2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste
La police politique communiste en action : les Tchécoslovaques et la révolution hongroise de 1956
Muriel Blaive
Muriel BLAIVE CEFRES Vysehradska 49 120 00 Praha 2 République tchèque
À la chute du régime communiste, la société tchèque a connu une forte
poussée d’anti-communisme dont les répercussions ont pesé pendant des
années sur le champ politique
[1]. D’âpres débats parlementaires et publics se
sont focalisés sur la création d’un Bureau d’instruction des crimes du communisme destiné à se pencher sur ce passé douloureux. Dans le même temps, une
législation assez sévère a été adoptée sur la « lustration » des anciens représentants du régime et des personnes qui avaient collaboré avec les services de la
sécurité d’État, la
Statni Bezpecnost, (StB
[2] en abrégé), autrement dit avec la
police politique
[3]. Pourtant, cette institution, instrument criminel par excellence
de la domination communiste, n’a guère fait l’objet de recherches scientifiques.
Il est vrai que les archives n’ont été ouvertes que pour partie, un état de fait
amèrement dénoncé par les chercheurs du Bureau évoqué plus haut
[4].
Nous n’avons pu recenser que trois publications analysant le rôle de la StB
dans les années cinquante : un article général sur la disposition et la composition de ses archives, écrit par un ancien dissident devenu directeur des
archives du ministère de l’Intèrieur
[5], une étude documentaire très complète
d’un collaborateur de l’Institut tchèque d’histoire du temps présent sur les données de base de la StB entre 1954 et 1968
[6] et enfin le livre de l’historien Karel
Kaplan sur la structure de cette police, son rôle et les rapports qu’elle a entretenus avec la justice entre 1948 et 1956, ouvrage intéressant mais de portée générale et qui ne comporte aucune référence bibliographique
[7]. Reste un petit
nombre d’articles au militantisme exacerbé en provenance du Bureau d’instruction des crimes du communisme, qui apportent parfois – malgré une propension
à la dénonciation calomnieuse – quelques précisions documentaires utiles.
Dans ce contexte, une étude détaillée des mécanismes du pouvoir, sans
même parler d’une histoire sociale des modes de domination, est pour l’instant
impensable en République tchèque. Néanmoins, la découverte inopinée d’une
importante documentation nous permet de donner quelques pistes tant sur l’état
d’esprit de la population que sur l’efficacité des services de renseignement
internes. En effet, en 1994, alors que les archives étaient encore partiellement
fermées à Prague, la présence d’un fonds tchécoslovaque a été signalée à
Budapest
[8]. Les États hongrois et tchèques venaient d’échanger leurs archives
policières sur 1956 en Tchécoslovaquie et 1968 en Hongrie. À l’époque, la direction des archives du ministère hongrois des Affaires Étrangères laissait les chercheurs étrangers accéder à ces documents sans restriction
[9]. On trouvait ainsi
quelques milliers de pages portant sur l’année 1956 en Tchécoslovaquie et
réparties en onze dossiers, dont le premier provenait du ministère tchécoslovaque des Affaires Étrangères, les neuf suivants du ministère de l’Intérieur et le
dernier du comité central. Notre étude portera sur ces rapports du ministère de
l’intérieur qui proviennent de la troisième section de la StB, en charge de la « lutte
contre l’ennemi intérieur »
[10]. Généralement intitulés
« Enquête sur l’opinion
publique en rapport avec les événements de Hongrie » ou encore « Événements
de Hongrie – rapport », leur but était de rendre compte de l’humeur de la population.
À défaut d’autoriser la mise en œuvre d’une véritable histoire sociale, ces
archives permettent d’étudier l’image de la population tchécoslovaque, telle
qu’elle a été livrée par la police politique aux autorités suprêmes de l’État.
Mais de sérieuses précautions sont de rigueur pour l’étude d’une représentation qui est le produit d’un double biais : les policiers poursuivaient leurs
propres intérêts, alors que la population se méfiait de la police.
La police politique et ses sources
Les agents de la StB : histoire et effectifs
La StB disposait de deux réseaux d’agents : ses fonctionnaires propres et,
selon la terminologie en vigueur, ses « collaborateurs secrets ». Salariés du
ministère de l’Intérieur et des collectivités locales rattachés au service de la
StB, les fonctionnaires signaient les rapports portant sur la population. Une
évaluation des effectifs, datée du 20 décembre 1948, nous apprend que la
Tchécoslovaquie était alors loin de correspondre aux normes en vigueur dans
les pays de « démocratie populaire ». La Pologne aurait en effet compté un
membre de la police politique pour 1150 habitants et la Hongrie, un pour
1300, alors que la Tchécoslovaquie, avec ses deux mille membres, n’en
comptait qu’un pour 6 100
[11]. Ce chiffre correspond d’ailleurs à un niveau
initial d’acceptation sociale du régime communiste plus élevé en
Tchécoslovaquie que dans les deux autres pays (et ce, déjà presque un an
après l’instauration de la dictature). Mais dans le contexte de l’« aggravation
de la lutte des classes » prônée par Staline, un tel état de fait aurait justifié le
recrutement immédiat de 7000 nouveaux employés (destinés à ramener le
« score » à 1 : 1 740). Le rapport d’un policier pour 1200 ou 1300 habitants,
soit 10000 à 11000 membres (fonctionnaires) de la StB, a probablement été
atteint vers la fin de l’année 1952
[12].
Les antennes régionales de la StB ont été constituées parallèlement à la
réforme territoriale du 1
er janvier 1949 créant ces mêmes régions
[13]. Les fonctionnaires ayant envoyé les rapports qui nous occupent ici travaillaient dans le
cadre de la troisième section, la « lutte contre l’ennemi intérieur », également
dénommée « contre-espionnage politique ». Des données de 1963 indiquent
que s’ils représentaient 19% des effectifs totaux du ministère de l’Intérieur
(administration centrale), ce chiffre passait à 30,4% dans les régions et à
50,6% dans les départements
[14].
Les fonctionnaires ont pu disposer d’un réseau d’informateurs, qualifiés
de « collaborateurs secrets ». Dans un rapport du 8 janvier 1947, à l’ombre d’un
régime encore démocratique, ces « collaborateurs secrets » avaient déjà été qualifiés de « source d’information la plus importante »: « Les collaborateurs se
recrutent dans toutes les couches de la nation afin que nous puissions nous
faire un tableau fidèle de la réalité en tous lieux et domaines
[15]. » Le rôle de la
StB devait être tout autant de contraindre la population à taire ses opinions en
public que de déterminer ce qu’elle pensait réellement en privé et pour cela,
quels meilleurs agents pouvait-elle trouver que des citoyens « ordinaires », en
contact avec les gens d’« en-bas
»
[16] ?
Est-il possible de quantifier ce réseau de « collaborateurs »? D’après Jan
Frolík, qui se fonde sur un rapport de 14 janvier 1952 émanant d’Antonín Prchal,
vice-ministre de la Sécurité de sinistre mémoire, leur nombre n’aurait été que de
578 à la date du 1
er janvier 1952
[17]. Cette source lui semble entièrement fiable. Ce
chiffre très faible pourrait être confirmé par le fait que la première directive officielle fixant les règles de procédure pour le recrutement des « collaborateurs
secrets » n’aurait daté (d’après Frantisek Koudelka) que du 10 décembre 1951
[18].
Karel Kaplan parle au contraire d’une dizaine de milliers de collaborateurs dès les
années 1951-1952 mais sans en apporter de démonstration
[19].
Quoi qu’il en soit, les chiffres des années postérieures sont connus.
D’après une indication officieuse du ministre de l’Intérieur, un fonctionnaire
de la StB se devait d’entretenir huit à dix « collaborateurs secrets »
[20]. Une frénésie d’effectifs s’est emparée du ministère dès la moitié des années cinquante :
24480 personnes avaient déjà été recrutées au 1
er juillet 1954 et 37972 au
31 décembre 1955. Ce chiffre tomba il est vrai à 28412 à la fin de l’année
1956, une baisse qui est la conséquence du XX
e Congrès du PCUS et de la
libéralisation politique, mais il culmina à 41859 en 1960
[21]. Quatre catégories
de « collaborateurs » étaient définies : surtout les agents et les informateurs, puis
les résidents et les propriétaires d’appartements dits de « conspiration »
[22]. Pour
l’année 1956, la part de « collaborateurs » rattachés au troisième secteur (le
« contre-espionnage politique ») se montait sans doute alors à environ 25% du
total, soit quelque 7000 personnes
[23].
Analyser des rapports de police
Les rapports sur lesquels nous fondons notre étude font de une à cinq
pages. La date et le lieu sont mentionnés. Ils sont constitués de comptes rendus
successifs de quelques lignes, se rapportant à une ou plusieurs personnes.
