Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131073
288 pages

p. 203 à 223
doi: en cours

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Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste

no49-2 2002/2

2002 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste

Les écrivains hongrois face à la normalisation kadarienne

Le cas Tibor Déry

Anthony Krause Anthony KRAUSE Institut National des Langues et Civilisations Orientales 2 rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07
Un bon mot hongrois, rapporté dans les années 1970, dit que si Soljenitsyne avait vécu en Hongrie sous le régime de János Kádár, il aurait été nommé à temps président de l’union des écrivains. Par ce trait d’humour, certains dissidents entendaient stigmatiser le processus par lequel les différentes intelligentsias du pays avaient un peu trop facilement accepté de s’incorporer dans les rouages du système socialiste, bénéficiant d’avantages et de privilèges durables, pour prix de leur silence ou de leur bienveillance. Au point même, avaient diagnostiqué les sociologues Konrád et Szelényi dans un essai fameux, de devenir une « classe dominante » [1]. Dans un pays que l’on décrivait volontiers traumatisé par l’intervention soviétique et l’exode dramatique de 200000 de ses concitoyens, il apparaissait en effet particulièrement troublant de voir le principal artisan de la répression après 1956, János Kádár, parvenir à s’attirer le ralliement de nombreux intellectuels qui avaient pourtant pris une part décisive à l’insurrection révolutionnaire.
De fait, après une brève mais violente période de répression ( 1957-1959), on peut rappeler que Kádár instaure une certaine normalité politique et satisfait l’aspiration à la tranquillité et à la sécurité de tous ceux qui ne font pas fait le choix de l’exil ou de l’opposition ouverte. Au fil d’un règne exceptionnellement long ( 1956-1988), le dirigeant hongrois s’impose ainsi en laissant entendre que la division est au cœur de la vie de toute communauté, que décréter l’oubli peut être une autre manière de se souvenir, que l’harmonie et le consensus peuvent naître de la division et non de l’uniformité. Cette théorie de la réconciliation dans la division, Kádár lui donne le nom de « politique de l’alliance » et lui invente un slogan mémorable, prononcé le 9 décembre 1961 devant le Front Patriotique du Parti : « Celui qui n’est pas contre nous est avec nous. »
L’analyse du cas représenté par l’écrivain Tibor Déry ( 1894-1977), l’une des plus grandes figures littéraires hongroises du XXe siècle et l’un des personnagesclé de la période kadarienne, peut servir de point d’éclairage utile pour étudier la façon dont s’effectue, au lendemain de l’insurrection d’octobre 1956, cette pacification de la vie intellectuelle hongroise. En nous livrant l’histoire des rapports de l’écrivain au pouvoir du point de vue des pratiques répressives, des formes de résistance au contrôle ou des modes de collaboration, les archives dressent en effet le portrait d’une trajectoire qui bascule au lendemain de la révolution de 1956 : héros de la révolution hongroise, prisonnier politique mondialement célèbre, Déry devient alors, à sa libération anticipée de prison en avril 1960, l’un des écrivains hongrois les plus exposés à négocier avec les représentants du pouvoir : celui-ci a autant besoin de Déry pour donner un gage de son libéralisme et s’attirer le ralliement des autres écrivains que Déry a besoin du pouvoir pour asseoir ses chances de réintégration dans la vie littéraire hongroise.
Face à un régime qui noue des compromis particuliers mais qui s’interdit de manifester l’évidence de son contrôle pour éviter que le compromis ne soit tenu pour une compromission, les individus, comme Déry, sont amenés, à leur tour, à penser, formuler, interroger, les termes de leur rapport au pouvoir. Ce sont donc également eux qui, par leurs pratiques (au demeurant discontinues), contribuent à donner forme et signification au « compromis kadarien [2] »; au point même, parfois, d’en apparaître comme des incarnations vivantes et actives. L’histoire de la « normalisation » kadarienne, par laquelle les historiens entendent généralement l’histoire générale du retour de la Hongrie à une sorte de norme fixée par Moscou et maintenant le pays dans le champ de force du Pacte de Varsovie, peut ainsi s’enrichir de l’exploration d’un cas spécifique mettant en tension l’ensemble du système considéré [3]. Nous rappellerons donc d’abord les principaux enjeux de la politique de normalisation à l’égard des écrivains avant de présenter plus précisément, outre les conditions de publication ou de prise de parole offertes à l’écrivain, les termes autour desquels se nouent l’ébauche d’un possible dialogue.
 
Enjeux de la normalisation
 
 
L’originalité du régime kadarien au sein du camp socialiste, on le sait, réside dans le fait qu’il se fonde sur une rhétorique consensuelle, un certain pluralisme culturel, et surtout, la perspective offerte à chacun d’une vie matérielle plus confortable [4]. Soucieux de réanimer la légitimité chancelante du régime communiste au lendemain de la révolution de 1956, Kádár se fait l’artisan d’une certaine paix civile dont il articule longuement la thématique lors du VIIIe congrès du Parti en novembre 1962 [5], en écho à la politique de « dégel » défendue par Khrouchtchev à Moscou [6]. La Hongrie rentre ainsi dans une phase longue de « post-terreur », marquée par un réaménagement beaucoup plus libéral des dispositifs de contrôle et de surveillance des individus, la diminution de l’arbitraire policier et le relâchement du contrôle sur la sphère d’existence privée des individus, la reconnaissance du droit à la petite propriété, une plus grande ouverture à l’Ouest, un compromis avec l’Église [7].
Les écrivains, qui ont pourtant joué un rôle très important pendant la révolution de 1956, bénéficient des effets favorables de ce nouveau contexte [8]. Aussi la sphère littéraire connaît-elle une diminution constante des grandes campagnes idéologiques d’agit-prop, ainsi qu’un élargissement progressif des personnes habilitées à participer aux débats : critiques, esthéticiens, historiens, écrivains, chercheurs en sciences sociales, etc. Les nombreuses résolutions sur la politique culturelle voient également le remplacement du terme « ennemi idéologique », qui dominait dans les années 1950, par celui d’« adversaire esthétique », qui signale en réalité la prise en compte de l’influence grandissante en Hongrie des styles et des idées venus de l’Ouest [9]. Dans ce contexte, les années soixante apportent aux écrivains, sur le plan politique et créatif, des raisons d’espérer et de s’accommoder : les premières amnisties partielles d’avril 1959 et mars 1960, puis l’amnistie générale de mars 1963, marquent, notamment, en même temps que la libération de la quasi-totalité des prisonniers de 1956, une libéralisation progressive de la vie intellectuelle et des possibilités accrues de publication [10].
L’histoire heureuse de cette Hongrie des années 1960 et 1970, popularisée à l’époque par les expressions fameuses de « baraque la plus gaie du socialisme » ou de « socialisme du goulasch », est une histoire relativement bien connue. En revanche, celle de la politique de normalisation, qui accompagne notamment le retour sur la scène culturelle ou littéraire des écrivains tout au long de ces décennies, l’est beaucoup moins. Certes, on sait que les écrivains restent soumis à un cadre qui ne leur permet pas de remettre en cause certains dogmes établis : la définition d’octobre 1956 comme « contre-révolution », l’appartenance de la Hongrie au camp socialiste, le rôle dirigeant du Parti Communiste. On sait également qu’un soubassement théorique et pratique est officiellement donné en 1966 à cette politique de censure, assumée sous le nom de « politique des trois t » [11]. Cette célèbre nomenclature distingue en effet trois catégories distinctes : les œuvres « soutenues », parmi lesquelles figurent les œuvres de portée politique et idéologique générale, les grandes œuvres classiques populaires, ainsi que celles engagées en faveur du socialisme; les œuvres « tolérées » parmi lesquelles sont inclues les œuvres non marxistes mais ne polémiquant pas ouvertement avec le marxisme, échappant donc à la condamnation politique et pouvant être combattues par la seule « persuasion »; puis les œuvres « interdites » car explicitement anti-marxistes ou opposées au régime, faisant alors l’objet d’une censure et d’une interdiction de parution.
Le retour à la vie littéraire se fait ainsi également en fonction d’un certain degré de conformité des œuvres aux normes édictées par le régime kadarien.
Ce dernier, en fonction des différentes positions politiques et tendances littéraires repérées, effectue alors un important travail préalable d’identification, de classement et d’évaluation des écrivains. L’intensité de cette nouvelle volonté de savoir et de pouvoir se donne à lire de façon très saisissante dans les nombreuses archives de la direction générale de l’édition [12]. Les rapports d’activité émanant des maisons d’éditions littéraires s’efforcent notamment de distinguer, à l’attention de la direction de l’édition, les « auteurs contestables » des « bons auteurs », les romans « formels » et « moralisateurs » des romans « positifs » et « réalistes ». On se rend dès lors davantage sensible à la prégnance d’un lexique qui permet au régime, face aux écrivains soucieux de voir leurs œuvres à nouveaux publiées, de hiérarchiser, comparer, intégrer ou exclure [13].
Ce discours normatif, habile à croiser les critères esthético-littéraires, peut également hésiter à confronter théorie et pratique de la normalisation. Dès octobre 1963, on constate par exemple, dans une note de la direction consacrée à un bilan des années 1960-1963, une hésitation sur le sens de cette activité normative :
« Nous pensons que le travail pratique des éditeurs est devenu plus souple, et que leur politique éditoriale concrétise beaucoup mieux nos objectifs que ce qui émane de certaines prises de position ou autres documents écrits (… ). En relation avec ce qui précède, nous demandons s’il ne faudrait pas circonscrire de façon plus précise les concepts de non ennemi et ouvertement ennemi, et s’il ne serait pas possible de se satisfaire du seul concept de non ennemi pour définir le critère de publication [14]. »
Analytique et évolutif, le discours kadarien peine ainsi parfois à identifier les innovations ou les ruptures qui ont rendu possible l’avènement d’un nouveau manuscrit, ou d’un nouvel auteur. C’est par exemple ce que concède le responsable de la direction de l’édition en 1964 : « Lors de l’édification du socialisme, des problèmes particuliers individuels sont apparus sur le devant de la scène : nous ne pouvons pas donner de réponse satisfaisante à ces nouvelles questions survenues en nous appuyant sur la pratique sociale socialiste ou sur les seules recherches marxistes [15]. »
Cette lourde incertitude, admise par le régime, oblige les responsables kadariens à mieux connaître la capacité des acteurs à reformuler et réaménager, dans l’immédiateté des pratiques, leur rapport aux normes kadariennes.
Or, ces pratiques sont à la fois littéraires et politiques. Elles déplacent les enjeux de la normalisation sur le terrain mouvant des formes et des significations, mais également des déclarations, des comportements et des attitudes.
La normalisation devient ainsi un processus éminemment interactif. Entre le discours politique qui propose une réorganisation des rapports entre les écrivains et le pouvoir et les pratiques discontinues des écrivains qui inventent dans leur effectuation même des partages et des découpages nouveaux, une discordance s’installe, qui nécessite des éclaircissements de part et d’autre.
Explorer les mécanismes de ce processus suppose cependant un retour à l’analyse micro-historique, à l’échelle individuelle par exemple, afin de mieux comprendre sous quelles conditions un individu pouvait parvenir à contenir ses mots et ses gestes dans un modèle d’action ou d’écriture tolérable par le pouvoir. Dans cette perspective, le cas Tibor Déry offre un point de vue particulièrement saisissant.
 
