Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131073
288 pages

p. 224 à 243
doi: en cours

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no49-2 2002/2

Martine Mespoulet, Statistique et révolution en Russie. Un compromis impossible ( 1880-1930), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001,337 p.

L’ouvrage analyse un groupe social, celui des statisticiens des administrations régionales russes (les zemtsva), depuis sa formation dans les années 1880 jusqu’à sa disparition à la fin des années 1930. En choisissant ce groupe qui n’a jamais rassemblé plus de quelques milliers de personnes, l’auteure se situe volontairement à l’interaction entre les mondes du savoir et ceux du pouvoir et se dote d’un observatoire pertinent et efficace pour étudier les réalités sociales, politiques et culturelles de la Russie, les transformations engendrées par la révolution puis par la construction progressive de l’Union soviétique enfin les processus de « stalinisation » du régime.
Le livre s’ouvre sur une analyse socio-historique de l’émergence d’une profession.
Les quatre premiers chapitres étudient les mécanismes et les voies de la professionnalisation des statisticiens des administrations régionales à la fin de l’Empire russe en montrant comment ceux-ci se dotent progressivement de méthodes qui fondent leur identité professionnelle. Les techniques de collecte des données qui allient enquête ethnographique et sondages, comme celles qui permettent de les transformer en séries statistiques sont présentées de manière claire. La description précise des savoir-faire mis en œuvre alimente une réflexion plus vaste sur la naissance de la sociologie empirique, comme sur la fabrication des catégories statistiques. On voit ensuite comment les statisticiens se constituent progressivement à la fin du siècle en un véritable « milieu », avec ses lieux de rassemblement, ses revues et ses caractéristiques propres. Comme leurs collègues d’Europe occidentale, les statisticiens russes sont largement gagnés au libéralisme et participent à une réflexion sur la réforme sociale. Ils sont ainsi partie prenante d’un vaste courant de construction d’une nouvelle intelligentsia locale, partie à la rencontre du peuple, et qui va puissamment alimenter le mouvement de contestation de l’ordre établi. D’abord marginalisés géographiquement socialement et politiquement, les statisticiens des zemtsva conquièrent peu à peu une place dans l’espace public, localement d’abord, en jouant de leurs compétences professionnelles, puis à l’échelon national, par la publication de revues et l’organisation de congrès. Cette place, ils la conquièrent aussi en revendiquant une autonomie par rapport à l’État.
Car le second apport de ce livre est de livrer un éclairage intéressant sur la construction de l’État national russe. Le rôle joué par ces élites libérales locales est caractéristique d’un processus décrit également pour d’autres pays tardivement unifiés, dans lesquels les élites locales libérales ont constitué un élément moteur de la construction de l’État à la fin du XIXe siècle. Les statisticiens des zemtsva participent localement à la construction d’un savoir national et proposent des réponses à des questions sociales et économiques locales qui servent de fondement à la mise en place de politiques nationales. La guerre va ici comme ailleurs constituer un moment de mobilisation de ces savoir-faire et donner l’occasion aux statisticiens locaux de s’engager sur la voie de la gestion de l’État. Après la révolution, les Bolcheviks vont donc pouvoir s’appuyer sur les velléités réformatrices et rationalisatrices des statisticiens pour construire le nouvel État.
La direction centrale de la statistique est créée en 1918 sur la base des anciens bureaux statistiques des zemtsva et de leur personnel. Dans un premier temps, la politique de l’État bolchevik répond donc aux attentes des statisticiens tout en dotant le nouveau régime d’un instrument essentiel à son fonctionnement. Toutefois, il institue aussi un « espace de confrontation » entre la logique du savoir défendu par les statisticiens et celle du pouvoir qui tend rapidement à instrumentaliser politiquement ce même savoir.
Un troisième apport de l’ouvrage est dès lors de nous livrer une analyse précise, du cœur même de l’État, des continuités, comme des processus de transformation à l’œuvre durant la période révolutionnaire. Dans les années qui ont suivi la révolution, le nouvel État a su mobiliser les compétences des statisticiens formés sous l’ancien régime, en répondant à des aspirations formulées avant la révolution. Il a opéré un recrutement massif, densifié le maillage de collecte de l’information, réglementé et uniformisé le statut et les attributions des statisticiens et permis le développement d’une véritable politique de formation. Les statisticiens constituent désormais un véritable groupe professionnel régi par des règles et relations de travail plus formelles. Cependant, du fait de la pénurie et des promotions rapides, la profession doit faire face à une détérioration de son statut, tandis que les opérations du recensement de 1926 montrent pour la première fois de manière claire que la qualité du travail statistique dépend de plus en plus étroitement d’une mobilisation de la population, qui échappe largement aux statisticiens eux-mêmes, et dont la parti bolchevik est le seul artisan. Dès le milieu des années 1920, les contradictions entre la production du savoir et le pouvoir en place apparaissent clairement. Les statisticiens qui continuent de fonder leur légitimité sur leurs seules compétences professionnelles en toute indépendance sont socialement et scientifiquement fragilisés et risquent de tomber sous la dépendance du pouvoir politique.
Dans un dernier temps, M. Mespoulet montre alors comment les statisticiens insoumis sont progressivement anéantis. Les derniers chapitres constituent une belle contribution à l’analyse de la « brutalisation » de la société durant la période stalinienne.
On y suit la disparition progressive d’un groupe et d’une profession au terme d’un processus extrêmement rapide de déprofessionalisation « de remplacement » puis de pure et simple élimination. L’analyse de ce cas précis permet de bien rendre compte des méthodes d’élimination propres au système stalinien parmi lesquelles la concurrence, l’entrisme et l’épuration tiennent une place de choix. On assiste d’abord à la relégation et la mise sous tutelle de l’administration de la statistique concurrencée par celle du plan. La première est d’ailleurs progressivement encadrée puis réellement colonisée par des cadres du parti qui ne répondent à aucun des critères de l’excellence professionnelle définie dans les décennies précédentes. Enfin, à la marginalisation des « spécialistes bourgeois » dès la fin des années 1920, succède leur élimination pure et simple dans les purges de la fin des années 1930. « L’indépendance de la statistique vis-à-vis du pouvoir politique n’était plus qu’un vieux rêve ». À cet égard, on aurait aimé en savoir davantage sur les conflits de méthode entre les « spécialistes bourgeois » de l’administration de la statistique et ceux du Plan, de même qu’on aurait aimé mieux comprendre les trajectoires et origines respectives des uns et des autres. Mais cela doit faire l’objet d’un autre ouvrage portant plus spécifiquement sur les années 1930.
En braquant le projecteur sur le cas précis des statisticiens, ce livre alimente donc une vaste réflexion sur des questions fondamentales, actuellement au centre de l’historiographie sur le système soviétique et plus largement communiste. Parmi celles-ci, citons le problème de la continuité et des héritages dans la mise en place de l’État soviétique, celle des pratiques administratives et du rapport entre l’État et la société (déjà abordé par Alessandro Stanziani à propos du cas des économistes, dans L’économie en révolution. Le cas russe, 1870-1930, Albin Michel, 1998). Cette réflexion est servie par un découpage chronologique judicieux, qui permet de rendre compte des éléments de continuité, et par la mobilisation d’un vaste corpus documentaire. Notons en particulier tout le parti qui est tiré du recours à des sources nationales – comme celles de la direction centrale de la statistique – et locales – celles du bureau de Saratov – ainsi qu’au croisement de différents fonds. Cette méthode exigeante permet d’échapper aux pièges tendus par les producteurs de rapports. Soulignons enfin, et ce n’est pas son moindre mérite, que cet ouvrage érudit, écrit dans une langue simple et précise, se lit avec facilité et plaisir.
Sandrine Kott

Alf Lüdtke, Des ouvriers dans l’Allemagne du XXe siècle. Le quotidien des dictatures, Paris, L’Harmattan, 2000,325 p., 160 F.

