Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131073
288 pages

p. 24 à 53
doi: en cours

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Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste

no49-2 2002/2

2002 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste

Relations agraires et relations de pouvoir dans la Roumanie communiste : les coopératives agricoles de production comme terrain d’affrontement politique

Antoine Roger Antoine ROGER Institut d’études politiques de Bordeaux 11, allée Ausone, Domaine universitaire, F-33607 Pessac Cedex
Après la chute de Nicolae Ceausescu, plusieurs historiens roumains se sont attachés à mettre au jour l’existence d’un mouvement de lutte armée contre le communismespontanément lancé par des paysans au début des années 1950 [1]. Cette thèse prend le contre-pied de l’analyse la plus commune selon laquelle la paysannerie se serait contentée d’opposer sa force d’inertie à des décisions énoncées sur un mode injonctif [2]. Le fait que les deux lectures puissent être défendues dans le même temps est des plus significatif : il est malaisé de caractériser le rapport que les paysans roumains ont entretenu avec le régime.
Pour dépasser le stade des conjectures, il est nécessaire d’examiner avec précision les contraintes qui ont pesé sur les choix initiaux des dirigeants communistes. En 1945, Le Parti communiste roumain ( Partidul Communist Român, PCR) ne compte que 800 membres, pour la plupart citadins. Les paysans forment 74% de la population active;80% d’entre eux possèdent moins de 10 hectares [3]. Deux objectifs contradictoires sont alors formulés dans les sphères dirigeantes : il est nécessaire de collectiviser la terre pour instaurer au plus vite une économie socialiste; il apparaît par ailleurs essentiel d’implanter le Parti dans les campagnes et de ménager, pour ce faire, les paysans. Cette double préoccupation préside à la formation de structures agraires complexes et évolutives.
En octobre 1945, une première réforme agraire est introduite et permet d’amorcer en douceur le processus de collectivisation [4]. Les expropriations restent peu nombreuses; elles touchent les grands propriétaires fonciers qui possédaient plus de 50 hectares et les paysans saxons qui ont combattu dans les rangs de la Wehrmacht [5]. Avec les terres ainsi libérées, des entreprises agricoles d’État ( Intreprideri Agricole de Stat) sont constituées en Transylvanie, dans le Banat et en Dobroudja. Au même titre que les entreprises industrielles, elles sont soumises au plan : des « objectifs de production » et des « objectifs de rendement » leur sont imposés; un parc de machines propre et des conducteurs d’engins agricoles ( tractoristi) sont mis à leur disposition. Une part des bénéfices réalisés sert à constituer un « fonds de salaire » et à rémunérer les employés [6].
Au nombre de 56, les entreprises agricoles d’État ne suffisent pas à assurer la mise en place d’une économie socialiste. Pour compléter le dispositif, il est nécessaire de collectiviser de nouvelles surfaces [7]. Sauf à provoquer des remous dans les campagnes, il est impossible d’exproprier de but en blanc l’ensemble des paysans. Un principe de gradation est donc adopté en 1949.
Dans un premier temps, les mesures de collectivisation visent les propriétés de 5 à 10 hectares. 940000 hectares sont accaparés et viennent élargir le terrain des entreprises agricoles d’État. Dans un second temps, les petits paysans qui possèdent moins de 5 hectares doivent à leur tour intégrer les structures collectives. Les autorités veillent encore à ne point les brusquer.
Des coopératives agricoles de production ( Cooperativa Agricola de Productie)
sont créées dans cette optique. Bien que soumises, elles aussi, à un régime de planification, elles ne sont pas contrôlées aussi étroitement que les entreprises agricoles d’État. Chacune se voit imposer des objectifs annuels mais reste libre de les atteindre par les moyens qui lui conviennent. Quelques normes d’organisation sont simplement édictées. Un groupe de 25 à 30 paysans coopérateurs ( tarani cooperatorii) forme une équipe de travail ( echipa de munca). Les équipes de travail sont réunies par trois dans des brigades ( brigade). Leurs membres travaillent ensemble les terres collectives. Ils sont rémunérés en journées-travail ( zile-munca), versées à la fois en nature et en espèces : le nombre d’heures de travail effectuées est pris en considération, de même que la pénibilité des tâches et la qualification requise pour les mener à bien. Les coopératives ne disposent pas d’un parc de machines propre; elles doivent louer leurs tracteurs à des stations de mécanisation agricole( Statie de Mecanisare Agricola) [8].
Les paysans coopérateurs ne travaillent sur les terres collectives que de 7 heures du matin à 3 heures de l’après-midi et peuvent consacrer le reste de leur temps à des cultures d’appoint. Ils disposent à cet effet de lopins individuels ( loturi în folosinta – littéralement : lots en usage). Un lopin n’est pas assimilable à une propriété privée : il est simplement alloué par la coopérative et ne peut être vendu ni transmis par héritage. Sa superficie est de 1500 mètres carrés en moyenne. Ce chiffre dissimule toutefois quelques disparités : les dirigeants de coopératives disposent de lopins plus vastes, couvrant jusqu’à 14 hectares. Dans tous les cas, les récoltes tirées du lopin individuel peuvent être vendues sur le marché privé [9].
