceptés dans la corporation, de nouveau exclus pour les mêmes motifs [4] : les corporations reproduisent les rapports de subordination auxquels ils croyaient avoir échappé. Une fois admis, les maîtres sont soumis à une période d’essai plus ou moins longue équivalant à un second compagnonnage, tout comme l’élection au rang de juré, garde ou syndic correspond à une espèce de seconde maîtrise. Il y a un parallélisme étonnant entre le langage et les pratiques dont se servent les jurés pour discipliner et soumettre les maîtres récalcitrants et ceux qu’utilisent les maîtres pour discipliner et soumettre les ouvriers rebelles.
Nombre de maîtres ne supportent pas cette servitude et se politisent alors autour de problèmes fondamentaux tels que comment gérer la corporation, par qui et pour qui. Des mouvements d’opposition surgissent dans la plupart des corporations : certains épisodiques, liés à des problèmes particuliers dont la résolution ou la disparition empoisonne la vie de la communauté; d’autres, au contraire, semblent être beaucoup plus durables et plus éclectiques quant à leurs cibles, et plus menaçante pour l’hégémonie de l’élite. La majorité jeune défie la minorité plus âgée sur des questions constitutionnelles (droits et devoirs, formes et procédures), politiques (responsabilité, légitimité et participation) et sur les mesures et méthodes de gestion (admission à la communauté, politique de la communauté, impôts, budget et finances, etc.).
Toutefois, gardons-nous de faire resurgir ici le stéréotype de l’unanimité :
les dissidents actifs ne représentaient qu’une minorité dans l’ensemble des maîtres. La plupart des maîtres appartenaient au « marais », prudents, voire indifférents, ou retenus par d’autres soucis. Les « modernes » ne partagent pas tous les mêmes intérêts. Liens familiaux, taille et structure de leur affaire, richesse et histoire entrent en ligne de compte. Il en va de même pour les « jeunes ». D’autre part, nous savons que les maîtres rivalisent entre eux sur bien des fronts, facilitant ainsi le travail des jurés qui veulent les contrôler. Les différends portent sur l’approvisionnement en matières premières, le recrutement des compagnons et des apprentis, les critères de fabrication et la fidélité de leur clientèle. La direction aristocratique n’était pas monolithique non plus, et l’ambition, une stratégie et parfois des principes différents sont autant de questions qui divisent l’élite. Si les raisons pour lesquelles les jurés réformateurs et les jurés intrigants trompent leurs collègues diffèrent, les conséquences sont les mêmes. On doit aussi se souvenir qu’un métier ne fait pas l’autre : certaines corporations sont de vastes structures, presque bureaucratiques, comptant des centaines de maîtres qui parfois ne se connaissent pas entre eux; d’autres, au contraire, ont la taille et l’intimité d’un village. Bien que rien ne prouve que ces dernières soient moins attachées au règlement ou plus ouvertes que les grandes corporations impersonnelles, il est probable que, dans ces deux types de corporations, le style et la pratique de la fraternité aient été différents [5].
 
IMAGES DE L’ENTENTE, PRATIQUE DE LA DISSIDENCE
 
 
La maîtrise confère statut et distinction sociale. Elle signifie pour l’artisan ou le marchand l’entrée dans une compagnie privilégiée au sommet du monde du travail. En tant que membres d’une communauté engagés dans la défense de l’intérêt commun et de l’assistance réciproque, tous les maîtres sont égaux.
À l’égard du monde extérieur, de leurs employés en particulier, les maîtres jouissent d’une supériorité et d’un pouvoir incontestables. Cependant, au sein de cette communauté privilégiée, les privilèges sont très inégalement répartis.
Tout comme l’univers social dont elles font partie, les communautés sont des institutions très hiérarchisées. La vie des corporations est caractérisée par une inexorable opposition entre une théorie de l’égalité et une pratique de la hiérarchie et de la discrimination.
À certains niveaux, égalité et hiérarchie sont compatibles. Sur le marché, par exemple, où tous les membres de la corporation jouissent (théoriquement)
des même droits en tant qu’acteurs commerciaux, tous les maîtres ne bénéficient pas de la même influence ni n’obtiennent les mêmes résultats. Cependant, cette inégalité était profondément humiliante pour de nombreux membres. Les différences économiques perçues au pire comme inconvenantes, mais rarement comme injustes, sont sans doute moins graves pour la solidarité corporatiste que ne le sont les différences politiques : dans le meilleur des cas, les premières attestent de la vitalité de la corporation. Cependant, pour certaines questions telles que l’attribution des matières premières ou des droits de production, le politique et l’économique sont inextricablement liés. Le différend politique semble enfreindre l’ethos même de la fraternité corporatiste. On accédait à la maîtrise après une pénible ascension; même les fils de maîtres pour qui la pente était moins raide devaient faire leurs preuves. Après avoir terminé l’apprentissage et le compagnonnage, la maîtrise semble la dernière étape vers le sommet de la hiérarchie : la parité au sein de sa propre sphère d’activité, mais non vis-à-vis de ses subordonnés, de membres d’autres corporations ou de la société dans son ensemble. L’incorporation devait marquer le début de l’égalité. Les rapports devaient être horizontaux et non plus verticaux, réciproques et non plus unilatéraux, négociés et non plus imposés. La maîtrise promet de donner une voix à l’artisan-marchand lorsqu’il passe du rang de ceux qui obéissent aux lois au rang de ceux qui les font.
En fait, pour nombre de maîtres, la maîtrise se révèle le commencement d’une nouvelle ascension, d’un nouvel apprentissage, d’une nouvelle épreuve d’humiliation, d’exclusion et de soumission. Certains maîtres semblent franchir ces nouveaux degrés à grandes enjambées : peut-être ont-ils des relations et de bonnes raisons d’être patients ou préfèrent-ils ne pas s’impliquer dans la vie de la corporation. D’autres au contraire ne connaissent que frustration, colère et/ou aliénation, et recherchent les moyens d’exprimer leur profonde insatisfaction.
Il faut ajouter que les maîtres toléraient certaines inégalités formelles tant qu’elles étaient provisoires et limitées. L’âge et l’ancienneté en particulier devaient garantir certains rapports et l’accès à certaines prérogatives et responsabilités. Mais ils ne devaient servir qu’à établir la priorité et non à justifier l’exclusion. La préséance d’un maître ne devait pas s’exercer au prix de l’asservissement d’un autre. D’ailleurs, dans bien des cas, les maîtres « exclus » avaient la même ancienneté que la plupart des membres de l’élite dirigeante.
L’idiome que les statuts les invitaient à parler devait leur paraître comme une sorte de langue étrangère, une langue de bois, tant il était aux antipodes des pratiques présidant aux « fraternels » échanges quotidiens. Ce langage décrivait soit les rapports idéalisés ou fictionnels établis selon le respect des règles, soit l’hypocrisie [6].
 
GENÈSE DE L’OLIGARCHIE
 
 
Un grand nombre de corporations étaient dirigées par une oligarchie, une sorte de groupe coopté formant une corporation dans la corporation. Ce groupe dirigeant était composé d’anciens, un statut qui n’était pas seulement lié à l’ancienneté, mais qui venait du fait d’avoir occupé une fonction officielle dans la corporation telle que juré, syndic ou garde. La structure du pouvoir, les pratiques administratives et le nombre d’acteurs varient énormément d’une corporation à l’autre. Par exemple, les boulangers sont administrés par six jurés, dont trois sont élus chaque année pour deux ans par une majorité de votes exprimés émanant d’une assemblée constituée par les jurés en place et tous ceux qui ont occupé des fonctions officielles, ainsi que vingt « modernes » et vingt « jeunes ». Bien que plus petite, la corporation des tanneurs confiait sa gestion à des jurés répartis en trois catégories selon leur fonction : quatre « jurés de la conservation » responsables de l’administration courante; quatre « jurés de la Visitation Royale » ayant pour tâche de surveiller et de punir; et deux « jurés du marteau » qui prenaient part au marquage des biens manufacturés au marché central. Outre un syndic, un doyen et deux maîtres des maîtres, la communauté apparentée des cordonniers, forte de 1800 membres, élisait deux jurés pour le cuir tanné, eux aussi appelés « jurés du marteau »; deux « jurés de la chambre » s’occupant des matières premières et des règles de commerce; quatre « jurés de la Visitation Royale »; et un nombre variable de petits jurés chargés des opérations courantes y compris de surveillance. Il n’y avait que quatre jurés pour administrer la corporation des selliers, autant que pour celle des maîtres à danser. Étant donnée la différence d’intérêts tant dans la vie privée que corporatiste, les statuts de la vaste corporation des drapiers exigeaient que deux des quatre jurés fussent des femmes mariées et les deux autres, célibataires. Les vendeuses de fleurs avaient la même obligation [7].
Théoriquement les jurés devaient être choisis parmi les « personnes connues pour avoir de l’expérience et de la probité… entre les plus notables maîtres de la communauté ». Cependant, il est clair que tous ne jouissaient pas de hautes compétences intellectuelles et morales. Chez les boulangers, par exemple, tous ne savaient pas lire ou écrire, et cependant, ils devaient s’occuper de tenir les comptes et de rédiger des rapports. À peine capable de lire et d’écrire selon ses propres dires, Georges Asselin, un tisserand de 47 ans, « s’est laissé conduire par ses confrères… il a été nommé juré sur les instances que lui ont fait ses confrères ». Tous les jurés boulangers ne pouvaient se vanter d’une réputation sans tache et d’un comportement au-dessus de tout soupçon.