Cet ouvrage rassemble des articles de l’historien allemand Alf Lüdtke qui tous –sauf la courte introduction– ont déjà fait l’objet d’une publication en français. Alf Lüdtke et le courant de l’Alltagsgeschichte dont il est une figure de proue, à côté de Hans Medick [1], ne sont, en effet, pas inconnus du public français. Outre l’article de Mathieu Lepetit de 1998, mentionné par Jacques Revel dans sa présentation, l’historien Thierry Nadau consacrait dès 1990 une contribution à ce sujet dans les Actes de la Recherche en Sciences sociales tandis que la revue Genèses publiait en 1991 un entretien avec Alf Lüdtke [2]. Enfin, divers articles sur l’historiographie allemande publiés dans des revues françaises ces dix dernières années ont rendu justice à l’importance et à la fécondité de l’Alltagsgeschichte allemande [3].
Dans son introduction inédite, puis dans le dernier article du volume (« Qu’est-ce que l’Histoire du quotidien et qui la pratique ? »), l’auteur retrace l’histoire et les principales caractéristiques de ce courant qui s’est affirmé dans les années 1970 contre l’histoiresciences sociales ( Historische Sozialwissenschaft) dont les deux chefs de file sont Hans– Ulrich Wehler et Jürgen Kocka, tous deux professeurs à la jeune université de Bielefeld [4]. Contre « l’histoire structurale » ( Strukturgeschichte) de Bielefeld, l’Alltagsgeschichte veut d’abord rétablir l’homme, l’individu « banal », les petites gens ( die kleinen Leute) au cœur de l’histoire; c’est-à-dire les constituer ou de les étudier en acteurs à part entière et non plus seulement les considérer comme les victimes muettes des grandes évolutions ou structures. Accusés, dans les années 1980, par H.-U.Wehler ou J. Kocka d’empirisme naïf, les représentants de l’Alltagsgeschichte, et Alf Lüdtke en livre ici un témoignage éclatant, ont beaucoup réfléchi sur leurs méthodes et ont forgé progressivement leurs propres outils de connaissance largement empruntés à la sociologie – en particulier, mais avec distance, à celle de Bourdieu –et à l’ethnologie. Dans un souci de « distanciation », ces historiens tentent de décentrer le regard vers les périphéries : celles de nos sociétés occidentales mais aussi celles du monde, l’objet d’étude n’est plus d’abord saisi et expliqué dans des catégories familières mais perçu comme étranger ( fremd). La technique de la Thick description empruntée à l’ethnologue Clifford Geertz doit guider le regard et donner sens à cette « étrangeté ». Seulement ainsi peuvent être mises en évidence la polysémie et les tensions à l’œuvre dans chaque monde vécu ( Lebenswelt)
étudié sans pour autant renoncer à une contextualisation plus large. L’importance du Lebenswelt [5], vu comme un microcosme signifiant, rapproche l’Alltagsgeschichte de la micro-histoire telle qu’elle s’est constituée en Italie [6]. Ces choix historiographiques s’accompagnent par ailleurs d’une pratique « alternative » de l’histoire. Le courant de l’Alltagsgeschichte s’est constitué en marge de l’Université; les historiens de l’Institut Max Planck de Göttingen, qui se présentent parfois comme des « historiens aux pieds nus » ont, sur le modèle des History workshop anglais, milité dans le cadre des ateliers de l’histoire ( Geschichtswerkstatt), pour associer les « producteurs » de l’histoire à son écriture, en particulier par le biais de l’histoire orale.
Pour des raisons qui ne sont pas toutes d’ordre intellectuel, les oppositions entre tenants des deux courants – l’histoire de la société ( Gesellschaftsgeschichte) d’une part et l’Alltagsgeschichte de l’autre – furent parfois assez rudes, mais il est vrai – et c’est aussi un avantage – que les historiens allemands s’affrontent de manière plus directe que leurs collègues français. Le débat est maintenant largement apaisé tandis que l’Alltagsgeschichte a tendu à s’institutionnaliser dans les dix dernières années. Outre Geschichtswerkstatt (Atelier de l’histoire), ce courant dispose depuis 1993 d’une nouvelle revue Historische AnthropologieAnthropologie historique) dirigée par Alf Lüdtke et Hans Medick. Enfin, depuis 1999, l’université d’Erfurt a créé une chaire d’anthropologie historique détenue par Alf Lüdtke. Si, comme le rappelle celui-ci, l’Alltagsgeschichte a eu du mal à s’imposer dans l’université allemande, il ne me semble pas qu’elle soit aujourd’hui un courant marginal ni institutionnellement, ni intellectuellement.
Au sein de ce courant, Alf Lüdtke occupe une position spécifique; historien du long XXe siècle ( 1880-1990) il est essentiellement connu pour ses travaux sur le monde ouvrier. Les connaisseurs de l’historiographie allemande associent son nom au terme d’Eigensinn, qui est passé, au même titre que celui de « sociabilité » de ce côté du Rhin, dans le vocabulaire usuel d’une grande partie des historiens allemands. D’abord « inventé » par Alf Lüdtke pour décrire les comportements des ouvriers au travail à la toute fin du XIXe siècle, il est utilisé par ceux qui étudient les expériences et pratiques individuelles des personnes dans la dictature nazie et, plus récemment, est-allemande [7]. Le recueil met en lumière la difficulté de traduire ce terme en français. L’expression de « domaine réservé » renvoie davantage à son contenu, celle de « sens de soi » cherche surtout à en rendre « l’esprit », sa fortune historiographique a heureusement permis que l’on conserve le terme original dans le titre du dernier article repris ici sur ce thème. Alf Lüdtke y définit ainsi l’Eigensinn : « Je m’attacherai aux pratiques de désengagement conflictuel qui ne relèvent ni de la soumission à la domination, ni de la résistance ouverte. Ces modes d’expression et d’action reflètent plutôt les aspirations des ouvriers vers une affirmation autonome et spécifique de leurs propres exigences ». L’étude de ces pratiques vues comme l’affirmation d’une autonomie ouvrière rapprochent ces travaux de ceux de Michel de Certeau ou d’Alain Cottereau pour la France [8] ou des marxistes anglais comme Edward P.Thompson, ou Gareth Stedman Jones. L’attention portée à ce qui relève de l’Eigensinn permet de s’attacher aux comportements des acteurs individuels et de tenter de leur donner un sens. Alf Lüdtke souligne d’ailleurs à plusieurs reprises combien il est difficile de faire le lien entre les comportements individuels d’Eigensinn et les logiques d’action collective, de même qu’il se garde bien d’héroïser ces comportements de « quant-à-soi » ou d’entêtement qui peuvent prendre des significations très ambivalentes. Comme il le souligne lui-même, et de nombreuses études sont venues le confirmer depuis, ces comportements, loin de remettre en cause l’équilibre des pouvoirs et des modes de domination, dont ils soulignent finalement la force, peuvent au contraire, en jouant le rôle de « soupape », en favoriser la permanence.
On le comprendra, l’ensemble de l’œuvre de Alf Lüdtke, qui a fait sa thèse sur la police prussienne dans la première moitié du XIXe siècle [9], est d’abord celle de l’étude de la domination ( Herrschaft), ses diverses occurrences et modalités, ses pratiques, les multiples réalités sociopolitiques qui lui sont liées. L’Eigensinn permet toujours, en creux, de dessiner les contours de cette domination, d’en interroger les légitimités et d’en suggérer les limites, toujours mouvantes et contestables. Depuis une dizaine d’années, Lüdtke s’est d’ailleurs tout particulièrement intéressé aux expériences et comportements d’Eigensinn dans les régimes de dictaturepolitique. Les deux articles « La domination au quotidien. Sens de soi et individualité des travailleurs avant et après 1933 en Allemagne » et « Où est passée la braise ardente ?» offrent une tentative de compréhension de la passivité ouvrière au moment de l’arrivée au pouvoir de Hitler. Lüdtke pose la question suivante :« pourquoi les ouvriers, largement syndicalisés sous la République de Weimar et dont une grande partie votait pour des partis de gauche (social-démocratie ou parti communiste) n’ont pas “résisté”massivement au nazisme, contrairement aux représentations eschatologiques de ces partis ?» Il montre que la domination nazie ne s’impose pas uniquement de l’extérieur. Elle s’appuie également sur les expériences du travail accumulées par les ouvriers durant la République de Weimar et répond, partiellement au moins, à leurs attentes symboliques et réelles, en particulier celles liées à la valorisation du « travail de qualité ». Cet aspect n’empêche pas que la domination s’exerce aussi par la répression et la terreur, mais il permet de comprendre ce qui a pu la rendre possible et acceptable pour les ouvriers d’industrie. Dans ce contexte, le maintien de conduite d’Eigensinn ne doit pas être interprété comme une forme de résistance. Il s’agit bien plutôt de la poursuite, voire de l’amplification de conduites visant à protéger une sphère d’autonomie plus directement menacée par la généralisation du contrôle sur les individus dans un régime de dictature politique.
Dans l’article « Les héros du travail. La loyauté morose des ouvriers d’industrie en RDA », l’auteur retourne cette argumentation. Il montre que c’est aussi parce qu’il n’a pas pu satisfaire les aspirations et les images de soi des ouvriers – en particulier l’aspiration au travail de qualité – que le régime est-allemand a été délégitimé au sein de la classe ouvrière, pourtant représentée comme la classe appelée à dominer par l’intermédiaire du parti au pouvoir, le SED. Dans la présentation qu’il fait des nouvelles pistes de recherche sur l’histoire de la RDA, Alf Lüdtke propose d’élargir ce type d’approche pour comprendre le fonctionnement du régime est – allemand et son écroulement final. Il voit dans l’étude des décalages entre les expériences individuelles – celles du temps par exemple – et les images légitimantes du régime une piste extrêmement féconde. Il souligne la nécessité d’étudier les formes de « prise de distance » dans une société « imprégnée par le pouvoir ».
Les textes proposés ici constituent un corpus cohérent, mais ils n’échappent pas à une certaine redondance qu’on aurait pu éviter en ouvrant la sélection à des nouveaux articles encore non traduits. Par ailleurs, le style écrit d’Alf Lüdtke, fait de paragraphes qui se répondent, comme en écho les uns aux autres, ne passe pas toujours bien l’épreuve de la traduction et le lecteur français, habitué à une argumentation linéaire, pourra être dérouté.
Mais ces deux remarques ne font que souligner ce que note déjà Jacques Revel dans sa présentation :on est ici en face d’un work in progress. Outre son intérêt méthodologique et théorique c’est aussi pour cette raison que cette collection de textes constitue une lecture stimulante.
Sandrine Kott

Sandrine Kott, Le communisme au quotidien. Les entreprises d’État dans la société est-allemande, Paris, Belin, 2001,413 p., 139 F.