Contraintes et latitudes d'une réintégration
 
 
Un écrivain dans l’histoire
À sa sortie de prison en avril 1960, Tibor Déry est un écrivain célèbre.
Entré au parti communiste en 1919, jeune membre du directoire des écrivains aux côtés du philosophe Lukács dans l’éphémère république des Conseils de Béla Kun, proche des avant-gardes politiques et littéraires, il a d’abord été contraint à l’exil par le régime de l’amiral Horthy dans les années 1930.
Voyageant alors longuement en Europe, où il noue des contacts personnels et intellectuels précieux, il assiste à la prise de pouvoir d’Hitler à Berlin puis rentre en Hongrie.
Ce n’est véritablement qu’après guerre que Déry devient un auteur reconnu. Longtemps interdite par la censure horthyste, sa grande fresque sociale sur la société hongroise des années 1930, A befejezetlen mondat [16], paraît en 1947, connaissant immédiatement un immense succès. Consacré chef de file de la littérature hongroise, Déry entreprend alors de rédiger à partir de 1948 une nouvelle grande fresque romanesque, Felelet [Réponse], qui met en scène les difficultés de l’éveil à la conscience politique d’un jeune ouvrier. Le second tome, paru en 1952 dans un contexte de durcissement politique et idéologique très intense, vaut pourtant à Déry d’être violemment condamné pour « moralisme bourgeois » par le régime du stalinien Rákosi [17]. Prié de réécrire son roman et d’en gommer « l’éthique bourgeoise », Déry refuse toute modification et, fort du soutien de nombreux écrivains, prend la tête du groupe des écrivains « socialistes humanistes ». À partir de 1954, Déry se rallie progressivement aux idées professées par le réformateur Imre Nagy. Récusant les exigences imposées du réalisme socialiste, il devient membre actif du cercle révolutionnaire Petöfi, participe en décembre 1955 à la rédaction du fameux « Mémorandum des écrivains » qui exige un changement de politique culturelle et se fait connaître du monde entier par sa nouvelle Niki [18], qui dénonce l’arbitraire dans la Hongrie rakosiste.
Exclu du Parti, Déry multiplie alors discours et harangues publiques, apparaissant tout au long de l’année 1956 comme l’un des porte-parole les plus écoutés de la révolte des écrivains. Au lendemain de l’intervention soviétique, il est arrêté par le régime Kádár pour cause d’« activité contre-révolutionnaire » et condamné en décembre 1957 à neuf ans de prison. Pourtant, suite à une campagne de protestation internationale en faveur de sa libération [19], Déry bénéficie d’une grâce partielle et recouvre la liberté en avril 1960, après trois années de prison. Parmi les quatre écrivains du « grand procès [20] » qui sont progressivement libérés des geôles kadariennes, deux finissent par choisir l’exil : Tibor Tardos s’installe en France en 1963, Gyula Háy s’exile en Suisse en 1964. Tibor Déry, quant à lui, avec Zoltán Zelk, reste en Hongrie et affronte, à partir de 1960, la question de la « normalisation kadarienne ».
Pour Déry, auréolé du symbole quelque peu encombrant d’être le plus célèbre prisonnier politique hongrois à l’ouest, la question se pose de savoir comment vivre sous le régime de ceux qui l’ont condamné à neuf années de prison. Quant au régime, très préoccupé par le traditionnel magistère moral et intellectuel exercé par les écrivains en Hongrie, et soucieux de rehausser l’image internationale de la Hongrie qui a été exclue de l’ONU après la répression de l’insurrection, l’enjeu de la réinsertion des écrivains dans la société, à travers le cas plus particulier de Déry, apparaît des plus urgents.
Réinsertion, requêtes
À partir de 1960, de hauts responsables politiques kadariens reçoivent pour mission d’évaluer, au cas par cas, les conditions de réintégration des écrivains amnistiés dans la vie civile, politique et littéraire. Comme l’explique Béla Kelen, alors secrétaire du Parti auprès de la ville de Budapest : « En 1960 (… ), c’est à moi que fut confié le sort des écrivains libérés : Zoltán Zelk, Gyula Háy, Tibor Déry. Ma mission était la suivante : que je parle avec eux, que j’envisage leur avenir et leurs possibilités de travail [21]. » Dès sa sortie de prison au mois d’avril 1960, des contacts sont ainsi noués avec Déry, aussitôt prié de donner des éclaircissements sur la nature de ses intentions et de ses projets. Enjoint par le comité central de faire connaître ses « demandes » par écrit, Déry adresse le 8 juillet 1960 une lettre à István Szirmai, responsable des affaires politiques et idéologiques au comité central, dans laquelle il entreprend d’évoquer, dans un premier temps, la précarité de sa situation matérielle et sa volonté d’y remédier : « Ma demande est la suivante : je souhaiterais mettre au net ma situation, celle de mon travail et de mes possibilités de revenus (… ). Ma recherche de revenus dépend naturellement de mes possibilités de travail, que j’ignore encore (… ). Pour éclaircir les questions qui se posent à propos de ma situation morale et matérielle actuelle, j’ai besoin d’aide [22]. »
Reçu par László Szecsödi, chef du département scientifique et culturel du ministère de la culture, Déry précise alors ses pensées. Faisant valoir son âge, il demande une série de mesures en sa faveur, destinées à faciliter les conditions de sa réintégration économique et juridique : rapatriement sans confiscation de sommes bloquées en Suisse [23], annulation de dettes contractées auprès de la fondation littéraire [24], affiliation à la sécurité sociale, octroi d’un salaire mensuel minimum, garantie de soins médicaux, aide à la recherche d’un emploi pour sa femme. Ces différentes requêtes révèlent sans doute la grande inquiétude de l’écrivain sur la place et le statut que lui réserve le régime kadarien en 1960. Déjà fragilisé par une situation juridique profondément instable – il reste placé sous le double coup de la confiscation de ses biens prononcée en 1957 et d’une amnistie partielle qui n’exclut pas tout retour en prison en cas de délit grave –, l’écrivain apparaît tenté d’éviter toute marginalisation supplémentaire. Pourtant, en acceptant de se placer, d’emblée, dans une situation de dépendance économique et sociale étroite vis-à-vis du régime, l’écrivain s’expose considérablement. Dans le contexte très polarisé de l’après 1956, le chemin est en effet très ténu entre ce que l’écrivain considère comme un droit et ce que le régime est enclin à interpréter comme une faveur. En faisant valoir son droit à ces différents avantages, l’écrivain se fait en quelque sorte l’obligé de ses interlocuteurs. Lesquels s’empressent, en retour, de lui faire mettre au jour ses intentions politiques et littéraires.
Contrainte, auto-contrainte
La demande en faveur d’un soutien moral et matériel, exprimée dans la lettre à Szirmai, s’accompagne d’une déclaration d’intention, par laquelle l’écrivain fait part de son nouveau désir d’établir une barrière étanche entre action politique et action littéraire, pour se consacrer au seul travail d’écriture :