L’informateur peut rapporter un échange amical ou bien une conversation
entendue par-dessus son épaule, les endroits privilégiés étant évidemment les
lieux publics tels que magasins et restaurants. Un compte rendu peut ainsi
débuter (lourdeurs de style y comprises):
« Le 30 octobre 1956, à 11 h 15, je me suis rendu sur le lieu de travail d’Emil Cápos,
c’est-à-dire l’hôtel Slovan, où il œuvre en tant que serveur, dans le but d’obtenir de sa part
des informations sur la situation en Hongrie. En arrivant à l’hôtel Slovan, je suis entré dans le
restaurant où j’ai trouvé le sus-nommé en compagnie d’un homme dont je ne connaissais pas
le nom. Après mon entrée dans le restaurant, je me suis rendu compte que Cápos et lui
étaient en train de discuter de leurs expériences en Hongrie. Aussi, pour qu’ils ne soupçonnent rien, j’ai commandé une bière et je me suis joint à leur conversation [24]. »
L’agent s’efforce de révéler l’identité précise de la personne qu’il espionne.
Deux éléments d’information sont considérés comme particulièrement importants : le statut social (profession) et l’appartenance politique passée et présente.
Si la personne a déjà été remarquée lors des enquêtes du début des années cinquante visant à ficher les « ennemis potentiels » du régime
[25], un commentaire
comme « connu pour être un ennemi de notre régime de démocratie populaire »
peut figurer. Le nom complet, l’adresse, et si possible la date de naissance du
citoyen visé sont également recherchés. Faute de mieux, des descriptions
aussi vagues que « un certain Karel » ou « un homme vêtu de noir » tiennent
lieu d’identification
[26].
Des rapports de police sur la population sont toujours à aborder avec une
circonspection particulière, tant sur la forme que sur le fond. D’emblée, il
convient d’écarter l’illusion selon laquelle ces documents vont nous révéler une
« vérité » univoque, immédiatement déchiffrable.
Premier motif de prudence : la subjectivité de la présentation policière. Pour
citer Nicolas Werth : « Dans l’analyse du rapport, il faut toujours savoir faire la
part de l’attente et des demandes du Pouvoir, mais aussi de la vision propre de
ses représentants, des typologies apprises (“koulaks”, “éléments anti-sociaux”,
“vclérico-monarchistes”, etc.) et de la permanence de schémas explicatifs répétés à l’envi »
[27]. La « vision propre » des fonctionnaires de la police politique se traduit, par exemple, par un recours pesant au jargon idéologique communiste. Un
« ennemi de notre démocratie populaire » peut ainsi désigner un citoyen occupé à
faire ses courses. Se précipiter dans les magasins pour faire des stocks de nourriture en cas de crise était considéré par le pouvoir comme un geste hostile, une
concession à la « propagande ennemie » prédisant la fin prochaine du régime.
Une constante du discours des agents concerne également le maquillage
de leur manque d’activité réelle. L’informateur se devait de donner une
impression active même s’il se trouvait en panne d’imagination ou d’énergie.
Nombreux sont ainsi les rapports, surtout en Slovaquie, concernant des
groupes mal définis de personnes, par exemple « les ouvriers de telle usine »,
« les employés de telle entreprise » ou même « la grande masse des citoyens de
notre district ». Les affirmations rapportées sont tout aussi floues, par
exemple : « Les ouvriers de la mine X. apportent un soutien massif au discours
du camarade président. » Le rapporteur prend un minimum de risques
puisque de telles affirmations sont incontrôlables, passe un minimum de
temps sur son rapport et pense sans doute procurer un maximum de satisfaction à ses supérieurs. Mais ce sont ses obligations professionnelles qui sont ici
documentées, non l’état d’esprit de la population.
Enfin et surtout, pour en revenir à l’« attente et aux demandes du
Pouvoir », l’élément central du discours des fonctionnaires de la police politique peut se ramener à une stratégie du silence : silence absolu sur le
XX
e Congrès du PCUS et sur le rapport secret de Khrouchtchev; silence sur
la politique du parti communiste; silence sur les victimes de l’oppression politique. De toute évidence, tout ce qui pouvait impliquer la responsabilité personnelle des dirigeants a été mis à l’écart au profit de discussions moins
sulfureuses sur quelques défauts attribués au régime en tant que tel. En cela,
les rapports reflètent parfaitement la politique officielle suivie en 1956 : tourner la page et ne pas regarder en arrière; ne pas transformer les « résultats du
XX
e Congrès » en chasse aux sorcières; ne laisser libre cours à la critique que
si elle respecte les deux points précédents
[28]. Les rapports sont donc bien le
reflet d’une volonté politique. En revanche, il est intéressant de noter que l’admiration des citoyens pour le monde occidental, leur envie de voir la
Tchécoslovaquie quitter le camp communiste, l’espoir que des élections libres
auront lieu le plus vite possible, les commentaires désobligeants proférés à
l’encontre des dirigeants de tout niveau ou encore le sentiment de peur suscité
par le régime de terreur policier ne sont en rien tabous.
Second motif de prudence : la non-représentativité de ces rapports. Leur
objectif premier était d’informer les dirigeants du pays de tout risque réel ou
potentiel d’insurrection, non d’établir un sondage scientifiquement représentatif de l’opinion populaire. Ceci étant, cette enquête a l’immense mérite
d’exister, un privilège ressenti jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir :
le plus fervent lecteur de ces rapports n’était nul autre qu’Antonín Novotny, le
premier secrétaire du parti communiste tchécoslovaque de 1953 à 1968
[29].
Les rapports sont truffés d’« informations » plus ou moins saugrenues,
souvent difficiles à interpréter mais qui contribuent à leur « saveur ». Nombre
de citoyens racontèrent par exemple qu’au cours de la campagne militaire du
4 novembre 1956, les soldats de l’Armée rouge avaient placé des enfants hongrois sur leurs tanks pour parer à toute attaque des « contre-révolution-naires »
[30]. L’invraisemblance de cette affirmation ne l’empêcha pas de circuler
avec une fréquence étonnante et ce, tant en Slovaquie que dans les Pays
tchèques
[31]. C’est que, à en croire au moins deux comptes rendus, cette « information » avait été diffusée sur les antennes de
Radio Free Europe
[32]. Dans un
registre plus anecdotique, un Hongrois de Slovaquie affirma que l’épouse de
Tito n’était nulle autre que la sœur de madame Rajk, la veuve du dirigeant
hongrois assassiné en 1949 à l’issue d’un procès-spectacle, dont les funérailles
nationales avaient constitué l’un des points de départ de la contestation en
1956
[33]. L’un de ses concitoyens expliqua que les troubles en Hongrie avaient
été causés par deux agents occidentaux déguisés en officiers hongrois de rang
élevé, qui avaient ordonné à dessein de tirer sur la foule
[34]. L’information la
plus saugrenue est certainement cette notice de Liberec selon laquelle certaines personnes se seraient achetées du vinaigre pour mieux se prémunir de la
bombe atomique
[35]. Les rumeurs reflétaient sans doute les craintes et désirs
plus ou moins conscients, plus ou moins refoulés, plus ou moins exprimés.
Comment tirer le meilleur profit de cette masse d’informations sans
tomber dans le piège d’une lecture au premier degré ? Ceci n’est possible qu’en
croisant l’étude de ces documents avec celle d’autres types de sources. À cet
égard, il est possible de recourir à diverses sources orales : les entretiens effectués
ces dernières années avec d’anciens témoins mais aussi les rapports compilés à
l’époque par les enquêteurs de
Radio Free Europe sur la base de conversations
menées avec des citoyens tchécoslovaques en déplacement à l’étranger ou les rapports des diplomates. Les archives écrites du régime comme les comptes rendus
des réunions du bureau politique du parti communiste, ou encore la presse officielle doivent également être pris en compte. Une présentation exhaustive de cette
mise en comparaison dépasserait de loin le cadre de cet article
[36]. Retenons simplement que cette dimension comparative, lorsqu’elle s’ajoute à une connaissance
extensive du contexte historique, permet d’induire quelques observations, sinon
incontestables, du moins empreintes d’une grande vraisemblance. Ainsi, par
exemple, la grande majorité du public tchèque a été choquée par la violence de
l’insurrection hongroise; toutes les sources le confirment dans des termes quasi
identiques, même lorsqu’elles sont idéologiquement aussi opposées que la presse
tchécoslovaque officielle ou les entretiens effectués par
Radio Free Europe. Sur le
fond et grâce à la sécurité qu’offre l’éclairage comparatiste, ces documents permettent de s’intéresser aux relations entre dominants et dominés dans un
contexte non-démocratique, en particulier à cette véritable articulation entre
appareil d’État et société qu’a constitué le corps des informateurs de la StB. Quel
rôle ces derniers ont-ils joué ? Ont-ils simplement constitué la courroie de transmission d’une politique répressive ? Quel était le niveau de tolérance de comportements politiquement « déviants »? Il conviendra de s’interroger non seulement
sur l’existence et la nature des limites du pouvoir politique dans un régime de dictature, mais plus encore sur la fonction de ces limites dans l’équilibre même du
système de domination. Peut-on parler, comme dans le cas de l’Allemagne de
l’Est, de « socialisation de l’État »
[37] ? Des formes d’arrangements sociaux locaux
entre dominants (la police) et dominés (la population) ont-elles pu exister ?