L’ex-RDA constitue un objet assez neuf dans l’historiographie française. En Allemagne, les années 1990 ont au contraire été marquées par une profusion de recherches reposant sur la disponibilité massive d’archives orphelines de l’État qui les avaient produites. Si S. Kott offre un panorama très complet de cette littérature, elle est bien loin de se contenter d’en faire l’importation. Son approche d’historienne du social appliquée à l’entreprise d’État repose sur d’importantes recherches personnelles menées dans les archives de huit grandes entreprises berlinoises, principalement implantées dans le secteur de la construction électrique. Son regard sur un pays du « communisme réel » est novateur. Elle écarte rapidement les analyses en termes de totalitarisme, qui empêchent nécessairement d’appréhender les survivances d’une société, sans pour autant bien sûr chercher à nier le caractère dictatorial du régime qu’elle tient pour acquis. La domination politique de l’État et du parti n’exclut pas la possibilité d’une autonomie des individus ou des groupes. Cette perspective qu’on pourrait supposer bienveillante à l’égard d’un régime débouche en fait sur une analyse particulièrement sévère. S. Kott ne juge pourtant pas, comme le ferait une historienne économique, les entreprises est-allemandes à l’aune des critères capitalistes. Elle ne s’étend pas sur leur retard technologique ou la médiocrité de leur productivité. Elle s’intéresse seulement à ce qui devrait être leur point fort, leurs pratiques sociales. Ses sources sont pourtant exclusivement des sources internes qui présentent nécessairement un certain caractère officiel, même si elles ne font pas l’impasse sur les dysfonctionnements du système. Dans la mesure où elle fait par principe l’impasse sur l’histoire orale, qu’elle réduit à l’expression d’une reconstruction du passée teintée aujourd’hui d’« Ostalgie » dans ces anciennes régions industrielles frappées par un chômage élevé, elle ne peut recueillir d’expression critique externe. Elle travaille seulement sur des entreprises berlinoises, particulièrement choyées par le régime, qui reposent sur une solide tradition industrielle, issue en particulier du puissant Konzern AEG. La vision que donne S. Kott de ce « communisme au quotidien », à partir d’une lecture critique des sources qui trouve constamment le ton juste, en apparaît d’autant plus sombre. Son approche met l’accent sur les causes endogènes de l’échec. Si le système ne fonctionne pas, ce n’est pas seulement parce que la RDA n’est qu’un État vassalisé par l’Union soviétique ou parce que « ceux d’en haut » sont corrompus. Pour reprendre le mot fameux de Brecht, ce serait le peuple qu’il faudrait changer.
L’implantation du parti SED dans l’entreprise s’effectue aux dépens des anciens militants ouvriers progressivement victimes d’une épuration dans les années 50 (chapitre 1).
Le SED devient un parti de cadres, formés par le nouveau régime, qui rassemble moins de 10% des ouvriers dans les entreprises étudiées. L’adhésion, qui engendre souvent les moqueries des camarades de travail, n’attire guère que ceux qui cherchent à « faire carrière ». La fourniture de prestations sociales par l’entreprise (ravitaillement, logement, garde des jeunes enfants… ) est remise en cause par les dysfonctionnements de l’économie planifiée (chapitre 2). Les matériaux manquent ainsi pour construire les équipements.
Seule l’utilisation par les dirigeants de leurs réseaux personnels informels permet d’améliorer la situation. La volonté de faire accéder le peuple à la culture débouche sur une contradiction entre la culture « bourgeoise » traditionnelle et une culture ouvrière facilement discréditée. Les activités proposées par les entreprises s’orientent de plus en plus vers les loisirs : les ouvriers ne fréquentent guère le théâtre ou musée, mais ils organisent de nombreuses soirées bien arrosées. La dimension festive l’emporte sur l’ambition culturelle. Les activistes, ces « héros du travail » qui réalisent des performances en matière de productivité rencontrent plutôt, comme briseurs de normes, l’hostilité de leurs collègues de travail (chapitre 3). Leurs prouesses individuelles en contradiction avec les valeurs collectives sont fêtées dans l’indifférence générale. Les brigades de production rencontrent en apparence plus de succès, dans la mesure où elles respectent le sentiment communautaire. Elles apportent, à travers la rédaction de journaux, une source écrite importante pour la connaissance du vécu quotidien, du moins pour les années soixante, tant qu’ils ne sont pas encore entièrement repris en main par les cadres du parti. Leur lecture reflète l’existence d’une sociabilité joyeuse dans laquelle les anniversaires des membres ont plus de succès que les journées commémoratives du régime. Mais les archives des commissions de conflit montrent aussi que ces collectifs constituent aussi une machine à encadrer et à exclure ceux qui sont perçus comme différents. Si l’échelle des salaires est plus resserrée que dans l’entreprise occidentale, les distances sociales entre des ouvriers, dont les conditions de travail sont souvent rendues difficiles par la vétusté des installations, et des cadres, bénéficiaires de privilèges perçus comme exorbitants dans une société de pénurie, sont d’autant plus générateurs de tensions qu’elles contredisent l’idéologie du régime (chapitre 4). Les directeurs ne peuvent exercer leurs pouvoirs qu’en étouffant les multiples revendications par l’attribution d’avantages qui contribuent à affaiblir la productivité : on ferme les yeux sur l’absentéisme ou sur l’utilisation des machines à des fins personnelles. Si les jeunes ont bénéficié, dans les premières années du régime, grâce à l’éviction ou à la fuite des anciennes élites, d’une promotion accélérée, l’ascenseur générationnel s’est ensuite bloqué, le régime s’achevant dans une gérontocratie généralisée (chapitre 5). Le parti et ses satellites ont largement échoué à mobiliser une jeunesse qui se réfugie dans la pratique de loisirs d’inspiration occidentale (port du jean, consommation de musique anglo-saxonne, fréquentation des discothèques).
La situation des femmes au travail serait-elle la seule réussite du régime, face au modèle d’une société ouest-allemande qui persiste à considérer maternité et activité professionnelle comme incompatible (chapitre 6)? Le bilan nuancé dressé par l’historienne française, pour qui le travail est une condition nécessaire à défaut d’être suffisante de toute « libération », est particulièrement intéressant. Le taux d’activité des femmes est très élevé ( 90% des femmes en âge de travailler en intégrant les étudiantes), mais elles se concentrent particulièrement dans les secteurs les plus pénibles (l’industrie chimique en particulier) et dans les emplois les moins valorisés par le régime (vendeuses, dactylos). Leur accès aux postes de responsabilité reste très limité, même s’il a progressé avec le temps. Le taux de couverture des crèches et des jardins d’enfants atteint effectivement, malgré la pénurie de moyens matériels, un niveau exceptionnellement élevé dans les dernières années. Mais les ambitions initiales de socialisation générale des tâches domestiques ont été rapidement revues à la baisse.
Les femmes restent largement soumises à une « double journée de travail ».
L’ouvrage s’achève par deux chapitres présentant, dans une perspective socio-anthropologique, une analyse des pratiques de don et des rituels dans les entreprises estallemandes. Cet ensemble d’une grande richesse est cohérent, y compris dans ses partis pris discutables. La réduction des sources orales à la seule reconstruction du passé est contestable; elles auraient pu aussi fournir des éléments de vécu que les archives d’origine institutionnelle ne peuvent apporter. L’affirmation que les performances économiques des entreprises ne pèsent pas sur leurs prestations sociales apparaît contradictoire avec l’idée que tout ne remonte pas au centre et que le système fonctionne largement par des arrangements à la base, à partir des ressources tirées du « plan inofficiel ». De même, la représentativité revendiquée des grandes entreprises berlinoises de la construction électrique étudiées ne résistera peut-être pas à l’évolution historiographique. 1945 n’était pas pour l’Allemagne communiste une « année zéro ». Les entreprises s’inscrivent dans des cultures régionales, des traditions industrielles qui survivent probablement en partie au changement de système économique. L’importance d’une répression extérieure aux entreprises tend peut-être également à être sous-estimée. Si le système est assez souple pour s’arranger de la plupart des récalcitrants, les archives internes utilisées restent muettes sur le sort des quelques exclus définitifs de la communauté de travail. Enfin, si le recours à un plan thématique original mérite d’être salué, les transformations importantes que connaît la RDA pendant ses 40 ans d’existence n’apparaissent pas assez nettement dans les développements successifs, que la contrainte des sources concentre en fait largement sur les années soixante. Ce cadre chronologique plus restreint aurait dû être affiché plus explicitement.
Ces quelques réserves n’enlèvent rien à l’intérêt d’un travail profondément original.
C’était un pari osé pour une historienne française de se faire une place au sein d’une historiographie allemande foisonnante; qu’il soit remarquablement tenu devrait encourager à multiplier ces regards « exotiques » fructueux.
Hervé Joly

Thomas Lindenberger, Herrschaft und Eigen-Sinn in der Diktatur. Studien zur Gesellschaftsgeschichte in der DDR, Cologne, Böhlau Verlag, 1999,370 p.