« Je souhaite mettre l’accent avant tout sur le fait que je n’aspire à aucun rôle politique, et je ne souhaite plus assumer de telles responsabilités, que cela soit d’une façon active ou passive, car je suis fatigué et vieux. Je ne désire de contact avec le public que dans la mesure où cela serait la conséquence de mon travail d’écrivain [25] ». Cette profession de foi d’apolitisme, a priori surprenante pour celui qui fut l’un des animateurs de la protestation de 1956, peut être comprise comme le sincère revirement d’un homme, affaibli par trois années de prison, et souhaitant mettre un terme à un engagement politique ayant pris le pas sur son activité littéraire. Cette posture, cependant, implique bien davantage : en se plaçant sur le terrain du désaveu, elle paraît profondément opportune, dans la mesure où le régime cherche, précisément dans cette même période, à désamorcer toute velléité protestataire ou révolutionnaire des écrivains. Par ailleurs, elle expose l’écrivain à la nécessité de formaliser ce changement d’attitude, ce qui se produit à deux reprises. Dans sa lettre à Szirmai, Déry déclare ainsi : « Je n’ai pas besoin de dire non plus que le rôle politique que l’on m’a attribué à l’étranger s’oppose diamétralement à mon goût, à mes intentions, mais aussi à ma vision du monde. » Puis, revenant sur le sens de cette déclaration lors d’un entretien avec Szecsödi, il entreprend de se désolidariser explicitement des actions menées à l’ouest par les exilés politiques hongrois en faveurs de sa libération, comme l’indique le compte rendu suivant : « Il [Déry] a dit (… ) que tout ce tapage qui a été provoqué autour de lui à l’ouest lui est désagréable. Il reconnaît que ces actions lui ont surtout fait du tort, et que les auteurs et organisateurs de ces actions étaient parfaitement conscients de ce qu’elles lui faisaient du tort. Il méprise personnellement ces gens (Tamás Aczél, Tibor Mérai, Endre Enczi, etc.) et aimerait trouver une occasion de se désolidariser d’eux, en leur donnant une réponse appropriée. Il serait très heureux de recevoir des conseils pour élaborer la meilleure façon de leur répondre [26]. »
En adossant ainsi sa déclaration d’apolitisme à une dénonciation spectaculaire, et manifestement spontanée, de l’action des exilés hongrois de 1956, Déry franchit un pas symbolique important et cherche manifestement à rassurer. À cela peut également s’ajouter un certain embarras de l’écrivain face à la grande publicité entretenue par les exilés comme par le Pen Club international autour de son nom, alors même que le régime cherche la voie d’une normalisation sur le plan diplomatique et international. Sondant son interlocuteur, l’écrivain suscite pourtant des mises en garde dès lors qu’il évoque certaines réserves :
« Au cours de l’entretien, Déry a eut un comportement très humble, et a souligné à plusieurs reprises que cela lui ferait plaisir si nous l’écoutions. En évoquant ses impressions ayant suivies sa libération, il a dit qu’elles étaient encore assez superficielles, mais qu’il était d’accord avec tout ce qui se passait aujourd’hui en Hongrie du point de vue de la direction du Parti et de l’État, et qu’il aimerait exprimer cet accord sous une forme quelconque. Il a dit qu’il considérait son emprisonnement comme fondamentalement légal, mais qu’il n’était pas d’accord avec la lourdeur de la condamnation. Il a le sentiment d’être resté socialiste pendant et après son emprisonnement. Face à cette déclaration, je lui ai fait remarquer que personne n’est jamais abstraitement socialiste, et que seul pouvait se dire à bon droit socialiste celui qui est d’accord avec tout ce qui se réalise aujourd’hui chez nous en faveur du développement du pays et de la construction du socialisme. Celui qui s’opposerait ou qui resterait indifférent à cela ne peut en aucun cas se proclamer socialiste. À cela, Déry a répondu que jusqu’à présent, en se fondant sur ses impressions encore superficielles, il se considérait bien socialiste dans ce sens là, mais qu’il espérait que son orientation à venir, plus précise, le renforcerait encore davantage dans ses convictions [27]. »
Ce compte rendu d’entretien permet de se rendre sensible à l’éventail des stratégies discursives possibles. En mettant en cause la lourdeur de la peine qui lui a été infligée, ou en évoquant la « superficialité » de ses impressions au len-demain de sa libération, Déry introduit une « mauvaise parole » qui indique une réelle capacité à la critique. La ferme réponse de Szecsödi nous rend ici aussi sensible à l’existence d’une certaine tension verbale dans l’échange, chacun s’efforçant de mesurer l’efficacité ou l’acceptabilité de ses propres paroles.
La critique de Déry ne se mue cependant pas en rejet ou opposition ouverte. En reconnaissant lui-même le bien fondé juridique de sa condamnation, Déry condamne, de facto, sa propre participation au mouvement de 1956.
Plus encore, il admet par là le caractère illégal de la révolution de 1956, ce qui équivaut à accorder un blanc-seing de légitimité au régime kadarien, aux yeux duquel 1956 est d’abord une « contre-révolution » ayant rompu le cadre de la légalité socialiste. Au-delà, le plus saisissant reste qu’en affirmant son « accord » avec les orientations nationales prises par la direction de l’État et du Parti, puis en proposant de donner sens et signification à celui-ci « sous une forme quelconque », tout en se déclarant disposé à trouver une « réponse appropriée » à donner aux émigrés de 1956, Déry fait bien davantage que prendre part au tour de parole ainsi engagé. Par ses propositions, il participe également à l’élaboration de ses propres contraintes. C’est ainsi que dans son rapport fait au Bureau politique sur son entretien avec l’écrivain, Szecsödi reprend à son compte l’essentiel des suggestions de Déry, en se contentant de leur donner un contenu précis :
« Je peux donner les conseils suivants à Déry. a) Qu’il écrive une lettre à la direction du Pen Club International, déclarant qu’il considère sa condamnation comme juridiquement fondée, tout en jugeant la sentence trop lourde. Qu’il exprime ses remerciements à la direction du Pen Club pour les actions menées en sa faveur, tout en affirmant que ces actions n’ont guère fait avancer son dossier. Qu’il condamne la campagne organisée autour de lui, et notamment l’activisme des écrivains dissidents, et qu’il déclare que ceux-ci lui nuisent intentionnellement. Qu’il écrive quelques lignes sur sa situation actuelle, ses aspirations, son travail. b) Faisons en sorte que Déry, le moment voulu, puisse rencontrer un journaliste occidental communiste (français ou italien) afin de faire une déclaration contenant toutes les choses qui viennent d’être suggérées [28]. »
Pris au mot par son interlocuteur, Déry se voit ainsi très rapidement condamné à élaborer, de concert, la forme et le contenu d’un accord qui ne lui a pourtant pas été explicitement imposé. La résolution finale adoptée par le Bureau Politique quelque temps plus tard atteste d’ailleurs très bien de ce retournement de situation. Sans remettre en cause l’idée d’une déclaration publique de Déry, celle-ci précise : « Dans la mesure où Déry estime nécessaire de réagir aux actions menées en sa faveur à l’Ouest, qu’il en définisse lui-même la forme [29]. »
Cette nuance est capitale, car elle laisse entendre que les modalités de l’accord à rechercher, loin d’être préconçues, ne se définissent que graduellement. Plus encore, elle semble bien dire que le pouvoir ne tient manifestement pas à imposer quoi que ce soit à Déry et laisse le soin à l’écrivain d’édicter lui-même la forme de son accord public avec le régime. Sans acte de violence physique ou verbale, Déry est ainsi progressivement amené, au cours d’un échange qui reste certes très encadré, à décider lui-même des formes conduisant à placer sa propre parole sous surveillance.
Les différents moments de cet échange nous permettent ainsi d’affiner les analyses sur le rôle des écrivains au tout début de la politique de normalisation kadarienne : la grande prudence manifestée par les interlocuteurs officiels montre qu’il revient aux écrivains de franchir eux-mêmes les premiers pas, en mettant par écrit leurs doléances et leurs suppliques, ainsi contraints de trouver les mots et les gestes pour gagner l’assentiment de leurs censeurs, et audelà, à formuler les règles de leur accommodement.
De l’écriture à la réécriture
En se fiant à la volonté affichée par Déry d’instaurer une séparation étanche entre littérature et politique, une grande part de l’historiographie a considéré que cette posture avait permis à l’écrivain d’élaborer un refuge fictionnel, hors d’atteinte des contraintes politiques et idéologiques. Cette thèse de « l’immigration intérieure » ne fait cependant pas grand cas des conditions d’exécutions socio-historiques des textes littéraires. L’analyse des archives concernant Déry nous permet aujourd’hui de voir plus précisément en quoi la littérature, comme espace d’autonomie supposée, participe aussi d’une gestion de la contrainte politique.