Ces comptes rendus mettent parfois en évidence une certaine stratégie de
conformation de la population au répertoire linguistique officiel, voire l’acceptation apparente de représentations symboliques du régime, comme en
témoigne la place tenue par les « étoiles rouges » dans les rapports. Ceci étant, à
supposer qu’il soit possible, dans l’absolu, de mesurer le degré d’intériorisation
des valeurs communistes par les citoyens, il est certainement impossible de le
faire sur la base de sources policières aussi délicates à interpréter. Laissons
donc de côté tout débat sur le niveau de sincérité des discours, d’un côté
comme de l’autre, car ne l’oublions pas, la propagande a, elle aussi, veillé à
incorporer des éléments de la culture, voire du nationalisme tchèque et slovaque. L’important est ici que les individus, simples citoyens comme dirigeants à tous niveaux, aient finalement adopté telle ou telle forme de discours,
envoyant ainsi un signal clair de connivence sociale à l’autre partie en présence. De toute évidence, plus ces processus sont accomplis, meilleure est l’assise du régime communiste dans la société.
Les expressions du consentement
Les étoiles rouges comme signes de l’intériorisation
Les étoiles rouges constituaient un symbole marquant du régime communiste. Elles ornaient les façades des bâtiments publics et étaient également
arborées sur les locomotives ainsi parfois que sur les autobus ou les tramways,
par exemple. Dans leurs
Résolutions de mai, les étudiants tchèques en avaient
déjà demandé le retrait, comme ils avaient demandé que l’on arrête de jouer
l’hymne soviétique à la fin des programmes quotidiens de la radio et de la télévision
[38]. Symboles de la domination soviétique et d’un régime honni pour certains, gages de stabilité et de soutien au progrès pour d’autres, les étoiles
rouges constituèrent un enjeu particulier en 1956, notamment au regard des
relations tendues entre la Hongrie et la Slovaquie.
C’est ainsi qu’un dirigeant d’une usine mécanique raconta « plus ou moins
en riant » qu’une locomotive tchécoslovaque avait été attaquée côté hongrois
au poste frontière de Komárno dans l’objectif d’en démonter l’étoile rouge
[39].
Un cheminot confirma qu’il avait été lui aussi contraint de démonter l’étoile
rouge de sa locomotive lorsqu’il avait traversé la Hongrie
[40]. Un citoyen tchécoslovaque de retour de Hongrie décrivit le fait que l’hôtel
Étoile rouge de
Budapest venait d’être rebaptisé
Hôtel National, une information qui lui
sembla suffisamment importante pour être signalée en bonne place dans son
rapport
[41]. Un vendeur de Nitra qui revenait de Budapest avec un groupe de
personnes refusa de raconter son voyage à un ami, se limitant à la remarque
qu’ils avaient dû démonter l’étoile rouge de leur autobus pour pouvoir rentrer chez eux
[42]. Un maçon se retrouva en prison pour avoir critiqué le port
de l’étoile rouge par un contrôleur et pour lui avoir promis qu’on la lui arracherait bientôt comme en Hongrie
[43].
Cette problématique de l’étoile rouge occupa particulièrement les esprits
lors d’un voyage collectif. L’histoire peut être reconstituée de la façon suivante : partis en excursion auprès du lac Balaton, plusieurs groupes de
Slovaques se sont retrouvés bloqués à Budapest le 23 octobre 1956, au
moment où éclatait la révolution. Selon les comptes rendus, la plupart d’entre
eux étaient terrifiés et se seraient cloîtrés dans leur hôtel en attendant de pouvoir repartir. Peu d’entre eux seraient sortis observer la situation. Selon
quelques témoignages, les femmes pleuraient. De leur propre aveu, les participants avaient si peur qu’ils arboraient préventivement leur drapeau national
lorsqu’ils s’asseyaient aux tables de l’hôtel pour tuer le temps
[44]. Des commentaires amers ont fait écho au refus de l’ambassade tchécoslovaque d’assurer
leur rapatriement. Les voyageurs, décidément des citoyens modèles, n’ont pas
saisi l’occasion inattendue de ce contexte révolutionnaire pour passer à
l’Ouest; seuls deux des cinquante-trois passagers (membres de la minorité
hongroise qui affirmaient vouloir rester avec leur famille à Budapest) ont
refusé de rentrer en Tchécoslovaquie
[45].
La vraisemblance de cette présentation est évidemment sujette à caution.
Rien n’empêche d’imaginer un scénario différent : ces voyageurs ont été
contraints de participer à cette excursion, ils étaient si étroitement surveillés
qu’ils avaient trop peur de quitter le groupe, ils ne pouvaient s’enfuir sous peine
d’abandonner leurs enfants restés au pays, etc. Notons néanmoins que l’impression subjective laissée par ces « debriefings » (le ton, le vocabulaire employé et le
sentiment général de dégoût envers cette violence révolutionnaire, parfois même
envers les Hongrois en général) est très proche de celle que l’on peut retirer des
autres sources orales. Quoi qu’il en soit, et c’est peut-être plus important, de
retour au pays, ces voyageurs ont pris grand souci d’afficher leur soutien au
régime tchécoslovaque. La référence aux étoiles rouges en est un signe. Le premier rapport global mentionne dans l’ordre, au titre des dommages majeurs
causés par les « étudiants hongrois »: organisation de manifestations, insultes proférées à l’encontre des Soviétiques et du communisme, puis destruction des
étoiles rouges et de « tout ce qui peut rappeler l’URSS et le communisme »
[46]. Les
participants ont aussi été interrogés séparément : « L’interviewé (un enseignant)
a raconté que les Hongrois tiraient sur toutes les étoiles rouges qu’ils voyaient.
Ces éléments contre-révolutionnaires étaient donc orientés contre le communisme »
[47]; un neurologue raconte qu’ils ont « dû enlever l’étoile rouge de leur
autobus et y suspendre des drapeaux blancs pour pouvoir rentrer au pays »
[48]; un
patron de restaurant explique avoir entendu que s’ils n’avaient pas enlevé l’étoile,
il aurait pu leur arriver des « désagréments »
[49]; un autre participant énumère les
actions des insurgés qu’il désapprouvait : casser des vitrines, casser tout ce qu’il
était possible de casser, arracher les étoiles rouges, découper l’emblème communiste accolé au centre du drapeau hongrois, détruire les biens nationaux, abattre
la statue de Staline, faire des blessés et des morts
[50]; un autre citoyen slovaque
avait entendu dire par des habitants de Budapest qu’un groupe spécial de
lycéens avait été créé pour arracher les étoiles rouges des hôtels et des usines
[51];
un autre encore, que les soldats hongrois arrachaient eux-mêmes l’étoile rouge
de leur uniforme avant de se joindre aux « contre-révolutionnaires »
[52].
À l’en croire, le chauffeur de l’autocar qui ramena les vacanciers en
Slovaquie dut lutter contre les étudiants hongrois qui essayaient de faire
tomber son étoile rouge. Bien qu’il eût réussi à leur résister une fois, il décida
de l’enlever « car, ainsi qu’il le dit, l’ambassade de Tchécoslovaquie elle-même
les avait prévenus [qu’il valait mieux l’enlever] et les participants à l’excursion
étaient nerveux. Ils avaient peur que les insurgés n’abîment l’autobus en
voyant l’étoile car ils détruisent toutes les étoiles rouges qu’ils voient sans
même se demander s’il en résultera un dommage ou pas »
[53]. Les voyageurs se
sentaient peut-être menacés par ladite ambassade. Notons tout de même que,
à leur retour, ils ne se sont pas privés de la critiquer pour son manque de soutien : d’après leurs témoignages, il a été très difficile d’entrer en contact avec
elle, elle leur a refusé une aide financière d’urgence pour faire face aux frais
d’hôtel imprévus, elle a refusé de les admettre en son sein, elle a refusé d’assurer leur rapatriement et elle a ensuite coupé tout contact avec eux, alors même
que d’autres ambassades, tant occidentales (Allemagne, Suède) que de
« démocraties populaires » (Bulgarie, Pologne), faisaient le nécessaire pour
assurer la sécurité de leurs ressortissants (par exemple en leur affrétant un
avion), ce dont les participants ont pu se convaincre en observant la situation
des autres touristes logés dans leur hôtel.
