2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les mondes du travail
Cultures techniques et pratiques de l’échange, entre Lyon et le Levant : inventions et réseaux au XVIIIe siècle
Liliane HILAIRE-PÉREZ
Liliane HILAIRE -PÉREZ CNAM-CDHT 5 rue du Vertbois 75003 Paris
Liliane HILAIRE-PÉREZ
Cultures techniques et pratiques de l’échange, entre Lyon et le Levant
Cet article s’inscrit dans les études d’his~toire des techniques qui prennent leurs dis~tances avec les modèles hérités d’analyse de la
croissance lors de la première révolution indus~trielle. Comment saisir l’invention hors des
dynamiques internes du progrès technique et
sans recours aux mythologies de l’invention?
Quelles compétences, quelles ressources intel~lectuelles et matérielles étaient mobilisées dans
la conception technique? Les réponses sont
d’abord épistémologiques; elles reposent sur
une approche des objets techniques à la lumière
des intentions, de la fonctionnalité et des
usages. Dans cette optique, l’invention apparaît
comme une activité de synthèse (combinaison,
substitution, imitation, emprunt). Les liens
entre culture technique et pratiques de
l’échange sont donc au cœur de cette compré~hension de l’invention. Quelles en sont les
formes concrètes? L’article, centré sur les acti~vités d’un négociant lyonnais au Levant au
XVIIIesiècle, analyse, d’une part, comment la
commercialisation et les cultures négociantes
ouvrent sur l’invention et, d’autre part, com~ment se met en place un marché des savoirs
dans des réseaux d’entreprises concurrentes et
innovatrices.
This article belongs to studies in the his~tory of technology revising inherited patterns
of growth analysis during the first industrial
revolution. How can we understand inventive
activity out of the challenge and response
model and out of mythologies of invention?
Which skills, which intellectual and material
means were required for technical creativity?
The answers are epistemological; they sup~pose to approach technical artefact by consi~dering their design, their uses and their
functionality. In this perspective, inventivity
appears like a processus based upon synthe~tical activities (combining, borrowing, imita~ting, substituting). In this way, relationships
between technical culture and abilities to
exchange are the main point of invention.
Which are the historical forms of this pro~cessus? This article, by examining the busi~ness of an XVIIIth-century Lyonnaise
merchant in the East, is first questioning how
trade practices and merchant culture could
foster inventivity and second,how markets for
knowledge grew up within networks of inno~vative and competitive enterprises.
Les historiens de l’économie ont longtemps privilégié les analyses monocausales de la croissance lors de la première révolution industrielle
[1]. Dans
cette logique, le facteur technique a souvent occupé une place de choix.
Assimilé à une succession d’inventions apparues dans des secteurs pionniers,
le coton et la sidérurgie, il a été présenté comme le moteur de la croissance,
entraînant le reste de l’économie, dite traditionnelle, dans son sillage par des
répercussions en chaîne, toujours saisies à l’échelle macro-économique
[2]. L’un
des paradoxes de cette approche consistait à valoriser l’innovation tout en évitant d’ouvrir la boîte noire de l’invention
[3]. La dynamique interne du progrès
technique et les traits de génie des inventeurs tenaient lieu de modèles explicatifs. Ces analyses structurelles laissaient ainsi en marge bien des interrogations.
Qu’appelait-on invention à l’époque préindustrielle ? Quelles compétences,
quelles ressources intellectuelles et matérielles étaient mobilisées dans la
conception technique ? Comment saisir l’invention et les inventeurs hors des
mythologies du progrès technique ?
Ces questionnements ont été au cœur de bien des recherches récentes, à
l’échelle des temps longs de la technique
[4]. Deux approches complémentaires
se sont dessinées. D’une part, dans la lignée de la philosophie des techniques,
les historiens des techniques ont intégré l’étude de l’invention à celle, plus
vaste, de l’intelligence technique conçue comme un art du projet, comme un
dessein/
design
[5]. L’inventeur côtoie ici l’ingénieur, l’entrepreneur et l’homme à
projets, non sans partager la mauvaise fortune de ces mots. Hélène Vérin a
montré que l’invention est un art du compromis qui tente, par finesse et par
ruse, de résoudre les contraintes que recèlent les matières, les énergies et
qu’imposent les exigences humaines, ambitions politiques ou conditions des
marchés (rendement, vitesse, solidité, maniabilité, coût… )
[6]. La solution technique passe par l’amalgame des méthodes, la multiplication des essais et des
agencements, les perfectionnements et les adaptations de dispositifs existants.
L’invention, saisie à la lumière des « intentions fabricatrices » et de la fonctionnalité repose sur des combinaisons, des rapprochements et des emprunts. Aux
antipodes du discours analytique de la science sur la technique, elle apparaît
comme une activité de l’analogie et de la synthèse (H. Vérin), nourrie
d’échanges et de réseaux entre objets, fabrications et savoirs.
En somme, les philosophes ont défendu l’idée qu’une histoire intellectuelle
des pratiques inventives était possible, que les dispositifs les plus concrets de la
conception technique n’étaient en rien triviaux et que seule une véritable épistémologie des techniques pouvait en rendre compte, renouant avec une entreprise débutée au XVIII
e siècle, la constitution de la technologie comme
discipline spécifique, distincte à la fois des arts et métiers et de l’application de
la science aux arts et à l’industrie
[7]. En effet, une génération ou deux avant
Johann Beckmann, les premiers technologues avaient multiplié les démarches,
les unes collectives (sociétés des arts), les autres individuelles, savantes, gestionnaires ou pédagogiques comme le guide de Campbell à l’intention des
jeunes gens
[8]. Opérant un double classement des métiers, segmentés par d’infinies spécialisations de produits, rapprochés par les intentions opératoires
communes qui les parcourent, au-delà des matières et des articles, Campbell
concevait que les métiers qui requéraient le plus d’invention étaient ceux qui
supposaient le plus de capacités à faire des liaisons entre les fabrications, à
transposer un geste, un outil, une technique d’une fabrication à une autre. Un
peu plus tard, Diderot appelait les artisans à découvrir les « rapports utiles et
ignorés » entre les métiers grâce aux visites d’ateliers et à une réforme académique, baconienne des arts et métiers
[9]. C’était pour lui la voie de l’invention
technique, toujours tendue entre aptitude individuelle et entreprise collective.
Si les philosophes ont ainsi renoué le fil avec les projets technologiques des
Lumières, qu’en est-il des historiens ? Comment saisissent-ils les « intentions
fabricatrices » (H. Vérin) au fondement de l’activité inventive ? Comment per-çoivent-ils les dimensions concrètes de ce que les premiers technologues ont
formulé en discours ? Peut-on faire un lien entre ces théories de l’invention et
les pratiques inventives à l’œuvre dans les ateliers, les cabinets, les boutiques,
les manufactures, les chantiers ? Plusieurs auteurs ont montré combien l’invention, saisie à travers les intentions, la fonctionnalité et les usages
[10], doit aux
emprunts de techniques anciennes redécouvertes ou ressurgies, aux substitutions de matériaux, aux imitations de formes, de mécanismes, aux procédés
adaptés, reconvertis, traduits
[11]. Le droit des inventeurs, longtemps conçu
comme un droit de l’importateur de techniques inconnues dans telle ville ou
tel État en est un signe. En attestent aussi les taxinomies de produits fondées
sur la qualité et l’origine et qui donnent l’illusion de la copie (rouge turc, bleu
de Chypre, moulins à la bolognaise, maroquin,
japanning,
chinaware, etc.)
[12].
Elles révèlent un processus inventif fondamental, l’imitation, porté par les
logiques commerciales de substitutions d’importation
[13]. Dans un autre
registre, les théâtres de machines, véritables « outils d’aide à la conception »
(L.Dolza, H. Vérin), suggèrent toute l’importance des combinaisons à partir
d’agencements existants en vue de multiplier les effets des mécanismes
[14]. Le
motif se retrouve dans la virtuosité technique des artisans depuis le Moyen Âge
jusqu’au XVIII
e siècle, nourrie de variations sur les « stocks » de mécanismes, de
procédés, d’opérations, de motifs connus, partagés au-delà des frontières des
métiers et des spécialités, grâce à des dispositifs de polyvalence, de mise en
commun, d’ouverture technique, privés ou publics, tacites ou formalisés
[15]. Les
études dans ce domaine sont foisonnantes et mettent en valeur les relations
entre l’aptitude à inventer et innover, les pratiques de l’échange et du réseau, les
modes d’appropriation et les usages, plaçant ainsi les médiations au cœur des
analyses historiques du changement technique
[16].
Le thème ouvre sur nombre d’explorations. Bien des auteurs s’interrogent
sur la part de l’écrit technique, des mobilités humaines, des circulations de
produits (et de plantes), des réseaux de pratiques (copie, collection, visite,
voyage) dans les processus d’invention
[17]. Plusieurs questions en découlent.
