2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste
Le pouvoir périphérique et le « centralisme démocratique » en RDA
Jay Rowell
Jay ROWELL CNRS-CRIA 54, bd Raspail 75006 Paris
L’échelle infra-nationale n’a guère suscité l’intérêt des nombreux chercheurs travaillant sur l’histoire politique de la RDA. Comme l’a remarqué
Helga Welsch, « comparées à celles d’autres anciens États communistes, les
élites régionales des
Bezirk
[1] de la RDA n’ont suscité pratiquement aucun intérêt de la part des chercheurs »
[2]. Les travaux sur l’histoire politique de la RDA
se sont ainsi singulièrement concentrés sur le « centre », principalement les instances centrales du parti au pouvoir, le SED
[3] et les organes répressifs. Cette
focalisation s’appuie sur les représentations de la RDA comme le pays du bloc
soviétique le plus parfaitement centralisé où « toutes les décisions importantes,
mais aussi les décisions les plus insignifiantes étaient prises par le Secrétaire
général du SED »
[4]. Selon cette représentation, les décisions du bureau politique auraient été exécutées à la lettre par l’ensemble des acteurs de l’appareil
du Parti et de l’État, dont la soumission au Parti et la discipline était supposée
entière sous la contrainte du système de nomenklatura
[5], et par l’intériorisation
de la culture et de l’idéologie du Parti
[6], relayée par l’efficacité d’une bureaucratie s’appuyant sur l’héritage prussien. Plus qu’ailleurs, le « centralisme
démocratique » de la RDA se serait traduit par une disparition de l’autonomie
des acteurs « périphériques », transformés en « courroies de transmission »,
tandis que se serait instaurée avec la population une relation fondée sur le
commandement et l’obéissance.
Cependant, les termes utilisés communément en RDA pour désigner le
Premier secrétaire du SED du
Bezirk invitent à reconsidérer le rôle et l’autonomie des élites périphériques : le
Bezirks Fürst, que l’on pourrait traduire par
le « prince du
Bezirk » ou tout simplement
der Erste, « le premier »
[7]. Ces expressions ne désignaient ni tout à fait un « roi » souverain du
Bezirk, ni tout à fait un
« préfet », représentant du centre politique dans un avant poste chargé de veiller
à l’application stricte des directives centrales. Les termes suggèrent l’existence
d’un « fief », d’une relation forte entre le responsable du Parti et « son » territoire. Pourtant, le Premier secrétaire, comme les autres représentants territoriaux, tels que les maires ou les membres des conseils des
Bezirk, faisaient
partie du système centralisé de la nomenklatura, c’est-à-dire que leur désignation par les instances centrales du SED ne devait rien, au moins formellement, aux relations qu’ils tissaient entre eux ou avec les citoyens sur le
territoire à l’échelle régionale.
Dans l’exercice de leurs fonctions, les représentants territoriaux du SED
ne se différenciaient guère de l’activité de beaucoup d’hommes politiques dans
les démocraties pluralistes qui « s’occupent de leur circonscription ». Ils étaient
présents à tous les banquets, commémorations et inaugurations; ils tenaient
des heures de permanence, recevaient un courrier volumineux de requêtes
leur permettant de faire preuve de sollicitude; ils visitaient les chantiers,
usines, et hôpitaux et dialoguaient avec les ouvriers, ingénieurs et médecins; ils
distribuaient des prix, médailles et récompenses honorifiques. En cherchant à
produire continuellement l’apparence d’une proximité avec la population, le
rôle des représentants territoriaux ne se limitait pas seulement à une fonction
de « courroie de transmission » des directives centrales. Ils tissaient des liens de
clientélisme avec des individus et des groupes et entretenaient des rapports
étroits avec les entreprises et administrations étatiques locales, ce qui les transformait petit à petit en porte-parole du territoire sous leur domination.
On ne peut ainsi pas réduire les interactions entre les organisations territoriales du SED et le comité central, comme celles existant entre le Parti et l’État à
tous les niveaux, à une expression pure de domination et de soumission. Des
conventions locales, basées sur un rapport de coopération et de concurrence,
peuvent donner lieu à une variété de solutions locales que la seule lecture des
textes produits par le bureau politique ou le comité central ne permettent pas de
restituer. Dans la structure politico-administrative complexe de la RDA, les
acteurs « périphériques » disposaient en effet de marges objectives de manœuvre,
d’une capacité à retenir des informations pertinentes et à mobiliser sélectivement
les populations et ressources locales. Mais l’analyse de ce qui se passe à la « périphérie » n’est pas simplement une manière de mesurer les écarts entre les intentions des dirigeants et l’exécution effective des décisions, c’est surtout un espace
possédant sa propre dynamique qui façonne les représentations que se font les
citoyens de l’État et du Parti au jour le jour.
Nous proposons de saisir cette dynamique périphérique à travers trois
prismes
[8]. Dans une première section, nous examinerons la structuration des
échanges entre les institutions territoriales qui contribuent à créer, à partir du
début des années 1960, le sentiment de l’existence d’une communauté d’intérêts partagée par les acteurs locaux. Dans une deuxième section, nous examinerons les trajectoires professionnelles et le travail de légitimation des premiers
secrétaires du SED des
Bezirk. Enfin, nous verrons comment, dans un
contexte de concurrence pour des ressources économiques, les différentes institutions d’un territoire ont mis en place un système de division du travail destiné à améliorer les chances d’accéder à la scène politique nationale par des
voies peu institutionnalisées.
L’espace institutionnel périphérique
Rappelons avec Alf Lüdtke que la domination est toujours relationnelle et
se déploie dans la multiplicité des situations d’interaction
[9], et ne peut donc pas
se réduire au dualisme de la « soumission » ou de la « résistance » d’une instance
par rapport à une autre. Si l’autonomie, la contrainte et la domination sont
ainsi toujours liées à un contexte précis, la variété des situations et la multiplicité d’acteurs en interaction au sein de l’espace politique et administratif périphérique laissent théoriquement la place aux stratégies qui ont pu être
théorisées dans d’autres contextes : des stratégies d’évitement
[10], la création et
l’usage de marges d’appréciation différenciées selon la situation et la position
des acteurs, de prises de distance avec le règlement ou au contraire son respect
« à la lettre »
[11].
On peut schématiquement identifier deux configurations institutionnelles
de l’espace politico-administratif périphérique en RDA. La phase de la
conquête et de la consolidation du pouvoir du SED jusqu’à la construction du
mur de Berlin caractérisée par des conflits et des oppositions très fortes; et une
phase pacifiée marquée par une division du travail et la mise en place de circuits d’échange entre les représentants territoriaux visant à accéder aux ressources rares distribuées par le centre politique.
Entre 1945 et 1952, le SED a conservé les formes institutionnelles des
communes et des
Länder héritées du passé. Le parti au pouvoir s’est concentré sur les questions du personnel : l’épuration et le noyautage des institutions
d’abord, et la recherche d’un nouveau modèle administratif « socialiste » et
« proche de la population » par la suite, fondé sur l’entrée de la classe ouvrière
dans l’administration et l’inculcation de nouvelles dispositions. La réforme des
structures de l’État et du Parti de 1952
[12] conduisit à une déstructuration de
l’espace politico-administratif périphérique; c’est-à-dire à des querelles de
compétences, à une forte fluctuation du personnel et à des rapports tendus
entre les agents de l’État, des entreprises et du Parti.
Cependant, à partir de la fin des années 1950, l’espace local se stabilisa et
se structura progressivement sous la conjonction de plusieurs facteurs. La
direction du SED codifia une répartition plus rigide des compétences des instances périphériques et commença à recruter des permanents choisis en fonction de leurs compétences « techniques ». Le personnel circula entre les
différentes organisations, permettant le renforcement des liens interpersonnels. Ainsi, les conflits entre le Parti et l’État se pacifièrent et l’ingérence du
SED dans l’activité économique et étatique se ritualisa, permettant aux représentants du SED d’obtenir des gages symboliques de leur suprématie sur les
autres instances sans passer par les interventions directes qui s’étaient avérées
nuisibles à l’économie et à l’efficacité de l’État.
La « démocratisation » de l’État ou l’espace local introuvable ( 1952-1960)
Avec la création des
Bezirk en 1952, la structure du Parti fut calquée sur le
nouveau découpage territorial, mais l’ampleur des réformes tant administratives qu’économiques produisit des querelles de compétences entre les différentes institutions territoriales et une usure phénoménale des permanents et
responsables du SED. Entre 1952 et 1954,70% des premiers et deuxièmes
secrétaires du SED des cantons (
Kreis) furent remplacés ainsi que 60% des
permanents du Parti des
Bezirk
[13]. Selon les statistiques tenues sur les permanents de l’appareil du SED de la ville de Leipzig en 1953, seulement 18 des
283 permanents étaient dans l’appareil depuis plus de trois ans
[14]. Cette fluctuation de la première moitié des années 1950 s’explique, selon Mary
Fulbrook, par la combinaison du faible niveau d’instruction politique et scolaire et les revirements fréquents de la ligne idéologique du SED produisant
des » défaillances et des faiblesses » idéologiques, pour reprendre des termes de
l’époque
[15]. Les changements de ligne politique et une maîtrise imparfaite de la
rhétorique dans le discours et dans l’écrit furent interprétés comme des
défaillances de compétence idéologique signifiant, pour la plupart des permanents, un retour à l’usine et la fin d’une promotion sociale dans un emploi où
l’on ne « se salit pas les mains »
[16].