Il semble qu’une partie de ces voyageurs appartenaient à la minorité hongroise de Slovaquie (plusieurs d’entre eux ont mentionné avoir rendu visite à
leur famille à Budapest). Il est intéressant qu’ils aient semblé avant tout préoccupés de manifester leur soutien, actif ou feint, au régime tchécoslovaque.
Il est vrai que ces participants à un voyage à l’étranger avaient certainement
été triés sur le volet. Mais dans le pays même, au total, seules 72 arrestations
de Hongrois de Slovaquie figurent dans les rapports pour cette période (le
motif le plus fréquent en est d’avoir entonné l’hymne national hongrois en
état d’ébriété
[54]).
Les raisons économiques de la docilité politique
Le comportement de ces Hongrois de Slovaquie est emblématique d’une
humeur populaire, sinon favorable au régime communiste, du moins pacifiée
par des conditions de vie relativement satisfaisantes pour l’époque. Les diplomates américains ont noté à quel point cette apparente concorde civile s’est
traduite dans les détails les plus inattendus de la vie quotidienne. C’est ainsi
qu’ils qualifient d’« événement de l’année » le retour en fanfare du Père Noël en
1956
[55]. D’après eux, la disparition du « Père-la-Glace » soviétique (jusqu’alors
prévalent) n’était qu’une concession supplémentaire du régime à la population, après des baisses de prix et autres efforts pour garder les magasins bien
approvisionnés. L’objectif était bien sûr d’empêcher la contagion d’une révolution à la hongroise ou à la polonaise : « On peut donc dire sans exagérer,
d’après les dernières évolutions de la situation, que la révolte hongroise a
amené la disparition du Père-la-Glace »
[56]. Le conseiller économique de l’ambassade de France à Prague confirme, dès son rapport sur l’année 1955, que les
magasins étaient « mieux fournis » et la qualité des produits était « améliorée »,
qu’anniversaires et fêtes des employés étaient célébrés avec vin et pâtisseries
dans les usines, que la mise de la population était mieux soignée, que la circulation automobile s’était densifiée au point de provoquer quelques embouteillages
le week-end et que la population avait quelques économies : « Ces différents faits
tendent à prouver que la population n’est pas
malheureuse
[57]. »
La situation économique relativement privilégiée de la Tchécoslovaquie
est mentionnée une bonne centaine de fois par les citoyens eux-mêmes, du
moins à en croire les comptes rendus de la StB, au titre de facteur explicatif du
« calme » régnant dans leur pays en 1956. Si le niveau de vie était nettement
plus élevé en Tchécoslovaquie qu’en Pologne et qu’en Hongrie, cela valait-il la
peine de se battre ? Un « koulak » était de l’avis que ce régime était « mauvais »
mais non, cela ne valait pas la peine de se battre comme en Hongrie
[58]. Un
prêtre préférait « un peu de répression » à de « la gloire sur les cadavres » dans
les rues et les champs
[59]. Un petit agriculteur privé commenta que la liberté
d’expression ne lui servirait à rien si cela devait signifier qu’il n’aurait plus à
manger
[60]. L’un de ses collègues proclama que les Tchèques avaient un niveau
de vie plus élevé que les Hongrois et les Polonais et qu’ils avaient aussi plus de
culture, ce qui expliquait que la situation soit différente dans leur pays
[61].
L’historien Jirí Pernes confirme l’importance du facteur économique, tant
à partir des archives du comité central que de sources orales :
« La situation économique en Tchécoslovaquie était bien meilleure qu’en Pologne et
qu’en Hongrie. Tant la direction du parti tchécoslovaque que les Soviétiques en étaient
conscients. Lorsque Novotny est revenu de Moscou le 25 octobre 1956, il a répété les paroles
de Khrouchtchev à la réunion du présidium du PCUS et il a cité, entre autres, le fait que la
Tchécoslovaquie restait calme grâce à son bon niveau de vie et qu’on ne s’attendait pas à des
troubles majeurs chez nous. Ce fut effectivement le cas. Des touristes et des fonctionnaires
hongrois qui s’étaient échappés de Hongrie pendant la révolution confirmèrent cette opinion.
Ils disaient que si la situation économique avait été aussi bonne en Hongrie qu’en
Tchécoslovaquie, il n’y aurait pas eu de troubles là-bas [62]. »
Les économistes américains, malgré toute la difficulté à calculer le niveau de
vie et les salaires réels dans les pays situés derrière le Rideau de fer, parviennent à
des résultats concordants : alors que le niveau de vie tchécoslovaque d’avantguerre a été retrouvé vers 1954-1955, les Polonais de 1956 n’avaient même pas
encore retrouvé leur niveau de 1949, qui n’atteignait lui-même que 85% de celui
de 1938, par ailleurs largement inférieur au niveau tchécoslovaque
[63]. Les variations du salaire réel hongrois sont encore plus significatives : si l’on prend une
base 100 en 1948, on constate qu’il se situait à 134 avant la guerre, a chuté à 78,3
en 1953, n’était remonté qu’à 89,9 en 1955 et qu’il a fallu attendre l’année 1963
pour retrouver le niveau de vie moyen de 1938 en termes réels, un niveau, là
aussi, largement inférieur aux indicateurs tchécoslovaques de la même époque
[64].
Les manifestations d'hostilité
Violences verbales à l’encontre des communistes
Si la situation économique tchécoslovaque globalement acceptable a freiné
l’explosion du mécontentement « politique », celui-ci demeure à l’état latent
comme en témoigne la multiplicité des discours amers, voire agressifs, envers les
représentants du régime. Cette hostilité semblait se focaliser dans la
Tchécoslovaquie de 1956 sur le sort réservé aux communistes et aux fonctionnaires dans l’éventualité d’un renversement du régime et les citoyens se montraient, semble-t-il, très imaginatifs lorsqu’il s’agissait de décrire les supplices à
infliger aux futurs ex-dignitaires du régime
[65].
Certaines menaces n’étaient que prophétiques, comme ce message peint sur
un mur en Slovaquie : « Attention, messieurs les cannibales, commencez à compter les minutes. Vous ne reconnaîtrez pas Dieu, mais le diable vous reconnaîtra
[66]. »
D’autres se contentent de prédire que la justice tombera sur les communistes, ou
encore que ceux-ci vont passer un moment difficile
[67]. Mais certaines, quoique
d’ordre général, sont plus imagées. Un tract, saisi lors d’un contrôle du courrier,
en appelle à la mort du « judéo-bolchevisme » et à la pendaison des « chiens
rouges »
[68]. Un ouvrier membre de la minorité hongroise de Slovaquie, dont le
sang hongrois « bouillait », se préparait, quant à lui, à pendre les « sales communistes » aux acacias
[69]. Dans une auberge de village tchèque, un groupe de personnes « orientées de façon réactionnaire » se plaignirent du manque d’arbres où
pendre les communistes
[70]. Un ouvrier incita ses collègues à finir au plus vite la
construction d’un levier de treuillage pour pouvoir y pendre les communistes
[71].
Un autre avait préparé un candélabre dans le même objectif
[72].
Les promesses de vengeance savaient aussi acquérir une redoutable précision. Un barbier privé, par exemple, avait, avec ses amis, tout une liste de communistes à pendre et opinait qu’il était grand temps de passer à l’acte
[73]. Quant
aux citoyens de la commune de Lenesice, ils discutaient entre eux de l’ordre dans
lequel seraient pendus les fonctionnaires locaux si l’on en venait à un renversement du régime comme en Hongrie. Les premiers devaient être le maire, le dirigeant de la cellule locale du parti et le directeur de la production à la coopérative
agricole
[74]. Nombre de citoyens tenaient d’ailleurs à être « les premiers » à assassiner les communistes
[75].
La noyade avait aussi ses adeptes. Un apprenti menuisier, par exemple, aurait
bien aimé ligoter en un seul tenant le président Zápotocky et le dirigeant communiste hongrois Rákosi avant de les jeter à l’eau
[76]. Un garde forestier, ancien commerçant, se faisait fort, pour sa part, de transpercer « quelques personnes » à la
baïonnette
[77]. Un citoyen en état d’ébriété (précision importante) proposa encore,
lors d’une réunion publique du parti communiste [
sic], de « creuser un trou de
quatre mètres dans les cimetières pour y jeter les communistes » (à moins, précisa-t-il, que ne soit donnée priorité à la pendaison)
[78].