Quel est le rôle de la commercialisation et des cultures négociantes dans les
circulations de savoir-faire techniques
[18] ? Comment ces pratiques se font-elles
écho et rebondissent-elles d’un milieu à un autre, d’un champ du savoir à
l’autre, favorisant ainsi l’intensification des capacités inventives ? D’autre part,
à un moment où les substituts d’importation jouent un rôle clef dans l’invention, la géographie des échanges largement centrée sur l’Orient et la
Méditerranée incite à réévaluer les emprunts entre techniques orientales et
occidentales
[19]. Comment ces logiques économiques interfèrent-elles avec
d’autres entreprises, de la science ou de l’archéologie
[20] ? Enfin, si l’on sait
mieux comment sont négociées certaines circulations de savoir-faire, entre
familles, partenaires, villes ou même États depuis la fin du Moyen Âge, qu’en
est-il de ces flux à l’échelle des entreprises ? Quelle est la place des contrats
entre manufacturiers et ouvriers inventifs et comment s’opèrent les apprentissages juridiques de la commercialisation des savoirs au XVIII
e siècle ?
On se propose d’aborder ces questions à travers l’étude des ramifications
de l’entreprise de Jean-Claude Flachat, négociant et manufacturier de cotonnades et de soieries à Saint-Chamond, à l’origine de migrations d’ouvriers
de l’empire ottoman vers 1750. On abordera deux thèmes : d’une part, les
liens entre la culture et les pratiques négociantes au cœur de la civilisation de
l’échange et les aptitudes à innover tout aussi centrales dans la France des
Lumières; d’autre part, l’économie des connaissances techniques au sein de
réseaux d’entreprises et le rôle des autorités politiques dans l’acquisition par
les entrepreneurs comme par les ouvriers inventifs de compétences à négocier
ces échanges.
TECHNIQUES ET NÉGOCE : L’ORIENT DE JEAN -CLAUDE FLACHAT
Jean-Claude Flachat est l’un des premiers négociants de la région lyonnaise à
se tourner vers l’Orient au XVIII
e siècle. L’absence d’une tradition marchande
lyonnaise avec l’empire ottoman (hormis aux foires de Lyon) et le monopole de
Marseille sur les Échelles du Levant font de Flachat un commerçant atypique
dont les affaires sont assez peu connues
[21]. Issu d’une famille négociante de Saint-Chamond, il fait dès les années 1740 le choix du commerce avec l’empire ottoman. Il profite sur place d’un réseau actif reliant Lyon, Smyrne et Istanbul, base
de ses affaires. En France, il bénéficie d’un partage des tâches familial, sa mère
gérant la maison de commerce, avec son jeune frère Jean-François à partir de
1753
[22]. Deux ans plus tard, Flachat est chargé d’une mission en Orient par
Daniel Trudaine, puissant soutien de la réforme économique au sein du gouvernement. En 1756, Flachat installe avec son frère une manufacture, les « établissements levantins de Saint-Chamond », autorisée par privilège à la filature et à la
teinture du coton en rouge puis à l’impression en petites fleurs des tissus de soie,
à destination du Levant.
L’entreprise est impliquée dans une lutte commerciale à multiple facettes
contre le monopole de Marseille, contre les Vénitiens et les Anglais mais aussi
contre les Grecs dont le dynamisme s’affirme dans le commerce intra~ottoman
[23]. Elle est portée par une conquête des marchés de consommation levantins entamée de longue date par les associés de Flachat, revendiquée dans son
recueil d’
Observations et concrétisée par le recrutement d’ouvriers ottomans
pour la manufacture de Saint-Chamond. L’imitation et la substitution de produits, au cœur de ces stratégies négociantes, ouvrent les activités de Flachat
aux échanges techniques, aux apprentissages, aux redécouvertes de techniques oubliées et par-là aux capacités d’invention.
Le réseau de Flachat entre Lyon, Smyrne et Istanbul
Si les Européens peuplent les comptoirs de Constantinople, Salonique, Alep
et Smyrne aux XVII
e et XVIII
e siècles, maîtrisant « le trafic des articles textiles
levantins à l’intérieur ainsi qu’à l’extérieur de l’Empire ottoman » et si les
Français occupent une place de choix
[24], les Lyonnais n’ont pas privilégié ces
espaces commerciaux, à la différence de Marseille qui, en retour, accueille
d’importantes communautés de l’empire ottoman (non-musulmanes)
[25]. Les
ventes des commerçants lyonnais dans l’Empire ottoman vers 1760 ne représentent qu’une part minime ( 1,1%) du total des ventes à l’étranger
[26]. Les
Lyonnais « sont encore au stade de la prospection », essayant « la conquête de
nouveaux marchés », « non sans risques » et c’est l’Europe continentale qui les
attire. Certes, quelques négociants se distinguent en misant sur l’Orient. Les
plus fortes créances du groupe de marchands lyonnais étudié pour 1749-1750
à partir du Contrôle des actes notariés proviennent de l’Empire ottoman
( 20000 livres)
[27]; le Levant totalise 23,5% des ventes à l’étranger de cet échantillon. Mais c’est un seul marchand, François Gibault, qui est à l’origine de cette
percée. Gibault vend des soieries à Constantinople depuis Venise, non sans
déboires puisqu’il subit leur prise par les Anglais au milieu du siècle.
Le réseau levantin de Flachat, tôt installé, est donc original d’autant qu’il
débouche sur l’installation d’Orientaux à Lyon et Saint-Chamond. En 1755,
Flachat explique à l’administration du commerce qu’il a séjourné treize ans à
Istanbul en association avec Étienne Rambaud qui y dirige une maison de
commerce depuis 1727, avec autorisation spéciale
[28]. Travaillant pour le
compte de commettants lyonnais (en 1727 a lieu le premier envoi lyonnais de
soieries et de dorures dans la capitale ottomane), les deux hommes sont activement impliqués dans le négoce au Levant
[29]. Leur entreprise est caractéristique de la percée française dans l’empire ottoman, tant elle bénéficie de la
protection de l’ambassadeur et des consuls
[30]. Elle ne reste pas sans écho dans
le négoce lyonnais; les Gardèle père et fils requièrent ainsi en 1751 un privilège exclusif pour les soieries qu’ils débitent en Orient chez Flachat et
Rambaud
[31]. Ce sont aussi les rares Occidentaux à détenir le titre de fournisseurs officiels des plus hautes autorités de l’empire ottoman (
basirgânbasi), ce
qui facilite leurs transactions et les met en contact avec un milieu marchand
dominé par les dynamiques communautés juives, grecques et arméniennes
[32].
De plus, le réseau Flachat se double de liens avec les populations ottomanes
non-musulmanes, clefs du commerce de l’empire au XVIII
e siècle
[33], grâce à
son implantation à Smyrne, véritable capitale économique où les relations
inter-communautaires sont très denses
[34]. En 1759, Flachat se sépare de
Rambaud mais conserve un établissement à Istanbul sous le nom de Pérétié,
négociant qui possède déjà une maison à Smyrne. Or c’est Pérétié qui est à
l’origine du recrutement des ouvriers de Flachat, grecs et arméniens
[35]. Les
réseaux communautaires tissés par les non-musulmans dans l’ensemble des
villes méditerranéennes
[36] sont aussi efficaces sur le territoire français. Pierre
Mathieu, arménien, prétend qu’un « ouvrier turc » de Flachat l’a reconnu à
Lyon, lui permettant de rencontrer Flachat et son beau-frère, Étienne de
Lyon, qui montera grâce à Mathieu une manufacture de bleu de Chypre
[37].
Si ces ouvriers jouent un rôle important dans les innovations de Flachat et
d’Étienne de Lyon, transposant les techniques orientales, les processus d’imitation sont au cœur des activités du réseau Flachat depuis ses débuts. La raison
principale est la vive concurrence (entre Européens mais entre Français aussi) pour la maîtrise du commerce intra-ottoman, notamment l’approvisionnement en textiles d’Istanbul, forte de plus de 500000 habitants
[38].
Le caractère dynamique et même agressif de ces négociants se signale tôt.
En 1734, Étienne Rambaud entre en conflit avec ses commettants lyonnais qui
lui reprochent de produire à son compte en Orient. Surtout, s’opposant à la
Chambre de commerce de Marseille, Flachat obtient par arrêt du Conseil en
1756 le droit de posséder une maison de commerce à Istanbul (au nom de
Rambaud) tout en résidant à Saint-Chamond. Le certificat du 13 mars 1757
précise que ce « privilège de commerce dans l’Échelle de Constantinople » doit
assurer le débouché des étoffes de la manufacture
[39]. Cette logique commerciale de conquête des marchés ottomans justifie non seulement une bataille des
privilèges mais aussi une stratégie fondée sur la substitution et la copie des
produits concurrents. Rambaud se signale par son espionnage à Venise, en
1745, afin de ravir aux Vénitiens le commerce des damasquettes avec l’empire
ottoman en imitant leur calandre pour écraser ces soieries d’or et d’argent; un
mémoire à ce sujet est examiné par Trudaine en 1755
[40]. Surtout, pour
Flachat, il s’agit de serrer au plus près les désirs des consommateurs ottomans
(« c’est prétendre à des chimères que d’aspirer au despotisme universel en fait
de goût »), de connaître les articles recherchés, leurs fabrications, leurs usages
pour fournir le marché. Flachat est ainsi amené à privilégier les cotonnades, si
prisées dans l’empire, qu’elles soient indiennes ou imitées, comme les
chafarcanis transportés puis fabriqués par les Arméniens à Smyrne, en liaison avec la
culture de la garance
[41]. Flachat transpose à son tour ces produits recherchés
par les acheteurs de l’empire, notamment le rouge d’Andrinople qui fait la
réputation des Grecs de Thessalie et dont les procédés circulent dans tout
l’Empire ottoman; il recrute ainsi des teinturiers d’Andrinople pour sa manufacture. Le réseau négociant et les logiques de produits ouvrent sur des circulations de savoir-faire en vue de leur reproduction. Les migrations et les
apprentissages en sont un aspect, comme on le précisera ensuite. Mais Flachat
compte aussi sur l’écrit technique, instructions, descriptions, dessins. Ses
ambitions marchandes le conduisent à un véritable projet technologique, liant
le commerce et les arts.