Sociologiquement, les administrations des organes étatiques et du SED
ne pouvaient guère être plus différentes si l’on compare les statistiques
d’août 1952 sur les 263 « employés dirigeants » de la ville de Leipzig et celles
concernant les 283 permanents du Parti de la ville. Parmi les 283 permanents
du SED, 259 furent enregistrés comme « originaires de la classe ouvrière », et
seulement 23 avaient passé plus de huit ans sur les bancs de l’école.
[17] Si les
statistiques dressées par la ville ne contiennent aucune indication sur le
niveau de formation, les chiffres sur l’origine sociale des 263 « employés dirigeants » font état de seulement 26% d’origine ouvrière, 56% issus d’une
famille d’employés ou d’un fonctionnaire d’État et 18% « autres »
[18]. Ces données, citées à titre indicatif, doivent évidemment être maniées avec précaution. Elles montrent la diversité des systèmes de classification produits par les
institutions sur leurs propres membres ou leur « clientèle ». La RDA n’a en
effet jamais produit un système de classification sociale unitaire, démontrant
un usage plastique important dans le temps et dans l’espace institutionnel.
Sur ce point, le sociologue est-allemand Helmut Steiner a par exemple noté
l’existence de plus de vingt manières de définir « l’origine sociale » dans les
différentes administrations au milieu des années 1960
[19]. Par l’existence de
différents systèmes de classification, le même individu pouvait être potentiellement assigné à une pluralité de catégories selon le système de classement en
vigueur, les attributs sociaux objectivés de l’individu et sa capacité à faire
valoir un titre identitaire, ce qui lui permettait d’intervenir dans le processus
de classement dont il faisait l’objet
[20].
Si les cadres dirigeants de l’administration de la ville étaient dans leur vaste
majorité membres du SED ( 86%), les dossiers individuels établis par les permanents du SED sur ces cadres de l’État, en majorité issus d’un autre milieu social et
disposant d’un capital scolaire très supérieur, témoignent du sentiment d’infériorité éprouvé par les « apparatchiks » et qui s’exprime par un ressentiment de
classe
[21]. Par exemple, en 1960, le service des cadres du SED de la ville de Leipzig
réclama le renvoi de plusieurs hauts fonctionnaires locaux. H. Ober, directeur de
l’administration de la construction de la ville de Leipzig et architecte de formation
« possède toutes les qualités professionnelles requises, mais ne participe pas régulièrement aux réunions de cellule. Il est très critique et ses opinions et attitudes
sont souvent déplacées, ce qui exerce une influence politique négative sur le service »
[22]. H. Gerber, architecte de formation, porte, selon le rédacteur du rapport,
« la responsabilité de l’absence de critique et d’autocritique dans son service. Il est
idéologiquement faible et opportuniste »
[23]. E. Heinzig, directeur technique de la
VEB Bau-Union, est relevé de ses fonctions pour « avoir menti au Parti et pour
s’être tenu à l’écart. [… ] Il est arrogant et montre des tendances opportunistes »
[24].
Les compétences professionnelles ne sont nullement mises en cause, bien au
contraire; c’est la condescendance ressentie par les membres du Parti qui est critiquée. Se montrer réservé ou distant, ne pas participer à toutes les réunions, ne
pas « se confier » aux permanents du Parti, adopter des attitudes corporelles
« déplacées » ou émettre des « critiques » sont interprétés comme des signes visibles
du manque d’authenticité dans l’attachement au Parti et sont immédiatement traduits en catégories politiquement disqualifiantes : « opportunisme », « faiblesses
idéologiques » ou « duplicité ».
Cependant, à partir de la fin des années 1950, les échanges entre les institutions commencent progressivement à se stabiliser et à s’apaiser. L’appareil du
SED de Leipzig se consolide et l’usure des fonctionnaires se ralentit, puisqu’en
octobre 1961 plus des deux tiers de fonctionnaires sont en place depuis plus de
trois ans
[25]. Parallèlement, la répartition des sphères de compétences s’effectue
entre les différentes organisations permettant ainsi l’émergence de rapports de
coopération là où régnait auparavant la rivalité.
Le rééquilibrage de l’espace local
L’impulsion initiale de ce changement vint de Berlin dans une tentative
de limiter l’usure du personnel du SED et de l’État et pour remédier aux
désordres induits par les réformes de l’été de 1952 qui avaient perturbé les
circuits économiques dans les mois précédant les grèves insurrectionnelles du
16-18 juin 1953
[26]. Le problème de la superposition d’institutions responsables du « contrôle » des entreprises se décanta progressivement à partir de la
codification plus claire des compétences entre l’État, les entreprises et le SED
des
Bezirk. Par exemple, une directive centrale sur les compétences des cellules du SED dans les administrations de décembre 1955 définit neuf fonctions qui se concentrent essentiellement dans les domaines de « l’agitation et de
la propagande », l’organisation de formations politiques et la sélection des candidats pour les écoles du Parti, et l’action en faveur des jeunes et des femmes.
Seule la fonction d’évaluation des cadres représentait une intervention plus ou
moins directe dans le fonctionnement de l’administration
[27]. Les directives
centrales cherchaient ainsi à imposer une répartition plus rationnelle des
tâches, sans bien sûr sacrifier le principe de la primauté du Parti.
Le « seuil d’intervention » dans les affaires de l’État s’éleva régulièrement.
Le SED exerça, avec le temps, de moins en moins ses prérogatives pour
contraindre à la démission un responsable de l’État ou d’une entreprise jugé
défaillant. Deux facteurs supplémentaires font évoluer les rapports entre les
institutions : d’une part l’apprentissage par les fonctionnaires de l’État et des
entreprises des règles d’interaction avec le Parti, c’est-à-dire des formes discursives qui donnent des gages idéologiques et marquent une soumission
rhétorique à la « sagesse du Parti »; d’autre part la convergence sociologique
des organes étatiques et de l’appareil du SED qui réduit la tension produite
par l’asymétrie sociale entre les deux institutions.
L’apprentissage progressif de la rhétorique, des formules standardisées et
des tactiques pour faire preuve d’humilité et de soumission à la sagesse du
Parti rendit plus difficile l’assignation du fonctionnaire de l’État dans des catégories stigmatisées d’opportunisme ou d’arrogance. Les fonctionnaires de
l’État acquirent progressivement un savoir-faire, au sens d’Erving Goffman,
c’est-à-dire le « tact, la diplomatie et l’aisance »
[28]. Les rappels à l’ordre du SED
et la réponse des employés de l’État ou des entreprises sont tendanciellement
devenus des échanges ritualisés sans aucune conséquence pratique. Le rapport de soumission de l’individu au Parti, c’est-à-dire en réalité entre celui qui
est mis en cause et la personne qui agit au nom du Parti, est réaffirmé régulièrement avec des formules standardisées parfaitement maîtrisées qui satisfont
les exigences de soumission explicite au Parti et l’autonomie plus implicite
dans le travail.
Pour ne citer qu’un exemple emblématique, en novembre 1969, le SED de
la ville de Leipzig exige des « explications et des mesures concrètes » de la part
des administrations de la ville sur le taux de productivité dans le secteur de la
construction de logements, qui se situe à seulement 54% du plan
[29]. Les critiques
émises passent totalement à côté du problème réel, à savoir les livraisons au
compte-gouttes des éléments préfabriqués suite à la concentration des moyens
pour la construction d’une centrale électrique « prioritaire ». Mais l’intervention
du SED ne visait pas en réalité la résolution du problème de la productivité. Il
s’agissait de se saisir des difficultés comme prétexte pour réaffirmer la primauté
du SED et, on peut le supposer, pour faire croire aux instances supérieures que
l’organisation locale du Parti « menait un combat acharné pour remplir le plan ».
Le SED exigea une « meilleure préparation des chantiers et une gestion plus
scientifique et moins bureaucratique du travail », ce que les fonctionnaires de
l’État mis en cause s’engagent à faire avant la fin de l’année « dans une réunion
où les résolutions du Parti et l’article de Walter Ulbricht dans
Neues Deutschland
seront étudiées en détail »
[30]. On reproche aux fonctionnaires de l’État de « ne pas
exercer suffisamment de contrôle sur les chantiers et de négliger le travail idéologique avec les ouvriers », ce que ces derniers promettent de rectifier en organisant une série de réunions sur les chantiers. Les gages donnés au SED sont de
pure forme – l’essentiel du problème est ailleurs, et l’organisation locale du SED,
tout en produisant l’apparence d’une activité énergique, se garde d’intervenir
directement et laisse toute latitude dans ces domaines « techniques » aux entreprises et aux administrations étatiques compétentes.
Le deuxième facteur qui explique la pacification des rapports entre les institutions périphériques est le rééquilibrage de leur composition sociologique.