Trancher la gorge de quelqu’un au couteau semble avoir été une perspective
prometteuse pour beaucoup, surtout en Slovaquie. « Un député slovaque [
sic]
aurait déclaré en privé à un ami qu’il haïssait les communistes et qu’il leur couperait volontiers la gorge à tous
[79]. » Un ouvrier fut arrêté après avoir sorti un couteau de sa poche et crié en faisant des moulinets en l’air que « ça allait éclater » et
qu’il saurait trancher « toutes les gorges »
[80]. L’un de ses compatriotes, membre du
parti communiste, fut également arrêté après avoir déclaré en état d’ébriété, en
agitant un couteau de cuisine, qu’il fallait trancher la gorge des agents de la police
politique comme cela se pratiquait en Hongrie
[81]. Un médecin tchèque, qui se
préparait déjà à rouvrir son cabinet privé, se réjouissait lui aussi à l’idée de trancher la gorge des communistes
[82]. Pendant la récolte de betteraves, une paysanne
(« koulak ») très remontée déclara à la cantonade que son cousin boucher avait
déjà préparé les crochets où pendre les communistes et leur trancher la gorge
[83].
Enfin, un mineur tchèque gardait en permanence un couteau dans sa poche en
répétant qu’il couperait la tête de quelqu’un (sous-entendu représentant du
régime)
[84].
Les fonctionnaires et les membres du parti recevaient également des
menaces personnalisées. Un maire trouva dans sa boîte aux lettres ce message
intitulé « Aux chiens communistes »: « Toi, chef des communistes, fais attention
car tu n’échapperas pas à ton destin, non seulement tu seras battu comme un
chien mais tu seras déchiqueté vif et les membres de ta famille seront fusillés jusqu’au dernier pour qu’il ne reste pas une goutte de sang communiste »
[85].
L’hostilité envers les représentants du régime prenait même souvent la forme
d’un règlement de comptes personnel. Ainsi, un policier fut arrêté dans la rue par
un maçon qui le menaça, s’il continuait à refuser de lui donner son permis de
conduire, de le fusiller « comme tous les putains de policiers » avant de se donner
lui-même la mort
[86]. Amer d’avoir perdu ses fonctions, un ancien chef de gare cria
à l’intention d’un leader syndicaliste que les « putes » qui l’avaient privé de son travail « baigneraient dans leur propre sang »
[87]. Un ouvrier affirma qu’il serait le premier, si les événements de Hongrie venaient à toucher la Tchécoslovaquie, à se
saisir d’une massue pour aplatir la tête des communistes et en premier lieu celle
de son chef, qui refusait de lui donner une augmentation
[88]. Mécontent de ne pas
bénéficier d’un avancement promis de longue date, un employé tchèque menaça
en pleine réunion de travail d’envoyer une hache dans la tête de son chef au cas où
le régime serait renversé
[89]. Un agriculteur privé avait lui aussi beaucoup de
comptes personnels à régler : il entendait d’abord s’en prendre au comptable de la
coopérative agricole locale, qui l’avait dénoncé pour avoir élevé un cochon au
noir; il prévint ensuite le directeur de l’école locale que son heure était venue car
« ça » allait « éclater »; enfin, il menaça de frapper un membre de la coopérative
[90].
Un autre paysan, membre d’une coopérative, affirma devant ses collègues que si
le régime était renversé comme en Hongrie, il « déchiquetterait » le maire de son
village. Lorsqu’on lui demanda comment il en était venu à une idée pareille, il
répondit que toute la commune en parlait[
sic]
[91].
Les représentants du pouvoir en place : nervosité et désillusion
Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que les représentants du pouvoir en place aient ressenti quelque nervosité. Un médecin membre du parti
communiste décida par exemple de garder un profil bas et de ne pas « s’exposer » en attendant que le danger s’éloigne
[92]. Un évêque manifesta sa crainte
d’être excommunié pour avoir collaboré avec les communistes
[93]. Un fonctionnaire au plan prévoyait d’installer des grilles à ses fenêtres car, d’après lui, dix
mille fonctionnaires avaient été assassinés en Hongrie et il craignait pour sa
vie
[94]. Un ancien membre du parti était terrifié à la perspective d’un renversement (qu’il attendait dans les cinq jours) car, selon lui, même les anciens
membres seraient assassinés
[95]. Un directeur de magasin pria la vendeuse d’une
librairie de ne plus le compromettre en lui envoyant de la « littérature politique »
et lui recommanda d’ailleurs de ne plus en vendre car « ça pourrait arriver ici
avant l’aube »
[96]. Un mineur à la retraite estima qu’il fallait pendre les admirateurs de l’Occident avant que ceux-ci ne « les » poignardent dans le dos
[97]. Enfin,
un apparatchik anonyme saisi de remords écrivit cette lettre de repentance au
maire de sa ville :
« Je me tourne vers toi car je ne peux croire à la propagande qui nous est servie en ce
moment. C’est une honte, la façon dont nous mentons. Toutes les horreurs du peuple hongrois
nous montent à la gorge et nous étouffent. Je ne peux plus respirer. Ce mensonge ignoble n’a pas
d’équivalent dans l’histoire. C’est vraiment un travail de bourreau. Va voir les réunions dans
notre usine. Tu verras comment les gens ne nous croient pas, ils discutent puis se taisent peu à
peu et nous regardent et c’est le pire moment. Ce calme. Si au moins ils s’en prenaient à nous,
mais ce silence est terrifiant. Je sais que nous avons toujours menti dans notre intérêt. Je pourrais
t’en dire bien des choses mais j’ai peur. Nous avons peur. Sers toi de ton influence et fais ce qui
est en ton pouvoir pour que notre culpabilité soit au plus bas quand viendra la fin. Signé : l’un
d’entre nous » [98].
Le témoignage de Zdenek Kopecky confirme cet état d’esprit. Prisonnier
politique démocrate, il était en prison en 1956 pendant les événements de
Hongrie. Il nota à quel point les gardiens semblaient avoir « perdu la foi en l’Union
soviétique ». Plusieurs d’entre eux furent agressés verbalement en se rendant au
travail le matin au travers de commentaires tels que : « Tu vois, il va t’arriver la
même chose qu’en Hongrie, vous allez tous être pendus ou fusillés. » Un gardien
alla même trouver un de ses amis qui nettoyait les couloirs de la prison et lui dit :
« Dites-moi, est-ce vrai que vous allez tous nous pendre quand ça va éclater
[99]?»
L’attente d’un renversement pacifique
Même s’il est impossible de chiffrer le phénomène avec exactitude, il est
certain que la majorité de la population escomptait la fin prochaine du régime
communiste. Le philosophe Jan Sokol était apprenti dans les années cinquante.
Il se lia d’amitié avec un ouvrier plus âgé. Un jour, celui-ci l’emmena dans un
hangar et lui dévoila le fruit de son activité secrète contre le régime : il était en
train de monter petit à petit, à partir de pièces usagées, un camion de déménagement. Il y avait mis tout son amour, la carrosserie était polie, la peinture
reluisante. Sokol, médusé, lui demanda pourquoi il faisait cela. La réponse est
édifiante : « C’est très simple ! Quand ça va éclater, les gens vont vouloir déménager ! Je serai prêt et en deux heures, je serai dans la rue !»
[100]. Sur le modèle
masarykien de travail minutieux, cet homme construisait la démocratie à sa
façon et se préparait à véhiculer les communistes expropriés et les citoyens
désireux d’émigrer…
Une « enquête d’opinion » réalisée par la StB dans une petite ville slovaque
révèle que 70% des gens s’attendaient à la fin prochaine du régime
[101]. Ce chiffre
est évidemment impossible à confirmer mais c’est un ordre de grandeur plausible. Dans nos archives, seuls 25% environ des comptes rendus font clairement
état d’un tel sentiment. Cependant, près de 60% d’entre eux manifestent également leur hostilité envers le régime, alors que moins de 3% déclarent le soutenir.
On peut donc supposer, ce qui est d’ailleurs conforme à la logique, qu’une partie
importante des personnes hostiles au régime en espéraient également la fin prochaine, bien qu’elles n’aient pas osé en faire mention. Or, près de 45% du total
des commentaires rapportés sont ouvertement hostiles au régime, un chiffre
d’ailleurs certainement inférieur au niveau réel de mécontentement puisque les
citoyens étaient conscients d’un danger à critiquer les autorités, en tout cas les
autorités suprêmes. Il suffisait de dire que le président de la République était un
« âne »
[102] (ou encore de « déprécier son importance »
[103], de dire qu’il avait de
« longues oreilles »
[104] ou de s’exprimer « vulgairement » à son encontre
[105]) pour se
retrouver en prison
[106]. Que les deux tiers environ de la population aient souhaité
ou attendu la fin du régime n’aurait donc rien d’étonnant.
Nombre de citoyens se préparaient à ouvrir un petit commerce après le rétablissement de la démocratie. Ainsi, un ancien commerçant hongrois de Slovaquie
avait déjà acheté une maison dans la rue principale de son village pour y installer
ses deux fils. L’un devait tenir un salon de coiffure et l’autre une droguerie
[107].