Tenter de comprendre l’articulation de l’anormalité politique de la dictature avec la normalité relative du quotidien dans la « société de RDA » ( DDR-Gesellschaft), tel est le point de départ de cet ouvrage. Issu d’un séminaire de travail réalisé au Centre pour l’histoire du temps présent de Potsdam en 1995, celui-ci regroupe des contributions qui, pour toucher les champs les plus divers, n’en forment pas moins un ensemble relativement cohérent. La référence méthodologique principale, bien que non exclusive, reste celle d’une histoire de la vie quotidienne, mais où l’observation de phénomènes à l’échelle micro-sociale doit permettre de tirer des conclusions à l’échelle macro-sociale.
Dans une longue et stimulante introduction, Thomas Lindenberger s’emploie à exposer le cadre théorique de l’ouvrage. Tout en réfutant la thèse d’une société « paralysée » et rendue « indifférenciée » par l’action d’un « État-SED » tout-puissant, il revient sur la notion de « frontières de la dictature », que le régime aurait rencontrée dans la réalisation de ses projets au sein des différents groupes sociaux. Sans remettre en question ces limites, il invite à reconsidérer la domination politique, non pas sous l’angle des seules intentions du régime et de leur degré de réalisation, mais comme une pratique sociale ( Herrschaft als soziale Praxis) observable au sein de « rapports asymétriques de pouvoir ».
Cette redéfinition, d’inspiration explicitement weberienne, met en évidence la dimension interactionnelle présente dans toute relation de domination. Mais elle permet aussi, cette fois dans une veine plutôt foucaldienne, de prendre en compte la manière dont les dominés, même assujettis par la dictature, restent acteurs de multiples micro-relations de pouvoir nées de la diffusion du politique dans la société. La domination ne s’exerce pas sur des êtres passifs, mais sur des sujets qui disposent de la capacité de donner leur propre sens à cette relation ( Eigen-Sinn), individuellement et collectivement. Les conduites qui en découlent, même si elles englobent aussi les formes de résistance politique, ne sauraient alors être considérées en bloc comme l’envers de la domination : elles ne sont généralement pas « engagées » mais sont plutôt des manières d’être, qui naissent du croisement de parcours et d’horizons sociaux divers avec le cadre de définition politique unique imposé par le pouvoir. La capacité d’Eigen-Sinn ne se confond pas non plus avec la notion d’intérêt car la définition de l’intérêt est en elle-même déjà un enjeu de pouvoir et procède du sens que donnent les dominés à leur situation. En outre, la production de ce sens ne s’effectue pas forcément rationnellement, alors que l’intérêt fait intervenir la raison calculatrice et la tactique.
Si les auteurs de ces huit contributions ne font pas toujours référence de manière évidente au cadre théorique présenté dans l’introduction, tous privilégient la dimension sociale de la domination politique. Celle-ci produit un assujettissement des individus et des groupes qui y sont soumis, mais dans des formes variables. Ainsi, si le milieu paysan se montre globalement hostile à la collectivisation, la durée et les moyens nécessaires à sa réalisation mettent en évidence les clivages de la société paysanne : la collectivisation n’a pas la même signification pour un « gros » et pour un « petit », pour les femmes et les hommes, pour les jeunes et les vieux (Dagmar Langenhan). Les formes mêmes de l’assujettissement ne sont pas à l’abri d’usages imprévus :le succès inespéré des « brigades socialistes » parmi les ouvriers au début des années soixante ne correspond pas à une mobilisation réelle dans de nouvelles structures, mais plutôt à une appropriation comme instance revendicative par une main-d’œuvre qui a hérité de la tradition syndicaliste allemande (Thomas Reichel). Plus généralement, on constate que dans un espace public sous contrôle, toute critique publique ne peut que fonctionner de manière interactionnelle : la satire politique de cabaret fait ainsi l’objet à partir des années 1970 d’une promotion officielle, ce qui déverrouille réellement l’espace public, mais diffuse en même temps de nouvelles normes distinguant la « bonne » satire, anticapitaliste, de la « mauvaise », trop critique pour la société socialiste (Sylvia Klötzer).
Mais les conditions d’assujettissement politique font aussi l’objet d’une intériorisation par l’individu lors de sa constitution comme sujet social. Ainsi, le travail des femmes, valorisé par le régime à des fins économiques et idéologiques, a effectivement transformé les habitudes héritées et créé de nouveaux comportements. Mais la socialisation des femmes au sein de l’entreprise a eu des effets intégrateurs variables : le témoignage d’une employée dans un élevage avicole, fière de son activité, qu’elle perçoit comme « fermière » malgré son caractère manifestement industriel (Patrice Poutrus), peut servir ici de contrepoint à celui des ouvrières du textile du Prignitz oriental, peu préparées au rythme industriel, peu formées, mal dirigées, et qui restent longtemps sans perspective de promotion interne (Leonor Ansorg). Ces multiples expériences individuelles ou collectives sont à chaque fois le produit non mécanique d’une domination politique poussée dans les ramifications de la société. C’est ainsi que se constituent peu à peu des représentations et des pratiques propres à la société vécue. Dans les deux cas, le contenu proprement politique de cette socialisation reste d’ailleurs singulièrement ténu. La sensibilité aux possibilités de promotion et à la politique sociale pratiquée dans l’entreprise ou, au contraire, l’hostilité à la direction « en col blanc », les retards et la qualité médiocre de la production, sont autant d’appropriations réalisées par les individus dans un horizon social limité et sélectif : « on n’élève pas de poulets avec de la politique » s’exclame l’employée avicole, qui incarne pourtant un modèle d’intégration.
Quelques contributions reprennent la problématique des relations ambivalentes tissées entre la population et le régime. Celui-ci a cherché à renforcer sa stabilité politique par la satisfaction des aspirations de la population : aspirations à une expression plus libre (développement du cabaret), mais surtout aspirations consuméristes, dont les poissons surgelés (Burghard Cielsa), les poulets en batterie (Patrice Poutrus), diffusés selon des modes de distribution moderne (chaînes de restauration rapide) sont autant d’exemples.
Ni l’espace public, ni le marché ne disposant d’une existence autonome, ces aspirations restent atomisées, mais sont pourtant prises en compte au niveau politique, quoique de manière implicite, puisque leur modèle de référence reste la société de consommation occidentale, particulièrement ouest-allemande. Mais cette prise en compte a des effets pervers : elle nécessite souvent des moyens techniques qui vouent à l’échec toute tentative de réalisation en RDA et n’aboutit qu’à des produits de qualité médiocre, quand ce n’est pas à l’importation officielle de produits de l’Ouest (dans le cadre de la chaîne de magasins Intershop).
L’idée d’une société rendue « indifférenciée » par le pouvoir politique reste finalement pertinente au niveau institutionnel, mais plus on s’attache à l’exercice du pouvoir au niveau local et au sens que lui donnent ceux qui y sont soumis, plus la société est-allemande apparaît comme réellement différenciée. À cette échelle, il s’agit moins de chercher à déterminer jusqu’où vont les « frontières de la dictature », que d’élucider leur mode de fonctionnement. Ces frontières sont en effet peuplées de personnages ambivalents (personnel politique et syndical, bénévoles dans les organisations de masse), qui tout en étant représentants du pouvoir politique sont tout à fait intégrés au milieu local. L’exemple de l’ABV, sorte d’informateur politique aux pouvoirs également policiers, témoigne des ambiguïtés de l’enracinement dans la société paysanne d’un agent du pouvoir qui finit par ressembler à la population qu’il est chargé d’encadrer (Thomas Lindenberger).
Au total, malgré des études centrées sur quelques champs sociaux seulement et toutes localisées dans l’actuel Land de Brandebourg, ce livre donne non seulement des interprétations éclairantes sur les fonctionnements sociaux à l’œuvre dans cette « société de RDA », mais fournit aussi les outils théoriques utiles à l’approfondissement de cette histoire sociale ( Gesellschaftsgeschichte) en expansion. Dans une Allemagne politiquement réunifiée, mais où l’interprétation du passé est-allemand et du présent des « nouveaux Länder » se fait souvent de l’Ouest, l’entreprise prend tout son sens.
Michel Christian

Peter Hubner (ed.), Eliten in Sozialismus. Beiträge zur Sozialgeschichte der DDR, Cologne, Böhlau Verlag, 1999,476 p.