La formation professionnelle s’imposa dès la deuxième moitié des années
1950 comme un critère central dans les carrières des apparatchik du Parti central. L’effort déployé pour utiliser le Parti régional pour la « révolution scientifique et technique » devint sensible à partir de 1960. Le nombre de diplômés
du supérieur dans l’appareil du SED de la ville de Leipzig passa alors de 5%
en 1958 à 15% trois ans plus tard
[31]. En 1963, la moitié des 479 permanents de
l’appareil et secrétaires permanents du Parti dans les entreprises du
Bezirk
possédaient un diplôme de l’enseignement supérieur ( 36% si l’on enlève les
diplômes dispensés par les écoles du SED) et 20% étaient à cette date en formation par correspondance
[32]. Cette augmentation générale du niveau scolaire
s’accomplit par l’effet conjugué d’une formation des personnes en poste et du
recrutement de personnes déjà diplômées ayant fait leurs preuves dans les
entreprises ou les administrations étatiques. À la fin des années 1980, les
chiffres produits par le bureau des cadres suggèrent l’absence de toute différence sociologique entre les 16971 conseilleurs des
Kreis du pays
[33] et les
19578 permanents du SED des
Kreis
[34] : 72% des premiers sont d’origine
ouvrière pour 76% des seconds et 73% des premiers détiennent un diplôme
du supérieur et 71% pour les seconds
[35]. Pour aussi incertaines que soient ces
données, elles suggèrent toutefois une convergence sociale entre les deux
structures, conduisant à l’apaisement des tensions sociales des années 1940
et 1950.
La pacification des rapports entre l’État et le SED et la répartition des
fonctions de contrôle que ces deux instances exercèrent sur les entreprises
permit à chaque organisation de maximiser ses chances d’atteindre les objectifs sur lesquels ses performances étaient évaluées par leurs hiérarchies respectives. Pour les responsables des trois institutions, les chiffres du plan
économique étaient en effet primordiaux dans leur avancement de carrière.
On peut parler d’une découverte progressive d’un intérêt commun qui se
fonde sur une prise de conscience d’une dépendance mutuelle, liée à la circulation du personnel entre les trois instances, et l’apprentissage par les permanents du SED des effets pervers d’une immixtion dans la gestion des
entreprises et des administrations étatiques. Cette configuration nouvelle était
cimentée par des échanges de biens et de services constitutifs d’une action
concertée vis-à-vis des autorités centrales. Le rôle du Premier secrétaire du
Bezirk était essentiel à cette nouvelle organisation de l’espace périphérique.
Le territoire comme ressource pour les « princes du Bezirk »
L’espace infra-national et sa population ne peuvent exister politiquement
que si les institutions et les porte-parole légitimes le font exister en imposant le
cadre territorial comme une entité naturelle dotée d’une spécificité et d’intérêts propres, ce qui suppose que les élites politiques et administratives périphériques aient un intérêt à le faire exister et que la configuration
institutionnelle soit telle que cette stratégie s’avère payante. Autrement dit, les
acteurs défendent et font exister les intérêts d’une entité territoriale « périphérique » dans la mesure où il existe la perception d’un lien entre la performance
économique de « leur » territoire et l’avancement de leur carrière.
Les trajectoires des Premiers secrétaires des Bezirk dans les années 1950
La construction de l’État central et le renforcement de l’appareil du SED
au niveau central à la fin des années 1940 s’est accomplie par la cooptation du
personnel des organisations territoriales. Avec le départ à Berlin des ténors du
SED, nombre de jeunes apparatchik ont bénéficié d’un avancement de carrière
fulgurant. Un tiers des premiers secrétaires des Bezirk en poste en 1955 avaient
en effet entre 30 et 35 ans et seulement trois étaient âgés de plus de 50 ans.
Selon les critères classiques utilisés pour étudier l’élite de la RDA, les
Premiers secrétaires en fonction en 1955 constituent un groupe très homogène. Tous étaient membres du KPD au moment de la fusion du SPD et du
KPD en 1946, dix étant entrés au KPD avant 1933, trois en 1945 et Alois
Pisnik, Premier secrétaire du Bezirk Magdeburg de 1955 à 1979, d’origine
autrichienne, était entré au SPÖ en 1928. Tous sont, selon leur notice biographique, d’origine ouvrière, et si aucun n’était titulaire d’un diplôme universitaire, tous avaient suivi une formation dans les écoles du SED ou du PCUS
d’au moins un an.
Cependant, si l’on examine la succession de positions institutionnelles
dans leur rapport au territoire, on peut distinguer trois types de trajectoires :
a) Une trajectoire type par laquelle les futurs Premiers secrétaires ont occupé
auparavant une succession de positions de plus en plus importantes dans les
administrations étatiques locales ou dans l’appareil du SED dans les Kreis.
b) Une trajectoire type qui passait d’abord par une fonction dans l’exécutif du
Land ou au niveau correspondant du SED. c) Une trajectoire type où le
Premier secrétaire assuma des fonctions dans un Bezirk où il n’avait jamais
occupé de fonctions auparavant.
Six premiers secrétaires occupèrent une succession de postes « locaux »
entre 1945 et leur prise de fonction
[36]. En général leur parcours commence
avec une position de responsabilité dans le cadre communal ou dans l’organisation de jeunesse (FDJ) et progresse avec une succession de positions de
Premier secrétaire de
Kreis de plus en plus importants avant d’accéder au
poste de Premier secrétaire du
Bezirk. Par exemple, Albert Stief (né en
1920), Premier secrétaire de Cottbus de 1953 à 1969, adhéra en 1945 au
KPD après son retour d’URSS où il fut prisonnier de guerre mais surtout
membre du Comité national de l’Allemagne libre, organisation du KPD en
exil. De 1949 à 1950, il fut membre de la direction du SED de la ville de
Hoyerswerda et de 1950 à 1951, conseiller municipal chargé de l’économie
et de la police de la ville. Il fut délégué à l’École supérieure du PCUS à
Moscou entre 1951 et 1953 et nommé Premier secrétaire à son retour. Paul
Fröhlich, Premier secrétaire du
Bezirk Leipzig de 1952 à 1970, fut mineur
avant de devenir permanent du KPD en 1930. Après la guerre, il fut successivement secrétaire pour la propagande et la culture du SED de la ville de
Dresde, Premier secrétaire du SED de Bautzen et Premier secrétaire du SED
de la ville de Leipzig de 1950 à 1952.
Six premiers secrétaires occupèrent, avant leur entrée en fonction, des
positions dans l’organisation du SED des
Länder ou des fonctions dans les
gouvernements de ceux-ci
[37]. Par exemple, Karl Mewis, ancien Premier secrétaire du Land Mecklembourg, devint Premier secrétaire du
Bezirk Rostock.
Les cinq autres furent soit membres du secrétariat du SED du
Land
[38] soit
ministres de l’éducation du Land
[39].
Enfin dans le dernier cas de figure, les premiers secrétaires « découvrent »
leur territoire avec la prise de fonction
[40]. Il ne s’agit pas d’un « parachutage »
dans le sens où des responsables nationaux d’un Parti cherchent à s’implanter
dans un territoire, mais dans les trois cas d’un mouvement « horizontal » d’un
poste de responsabilité d’un
Bezirk à un autre
Bezirk. Ainsi, par exemple, Hans
Kiefert avait construit sa carrière dans le SED berlinois et occupa la fonction
de Premier secrétaire à Erfurt pendant quatre ans avant de retourner à Berlin.
Quelle que soit leur trajectoire, il s’agit exclusivement de membres du
SED de « deuxième rang ». Au moment de leur ascension au poste de Premier
secrétaire, seulement deux étaient déjà membres du Comité central, les autres
ayant été cooptés peu de temps après leur prise de fonctions. Il s’agit ainsi
d’un saut de carrière presque inespéré pour la plupart de nouveaux Premiers
secrétaires.
Si aucun des Premiers secrétaires n’avait été en exil à Moscou entre 1933
et 1945, dix avaient passé au moins deux ans dans un camp de concentration,
soit la totalité des Premiers secrétaires entrés au KPD avant 1933, ce qui
montre l’importance du statut de « résistant antifasciste » dans un État où le
vecteur principal de légitimation fut l’antifascisme
[41]. Cet attribut biographique était également considéré essentiel dans la nomination des titulaires de
fonctions « électives » tels que les maires ou les présidents des conseils des
Bezirk (dix sur quinze en 1955). Ces propriétés biographiques peuvent nous
renseigner sur la définition plus ou moins implicite des fonctions que devaient
remplir ces représentants territoriaux. Entre 1933 et 1945, ils avaient fait
preuve de dévouement au Parti, et ils durent leur ascension fulgurante après
1945 au Parti. D’origine ouvrière et antifascistes incontestables, ils incarnaient
ce que le Communisme allemand avait de plus noble : la lutte antifasciste et la
revendication d’une représentativité plus démocratique dans le sens où des
« gens de peu », le mineur ou le maçon, pouvaient devenir maire, ou « patron »
politique d’un territoire. Choisis pour leur fidélité dans l’épreuve et leur capacité à se conformer à la ligne du SED, on pourrait penser que les conditions de
leur nomination sous tendaient une discipline sans failles aux directives centrales. Or, les Premiers secrétaires se devaient également de cultiver tout particulièrement leurs liens avec les « masses », pour reprendre la terminologie de
l’époque, de se montrer proche des gens et à leur écoute–ce qui introduit une
tension dans les relations complexes qu’entretient le premier secrétaire avec sa
hiérarchie, les autres acteurs institutionnels du territoire et les administrés.