Les Observations sur le commerce et les arts, ou le négociant technologue
En 1766, Flachat publie les deux volumes des
Observations sur le commerce
et les arts d’une partie de l’Europe, de l’Asie
[42], fruit d’une mission pour Trudaine
menée en 1755 : s’informer des marchés turcs et copier les fabrications pour
percer dans les exportations en Orient et le commerce intra-ottoman. Enquête
économique, relation marchande, l’ouvrage tient aussi du guide et du récit de
voyage. Se coulant dans une géographie du Grand Tour, il indique les monuments, les curiosités, les lieux de promenade, et déroule un itinéraire ponctué
de rencontres et d’anecdotes. Parti de Saint-Chamond, Flachat traverse l’Italie
(Gênes, Naples, Rome, Venise, Turin), revient sur Lyon, repart pour Zurich,
suit le Danube, arrive en Grèce, passe à Istanbul, à Smyrne, envisage de pousser jusqu’à Jérusalem et auCaire mais gagne Marseille.
Le voyage est placé sous le signe de la facilité des échanges et de l’agrément du séjour. À Constantinople, Flachat reste informé des modes françaises grâce à ses correspondants
[43]. Les rivalités avec les autres puissances
sont loin d’être menaçantes; elles sont plutôt l’occasion de recenser des circuits d’échanges. Flachat met en valeur les liaisons, les voies de passage, compare et rapproche les produits, les techniques, insiste sur la facilité des
imitations, offre ses services mécaniciens aux princes et se lie d’amitié avec le
surintendant des bâtiments à Constantinople. Bien que non centré sur la
Méditerranée, le récit suggère déjà la transformation de l’image de cette mer
qui intervient au tournant du siècle; moins souvent perçue comme une « barrière », la Méditerranée est saisie dans son unité et dans son intégration à un
espace plus vaste
[44]. Flachat est aussi pionnier par la place de choix qu’il
accorde aux techniques dans cette mutation des regards sur la Méditerranée,
devenue « médiatrice des techniques » dans les rapports de l’expédition d’Égypte (P. Bret), ce qu’accentuent les enquêtes des nombreux voyageurs sur les
produits et les fabrications orientaux (maroquins, filature du coton et surtout,
rouge d’Andrinople)
[45]. À ce jeu, c’est non seulement l’Orient qui se recompose mais aussi le discours sur la technique. Le récit de voyage de Flachat
ouvre ainsi sur une technologie.
Sa culture négociante n’est pas seule en cause. Le marchand se double d’un
amateur et esthète, redoutant l’ennui du voyage, recherchant « le loisir de jouir du
point de vue »
[46], le plaisir des jardins
[47], l’émotion née des paysages grandioses et
des ruines antiques. Dans l’une des planches du deuxième volume, à l’arrièreplan de colonnes antiques, se tiennent l’Etna et le Stromboli. Flachat partage avec
les voyageurs du XVIII
e siècle une culture classique nourrie d’antiquités; il maîtrise
les codes du voyage en Méditerranée, le style « Athènes ancienne et nouvelle »
[48] où
la visite des sites appelle les références antiques, ravivées par les entreprises
archéologiques, le goût de la découverte et la hantise de la perte. Dans ses dessins,
le moulin à soie cotoie une vue du Vésuve (illustration 1), l’horloge perpétuelle
voisine avec des clepsydres (illustration 2), l’arçonnage
[49] se détache sur une vue
de l’aqueduc de Constantinople et de la colonne de Pompée (illustration 3).
Flachat montre aussi tout son savoir-faire pour perfectionner la vis d’Archimède
construite par son ami dans les jardins de Constantinople
[50]. Il décrit une culture
technique commune ancrée dans un passé antique, en rien révolu à ses yeux. Il
place les techniques sous le signe des temps longs, de la mémoire, des ré-emplois
et des transpositions, et souligne à sa manière les liens qui unissent l’archéologie et
la naissance de la technologie au XVIII
e siècle
[51].
Illustration 1.
© Jean-Claude Flachat, Observations sur le commerce et sur les arts d’une partie de l’Europe et de l’Asie,de
Illustration 2.
© Jean-Claude Flachat, Observations sur le commerce…,op. cit., t. II,p. 261. Bibliothèque municipale
Illustration 3.
© Jean-Claude Flachat, Observations sur le commerce…,op. cit.,t. II, p. 379. Bibliothèque municipale
Cependant, chez Flachat, les logiques économiques restent le mobile essentiel du projet technologique
. Flachat privilégie l’enquête sur les fabrications des
produits et l’enjeu commercial est sans cesse répété : profiter des consommations
du Levant pour accroître l’emploi du peuple en France, se faire connaître des
« censaux juifs et arméniens » (courtiers), rivaliser avec les producteurs locaux et
les fournisseurs de l’empire et pour cela « se plier au goût des Levantins », copier
leurs produits, ceux qu’ils importent et les surpasser
[52]. « Il n’y a rien que nous ne
puissions imiter », écrit-il
[53]. Pourquoi ne pas fabriquer en France les fez et les
calottes dont les Orientaux font une si grande consommation ? Les passementiers
en France tissent déjà les turbans de ceinture plus vite que les ouvriers turcs et
pourraient rendre ces « coulans » plus agréables. Il serait aussi facile de fournir le
Levant en « gances & lacets » qui ornent les habits en transposant et améliorant ces
fabrications : « Les Levantins les font au boisseau
[54]. On les fabriquera plus vite sur
les métiers à la basse-lice, à la cage & à la ratière. »
[55] Il en va de même des produits
exportés en Orient par les Vénitiens, les Anglais, les Allemands qu’il s’agisse des
dorures, du papier, des vitres, des clous, des couteaux, du fil de fer et de laiton. À
propos des damasquettes (copiées par Rambaud), il explique que la France les a
déjà reproduites « sous le nom d’étoffes de Marseille ou cylindrées », pleines
d’éclat, mais que l’imitation vénitienne, plus légère, convient mieux aux acheteurs
turcs
[56]. Les substitutions de produits sont la clef d’un discours technique centré
sur la copie et le perfectionnement des opérations
[57].
Ce goût des transpositions déborde le seul enjeu commercial. Chaque ville
visitée, chaque région recèle des singularités techniques qui pourraient être
utiles en France. Le recensement des techniques par Flachat ouvre sur une
comparaison des intentions fabricatrices, des effets produits et des moyens mis
en œuvre. Flachat analyse les techniques en contexte, compare les dispositifs,
leurs avantages et leurs inconvénients, et propose de nouveaux agencements,
plus utiles. C’est par exemple le cas de la préparation du coton, cardage et
arçonnage, dans le chapitre consacré à Smyrne. La question est « de décider si
notre méthode vaut mieux que la leur ». Selon Flachat, l’Europe carde, le Levant
et l’Asie arçonnent. À quoi tient la différence des procédés pour une même
intention, démêler les fibres en vue de les filer, et doit-on se rallier à l’idée commune de la supériorité des cardes anglaises ?
Tout dépend du coton travaillé. À celui de « nos isles », les cardes conviennent mieux alors que l’arçon est préférable pour le coton du Levant. Loin de
receler une efficacité en soi, les objets techniques sont à saisir dans leur fonctionnalité, au gré des contextes d’utilisation, des matières et des usages propres
à tel milieu. Tout dépend aussi des effets recherchés, des exigences qui sous-tendent la production. L’idéal serait de « mettre en parallèle le coton des isles
bien arçonné avec le coton cardé à l’Angloise ». En attendant cet essai comparatif, Flachat propose une analyse : l’arçon brise les fibres mais l’opération est
« plus expéditive & moins coûteuse ». En prenant soin de choisir de meilleures
qualités de coton, on aurait moins besoin des cardes et l’on y gagnerait. Mais
quel arçon choisir ? Flachat entame une géographie de l’arçonnage et une typologie des objets, des gestes et des postures car « chaque peuple a sa manière ».
L’arçon oriental, plus long que celui de Malte, serait plus propre à démêler le
coton des Iles de Malte mais on l’utilise debout, ce qui peut rebuter « nos
apprentis »; c’est aussi la manière chinoise sauf qu’en Orient, on place un pied
sur une table (illustration 4). Les Grecs, eux, ont un genou en terre et les
Maltais sont assis (illustration 3). Flachat essaie toutes les postures et en dresse
le catalogue dans ses dessins. Il rassemble, compare, trie et choisit dans une
gamme de solutions techniques pour transposer d’une matière à une autre
(coton Levant/coton d’Amérique) et d’un milieu à un autre, tablant sur la force
des apprentissages : « j’ai proposé et fait arçonner debout : je suis convaincu que
l’on s’y plieroit aisément ».