Y avait-t-il vraiment des élites dans la société est-allemande ? On a pu avancer, en Allemagne de l’ouest, que la RDA avait été vidée de ses élites par la dictature communiste. Inversement, il y avait bien une « théorie des élites » en RDA, mais dont l’application était réservée aux pays capitalistes. Peter Hübner laisse ces enjeux politiques et sociaux très actuels au second plan et s’attache plutôt à jeter les bases d’une histoire sociale ( Sozialgeschichte) des élites est-allemandes.
L’ouvrage qu’il a coordonné à cette fin réunit un ensemble de contributions issues de séminaires de travail organisés par le Centre pour l’histoire du temps présent de Potsdam entre 1996 et 1999.
Le projet est ambitieux, mais rencontre deux difficultés principales. La première apparaît dès lors qu’on essaie de définir ce que sont les élites : faut-il les hiérarchiser (élites de pouvoir et personnel d’exécution) ou bien les décrire selon leurs fonctions et leur insertion dans la société (élite politique, économique ou de prestige) ? L’auteur penche pour une définition neutre : il a existé en RDA un ensemble de positions dans des champs sociaux différents, dont l’occupation procurait une certaine influence sociale.
Cette définition ouverte entraîne une deuxième difficulté, puisque la diversité des champs sociaux concernés, les différents découpages temporels et l’hétérogénéité méthodologique des contributions ne doivent pas empêcher l’élaboration d’une réflexion globale sur les élites, dont ce livre a l’ambition. Les contributions sont donc regroupées en trois grands secteurs (politique et appareil d’État, économie et planification, recherche et formation) et l’introduction donne un fil directeur à l’ensemble. En revanche –mais peut-être est-ce par prudence – aucun bilan ne dégage de périodisation synthétique nette. On voit pourtant émerger trois moments de la vie des élites est-allemandes.
Il y a tout d’abord le moment fondateur de l’après-guerre, auquel sont consacrées la majorité des contributions. Le discrédit et la suppression des élites nazies provoquent un grand mouvement de renouvellement, dont l’antifascisme est la légitimation mais aussi le moteur, puisqu’il est l’instrument de recrutement des nouvelles élites (Jürgen Danyel). Ce recrutement permet de nombreuses promotions sociales, mais s’accompagne d’une forte fluctuation, d’échecs et de carrières politiques irrégulières (Helga A.
Welsh). La priorité donnée au politique provoque de plus un déficit de compétence dans les nouveaux appareils planificateurs (Christoph Boyer) ou militaires (Rüdiger Wenzke). Pour pallier le manque de personnel formé, on fait appel aux anciennes élites non compromises avec les nazis, ce qui entraîne un vieillissement momentané du personnel (Sonja Häder), ainsi que le maintien de cultures spécifiques, bourgeoise à l’université (Ralph Jessen), sociale-démocrate dans les syndicats (Sebastian Simsch).
L’urgence et l’improvisation du recrutement contribuent à l’hétérogénéité générationnelle et sociale des élites dans l’armée, à l’université et dans les syndicats. Surtout, le renouvellement des élites agit de manière différenciée selon les secteurs : radical dans l’appareil d’État où l’après-guerre est fondateur, il est plus lent dans l’enseignement supérieur, parmi les professions libérales, dans le milieu paysan ainsi que dans l’économie étatisée, agricole et industrielle (Arnd Bauerkämper), où il s’accompagne en outre d’une surveillance politique (Georg Wagner-Kyora).
Le début des années 60 voit s’ouvrir une phase de stabilisation aux formes diverses. Elle correspond d’abord à un changement de génération, puisque arrivent dans des positions de pouvoir les premières élites exclusivement formées sous le socialisme, pour lesquelles l’antifascisme n’a pas été vécu mais appris (Jürgen Danyel). Ce renouvellement correspond aussi, face à une loyauté politique qui va désormais de soi, à une revalorisation de la compétence dans le recrutement des élites des dirigeants du parti (Helga A. Welsh), des généraux (Rüdiger Wenzke) ou des membres de la Stasi (Jens Giesike). La stabilisation des élites passe dans tous ces cas par la création d’un système de formation qui en homogénéise le recrutement. Les carrières se régularisent et la fluctuation se réduit grâce à la systématisation des nomenclatures. Les écarts disciplinaires se font plus rares. Cette stabilisation s’accompagne enfin d’un discours technocratique nouveau qui correspond au renouvellement générationnel et social des élites industrielles mais aussi agricoles (Christel Nehrig) héritées de l’époque capitaliste par la jeune génération formée en RDA. Dans l’industrie, se diffuse notamment la figure de l’ingénieur socialiste, modèle politique et technocratique ambivalent (Peter Hübner).
À partir des années 70 puis dans les années 80, certaines contributions mettent en évidence une usure des élites est-allemandes. Dans une société de relative pénurie, les privilèges des élites, souvent considérées comme légitimes par ces dernières (Helga A.Welsch), contribuent à creuser le fossé avec la population, d’autant plus que se renforce une tendance des élites à l’isolation qui peut aller jusqu’à une socialisation en vase clos, dans les milieux militaires (Rüdiger Wenzke) ou de la Stasi (Jens Giesike). C’est, au contraire, au contact de la réalité que les élites économiques perdent leur légitimité technocratique, bien qu’elles y regagnent une légitimité sociale relative, en tant que canal de diffusion de la politique sociale du régime (Peter Hübner). L’usure de ces élites est aussi interne : le renouvellement générationnel est bloqué par le vieillissement de ceux qui sont arrivés dans ces positions au cours des années 60. Les clivages générationnels conditionnent souvent la contestation interne en 1989, notamment au sein de l’armée. Le contexte de détente internationale et de compromis tacite aboutit en outre à une crise de légitimité interne dans l’armée ou la Stasi, voire à un exercice distancié de ces fonctions sensibles. Le socialisme réel laisse par ailleurs subsister des blocages contraires aux principes qui sont censés le légitimer. Apparaissent des phénomènes de reproduction sociale, comme dans le domaine de l’informatique, qui privilégie les enfants de diplômés sur les autres, et parmi eux les garçons (Dolores L. Augustines).
Les femmes sont effectivement intégrées aux élites, mais restent dans des fonctions sans enjeu politique, comme celle de maire, dont la surféminisation correspond aux qualités jugées féminines qu’elle est censée requérir (Sabine Ross).
L’ouvrage atteint globalement les objectifs qu’il se pose en introduction. Les différentes contributions aident effectivement à une meilleure connaissance de la formation, du recrutement et des modalités de renouvellement des élites. Elles mettent en évidence l’ambivalence de leur légitimité, à la fois politique et technocratique, qui témoigne de l’évolution caractéristique d’une société industrielle. Autre ambivalence plusieurs fois soulignée : la représentation problématique que ces « élites anti-élitistes » forment d’elles-mêmes. La position particulière de ces élites, entre parenthèses dans l’histoire de l’Allemagne, est par ailleurs soulignée : produites en amont par la volonté politique, elles disparaissent en aval en même temps que l’État qui les a fait naître, non sans rejoindre partiellement et influencer les élites allemandes « réunifiées » (Victoria Kaina/Martina Sauer). On peut toutefois regretter, avec l’auteur qui s’en explique dans l’introduction, l’absence des élites culturelles ou de prestige (artistes, sportifs, élites religieuses, professions libérales). D’autres déséquilibres dans ce livre en chantier (les années 70 et 80 sont peu traitées, de même que le monde agricole) témoignent d’une histoire en train de se faire, aux vastes ambitions, mais aux conclusions encore prudentes.

Renate Hürtgen, Thomas Reichel (ed.), Der Schein der Stabilität. DDR-Betriebsalltag in der Ära Honecker, Berlin, Metropolis Verlag, 2001.