Établir un lien avec les « masses »: le clientélisme
Dans l’exercice de leurs fonctions, les
« Princes du Bezirk » devaient se
montrer à l’écoute de la classe qu’ils représentaient, encourager– et canaliser–
la prise de parole des ouvriers et enfin, agir pour mettre fin aux problèmes et
sources de mécontentement. Ils se firent les porte-parole de revendications
populaires vis-à-vis des organes étatiques et instrumentalisèrent les
« problèmes que les habitants leur avaient confiés » pour asseoir leur autorité sur ces
derniers. Les archives de la municipalité de Leipzig contiennent ainsi de nombreuses interventions du Premier secrétaire du
Bezirk portant sur des problèmes de vie quotidienne, notamment des pénuries de tel ou tel aliment, de
biens de consommation, ou des problèmes de transport. Par exemple, dans
une lettre au Maire de Leipzig en 1959, le Premier secrétaire Paul Fröhlich
signale les problèmes suivants des habitants d’une banlieue de Leipzig :
« Lors
de ma récente visite à Portitz, de nombreux habitants m’ont interpellé sur les
problèmes de transport. Il faut en effet changer trois fois de tram pour
atteindre le centre-ville. De plus, les habitants se sont plaints de la présence
d’une grande porcherie qui empeste l’air et attire des nuées de mouches. Je te
remercie de bien vouloir t’occuper de ces problèmes et de me tenir au courant
des solutions apportées
[42]. » Les habitants de Portitz avaient déjà exprimé, à
plusieurs reprises, leur opposition à l’implantation de la porcherie et les problèmes de transport aux autorités de la ville, mais celles-ci n’avaient pas les
ressources nécessaires pour modifier les tracés du tram et étaient soumises aux
impératifs du développement de la filière porcine au moment de la dernière
poussée de la collectivisation des terres.
Les Premiers secrétaires des années 1950 construisaient leur légitimité
populaire en adoptant une rhétorique critique à l’égard des organismes de
l’État trop
« bureaucratiques » et
« froids ». Ils institutionnalisaient, par ce biais,
la dérogation à la règle bureaucratique ce qui leur permettait de tirer, dans les
termes de P. Bourdieu,
« un profit symbolique de la rigidité réglementaire de
l’instance inférieure »
[43]. Se faisant les porte-parole des
« soucis des masses », ils
s’arrogeaient un crédit symbolique en satisfaisant des revendications qui leur
parvenaient, en s’adressant directement aux services municipaux compétents
ou en faisant passer un article dans la presse qui critiquait le
« bureaucratisme », le
« mauvais travail », la
« coupure entre les administrations et la population » et plus généralement la transgression du bon sens populaire.
Les premiers secrétaires « représentaient » ainsi des segments de la population du territoire qui parvenaient à se faire entendre, mais l’usage de cette
parole captée ne se traduisait pas par une revendication pour plus de ressources pour le Bezirk auprès des autorités centrales. Elle était utilisée par les
Premiers secrétaires pour asseoir leur autorité sur les organes étatiques en
imposant une réallocation des ressources, ce qui les dotait d’un crédit conséquent auprès de leur clientèle. Puisque cette redistribution imposée ne s’accompagnait pas d’une augmentation de la quantité des biens disponibles,
l’improvisation imposée par le Premier secrétaire était dommageable à l’efficacité de l’administration et de l’économie… mais très bénéfique pour le Premier
secrétaire qui pouvait ainsi s’ériger en gardien local des intérêts des « masses ».
Si le Premier secrétaire s’attribuait le crédit pour avoir apporté son aide à un
individu ou à un groupe, il faisait porter aux organes étatiques la responsabilité
de se justifier auprès des personnes, groupes ou institutions pénalisés par la
réorientation des investissements et des biens de consommation.
Autant la parole des citoyens pouvait être confisquée et utilisée au profit
du Premier secrétaire ou d’autres responsables politiques, autant certains
citoyens pouvaient, eux aussi, instrumentaliser d’une certaine manière ceux-ci
pour accéder aux ressources de l’État, ce que les voies administratives « normales » ne leur permettait pas. Pendant leurs visites aux entreprises, dans les
réunions de quartier, leurs heures de permanence et dans les courriers, les personnes ordinaires « se confient », pour reprendre la terminologie de l’époque,
exposent leur grief, et initient un rapport de clientèle où s’échange une promesse de loyauté contre un service ou un bien.
Les administrés visent non seulement à convaincre le responsable territorial du SED que leur requête est justifiée mais ils le placent devant une alternative qui prend souvent la forme d’un ultimatum plus au moins explicite
[44].
Pour ceux qui faisaient appel à l’humanité du destinataire, un refus d’intervenir aurait signifié
ipso facto que ce dernier n’était pas à l’écoute des vrais problèmes des
« masses » ou qu’il était complice de la
« logique froide » de la
bureaucratie. Pour ceux qui fondaient leur requête sur une base légale ou sur
une résolution du SED, l’inaction aurait été équivalente à un cautionnement
d’une situation illégale ou serait contraire à la
« volonté du Parti ». Pour ceux
qui dénonçaient le décalage entre leur exemplarité au travail ou leur engagement politique et le traitement injuste que leur réservait les autorités, le refus
d’intervenir aurait signifié une transgression de la norme de la juste récompense des mérites. Quel que soit le régime de justice invoqué, les requérants
offrent au Premier secrétaire non seulement la possibilité de redresser le tort,
mais lui permettent d’engranger le bénéfice symbolique d’être personnellement responsable de leur retour parmi la communauté des
« socialistes
convaincus » ou des
« travailleurs infatigables du plan quinquennal ».
En l’absence d’élections compétitives, cette « promesse » de loyauté de la
part du citoyen ordinaire reste sans débouché concret la plupart du temps.
Mais c’est précisément à cause de l’absence d’instruments de mesure de sa
popularité que l’homme politique de la RDA pouvait être particulièrement
attentif à ces sollicitations, qui lui procurait la satisfaction d’avoir restitué la
« foi » à un citoyen ordinaire qui commençait à douter de la « cause ». En acceptant les termes de l’échange, le responsable politique bénéficiait de la reconnaissance des citoyens ordinaires, et fort du « mandat » recueilli, il intervenait
au nom des travailleurs, ce qui renforçait sa position vis-à-vis des autres
acteurs locaux, tout en contribuant à leur discrédit.
Les transformations du rôle du Premier secrétaire des Bezirk
À partir des années 1960, les Premiers secrétaires se montrèrent progressivement plus revendicatifs dans leurs rapports avec les instances centrales.
Cette évolution doit se comprendre d’une part par l’apaisement des interactions entre les institutions périphériques, et d’autre part par la transformation
de la position du Premier secrétaire de Bezirk dans la hiérarchie politique.
À leur entrée en fonction, seulement deux premiers secrétaires en poste en
1955 appartenaient au Comité central et aucun n’était membre du Bureau politique. Trois ans plus tard, onze des Premiers secrétaires en place en 1955 avaient
accédé au Comité central et quatre Premiers secrétaires, dont deux toujours en
fonction, devinrent candidats au Bureau politique. Le moment de la cooptation
au Bureau politique de ces derniers correspond à la mise à l’écart de la « faction
Schirdewan-Wollweber » en 1958 et la récompense concomitante de ceux qui
s’étaient ralliés à Walter Ulbricht : Erich Honecker et Alfred Neumann (Premier
secrétaire à Berlin 1953-1957) devinrent membres du Bureau politique; Karl
Mewis (Rostock 1952-1961), Hans Kiefert (Erfurt 1953-1957, Berlin 1957-1959), et Paul Fröhlich (Leipzig 1952-1970) en devinrent candidats. Cette
ascension suggère qu’ils ont su utiliser les potentialités de leur fonction « loin de
Berlin » pour augmenter considérablement leur poids au sein du SED, à tel point
qu’ils devinrent des alliés importants dans les luttes au sein du Bureau politique et
s’imposèrent comme des prétendants naturels aux postes les plus élevés.
À partir de cette période, un passage plus au moins long à la tête de l’organisation du Parti d’un
Bezirk « important » (Berlin, Dresde, Halle, Leipzig) devint,
en sus d’une carrière dans les organisations de masse (notamment l’organisation
de la jeunesse FDJ) et de responsabilités dans l’appareil central du Parti, un des
principaux chemins d’accès au Bureau politique
[45]. Dans les trajectoires de ceux
qui devinrent Premiers secrétaires dans les années 1960 et intégrèrent le Bureau
politique dans les années 1960 et 1970, on retrouve plutôt des membres de l’appareil du Comité central qui se font nommer Premier secrétaire d’un
Bezirk,
poste représentant la dernière étape ou épreuve avant d’entrer au Bureau politique. Par exemple, Horst Sindermann, qui présida au Bureau de l’agit-prop du
Comité central de 1954 à 1963, puis devint le Premier secrétaire du
Bezirk Halle
( 1963-1971), sera nommé candidat au Bureau politique la même année et
membre à part entière en 1967. Avec l’arrivée au pouvoir d’Honecker, cette circulation des positions se ralentit. La composition du Bureau politique, des secrétaires du Comité central et des Premiers secrétaires des
Bezirk changea peu après
1976. En 1989, seulement quatre des quinze Premiers secrétaires étaient en fonction depuis moins de dix ans et six étaient en place depuis vingt ans ou plus.