Des médecins tchèques se réjouissaient également de bientôt réouvrir leur cabinet
[108]. Un barman s’imaginait déjà à la tête de son futur café
[109]. D’autres
citoyens, encore, exaspéraient les tenants du régime par leur attitude. Tel mineur,
par exemple, aurait déambulé toute la journée sourire aux lèvres en « pensant au
renversement du communisme »
[110].
Du côté des prisonniers politiques, on s’attendait également à la chute
imminente du régime. D’après le témoignage d’Eduard Goldstücker, lui-même emprisonné entre 1951 et 1956, les anciennes élites démocrates s’occupaient derrière les barreaux à compter combien les Américains leur
donneraient en compensation pour chaque jour passé en prison. D’autres établissaient déjà la liste des ministres prenant leurs fonctions dans une
Tchécoslovaquie prochainement libérée : « Et quand deux d’entre eux se disputaient, l’un disait à l’autre : je te raye du Conseil des ministres… »
[111].
Dans les rangs officiels, on craignait de voir s’organiser des manifestations
à l’occasion de deux dates-anniversaires importantes : l’indépendance tchécoslovaque le 28 octobre
[112] et la révolution d’octobre le 7 novembre
[113]. Les
unités de la police furent d’ailleurs placées en alerte maximum. Mais il semble
que l’activisme de la population ait été plus que déficient. D’après Jirí Pernes,
un groupe de personnes avait effectivement préparé une manifestation sur la
place Venceslas pour le 28 octobre. Mais comme le temps se gâta et qu’il se mit
à pleuvoir le jour dit, personne ne s’y rendit, pas même les organisateurs
[114].
Les archives du bureau politique renferment en outre un rapport récapitulatif du ministre de l’Intérieur sur l’ensemble des actions « anti-État » censées
avoir été organisées par des étudiants
[115]. Ceux-ci étaient accusés d’avoir
stocké des armes et autres balles explosives, de s’être préparés à neutraliser des
policiers en armes ou encore d’avoir voulu diffuser des revues à caractère sub-versif. En réalité, ces « actions ennemies » semblent surtout avoir tenu en discours tenus en privé et en écoute de
Radio Free Europe. Il est à noter que seules
trente-cinq personnes étaient visées par ces accusations, dont trente-quatre
étaient déjà sous les verrous
[116].
Peu de personnes semblaient prêtes à s’engager ouvertement contre le
régime. À preuve, l’un des scénarios favoris du « renversement » que se chuchotait la population et qui fleurait bon l’orange. Il est décrit par Jan Sokol : « On
disait, les Américains ont un gaz, ils vont l’envoyer chez nous, et le matin nous
allons nous réveiller, ça sentira l’orange partout, et les Américains seront là.
Vous pouvez vous imaginer à quel point l’humeur était révolutionnaire
[117]! »
Car la chute du régime devait selon l’opinion commune intervenir sans violence, mais aussi sans que la population eût besoin de s’engager. Pour reprendre
l’enquête de la police citée plus haut, si 70% des gens estimaient que le régime
allait tomber, c’était au travers d’élections libres et sans verser de sang
[118]. Les
membres de l’ambassade américaine à Prague notèrent avec agacement, tout au
long des années cinquante, ce qu’ils ressentaient comme la prégnance d’une mentalité au mieux non-violente, au pire outrageusement passive. Le défaitisme de la
propre épouse du défunt président Benes, par exemple, symbolisait à leurs yeux
la passivité de classes sociales progressivement liquidées par les communistes, qui
n’avaient pour espoir que le retour de l’armée américaine et qui ne manifestaient
pas la moindre intention de se défendre par elles-mêmes
[119]. Ces diplomates
découragés concluaient que « les citoyens tchécoslovaques ne semblent pas être
faits de l’étoffe dont on fait les révolutions ». Ils notaient que « la tendance des
Tchèques à penser que
quelqu’un d’autre devrait le faire à leur place est renforcée
par la conviction, apparemment très répandue en Tchécoslovaquie, que
notre
meilleure chance de libération est une troisième guerre mondiale»
[120].
Il est intéressant de constater que ce cliché culturaliste se retrouve jusque dans
les archives de la StB.Comme l’a bien exprimé un ancien commerçant tchèque, lui
ne voudrait pas se salir les mains, « ce seraient d’autres qui le feraient »
[121]. D’après
un de ces concitoyens slovaques, le système devait s’effondrer tout seul « comme
un château de cartes »
[122]. Un ouvrier d’une usine chimique estimait pour sa part
et de façon plus crue, que les Tchèques étaient trop « lâches » pour agir comme en
Hongrie
[123]. Un autre ouvrier pensait que les Tchèques seraient les derniers à se
détacher de l’URSS car ils étaient « opportunistes » et ne voulaient rien risquer
[124].
Un ancien commerçant, tout comme un employé, considéraient les Tchèques
comme de « vieilles grand-mères » par opposition aux « gars » hongrois
[125]. Un
employé des chemins de fer rapporta avoir entendu à la radio suisse que les
Tchèques, en tant que nation « culturelle », seraient parmi les derniers à se débarrasser du communisme
[126].
C’est dans un média suisse que l’on trouve l’un des commentaires les plus
critiques de la population tchécoslovaque au moment de la révolution hongroise :
« Le correspondant du Journal de Genève à Bonn n’hésite pas à parler d’une véritable trahison morale du peuple tchécoslovaque, qui s’accommode de la tutelle soviétique aussi bien que de
l’occupation nazie. M. Georges Blum affirme que le gouvernement de Prague lui-même aurait
été surpris du conformisme manifesté par l’opinion tchèque au cours des récents événements. À
l’occasion d’une manifestation de fidélité à l’Union soviétique, l’Ambassadeur des Soviets,
M. Grischine, aurait été acclamé par 250000 manifestants. Prague reste le dernier bastion du stalinisme, conclut ce journaliste [127]. »
L’autre en miroir
L’opinion exprimée sur la situation dans les États bordant la
Tchécoslovaquie est en général un bon indicateur : hostile aux Hongrois et aux
Polonais, favorable au régime; favorable aux Hongrois et aux Polonais, hostile
au régime. Dans ces archives, environ 80% des citoyens qui expriment leur
sympathie pour les Hongrois espèrent également qu’il sera bientôt mis fin au
communisme dans leur pays. À l’inverse, une proportion égale de ceux qui
manifestent leur dégoût face au sang versé, à la soi-disante « bestialité » des
Hongrois (l’expression consacrée de l’époque) ou à la violence en général
témoignent en même temps de leur soutien au gouvernement en place. Tous
les témoignages le confirment, la vision des communistes hongrois pendus par
les pieds aux lampadaires des rues de Budapest a dissuadé bien des gens, par
ailleurs insatisfaits, de se dresser contre le régime. Cette lettre, interceptée lors
d’un contrôle du courrier, semble particulièrement représentative :
« Olina Badurová a écrit à Antonín Badura de Liberec : La Hongrie veut reprendre la
Slovaquie pour former la grande Hongrie. J’ai tellement peur pour toi, peur que tu doives partir à
la guerre et que nous soyons séparés, peut-être pour toujours. Même s’il y a ici beaucoup de problèmes, beaucoup d’insuffisances, nous nous portons assez bien et je ne voudrais pas que nous en
venions à une lutte fratricide comme en Hongrie. Maman dit aussi que le pire serait qu’on en vienne
à se battre entre nous [Elle fait ici allusion aux tensions entre Tchèques et Slovaques]. Tu sais à quel
point je déteste aller aux réunions, mais hier nous y sommes allés pour parler de la situation internationale et c’était vraiment bien. Un monsieur a parlé de ses enfants, de la guerre, il a raconté qu’il
avait un fils âgé de quelques semaines, qu’il devrait se résigner à la guerre, au rationnement, à la
peur des bombes, et les gens l’ont applaudi. Nous avions les larmes aux yeux. Je pense, et je m’en suis
aperçue encore hier, que même si tout le monde, moi y comprise, sommes mécontents, nous irions
défendre notre République les armes à la main [128] … »
L’ailleurs révolutionnaire
Une version presque caricaturale du « caractère national » se retrouve dans
les regards croisés entre Tchèques et Slovaques. Ce type d’argumentaire sert
alternativement à justifier des convictions parfaitement contradictoires, que ce
soit la passivité des Tchèques face aux Slovaques, la passivité des Slovaques
face aux Tchèques ou encore la dangerosité supposée des peuples au « sang
chaud » (c’est-à-dire des Slovaques aux yeux des Tchèques et des Hongrois
aux yeux des Slovaques). Une chose est sûre : si renversement il devait y avoir,
on l’attendait ailleurs que chez soi. Circulaient ainsi les rumeurs les plus folles.
En Slovaquie, on racontait que des armes et des munitions étaient déjà distribuées aux Tchèques mais que leur Sécurité à eux tenait les choses trop bien en
main pour cela
[129]. Un transporteur assura ses collègues que l’atmosphère
commençait à « moisir » dans les Pays tchèques et que le peuple s’y révoltait
[130].