Condamné pour avoir triché sur le poids du pain, Jacques Mouchy était un bien piètre modèle. La police poursuivit Nicolas Driuancourt pour être parti à la cloche de bois, sans payer son loyer, laissant sa boutique et son logement dans un état de délabrement. Les nouveaux statuts des boulangers de 1785 exigeaient que tout officier ou maître coupable d’« infidélité » soit démis de ses fonctions et déclaré inéligible à la jurande. Rédigée sous la pression d’incessantes critiques contre le monde corporatiste, cette réforme de dernière minute est bien décevante, une simple concession obtenue sous la menace. Des jurés d’autres corporations étaient accusés et parfois même arrêtés pour toutes sortes de conduites frauduleuses, y compris la malversation, corruption, extorsion et ce que l’on appellerait aujourd’hui, « recel et abus de biens sociaux » [8].
Les jurés exerçaient une série de fonctions très importantes. Tout d’abord, protéger les intérêts économiques des membres (contrôle du monopole, suppression de toute compétition illicite et diminution de la compétition interne, surveillance et arrêt de tout empiétement d’autres corporations, coordination de l’accès aux matières premières, protection du marché, contrôle du marché du travail, négociations avec les autorités légiférantes), exercer la police interne (inspection des ateliers et boutiques, surveillance des procédés de fabrication et de vente, contrôle de l’emploi et du licenciement, règlement des conflits, application des statuts, exécution des ordres du lieutenant général de police), gérer les comptes et les affaires courantes de la communauté (collecter et dépenser les fonds, prélever les impôts royaux et les droits d’admission, rédiger un budget, déjouer ou respecter le devoir de responsabilité financière, emprunter des fonds et s’occuper de l’amortissement de la dette, chercher de nouvelles sources de revenus, organiser les assemblées, sonder et modeler l’opinion des maîtres), surveiller les règles d’accès et de renouvellement de la corporation (approuver et parfois organiser les contrats d’apprentissage et guider le parcours de l’apprenti, certifier l’épreuve de compagnonnage, organiser la fabrication et l’évaluation du chef-d’œuvre, juger le savoir et la moralité des candidats, collecter différents droits d’admission, légaux et illégaux), et maintenir le bon ordre entre les maîtres (resserrer les liens sociaux, réprimer toute dissidence, allouer des aides et de façon générale, comme le disent les tailleurs, gouverner « en bons pères de famille »). Dans certains cas et dans de nombreuses communautés, ces tâches étaient aussi lucratives que lourdes [9].
Tradition et statuts confèrent aux jurés estime et honneur; les maîtres doivent les traiter avec déférence et respect. Les chefs habiles s’imposent par leur charisme ou leur réussite personnelle, leur prouesse commerciale, et un assortiment de récompenses, punitions et manipulations. Les jurés faisant preuve d’un manque d’autorité provoquent révolte et désobéissance. Incapables et frustrés, les jurés devant s’en remettre au lieutenant de police pour obtenir des maîtres récalcitrants une marque d’honneur et de respect sous forme d’une amende de dix livres (comme ce fut le cas pour le chef des marchands fruitiers en 1763) perdent en fait tout pouvoir de gouverner. Exhibant leur capital socio-politique, les gardes des drapiers conduisirent leurs visites d’inspection vêtus de robes magnifiques de drap noir garni de velours, vêtements qui les assimilaient à la magistrature, dont ils imitaient d’ailleurs bien des pratiques.
L’importance du pouvoir et du prestige du garde se mesure lors de son enterrement, célébré par une procession funéraire très élaborée et une cérémonie qui réunit l’ensemble de la communauté et des objets qui la symbolisent [10].
Le groupe dirigeant se charge de sa propre sélection puisqu’en général les jurés sortants, appelés « anciens » dans de nombreuses communautés, avaient une voix décisive dans le choix de leurs successeurs. Ces anciens constituaient le plus nombreux et le plus influent groupe d’électeurs; ils choisissaient en général des candidats parmi eux, entretenant ainsi un double principe oligarchique et dynastique, garantissant que l’exercice du pouvoir reste en leurs mains. En l’espace d’une génération dans le milieu des boulangers, de 1745 à 1775, onze familles virent au moins deux de leur membres élus jurés [11]. Le fils d’un juré lui-même élu juré jouissait automatiquement d’un avantage sur ses co-jurés, même si ces derniers étaient plus âgés ou avaient recueilli davantage de voix. La tendance dynastique était renforcée par les mariages entre familles de jurés. La marche à suivre pour être élu diffère selon la corporation. Dans certains cas, on assiste à des joutes électorales musclées, provenant d’une scission entre l’élite et la base dissidente. Dans d’autres cas, le nombre de candidats correspond exactement au nombre de sièges à pourvoir.
En 1763, un cordonnier instable de 16 ans, venant d’être consacré maître, fut choisi comme petit juré, sans doute dans le but de renforcer la position politique des anciens. Vers 1775, dans la communauté de fabricants de bas et de bonnets, qui valorisait l’âge, l’apprentissage civique, même pour les fils de l’élite, prenait beaucoup plus longtemps. Il fallait attendre 15 ans en moyenne (l’âge médian était de 16 ans) entre l’accès à la maîtrise et l’élection au poste de garde. Un grand nombre de communautés stipulaient les préalables nécessaires pour entrer dans la jurande, bien que ceux-ci ne soient pas toujours respectés dans la pratique (les favoris recevaient des dispenses, les autres les achetaient). Les orfèvres, selliers, tailleurs, brodeuses et fabricants de vinaigre exigeaient 10 ans de maîtrise; les rôtisseurs en demandaient six mais imposaient que le maître ait tenu « boutique ouverte » pendant toute cette période;
pour les forgerons, 12 ans de pratique et plusieurs années de service en tant qu’officier de la confrérie, un régime semblable à celui des vitriers. Dans certains cas, la confraternité, organisation parallèle sous l’égide d’une coterie dirigeante, était une sorte de terrain d’entraînement pour les futurs chefs des corporations. Certaines communautés demandaient ouvertement un droit pour accéder à la jurande : 50 livres pour les forgerons, 300 livres chez les couvreurs, et un « prêt » de 200 livres pour les cordonniers, dont la pauvreté est légendaire. Dans d’autres communautés, les anciens extorquaient souvent de coquettes sommes d’argent aux candidats sous couvert de tradition corporatiste ou tout simplement pour service rendu [12].
La jurande ne présentait pas le même attrait pour tous les maîtres. Pour différentes raisons telles qu’une antipathie personnelle, l’indifférence ou la timidité, un négoce prenant ou des obligations familiales, une situation politique locale ou des circonstances économiques défavorables, etc., certains maîtres préféraient ne pas se présenter. Dans certaines communautés cependant, s’ils étaient choisis ils devaient occuper la charge (le tribunal de police menaçait d’ôter la maîtrise à un juré tonnelier frais émoulu s’il se refusait à prêter serment dans les trois jours); alors que dans d’autres communautés, en payant, les maîtres réfractaires pouvaient se sortir de cette obligation, une pratique vénale qui contribuait à saper l’ethos fraternel et les liens moraux de la communauté (il fallait 500 livres et le coût d’une nouvelle élection dans la corporation des tapissiers, 500 livres comptant pour les tailleurs et 100 livres pour les plombiers et les cordonniers). Cet aspect de l’idiome corporatif en opposition flagrante avec la mythologie officielle était rarement affiché publiquement [13]. Parallèlement à l’obligation de servir se trouve celle de participer et de voter lorsque se tient une assemblée; l’amende était généralement de quatre livres, un coût relativement modeste pour les maîtres manquant de civisme et préférant vaquer à leurs affaires. Pour encourager une participation plus régulière aux assemblées, la corporation des merciers se mit à offrir une prime (jetons d’argent) à chaque ancien. Les membres les plus assidus recevaient également des récompenses concrètes sous forme de livraison anticipée de matière première ou de droit de se fournir hors des sources autorisées.
Dans ce cas, l’économique suit et ouvre à la fois la voie au politique. D’autres responsabilités pesaient sur les anciens de cette prestigieuse communauté;
c’est vers eux que se tournaient les maîtres lorsqu’ils ne trouvaient pas d’autres sources d’emprunt [14].
« Ancien » désigne la catégorie supérieure dans le système tripartite de classification qui organise une grande majorité des corporations, pratiquement analogue au parcours apprenti-compagnon-maître. Sous les anciens, on trouve les « modernes » et les « jeunes ». Cependant les critères d’appartenance à chaque catégorie varient d’une communauté à l’autre. Comme nous l’avons vu, dans de nombreuses corporations, servir dans la jurande confère automatiquement le statut d’ancien (« passage par les charges »). Toutefois, dans la communauté des brodeuses, la taxinomie est étroitement liée à l’ancienneté dans la maîtrise : il faut 30 ans de maîtrise pour être ancien, 20 pour être moderne et 10 pour être jeune. Dans de nombreuses autres communautés, on entre directement avec le rang de jeune et l’on devient moderne après 5,10 ou 15 ans; on restait moderne à vie à moins d’atteindre un poste de dirigeant.