Chronologiquement, on peut rappeler que la réintégration de Déry dans la vie littéraire hongroise est un processus qui s’achève relativement rapidement, symbolisé par la parution, au mois de septembre 1962, de sa nouvelle Számadás [30], dans la revue Uj irás. Celle-ci entraîne la parution d’autres nouvelles, ainsi que celle des deux grands romans de Déry rédigés dans la décennie, G.A úr X.-ben [31] ( 1964) puis A Kiközösit_ [32] ( 1966). Ce rapide retour de Déry sur la scène littéraire conforte indéniablement l’image dans le pays comme à l’Ouest d’un régime libéral, attaché à une mise en pratique effective de son discours de l’alliance et de la réconciliation. Ce retour, qui s’accompagne également d’une régularisation juridique de la situation de Déry (et de fait, son amnistie suspensive devient définitive au printemps 1962), nous conduit cependant à en interroger aujourd’hui les mécanismes et les conditions.
D’après les différents comptes rendus des entretiens tenus entre Déry et le responsable de la direction générale des écrivains, Béla Köpeczi, historien de la littérature nommé à ce poste stratégique en 1957 pour encadrer la politique de normalisation, il apparaît que cette réintégration littéraire est beaucoup plus étroitement négociée qu’on ne pouvait le penser jusqu’à présent. Dès 1961, Déry est en effet conduit à proposer différents manuscrits. À chaque fois, ils sont refusés par Köpeczi : sa pièce de théâtre A magyar lány [La fille hongroise], qui porte sur l’insurrection viennoise avortée de 1934, est soupçonnée de pouvoir susciter des « analogies » avec 1956; G. A úr X.-ben, roman utopique, est interprété comme un « roman à tiroir » et donc comme une possible critique de la société communiste; sa nouvelle A cirkusz [33], parabole sur l’ordre et la liberté, est jugée « inopportune »; la nouvelle A tehén [34], qui porte sur la collectivisation dans les campagnes, est jugé « factice et ironique ». Enfin, sa nouvelle Számadás, qui raconte l’exil avorté d’un vieux professeur hors de Hongrie au moment de la révolution de 1956, est également refusée dans un premier temps. Comme l’explique Köpeczi dans son rapport du 22 janvier 1962 :
« Il [Déry] a présenté une nouvelle qui porte sur 1956 dans laquelle il soulève de façon extrêmement vague et équivoque la question de sa propre responsabilité » [35]. Dans ce même rapport, intitulé « Note sur quelques écrivains compromis en 1956 », Köpeczi justifie ainsi sa politique à l’égard des écrivains :
« Notre position, jusqu’à présent, a été la suivante : (… ) ne publier leurs œuvres originales que s’ils éclaircissent leur point de vue sur 1956 et reconnaissant les progrès qui ont été accomplis depuis lors. Nous ne leur avons pas demandé d’exprimer leur opinion dans des déclarations officielles, mais dans leur œuvre littéraire. Au cours de l’année et demi passée, ces écrivains ont tenté de se conformer à mes souhaits, mais ces tentatives sont restées équivoques, aussi avons-nous jugé qu’ils ne s’étaient pas pliés aux exigences rendant possible leur retour dans la vie littéraire [36]. »
Par là, Köpeczi trace une ligne politique fortement clivée qui permet d’intégrer dans la vie littéraire ceux qui se montrent disposés à exercer une parole d’élucidation, ou d’éclaircissement, comme le suggère la notion ambiguë de tisztázás: celle-ci renvoie en effet à l’idée d’une mise au clair, d’une mise au point mais aussi d’un blanchiment, et donc d’une disculpation. Ce point est décisif : l’expression du ralliement, ici, se déplace sur le terrain littéraire, tout en concernant un point éminemment politique, celle de la reconnaissance des progrès accomplis depuis 1956, et donc de la discontinuité fondamentale entre le régime Kádár et celui de Rákosi. Surtout, face aux écrivains qui croient échapper par le jeu fictionnel aux exigences du régime, il réaffirme la capacité à exercer un plus discret mais non moins insistant contrôle idéologique du discours littéraire.
L’événement de la publication, en septembre 1962, de la nouvelle Számadás, peut donc surprendre. Il est sans doute lié à l’évolution du contexte politique, qui voit notamment l’accroissement des pressions internationales à l’ONU en faveur d’une résolution de la « question hongroise ». Il se concrétise surtout par la décision du vice-ministre de la culture, György Aczél, de faire paraître quelques nouvelles de Déry, ainsi que les « parties positives » du roman de Déry, G. A úr X.-ben [37]. Köpeczi, contraint de trouver une issue, envisage alors une publication possible de ces différents textes : « Parmi les nouvelles qu’il a présentées jusqu’à présent, il y en a deux qu’il serait possible de publier dans certaines de nos revues. Concernant la première [ Számadás], qui porte sur l’histoire d’un professeur qui veut s’exiler, j’ai recommandé un certain travail de réécriture. La deuxième nouvelle envisageable pourrait être La Vache [38]. »
La nouvelle Számadás, qui avait d’abord été jugée non conforme, est désormais renvoyée pour réécriture. Ce n’est donc plus tant le système de censure qui s’impose ici que celui d’une autocensure imposée, encadrée. Contrairement à ce qui a souvent été dit par de nombreux témoignages, ce n’est donc pas « par lassitude [39] » que le régime autorise la publication de la nouvelle, mais à la suite d’un remaniement du texte par l’écrivain, qui le rend ainsi conforme aux normes de ses interlocuteurs officiels. C’est une note du 20 avril 1962, adressée par Köpeczi à Aczél, qui nous dévoile les conditions de cette réécriture :
« Tibor Déry, à la suite de sa conversation avec le camarade Aczél, a de nouveau envoyé deux de ses nouvelles, pour que nous décidions de les publier ou non. Il a déjà soumis ces deux textes il y a assez longtemps, nous avions alors émis l’avis qu’ils ne convenaient pas pour une première publication. Déry a maintenant remanié sa nouvelle Számadás. Il a développé le rôle des personnages dans la partie qui correspond à la page 16 et s’est efforcé de donner une plus grande intensité au personnage communiste. À la page 37, il a changé la partie dans laquelle le garde frontière tuait le père de l’enfant. Aux pages 42-43, il a inséré une demi phrase, ou plutôt une phrase, pour faire sentir qu’il croit en l’avenir du pays et du peuple.
Quant à la nouvelle La Vache, il l’a donné sans changement. À mon avis, il ne serait pas judicieux de publier cette nouvelle en premier, Déry est en effet naïvement ignorant des questions relevant de l’agriculture. Dans la nouvelle Számadás, il parle de choses qu’il connaît davantage et donne une explication plus directe par rapport à son comportement en 1956 [40]. »
Cette note est l’un des très rares documents nous permettant de voir comment Déry, concrètement, intègre dans son travail littéraire les exigences politiques de ses interlocuteurs. La note semble bien dire que c’est Déry lui-même qui, pour apporter des réponses aux critiques sur le caractère équivoque de sa nouvelle, rature et corrige un texte pour, comme le veut Köpeczi, « parler de sa position actuelle » vis-à-vis du régime et de 1956. Sans déclaration officielle ni autocritique, Déry gagne ainsi son droit de retour dans le champ littéraire à l’occasion de l’écriture d’un texte qui répond directement à toutes les exigences formulées par le pouvoir kadarien depuis sa libération de prison : une prise de position sur le présent, reflétant de façon convaincante la réalité, exprimant un accord avec le projet socialiste et racontant la culpabilité de ceux impliqués ou engagés dans la révolution de 1956.
Même si la « naïveté » et « l’ignorance » de Déry sur les questions agricoles sont de nouveau sanctionnées à propos de la nouvelle A Tehén, la publication de Számadás permet à l’écrivain de rejoindre le groupe des auteurs qui, à des moments différents, parviennent à rendre conforme et opportune une œuvre littéraire, et réussissent à trouver les formes concrètes de leur accommodement avec le pouvoir politique et culturel. « L’affaire Déry », sans être pour autant terminée, trouve ici un premier épilogue.
 