Michel Christian Ce livre vise à combler une importante lacune dans l’historiographie de la RDA devenue pléthorique depuis une dizaine d’années.
Dans l’introduction de l’ouvrage, Renate Hürtgen remarque en effet que les années 1970-1980 ont beaucoup moins retenu l’attention des historiens que l’ère Ulbricht, marquée par des soubresauts politiques et de fortes tensions sociales. Si les textes produits par les institutions de la RDA pendant les deux premières décennies de son existence reflètent encore ces lignes de tensions et de débats, les sources produites sous l’ère Honecker produisent l’impression d’une société stable et apaisée, dénuée de conflictualité.
Contrairement à l’interprétation de l’historienne anglaise, Mary Fulbrook, qui affirme que l’uniformité du ton et l’absence de conflictualité des textes reflètent une stabilité relative du régime [10], le titre du livre, l’illusion de la stabilité, signale clairement que les auteurs souscrivent à l’hypothèse d’une déconnexion croissante entre les producteurs de savoirs administratifs et politiques sur la société, et la société elle-même.
Si la volonté de s’attaquer de front à l’histoire la plus récente de la RDA constitue la principale nouveauté de ce livre, le choix de focaliser l’analyse sur les entreprises l’inscrit dans la continuité de l’histoire sociale de la RDA qui a privilégié ce lieu d’observation comme point de cristallisation des tensions sociales et des contradictions politiques et économiques qui traversent l’ensemble du système. La thèse centrale du livre consiste ainsi à postuler que le monde des entreprises produisait une illusion de stabilité qui a masqué une montée inexorable de tensions et de frustrations produisant une érosion de la légitimité du modèle économique et politique. Cette thèse renoue avec les ouvrages publiés au lendemain de la chute du mur qui ont tenté d’expliquer l’implosion du régime comme l’expression d’une crise latente produite par le décalage grandissant entre la vie quotidienne peu reluisante et le discours du pouvoir de plus en plus déconnecté de la réalité [11]. Signe de la maturation et de la diversité de l’historiographie consacrée à la RDA, ce livre apporte un ensemble d’éclairages fondés sur l’exploitation de sources très diverses (journaux de brigades, archives des commissions de conflit, rapports d’informateurs de la Stasi, archives d’entreprises, du syndicat et du SED) qui nuancent et complexifient ces premiers travaux sans pour autant échapper totalement aux apories de l’illusion rétrospective.
Les trois premières contributions visent à fournir au lecteur une vision globale des évolutions des entreprises et de la société pendant les années 1970 et 1980 à travers trois thèmes : la structure sociale, la planification économique et la politique sociale. Dans la continuité de ses travaux antérieurs sur la structure et la mobilité sociales, Heike Solgamontre que les mécanismes de mobilité sociale se bloquent à partir des années 1970.
Les salariés nés après la guerre étaient non seulement surqualifiés par rapport aux postes de travail qu’ils occupaient, mais l’ascension professionnelle fulgurante de la génération antérieure a bouché les perspectives de promotion sociale de la suivante, et la capacité des nouveaux groupes dominants à se reproduire s’est traduite, selon l’auteur, par une montée de frustrations sociales et une crise politique latente. Les contributions d’André Steiner sur la place de l’entreprise dans la planification économique et de Christoph Boyer sur la politique sociale des entreprises sont construites sur un raisonnement similaire. Pour Steiner, l’accentuation de la centralisation économique et un interventionnisme renforcé des instances centrales du SED dans la gestion des entreprises produisit des pratiques et des transactions à la marge de la légalité, afin d’assurer le respect du plan économique et la mobilisation de la main-d’œuvre. Ces mesures de compensation de la rigidité de la centralisation auraient permis de masquer à court et à moyen terme les contradictions économiques, mais à long terme l’improvisation constante sapait le moral des salariés, rendait les réformes économiques plus difficiles à réaliser et contribua in fine à la faillite économique de la RDA. Ce même type de constat est fait par Christoph Boyer dans son analyse de la politique sociale qui était devenue la pièce maîtresse de la légitimité du SED.Selon l’auteur, le coût croissant des mesures sociales a contribué à la réduction des investissements productifs, et par conséquent à l’impasse de l’économie est-allemande. L’extension des mesures de protection sociale dans les années 1970 représentait ainsi un mécanisme de stabilité de courte durée mais dont les résultats se sont avérés illusoires à plus long terme.
Si ces contributions sont utiles pour donner des repères aux lecteurs peu familiarisés avec l’ordre institutionnel de la RDA, elles privilégient un point de vue en surplomb où le lien établi entre les contradictions structurelles et la « montée des frustrations » paraît trop mécanique au risque parfois de tomber dans l’illusion rétrospective.
Le reste de l’ouvrage propose des analyses « vues d’en bas » sur des groupes et des institutions au sein des entreprises. Plus que des « études de cas » censées illustrer les propositions et étayer les hypothèses de la première partie de l’ouvrage, le changement d’échelle et la reconstruction des représentations et de l’expérience quotidienne invitent à opérer un déplacement de la problématique. En particulier, la contribution de Thomas Reichel sur le rôle de l’organisation du SED au sein de l’entreprise, celle de Leonore Ansorg sur les ouvrières du textile et celle de Sandrine Kott sur la place des jeunes dans les entreprises montrent comment les configurations au sein de l’entreprise ont produit des mécanismes qui enferment les conflits dans un cadre très localisé et opèrent un changement dans leurs modes d’expression.
À ce titre Thomas Reichel montre bien comment, au-delà des rivalités entre les directeurs des entreprises et les secrétaires de l’organisation au sein de l’entreprise, il existait une situation de dépendance mutuelle qui incitait à la résolution de problèmes avec les salariés « en interne » afin d’éviter toute intervention « du haut » difficilement prévisible. Compte tenu de l’absence d’un cadre de négociation formelle entre la direction et les salariés, les négociations sur les salaires, les primes, les normes, les conditions de travail, etc., se faisaient de manière informelle au coup par coup. Si la « solution à l’amiable » s’avérait impossible, ou si les salariés adoptaient une stratégie visant à sortir le conflit du cadre restreint de l’entreprise, les leaders identifiés par la direction subissaient des mesures disciplinaires, l’isolement, voire l’intimidation afin d’éviter le débordement du conflit. Cette culture du conflit aurait contribué d’une part à augmenter les inégalités de traitement entre les catégories de salariés et d’autre part à enfermer les entreprises dans une négociation à la marge qui n’apportait pas les réponses nécessaires aux problèmes structurels de l’entreprise et à ceux du système économique dans son ensemble.
Dans la même veine, la contribution de Leonore Ansorg sur les ouvrières du textile montre comment les brigades de travail doivent à la fois être pensées comme des lieux d’articulation d’intérêts, un lieu où la solidarité et l’entraide s’affirment, notamment pour les femmes, et en même temps une institution où l’individu subit la pression du groupe pour se conformer en effaçant ses intérêts individuels derrière ceux du collectif. Cette dualité est également présente dans la contribution de Regine Bittner. Si la vétusté des machines, les livraisons de matières premières incertaines et l’organisation peu rationnelle du travail étaient une source constante de frustrations, les salariés, et plus particulièrement les ouvriers tireraient une fierté et une légitimité certaine de leur capacité à innover, à réparer ou à bricoler leurs machines, à s’adapter sans cesse aux imprévus, à s’entraider en période de presse – bref à accomplir leur devoir malgré les difficultés matérielles, et malgré leur exclusion effective de toute décision importante dans l’entreprise (Renate Hürtgen).
Les commissions de conflit, analysées par Wolfhard Kohte, ont permis, comme les brigades et les négociations informelles, de circonscrire et de désamorcer une partie des tensions. Jugés par leurs pairs, les salariés ayant commis des entorses à la discipline ou des petits larcins étaient moins soumis aux règles du droit qu’à l’opprobre ou à la « bienveillance » paternaliste de leurs collègues et aînés. Comme les brigades, les commissions de conflit représentaient ainsi des instances de socialisation, mais c’était surtout le risque d’ostracisme qui incitait à un comportement plus conforme.
Les jeunes salariés, analysés par Sandrine Kott constituent à ce titre une des principales cibles des instances de socialisation et de disciplinarisation. Dans les années 1970 et 1980, l’organisation de la jeunesse FDJ, mais aussi les syndicats, le SED, les brigades et les divers « mouvements » de mobilisation éprouvèrent de plus en plus de difficultés à intégrer les jeunes salariés ou les apprentis dans les structures paternalistes de l’entreprise socialiste. Si certains comportements déviants furent sanctionnés par les brigades et les commissions de conflit selon le modèle paternaliste (vols, consommation d’alcool, bagarres… ), la faible intégration des jeunes dans les entreprises dans les années 1970-1980 s’est surtout exprimée par leur propension à changer d’entreprise, et surtout à cultiver des loisirs liés à une contre-culture musicale et vestimentaire (pop, discothèque, jeans… ).
Contrairement à ce qui est annoncé dans l’introduction de Renate Hürtgen, les différentes contributions invitent, nous semble-t-il, moins à penser l’entreprise comme un espace social où les frustrations et contradictions montent inexorablement, que comme une configuration qui a modifié les formes de leur expression. D’une part, les structures de communication informelles et les instances de socialisation contribuent à circonscrire et à privatiser des conflits, conduisant aussi à leur quasi-disparition des sources, puisque ces micro-conflits limités dans l’espace et le temps échappaient à l’enregistrement bureaucratique. D’autre part, l’entreprise et le travail semblent perdre de leur centralité, c’est-à-dire leur capacité à organiser les rapports sociaux; la fluctuation de la main-d’œuvre, la privatisation des loisirs et l’effacement des frontières entre espaces privé et public dans le fonctionnement des brigades, en sont les manifestations les plus emblématiques.
Jay Rowell

Stelian Tanase Elite si Societate, guverneara Gheorghiu-Dej : 1948-1965 (Élites et société, le règne de Gheorghiu-Dej : 1948-1965), Bucarest, Editura Humanitas, 1998,230 p.