Pendant une partie du XVIIIe siècle, la pression fiscale royale amena les cordonniers à vendre ouvertement les titres, une pratique qui pourrait laisser penser que le statut ainsi acquis est la source implicite de compensations vénales. Doit-on par ailleurs s’attendre à ce qu’une communauté, microcosme de l’ordre socio-politique, se comporte moralement plus noblement que le roi-en-grand-apparat, grand timonier de la longue chaîne corporative et virtuose absolu de la corruption ? Pour devenir moderne dans la corporation des cordonniers en 1710, il en coûtait 1000 livres, et 3000 pour devenir ancien. Cinquante ans plus tard, la communauté réécrivait ses statuts en termes plus évasifs, mettant en évidence l’itinéraire sans spécifier l’existence de péages le long de la route : un ancien était un maître qui avait « passé la grande jurande ». Pour entrer dans ce cercle sacro-saint, « il faut être moderne, c’est-à-dire avoir passé la petite jurande ». Dans la communauté des armuriers, un moderne payait « un droit d’admission aux Anciens » ( 400 livres), une espèce de second droit d’admission [15].
Les anciens jouissaient de prérogatives et de gratifications interdites aux modernes et aux jeunes. Alliés aux administrateurs en place, ils établissaient les règles de fonctionnement et organisaient les élections. Ils déterminaient quels maîtres seraient contrôlés par les jurés lors de leurs inspections et qui serait épargné, qui serait lourdement taxé et qui ne le serait pas, qui serait aidé dans des démêlés judiciaires et qui serait abandonné à lui-même, qui serait favorisé ou non lors du recrutement des compagnons, qui serait avantagé dans l’acquisition des matières premières ou l’ouverture d’un second ou troisième lieu de production ou de vente, et qui se verrait refuser ces occasions et en subirait les conséquences. Les jurés des selliers dispensaient souvent les anciens de payer les droits d’inspection annuels : « Depuis qu’un ouvrier a passé par la Jurande », relate Antoine Furetière dans son Dictionnaire, « les autres ne vont plus en visite chez luy, il fait de si meschantes besoignes qu’il veut ». Les boulangers accordaient aux anciens la priorité lors de la sélection des compagnons, un avantage non négligeable avec un marché du travail constamment limité, alors que les anciens dans le commerce du drap et du cuir avaient la priorité dans le choix des matières premières [16].
Les anciens avaient accès à des informations hors de portée pour la plupart des autres membres. Dans de nombreuses corporations, ils s’occupaient des vérifications que les administrateurs en place devaient subir à la fin de leur mandat. Ils participaient généralement au processus d’admission qui s’accompagnait de pots-de-vin et cadeaux. Pour superviser le recrutement et pour d’autres tâches administratives, les jurés pouvaient compter sur une poignée d’anciens dont ils demandaient l’aide contre des « jetons », pièces d’or ou d’argent, qui étaient à la fois la marque de leur rang et de l’appréciation de leur aide. Les anciens étaient en droit d’attendre le respect des plus jeunes. Ils avaient souvent droit à des funérailles plus élaborées, et de leur vivant, ils jouaient un rôle central dans les rituels et les cérémonies auxquels participaient les corporations. En un mot, les maîtres qui n’étaient pas des anciens étaient des citoyens de seconde classe. Et ils n’étaient pas sûrs de devenir anciens. Toutefois, les anciens ne constituaient pas toujours une élite unie. Ils étaient parfois partagés suivant des clivages familiaux, des rôles économiques ou des questions politiques et idéologiques. Le nombre d’anciens varie considérablement d’une corporation à l’autre : la taille du groupe détermine les liens qui unissent ses membres [17].
 
LES ASSEMBLÉES : POLITISATION ET EXCLUSION
 
 
Les corporations règlent généralement leurs affaires en assemblées. Dans la plupart des corporations, on rencontre la même aversion contre les assemblées générales réunissant modernes et jeunes que contre les assemblées de compagnons qui sont, par définition, des révoltes. En fait, le conseil interne délibère en session restreinte supposée représenter – et engager – l’ensemble des membres. « Afin d’éviter tout retard dans la conduite des affaires et pour y apporter tout le soin et la diligence nécessaires », les marchands grainiers réunissaient « tous les anciens qui avaient exercé des responsabilités administratives ». Leurs décisions devaient être « suivies et respectées par l’entière communauté comme si tous les maîtres avaient participé à l’assemblée ». Les fabricants de draps d’or limitaient également leurs assemblées aux ex-officiers.
Les ébénistes, les miroitiers et les tapissiers rassemblaient tous les anciens sans aucun autre membre [18].
Un guide rédigé par les gardes des orfèvres indique que les assemblées de l’ensemble de la corporation sont « rarement » convoquées et que, pratiquement, les affaires sont conduites par les anciens. En effet, les délibérations des orfèvres se réfèrent à « l’assemblée générale des anciens », comme si convoquer cette catégorie revenait à convoquer une assemblée générale dans le sens ordinaire du terme. Les imprimeurs de taille douce permettaient une certaine ouverture :
deux modernes et deux jeunes (choisis par rotation sur la liste de ces deux catégories) étaient invités à siéger avec les anciens. Les plumassiers comptaient deux modernes dans leurs assemblées; les doreurs, quinze modernes et jeunes confondus; chez les imprimeurs-libraires, huit modernes et six jeunes siégeaient avec les douze anciens; les rôtisseurs envoyaient dix modernes et dix jeunes pour siéger avec tous les anciens qui tenaient les livres de la communauté; et les peintres-sculpteurs convoquaient vingt modernes et jeunes confondus. Les charrons-carrossiers avaient établi une balance peu équitable des pouvoirs : deux modernes et deux jeunes ne représentaient aucune menace pour les huit anciens qui siégeaient. Telle autre corporation ne convoquait que deux maîtres tout en laissant la porte ouverte à une assemblée générale : « il est néanmoins permis à tous les maîtres modernes et jeunes d’y assister, mais on n’est pas obligé de les avertir » ! Un maître plumassier se rendant à une assemblée sans invitation encourait une amende de 100 livres; s’il s’y présentait pour la seconde fois, il était définitivement banni de toutes délibérations de la corporation [19].
Il est important de noter que l’édit d’août 1776 qui réinvente et réorganise le système corporatif entend d’une part le démocratiser en en rendant l’accès plus aisé à la masse des travailleurs, et de l’autre, en renforce le caractère oligarchique en limitant l’accès au pouvoir au sein des corporations. Elles devaient être gérées par 24 ou 26 députés selon leur taille, choisis par un collège électoral composé des membres les plus riches. Seuls les députés pouvaient se réunir pour traiter des affaires de la corporation et leurs délibérations engageaient tous les membres [20].
Le langage utilisé par les corporations pour garantir la conduite des affaires en bon ordre est très évocateur des arrêts pris par les corporations contre les révoltes des compagnons. Les anciens assimilaient les modernes et les jeunes à des compagnons (ils étaient encore à l’âge de la révolte), alors que les maîtres parlant d’une seule voix, assimilaient les compagnons à des laquais (employés vils et malhonnêtes). Ainsi les limonadiers et distillateurs interdisaient aux jeunes et aux modernes de « former ni cabales, ni tenir aucune assemblée » [21].
Afin de prévenir toute agitation de la base, les ébénistes interdisaient expressément aux maîtres n’appartenant pas à l’élite d’organiser une assemblée ou de « troubler la paix de l’union » de quelque manière que ce soit. De même que les compagnons étaient souvent accusés de semer le trouble au siège de la corporation, les modernes et les jeunes étaient rendus coupables « d’exciter des tumultes » au sein ou à l’extérieur des assemblées. Souvent les jurés de différentes corporations se plaignaient de l’insolence des maîtres rebelles dont le « manque de discipline », la « malhonnêteté », les explosions « scandaleuses » et les « monstrueuses insultes » sapaient les bases même de la corporation. Les communautés demandent aux maîtres de se soumettre à leurs chefs, de se comporter « avec décence » et d’avoir « recours à la modération » dans leurs propos [22].
Les chefs sont choisis lors d’assemblées électorales dont la taille est à peine plus grande que celle des assemblées ordinaires. Les brodeuses, les peignierstabletiers et les peintres-sculpteurs appelaient tous les anciens et une délégation de 40 modernes et jeunes. Les fabricants de draps d’or, d’argent et de soie réunissaient une pyramide parfaitement hiérarchisée comprenant tous ceux qui avaient occupé une fonction, 30 anciens, 20 modernes et 10 jeunes. Les rôtisseurs appelaient une douzaine de modernes et une douzaine de jeunes pour siéger avec les anciens. Les ébénistes convoquaient tous les anciens et 24 maîtres choisis parmi les modernes et les jeunes. Seul le collège des anciens jurés choisissait le directeur qui supervisait toute l’administration. Les peintressculpteurs expliquent qu’ils ne convoquent pas tous les membres afin de « prévenir des brigues et des cabales capables d’influencer lesdites élections ».
Nombre de corporations justifiaient une politique franchement élitiste en des termes que l’on retrouve dans les statuts des marchands fruitiers : « les anciens maîtres composent la plus saine partie de la communauté » [23].