Le cumul des fonctions centrales et régionales et les allers-retours entre les
instances centrales et périphériques compensa la faible institutionnalisation du
lien entre les responsables étatiques régionaux. Sur les 15 Présidents de conseil en
poste en 1955, deux seulement avaient auparavant une position dans un autre
Bezirk ou dans les organes centraux du SED et seulement trois occuperont un
poste de l’État central ou dans l’appareil central du Parti après avoir quitté leurs
fonctions. En 1975, rien n’avait changé à cette entropie territoriale–la plupart des
Présidents du conseil des Bezirk gardèrent leur fonction jusqu’à la retraite. Le
Premier secrétaire du Bezirk (passé ou présent) s’occupait de son « fief » ou intervenait au nom des entreprises ou organes étatiques pour obtenir plus de ressources de la part du centre en faveur d’un territoire dont la « réussite » était le
reflet de ses compétences et de son engagement.
Le Premier secrétaire se transformait ainsi progressivement en
« courtier » au
service de l’exécutif du
Bezirk et des entreprises qui s’y étaient implantées
[46]. Il
intervenait notamment auprès des instances centrales de planification pour
récompenser la bienveillance des administrations étatiques face à ses demandes
d’intervention dans la distribution de biens et de services, lui permettant de
gagner les faveurs des administrés ou des membres influents du SED ou de l’État
qui sollicitaient son
« soutien » pour résoudre un problème
« personnel ». Les
archives du service du logement du
Bezirk Leipzig contiennent une série de
lettres adressées au Premier secrétaire Horst Schumann, qui montrent bien le
fonctionnement de ces circuits d’échange dans la deuxième moitié des années
1970
[47].
On peut ainsi citer une lettre du 18 novembre 1976, du ministre de l’Industrie du verre et de la céramique, demandant l’attribution d’un logement moderne
à sa fille qui venait de commencer ses études à l’Université de Leipzig. Schumann
transmit cette lettre aux services administratifs du Bezirk avec un court message :
« Le camarade ministre demande notre soutien dans cette affaire. Je vous remercie
de bien vouloir m’informer dans le mois à venir de la solution que vous aurez
trouvée. Je me chargerai personnellement d’informer le camarade ministre
[48]. » De
même, dans un courrier au Président du conseil du
Bezirk, le Premier secrétaire
du SED de la ville de Leipzig fait état d’un coup de fil de Kurt Hager, membre du
Bureau politique, où ce dernier le charge de trouver un grand logement (d’au
moins cinq pièces et 150 m2) pour un professeur renommé :
« À la demande du camarade Kurt Hager, je dois m’assurer que le camarade Prof.
M. dispose de bonnes conditions de travail. Hormis le fait que je me suis engagé personnellement auprès du camarade Hager et du camarade Professeur, le non-respect de ma promesse conforterait Prof. M. dans son opinion que les organes étatiques sont incapables de
résoudre son problème et que nous [le SED] n’avons montré aucun intérêt à lui assurer des
conditions dont il a besoin pour son travail. Pour nous c’est l’occasion d’établir une meilleure
relation avec ce camarade [49]. »
Dans le circuit d’échanges de services, un ministre ou un membre du Bureau
politique s’appuie sur un lien personnel avec le Premier secrétaire du SED pour
résoudre les problèmes d’un tiers, que ce soit un membre de la famille, un ami, un
cadre d’entreprise ou une personnalité influente. Les services étatiques sont en
général en mesure de répondre rapidement à la demande grâce à l’existence d’une
« réserve spéciale » de logements prévue explicitement pour ce type de cas « urgent ».
En rendant service, le Premier secrétaire engrange un crédit auprès du demandeur
qui appelle une contrepartie différée dans le temps. Les organes de l’État, en répondant positivement au Premier secrétaire, peuvent espérer obtenir son soutien dans
une négociation avec des services centraux pour obtenir une part plus importante
des ressources nationales.
Si on analyse ces interventions du Premier secrétaire dans le fonctionnement des administrations étatiques de manière isolée, on peut arriver à la
conclusion hâtive que le « prince du Bezirk » exerce un pouvoir despotique sur
les administrations en imposant un passe-droit quand bon lui semble.
Cependant, lorsque ces interventions sont réinsérées dans l’ensemble des transactions et échanges de services sur une période plus longue, on aperçoit le
degré d’interdépendance, au sens de Norbert Elias, qui relie les différents protagonistes
[50]. Autant qu’il les commande, le Premier secrétaire dépend des
administrations étatiques pour répondre avec rapidité et efficacité à ces
demandes de services–voire pour les anticiper–ce qui renforce le maillage des
relations qu’il entretient avec ses pairs ou avec ses supérieurs hiérarchiques. Mais
les représentants des administrations étatiques dépendent, à leur tour, du
Premier secrétaire pour appuyer leurs négociations avec le centre en utilisant
une partie du crédit que le Premier secrétaire a pu accumuler, en partie grâce à
eux.
Les modes d'accès à la scène nationale
Ce qui frappe à la lecture des échanges entre les instances centrales et
périphériques est moins l’inflexibilité de la planification que la capacité des
acteurs locaux à renégocier l’allocation des ressources, à abaisser les objectifs
de production, ou encore à obtenir des rallonges budgétaires à la fin de l’année
[51]. Les négociations sur le plan se jouaient souvent aux marges; par
exemple sur l’obtention de quelques milliers de tonnes de ciment et d’acier, ou
sur la réduction d’un ou deux pour cent des objectifs de production dans tel
ou tel secteur, ou les deux à la fois. Les ajustements aux marges pouvaient
ainsi faire la différence entre un plan réalisé à 100% et un retard sur le plan de
quelques pour cent entraînant des conséquences fâcheuses. En même temps,
des ressources supplémentaires négociées au moment de l’établissement du
plan ou au cours de l’année donnaient des marges de manœuvre, c’est-à-dire
des
« réserves » qui pouvaient être utilisées de façon discrétionnaire, permettant
ainsi aux responsables territoriaux de disposer de biens et de services permettant l’accumulation d’un crédit personnel particulièrement important pour
des échanges futurs. Mais les marges de manœuvre dont disposaient les représentants étatiques périphériques restaient limitées, ce qui augmentait l’importance de l’engagement du Premier secrétaire, et notamment les formes d’accès
« informelles » basées sur le crédit accumulé par le Premier secrétaire du
Bezirk
auprès des décideurs centraux.
Les formes institutionnelles de l’expression des intérêts territoriaux
Les négociations entre les représentants de l’État territorial et les responsables des ministères centraux mettaient en relation deux mondes ayant des
caractéristiques sociologiques relativement similaires, mais avec des trajectoires
professionnelles très différentes
[52]. À partir des années 1960, les directeurs de la
planification des
Bezirk étaient dans leur grande majorité des jeunes diplômés
d’économie comme leurs homologues à la Commission étatique du plan
(
Staatsplankommission ou SPK). De même, les directeurs des administrations de
la construction des
Bezirk étaient tous des architectes ou des diplômés d’économie comme leurs interlocuteurs ministériels. Cependant, au regard des dossiers
de cadres des principaux hauts fonctionnaires du ministère de la Construction,
les parcours professionnels passant par les responsabilités territoriales furent
exceptionnels. Sur les 37 dossiers consultés concernant des cadres ayant occupé
au moins le poste de chef de bureau au ministère de la Construction dans les
années 1960-1975, cinq seulement avaient occupé auparavant une position dans
une collectivité territoriale
[53]. La cooptation des hauts fonctionnaires du ministère de la Construction s’opéra aussi presque exclusivement parmi les cadres
dirigeants des entreprises de construction. Cela peut s’expliquer par le parcours
du ministre et de ses secrétaires d’État qui étaient eux-mêmes d’anciens cadres
dirigeants d’entreprise et choisirent, par conséquent, des collaborateurs dont ils
connaissaient personnellement les mérites. Par ailleurs, les responsables ministériels avaient une grande latitude dans la nomination des directeurs des entreprises alors que le choix des responsables des administrations des
Bezirk
dépendait en grande partie du SED du
Bezirk, contribuant ainsi à la distanciation des rapports entre les administrations centrales et territoriales.
Les traces écrites des interactions entre le personnel ministériel et le personnel territorial témoignent de ce rapport distancié. Ainsi, dans les
échanges écrits entre les autorités territoriales et les ministères, le vouvoiement est de rigueur et les destinataires sont désignés par leur titre ou fonction. Dans d’autrestypes d’échanges, par exemple entre les fonctionnaires des
ministères et les membres des bureaux spécialisés du Comité central ou entre
les responsables administratifs du Bezirk et l’appareil parallèle du SED, le
tutoiement est de rigueur, le destinataire est désigné par son prénom, ou par
l’apostrophe « cher camarade ».