La technologie de Flachat ouvre sur la prise en compte de la diversité
locale, sur la typologie des variations et sur la nécessité de comparer pour évaluer. C’est une science de l’objet technique perçu dans son environnement,
matériel, économique, gestuel. Elle débouche sur une habileté combinatoire,
véritable méthode d’invention à base de collecte, d’analogie et de transposition,
au fil des essais et des usages suscitant à leur tour des réajustements. Flachat
inventeur laisse le soin aux ouvriers d’ajuster les machines qu’il compose : « Je
ne fixe ni la grandeur des roues, ni le nombre des dents… l’ouvrier se réglera à
cet égard suivant le degré de vitesse ou de lenteur qu’il voudra donner à sa
machine; ni sur la force que devront avoir la roue & le pignon : tout dépend de
son habileté. » Lui-même invente des moulins, métiers, horloges, pompes, automates…, figurés dans un apparent désordre sur ses planches, en multipliant les
jeux sur les mécanismes (roues, vis, ressorts, pignons… ), en comparant les dispositifs (entre « serinettes ou petites orgues » et métier à rubans). Flachat affiche
sans détour le plaisir de la virtuosité technique, le goût des effets de surprise,
des merveilles et entend conforter ainsi « la réputation d’habileté & d’industrie
dont notre nation est en possession dans les Échelles du Levant »
[58].
La technologie de Flachat, loin de rester théorique, est prise dans sa
propre expérience d’inventeur et de manufacturier innovateur. Son recueil
n’est en rien isolé de multiples stratégies de circulation et d’appropriation de
savoir-faire qui accompagnent son projet entrepreneurial, appuyé par un gouvernement éclairé et réformateur.
Illustration 4.
© Jean-Claude Flachat, Observations sur le commerce…,op. cit., t. II, p. 377. Bibliothèque municipale
Les « établissements levantins de Saint-Chamond »
Dans un esprit tout encyclopédiste, l’ouverture, la hantise du secret au
nom d’une apologie de l’échange, sont érigées par Flachat en normes morales
et civiques. Face aux difficultés rencontrées un temps à Saint-Chamond pour
s’informer des métiers à la zurichoise, il écrit : « J’aurais pu donner le plan de
ces métiers que je m’étais appliqué à lever exactement… Je ne comprenais pas
même comment un particulier… persistoit à vouloir cacher les métiers qu’il
avait fait faire à ses concitoyens qui auroient envie de l’imiter : il est si beau
d’être utile à sa patrie. » Surtout, en accord avec cet idéal, et loin d’opposer les
vertus de l’écrit et les compétences humaines, Flachat combine les médiations.
Il rappelle sans cesse dans les
Observations qu’il a recherché les détails, levé des
plans, rassemblé « tous les échantillons », pris « toutes les notes qu’on put désirer » et conversé avec les artisans. Un « Indien brodeur au tamis refuse de l’accompagner », mais heureusement lui apprend son art
[59]. De plus, à la manière
de l’indienneur François Goudard (d’Aubenas), dont le précis est diffusé par
le gouvernement en 1764-1765, Flachat écrit un traité de teinture en rouge, lu
par certains entrepreneurs, comme les négociants suisses Peter; voulant établir
une manufacture de coton en rouge à Strasbourg en 1770, ils expliquent qu’ils
connaissent déjà le mémoire de Goudard et les instructions au public de
Flachat
[60]. Ces recours multiples à l’écrit ne sont en rien exclusif des migrations de main-d’œuvre dont Flachat perçoit le rôle crucial. Dans les
Observations, il se mobilise contre « la transmigration des teinturiers
d’Andrinople à Smirne » qui conjuguent leur savoir-faire à l’excellent approvisionnement en coton et en garance (
alizari) à Smyrne
[61]. Inversement, il mentionne le recrutement de ses six ouvriers « turcs » qui jouent un rôle clef dans sa
manufacture devenue centre d’apprentissage.
Le soutien jamais démenti de Trudaine à Flachat s’exprime dans l’obtention rapide d’un arrêt du Conseil qui permet à Flachat d’installer ses ouvriers
dans une manufacture à Saint-Chamond, avec son frère Jean-François. L’arrêt
du 21 décembre 1756 accorde le titre de manufacture royale et permet à
Flachat de fabriquer en concurrence avec Pierre d’Haristoy et François
Goudard
[62]. L’heure est à la libéralisation et à l’encouragement des grandes
unités de production. L’intervention de l’État prend la forme de facilités
accordées aux six ouvriers « turcs » de Flachat, deux teinturiers d’Andrinople,
un arçonneur de Smyrne, un fileur « persan » et deux étameurs de
Constantinople
[63]. Flachat ajoute que deux Arméniens, « faiseurs de vitriol de
Chypre », doivent le rejoindre (Pierre Mathieu et un compatriote resté anonyme). Les ouvriers seront naturalisés s’ils restent trois ans en France; ils sont
exemptés de charges et de milice et reçoivent une pension annuelle de
200 livres qui s’ajoute à la gratification de 2242 livres que Flachat a obtenue
en août 1756 de l’intendant Bertin, alors intendant à Lyon, sur la caisse du
droit des étoffes étrangères
[64]. L’arrêt du Conseil officialise ainsi le recrutement et dessine, par des clauses incitatives, le cadre légal d’une sédentarisation
de la main-d’œuvre qualifiée. En ce sens, il porte en lui l’ambition du long
terme qui déborde les seules attentes de Flachat et intègre le transfert des
ouvriers dans un projet gouvernemental de modernisation des productions.
Les ouvriers qualifiés de Flachat doivent, en effet, participer aux vues rationalisatrices du Bureau du Commerce en enseignant leurs procédés. Loin de
garder jalousement leurs secrets, les « Turcs de Flachat » communiquent leur
savoir-faire, dans un cadre officiel, comme l’atteste le rapport que Flachat envoie
au Contrôle général en 1757. L’arçonneur a déjà instruit un apprenti, le fileur a
formé une maîtresse fileuse et 50 fileuses, les teinturiers « sont en état de teindre
tout le coton qu’on pourra consommer en france au moyen des ouvriers qu’ils
auroient en sous ordre » et les étameurs ont formé quatre apprentis pour Étienne
de Lyon qui se propose de les envoyer dans les grandes villes du royaume
[65]. Peu
après, Flachat perd un teinturier grec par décès et demande que le Bureau du
Commerce lui fournisse un apprenti qui servirait « d’adjoint à celui qui reste ». La
modernisation des fabrications passe par la transmission minutieuse des techniques dans des manufactures pilotes, privilégiées, pôles technologiques intégrés
à une économie concurrentielle et novatrice fondée sur la circulation des savoirfaire et la pédagogie de l’innovation.
La communication des techniques, la circulation des biens, des écrits et des
hommes, la reconnaissance des intérêts et de la mode participent d’un monde de
l’échange, porteur d’une utopie qui trouve parfois des expressions concrètes.
Flachat explique que la maîtresse fileuse, par le savoir qu’elle a acquis du fileur
« persan », est censée « détruire les impressions que des personnes mal intentionnées tachaient de répandre dans le public contre ces ouvriers grecs »
[66]. De plus, si
Flachat avoue des difficultés pour sédentariser ses ouvriers, sa longue habitude de
la négociation commerciale couplée au système de Trudaine réduit les tensions.
Au contraire, les manufactures de vitriol qui bourgeonnent dans le sillage des
affaires de Flachat font une expérience plus rude de la gestion des capacités
inventives. Il s’agit d’un réseau d’entreprises concurrentes, peu privilégiées et très
impliquées dans des logiques de rémunération de l’investissement. Quel rôle
jouent les autoritésen l’absence de réelle réglementation des marchés des savoirs,
hors du monde corporé et de l’espace protégé des manufactures pilotes ?
Comment s’opèrent les échanges entre les entreprises ? Quel droit l’entrepreneur
possède-t-il sur les savoir-faire originaux des ouvriers ?
ÉCONOMIE DES SAVOIRS ET RÉSEAUX D’ENTREPRISES : LA CAS DU VITRIOL À LYON
Les entreprises de vitriol (bleu de Chypre) issues des affaires de Flachat
permettent d’approcher les relations entre inventeurs et entrepreneurs avant le
recours massif des entreprises aux brevets. En effet, alors qu’on cerne mieux
l’économie des inventions dans le monde des métiers et les liens entre mobilités ouvrières et privilèges exclusifs depuis la fin du Moyen Âge
[67], on en sait
moins sur ces circulations à l’échelle des entreprises d’Ancien Régime.
Certains aspects sont connus, comme le rôle des partenariats entre bailleurs de
fonds et commanditaires techniciens, apportant leurs secrets comme part du
capital
[68]. Cette formule se développe au XVIII
e siècle et les monopoles d’invention y contribuent en attirant les investisseurs. Mais les liens entre entrepreneurs et ouvriers innovateurs sont moins souvent abordés. Les archives
existent cependant, en raison des tensions que suscitent les logiques d’investissement. C’est ce qu’illustrent les entreprises de vitriol à Lyon liées au réseau de
Flachat.