Un grand nombre de corporations semblent être passées d’un système électoral relativement ouvert à un système beaucoup plus restreint. Une situation quasi démocratique encourageant factions et divisions conduisit les fabricants boursiers au bord de la désintégration. « Pour éviter le chaos et les contestations » du passé, la corporation limita l’assemblée électorale aux anciens détenteurs de charges auxquels s’ajoutaient huit modernes et huit jeunes choisis par ancienneté. Avec 1600 maîtres tailleurs au milieu du XVIe siècle, les anciens se plaignaient d’une « confusion » et de « cabales » inévitables. Ils proposèrent comme solution de réduire l’assemblée électorale à un collège de 140 membres avec une parité d’anciens, de modernes et de jeunes.
Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les serruriers invitaient tous les maîtres à prendre part aux élections. En 1650, un groupe d’anciens parvint à imposer un système beaucoup plus restrictif, ajoutant à leur propre groupe 25 maîtres ordinaires, selon certains documents, 20 modernes et 20 jeunes selon d’autres.
Alors qu’un certain nombre de corporations accusent le système démocratique d’être à l’origine des désordres, pour une grande partie des serruriers, c’est une représentation trop étroite qui en est la cause. L’oligarchie organisait « cabales et brigues » afin de conserver le contrôle nécessaire pour se livrer à ses pratiques abusives et ses détournements d’argent [24].
Inversement, les charrons revendiquent une forme de contrôle aristocratique. Ils parlent du suffrage universel comme de la porte ouverte à la décadence, le fruit gâté du choix laissé à la masse des maîtres souvent manipulés par des jurés sans scrupules jouant de leur pouvoir fiscal pour intimider, punir ou récompenser. Les anciens voulaient un retour aux « anciens usages » qui paraient à toute « confusion ». Dès 1719, l’assemblée électorale était composée par les anciens plus 10 modernes et 10 jeunes. Les graveurs prirent la même voie en 1721, en limitant les élections aux seuls anciens, plus 12 jeunes et 12 modernes. « Pour éviter toute brigue et confusion », les charcutiers firent de même, passant du suffrage universel à une assemblée dominée par les anciens accompagnés de 10 délégués des jeunes et 10 des modernes [25].
Les potiers proposent une logique qui peut rétrospectivement nous paraître cynique. Ils acceptent des limitations strictes pour ce qui est de la représentation dans les assemblées électorales, mais stipulent que « pour une affaire qui intéresse toute la communauté, il falloit appeler tous les membres ».
Les fabricants de bas des faubourgs, qui s’unirent à ceux de Paris en 1716, pensaient que tout maître tenant à ses droits devait voter dans toutes les assemblées. Pour eux, la politique de l’élite était un fléau : « exclure des assemblées ceux des jeunes que les gardes et les anciens ont connu n’estre pas dans leurs interests… afin de leur ôter la connoissance de leur malversation, et pour empêcher d’entrer dans les charges ceux qu’il ne trouveront pas disposez à suivre leurs mauvais desseins ». Les vinaigriers inventent une façon plus subtile de pratiquer l’exclusion : ils essaient d’affiner les différences catégorielles en séparant les modernes et les jeunes fils de maîtres, et donc probablement plus fiables et/ou plus manipulables, des autres, auxquels on demande de faire confiance à leurs collègues jouissant d’un avantage dynastique. En fait, il y avait peu de postes à pourvoir tant pour l’assemblée électorale ( 15 à part les 15 anciens) que pour l’assemblée ordinaire ( 2 à part les 2 anciens) [26].
La réaction aristocratique s’affirme dans la corporation mélangée des tabletiers – fabricants d’instruments à cordes – fabricants d’éventails, et ce même au-delà des réformes de 1776 qui protègent hermétiquement les corporations contre toute participation démocratique de la base. En dépit de la limitation statutaire pour les élections et de la restriction de toute activité politique à un petit nombre de députés élus, on s’émeut de ce « qu’il s’introduit des cabales et des contestations qui ne font qu’augmenter ». En principe, le droit de vote est réservé aux maîtres s’acquittant d’un impôt de capitation et d’industrie d’un montant minimum de neuf livres. Cependant, « les maîtres les moins imposés » (les sans-culottes des corporations) s’immiscent dans le processus politique et sèment désordre et mécontentement. La direction de la corporation obtient une décision de justice approuvée par le parlement, limitant le droit de vote aux membres que l’on pourrait appeler de façon anachronique, les « bons citoyens » de la corporation [27]. Ce cas nous rappelle que les historiens devraient être prudents lorsqu’ils dérivent du discours statutaire une réalité socio-politique : il est trop simple de penser que le dire recouvre le faire.
La plupart des anciens auraient tout simplement souhaité que les maîtres s’en remettent à eux pour la politique et la conduite des affaires. De nombreux maîtres, tel que le vitrier Ménétra, partageant une attitude blasée ou désabusée à l’égard du « théâtre » corporatif, en faisaient à leur tête, ignorant ce que la communauté voulait ou faisait. Lorsque l’oligarchie s’en prit à lui, Ménétra sut se défendre. Alors qu’il travaillait pour un tiers à la journée, les jurés inspecteurs le repérèrent et exigèrent de lui le droit d’inspection : « mais Monsieur, vous êtes maître, vous devez votre visite ». Il paya et demanda un reçu; sage précaution prise par un homme d’expérience. Ménétra leur fit savoir qu’il s’attendait par conséquent à ce qu’on le convoque pour les prochaines élections, n’ayant aucune intention de laisser le champ libre à la direction de la corporation : « Je dois être de la nomination des jurés », menaça-t-il, « ou sinon, je ferai casser l’élection car vous avez déjà fait passer mon tour ». Les jurés regrettèrent d’avoir exigé le droit d’inspection de ce maître rebelle. « Aussi ils n’oublièrent pas et [je] fus le doyen des jeunes pour la nomination des deux jurés », se vanta-t-il, ravi d’avoir semé l’embarras par sa petite vengeance. Cette anecdote est intéressante pour différentes raisons : peu intéressé par le système corporatif, Ménétra en connaissait cependant bien le fonctionnement. L’eût-on laissé tranquille (son indifférence faisait le jeu de la clique au pouvoir), il n’aurait jamais fait valoir ses droits, droits que les jurés ne pouvaient ignorer. Les jurés n’appréciaient pas toujours à sa juste valeur la passivité civique que Ménétra personnifiait, car c’est grâce à elle qu’ils pouvaient constituer une assemblée selon leurs vœux. Le seul principe égalitaire auquel ils refusaient de céder était l’exemption du paiement du droit d’inspection, base de leur propre rétribution [28].
En 1750, les assemblées de la corporation des relieurs étaient le siège de sérieuses querelles. L’élite des relieurs avait exclu l’ensemble des membres de la communauté de toute assemblée électorale « pour ne pas fatiguer tous nos maîtres ». Peut-être parce qu’elle pariait sur l’avantageuse apathie de ses membres, la direction de la corporation sembla surprise « qu’il y ait de nos maîtres fâchés de ce qu’on ne les appelle point ». En fait, la colère montait dans la communauté. Mené par un groupe étiqueté de « jeunes » (pour leur effronterie impatiente : ne pouvaient-ils pas attendre patiemment leur tour pour entrer dans l’oligarchie ?), mais comprenant des modernes et appuyés par l’ensemble, des dissidents demandèrent à être inclus non seulement dans les assemblées électorales et pour la vérification des comptes, mais dans toutes les délibérations sur les problèmes concernant les affaires collectives. La voix dissidente émana initialement des 12 maîtres nommés chaque année pour en principe ratifier les décisions de la direction. Se servant de leur rôle institutionnel, les 12 (en fait, ils n’étaient que neuf semble-t-il, menés par le fougueux Victor Fagot)
produisirent un sérieux argument constitutionnel : puisqu’ils « représentaient tout le corps de la communauté, ils entendaient assister à toutes les assemblées ». Les gardes, rejetant spontanément cette proposition, maintinrent que le rôle des 12 délégués se limitait à quelques tâches spécifiques et qu’ils n’avaient aucun droit de regard sur la direction de la communauté. Ils ne pouvaient en effet pardonner la transgression d’une des valeurs les plus sacro-saintes, l’harmonie et l’ordre fraternel, qui en pratique signifiaient la soumission de la majorité ignorante à la minorité instruite. « Semeurs de discorde » qui introduisaient « le trouble et le désordre » dans la vie de la communauté, aux yeux de l’élite, les dissidents ressemblaient étrangement à de simples ouvriers désobéissants.
Poussés par « l’esprit d’indépendance », ils montaient une « cabale » pour bousculer la façon traditionnelle de mener les affaires. Ils osaient attaquer le garde en chef en le traitant « d’exacteur despotique » et en appelant ses collaborateurs « concussionnaires… les maîtres despotiques du Bureau ». Les rebelles défiaient non seulement la sanior pars de leur propre communauté, mais la sagesse du monde corporatif dans son ensemble, car ils ignoraient que toutes les corporations étaient gérées sur le mode oligarchique par de petits groupes de gardes et d’anciens. Il en était ainsi partout. Les gardes affirmaient que la corporation ne pouvait pas fonctionner sans une hiérarchie. « La subordination des jeunes » n’était que la condition nécessaire au bon ordre. Chiens de garde auto-désignés, « les jeunes n’ont point le pouvoir de critiquer la conduite de leurs gardes et de leurs anciens », affirment les dirigeants et « ils n’ont aucune inspection ni aucun droit sur l’administration et le gouvernement de la communauté ». Les gardes se moquent des revendications de dissidents qui n’avaient que l’appui de leur famille : factieux et ambitieux au point de vouloir former et guider une majorité, ils limitaient leurs exploits à « former un parti », comportement méprisable et inacceptable dans une corporation de l’Ancien Régime (comme il le sera encore sous la Révolution, d’ailleurs). Cependant la formation d’un parti, tout rudimentaire qu’il soit, n’annonçait rien de bon pour l’avenir d’une gestion traditionnelle [29].