L’histoire du régime communiste n’est pas encore appréhendée avec la plus grande sérénité en Roumanie. Les références au passé servent le plus souvent à légitimer ou à dénoncer une posture politique adoptée en réponse à des sollicitations présentes. Les algarades l’emportent alors sur les analyses circonstanciées. L’ouvrage de Stelian Tanase échappe dans une large mesure à ce travers. Si quelques formules trahissent un élan imprécateur réprimé, le propos conserve dans l’ensemble une grande tenue. L’auteur ne se contente pas au demeurant de livrer des énoncés généraux et des affirmations à l’emporte-pièce. En exploitant des sources de première main, il s’efforce de jeter un nouvel éclairage sur des faits précis. Il s’appuie sur les archives du Service Roumain de l’Information (institution qui a succédé à la Securitate après l’effondrement du régime) et sur les documents officiels du Parti Ouvrier Roumain (désignation de l’organe communiste entre 1948 et 1965). Les données ainsi recueillies servent à « combler les intervalles » des informations fournies par les quotidiens officiels ScînteiaL’Etincelle) et România liberaLa Roumanie libre).
Néanmoins, loin de demeurer factuelle, l’analyse est toujours référée aux grands modèles explicatifs des années 1970 et 1980.
Pour combiner les données empiriques et les éclairages théoriques, l’auteur propose de croiser trois variables : les rapports observés entre l’« élite suzeraine » et « l’élite gouvernante », c’est-à-dire entre les dirigeants soviétiques et leurs homologues roumains; les tensions enregistrées au sein de l’élite gouvernante; l’évolution des rapports observés entre cette élite et la « société roumaine ». Les trois ordres de considération sont emboîtés :les relations que l’élite gouvernante entretient avec l’élite suzeraine influent sur le rapport de force établi entre ses composantes, rapport de force qui justifie lui-même la position adoptée face à la société.
Sur cette base, l’auteur défend une thèse bien tranchée : jusqu’au milieu des années 1960, les dirigeants communistes roumains (les membres de l’élite gouvernante) sont, selon lui, en proie à un terrible dilemme; ils balancent entre deux objectifs contradictoires :
la « modernisation de la société » et le « contrôle total sur la société ». Tous les moyens sont mis en œuvre pour que la Roumanie passe d’un « développement économique de type extensif » à un « développement économique de type intensif ». Dès l’instant que cette politique porte ses fruits, la société devient plus complexe et plus difficile à contrôler. Pour ne pas remettre en cause le développement lui-même, il est nécessaire de « rationaliser leprocessus décisionnel ». Cette orientation a pour effet d’atténuer le « caractère idéologique du régime ». Elle favorise par ailleurs l’émergence d’une nouvelle élite, dite « professionnelle », qui peut faire valoir son expertise technique et contester l’hégémonie de l’élite gouvernante.
Deux options sont alors envisageables : reconduire les méthodes de pouvoir accoutumées au risque de scléroser le régime ou adopter de nouvelles méthodes au risque de miner le système de l’intérieur.
Pour dégager un principe d’évolution, Stelian Tanase a recours à la typologie des régimes communistes établie par le politiste canadien H.Gordon Skilling. Selon cet auteur, une gradation peut être établie entre des régimes « quasi-totalitaires » dans lesquels le pouvoir est détenu par un seul groupe, les autres intérêts étant déclarés illégitimes, et « l’autoritarisme anarchique » qui s’impose lorsque les groupes d’intérêts s’affrontent ouvertement sous le contrôle d’un seul leader. Plusieurs niveaux intermédiaires doivent être envisagés :
un « autoritarisme consultatif » trouve à se développer lorsque différents groupes coexistent qui ne peuvent lutter pour accéder au pouvoir; le régime répond à la définition de l’« autoritarisme quasi-pluraliste » lorsqu’une interaction minimale est observée entre dirigeants et groupes d’intérêts;« l’autoritarisme pluraliste en voie de démocratisation » prend forme lorsque les autorités, toujours détentrices d’un pouvoir fort, acceptent que des groupes d’intérêts institutionnalisés jouent un rôle politique supplétif. Stelian Tanase s’attache à montrer que Gheorghiu-Dej et son entourage oscillent jusqu’à la fin de leur règne entre le « quasi-totalitarisme » et l’« autoritarisme consultatif ». En raison du dilemme caractérisé plus haut, les périodes de répression alternent avec les périodes d’accommodement :
l’élite professionnelleest tantôt brimée, tantôt associée au pouvoir. Dans les périodes où elle est placée sur la touche, elle ne peut donner forme à un mouvement contestataire efficace :
mal organisée et privée de leaders propres, elle doit se contenter de livrer un combat diffus.
Ces clés de lecture combinées permettent de procéder à un découpage séquentiel précis. Entre 1948 et 1953 « l’initiative appartient à l’élite suzeraine et reflète principalement ses intérêts ». Avec l’aide de Moscou, l’élite gouvernante parvient à conquérir le « monopole du pouvoir sur la société ». Elle s’attache à exterminer les élites politiques, économiques et culturelles formées dans l’entre-deux-guerres. Elle leur substitue des cadres formés sur le tas, qu’elle recrute parmi les paysans et les ouvriers. La « nouvelle classe » qu’elle parvient ainsi à former est « assez endoctrinée et assez dépendante de l’État » pour être dévouée à sa cause. Son incompétence éclate vite au grand jour. Elle se traduit par des résultats économiques décevants. Incapable de concevoir les « attitudes transactionnelles » qui permettraient de remédier à cette situation, l’élite gouvernante se crispe sur ses positions. Elle forme un « segment autonome », « non-intégré » au reste de la société. À partir de 1953 et jusqu’en 1957, l’élite suzeraine pousse l’élite gouvernante à ralentir le programme d’industrialisation et de collectivisation. Elle l’enjoint dans le même temps de renoncer aux « pratiques répressives ». Une élite professionnelle peut alors se constituer. En 1958, les troupes soviétiques quittent le pays. L’élite gouvernante livre immédiatement un « deuxième assaut contre la société ». Une nouvelle campagne d’industrialisation est lancée.
La collectivisation de l’agriculture est parachevée sur un mode autoritaire. Au début de l’année 1963 un « nouveau changement de comportement politique » est observé dont les effets sont ressentis jusqu’à la mort de Gheorghiu-Dej, en 1965. L’élite gouvernante amorce un « processus d’émancipation » et prétend ne plus rendre de comptes à l’élite suzeraine. Pour ne plus avoir à solliciter un soutien externe, elle s’attache à redéfinir le rapport qu’elle entretient avec la société. Elle cherche tout d’abord à circonvenir l’élite professionnelle en lui remontrant qu’il est nécessaire de défendre à ses côtés « l’intérêt national ». Elle élargit ensuite cette plate-forme pour se concilier les groupes les plus nombreux. En s’appuyant sur le « nationalisme officiel », elle « s’institutionnalise » en même temps qu’elle « s’implante dans la société ».
Ainsi que nous l’avons souligné, l’analyse de Stelian Tanase présente le mérite de coller aux faits sans tourner le dos à la théorisation. Cet équilibre est pourtant des plus précaires :pour se maintenir sur la corde raide et éviter la généralisation abusive aussi bien que l’émiettement factuel, il faut disposer de points d’amarre conceptuels fermes et bien situés à la fois. Les références utilisées dans le cas précis ne permettent pas toujours de livrer des interprétations très nuancées. Le rapport que les dirigeants roumains ont entretenu avec la puissance soviétique est envisagé de manière pour le moins schématique : la soumission et les velléités d’émancipation s’entremêlent dès l’origine plutôt qu’ils ne se succèdent dans le temps. L’élite gouvernante identifiée par l’auteur n’a jamais constitué un ensemble homogène au demeurant : diverses factions s’y sont affrontées qui préconisaient chacune d’adopter un positionnement différent face à Moscou. Le « nationalisme officiel » a trouvé des défenseurs bien avant lafin du règne de Gheorghiu-Dej. La représentation d’une élite dirigeante compacte a pour pendant une appréhension très simplificatrice de la « société ». Sous la plume de l’auteur, la population roumaine paraît former un corps solide qui réagit aux expérimentations des dirigeants comme aux manipulations d’un chimiste :elle se ramifie ou se reconsolide selon que le pouvoir adopte telle ou telle orientation. Aucun dialogue n’est instauré, serait-ce sur un mode informel. Cette lecture peut-être imputée à une prise en compte exclusive des variables macro-sociologiques. Le rôle des structures locales et des agents intermédiaires n’étant pas pris en considération, les interactions quotidiennes sont occultées. Ces limites peuvent somme toute se révéler salubres : par les réserves mêmes qu’elle suscite, l’analyse de Stelian Tanase invite à des recherches complémentaires.

Liviu Chelcea, Puiu Latea, România profunda în comunism : dileme identitare, istorie locala si economie secundara la Sântana (La Roumanie profonde sous le communisme : dilemmes identitaires, histoire locale et économie secondaire à Sântana), Bucarest, Editura Nemira, 2000,255 p.