Le « prix des secrets » de l’Arménien Mathieu
Alors que dans la manufacture de Saint-Chamond les rapports entre
ouvriers orientaux et entrepreneur ne sont pas conflictuels, il en va autrement
pour le beau-frère de Flachat, Étienne de Lyon, qui monte une vitriolerie à
Lyon grâce à l’Arménien Mathieu arrivé à Lyon en 1755, riche du procédé de
fabrication du vitriol bleu ou sulfate de cuivre dit aussi bleu de Chypre
[69].
Rapidement en relation avec Flachat et Étienne de Lyon, il participe en 1756 à
la création d’une fabrique de vitriol à la Guillotière (futur site d’entreprises
chimiques importantes)
[70]. Face à cette entreprise qui s’inscrit dans les débuts
de la chimie lourde à Lyon, les autorités hésitent.
L’acide sulfurique (huile de vitriol), traditionnellement produit par calcination des sulfates de fer (vitriol vert ou martial) ou de cuivre (vitriol bleu, de
Vénus ou de Chypre), devient un produit plus recherché à partir des années
1760, en liaison avec l’essor de l’indiennage (bains acides de la teinture à la
réserve et finalement, préparation de tout tissu avant impression)
[71], avant
que la chimie de la soude n’induise une nouvelle demande. Jusqu’au milieu
du XIX
e siècle, l’acide sulfurique produit par la technique nouvelle des
chambres de plomb, introduite en France par Holker ( 1766), ne répond pas à
tous les besoins et reste un procédé difficile à maîtriser. Le procédé ancien,
par distillation de sulfates, est donc utilisé (et même revivifié) jusqu’à la fin
du XIX
e siècle
[72]. Mais en 1757, l’utilité de la fabrique d’Étienne de Lyon n’est
pas évidente; Hellot juge l’intérêt du vitriol bleu très limité, sa fabrication
« triviale » et motive ainsi le refus d’accorder les aides demandées par Étienne
de Lyon, malgré le soutien de Trudaine et de l’intendant Jean Baillon
[73]. Hellot
mentionne cependant la crainte d’Étienne de Lyon de voir ses « ouvriers
grecs » « passer en Angleterre ».
En l’absence d’un véritable financement public, le manufacturier qui
s’installe va devoir composer une stratégie d’investissement sous la pression de
l’ouvrier inventif dont la mobilité est toujours une menace pour l’entrepreneur
(d’autant que la rareté de l’écrit technique en chimie au XVIIIe siècle limite la
marge de l’entrepreneur). Les négociations avec Mathieu prennent appui sur
le traitement salarial des « principaux ouvriers » dans les manufactures.
Surtout, les autorités jouent un véritable rôle d’intermédiaires entre l’inventeur
et l’entrepreneur, amenant celui-ci à financer plus amplement que prévu l’acquisition de savoir-faire.
L’intendant retrace ainsi l’historique des relations entre Étienne de Lyon
et Mathieu à travers la chronologie des augmentations salariales. La première
convention accorde à Mathieu 15 sols par jour jusqu’en août 1758. Ce salaire,
peu élevé, incite l’ouvrier à partir. L’intendant Jean-Baptiste François de La
Michodière se fait médiateur, à défaut d’investisseur : il impose au fabricant de
payer à Mathieu un salaire de 450 livres par an. L’augmentation est conséquente et l’évaluation annuelle assimile Mathieu au « maximum salarial » des
« techniciens supérieurs » de l’industrie
[74]. En 1760, Mathieu passe en Savoie,
chez « Antonio » qui lui propose 3 livres par jour, somme approchant cette fois
les hauts salaires de Holker à Saint-Sever
[75]. La Michodière fait revenir
Mathieu grâce à un léger financement par la ville ( 300 livres) et surtout en
imposant à Étienne de Lyon de lui offrir 600 livres pour la cession du secret.
La solution passe par une combinaison du salaire, de la prime (publique, ce
qui est habituel à Lyon) et de la cession. L’entrepreneur apprend à investir
dans l’innovation, guidé par les autorités locales soucieuses de croissance et
acquises à la reconnaissance des talents.
Mais deux problèmes se posent. D’une part, l’entrepreneur ne paie pas
comptant. Dans un monde où le crédit règne en maître, Étienne de Lyon établit un billet à ordre de 1320 livres au nom de Mathieu payable en avril 1765
(le billet réunit la gratification de 300 livres, la cession de 600 livres et les économies de Mathieu, 420 livres). D’autre part, l’entreprise est incertaine et
passe en d’autres mains. Dans ces conditions, comment l’ouvrier Mathieu
peut-il récupérer « le prix de ses secrets »? Qui, du repreneur ou de l’inventeur,
possède un droit sur le savoir ?
Marché des inventions et droit de l’inventeur
En janvier 1764, la disparition d’Étienne de Lyon suscite des convoitises et
des spéculations nouvelles sur la fabrication du vitriol, produit plus recherché
en liaison avec l’indiennage. Dans la « fermentation des esprits sur les nouveaux établissements »
[76] se profilent les revendications juridiques, et non seulement salariales, des ouvriers détenteurs d’un savoir spécifique.
La fabrique d’Étienne de Lyon (condamné aux galères) passe d’abord aux
mains de sa femme, Sébastienne Flachat, par sentence de la sénéchaussée de
Lyon ( 12 mai 1764). L’intendant incite l’entrepreneuse à garder l’affaire et le
« secret » dans la famille
[77]. Mais c’est un autre marché qui est conclu, hors de la
parenté. Le 14 août 1764, Sébastienne Flachat vend à Antoine Sollier, marchand droguiste de Lyon (place du Petit-Change), la fabrique, les ustensiles,
les matériaux et « le secret de fabriquer le vitriol contenu dans un écrit » contre
11000 livres tournois (contrat devant les notaires Rival et Dugest). Deux
questions se posent. D’une part, la rémunération de Mathieu, d’autre part, le
sort des ouvriers indispensables à la fabrication.
Mathieu et ses compagnons trouvent rapidement à s’employer dans une
autre entreprise, celle de François de Varennes, négociant lyonnais qui vient
aussi d’installer une fabrique de vitriol et qui attire Mathieu par un salaire de
3 livres par jour. Il soutient Mathieu auprès du gouvernement, allant jusqu’à
défendre « l’esprit d’humanité en faveur d’un artiste qu’on a toujours négligé et
qui par son humeur un peu sombre, et sa difficulté a parler notre langue est
peu propice a se faire écouter ». Cette humanité est surtout motivée par la
concurrence avec Sollier et la volonté de ne pas perdre le bénéfice de ses
« avances » dans un capital humain très volatil. Varennes appuie donc Mathieu
qui demande qu’on lui paye, écrit-il, « le prix de mes secrets, qu’on m’a forcé
de transmettre sur le prix que la Dlle. Flachat doit retirer de la vente de son
secret faite au S. Sollier ».
La question de la rémunération ouvre sur le conflit juridique entre droit de
l’investisseur et droit de l’inventeur comme le confirme le récit par Mathieu de
son statut dans l’entreprise d’Étienne de Lyon : « pour se conserver le gros
proffit qu’il tiroit de mon savoir faire », « j’étois l’homme servile, quant je voulois quitter la france, on m’en empechoit, on me mettoit en prison, et l’on ne
me donnoit rien de plus ». L’écart entre les 600 livres promises à Mathieu et les
11000 livres perçues par l’entrepreneuse lors de la vente ne peut qu’attiser sa
colère. Mathieu, conseillé par de Varennes qui rédige ses demandes, apprend
vite la stratégie juridique et le langage politique des inventeurs, invoquant facilement la liberté, l’équité et la hantise de l’esclavage. Mais le gouvernement
refuse de statuer sur cette affaire qui touche au droit naturel de l’inventeur
[78],
principe irrecevable tant que la valeur de l’invention reste fondée sur le service
et l’utilité publique, non sur le droit inaliénable de l’inventeur créateur.
Toute l’habileté de François de Varennes consiste à demander pour
Mathieu non pas le prix du secret mais celui du service
[79]. De Varennes propose au gouvernement de reverser la pension de l’un des « Turcs de Flachat »,
décédé, sur Mathieu qui s’engage à faire venir ses parents, corroyeurs à
Istanbul, pour réintroduire à Lyon la fabrication du maroquin. Disparue avec
son importateur, un certain Uni, cette technique n’existerait plus que dans
quelques villes du Midi, comme Marseille, ce qui rendrait les maroquins à
Paris excessivement chers. Cette fois, l’argument est reçu; il se fonde sur le
bien public et n’ouvre pas sur un droit de la personne, faisant seulement référence à la gestion traditionnelle des migrations par l’État en vue d’innovations
jugées utiles.
En 1765, la prise en compte d’un droit naturel de l’inventeur reste loin des
préoccupations gouvernementales. La régulation du marché des savoirs est, de
plus, absente de la déclaration royale de 1762, texte qui réglemente les monopoles d’invention. Les pratiques contractuelles dominent les procédures et l’ouvrier inventif possède peu de secours face aux transactions des investisseurs.
Les règles sont, par contre, plus assurées en matière de mobilités ouvrières. Du
moins, le droit de l’exploitant ne se fonde-t-il pas uniquement sur le contrat; il
doit composer avec des lois communes.