Du compromis à la compromission ?
 
 
Au printemps 1963, la promulgation d’une amnistie générale pour tous les prisonniers de 1956 modifie sensiblement le rapport des écrivains au pouvoir.
Cette libéralisation politique, avec l’ouverture vers l’Ouest et le lancement des premières propositions de réforme économique, contribue à asseoir les nouvelles bases de la popularité du régime kadarien. Les conditions d’une réintégration plus globale de la communauté littéraire sont désormais réunies. Dans le cas de Déry, cette inflexion du climat politique se manifeste par une réévaluation de son rôle et de son image par les autorités en même temps que par une nouvelle capacité d’intervention et de médiation de l’écrivain auprès de ces mêmes autorités.
Déry au regard du pouvoir : de nouvelles perspectives
Peu après la parution de la nouvelle Számadás, Déry est autorisé, en mars 1963, à se rendre à l’étranger pour la première fois depuis sa sortie de prison. Invité par la Société Littéraire Viennoise pour donner une conférence littéraire, Déry se rend à Vienne, où l’attend une salle bondée, composée de journalistes, exilés politiques, diplomates et autres officiels hongrois. En guise d’avant-propos, Déry déclare alors, devant une salle perplexe : « Je sais que ce n’est pas votre intérêt pour mon activité littéraire mais vos opinions politiques qui vous ont amené ici. Mais il est plus instructif de me lire que de discuter avec moi. À l’heure actuelle, je peux écrire librement à la condition de ne rien écrire contre le socialisme. Moi, je suis socialiste, et j’assume cette restriction.
De toute façon, la politique et la vision du monde, ce n’est pas la même chose [41]. » Cette déclaration de Déry, la première prononcée à l’ouest, fait preuve d’une certaine franchise. Mettant à nu le dispositif de contrôle kadarien, elle marque également une étonnante intériorisation de la contrainte, l’écrivain acceptant ainsi de se déclarer libre alors que toute critique du système socialiste lui est interdite.
Le paradoxe de Déry, l’ambivalence naissante de ses liens avec le pouvoir, résident aussi ici dans cette célébration des pouvoirs de la littérature, de sa capacité supérieure à exprimer la « vision du monde », alors qu’elle ne peut trouver son fondement et surtout sa légitimité que dans une déclaration préalable de fidélité au socialisme et qu’elle reste soumise à réécriture et autocensure. À partir de la déclaration de Vienne, jugée « correcte et convenable [42] » par Szirmai dans un rapport secret adressé à Kádár le 9 octobre 1963, Déry devient un écrivain qui peut davantage publier, et surtout, voyager à l’Ouest, pour y faire des conférences ou rendre visite à des amis. Toujours placé sous discrète surveillance, Déry fait preuve de retenue : venu par exemple en France en 1963 pour y rencontrer son éditeur parisien, il ne cherche pas à éviter les exilés de 1956 mais prend bien soin de ne pas prendre l’initiative de telles rencontres [43]. Progressivement réinscrit dans le paysage politico-littéraire hongrois, Déry se « kadarise » également, ce qui signifie notamment que son image de héros est progressivement mise au service du régime. Et plus encore, que le discours créée les conditions de perpétuation de cette image. Venu à l’Association des écrivains à l’été 1963, Kádár déclare ainsi que Déry, « aux yeux de la Hongrie et des démocraties populaires, est de la plus grande utilité vis-à-vis de l’étranger » [44].
Jeux et enjeux d’une médiation : des zones d’échanges réciproques avec le pouvoir ?
À partir du milieu des années 1960, des liens personnels sont noués entre l’écrivain et le principal responsable de la politique culturelle, György Aczél.
Une relation épistolaire suivie s’engage alors, sur un ton souvent intime et familier. Les archives privées des deux hommes, aujourd’hui accessibles, regorgent de ces détails plus ou moins triviaux qui donnent à entendre que le compromis supposé s’achève dans une compromission pure et simple. On découvre ainsi comment Déry parvient, grâce à l’intercession d’Aczél, à faire l’acquisition avantageuse d’une voiture occidentale ou d’un terrain à la campagne, ou bien encore à s’émanciper de certaines lourdeurs bureaucratiques. En mars 1966, il négocie un accord avec la télévision allemande pour une adaptation de son recueil de nouvelles Szerelem [Amour] sans en référer à la tutelle juridique, jouant ainsi habilement de l’autorité exercée par Aczél sur les différents organismes culturels et politiques hongrois [45]. Au-delà de son caractère anecdotique, cette proximité nouvelle entre l’écrivain et son censeur permet de s’interroger sur la capacité de Déry à jouer de sa proximité avec le pouvoir et à s’en servir pour se doter –ou pas– d’une autonomie réelle. C’est cette capacité d’adaptation que nous voudrions interroger encore une fois, à travers un exemple particulièrement éclairant de médiation effectuée auprès des plus hauts responsables kadariens.
On lit en effet dans les archives qu’en juillet 1967, Déry intervient auprès de Kádár et d’Aczél pour prendre la défense d’un de ses amis, Zoltán Horváth, ancien social-démocrate de gauche devenu socialiste, victime des purges rakosistes, réhabilité en 1956 mais considéré comme membre de cercles intellectuels opposés au régime Kádár. L’affaire est alors hautement sensible : accusé d’avoir un comportement politique « négatif », Horváth fait en effet l’objet d’une procédure de surveillance policière très contraignante depuis six mois, ne pouvant notamment se déplacer sans autorisation préalable. S’étant absenté hors de Budapest sans en référer aux autorités, il est alors menacé d’une prolongation de ce régime de surveillance. Déry, sollicité par la femme de Horváth, envoie une lettre à Kádár lui-même, pour tenter d’intercéder en la faveur de son vieil ami. Soulignant la fragilité physique de ce dernier, Déry décline « toute intention de discuter du bien fondé des dispositions policières » et prie seulement le « cher et respecté camarade Kádár (… ) de juger les choses de façon humaine » [46]. Protocolaire et révérencieuse, la démarche de Déry, en évitant de se prononcer sur la dimension politique de l’affaire, s’avère particulièrement efficace et fructueuse. Dans une lettre adressée au comité central, Kádár, estimant que l’intervention de Déry « ne peut être considérée comme opposée au Parti ou hostile [47] », décide de faire lever le dispositif de surveillance sur Horváth et demande à Aczél de répondre à Déry.
Aczél tente alors de circonvenir les craintes de l’écrivain, tout en lui rappelant fermement la nature des contraintes politiques auxquelles chacun est tenu de se plier :
«(… ) Le camarade Kádár m’a chargé de te dire qu’il comprend tout à fait ta préoccupation concernant l’affaire Zoltán Horváth et qu’il se range à tes arguments humanitaires. La seule difficulté, c’est que le système judiciaire de la République Démocratique Populaire Hongroise, parfois, exige des solutions peu agréables. Par exemple, il vaut mieux donner un avertissement à quelqu’un pour l’empêcher de commettre plus tard des actes qui seraient encore plus graves. Je pense, tu dois être d’accord avec cela, que cela pourrait être une obligation de tout système socialiste humain. Nous avons demandé aux organes d’État de ne pas brimer Zoltán Horváth malgré sa violation du règlement. Cependant, je crois, cela doit être clair pour un fin psychologue comme toi, que ce n’est pas par hasard s’il a entrepris son voyage à Esztergom juste avant l’expiration de la période de surveillance policière : est aussi entré en ligne de compte le désir d’apparaître et de jouer un rôle public à tout prix, ce sur quoi mon opinion est la même que la tienne, si je ne me trompe pas (… ). Le maximum qu’il soit possible de faire, c’est que, avec cet art de la persuasion que tu sais exercer sur les gens, tu tentes de le convaincre, non pas bien sûr de modifier ses opinions et ses convictions, mais de se tenir rangé à l’intérieur de l’ordre et des lois de la République Démocratique Populaire Hongroise. Enfin, permets-moi, pour l’occasion, de te saluer avec affection et, au nom du camarade Kádár, de te souhaiter tous mes meilleurs vœux jusqu’à notre prochaine rencontre personnelle » [48].
Cette lettre d’Aczél mérite attention : malgré un ton qui se veut complice et amical, elle frappe en même temps par sa dureté et son intransigeance.
L’imbrication des registres discursifs – affectif et privé d’une part, officiel et publique d’autre part – projette ainsi une lumière inattendue sur ce que la sociabilité privée des deux hommes, telle qu’elle se manifeste notamment dans leur correspondance personnelle, pouvait éventuellement mettre en parenthèses, ou faisait semblant d’occulter : la réalité des rapports politiques dans laquelle se trouve pris un écrivain sous le régime Kádár. Outre le rappel aux principes légaux de la « République Démocratique Populaire Hongroise », la dénonciation de la volonté manifestée par Horváth de « jouer un rôle public » fait inévitablement penser au cas Déry lui-même, dont l’existence est hantée par cette question depuis 1956. En prenant l’écrivain sans cesse à témoin – « tu dois être d’accord avec cela », « cela doit être clair pour toi » –, Aczél semble ainsi dire qu’à travers Horváth, c’est aussi bien, d’une certaine façon, de Déry et de tous les opposants de 1956 dont il est question ici. Au-delà, en conseillant à Déry, avec une cruelle ironie, d’exercer son pouvoir de persuasion et d’intervention sur Horváth, Aczél parvient à renverser les rôles et à détourner de son sens la tâche médiatrice de Déry. Intervenu pour aider son ami, Déry se retrouve ici renvoyé au rôle de bras avancé du pouvoir, dont on lui demande d’être, contre toute attente, le porte-parole.