Dans les négociations du plan, le processus complexe de planification
constitue un bras de fer, où l’obtention d’un accord consiste à trouver un point
médian entre les positions, permettant à chaque côté de sauver la face, comme
le témoigne le discours du directeur adjoint de la commission étatique du plan
devant des fonctionnaires des Bezirk en 1959 :
« À chaque fois que nous nous rencontrons, nous passons des heures à discuter, et on arrive
presque toujours à une solution 50%-50%. Je crois que tout le monde a compris ce que je veux
dire par là. [… ] Si le plan central de l’industrie de la construction prévoit des gains de productivité de 9% avec une hausse de l’investissement de 6%, le plan du Bezirk prévoit un gain de productivité de 7% avec le même investissement. Immanquablement, le plan final fixe la
productivité à 8% avec les mêmes ressources, ou à 9% mais avec une hausse considérable des
capacités et des matériaux alloués au Bezirk. C’est bien là notre problème à tous [54]. »
La logique de la négociation du plan, produisant un accord sur un point
médian conduisait à l’évidement progressif du caractère impératif du plan, qui
devenait de plus en plus
« fictif » dans la mesure où la transgression de l’accord
négocié entre le centre et la périphérie se faisait presque quotidiennement par les
deux parties. Le directeur du service de planification du
Bezirk de Leipzig nota
ainsi dans un rapport que
« les impératifs dans la construction de logements neufs
nous ont conduit à retirer des capacités productives prévues pour la réparation et
la reconstruction des logements. Les retards continuels du plan nous ont
contraints par ailleurs à retarder la construction d’écoles, de crèches et de commerces dans les nouveaux quartiers, au grand mécontentement des habitants »
[55].
Continuellement confrontés à ces ruptures de livraison, les responsables des
administrations territoriales pouvaient adopter trois stratégies : la réallocation
interne des ressources, la contestation de la décision unilatérale du centre, et la
sollicitation du Premier secrétaire du SED du Bezirk pour tenter de passer outre
la relation hiérarchique défavorable au territoire. Dans certaines circonstances
cependant, les autorités territoriales parvenaient à négocier des « contingents spéciaux » en faisant intervenir un troisième acteur « virtuel » dans l’interaction : les
« masses » qui seraient « déçues », « mécontentes » et ne comprendraient pas la politique du SED. Ainsi, les représentants territoriaux allèrent jusqu’à invoquer le
spectre des grèves du 17 juin 1953 pour obtenir des « contingents spéciaux ». Par
exemple, lors d’une réunion le 8 juin 1961 en présence des Présidents des conseils
des Bezirk, Willi Stoph, le bras droit de Walter Ulbricht, se plaignait du chantage
que ces derniers exerçaient.
« Il est devenu impossible de reconnaître depuis Berlin ce qui se passe réellement dans les
Bezirk. Les rapports que nous recevons ne signalent rien de bien grave et on apprend soudainement par téléphone que la situation est urgente. Comment pouvons-nous régler les problèmes
d’approvisionnement de beurre et de viande si on nous appelle avec un ultimatum : Donne-moi
quelque chose et fissa, je n’ai plus rien, les magasins sont vides. Si je n’obtiens rien, je ne réponds plus de
rien dans mon Bezirk [56]. »
Le « centre » était souvent dans cette situation d’incertitude, puisqu’il n’était
pas capable de « voir » ce qui se passait dans les périphéries. Les représentants territoriaux maîtrisaient la définition des sources de l’incertitude, c’est-à-dire le
risque d’une répétition de juin 1953 et pouvaient parfois dicter l’action à suivre.
Les représentants territoriaux parlaient alors de « l’insatisfaction croissante des
habitants qui attendent depuis deux ans la construction du supermarché »
[57] ou de
« la déception et de la colère des habitants à qui nous avons promis un logement
neuf cette année »
[58]. Les représentants territoriaux n’avaient de cesse de signaler
l’accumulation de retards, de promesses non tenues qui contribuaient, selon eux,
à une montée continue de l’insatisfaction de la population, mais qui était surtout
une projection de leurs propres déceptions suite aux incessantes réductions budgétaires par les autorités centrales au cours des années 1980.
La position charnière du « prince du Bezirk »
Les trajectoires professionnelles des Premiers secrétaires du Bezirk et leur
capacité à accumuler un capital de crédit basé sur leur pouvoir de prélever et
de distribuer de manière discrétionnaire des ressources locales les plaçaient
dans une position charnière entre le centre et la périphérie. Ils se trouvaient en
effet dans la position unique de cumul des fonctions dans l’appareil central du
SED (Comité central ou Bureau politique) et de contact constant avec l’ensemble des institutions du Bezirk. Si le Premier secrétaire était mandaté par le
Bureau politique pour contrôler l’exécution des résolutions du SED, sa réussite personnelle était inextricablement liée à la performance économique de
son Bezirk. Or, comme les administrations étatiques ne disposaient d’autres
formes d’accès au centre, que leurs rapports assez conflictuels avec leurs
administrations de tutelle, le Premier secrétaire du Bezirk était le seul acteur
« périphérique » à pouvoir influencer directement la répartition territoriale des
ressources en amont de la négociation « 50%-50% » du plan. Pourtant, les
« princes du Bezirk » devaient utiliser le crédit acquis dans les échanges de service avec les ministres et membres de l’appareil central du Parti avec discernement pour ne pas le dilapider.
La réussite d’une intervention dépendait de plusieurs facteurs : la capacité
du Premier secrétaire à entretenir des relations fondées sur des échanges de services; sa capacité à démontrer la compatibilité de l’intérêt particulier avec l’intérêt collectif, voire à masquer la nature personnelle ou partielle de sa
revendication
[59]; sa position relative à d’autres Premiers secrétaires en compétition pour les mêmes ressources. Nous illustrerons ce rôle du Premier secrétaire
en nous appuyant sur les réussites et l’ultime échec du Premier secrétaire du
Bezirk Leipzig, Horst Schumann, en poste de 1970 jusqu’au printemps 1989.
En 1972, Schumann transmet à Honecker un rapport sur la situation économique et sociale du
Bezirk Leipzig à la demande du Président du conseil du
Bezirk et du directeur de la commission du plan du
Bezirk, qui démontrait la
vétusté absolue et relative des infrastructures
[60]. Les archives permettent d’identifier d’autres interventions directes, par exemple le 10 janvier 1974, lorsque
Schumann exposa les retards du
Bezirk en matière de logement à Gerhard
Schürer, membre du Bureau politique et directeur de la commission étatique
du plan
[61], ce qui permit l’obtention
« hors plan » d’une usine de fabrication
d’éléments de construction en béton armé quelques mois plus tard.
En 1975, Schumann appuie un autre rapport du Président du conseil du
Bezirk auprès du centre, qui souligne que le
Bezirk n’a toujours pas atteint la
moyenne nationale de logements construits par habitant et que la vétusté
avancée des infrastructures et des logements anciens nécessite le transfert de
3600 d’ouvriers du bâtiment au
Bezirk. Dans une note qui rend compte de la
rencontre, Schumann affirme avoir
« exposé la gravité de la situation qui risque
de compromettre le développement de l’industrie dans les années à venir,
notamment dans le secteur du charbon et de l’énergie [… ] Le camarade
Schürer a promis d’examiner vos propositions »
[62]. Si Schumann joua sans
doute un rôle essentiel dans le rattrapage partiel du
Bezirk pendant les années
1970, un conflit ouvert avec le Bureau politique porta un coup fatal à sa crédibilité tant à Berlin qu’au sein de l’organisation locale du Parti et de l’État. Dans
un entretien, un ancien secrétaire d’État à la construction présente le conflit
ainsi :
« Dans les hautes sphères on avait décidé qu’il fallait construire deux églises à Leipzig-Grünau [le grand quartier neuf de 100000 habitants]. Les Leipzigeois n’en voulaient absolument pas et il y avait une révolte au sein du Parti du Bezirk. Le centre a dû l’imposer de
force. Il fallait construire deux églises, point final… Sauf que tout le monde se rappelait de ce
qu’avait dit Schumann : Tant que nous n’avons pas construit un cinéma, je ne permettrai pas la
construction de deux églises. Du point de vue local et égoïste, c’est parfaitement légitime, mais
du point de vue politique et économique… dans le cadre de la stratégie globale, il était considéré comme vital de lier une église loyale à l’État… ça favorise la stabilité du régime. Et puis
il y avait une deuxième dimension. La construction des églises était financée par l’Ouest, en
monnaie convertible, et cela améliorait la balance des paiements à une époque où l’endettement commençait à devenir un problème critique [63]. »
Si l’informateur a gardé un souvenir aussi précis du rôle de Schumann,
c’est à cause de sa maladresse commise en engageant symboliquement sa responsabilité pour l’obtention d’un cinéma. Schumann fut doublement
défaillant devant l’épreuve, telle qu’elle nous est relatée : le centre devait
« imposer » sa décision, c’est-à-dire que vis-à-vis du Bureau politique, il avait
failli à sa mission de veiller au respect des résolutions du Bureau politique et
ne pouvait donc pas rappeler sa loyauté lors d’une négociation ultérieure de
ressources. Vis-à-vis des membres locaux du Parti, il n’avait pas tenu son
engagement. Il avait dressé sa barricade au mauvais endroit et au mauvais
moment et avait tenté d’imposer une définition des termes de l’échange
(cinéma contre églises) et de la temporalité (cinéma avant les églises).