Une employée de retour de Brno raconta que les gens là-bas étaient très
mécontents, prêts à se révolter et qu’on s’attendait à « quelque chose de similaire à ce qui s’était passé à Poznan »
[131]. Les ouvriers d’une usine de
Partizánske estimèrent « avec sobriété » (dixit le rapporteur) que rien ne pourrait se passer en Slovaquie et que si « ça » devait arriver, ce serait forcément
dans les Pays tchèques, par exemple à Prague, Plzen ou Ostrava
[132]. Une
citoyenne slovaque rentrant de voyage qualifia l’atmosphère régnant à Brno de
« chaotique »; d’après elle, on y racontait que la Slovaquie était sur le point de
se détacher des « pays historiques » et la conviction régnait qu’on était au seuil
d’une nouvelle guerre mondiale et d’une dévaluation monétaire
[133]. Un
employé de Nové Zámky raconta à ses collègues que l’atmosphère commençait à « puer » à Prague et à Bratislava et que le peuple s’y soulevait déjà
[134]. Un
ancien haut fonctionnaire, enfin, pensait que « ça » pourrait « arriver » à
Bratislava mais que « ça » débuterait d’abord dans la région de Plzen, avant de
s’étendre à Ostrava et dans la région frontalière avec la Slovaquie
[135].
Côté tchèque, on n’était pas en reste. Deux « anciens commerçants » de
Liberec étaient de l’avis que les événements hongrois s’étendraient bientôt à la
Slovaquie et qu’ils ne toucheraient que plus tard la Moravie et la Bohême
[136].
Un ancien soldat qui avait combattu en exil sur le front occidental était
convaincu qu’il y avait déjà des troubles en Slovaquie et que « ça » allait bientôt
commencer, espoir que partageaient ses deux interlocuteurs
[137]. Un employé
de la Sécurité sociale, qui doutait de la capacité de « l’ouvrier tchèque » à se
soucier d’autre chose que de son « bien-être » et du « contenu de son assiette »,
estimait toutefois que « quelque chose » pourrait arriver en Slovaquie
[138]. Un
paysan s’attendait à ce que « ça » commence d’un jour à l’autre, mais d’abord
chez les Slovaques car ceux-ci étaient, selon lui, « plus courageux » que les
Tchèques
[139]. Un membre slovaque du parti communiste, employé dans les
Pays tchèques, se réjouissait déjà du rétablissement prochain de l’État slovaque, à moins que la Slovaquie « ne se rattache à la Hongrie » et que renaisse
ainsi une « structure comparable à l’ancienne Autriche-Hongrie »
[140]. Un médecin jugea que rien ne pourrait arriver dans les Pays tchèques car les « travailleurs » se portaient « trop bien »; toutefois, selon lui, les « communistes »
craignaient que quelque chose n’éclate en Slovaquie car les Slovaques étaient
connus pour avoir le « sang chaud
[141] ». Enfin, un « koulak », déçu du tour pris
par les événements en Hongrie après la seconde intervention soviétique, plaçait tous ses espoirs dans les « troubles » et les « révoltes » qui venaient, d’après
lui, d’avoir lieu en Slovaquie. Il porta un jugement positif sur la capacité d’action des Slovaques, qu’il qualifia de « moins indifférents » que les Tchèques
[142].
Fragile Tchécoslovaquie
Certains Tchèques, hostiles au régime communiste, comptaient sur les
Slovaques pour prendre l’initiative d’un mouvement ouvert de résistance.
Mais d’autres, peut-être moins nombreux, leur manifestaient au contraire une
certaine hostilité. Il est vrai que les soupçons de séparatisme slovaque s’inscrivaient dans un contexte historique chargé. Bien que la première République
eût fait du « tchécoslovaquisme » une idéologie officielle, la « nation tchécoslovaque » n’avait été qu’une utopie et les incompréhensions étaient fortes : les
Tchèques estimaient avoir beaucoup fait pour les Slovaques tandis que les
Slovaques s’étaient sentis frustrés par le paternalisme tchèque. Après que
l’Occident eut laissé tomber son allié tchèque face à l’Allemagne hitlérienne en
1938, les Slovaques avaient préféré une indépendance factice sous la tutelle
nazie plutôt que de demeurer au sein de la République tchécoslovaque. L’unité
avait été restaurée en 1945 avec la paix retrouvée mais les communistes
avaient recommencé au début des années cinquante à appliquer une politique
très centralisatrice qui ne laissait guère de place à l’expression d’une identité
slovaque propre. Pour dire les choses de façon succincte, l’État tchécoslovaque
« n’allait pas de soi »
[143].
Dans ce contexte, certains des citoyens tchèques qui soutenaient le régime
communiste avaient parfois tendance à se méfier de ces Slovaques « au sang
chaud ». Un technicien dans un grand combinat estimait ainsi que les
Slovaques chercheraient peut-être à profiter de la situation hongroise pour
chercher à se détacher des Tchèques; en effet, d’après lui, les Hongrois avaient
toujours eu beaucoup d’influence sur les Slovaques et avaient toujours su les
« épater »
[144]. Un employé de restaurant déclara quant à lui que les Slovaques
étaient aussi « sauvages » que les Hongrois et qu’il serait facile de les mener à
des « provocations inconsidérées »
[145]. Un ouvrier trouvait que la situation
n’était pas « belle à voir » en Slovaquie, car les Slovaques, qui rêvaient de se
détacher des Tchèques, seraient immédiatement « avalés » par les Hongrois ou
les Polonais
[146]. Un mineur sans-parti estimait que les Slovaques avaient « le
sang chaud » et qu’on ne pouvait pas leur faire confiance car pour eux, « il n’y
en avait que pour Tiso » [chef du gouvernement cléricalo-fasciste pendant la
guerre], à son époque les Slovaques se portaient bien et « tout le monde tenait
cette période en estime »
[147]. Selon un prêtre, les Slovaques désiraient l’autonomie à n’importe quel prix, même si cela devait signifier leur rattachement à la
Hongrie
[148]. L’un de ses collègues curé estimait que si « quelque chose » devait
arriver, « ça » commencerait en Slovaquie; si quelqu’un voulait y aller, soit,
mais il n’aurait pas la « garantie » de « revenir vivant »
[149].
Pour résumer, les Tchèques qui considéraient le prétendu « sang chaud »
des Slovaques comme une source d’espoir étaient opposés au régime; tandis
que ceux qui manifestaient leur désapprobation face à un manque de fiabilité
supposé des Slovaques semblent par ailleurs avoir soutenu le régime. Il est
intéressant de constater que l’on retrouve en Slovaquie un décalque presque
identique de ce facteur national : les trois-quarts des Slovaques opposés au
régime manifestaient leur sympathie pour les Hongrois; tandis que ceux qui le
soutenaient (au demeurant bien moins nombreux) étaient surtout sensibles à
la soi-disante « bestialité » de leurs voisins méridionaux.
Surveillance et domination politiques
Quelle est donc la vision qui se dégage in fine de ces rapports policiers ?
D’abord celle d’une population hostile aux communistes et aux représentants
du régime; la nervosité de ces derniers face à une situation qui, craignaient-ils,
menaçait de leur échapper; la conviction largement répandue que le régime
était sur le point de s’effondrer; enfin, le manque d’engagement personnel des
citoyens dans cette perspective avec l’espoir que le renversement viendrait
d’ailleurs. Cette esquisse policière de la réalité sociale et politique de l’époque
est étonnamment conforme à tout ce que l’on peut en savoir par ailleurs. En
effet, sur tous ces points, l’ensemble des sources dont nous disposons, y compris les entretiens et rapports d’ambassade, sont largement concordantes
[150].
Remarquons que les enquêteurs ont trouvé un allié involontaire dans des habitudes de boisson bien ancrées au sein des sociétés tchèque et slovaque (certainement comparables, du reste, à celles des autres peuples d’Europe centrale).
La plupart des personnes arrêtées l’ont été sous le coup d’actes ou de paroles
commis ou prononcées en état d’ébriété.
C’est d’ailleurs le traitement par la police politique de ces discours populaires majoritairement hostiles au régime communiste et à ses représentants
qui constitue le point le plus intéressant de ces archives. Les informateurs
n’étaient pas neutres. Certes, ils surveillaient la population pour le compte du
pouvoir; mais en même temps, il est clair que nombre de comportements ou
de discours clairement hostiles au régime et à ses exécutants n’ont pas été
punis. En effet, les rapports mentionnent les cas dans lesquels il a été décidé de
« poursuivre l’enquête »et ils sont peu nombreux ; de plus, un rapport récapitulatif (mais seulement pour la Slovaquie) énumère les noms des personnes
arrêtées et les motifs d’arrestation. Il semble donc que la plupart des citoyens
ayant proféré des menaces contre des représentants locaux du pouvoir, même
précises et graves, n’ont pas été inquiétés (tant que le président de la
République n’était pas en cause). Autre exemple : la grande majorité de ceux
qui ont reconnu écouter les stations de radio occidentales, ce qui était strictement interdit, ont pu continuer non seulement à le faire mais même à en
parler. Même si, les comptes rendus le rappellent suffisamment, la peur était
toujours présente, le nombre d’arrestations « politiques » pour l’ensemble de
l’année 1956 dont on retrouve la trace dans les archives soit du bureau politique, soit du ministère de l’Intérieur, est de l’ordre de quelques centaines
[151].