Cette ambiguïté de la position de Déry s’exprime de façon éloquente dans le petit mot envoyé par l’écrivain à Horváth au lendemain de son intervention :
« Mon bon Zoltán, je peux te le dire avec joie : mon angoisse qu’ils prolongent la durée de la surveillance policière à cause de ton escapade à Esztergom n’a pas – peut-être grâce à mon intervention ??? – de raison d’être. Mais je t’en supplie : manie avec la plus grande prudence possible tes opinions et surtout tes informations sur le présent : tu es historien, prends donc soin du passé. Tu es un idéaliste moral : tu te fais des illusions sur le futur » [49]. En renvoyant le criticisme de Horváth du côté de la chimère et de l’idéalisme, et en priant son vieux compagnon de s’abstenir de toute parole sur le présent, Déry donne ici une étonnante leçon de pragmatisme politique. Sortant de l’apparent « consensus » dans lequel il est de plus en plus souvent confiné, sa protestation lui a fait ouvrir une brèche dans un discours policé. Pourtant, des limites strictes sont assignées à cette « résistance »: la lettre de Déry, par exemple, dit bien l’immense respect voué à Kádár en tant que producteur ultime de discours et de jugement; celle d’Aczél, d’autre part, rappelle à quel point le pouvoir d’intervention de l’écrivain reste fragile et révocable. Enfin, dans les réserves qu’il exprime à Horváth, Déry signale bien une ré-appropriation immédiate des exigences Aczéliennes, conforme en cela à une pratique de vie et d’écriture qui est selon nous la marque de la normalisation kadarienne et qui réinsère l’initiative de l’écrivain dans un discours contraint de « clientèle ».
Silences
En Hongrie comme dans l’ensemble des pays d’Europe centrale, l’invasion de Prague en août 1968 marque une rupture majeure : chez nombre d’intellectuels, elle représente en particulier l’échec du révisionnisme critique et des illusions sur le caractère réformable du système socialiste. Le régime hongrois, en particulier, est confronté à l’apparition d’une critique morale et politique qui exige désormais un nouveau « contrat social » et se montre très insatisfaite des rigidités persistantes du système kadarien. Cette critique est portée par une nouvelle génération, née après 1945, souvent émancipée du souvenir traumatisant de la guerre ou de la révolution de 1956, radicale dans ses aspirations et ses critiques, et qui fonde le socle de la dissidence hongroise dans les années 1970 et 1980 [50]. Cette rupture ne trouve d’expression revendicatrice qu’au lendemain de 1968. Sur le moment, on peut rappeler que l’invasion de Prague ne suscite guère en Hongrie que silence, réactions mitigées ou protestation d’intellectuels marxistes vite réprimés [51]. Pourtant, il existe bien, au sein de la jeune génération des écrivains contestataires, emmenée par Sándor Csoóri ou István Eörsi, un projet de pétition pour dénoncer l’invasion soviétique. Encore prudents et mal organisés, ces jeunes écrivains cherchent alors à recueillir le soutien de quelques grands noms de la littérature hongroise, parmi lesquels Déry.
Celui-ci, par volonté de ne pas manifester d’intention hostile, et sans doute également par fatigue physique, décline l’offre. Le projet de pétition est alors abandonné. Ce silence de Déry en 1968 en entraîne de nombreux autres dans les années qui suivent, notamment au moment du procès Haraszti [52] en 1973 ou de l’affaire Soljenitsyne [53] en 1974 : chaque fois, Déry refuse d’apporter son soutien aux intellectuels incriminés. En 1977, il refuse de s’associer à la protestation contre l’arrestation de Vaclav Havel et sort même de son silence pour se désolidariser publiquement du mouvement de la charte 77 [54]. Choqués, de nombreux amis s’éloignent de l’écrivain. Du point de vue des relations entre les intellectuels et le pouvoir, ce type de comportement, alors même que se réveillent les oppositions civiles dans le pays, est particulièrement intéressant.
Il donne la mesure du changement d’époque et des pratiques politiques à l’œuvre. Pacifique et pacifié, Déry est désormais un écrivain qui fait preuve d’un comportement de plus en plus loyal. Décalé par rapport aux préoccupations de la jeune génération, Déry se radicalise jusque dans son œuvre littéraire : promenant un regard à la fois nostalgique et désabusé sur la civilisation contemporaine et la solitude de l’homme moderne, il critique dans ses derniers ouvrages le monde tel qu’il va et les nouvelles mœurs d’une société qu’il ne connaît pourtant guère [55]. Interrogeant les rapports entre vérité et mensonge, il publie une sorte de récit moral et autobiographique en 1969 qui ne couvre en fait que la période d’avant-guerre et passe sous silence la période la plus contemporaine.
La proximité presque trop marquée de Déry avec le régime et Aczél en particulier, son statut d’écrivain privilégié – voyages, traductions à l’Ouest, publication de ses œuvres complètes en Hongrie à partir de 1970 – installent l’écrivain comme une sorte d’anomalie dans le paysage contestataire des années 1970. Ce décalage nous permet de mieux comprendre les raisons pour lesquelles les censeurs kadariens, tout à leur lutte contre les nouvelles « diversions idéologiques » des années 1970, en viennent, progressivement, à de désintéresser de la « question Déry ». Et de fait, Déry paraît de moins en moins sollicité par ses interlocuteurs kadariens : il ne lui est plus besoin de réécrire ses textes, de rendre compte de son comportement en 1956 ou de son opinion sur le régime pour pouvoir être publié. C’est ainsi que les archives de la police politique nous révèlent qu’un rapport de vérification et révision des fichiers concernant Tibor Déry, établi le 7 août 1965, décide de classer la plupart des dossiers sur l’écrivain, en partant du constat que « le comportement de Tibor Déry après sa libération a été loyal à l’égard de la République Démocratique Populaire de Hongrie » [56]. S’éloignant de l’horizon de ses censeurs, Déry disparaît dès lors progressivement de l’archive. Avec ce tarissement de l’archive se tourne une page de l’histoire hongroise et de la politique de normalisation, période au cours de laquelle il apparaît que, loin de toute euphorie, rien n’était jamais réellement joué ou gagné d’avance.
* * *
Dans le contexte hongrois des années 1960 et 1970, l’étude du cas Déry permet d’interroger le caractère complexe et changeant des relations qui lient les écrivains au pouvoir. Délaisser l’univers littéraire de l’écrivain pour se concentrer sur ses rapports face à l’écriture et au pouvoir suppose cependant de prendre le contre-pied de ses déclarations publiques, qui ne cessent dans ces années-là d’instaurer une séparation étanche entre littérature et politique.
Ce retournement est trouble puisque Déry, loin d’être un homme isolé et sans prise sur le monde, a toujours été engagé dans les batailles du siècle. Les raisons et les formes du « transfert » opéré par Déry renvoient selon nous au fondement même du projet kadarien, qui souhaite orienter la communauté littéraire, rebelle en 1956, vers un consensus apolitique. Davantage qu’un choix de vie librement mûri, le retournement de Déry nous semble donc plutôt signaler une adaptation à un ensemble de nouvelles contraintes.
Au contact des archives, on découvre ainsi que la pratique littéraire, loin d’assurer un refuge paisible et salvateur, n’est envisageable que si on la ramène à des conditions d’exécution sociales, idéologiques et politiques très strictes.
De l’écriture à la publication, on peut donc tenter de retracer un long cheminement au cours duquel l’écrivain, placé « sous surveillance », fait l’objet de pressions constantes, sous la forme de recommandations politiques ou de censures littéraires. De cet examen, il ressort notamment que c’est également par la littérature que Déry doit manifester les preuves de son ralliement pour gagner un droit de réintégration dans la vie sociale et littéraire. Le « compromis » a son prix, et la distinction initiale opérée par Déry perd donc de son sens dès lors que l’écrivain, malgré ses vœux ou ses dénégations, reste un homme traversé de part en part par la question du pouvoir.
De ce point de vue, Déry nous est apparu comme étant un cas emblématique. De par son aura et sa célébrité, ses liens avec l’avant-garde ouesteuropéenne comme par son statut d’écrivain persécuté par les pouvoirs autoritaires, il est une figure particulièrement sollicitée par le régime kadarien. Or il s’avère que le degré de sollicitation ne décroît pas en mesure de la célébrité de la personnalité concernée. Malgré sa grandissante proximité avec Aczél, Déry n’en doit pas moins apporter des signes très concrets de sa réconciliation avec le pouvoir. On s’aperçoit ainsi que la question de l’accommodement kadarien n’est pas exclusivement une question d’arrangement informel et tacite. Elle est surtout l’objet de mises au point formelles et explicites, qui, sous la forme de déclarations, de censures et de réécritures, donnent à l’expression de « compromis kadarien » un contenu réel et précis.
Amené à participer à l’invention des mots et des formes de ce compromis, l’écrivain apparaît donc comme un acteur à part entière du « compromis »: loin d’être une fiction abstraite et désincarnée, ce dernier est une construction derrière laquelle se profile, jour après jour, des pratiques discursives, des gestes symboliques, des comportements sociaux. Les archives hongroises, en livrant le portrait d’un écrivain participant à l’élaboration de ses propres contraintes ou servitudes, rendent ainsi de nouveau possible l’étude des conditions et des circonstances sous lesquelles un tel compromis pouvait être noué à l’Est.
 