Cet épisode semble marquer le déclin de la capacité d’intervention de
Schumann. Ce n’est pas seulement la maladresse qui explique son échec, mais
peut-être et surtout sa faible insertion dans les réseaux à Berlin comme à
Leipzig. Fils d’un résistant communiste célèbre exécuté dans les derniers mois
de la guerre, Schumann fit presque l’ensemble de sa carrière au sein de la FDJ,
d’abord à Leipzig ( 1945-1953) et ensuite en tant que secrétaire du conseil
central de la FDJ de 1959 à 1969 – avec une parenthèse de six ans au bureau
de l’agitation du Comité central et trois ans d’études à l’école du PCUS à
Moscou. Ce n’est qu’en 1969 que Schumann revint à Leipzig en tant que
deuxième secrétaire du SED du Bezirk et il sera catapulté au poste de Premier
secrétaire après le décès prématuré de Paul Fröhlich. Si ses fonctions au FDJ
l’avaient rapproché d’Honecker, Schumann ne disposait ni d’un parcours institutionnellement varié qui lui aurait permis d’entretenir des relations fournies
avec des fonctionnaires chargés des domaines économiques, ni d’une solide
implantation locale après 15 ans passés à Berlin.
* * *
À chaque fois que les instances centrales réduisirent les budgets ou les
investissements, elles demandèrent aux instances de planification des Bezirk et
des villes de « mobiliser les ressources locales » pour combler les lacunes.
Autrement dit, les improvisations et échanges des acteurs périphériques ne se
firent pas à l’insu des instances centrales, mais cette routinisation de l’improvisation devint partie intégrante de l’économie de la RDA, surtout après la crise
pétrolière de 1979
[64]. Contrairement à l’interprétation dominante selon
laquelle les administrations territoriales auraient été contraintes à l’improvisation pour compenser la rigidité du plan central, les transferts de ressources
d’un poste budgétaire à un autre, dérogations et faveurs étaient plutôt caractéristiques de l’ensemble du système. Le plan devint tendanciellement moins
« rigide », notamment dans les années 1980 avec les problèmes énergétiques, la
canalisation des ressources vers la chimère d’un développement autarcique
d’une industrie microélectronique et le poids du service de la dette. La multiplication des plans d’économie et le recul des investissements industriels
constituèrent des formes d’improvisation au niveau central qui forçaient les
autorités territoriales à jongler avec les ressources, à échanger des services avec
des entreprises et à sacrifier des postes budgétaires considérés comme moins
prioritaires.
Cependant, on peut adopter un autre point de vue, comme nous l’avons
fait ici, pour mettre en évidence la manière dont l’équilibre entre les institutions
territoriales a pu contribuer à la transformation du plan en fiction. Privés du
sacre des urnes, les responsables territoriaux tenaient néanmoins leur légitimité
de leur proximité avec la population qu’ils devaient sans cesse mettre en scène
et valider en montrant non seulement qu’ils étaient à l’écoute, mais qu’ils agissaient pour satisfaire les besoins de celle-ci. Dans la construction de leur légitimité populaire, les Premiers secrétaires du SED imposaient aux
administrations étatiques une réallocation des ressources, leur permettant non
seulement d’engranger les profits d’une reconnaissance des bénéficiaires, mais
d’asseoir leur primauté par rapport aux administrations « trop bureaucratiques », « froides » et « coupées de la population ». Les rapports entre le Parti et
l’État se pacifièrent avec la division du travail et les rapports de domination se
ritualisèrent progressivement. Les administrations étatiques finissaient par
obtempérer aux injonctions dérogatoires du Premier secrétaire non pas sous la
pure contrainte, mais parce qu’ils avaient tout intérêt à contribuer à doter
« leur » Premier secrétaire d’un capital de faveurs susceptibles d’augmenter son
« poids » sur la scène politique nationale. Le rappel de faveurs ou d’une loyauté
passée, le prestige d’un Premier secrétaire qui remplit toujours son plan, la
capacité à proférer impunément des « chantages », la facilité d’accès aux acteurs
centraux capables d’imposer des transferts de ressources entre les Bezirk, se
construisirent en grande partie dans les interactions et échanges « périphériques », et contribuèrent in fine à « l’improvisation » des instances centrales.
[1]
En juillet 1952, les cinq
Länder furent éclatés en quatorze districts ou
Bezirk, Berlin s’y ajouta
en 1961.
[2]
Helga WELSCH, « Die kommunistischen Eliten als Gegenstand der Forschung », in Arnd
BAUERKÄMPER, Jürgen DANYEL, Peter HÜBNER, Sabine ROSS, (dir.),
Gesellschaft ohne Eliten ? Berlin,
Metropol, 1997, p. 148-149.
[3]
Sozialistische Einheitspartei Deutschlands (Parti socialiste unifié), né en avril 1946 suite à la
fusion contrainte du SPD et du KPD.
[4]
Ralp JESSEN, « Diktatorische Herrschaft als kommunikative Praxis. Überlegungen zum
Zusammenhang von
Bürokratie und Sprachnormierung in der DDR-Geschichte », in Alf LÜDTKE, Peter
BECKER (dir.),
Akten. Eingaben. Schaufenster. Die DDR und ihre Texte, Berlin, Akademie Verlag, 1997, p. 72.
[5]
Ce système de monopolisation des nominations fut d’abord appliqué uniquement au Parti. Il
se bureaucratisa, se rationalisa et s’étendit progressivement à l’ensemble des organismes politiques, économiques et sociaux. Voir Chistoph BOYER,
Die Kader entscheiden Alles, Dresden, T.U. Dresden, 1996.
[6]
Gert-Joachim GLAEßNER, « Am Ende des Staatssozialismus. Zu den Ursachen des Umbruchs
in der DDR », in Hans JOAS, Martin KOHLI (dir.),
Der Zusammenbruch der DDR, FrancfortsurleMain, Suhrkamp, 1993, p. 73-74.
[7]
Landolf SCHERZER,
Der Erste, Berlin, Aufbau Taschenbuch Verlag, 1997 ( 1re éd. 1988).
[8]
Pour analyser ces phénomènes de manière précise, nous nous sommes concentrés sur le
Bezirk
de Leipzig et plus particulièrement sur les transactions s’articulant autour des politiques du logement.
Voir notre thèse « L’État totalitaire en action. Les politiques du logement en RDA 1945-1989 », sous
la direction de Michel OFFERLÉ, EHESS, 2001.
[9]
Alf LÜDTKE, « Einleitung », in Alf LÜDTKE (dir.),
Herrschaft als soziale Praxis, Göttingen,
Vandenhoeck und Ruprecht, 1991, p. 13.
[10]
Michel CROZIER,
Le phénomène bureaucratique, Paris, Le Seuil, 1963.
[11]
Pierre BOURDIEU, « Droit et passe-droit. Le champ des pouvoirs territoriaux et la mise en
œuvre des règlements »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 81-82, mars 1992, p. 86-96; Plus
généralement, Vincent DUBOIS,
La vie au guichet, Paris, Economica, 1999.
[12]
La loi de « démocratisation des organes étatiques locaux », votée quelques jours après la
IIe Conférence du SED annonçant la « construction planifiée du socialisme », paracheva le processus
d’harmonisation des structures administratives périphériques engagé depuis 1948.
[13]
Hermann WEBER,
DDR : Grundriße der Geschichte 1945-1990, Hannover, Fackelträger, 1991,
p. 58.
[14]
Rapport de décembre 1953. SED ville de Leipzig. Staatsarchiv Leipzig (désormais STAL)
SED IV 5/01/416.
[15]
Mary FULBROOK,
Anatomy of a Dictatorship, Oxford, Oxford University Press, 1995, Chapitre 3.
[16]
En décembre 1953,217 des 283 permanents exerçaient un métier ouvrier avant leur entrée
dans l’appareil du SED. SED ville de Leipzig STAL SED IV 5/01/416.
[17]
Statistiques des cadres du SED de la ville de Leipzig de décembre 1953. SED ville de Leipzig.
STAL SED IV 5/01/416.
[18]
Rapport du 1/8/1952, bureau d’organisation et d’instruction de la ville de Leipzig. Archives
municipales de la ville de Leipzig (désormais AM Leipzig) AM Leipzig, STVuR ( 1) 1507.
[19]
Helmut STEINER, « Aufbruch, Defizite und Leistungen der DDR Soziologie : die 60er Jahre »,
p. 223-262,
in Hans BERTRAM (dir.),
Soziologie und Soziologen im Übergang, Opladen, Leske und
Budrich, 1997, p. 246.
[20]
On pouvait par exemple se prévaloir du titre « ouvrier » selon la profession du père, le premier métier, ou le métier exercé. Pour une discussion plus détaillée de ces problèmes de classification,
voire notre article « Classes et classements dans les pratiques administratives de la RDA »,
Raisons politiques, n° 2,1999, p. 67-92.