Au moment où 30000 personnes trouvaient la mort en Hongrie
[152], ce chiffre
symbolise l’état de paix sociale qui régnait en Tchécoslovaquie.
Comment expliquer cette relative bienveillance ? Les conditions de recrutement sont peut-être en cause : les agents étaient-ils forcés de collaborer (d’où
un manque éventuel de motivation) ou le faisaient-ils de bon gré ? Des directives internes datées de l’année 1954 soulignent que les « collaborateurs »
devaient être « en règle générale » recrutés sur une base volontaire, le plus souvent patriotique, et seulement en second lieu sur la base de données compromettantes
[153]. Les pourcentages sont même affichés (pour l’année 1962): 70%
des agents, 81,4% des informateurs et 95,6% des résidents auraient été recrutés au nom du volontariat, tandis que 30% des agents, 18,6% des informateurs
et 4,4% des résidents l’auraient été sous la pression de données compromettantes
[154].
Karel Kaplan estime au contraire qu’il s’est « quasiment toujours » agi de personnes opposées au régime communiste mais contraintes, par des formes de
chantage plus ou moins odieuses, à collaborer
[155]. Il convient en effet de savoir
que la StB ne comptait au titre de « matériau compromettant » qu’une activité
considérée comme criminelle et punissable par la loi; des éléments de son passé
qu’un citoyen préférait taire, son infidélité à son ou sa conjointe, son homosexualité ou autres éléments alors ressentis comme embarrassants peuvent pourtant
être considérés comme « compromettants » et ont sans doute été largement utilisés
(même s’il est impossible de chiffrer le phénomène)
[156]. À preuve, le ministre de
l’Intérieur aurait regretté, dans une directive de 1962, que l’utilisation abusive de
ces « matériaux compromettants » ait souvent mené à bafouer la loi et qu’elle ait eu
un effet négatif sur la fiabilité du travail d’espionnage. Le constat tiré était que « la
plus grande partie des collaborateurs travaillent mal, avec passivité et s’abritent
même parfois derrière les organes du ministère de l’Intérieur pour mener une
activité subversive
[157] ».
Comment ses « insuffisances » se sont-elles traduites concrètement ? Un ordre
secret du ministre de l’Intérieur daté de 1954 indique que « dans des cas répétés,
l’agent nouvellement recruté est directement allé trouver la personne qu’il avait
été chargé d’espionner pour lui révéler ce qu’il avait appris de la bouche des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur »
[158]. En 1960, un autre rapport précise que
pour la majorité des « collaborateurs secrets » recrutés, « il a été rapidement déterminé qu’il s’agissait en fait de personnes incapables et inadaptées, qui refusent
fondamentalement de collaborer et qui, en outre, discréditent publiquement le
travail de la Sécurité »
[159].
Il est malheureusement impossible de chiffrer de telles pratiques. Cependant,
d’une certaine façon, elles montrent les limites du pouvoir politique dans un
régime de dictature. L’importance du rôle d’interface joué par les informateurs se
dégage nettement. Les dirigeants ne pouvaient ignorer que la multiplication de
leur nombre, condition essentielle à une saisie fiable de l’humeur populaire, ne
pouvait se faire qu’au détriment de leur dévouement au régime. Partant, le risque
devait être non seulement connu, mais mesuré. C’est alors la fonction même de
ces limites dans l’équilibre du système de domination qui est à étudier. L’exemple
de la méthodologie appliquée au terrain de la RDA nous semble instructif. Les
travaux de Sandrine Kott, Sonia Combe
[160] et de Thomas Lindenberger
[161] ont
permis de montrer que la surveillance policière de la population était étroitement
dépendante d’arrangements sociaux locaux, avec notamment des relations informelles de type clientéliste. Nous proposons ici de considérer la « critique tolérée »
des citoyens tchécoslovaques comme une forme d’arrangement local avec les
informateurs de la StB, arrangement qui, comme il se doit, ne jouait qu’un rôle de
soupape de sûreté, ne remettait pas explicitement en cause les fondements du
système et en empruntait les formes apparentes.
Ces documents d’archives montrent qu’une grande partie des discours
retranscrits par les fonctionnaires de la StB sont conformes à ceux que l’on
peut recueillir par le biais de sources tout à fait différentes. La plupart des
Tchécoslovaques auraient préféré la démocratie au régime communiste; ils en
attendaient la chute prochaine; mais ils lui reconnaissaient des atouts matériels
et idéologiques. Ces privilèges ont semblé suffisamment consistants à une
large majorité pour les dissuader de toute action. On prenait son mal en
patience en attendant des jours meilleurs. Laissons ici de côté tout argument
culturaliste au profit d’une explication plus prosaïque : la fameuse passivité des
« Tchèques », comme le montre le cas des Hongrois de Slovaquie, ne s’explique
pas tant par un soi-disant caractère national que par un niveau de vie acceptable et surtout orienté à la hausse.
Deuxième point : ces comptes rendus montrent en filigrane que les événements de l’année 1956 ont plutôt consolidé l’emprise du parti communiste sur
la société. Rappelons l’influence qu’il avait su acquérir avant et après avoir
conquis le monopole du pouvoir : en 1946, son leader, Klement Gottwald, avait
remporté haut la main les élections libres et avait été nommé premier ministre;
quelques mois après la prise du pouvoir, à la fin de l’année 1948, il ne rassemblait pas moins d’un adulte tchécoslovaque sur trois, soit, dans une proportion
à peine croyable, 50% de la population active tchèque
[162]. Il avait deux fois plus
d’adhérents par rapport à la population qu’en Hongrie
[163] et presque quatre fois
plus qu’en Pologne
[164]. En 1956, en échange de la promesse de sécurité physique et matérielle offerte par l’État, la société dans son ensemble accepta, voire
décida, de s’impliquer plus activement dans les activités organisées. Rappelons
l’exemple de cette dame qui, parce qu’elle ne voulait pas que son mari parte à la
guerre, décida d’aller à une réunion publique du parti. Autre exemple : dans un
élan bien encadré mais d’origine réellement spontanée, en tout cas au début,
des millions d’heures de travail furent gracieusement offertes à la « consolidation du camp socialiste » (c’est-à-dire à la reconstruction de la Hongrie).
Réciproquement, nos rapports policiers montrent de façon incontestable
que la propagande officielle a instrumentalisé avec succès certains éléments de la
culture et même du nationalisme (surtout tchèque): ainsi en est-il, par exemple,
de la valeur traditionnelle d’égalitarisme ou encore de l’auto-définition nationale
par le « niveau de culture ». De plus, elle a parfaitement su intégrer la phobie de la
violence caractéristique de la population tchèque, émanation ultime d’une société
bourgeoise et paysanne de confort. Ce n’est pas un hasard si le communisme
avait été installé au pouvoir en douceur, dans des formes légales; il était inconcevable qu’il eût pu en être chassé dans la violence, par une insurrection sur le
modèle hongrois. Lorsqu’il tomba (sans violence), en 1989, ce fut d’ailleurs au
nom d’une identité collective centrée autour de valeurs comme la vérité, l’amour
et l’humanité
[165]. Pour reprendre les termes du premier président tchécoslovaque,
Tomás Masaryk, « Un Tchèque, c’est un homme, un démocrate modèle !»
[166]. La
divergence totale d’intérêts entre les sociétés tchécoslovaque, polonaise et hongroise ne pourrait être mieux illustrée par le fait que, pendant les quelques
semaines révolutionnaires qui agitèrent la Hongrie et la Pologne, le soutien au
régime se confondait en Tchécoslovaquie avec une expression de patriotisme. Les
Polonais et les Hongrois luttaient pour revaloriser leur conscience nationale aux
dépens d’un régime communiste perçu comme le symbole de la domination
soviétique; au même moment, en dépit de son caractère dictatorial et d’une certaine impopularité, le régime communiste tchécoslovaque se voyait conféré une
nouvelle légitimité.
Troisième et dernier point : ces documents jettent un éclairage original sur les
relations entre dominants et dominés. Les relations de pouvoir dans la
Tchécoslovaquie des années cinquante étaient fondées sur un arbitrage de la
peur : la menace d’une insurrection populaire venue d’en bas équilibrait la
menace d’un