L’innovation entre contrat et règlement : la question des mobilités
Le conflit révélateur met ici en scène Sollier et l’ouvrier Jean-Marie
Lebeau, originaire du Lyonnais. Engagé par Étienne de Lyon pour quatre ans
le 20 septembre 1762 (convention sous seing privé)
[80], il passe contre son gré
au service de Sollier. En effet, la vente des ustensiles et du secret à Sollier en
1764 est suivie, une semaine après, d’une nouvelle transaction. Le
22 août 1764, Sollier est subrogé à la convention passée entre de Lyon et
Lebeau : « la Dlle. Flachat en consequence de la vente susditte a subrogé ledit
sieur Sollier a l’effet de la convention faite entre sieur Estienne de Lyon et jean
Marie Beau natif de Duerne en Lyonnois… ». Pour Sollier, Lebeau est part du
capital de l’entreprise. Mais, comme Mathieu, l’ouvrier s’est déjà engagé chez
François de Varennes. L’entrepreneur innovateur qui investit dans un savoirfaire possède-t-il un droit sur l’ouvrier dont dépend la fabrication ?
Sur le fond, l’intendant et le manufacturier ne s’opposent pas pour légitimer la sédentarisation de l’ouvrier s’il y a exploitation de techniques nouvelles.
Sur la forme, ils divergent dans leur rapport au droit. Toute la question pour
l’entrepreneur est d’apprendre (et d’admettre) les conditions juridiques du
contrôle des mobilités ouvrières et de la spécificité de l’innovation, sans pouvoir bénéficier du secours des corporations pour régler les conflits, comme il le
note lui-même.
Sollier, mettant en valeur ses compétences juridiques, développe d’abord
une apologie de la convention et construit une image idéalisée de la réciprocité
contractuelle, s’insurgeant contre toute accusation d’entrave au droit naturel
du travail :
« Un ouvrier d’une manufacture se lie par ses conventions, ainsy que l’entrepreneur est
lié avec luy, il ne dépend point de l’un de s’en départir sans le consentement de l’autre, a
moins que de payer la peine stipulée dans ces sortes de conventions… cette convention
forme un lien qui unit l’un a l’autre, ce n’est plus un esclave… » [81]
À ces relations contractuelles, il ajoute la nécessité d’une procédure judiciaire d’exception, adaptée au temps des affaires. Sollier explique au Contrôle
général que
« les contestations doivent etre portées devant les juges du domicile des parties, mais en
fait de manufacture ou tout requiert célérité… il n’est guere possible d’essuyer… les longueurs d’une instruction. Il faut que tout soit decide sommairement comme on en use au
Consulat de cette ville au sujet de la fabrique des étoffes de soye, d’or, et d’argent… mais la
manufacture de vitriol n’ayant été établie… que sous le bon plaisir de Ministere, elle n’a
aucuns juges d’attribution, et l’entrepreneur ne pourra plus compter sur ses ouvriers… La
peine même stipulée ne pourra jamais les retenir… puisque ce sont des gens qui pour l’ordinaire n’ont rien a perdre ».
Les corporations ne sont en rien considérées comme des freins mais
comme des ressources dont le manufacturier innovateur aurait apprécié le
concours pour régler ce conflit
[82]. À défaut, Sollier en appelle à la justice retenue du roi : « ces mêmes ouvriers n’oseront pas contrevenir aux ordres de Sa
Majesté qui leur seront donnés de votre part ». Soucieux d’une rémunération
rapide de son investissement, il se forge des solutions en s’appuyant sur une
garantie judiciaire forte et incontestable, et sur l’idéal de réciprocité des rapports d’homme à homme. « Atomisation des relations de travail »
[83] et traitement judiciaire composent son espace juridique.
Face à ce plaidoyer en faveur du contrat, qui enserre l’ouvrier dans un
lacis d’actes et de procédures, l’intendant tient le langage du règlement et inscrit les conventions dans un cadre juridique valable à l’échelle du royaume.
Baillon explique que l’on ne peut pas « user d’autorité pour obliger Jean-Marie
Beau à quitter l’établissement du Sr. de Varennes » parce que
« dans le principe il n’y a eu aucun privilège exclusif accordé pour la fabrication du
vitriol, qu’ainsi les ouvriers engagés pour cette fabrication sont seulement dans le cas ordinaire des ouvriers qui, quand ils quittent avant le terme de leur engagement, ne peuvent être
tenus que des dommages et intérêts résultant de l’inexécution de leurs conventions, mais vis-à-vis desquels on ne peut pas user de contrainte pour les forcer à les remplir ».
Si la distinction faite par Baillon est à relativiser dans la mesure où elle
minimise le poids des lettres patentes de 1749, cette nuance suggère qu’il
existe une expression juridique de la différenciation du marché du travail à
l’échelle nationale, selon que l’on travaille ou non dans l’innovation.
Contrairement à Sollier qui donnait force de loi au contrat, l’intendant rappelle qu’il existe des règles liées à la différence de statut entre les entreprises et,
par conséquent, entre les ouvriers. Plus précisément, les privilèges exclusifs,
mais aussi les arrêts octroyant le titre de manufacture royale à des entreprises
innovatrices sont riches en clauses spécifiques pour retenir, par séduction ou
par coercition, la main-d’œuvre; ils sont souvent aussi l’occasion de rappeler la
réglementation existante, de faire jouer les précédents et de placer les ouvriers
sous la tutelle directe des intendants, évitant ainsi les parlements. Le caractère
systématique de ces clauses en vient à leur donner une apparence réglementaire. Le statut de l’ouvrier dans l’entreprise innovatrice tend ainsi à se distinguer. Il rend compte des contraintes imposées aux salariés, tant le succès de
l’entreprise innovatrice dépend de leur silence, de leur discipline et de la fidélité des ouvriers les plus compétents, sans pour autant que les exigences des
entrepreneurs ne puissent déborder ces règles, tant la concorde reste la clef de
voûte des projets de croissance
[84].
Le capital humain et les relations de travail sont donc au cœur de l’expression juridique de l’innovation, plus encore que la circulation et le marché des
savoirs. Toute la question pour l’entrepreneur est d’accéder aux ressources institutionnelles que sont les privilèges mais pour cela, de s’intégrer à une économie de la connaissance non seulement régie par des impératifs de marchés
mais aussi par des projets politiques.
Les affaires du négociant Flachat et leurs prolongements forment un
exemple original d’échanges techniques entre Lyon et le Levant au milieu du
XVIIIe siècle. Elles rappellent le rôle joué par les espaces méditerranéens et
orientaux au début de l’industrialisation occidentale, à la faveur des stratégies
marchandes en même temps que s’ébauche l’image d’un Orient conservatoire
de techniques et pourvoyeur de savoir-faire. Ces affaires permettent aussi de
saisir les échanges techniques dans deux contextes différents, à l’échelle d’un
négociant et dans un réseau d’entreprises.
Approchant les techniques par les logiques de concurrence de produits
dans l’empire ottoman, Flachat développe une stratégie économique fondée
sur l’imitation des articles et la transposition des fabrications. Dans ses
Observations, la recherche des substitutions de produits donne lieu à un discours technique centré sur l’inventaire des procédés, la comparaison de leur
efficacité selon les conditions locales et les usages, afin de sélectionner les techniques les plus appropriées à des adaptations en France. Le négociant se fait
technologue et donne les clefs de sa méthode inventive. Ses réseaux, son
implantation en Turquie, ses voyages facilitent la mise en œuvre concrète de
transferts techniques dans sa manufacture de Saint-Chamond. Ces migrations
d’ouvriers sont facilitées par l’investissement de l’État éclairé, soucieux de
croissance économique et d’une réforme des apprentissages. La manufacture
privilégiée est un véritable pôle d’expérimentation technique et de pédagogie
de l’innovation.
La circulation des savoirs est plus complexe hors de ce cadre privilégié,
comme en témoignent les entreprises de vitriol à Lyon, issues du réseau de
Flachat. La gestion de l’invention technique, considérée comme un bien et un
capital, suscite diverses tensions touchant à la rémunération de l’inventeur, au
droit de l’investisseur sur les inventions et au contrôle des mobilités ouvrières.
Les administrateurs, en France, jouent un rôle clef de médiateurs, favorisant
l’investissement privé et l’exercice de la négociation, dans un souci de croissance équilibrée. Cependant, les conditions juridiques de l’économie des
savoirs, liées à des logiques de service de l’État, privilégient une régulation des
mobilités plus qu’une réglementation du marché des inventions qui ouvrirait
sur un droit de l’inventeur ou du moins sur un accès facilité à l’exclusivité, difficiles à concilier avec cet idéal de service.
En écho avec un modèle d’innovation hérité de longue date et fondé sur
les savoir-faire ouvriers, le cadre juridique de l’innovation met l’accent sur la
récompense du talent, la gestion des migrations et des apprentissages, plus que
sur le marché des connaissances, d’autant que les progrès de la codification
des savoirs, à la manière du récit de Flachat, s’accompagnent aussi d’une circulation non marchande des connaissances.
Je remercie Patrice Bret, Natacha Coquery, Anne-Claire Déré, Luisa Dolza,
Christine MacLeod, Olivier Raveux et Hélène Vérin pour leurs conseils
ou la communication d’articles en cours de publication.