NOTES
 
[1] Voir György KONRÁD, Iván SZELÉNYI, La marche au pouvoir des intellectuels, Paris, le Seuil, 1979. Pour une analyse des mécanismes d’incorporation des artistes dans l’appareil d’État, voir également Miklós HARASZTI, L’artiste d’État, de la censure en pays socialiste, Paris, Fayard, 1983.
[2] Le plus souvent, les historiens ont considéré qu’il était la résultante de « contrats implicites » ou de « sous-contrats » élaborés par le régime pour satisfaire, au terme de marchandages tacites et informels, des groupes d’intérêts particuliers. Pour une discussion sur la notion de « compromis kadarien », voir István KEMÉNY, « Hol tart a társadalmi kompromisszum Magyarországon », Magyar Füzetek, n° 1, juillet 1978, p. 21-46; János KOVÁCS (pseudonyme de Gyula TELLÉR ), « A magyar társadalom kispolgáripolgári jellegéröl », Irodalmi Ujság, août 1976, p. 1-15, repris en français dans Pierre KENDE et Krzysztof POMIAN (textes réunis par), 1956-Varsovie-Budapest, la deuxième révolution d’octobre, Paris, le Seuil, 1978, p. 164-175; ainsi que la synthèse d’István KEMÉNY et de Pierre KENDE, « Le compromis hongrois », Commentaire, n° 2,1978, p. 149-161.
[3] Voir W. BRUS, P. KENDE, Z. MLYNAR, « Processus de normalisation en Europe centrale soviétisée », Étude, n° 1,1983.
[4] Pour une synthèse de l’histoire du régime communiste kadarien, voir en particulier Rudolf L. TöKÉS, Hungary’s negociated revolution, Economic reform, social change and political succession, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
[5] Pour une analyse de cette rupture, voir Peter A. TOMA et Iván VÖLGYES, Politics in Hungary, San Francisco, Freeman, 1977.
[6] Voir Andrew FELKAY, Hungary and the USSR, 1956-1988, Kadar’s political leadership, New York, Greenwood Press, 1989.
[7] Sur ces aspects connus, voir la synthèse de Miklós MOLNÁR, La démocratie se lève à l’Est. Société civile et communisme en Europe de l’Est : Pologne et Hongrie, Paris, PUF, 1990. Ainsi que Peter A. TOMA, Socialist authority. The Hungarian experience, New York, Praeger, 1988.
[8] Dans un pays où la question de la préservation de la langue, du territoire et de l’identité, face aux multiples et traumatisantes occupations étrangères, est décisive (notamment depuis la défaite de Mohács face aux Turcs en 1526), les écrivains jouent un rôle médiateur essentiel. Portant haut les valeurs nationales, les écrivains assument une fonction tribunitienne, qui les amène à incarner les intérêts de groupes sociaux entiers. Mis au pas dans les années 1950 sous la dictature de Rákosi, les écrivains, à partir de 1953, assument de nouveau leur fonction médiatrice et protestataire, dénonçant l’oppression politique comme les injustices sociales. Cette capacité des écrivains, avant et pendant la révolution, à maintenir une unité d’action et de pensée, exerce une influence considérable sur Kádár, qui devient dès lors convaincu, même s’il n’a aucune affinité avec le monde intellectuel, de la nécessité de leur soutien ou de leur neutralité. Voir Eva STANDEISKY, Az írók és a hatalom, 1956-1963 [Les écrivains et le pouvoir, 1956-1963], Budapest, 1956-os Intézet, 1996. Ainsi que Thomas F. ROBINSON, The pattern of reform in Hungary, New York, Praeger, 1973.
[9] L’historiographie hongroise a bien étudié cette question. Nous renvoyons notamment au livre de Melinda KALMÁR, Ennivaló és hozomány, a kora kádárizmus ideológiája [À manger et à boire, l’idéologie du premier kadarisme], Budapest, Magvetö, 1998, ainsi qu’à E. STANDEISKY, Az írók…, op. cit., 1996, p. 451-456. Une étude très précise de la politique culturelle du régime kadarien a également été menée par Péter AGÁRDI dans « Közelítések a Kádár-korszak Müvelö déspolitikájanak történetéhez » [Perspectives sur l’histoire de la politique culturelle à l’époque kadarienne], Eszmélet, juin 1994, p. 129-165.
[10] Pour une synthèse, voir Bennet KOVRIG, Communism in Hungary from Kun to Kádár, Stanford, Hoover Institution, 1979.
[11] En hongrois, les trois lettres « t » désignent les initiales des mots « támogatott » (soutenu), « türt » (toléré), « tiltott » (interdit). Voir « Az irodalom és a müveszetek hivatása társadalmunkban » [La littérature et l’influence des arts dans notre société], Társadalmi Szemle, XXI, juillet-août 1966, p. 29-58.
[12] De nombreux documents originaux ont été publiés. Voir en particulier Irók pórázon : A Kiadói Föigazgatóság irataiból 1961-1970, [Les écrivains enchaînés, documents tirés de la direction générale de l’édition, 1961-1970], szerkesztette Tóth Gyula, Budapest, MTA Irodalomtudományi Intézete, 1992. Ainsi que Edit PÓR, Melinda KÁLMÁR, Bendegúz Cseh GERGÖ, Zárt, bizalmas, számozott. Tájékoztatáspolitika és cenzúra : 1956-1963 [La politique d’information et la censure de 1956 à 1963 : fermeture, confidentialité, chiffrage], Budapest, Osiris Kiadó, 1999.
[13] Pour une analyse de ce lexique, voir notre article : « Les écrivains et le pouvoir en Hongrie. Retour sur le compromis kadarien », Cahiers d’études de l’Europe médiane, numéro spécial « culture et pouvoir en Hongrie depuis 1945 », Inalco, mai 2001 (à paraître).
[14]Voir « Megjegyzések a Magvetö és a Szépirodalmi kiadó 1961-1963-as években végzett munkájáról szóló beszámolókhoz » [Notes sur les comptes rendus des maisons d’éditions Magvetö et Szépirodalmi concernant les années 1961-1963], cité dans G. TÓTH, Irók Pórázon…, op. cit., p. 232.
[15] Voir Béla KÖPECZI, « A szocialista irodalomért és müvészetért » [Pour une culture socialiste et pour l’art »], Népszabadság, 11 octobre 1964.
[16] La phrase inachevée, Paris, Albin Michel, 1966.
[17] Sur le contexte du procès Déry en 1952, voir M. MOLNÁR, La démocratie se lève…, op. cit., p. 144-157.
[18] Niki, ou l’histoire d’un chien, Paris, le Seuil, 1957.