[21]
Voir sur ce point : Sheila FITZPATRICK, « L’usage Bolchevique de la
classe: Marxisme et construction de l’identité individuelle »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 85, novembre 1990, p. 70-80.
[22]
SED ville de Leipzig, STAL SED IV/01/358.
[23]
SED ville de Leipzig, STAL SED IV/01/358.
[24]
SED ville de Leipzig, STAL SED IV/01/358.
[25]
Rapport sur les cadres du SED de la ville de Leipzig d’octobre 1961. SED ville de Leipzig,
STAL SED IV 5/01/416.
[26]
Dietrich STARITZ,
Geschichte der DDR, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1996, p. 94-95.
[27]
Directive sur les objectifs de l’organisation du Parti des conseils municipaux. AM Leipzig,
STVuR ( 1) 3545. Dans le même sens, le SED du
Kreis et des communes devait répondre à deux
questions dans un rapport au Comité central : « De quelle manière est-ce que le Parti influence le travail des organes étatiques sans pour autant se substituer à ces derniers ? Existe-t-il des cas où les camarades de l’appareil du Parti ont intimidé les camarades de l’appareil de l’État, produisant des
phénomènes d’insécurité et d’attentisme nuisibles à l’efficacité de nos institutions ? » 2 novembre 1956.
AM Leipzig, STVuR ( 1) 3545.
[28]
Erving GOFFMAN,
Les rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974, p. 51.
[29]
Courrier adressé à l’architecte en chef et au directeur de l’administration de la construction
de la ville de Leipzig. 21/11/1969. SED de la ville de Leipzig STAL SED IVB-5/01/145.
[30]
Courrier du 21/11/1969 pré-cité et la réponse du 28/11/1969. SED de la ville de Leipzig
STAL SED IVB-5/01/145.
[31]
SED de la ville de Leipzig. STAL SED IV 5/01/416.
[32]
Analyse de la formation professionnelle des permanents du Parti. Bureau des cadres du SED
Bezirk Leipzig. STAL SED IV A-2/6/230.
[33]
Les chiffres sont issus du fichier informatisé des cadres d’octobre 1989. Gerhard SCHULZE,
« Verwaltungspersonal und Verwaltungsausbildung », in Klaus KÖNIG (dir.),
Verwaltungsstrukturen der
DDR, Baden-Baden, Nomos Verlag, 1991, p. 153-154.
[34]
Neues Deutschland, du 18/12/1985.
[35]
Stefan HORNBOSTEL, « Die besten Vertreter der Arbeiterklasse. Kaderpolitik und gesellschaftliche Differenzierungsmuster im Spiegel des zentralen Kaderdatenspeichers des Ministerrates der
DD R »,
in Stefan HORN BOSTEL (dir.),
Sozialistische Eliten. Horizontale und vertikale
Differenzierungsmuster in der DDR, Opladen, Leske und Budrich, 1999, p. 196.
[36]
Il s’agit de Walter Buchheim (Karl-Marx-Stadt 1952-1959), Paul Fröhlich (Leipzig 1952-1970), Gerhard Grüneberg (Francfort/Oder 1952-1958), Alfred Neumann (Berlin 1953-1957),
Bernhard Quandt (Schwerin 1952-1974) et Albert Stief (Cottbus 1953-1969).
[37]
Il s’agit d’Otto Funke (Suhl 1952-1968), Karl Mewis (Rostock 1952-1964), Helmut Müller
(Gera 1952-1955), Alois Pisnik (Magdebourg 1952-1979), Hans Riesner (Dresde 1952-1957) et Max
Steffen (Neubrandenburg 1953-1960).
[38]
Helmut Müller (Thuringe), Alois Pisnik (Anhalt de la Saxe), Otto Funke (Thuringe).
[39]
Max Steffen (Neubrandebourg) et Hans Riesner (Saxe)
[40]
Franz Bruk (Halle 1954-1958), Eduard Götzl (Potsdam 1955-1957) et Hans Kiefert (Erfurt
1953-1957)
[41]
Sigrid MEUSCHEL,
Legitimation und Parteiherrschaft. Zum Paradox von Stabilität und Revolution
in der DDR, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1992.; M. FULBROOK,
Anatomy…, op. cit…
[42]
Double de la lettre du 19/12/1959 dans les archives du SED de la ville, STAL SED IV/01/358.
[43]
P. BOURDIEU, « Droit et passe-droit… », art. cit., p. 91.
[44]
Ces développements s’appuient sur l’analyse d’un corpus de 150 requêtes envoyées au Premier
secrétaire du
Bezirk de Leipzig ou au Maire de Leipzig de 1961 à 1963 touchant aux problèmes du
logement. AM Leipzig, STVuR ( 1) 2774-2792.
[45]
En 1989,8 des 21 membres du Bureau politique avaient passé au moins cinq ans en tant
que Premier secrétaire d’un
Bezirk et quatre étaient toujours en exercice. Helga WELSCH, « Zwischen
Macht und Ohnmacht : Zur Rolle der 1. Bezirkssekretäre der SED »,
in S. HORNBOSTEL (dir.),
Sozialistische Eliten…, op. cit.
[46]
La discussion qui suivra doit beaucoup aux pistes de réflexion que nous a inspirées la lecture de l’ouvrage de Pierre GREMION,
Le pouvoir périphérique, Paris, Seuil, 1976.
[47]
Conseil du
Bezirk Leipzig, STAL 24784.
[48]
Lettre de Karl Grünheid à Schumann datée du 16/11/1976 transmise au directeur des affaires
du logement. Conseil du
Bezirk Leipzig, STAL 24784.
[49]
Lettre de Roland Wötzel au Président du Conseil du 27/7/1981. Conseil du
Bezirk Leipzig
STAL 25557.
[50]
Selon Elias, « cet état de dépendance du personnage le plus libre et le plus puissant, lorsqu’il
est installé à la tête d’une organisation géante, est un phénomène presque universel ». Norbert ELIAS,
La Société de cour, Paris, Calmann-Lévy, 1974, p. 146.
[51]
Voir sur ce point : Jacques SAPIR,
L’économie mobilisée. Essai sur les économies de type soviétique,
Paris, La découverte, 1990 et Theo PIRKER, Rainer LEPSIUS, RainerWEINERT, Hans HERTL,
Der Plan
als Befehl und Fiktion. Wirtschaftsführung in der DDR. Opladen, Westdeutscher Verlag, 1995.
[52]
Les développements qui suivent s’appuient sur l’analyse des rapports centre-périphérie dans
les secteurs de la planification économique et de la construction.
[53]
Ministère de la Construction. Bundesarchiv Berlin (désormais BarchB) DH 1 19918-19921,
26103; Conseil des Ministres. BarchB DC 20 8137.
[54]
Compte rendu de réunion à la SPK non-daté mais certainement du début de 1959. BarchB
DC 20 7046.
[55]
Lettre de R.Wötzel à Gerhard Müller de la SPK du 31/3/1975. Conseil du
Bezirk, STAL 24597.
[56]
BarchB DC 20 7147.
[57]
Rapport du Conseil du
Bezirk intitulé « Les problèmes dans la réalisation des directives du
XIIIe Congrès du SED au 31.3.1975 ». Conseil du
Bezirk Leipzig, STAL 24597.
[58]
Courrier du Conseil du
Bezirk au ministère de la Construction du 28/10/1984 après l’annonce que les entreprises du
Bezirk Leipzig devaient construire 767 logements à Berlin sur la Leipziger
Strasse. Conseil du
Bezirk Leipzig, STAL 25457.
[59]
Nous nous appuyons ici sur l’hypothèse formulée par R. Jessen sur la compétence spécifique
qu’avaient les cadres dirigeants de changer le registre langagier de l’interaction. R. JESSEN,
« Diktatorische Herrschaft… »,
in A. LÜDTKE,
Akten…, op. cit., p. 73-74.
[60]
Nous n’avons malheureusement pas pu retrouver une copie de ce rapport, mais son rédacteur R. Wötzel l’a décrit comme « un plaidoyer pour un rééquilibrage des ressources entre les
Bezirk
qui montrait que Leipzig produisait plus qu’il ne recevait en retour ». Entretien avec R. Wötzel le
25/5/1998.
[61]
Notes sur la réunion avec G. Schürer à Berlin le 10/1/1974. SED
Bezirk Leipzig, STAL SED
IV C-2/6/04/552.
[62]
Note de Schumann au président du conseil du
Bezirk Leipzig du 3/6/1975 rendant compte
de sa réunion avec G. Schürer lors des préparations pour le plan quinquennal de 1976-1980. Conseil
du
Bezirk, STAL 24597.
[63]
Entretien avec B.M. à Leipzig 26/5/1998. Nous n’avons malheureusement pas pu suivre ces
échanges dans les archives du SED du
Bezirk puisque les archives dans ce domaine ne sont pas encore
répertoriées pour la période postérieure à 1980.
[64]
Les livraisons de pétrole brut de l’Union soviétique furent réduites de 22 millions de tonnes
à 16 millions en 1979.