Avant 1600, le comité directeur des orfèvres avait décidé de ne plus admettre de membres tant aux assemblées électorales qu’à celles chargées de régler les affaires courantes. Dès lors, seuls des maîtres respectés et confirmés, des prud’hommes, étaient autorisés à régler les affaires de la corporation. De nombreux maîtres trouvèrent cette exclusion « odieuse » et « arbitraire », et continuèrent d’assister aux assemblées jusqu’à ce qu’ils en soient définitivement exclus en 1648. Pour les raisons habituelles, limitation des « brigues », « tumultes » et « désordres », les assemblées étaient réservées à dix modernes et dix jeunes [30]. Au XVIIIe siècle, les orfèvres limitèrent les élections à tous les officiers en poste et passés, plus dix anciens, dix modernes et dix jeunes.
Généralement, l’assemblée se contentait d’entériner la liste de nominations établie par le comité directeur composé de six anciens officiers et six gardes en fonction. Puisque ce comité de l’élite n’a « en vue que des personnes les mieux qualifiées de remplir les fonctions de gardes », affirmait le code officiel de la corporation, « il est rare que ses recommandations ne sont pas approuvées » [31]. Néanmoins, en 1785 puis en 1789, on trouve plusieurs candidats pour chaque poste à pourvoir. En 1785, seul un candidat sur huit reçut des voix et en 1789, seuls les vainqueurs reçurent les voix des quelque 60 votants [32]. En 1789, il n’était pas de membre ordinairede la corporation des orfèvres qui ne partageât, avec le reste de la nation, l’indignationsuscitée par ces pratiques discriminatoires (sans toutefois remettre en question le principe même de la corporation). À l’image du despotisme de l’État refusant de réunir les États Généraux, nous dit un « membre du Tiers État du corps des orfèvres », les gardes faisaient preuve du même despotisme en refusant de convoquer une assemblée représentative pour discuter des affaires regardant tous les maîtres et non pas seulement l’aristocratie dirigeante : « C’est-à-dire, conclut-il, ceux qui passent ou ont passé les charges (de la jurande) regardent leurs confrères comme au-dessous d’eux » [33].
 
CONFRONTATION CONSTITUTIONNELLE : REPRÉSENTATION ET RESPONSABILITÉ
 
 
Au XVIIIe siècle, on sent, latente dans de nombreuses communautés, une sorte de révolte politique de fond. Comme nous allons le voir, elle éclate souvent sous forme de conflits liés à des problèmes financiers et d’organisation administrative. Mais l’enjeu est en fait celui de la responsabilité et de la participation : on ne peut pas séparer le problème des assemblées ordinaires et de l’administration courante de celui des assemblées électorales, c’est-à-dire de la constitution. Le lien entre ces deux niveaux est aussi un enjeu central de toute l’histoire politique de la France du XVIIIe siècle au niveau national. Pour les orfèvres, le problème constitutionnel se manifeste clairement vers 1730, sous forme d’une âpre querelle à propos de l’admission dans la communauté, le « faux-travail » protégé par les gardes et l’usage des fonds. Les gardes ont tenté de renforcer leur position en inscrivant dans les statuts de la corporation le processus de décision en place, controversé. Pour les dissidents, cette mesure est un acte tyrannique, car les gardes n’ont aucun droit de changer la constitution sans consulter l’ensemble des membres réunis en assemblée et obtenir la majorité des voix [34].
À la même époque, un groupe d’horlogers lançait une campagne contre ses dirigeants, qui occupaient leurs postes depuis plus de vingt ans. Les modernes et les jeunes réclamaient de nouveaux statuts qui leur garantiraient une juste représentation dans les assemblées électorales et administratives, et dans le conseil fixant les impôts royaux, et qui leur permettraient de se présenter librement aux élections des gardes, interdisant ainsi que les gardes ne leur extorquent des droits excédants ceux prévus par la constitution [35]. De même, pour forcer trois jurés à partager leur pouvoir décisionnel, un groupe de traiteurs comprenant un quatrième juré et deux anciens mena une campagne pour une espèce de référendum. Ils firent circuler de porte-à-porte une pétition demandant aux membres de se joindre à eux pour entamer une poursuite, une attitude que l’assemblée dénonça comme étant « une intrigue illicite, interdite et sans précédent pour affaiblir la communauté » [36]. Une douzaine de modernes et de jeunes de la corporation des couvreurs dénoncèrent à la police leurs dirigeants pour avoir favorisé un groupe de leurs protégés dans un trafic douteux [37]. Une révolte contre les jurés des gantiers-parfumeurs fut suscitée en grande partie par leur incapacité à convoquer une assemblée administrative pendant plus d’un an [38]. Six boulangers, scandalisés par la façon irresponsable dont leurs syndics défendaient les intérêts de la profession, descendirent dans la rue pour s’attacher l’appui de l’ensemble des maîtres. Les syndics firent arrêter les protestataires juste avant les élections, craignant que ces derniers ne jouissent d’un soutien massif risquant de compromettre l’élection des candidats de l’élite gouvernante. Plus de dix années auparavant, les modernes avaient vigoureusement protesté contre leur exclusion de la direction des affaires, qui n’était autre pour eux que la conséquence des « monopoles exercés par les jurés et anciens lors des élections » [39]. Un nombre important d’épiciers affirmaient que ce n’était pas un excès mais un manque d’électeurs qui amenait « intrigues et complots ». Ils dénoncèrent leurs chefs pour ne convoquer aux élections « que les membres de la corporation leur étant dévoués ou redevants ». Comment les gardes pouvaient-ils espérer que 30 ou 40 membres leur confèrent la légitimité lorsque 600 autres n’avaient pas droit à la parole [40] ?
Chez les perruquiers, dans les années 1760, la possibilité de créer de nouvelles maîtrises déclencha une révolte des modernes contre les dirigeants. Mais la question de fond était en fait constitutionnelle et politique. Pour les anciens, les modernes n’étaient que des rebelles et des hors-la-loi, une voix qu’ils n’avaient pas à écouter, qui ne devait même pas se faire entendre, car les « modernes n’avaient aucun droit de s’assembler ni de délibérer ». Les modernes posaient la question de la légitimité, mais d’un point de vue inverse :
les syndics n’étaient que les mandataires des maîtres. La « mission des syndics » s’arrêtait dès que la communauté faisait face à des questions dont la solution putative pouvait entraîner quelques membres à se conduire d’une certaine façon ou pouvait « leur porter préjudice ». Dans ce cas, « les syndics devaient convoquer toutes les parties de la communauté » et une « pluralité » de l’assemblée de tous les membres devait déboucher sur une décision [41].
Des membres dissidents dans les rangs de l’aristocratie artisanale nourrissaient parfois la controverse de l’intérieur. Lorsque les dirigeants commençaient à lutter entre eux pour le pouvoir, souvent certains tentaient de renforcer (ou de sauver) leur influence en faisant appel à l’auditoire plus large des maîtres ordinaires. Le résultat de cette conduite opportuniste n’est sans doute pas une victoire des principes démocratiques, mais c’est tout au moins une certaine démocratisation des pratiques. Prenons l’exemple des charronscarrossiers. Pour s’assurer le contrôle, les jurés s’arrangèrent pour contourner « la voix ancienne » lors de l’élection (tous les anciens, dix modernes et dix jeunes) et lui préférer un suffrage quasi universel. Selon les 20 anciens qui entamèrent une action contre cette innovation, les jurés eurent recours à l’intimidation, menaçant de saisir les biens des maîtres, et à la flatterie, pour gagner l’appui de la majorité des membres de la corporation. Les anciens déploraient les ravages de ces excès démocratiques provoquant la « confusion » des rangs, et ébranlant ainsi le sens même de l’ordre corporatif (« les voix des jeunes l’emportant sur celle des anciens »). De même, le violent conflit opposant deux factions des anciens de la communauté des tanneurs ouvrit une brèche qui offrait aux modernes revendicatifs un pouvoir peu commun, et força le procureur royal à exiger de nouvelles élections dans l’espoir de donner au futur gouverneur une nouvelle légitimité [42]. En 1746, neuf anciens ou plus, appartenant à la communauté des chaudronniers, contestèrent les sommes prélevées par les jurés pour le paiement des obligations royales. Cherchant l’adhésion générale sur la question fondamentale de la responsabilité des jurés, ces anciens se rendirent individuellement, porte-à-porte, chez les maîtres ordinaires pour s’assurer de leur sympathie. Les jurés les dénoncèrent à la police pour avoir fomenté « insubordination » et « cabale », comme si ces anciens, ex-officiers, étaient de simples ouvriers agitateurs. Dix ans plus tard, un groupe semblable d’anciens récalcitrants parmi les vitriers essaya de convoquer une assemblée de tous les maîtres afin de poser des limites au comportement arbitraire des jurés, et d’empêcher que deux frères occupent ensemble le poste de juré et dominent ainsi la direction de la corporation. Dans les années 1730, les anciens des marchands fruitiers-orangers se tournèrent vers les membres ordinaires « pour donner une leçon aux jurés » qui devaient comprendre « qu’ils ne sont pas tellement les maîtres qu’ils ne soient soumis aux délibérations de leur communauté ». S’appuyant sur l’idée que la souveraineté était détenue par l’ensemble des maîtres et qu’elle ne pouvait s’exprimer qu’à travers un vote majoritaire, la question de la domination politique secoua l’oligarchie à sa base même.