[19] Outre la pression des Nations Unies, il faut souligner que l’action du PEN Club international et du prestigieux Comité Déry, fondé à Paris le 15 juillet 1957, sous la présidence de Jean Cassou et avec la participation active d’Albert Camus, Roger Martin du Gard, François Mauriac, Jean Rousselot, Claude Roy, Jean-Marie Domenach et de Louis de Villefosse, a été déterminante. Sur cet épisode, voir Ferenc BOTKA, « A Déry-per világvisszhangja » [L’écho mondial du procès Déry], Holmi, 1994/10, p. 1427-1447; et du même auteur : « Az 1957-es iróper külföldi visszangja, Déry Tibor és a világhír » [l’écho du procès des écrivains de 1957 à l’étranger : la réputation mondiale de Tibor Déry], in Ferenc BOTKA, D.T. úr feleletei, avagy a befejezett mondat [Les réponses de Monsieur D. T, ou la phrase achevée], Budapest, Belvárosi Kiadó, 1994, p. 96-114. L’ensemble des déclarations et pétitions au moment de l’affaire Déry a été soigneusement compilé dans une plaquette intitulée Pour Tibor Déry et les 24 intellectuels en prison, Paris, Comité Tibor Déry, 1959.
[20] Le « grand procès des écrivains », ainsi désigné par allusion à la célébrité des écrivains jugés, se déroule d’octobre à décembre 1957. On le distingue du « petit procès des écrivains », qui concerne notamment Domokos Varga, Zoltán Molnár, Gyula Fekete et Aron Tobiás; il se déroule de septembre à octobre 1957.
[21] Voir Béla KELEN, dans Kortársak Déry Tiborról [Regards contemporains sur Déry], Budapest, Petöfi Irodalmi Múzeum, 1994, p. 61.
[22] Magyar Országos Levéltár [Archives Nationales Hongroises], Budapest, 288.f. 5/191.ö.e. Nous utiliserons désormais l’abréviation MOL.
[23] Il s’agit de droits d’auteurs provenant de la vente de ses livres à l’ouest pendant et après la révolution de 1956, sans l’accord des autorités hongroises.
[24] Il s’agit d’un organisme de gestion de retraite des écrivains.
[25] MOL, 288.f. 5/191.ö.e.
[26] MOL, 288.f. 5/191.ö.e.
[27] MOL, 288.f. 5/194.ö.e
[28] MOL, 288.f. 33/1960/17.
[29] MOL, 288 f5/194 ö.e.
[30] Voir « L’heure du bilan », Jeu de bascule, Paris, Seuil, 1969.
[31] Monsieur G. A dans X, Paris, Seuil, 1965.
[32] L’Excommunicateur, le Seuil, Paris, 1969.
[33] Voir « Le cirque », dans Jeu de bascule, Paris, Seuil, 1969.
[34] Voir « La vache », dans Jeu de bascule, Paris, Seuil, 1969.
[35] MOL, XIX-J-4-rrr 1.d.
[36] MOL, XIX-J-4-rrr 1.d.
[37] MOL, XIX-J-4-aaa, 63.d., 127 dosszié.
[38] MOL, XIX-J-4-aaa, 63.d., 127 dosszié.
[39] Voir Réz PÁL, in Kortársak…, op. cit., p. 115.
[40] MOL, JGY XIX -J-4-aaa 63.d., 127 dosszié.
[41] Cité dans Irodalmi Ujság, 15 avril 1963, p. 8.
[42] MOL, 288 f. 47,733 ö. e, 26/123-124.
[43] Voir Méray TIBOR, in Kortársak…, op. cit., p. 96.
[44] Voir Belügyminisztérium [ministère de l’Intérieur], III/III/5-a alosztály, 16 juillet 1963.
[45] MOL, XIX-J-4-aaa, 36 doboz, 405 dosszié.
[46] MS, 6058/90,13 juillet 1967, Aczél Hagyaték [archives privées Aczél].
[47] MOL, 17 juillet 1967,288.f. 47,740 ö. e, 18.
[48] Lettre citée par Péter Sneé, in « Az 1956 utáni Déry » [Le Déry d’après 1956], Irodalmi Ujság, 1986, n° 1, p. 15.
[49] Lettre citée par Péter Sneé, ibid., p. 15.
[50] Sur cette question, voir Elemér HANKISS, East European Alternatives, Oxford, Clarendon Press, 1990; voir également les témoignages recueillis dans Budapest, trente ans plus tard, entretiens avec les animateurs de l’opposition démocratique hongroise (conçus et réalisés par Hans Henning PAETZKE ), Paris, Joseph Clims éditeur, 1986. Pour une étude exhaustive de l’opposition hongroise, voir Ervin CSIZMADIA, A magyar demokratikus ellenzék (1968-1988) [L’opposition démocratique hongroise, 1968-1988], Budapest, T-Twins Kiadó, 1995.
[51] Voir Pierre KENDE, « Les quatre Hongrie dans la crise de 1968 », in F. FEJTÖ et J. RUPNIK (dir.), 1968, Le printemps tchécoslovaque, Bruxelles, Complexe, 1999, p. 185-190. Sur un bilan critique de l’attitude des intellectuels hongrois face à l’invasion de Prague, voir Rudolf TÖKÉS, « Hungarian Intellectuals Reaction to the Invasion of Czechoslovakia » et George GOMORI, « Hungarian and Polish attitudes on Czechlovakia, 1968 », in E.J. CZERWINSKI et J. PIAKALKIEWICZ (dir.), The Soviet Invasion of Czechoslovakia : Its effects on Eastern Europe, New York, Praeger, 1972, p. 139-158.
[52] Miklós Haraszti, renvoyé de la faculté de sociologie en 1968 pour gauchisme, travaille en 1970-1971 dans une entreprise de tracteurs comme manœuvre non qualifié. Il en tire un ouvrage accablant sur les conditions de travail, Darabbér [ Le Salaire aux pièces, Paris, le Seuil, 1976] dont le manuscrit continue de circuler malgré son interdiction. Il est alors arrêté puis condamné à huit mois de prison avec sursis. Déry refuse alors de signer une pétition en faveur de la libération de Haraszti.
[53] Au cours d’une conférence de presse en 1974, Déry refuse de prendre position sur l’affaire Soljenitsyne, provoquée par la publication de l’Archipel du Goulag.
[54] En janvier 1977 est rassemblée une pétition de 34 intellectuels hongrois qui expriment leur solidarité avec les principes de la Charte 77, fondée sur la défense morale et légale des droits de l’homme en Europe de l’Est. Suite à la protestation des intellectuels hongrois contre l’arrestation de Vaclav Havel, Déry fait paraître un article dans la presse allemande qualifiant les protestataires hongrois d’irresponsables politiques, desservant les intérêts tchèques et faisant du tort à ceux de la Hongrie. Sur cet épisode, voir Réz PÁL, in Kortársak…, op. cit., p. 116-117.
[55] Voir notamment Képzelt riport egy amerikai pop-fesztiválról [Reportage imaginaire sur un festival de pop américain], Budapest, Szépirodalmi, 1971; A napok hordaléka [L’écume des jours], Budapest, Szépirodalmi, 1972; Kedves bópér [Cher beau-père], Budapest, Szépirodalmi, 1973.
[56] Voir V-144759/376/79-81, Belügyminisztérium [ministère de l’Intérieur], III/III-4-a. alosztály, Történeti Hivatal.
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