[1]
Patrick VERLEY,
La Révolution industrielle 1760-1870, Paris, Folio, 1997 ( 2e éd. augmentée).
[2]
David S. LANDES,
L’Europe technicienne ou le Prométhée libéré. Révolution technique et libre essor
industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours, Paris, Gallimard, 1975 ( 1re éd. en anglais, 1969).
[3]
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in Maxine BERG, Kristine BRULAND (ed.),
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[4]
Geneviève BÜHRER -THIERRY, Philippe LARDIN (dir.), « Techniques : les paris de l’innovation »,
Médiévales, n° 39, automne 2000; Patrice BECK (éd.),
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1999; Anne JOLLET (dir.), « Comment les historiens parlent-ils du travail ? »,
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Cahier des Annales, 45,1998; « Histoire et sociologie des sciences. Approche critique »,
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Annales HSS, 53/4-5, juillet-octobre 1998; Anne-Françoise GARÇON, Liliane HILAIRE -PÉREZ
(éd.),
Pratiques historiques de l’innovation, historicité de l’économie des savoirs, colloque CNAM, 20-21 mars
2000, actes à paraître; Natacha COQUERY, Liliane HILAIRE -PÉREZ, Line SALLMANN, Catherine VERNA
(éd.),
Artisans, industrie. Nouvelles révolutions du Moyen Âge à nos jours, colloque du CNAM, 7-9 juin 2001,
actes à paraître.
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ibid., p. 23-29; Jan SEBESTICK, « De la technologie à la
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ibid., p. 56-69; J. GUILLERME et J. SEBESTICK, « Les commencements de la technologie »,
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[6]
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au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel,
1993, p. 75-130.
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Revue de l’Art, t. LX, 1983, p. 47-50;
id., « Les liens du sens dans l’histoire de la technologie »,
art. cit
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[10]
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Judith SCHLANGER,
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« From colour maker to chemist : episodes from the rise of the colourist, 1670-1800 »,
in Robert FOX,
Agusti NIETO -GALAN (ed.),
Natural Dyestuffs and Industry in Europe 1750-1880, Science History
Publications, Watson, Canton (USA), 1999, p. 219-258; A.-F. GARÇON,
Mine et métal, 1780-1880. Les
non-ferreux et l’industrialisation, Rennes, PUR, 1998; Helen CLIFFORD, « Concepts of invention, identity and imitation in the London and provincial metal-working trades, 1750-1800 »,
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History, 12 ( 3), 1999, p. 241-255; M. BERG, « Product innovation in core consumer industries in eighteenthcentury Britain », in
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op. cit., p. 138-157.
[12]
Jean-Yves GRENIER,
L’économie d’Ancien Régime. Un monde de l’échange et de l’incertitude, Paris,
Albin Michel, 1996, p. 63-65.
[13]
Geert VERBONG, « The Dutch calico printing industry betweeen 1800 and 1875 », in
Natural
Dyestuffs and Industry…,
op. cit., p. 193-218; M. BERG, « French fancy and cool Britannia : The fashion
markets of early modern Europe »,
XXXII Settimana di Studi : Fiere e Mercati Nella Integrazione delle
Economie Europee. Secc. XIII-XVIII, Prato, Istituto Internationale di Storia Economica F. Datini, 2000, p. 1-36; Olivier RAVEUX, « Espaces, technologies et stratégies industrielles : l’indiennage marseillais ( 1648-1793)»
in
Artisans, industrie…,
op. cit.; Patrick VERLEY,
L’échelle du monde. Essai sur l’industrialisation de l’Occident,
Paris, Gallimard-NRF Essais, 1997.
[14]
Luisa DOLZA, H. VÉRIN, « Énigmes et raisons des théâtres de machines de la Renaissance », à
paraître; H. VÉRIN, « Les machines hydrauliques dans les théâtres de machines (XVIe-XVIIe siècle)»,
in
L. HILAIRE -PÉREZ, Dominique MASSOUNIE, Virginie SERNA (éd.),
Archives, objets et images des constructions de l’eau du Moyen Âge à l’ère industrielle, colloque du CNAM, 7-9 décembre 1999, à paraître; Pamela
O. LONG, « The Cultural Uses of Invention in Early Modern Europe », in
Pratiques historiques de l’innovation,
op. cit.
[15]
John SMAIL, « Innovation and invention in the Yorkshire wool textile industry : a miller’s tale », in
ibidem.
[16]
Voir par exemple : Marco BELFANTI, Fabio GIUSBERTI (ed.), « Inventions, innovations and espionage : the diffusion of the technical knowledge in early modern Europe, (Twelfth International Economic
History Congress, Madrid 1998)»,
History and Technology, XVI, 3,2000.
[17]
C. VERNA, « Réduction en fer et innovation : à propos de quelques débats en histoire sociale des
techniques »,
Médiévales, n° 39, automne 2000, p. 79-95; S. R. EPSTEIN, « Journeymen mobility and the
circulation of technical knowledge, XIV th-XVIIIth Centuries », in
Pratiques historiques de l’innovation,
op. cit.;
id. « Crafts guilds, apprenticeship and technological change in pre-industrial Europe »,
The Journal of
Economic History, 58,1998, p. 684-713; John R. HARRIS,
Industrial Espionage and Technology Transfer;
Britain and France in the 18th-Century, Aldershot, Ashgate, 1998; L. DOLZA, « How Did They Know ?
The Art of Deying in Late Eighteenth-Century Piedmont », in
Natural Dyestuffs and Industry,
op. cit.,
p. 129-160; Anne-Claire DÉRÉ, « Indiennage et colorants naturels à Nantes, port colonial et européen », in
ibid., p. 161-190; Josef EHMER, « Worlds of Mobility : Migration Patterns of Viennese Artisans in the
Eighteenth-Century »,
in Geoffrey CROSSICK (ed.),
The Artisan and the European Town, 1500-1900,
Aldershot, Scolar Press, 1997, p. 172-199; Jean-François DUBOST, « Les étrangers à Paris au siècle des
Lumières »,
in Daniel ROCHE (éd.)
La ville promise. Mobilité et accueil à Paris (fin XVIIIe-début XIXe siècle),
Paris, Fayard, 2000, p. 220-288; Corine MAITTE, « Mobilités et migrations de spécialistes : les verriers
d’Altare (XVIIe-XVIIIe s.)», in
Mobilité du capital humain et industrialisation régionale en Europe : entrepreneurs,
techniciens et main d‘œuvre spécialisée (XVIe-XXe siècle), colloque, Paris, 27-28 novembre 1998, à paraître; et
les contributions de C. MAITTE, Ulrich PFISTER et Harald DECEULAER in
Artisans, industrie…, op. cit.
[18]
Michel COTTE, « From Trade to Industry. The Independant Informative Networks of
European Firms (Early Nineteenth Century)»,
ICON, 5,1999, p. 167-187.
[19]
O. RAVEUX, « Espaces, technologies et stratégies industrielles… », art. cit
.; Xavier DAUMALIN,
O. RAVEUX, « Marseille ( 1831-1865) : une Révolution industrielle entre Europe du Nord et
Méditerranée »,
Annales HSS, 56/1, janvier-février 2001, p. 153-176; Gracia DOREL -FERRE, « Le rôle
de Marseille dans l’industrialisation catalane : le cas de la España Industrial », in
Els països catalans i el
Mediterrani : mites i realitats, Actes du IIe colloque des catalanistes français, Rennes ( 1999), Publicacions
de l’Abadia de Montserrat, 2001, p. 89-101.
[20]
Marie-Noëlle BOURGUET, Bernard LEPETIT, Daniel NORDMAN, Maroula SINARELLIS
(édits.),
L’invention scientifique de la Méditerranée.
Égypte, Morée, Algérie, Paris, Éditions de l’EHESS,
1998; M.-N. BOURGUET, D. NORDMAN, V. PANAYOTOPOULOS, M. SINARELLIS (édits.),
Enquêtes en
Méditerranée.
Les expéditions françaises d’Égypte, de Morée et d’Algérie, actes du colloque d’Athènes-Nauplie, 1995, Athènes, Institut de Recherches Néohelléniques/FNRS, 1999.
[21]
Charles BALLOT,
L’introduction du machinisme dans l’industrie française, Genève, Slatkine
Reprints, 1978, ( 1re éd. 1923), p. 535; Pierre CAYEZ,
Métiers jacquard et hauts-fourneaux. Aux origines
de l’industrie lyonnaise, Lyon, P.U.L., 1978, p. 70; Paul MASSON,
Le commerce français dans le Levant
au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1911, p. 493-494.
[22]
Archives départementales du Rhône, 8 B 139 : acte de société entre Antoinette Vachon, veuve
de Claude Flachat, marchand de Saint-Chamond, et Jean-François Flachat, son fils, mineur, pour le
commerce de la soie (pour 4 ans) ( 8 février 1753) ( 20000 livres d’apport en marchandises).
[23]
Angélique KININI, « La fabrication du rouge turc dans la Thessalie de la fin du XVIIIe siècle :
les manufactures de la ville d’Ampélakia », in
Natural Dyestuffs and Industry…,
op. cit., p. 71-100,
cf.
p. 89; Marie-Carmen SMYRNELIS, « Une société hors de soi. Identités et relations sociales à Smyrne
aux XVIIIe et XIXe siècles », thèse de doctorat de l’EHESS sous la direction de Maurice AYMARD, Paris,
2000,2 vols., cf. vol. I, p. 52.