Ce dispositif original a initialement pour fonction de concilier les objectifs de collectivisation et d’implantation fixés par le PCR. Il échappe cependant à ses concepteurs et contribue vite à l’instauration de nouveaux rapports de force : différents intérêts en viennent à s’affronter par lopins individuels interposés. Pour caractériser cet affrontement, nous devons envisager trois registres d’analyse complémentaires. Il s’agit d’examiner le comportement que les paysans opposent aux normes de travail imposées. Il convient également d’analyser les dissensions que la politique agraire provoque dans les sphères dirigeantes. Il nous faut enfin considérer les rivalités qui se font jour à la tête des coopératives agricoles de production.
Le modèle explicatif élaboré par Joel S. Migdal peut nous aider à explorer le premier registre. Il invite à considérer la paysannerie comme le « point nodal d’une tension dynamique » entre des « institutions multiplicatrices » et des « institutions conservatrices » [10]. Les institutions multiplicatrices sont le fait du pouvoir politique. Elles placent les paysans dans des circuits économiques intégrés et favorisent la mise en place d’un système de production centralisé en soumettant l’agriculture à des « normes répandues dans la société tout entière ».
Elles doivent réduire « l’éventail des comportements placés sous l’emprise des obligations diffuses » au profit des comportements « soumis aux définitions plus étroites de la bureaucratie ». Elles servent à amorcer et à entretenir un processus d’« incorporation du paysan » [11]. Les institutions conservatrices reposent à l’inverse sur des « interactions primaires ou secondaires ». Elles amènent à privilégier les échanges avec des interlocuteurs nommément identifiés et concourent au développement « d’activités et de normes entièrement localisées ». En appui sur elles, les paysans peuvent faire obstacle aux politiques élaborées par les autorités. Ils s’efforcent ainsi de « poser des limites aux contacts et à l’interaction avec le monde extérieur » [12].
Les institutions multiplicatrices et les institutions conservatrices ne doivent pas être envisagées isolément. Elles n’existent que dans la mesure où elles sont combinées. La question n’est donc pas d’imposer les unes aux dépens des autres mais d’instaurer telle combinaison plutôt que telle autre. L’insoumission paysanne doit être appréhendée sur ce mode. Les paysans font preuve d’insoumission non pas lorsqu’ils adoptent une posture rétractile et qu’ils rejettent en bloc les mots d’ordre économiques énoncés par les autorités centrales mais bien plutôt lorsqu’ils détournent la combinaison d’institutions multiplicatrices et d’institutions conservatrices mise au point par le pouvoir institué et lorsqu’ils luttent pour imposer en lieu et place une combinaison de leur façon.
Pour résister aux normes qui lui sont imposées, la paysannerie ne se crispe pas sur des modes d’organisation immuables; elle se positionne et se repositionne sans cesse face aux pressions extérieures; elle entretient un rapport dynamique avec le pouvoir [13].
Le modèle ainsi défini trouve un terrain d’application dans la Roumanie communiste. Le caractère hybride des coopératives agricoles de production fournit les bases d’une insoumission paysanne : les lopins individuels sont le foyer d’une combinaison évolutive entre institutions conservatrices et institutions multiplicatrices. Dans l’optique des dirigeants communistes, ils doivent permettre de circonvenir les masses rurales et de les amener à travailler plus volontiers les terres collectives. Les paysans coopérateurs parviennent cependant à se les réapproprier, à les distordre et à les utiliser comme un moyen de se dérober au travail collectif. Les comportements ainsi observés infléchissent en retour les décisions prises au sommet. Par le fait des paysans coopérateurs, l’agriculture ne peut jouer dans les circuits de production nationaux le rôle qui lui était assigné. Une nouvelle politique agraire est élaborée en conséquence, avant d’être à son tour remise en cause par l’insoumission paysanne. Les lopins individuels ne sont pas confisqués par crainte d’un embrasement des campagnes, mais leur statut est plusieurs fois révisé à des fins de remise en ordre.
Plutôt que de soumettre les campagnes à une coercition aveugle, le Parti s’efforce en somme de mettre au point des mécanismes de contrôle politique fondés sur des échanges informels : il utilise le lopin individuel comme un élément de transaction implicite. En adoptant cette démarche, il ne cherche pas à se plier à quelque norme socialiste édictée par le grand frère soviétiquemais à cheminer sur la voie de la collectivisation par des moyens propres, en tenant compte des réalités locales. Sa prescience ne doit cependant pas être surestimée : loin d’imposer dès l’abord un modèle de domination achevé, les dirigeants roumains se livrent à des « bricolages » expérimentauxqui n’apportent jamais entière satisfaction.