D’autres fissures du pouvoir établi parmi les vanniers, cordonniers, armuriers et charcutiers firent avancer le spectre de ce que l’on pourrait appeler l’intervention populaire, menaçant ainsi non seulement l’équilibre politique (un risque que les dissidents parmi les anciens étaient souvent prêts à prendre)
mais risquant aussi de mettre au jour les problèmes constitutionnels sous-jacents avec des implications bien plus considérables [43].
 
ÉLECTIONS : DESPOTISME, DÉMOCRATIE ET CORRUPTION
 
 
Une fois l’élite divisée ou mise en minorité, et les élections réellement ouvertes, des leaders ambitieux doivent recourir aux méthodes « démocratiques » pour gagner des voix. Dans l’espoir de « chasser l’esprit de partialité et de cabale des assemblées électorales des corporations », le lieutenant général de police Sartine interdit, à la fin des années 1760, à tout membre de « solliciter » directement des voix. Les maîtres pensaient que le racolage électoral risquait de leur faire perdre leur droit de vote, ou pire, que le candidat pour lequel ils votaient, perdrait son éligibilité [44]. Malgré ces restrictions, les manœuvres électorales causèrent des ravages dans la corporation des traiteurs. Un juré nommé Gion, ayant l’appui d’un certain nombre d’anciens et d’un grand nombre de modernes et de jeunes, condamna le groupe dirigeant pour avoir permis à deux de ses chefs, les anciens Minet et Tronet, de faire campagne pour leurs protégés, les candidats Vilain et Fin. Minet et Tronet sollicitèrent personnellementles voix des anciens et celles de modernes et des jeunes qui devaient participer à l’assemblée électorale. Les anciens devaient fournir les jetons qui seraient distribués aux modernes et aux jeunes pour qui on pouvait penser que l’argent avait un pouvoir de séduction plus grand que l’honneur. Minet et Tronet firent miroiter à chaque électeur les avantages qu’il recevrait en votant pour leurs candidats. Villain et Fin financèrent une sorte de banquet pour « agents électoraux » au cours duquel Minet leur demanda ouvertement de s’engager à voter pour ses candidats et attaqua violemment ceux qui refusaient de s’engager. Signe de leur consécration avant le vote, Villain et Fin furent placés à la tête des anciens à côté de leurs « parrains » lors de la fête annuelle de la corporation. Présentateurs expérimentés, Minet et Tronet avaient mené de nombreuses campagnes couronnées de succès. Un ancien se trouvant dans l’opposition, reconnut : « Minet m’a fait juré », il y a six ans, « au prix de 100 pistoles ». Le parti de Gion exigeait la fin de ces pratiques « dérangeantes » et « abusives ». Les autres jurés accusèrent Gion de mensonge et de calomnie. Les prétendus « tumultes et complots n’existent que dans l’imagination du sieur Gion qui cherche à innover et devenir ainsi le maître de l’entière communauté ». Niant formellement avoir eu connaissance de manœuvres électorales, Minet annonça que Villain et Fin recevraient plus des trois quarts des votes de l’assemblée [45].
On vit se multiplier les accusations de corruption électorale. Les élections étaient « achetées avec de l’argent, de somptueux banquets, ou tout autre moyen », assure un critique du système corporatif. L’auteur du « Mémoire sur les communautés » (ca. 1772) affirme que les aspirant-candidats appelés « amoureux » courtisaient les électeurs potentiels en leur offrant cadeaux, mets et vins, assortis de promesses de toutes sortes. En tenant compte de la somme substantielle que la plupart des jurés exigeaient d’un futur collègue sous forme de « consignation », des banquets et différents pots-de-vins, il estimait que le coût d’une élection pour un juré s’élevait à 4000 ou 5000 livres. Cette dépense devait se concevoir comme un investissement plutôt qu’une perte, ajoutait-il, car le juré aurait toute liberté de récupérer cette somme et de se payer généreusement pendant son mandat [46]. Lorsqu’ils évoquent l’idiome corporatif, les historiens doivent prendre en compte ces attentes et ces comportements autant que la noble rhétorique communautaire.
Ces pratiques électorales eurent pour effet d’ouvrir la vie politique à un nombre de plus en plus grand de maîtres et de leur montrer comment gagner et conserver le pouvoir. Cela rendait aussi plus difficile l’accès à « la jurande, cette seconde maîtrise » comme un observateur l’appelait si justement. Il fallait avoir de l’argent, pas seulement des biens, mais une disponibilité de trésorerie, et des contacts. Outre les pots-de-vin, les cadeaux aux électeurs et aux parrains, les banquets, en un mot tout ce que l’on pourrait appeler les dépenses de campagnes électorales, le candidat-juré devait également payer un droit d’entrée, que de nombreuses corporations exigeaient de leurs officiers nouvellement élus comme une marque d’engagement et de gratitude. Le montant de cette somme varie grandement d’une corporation à l’autre : 300 livres pour les couvreurs, 200 pour les charrons et les bottiers, 180 pour les fabricants de boutons, 150 pour les pâtissiers. Ce droit de jurande était parfois contesté par les membres, soit parce qu’ils le voyaient comme un moyen supplémentaire de limiter l’accès au pouvoir, soit parce qu’ils accusaient les jurés d’empocher cet argent. En 1723, neuf jurés nouvellement élus dans la communauté des pâtissiers refusèrent de payer la somme assez modeste de 150 livres qu’on leur demandait. Le « prêt » de 500 livres exigé des selliers s’apparentait davantage à un pot-de-vin qu’à un droit d’admission [47].
Pour devenir un dirigeant dans la corporation des perruquiers, il fallait théoriquement avoir été maître pendant six ans, posséder un atelier et être âgé de plus de 25 ans. En fait, il fallait surtout s’arranger avec les syndics, qui demandaient des « jetons » aux « aspirants » ainsi que d’autres marques de considération. Un grand nombre de maîtres traînèrent leurs syndics et anciens en justice, les accusant de tout mettre en œuvre pour manipuler et/ou vendre les élections et réduire le rôle de l’assemblée à un simple rituel libatoire. Les manœuvres électorales et les fraudes commerciales ne faisaient qu’un dans la communauté des vinaigriers, où l’élite dirigeante se servait de la politique pour déguiser et faciliter le trafic du vin. Lorsqu’un maître indigné demanda qu’on interdise à l’un de ses collègues de se présenter aux élections pour la jurande, les anciens lui répondirent en se moquant de sa rigidité morale et de sa propension à la délation. La réforme venant d’en haut ne produisait pas nécessairement une réforme de la base. En 1778, les syndics de la nouvelle corporation regroupant parfumeurs, gantiers et maroquiniers proposèrent l’inscription sur la liste électorale contre paiement en liquide [48]. Dans les annés 1720, les autorités rejetèrent plusieurs fois le résultat des élections de la corporation des charcutiers, pour pratiques illicites comprenant distribution d’argent, banquets et beuveries pour séduire l’électorat. En 1738, le lieutenant de police annula de nouveau l’élection de quatre jurés « parvenus à la jurande par argent et voies illicites ». Les coupables durent fermer boutique pour un mois et furent déclarés inéligibles pour une durée de 10 ans; on demanda aux maîtres ayant reçu des jetons de les rendre. Cependant, l’habitude de distribuer des « honoraria » aux officiers et des jetons aux électeurs anciens et autres persista dans cette communauté. Le vrai scandale n’était pas tant pour les jurés et leurs candidats de contrevenir aux règles formelles que de ne pas suivre les règles non écrites. Ainsi, les dirigeants étaient sans pitié lorsque, à la fin des années 1760, le trésorier ayant reçu 744 livres des deux candidats élus, il omit de redistribuer également le don entre tous les jurés [49]. Au cœur même de l’idiome corporatif, le concept d’honneur revêt un sens particulier pour ceux qui gèrent non sans difficulté la communauté.
En 1724, suite à des pratiques électorales douteuses, un groupe d’anciens, tenus à l’écart de la gestion de la corporation des étameurs, entreprit une action en justice pour bloquer l’installation au pouvoir de Lebreton, élu juré de façon frauduleuse alors que, n’ayant pas le nombre d’années de maîtrise nécessaires, il n’était même pas éligible. Selon ce groupe d’anciens, Lebreton aurait obtenu le patronage de trois ou quatre jurés contre des pots-de-vins; il aurait ensuite rendu visite aux électeurs pour les « supplier de lui accorder leurs suffrages ». Il distribua des jetons et offrit mets et boissons. À la célébration de sa victoire au cabaret de Mouton où ses électeurs étaient conviés, Madame Lebreton raillait les « marionnettes » qui s’étaient opposées à son mari (et avaient bloqué initialement sa candidature en 1723) et se vantait d’avoir dépensé à bon escient les 200 pistoles qu’avait coûtées l’élection, sous-enten-dant que son mari récupérerait bien vite cet investissement. Ces manœuvres semblaient tellement naturelles qu’une majorité de maîtres, du moins initialement, soutinrent Lebreton. Une confrontation semblable opposant deux factions d’anciens dans la corporation des tanneurs aboutit à l’intervention du procureur royal qui imposa de nouvelles élections en 1757 [50].