Antoine Roger Les monographies villageoises occupent une place de choix dans le paysage scientifique roumain. Les travaux conduits sous la houlette du sociologue Dimitrie Gusti lui ont conféré un grand prestige dès les années 1930. Sous le régime communiste, des chercheurs ont pu reprendre le flambeau et se livrer à des enquêtes approfondies dans quelques communes rurales. Le propos académique s’est toujours doublé de considérations pratiques : les autorités politiques ont encouragé – sinon encadré – les travaux de terrain dans le but de mieux comprendre les réactions que les paysans opposaient à leur politique. Liviu Chelcea et Puiu Latea perpétuent cette tradition et s’en démarquent à la fois : s’ils affichent encore la volonté d’éclairer les dirigeants en place, ils livrent dans le même temps une réflexion critique sur la position du chercheur dans une société post-communiste. Ils pointent un doigt accusateur vers les scientifiques restés prisonniers d’un cadre de pensée hérité du régime déchu : ce blocage est selon eux à l’origine d’une « idéologie qui légitime une vision technocratique de la société ». Les autorités ne peuvent agir efficacement tant que les chercheurs ne les aident pas à comprendre les modalités selon lesquelles les mesures introduites au sommet sont distordues et réappropriées à la base. Si les sociologues ou les économistes qui travaillent sur le temps présent sont concernés au premier chef, les historiens ne bénéficient d’aucune clause dérogatoire. Plutôt que de se concentrer sur les agissement des « élites » et de chercher la « cohérence interne » des comportements observés dans le passé, ils doivent eux aussi s’efforcer de mettre au jour des « réseaux fluides de signification ». Il faut leur montrer que les individus « recontextualisent en permanence » les règles qui leur sont imposées afin de « les rendre utilisables dans leur vie quotidienne » (p. 243).
Pour mettre leurs préceptes à exécution, les auteurs choisissent de se concentrer sur deux axes de recherche : ils s’attachent tout d’abord à comprendre comment les discours sur la grandeur et l’homogénéité de la nation roumaine ont été reçus par la population sous le régime communiste; ils s’efforcent ensuite d’analyser les stratégies de survie élaborées par les familles roumaines dans le contexte de pénurie des années quatre-vingts, en rupture avec les « types prescrits par le discours officielhégémonique ». Les matériaux d’analyse sont tirés d’un travail de terrain mené à Sântana. Cette commune rurale de 15000 habitants est située à une vingtaine de kilomètres de la préfecture Arad et à proximité de la frontière avec la Hongrie. Quatre groupes y sont identifiés : les Tziganes, les Saxons, les Roumains autochtones (nés au village), les Roumains nouveaux venus (pour la plupart originaires de Moldavie et installés dans le village après la Seconde Guerre mondiale). Pour analyser le comportement des villageois sur chacun des axes retenus, la « méthode ethnographique » a été privilégiée. Des « discussions informelles » ont permis d’obtenir des informations directes sur les comportements adoptés par tel ou tel groupe avant 1989. Plusieurs événements locaux (élections municipales, noces, fêtes religieuses… ) ont prêté à une observation participante.
Quarante entretiens semi-directifs et trente entretiens directifs ont complété le protocole d’enquête.
Soucieux de faire apparaître « la dimension narrative de l’identité », les auteurs s’attachent à trouver des traits récurrents dans les propos de leurs interlocuteurs. Ils montrent qu’en dépit de la propagande officielle diffusée par les autorités communistes, les Roumains autochtones et nouveaux venus ont été fortement influencés par le « modèle culturel saxon ». Les « traditions roumaines authentiques » exaltées par le pouvoir n’ont pas suscité l’engouement attendu à Sântana. L’examen plus approfondi de quelques « narrations identitaires » permet cependant d’isoler des cas déviants. Les interlocuteurs désignés « se sont comportés (où disent s’être comportés) en fonction de mobiles qui transgressaient la logique de leur groupe d’appartenance ». Encore ne se sont-ils pas alignés sur « l’idéologie officielle ». Pour « donner un sens à leur expérience quotidienne », ils se sont plutôt livrés à des « emprunts sélectifs ». Tel villageois « surinterprète la réalité (à tout le moins la réalité passée) sur un mode utopico-régressif » pour mettre l’accent sur « l’ordre traditionnel ». Tel autre condamne les « erreurs » de Ceausescu, mais sait gré à son prédécesseur Gheorghiu-Dej d’avoir entretenu la cohésion nationale. Un dernier villageois fait abstraction de la chronologie et appréhende la période communiste sur un mode allégorique en truffant son propos de références bibliques.
Les entretiens réalisés à Sântana permettent également de révéler les « stratégies d’adaptation à la pénurie provoquée par la réindustrialisation des années quatrevingts ». Certains villageois ont entretenu un « petit trafic » avec la Hongrie voisine. Pour compléter leurs revenus, ils ont pris l’habitude de passer la frontière et de vendre des produits roumains (lingerie, matériel de plomberie, meubles, miel, porcelaine… ) à des prix avantageux pour les populations hongroises. L’économie secondaire ainsi développée s’est accompagnée de « pratiques sociales » diversifiées. Pour se déplacer à l’étranger, les citoyens roumains devaient obtenir chaque année le renouvellement de leur passeport. À partir de 1984, et dans le but de freiner l’exil des populations roumaines frappées par la pénurie, les autorités ont interdit qu’une famille obtienne plus d’un passeport. Les citoyens ayant des parents à l’étranger se sont vus refuser le droit de quitter le pays. Parmi les familles qui ont obtenu la possibilité de se rendre en Hongrie, toutes n’étaient pas en mesure de se livrer à un « petit trafic ». Une telle pratique exigeait la possession préalable d’une voiture et d’un pécule suffisant pour acheter de l’essence. Les douaniers étaient par ailleurs sommés de vérifier que la valeur des biens transportés n’excédait pas 250 lei. Ce seuil était toujours dépassé dans les faits, le trafic ne pouvant être rentable dans le cas contraire. Pour obtenir que les douaniers ferment les yeux sur l’infraction, il convenait de livrer 500 grammes de café ou un paquet de cigarettes américaines. La production étant principalement tournée vers l’exportation dans les années quatre-vingts, il était impossible de se procurer dans les magasins roumains certains des produits qui intéressaient les consommateurs hongrois. Il était nécessaire de les voler dans les usines, directement ou par l’intermédiaire d’un employé. Dans tous les cas, le silence des supérieurs devait être acheté. Des « cadres de négociation » se sont formés sur ce mode qui ont parasité les politiques mises en œuvre à l’échelle nationale.
L’analyse ainsi proposée ne manque pas d’attraits. Le croisement disciplinaire auquel elle invite est séduisant au premier abord : si des anthropologues spécialistes de la Roumanie ont déjà donné à leurs analyses des prolongements historiques (nous pensons notamment à Katherine Verdery) peu d’historiens autochtones ont jusqu’à présent parcouru le chemin inverse. Faute d’une assise méthodologique et théorique suffisamment ferme, il arrive cependant que l’escapade de Liviu Chelcea et Puiu Latea prenne le caractère d’une chevauchée sauvage. Un défaut d’intégration peut, tout d’abord, être relevé entre les parties de l’ouvrage : les discours sur l’identité et les stratégies économiques sont successivement analysés sans qu’une transition ou un quelconque développement vienne préciser le rapport qu’ils peuvent entretenir. Les quatre groupes identifiés dans la commune sont envisagés sur chacun des axes de recherche, mais ce dénominateur commun ne suffit pas à conférer une unité au propos. Les distorsions auxquelles peut prêter la méthode des entretiens directifs ou semi-directifs portant sur des faits anciens (reconstruction; occultation… ) sont traitées avec quelque légèreté par ailleurs : elles sont bien mentionnées (p. 46) mais aucune disposition n’est semble-t-il prise pour les désamorcer ou limiter leur effet. Il eût été intéressant à tout le moins de reproduire les grilles d’entretien en annexe. Quelques réserves peuvent également être formulées sur le plan théorique. Si le terme « interaction » est employé à diverses reprises, il n’a qu’une valeur incantatoire :la lecture proposée reste dans l’ensemble univoque :les auteurs s’intéressent à la « réception » ou au « contournement » local des discours et des dispositifs économiques élaborés par les autorités centrales. Ils n’envisagent à aucun moment l’influence que les pratiques observées à la base peuvent avoir en retour sur les décisions adoptées au sommet. Les unités d’analyse retenues présentent enfin un caractère limitatif : les comportements examinés sont le fait d’un « groupe ethnique » ou d’un individu; les différentes catégories sociales qui coexistent dans le village ne sont guère prises en considération. L’ouvrage peut être considéré en somme comme une ébauche stimulante, destinée à recevoir quelques prolongements et quelques correctifs.
Antoine ROGER
 
NOTES
 
[1] Voir en français : Hans MEDICK, « Missionnaires en canot, les modes de connaissance ethnologique, un défi à l’histoire sociale », Genèses, 1, septembre 1990, p. 24-46.
[2] Mathieu LEPETIT, « Un regard sur l’historiographie allemande : les mondes de l’Alltagsgeschichte», Revue d’histoire moderne et contemporaine, 45-2, avril-juin 1998, p. 467-486; Thierry NADAU, « L’Alltagsgeschichte », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 83, juin 1990, p. 64-66; « De l’histoire sociale à L’Alltagsgeschichte : entretien de Sandrine Kott avec Alf Lüdtke », Genèses, 3, mars 1991, p. 148-153.
[3] Isabelle VON BUELTZINGSLOEWEN, Catherine MAURER, Gérald CHAIX et Patrice VEIT, « L’histoire sociale en Allemagne », Bulletin d’information de la Mission Historique en Allemagne, juin 1988 ( 16), p. 5-36 et décembre 1988 ( 17), 17-74 et Sandrine KOTT, « L’histoire en Allemagne : la fin d’un Sonderweg », Espace-Temps, 1995, n° 59-61, p. 194-201.
[4] Lire en français sur ce courant, les articles déjà cités ainsi que Georges ROCHE, « Un mouvement des nouvelles Annales en R.F.A. ?», Revue d’Allemagne, 11,1979, p. 405-420, et « Les tendances de l’histoire sociale allemande aujourd’hui : entretien de Jürgen Kocka avec Sandrine Kott », Genèses, 1, septembre 1990, p. 144-148.
[5] Cette expression est empruntée aux sociologues A. SCHÜTZ et Thomas LÜCKMANN, Strukturen der Lebenswelt, Frankfurt, Suhrkamp, 1984.
[6] H. MEDICK, « Mikrohistorie » in Winfried SCHULZE (dir.), Sozialgeschichte, Alltagsgeschichte, Mikro-Historie, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1994, p. 40-53.
[7] Voir par exemple, Regina Bittner, Kolonien des Eigensinns, Campus, Bauhaus, 1998 ou Thomas Lindenberger (Hg), Herrschaft und Eigensinn in der Diktatur, Böhlau Verlag, 1999.
[8] Michel DE CERTEAU, L’invention du quotidien. Vol. 1, Arts de faire, Paris, 10/18,1980; Alain COTTEREAU, « The Distinctiveness of Working-Class Cultures in France, 1848-1900 », in Ira KATZNELSON, Aristide ZOLBERG Working Class Formation. Nineteenth-Century Patterns in Western Europe and in the United States, Princeton, Princeton University Press, 1986, p. 111-154.
[9] Alf LÜDTKE, « Gemeinwohl », Polizei und « Festungspraxis », Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1981; Police and State in Prussia 1815-1850, Cambridge University Press, 1989.
[10] Mary FULBROOK, « Methodologische Überlegungen zu einer Gesellschaftsgeschichte der DDR », in Richard BESSEL, Ralph JESSEN (ed.), Die Grenzen der Diktatur : Staat und Gesellschaft in der DDR, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1996, p. 274-297,
[11]Voir par exemple : Christiane LEMKE, Die Ursachen des Umbruchs, Darmstadt, Westdeutscher Verlag, 1992; Hans JOAS et Martin KOHLI (ed.), Zusammenbruch der DDR, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1993.
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