[24]
A. KININI, « La fabrication du rouge turc… », art. cit., p. 86; Serap YILMAZ, « Le trafic portuaire d’Istanbul dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : le cas de 1772 »,
in Daniel PANZAC (éd.),
Histoire économique et sociale de l’Empire ottoman et de la Turquie ( 1326-1960), congrès international
d’Aix-en-Provence, 1er au 4 juillet 1992, Paris, Peeters, 1995, p. 287-299; Robert MANTRAN (éd.),
Histoire de l’empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 281-286; Donald QUATAERT,
Ottoman
Manufacturing in the Age of the Industrial Revolution, Cambridge, CUP, 1993; Bruce MCGOWAN, « The
Age of the Ayans, 1699-1812 »,
in Halil INALCIK, Donald QUATAERT (ed.),
An Economic and Social
History of the Ottoman Empire, vol. II, Cambridge, CUP, 1997 ( 1re éd. 1994), p. 637-758.
[25]
M.-C. SMYRNELIS, « Une société hors de soi
… »,
op. cit., vol. II p. 457-463; Katsumi PUKASAWA,
Toilerie et commerce du Levant d’Alep à Marseille, Paris, CNRS, 1987; O. RAVEUX, « Espaces, technologies
et stratégies industrielles : l’indiennage marseillais ( 1648-1793)», art. cit
.; Raymond H. KEVORKIAN, « Le
négoce international des Arméniens au XVIIe siècle », in
Arménie entre Orient et Occident…,
op. cit., p. 142-151. Rares sont les Orientaux à s’installer à Lyon et dans sa région. On peut citer Mathieu Roux, « Turc
de nation », vendeur de rasoirs et polissoirs et habitué des affiches lyonnaises, jouant de son origine pour
asseoir sa notoriété dans le monde boutiquier :
Affiches de Lyon, annonces et avis divers, 1771-1772.
[26]
Maurice GARDEN, « Aires du commerce lyonnais au XVIIIe siècle »,
in Pierre LÉON (éd.),
Aires
et structure du commerce français au XVIIIe
siècle, colloque de Paris, CNRS, 1974, p. 265-299; Pierre CAYEZ,
Métiers Jacquard et hauts-fourneaux,
op. cit., p. 13-40.
[27]
Morgan HAMON, « Les milieux d’affaires lyonnais, 1749-1750,1779-1780 », mémoire de maîtrise sous la direction de Serge CHASSAGNE, université Louis-Lumière-Lyon II, 1999, p. 44-48.
[28]
Archives nationales (désormais AN), F12 1338.
[29]
P. MASSON,
Le commerce français…,
op. cit., p. 493.
[30]
R. MANTRAN (éd.),
Histoire de l’empire ottoman,
op. cit., p. 282.
[31]
P. MASSON,
Le commerce français, op. cit., p. 483,494.
[32]
Id., p. 494; Edhem ELDEM, « Structures et acteurs du commerce international d’Istanbul au
XVIIIe siècle »,
in D. PANZAC (éd.),
Les villes dans l’empire ottoman : activités et sociétés, Paris, CNRS, 1991,
t. I, p. 243-271; Chouchanik L. KHATCHIKIAN, « Les livres de comptes des négociants arméniens des XVIIe
et XVIIIe siècles », in Raymond H. KEVORKIAN (éd.),
Arménie entre Orient et Occident. Trois mille ans de civilisation, Paris, BNF, 1996, p. 152-156.
[33]
M.-C. SMYRNELIS, « Colonies européennes et communautés ethnico-confessionnelles à Smyrne,
cœxistence et réseaux de sociabilité (fin du XVIIIe siècle-milieu du XIXe siècle »,
in François GEORGEON,
Paul DUMONT (éd.),
Vivre dans l’empire ottoman. Sociabilités et relations intercommnautaires (XVIIIe-XXe siècles),
Paris, L’Harmattan, 1997, p. 173-194; Elena FRANGAKIS-SYERETT, « The Greek Mercantile Community
of Izmir in the First Half of the Nineteenth Century », in
Les villes dans l’empire ottoman…,
op. cit., p. 391-416.
[34]
M.-C. SMYRNELIS a montré que les Français de Smyrne cultivent les liens avec les autres
populations, notamment les Grecs; de plus, les Arméniens catholiques résident dans le quartier européen : « Une société hors de soi… »,
op. cit., vol. II p. 263,308,406,454.
[35]
AN, F12 1330. C’est aussi à Smyrne que Flachat dit avoir recruté ses ouvriers dans son récit
de voyage.
[36]
M.-C. SMYRNELIS, « Une société hors de soi… »,
op. cit.
[37]
L’intendant de Lyon, Jean Baillon, le confirme; AN, F12 1506, F12 1330. De même, Jean
Althen, célèbre pour la réintroduction de la garance dans le Midi, est attiré dans le Lyonnais par la
présence d’ouvriers orientaux à Saint-Chamond : Daniel FUES, « La garance : colorant du rouge turc »,
in Jacqueline JACQUÉ (éd.),
Andrinople : le rouge magnifique. De la teinture à l’impression, une cotonnade
à la conquête du monde, Paris/Mulhouse, La Martinière/Musée de l’Impression des Étoffes, 1995, p. 80-89.
[38]
K. FUKASAWA,
Toilerie et commerce du Levant…,
op. cit., p. 40.
[40]
Pérétié, lui, veut concurrencer le commerce des draps hollandais vers Smyrne au bénéfice
des draps d’Elbeuf; en 1749, il demande un privilège exclusif pour ce trafic : Paul MASSON,
Le commerce français, op. cit., p. 380,483.
[41]
K. FUKASAWA,
Toilerie et commerce du Levant,
op. cit., p. 49-51; M.-C. SMYRNELIS, « Une
société hors de soi… »,
op. cit., vol. II, p. 303,461.
[42]
Jean-Claude FLACHAT,
Observations sur le commerce et sur les arts d’une partie de l’Europe, de
l’Asie, de l’Afrique, et même des Indes Orientales, Lyon, Jacquenod & Rusand, 1766,2 vol. ( 616 p., 532 p.,
16 planches).
[43]
Ibid., vol. I, p. 502.
[44]
M.-N. BOURGUET, B. LEPETIT, « Remarques sur les images de la Méditerranée ( 1750-1850)»,
in
Enquêtes en Méditerranée,
op. cit., p. 14-26; Patrice BRET, « La Méditerranée médiatrice des techniques : regards et transferts croisés durant l’expédition d’Égypte ( 1798-1801)», in
ibid. p. 79-101.
[45]
Guillaume Antoine Olivier, Félix Beaujour repris par Chaptal, de Pouqueville, les Anglais
Clarke, Dudwell, Leake, et aussi Van Straalen, Pallas, Björnstaahl…; A. KININI, « La fabrication du
rouge turc… », art. cit
., p. 97;
Européens en Orient au 18e siècle, Paris, Société d’Histoire de l’Orient et
l’Harmattan, 1994; A. NIETO -GALAN, « The Use of Natural Dyestuffs in Eighteenth-Century Europe »,
Archives Internationales d’Histoire des Sciences, 46, n° 136, juin 1996, p. 23-38.
[46]
J.-C. FLACHAT,
Observations…,
op. cit., vol. I, p. 170.
[47]
A Karlsruhe : « Les voyageurs vont voir les jardins du château; il est très-beau, & on n’a rien
épargné pour en faire un séjour délicieux » (vol. I, p. 170).
[48]
Frédéric BAUDEN (éd.), « Introduction », in
Le voyage à Smyrne. Un manuscrit d’Antoine Galland
( 1678), Paris, Chandeigne, 2000, p. 11-37.
[49]
L’arçon est un arc dont les vibrations servent à démêler les fibres du coton. L’
Encyclopédie
de Diderot et d’Alembert signale cet usage mais surtout pour la laine et particulièrement dans la
chapellerie.
[50]
J.-C. FLACHAT,
Observations…,
op. cit., vol. II, p. 256-258.
[51]
J. GUILLERME, « Caylus “technologue”… », art. cit.; Alain SCHNAPP, « De Montfaucon à
Caylus : le nouvel horizon de l’Antiquité », in
La fascination de l’antique 1700-1770. Rome découverte,
Rome inventée, Lyon/Paris, Musée de la civilisation gallo-romaine/Somogy, 1998, p. 142-145.
[52]
Flachat réclame aussi à la Ferme générale de faire passer les droits qui grèvent l’importation
de garance, de noix de galle, de soude d’Alicante sur l’importations de cotons filés rouges du Levant.
[53]
J.-C. FLACHAT,
Observations…,
op. cit., vol. II, p. 505.
[54]
Selon l’
Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, cylindre servant aux boutonniers, à l’image
des coussins et carreaux des dentelliers, pour répartir et maintenir les fuseaux.
[55]
J.-C. FLACHAT,
Observations…,
op. cit.
, vol. II, p. 302.
[56]
Ibid., vol. I, p. 130-138.
[57]
Au sujet de la rubanerie de Zurich, Flachat incite à imiter les métiers pour les « perfectionner,
en vue d’en retirer un plus grand avantage »