Un arrêt du conseil de 1633 avait mis en place une procédure électorale pour les serruriers dans laquelle tous les maîtres votaient et un échantillon représentatif surveillait le déroulement des élections. Déterminée à garder « le pouvoir de faire des Jurés à leur dévotion », la clique de dirigeants au pouvoir (ou l’ayant été) établit de nouveaux statuts qui réduisaient le collège électoral aux anciens jurés et 25 jeunes. Suite à l’appel déposé par un groupe de maîtres, un arrêt ultérieur ordonna le retour à l’ancien système électoral et une réunion générale pour discuter des statuts. Comprenant que leurs nouveaux statuts ne seraient jamais approuvés par l’ensemble de la corporation, les anciens firent fi de l’injonction légale, et ne les soumirent jamais à l’assemblée générale. Selon leurs adversaires, en dépit de l’arrêt, « ils ont toujours continué leurs exactions, leurs concussions et les nouveaux Jurés, qu’ils ont élu par brigue et cabale, et à force d’argent… ont suivi les traces de leurs prédécesseurs afin de se dédommager des sommes avec lesquelles ils avoient acheté les suffrages des Anciens pour être élus Jurez ». Vers la fin du XVIIIe siècle, un nouveau groupe de plaignants obtint une injonction contre la tenue d’électionssuivant les règles imposées par les anciens. Ces derniers les organisèrent néanmoins; à la dernière minute, ils changèrent la date et le lieu de l’assemblée, et déployèrent l’arsenal habituel du trafic d’influence, « vendant la jurande », pour obtenir les voix nécessaires pour leurs protégés. Il y a quelque chose de naïf et quelque peu héroïque, pourrait-on dire dans le contexte français actuel, dans la profession de foi en la démocratie de ces contestataires : « Il est très certain que dans les élections qui sont libres, ceux qui doivent être élus ne doivent pas le savoir. [51] »
Tout au long du XVIIIe siècle, des accusations d’élections truquées circulèrent dans la communauté des serruriers. Un candidat nommé Mignard dénonça « une brigue » organisée par les anciens pour empêcher son élection en 1740. Treize ans plus tard, un groupe nombreux de maîtres dénonça la « nomination cabaliste » par laquelle les candidats officiels soutenus par les jurés s’assuraient les voix de jeunes et de modernes au prix de banquet, boisson et pressions diverses. Des accusations d’intrigues électorales agitèrent la corporation des boulangers dans les années 1760 et début 1770. Des fronts réformistes successifs tentèrent de s’opposer aux « monopoles exercés par les jurés et anciens lors des élections » [52].
Dans la communauté des marchands de vin, la pratique de la corruption généralisée provenait en partie du climat de laxisme. Un collectif de maîtres se plaignit de ce que presque tous les anciens avaient atteint le pouvoir de la « manière la plus irrégulière ». Telle une corporation dans la corporation, cette élite dirigeait dans le secret et approuvait des dépenses somptuaires et inutiles.
Ces meneurs récalcitrants affirmaient que plus de 200 maîtres soutenaient leur plan de réforme réclamant une comptabilité plus rigoureuse, une vérification de tous les biens appartenant à la communauté, la mise en place d’une vérification annuelle des comptes de sorte que la situation financière soit aisément connue de tous, et que le montant des droits d’accession à la maîtrise soit établi et connu de tous, et ne dépende pas du « caprice » ou de la cupidité des gardes.
Ils insistèrent en particulier sur le besoin de protéger les élections des manipulations habituelles : aucune assemblée ne pourrait se réunir sans la présence d’une délégation des modernes au moins un tiers plus nombreuse que celle des anciens « pour donner plus de liberté aux suffrages et rendre les élections plus justes et plus régulières qu’elles ne l’ont esté par le passé ». Selon eux, les élections de 1721 avaient été scandaleusement truquées : l’assemblée regorgeait de participants qui n’étaient pas des maîtres; un des candidats était suisse et jouissait donc de privilèges commerciaux royaux et par ailleurs n’avait jamais été admis dans la communauté. Comme les serruriers, les marchands de vin réformistes affirmaient que les résultats d’une honnête élection ne pouvaient pas être connus par avance… Les maîtres rebelles conçurent un système de représentation qui leur permit d’élaborer très tôt une sorte de politique parlementaire, de politique de la responsabilité. La notion de communauté impliquait certes celle d’obligation collective, mais la corporation dans son ensemble ne pouvait être légalement engagée sans qu’une portion représentative de l’ensemble de ses membres ait pris part aux discussions et au vote.
La représentation ne pouvait ni être découragée, ni soumise, ni transférée, ni contournée, ni concentrée. La représentation devait suivre une logique juste, transparente et reproductible [53].
Dans la communauté des tailleurs, des conflits électoraux mirent au jour une corruption endémique et des différences quant à la notion de propriété pour les biens collectifs. Dans les années 1750, un certain nombre d’anciens dénoncèrent deux jurés pour avoir aidé la candidature de Vautel (ou Vaulet) et Juliard (ou Julliard) qui leur avaient offert 3600 livres, une somme substantielle « pour mettre les Delorme et François [les jurés] en état de faire les démarches et les fraudes nécessaires pour faire parvenir les Vautel et Juliard sans doute pour acheter et payer leurs suffrages ». Les témoins attestèrent que les candidats, sous l’égide des jurés, organisèrent également des banquets et distribuèrent des jetons, contre des suffrages. Cependant leur opinion diffère quant au sens moral et institutionnel de ces événements. Certains maîtres déclarèrent ne rien trouver à redire à une procédure qui leur paraissait régulière : « qu’on était assemblé à la buvette du Châtelet pour s’arranger sur la nomination de nouveaux jurés ainsi que lui déposant a toujours vu être d’usage dans la communauté ». Les jetons étaient eux aussi une pratique commune; un témoin voyait la distribution d’argent comme une mesure réformatrice nettement plus acceptable que ces nombreux festins qui perturbaient la communauté ! À ses yeux, c’était une politique démocratique, simple, directe, clientéliste et redistributrice; une société villageoise cherchant dans la convivialité ses propres règles de fonctionnement.
Michel Fayet, âgé de 60 ans, combattit vigoureusement ces pratiques.
Léonard Parichon, de 15 ans son cadet, rétorqua « qu’il n’a rien trouvé d’extraordinaire dans cette méthode, qu’en 1752 luy déposant étoit dans le même cas a fait la même chose ». Plus près en âge de Fayet, un ex-juré nommé Weylant affirmait que lui-même, honnête homme, fit campagne de cette façon en 1743. Les anciens ne partagent pas tous la même opinion. Eugène Renster refusa de gérer les affaires de la corporation depuis une taverne : n’y-avait-il pas un bureau pour cela ?
Suite à ces allégations de violation des statuts, les anciens demandèrent à la police de suspendre des jurés de leur emploi et des candidats de la liste électorale. Delorme et François passèrent à l’attaque. Deux des jurés passés à l’ennemi, Borodet et Christophe, présentèrent leur propre candidat, Darmagnat, pour qui ils organisèrent deux banquets. Les témoignages varient quant à ce qui se passa lors de ces deux occasions. Leurs détracteurs affirment que Bordet et Christophe offrirent simplement « d’acheter des suffrages » et que leur campagne avait pour but « d’exciter la division parmi les membres » de ce que certains appelaient avec nostalgie leur fraternité. Darmagnat sortit de l’argent et le mit sur la table pour prouver qu’il pourrait payer l’honoraire attendu une fois élu. Il n’était donc pas différent de Vautel et Juliard. D’autres membres vantèrent la discrétion de la réunion Bordet-Christophe comparée à l’indécence de ces rassemblements d’arrières-salles organisés par François et Delorme. La notion de valeurs partagées par des membres solidaires réunis en un groupe cohérent s’effondra non seulement à cause de l’inégalité de l’accès à l’information, mais aussi de la cœxistence problématique de règles de comportement fondamentalement opposées. Ce n’était pas tant une lutte partisane dans laquelle l’usage pour l’un est un acte de corruption pour l’autre, qu’une absence de consensus sur la façon dont la communauté devait être administrée [54]. Dans les faits, l’idiome corporatif était pluriel, voire cacophonique.
 
LA SAGA DES CORDONNIERS
 
 
Depuis le milieu du siècle, la communauté des cordonniers était secouée de conflits liés à des pratiques électorales injustes. Les modernes se plaignaient sans relâche de ce que l’oligarchie des anciens, elle-même divisée par des différends de personnes, de principes et de stratégies, ne convoquait aux assemblées électorales que les membres soutenant leur point de vue, et n’élisait que les candidats qui sauraient les « récompenser ». Ainsi, par exemple, pour attribuer un siège dans la jurande en 1759, « au lieu d’une élection en forme, la place a été mise à une espèce d’encan ». Présenté par un juré sortant, Pierre Tinterlin dédommagea son bienfaiteur avec 500 livres et distribua quatre jetons, unité d’argent symbolique, à chaque ancien présent à l’assemblée, soit davantage que n’offraient plusieurs candidats rivaux dont aucun, selon les critiques, n’était « réputé le plus digne et le plus capable » parmi l’ensemble des maîtres théoriquement éligibles [55].
Une campagne particulièrement âpre qui se déroula à la fin des années 1760, révéla une profonde fissure dans la communauté et engendra une lutte sans merci entre les factions. Bien que les règles interdisant d’offrir boissons, banquets et récompenses financières aient été réitérées, Glot et Poirot, candidats à la jurande, organisèrent plusieurs banquets, où étaient invités jusqu’à 80 personnes pour écouter le syndic Ferry leur demander de soutenir ses protégés; un autre candidat, Navier, distribuait de l’argent, sous forme de jetons ou d’écus, « pour acheter leurs suffrages ». Accompagnés par Ferry et d’autres officiers de la corporation, Glot et Poirot rendirent visite aux maîtres s’étant déjà engagés, pour s’assurer qu’ils tiendraient parole. Un moderne de 72 ans remarqua : « Je n’ai jamais vu tant de brigues pour la jurande qu’à celle-ci. »
Les trois candidats venaient du même milieu et partageaient des positions semblables. Aucun n’était né à Paris. François Poirot, 37 ans, et Nicolas Navier, 38 ans, arrivèrent à la maîtrise en passant par l’apprentissage, le dernier y parvenant cinq ans avant l’autre. Jean Glot, 45 ans, beau-fils d’un maître, y était arrivé avec plus de facilité, bien que plus tard que les autres.
Tous trois, reprenant leurs protecteurs, affirment ne rien savoir de lois contre certaines pratiques électorales : belle éducation civique corporative ! Poirot nia avoir offert des banquets (ayant coûté 292 livres) pour séduire ou récompenser ses collègues : il ne voulait que « témoigner sa reconnaissance » par avance pour leur « bonne volonté ». La sociabilité démocratique ne dépendait-elle pas de cette version populaire des largesses seigneuriales ? Argent et nourriture témoignaient de la sensibilité et de la courtoisie nécessaires, pensaient-ils, pour témoigner de la crédibilité et la bonne volonté nécessaires pour gouverner.
Glot reconnut avoir donné de l’argent au maître Fauvelet, « un petit écu pour qu’il luy donna sa voix » confirma ce dernier, mais insista n’avoir consenti ce « prêt » qu’après l’engagement solennel et spontané du soutien de Fauvelet.
Glot comprenait donc parfaitement les exigences de la langue de bois électorale.
Poirot et Glot reconnurent avoir « offert » 1500 livres en dépôt aux jurés pour couvrir les dépenses et droits électoraux, alors que Navier admit en toute innocence que les officiers avaient « exigé » cette somme comme condition préalableà sa candidature. Il fit remarquer néanmoins que personne ne l’avait poussé à se présenter : « il désirait lui-même être admis à la jurande » [56].
Un des jurés en chef, Charles Loge, âgé de 47 ans et venant du Languedoc, nia tout complot des jurés pour truquer les élections, garantissant ainsi leur contrôle politique année après année. Pour ce qui est de l’énorme somme laissée en dépôt, « c’était l’usage », tout comme les banquets et la distribution de jetons.
Après que la police eut disqualifié Glot, Poirot et Navier, Loge trouva rapidement trois nouveaux candidats; un fait qu’il qualifia de façon normale de procéder. Le syndic, Nicolas Ferry, 49 ans, venant lui aussi de la province, nia vigoureusement avoir jamais « commis d’abus dans sa communauté ni s’être mis à la tête d’aucune cabale ». À ses yeux, manipuler les élections n’était pas un abus, et il reconnaissait aider certaines candidatures, sans cependant avoir « jamais exigé des nouveaux aspirants ni jetons, ni présents, ni repas ». Dans la lutte pour le pouvoir, toutes les tactiques sont de bonne guerre. Ferry dénonce sans hésitation ses rivaux pour avoir pratiqué les mêmes manœuvres dont on l’accuse [57].
Suite à une injonction obtenue par un groupe nombreux de modernes, trois candidats et leurs protecteurs menés par Ferry, se voient interdire toute participation aux élections de 1769, tant comme candidats, que partisans ou électeurs. Les méthodes agressives des modernes exaspérèrent Ferry et ses amis. Ces attaques, qu’il faut voir comme les symptômes d’une contestation plus vaste touchant pratiquement tous les aspects de la vie de la corporation, dépassaient les limites de la communauté en se traduisant par des procès retentissants dont les comptes-rendus souillaient la réputation du pouvoir établi. « Ils osent taxer les syndics et jurés, leurs chefs de commettre des faux, malversations, monopoles, exactions et concussions de toutes espèces dans leurs fonctions de Jurandes, de s’approprier rolles et friponner les deniers de la communauté, de s’être tracé un plan d’iniquité, de mettre les charges de Jurande à l’enchère et de n’y admettre que les gens sans honneur et pensant comme eux », se plaignent les dirigeants, mortifiés et indignés.
Aux yeux de l’oligarchie, les modernes se comportaient comme des ouvriers rebelles : « ils ne gardent plus le respect et la subordination qu’ils doivent à leurs chefs ». Selon les cordonniers, la politique de la corporation se voulait démocratique, mais point trop. Démocratique signifiant pour les anciens les moyens de recevoir l’approbation d’une large majorité des maîtres. Cela relève plus d’une démagogie unilatérale que d’un système de réciprocité et d’échange. Les bons maîtres, comme les bons ouvriers, devaient être dociles, voire passifs. Ces révoltés étaient imprudents, prêts à risquer la destruction de leur propre communauté pour satisfaire leur égoïsme, poussés, selon les dirigeants, par la « jalousie… se croyant les seuls capables de gouverner ». Leur amour-propre les rendait aveugles aux causes réelles de leur « exclusion » du pouvoir : leur « incapacité » et leur « inconduite ». Mus par une « haine implacable », ils réglaient de vieux comptes nés d’accrochages datant du début des années 1730. En 1738, les modernes avaient lancé une offensive contre les jurés ayant détourné l’impôt de capitation; ironie s’il en est, le lieutenant de police étant intervenu sur leur demande pour démettre le percepteur; l’homme qu’ils choisirent pour le remplacer disparut l’année suivante avec la caisse de la corporation ! Cette humiliation, qui permit au parti de l’ex-syndic de reprendre le contrôle des finances, les plongea dans un silence long de plus de vingt ans.
Le conflit réapparut lors d’un différend lié aux élections et à la transmission du pouvoir en 1760-1761. Les petits jurés refusèrent de rendre leurs comptes et de remettre les clés à leurs successeurs. La question divisa les modernes, nombreuxétant ceux qui contestaient l’élection des grands jurés. Des accusations de corruption circulaient. Les petits jurés conspirèrent avec les modernes selon un rapport; un autre relate une escroquerie juteuse par laquelle la coterie entourant le syndic vendit des maîtrises à des candidats non qualifiés en utilisant les licences d’apprentis diplômés décédés. À la fin de 1765, un groupe de modernes poursuivit en justice les dirigeants présents et passés pour avoir extorqué des sommes exorbitantes, outre les cotisations fixées, aux maîtres nouvellement nommés. Les « cabaleurs », 55 en tout selon un des jurés, gagnèrent un peu plus de terrain en mars 1766 avec un autre procès contre les dirigeants pour d’autres abus financiers, parmi lesquels l’admission de « sans qualités », la malversation de leurs cotisations et le détournement de la capitation, une fois encore.
Leur campagne pour obtenir la restitution des biens usurpés dura plusieurs années et influença les élections de 1769, date à laquelle ils firent un appel de fonds pour poursuivre leur procès; il s’agissait en fait d’une action regroupant 41 plaintes individuelles. Implicitement, ils demandaient à la fois une compensation pour les victimes d’extorsion et sollicitaient des voix pour leurs candidats, Dupuis et Fournaire, qui par deux fois se présentèrent sans succès, et dont l’intégrité tranchait remarquablement face à la délinquance oligarchique. Point de banquets, car ils auraient mis en cause leur moralité; les candidats dissidents invitèrent leurs partisans à boire. Ils collectèrent de l’argent pour une « caisse » et convoquèrent des « assemblées » dans les tavernes aux quatre coins de la ville;
les maîtres contestataires, des modernes soutenus par de nombreux jeunes, ressemblaient une fois de plus à des ouvriers révoltés. Ils refusaient de se soumettre avec respect à leurs chefs. Ils récusaient la légitimité du droit de ces derniers à diriger et proposaient une définition alternative et subversive du cadre politique sur le terrain de l’égalité, du moins au début [58].
Ferry et les jurés firent appel à la police et aux tribunaux pour étouffer le complot et l’insubordination de ces maîtres déloyaux, décidés à « diriger la corporation ». Ils apprirent de leurs espions que les chefs rebelles se rendaient de réunion en réunion, « se déchaînant en invectives contre les syndics jurés et anciens » et « leur montraient un fatras de papiers qu’ils disent être des preuves certaines contre les syndics et jur&eac