Leurs échecs répétés ne sont pas à mettre sur le compte d’une incapacité à appréhender des formes d’insoumission par trop diversifiées : si les directives centrales sont contournées selon des modalités plusieurs fois renouvelées au fil du temps, les comportements qu’adoptent les paysans coopérateurs en une période donnée sont stéréotypés et clairement identifiés. Ils n’en génèrent pas moins des conflits à l’intérieur de l’appareil dirigeant. L’insoumission paysanne influe sur l’édifice institutionnel tout entier; nous devons alors envisager le second registre de l’analyse.
Dans chaque coopérative, le Parti dispose d’une organisation de base. Les organisations de base sont supervisées au niveau de la commune et du judet (département) par des comités de Parti [14]. Des instructeurs politiques sont chargés de mettre en rapport ces échelons hiérarchiques. Les présidents des comités de Parti se réunissent tous les 5 ans en congrès. Ils élisent alors le comité central et désignent un Secrétaire général. Le comité central dirige le Parti entre les congrès.
Il se réunit en sessions plénières tous les 4 mois. Des conférences nationales sont parfois organisées pour débattre de questions particulières. Le comité central désigne également le comité exécutif (rebaptisé comité politique exécutif en 1974), instance dans laquelle siègent ex officio les principaux dignitaires du Parti.
Une grande assemblée nationale est « élue » tous les 4 ans par l’ensemble de la population (chaque circonscription se voit attribuer un candidat unique). Elle désigne le conseil d’État. Le président du conseil d’État est le dirigeant suprême; il est suppléé par un Premier ministre. Un conseil suprême de l’agriculture élabore et met en œuvre la politique agraire. Ses responsables sont désignés conjointement par le comité éxécutif et le conseil d’État. Dans chaque judet, un conseil agricole est placé sous leur autorité. Composé de membres du comité de Parti, il est chargé de contrôler la bonne marche des coopératives agricoles de production.
Contrairement à ce qui peut être observé dans d’autres démocraties populaires, les conflits qui déchirent l’appareil dirigeant ne procèdent pas d’une concurrence entre le Parti et l’État : les deux entités ne sont pas suffisamment différenciées en Roumanie pour poursuivre des intérêts antagoniques [15]. Aucun tiraillement n’est à relever par ailleurs entre les objectifs poursuivis par les comités de Parti ou les conseils agricoles et les orientations fixées par les responsables nationaux [16]. Les lignes de faille traversent dans les faits le conseil suprême de l’agriculture : la conduite de la politique agraire fait parfois l’objet de vifs affrontements. Les dissensions ne s’expriment jamais de manière ouverte, mais l’unanimisme de façade ne peut toujours dissimuler les luttes d’influence : en truffant leurs rapports d’allusions aux problèmes rencontrés dans les coopératives agricoles de production, des responsables de second rang s’efforcent d’alerter le comité exécutif et le conseil d’État. Par touches successives et selon un processus de cristallisation, ils en viennent à suggérer la mise en œuvre d’une politique alternative. En indiquant des remèdes aux dysfonctionnements observés, ils se posent eux-mêmes en recours et attendent de prendre la direction du conseil suprême de l’agriculture. À mesure que s’accroissent les difficultés, le comité exécutif et le conseil d’État prêtent une attention accrue à leurs propositions. Dès l’instant que la politique menée débouche sur une impasse, les responsables qui l’ont portée sur les fonts baptismaux sont répudiés. Ils conservent formellement leurs attributionsau sein du conseil suprême de l’agriculture, mais sont isolés et privés progressivement de leur pouvoir; quelques années plus tard, ils sont contraints de prendre leur retraite « pour raison de santé ». Une apparence de stabilité peut ainsi être conservée dans les plus hautes sphères. Les revirements politiques n’en sont pas moins marqués, ainsi qu’en témoignent les mouvements observés dans les coopératives agricoles de production. Pour bien appréhender cette instabilité, nous devons considérer notre troisième et dernier registre d’analyse.
Dans chaque village, une distinction peut être marquée entre des « élites primaires » et des « élites secondaires ». Les élites primaires dirigent les coopératives [17]. Les élites secondaires sont les techniciens qui exercent des fonctions intermédiaires (zootechniciens; ingénieurs agronomes… ) [18]. Les élites primaires disposent d’un lopin individuel tandis que les élites secondaires doivent se contenter d’un salaire versé en espèces. Toutes les élites siègent dans le comité de Parti de leur commune. Mais les élites secondaires n’y ont qu’un rôle de figurant et seules les élites primaires sont en contact régulier avec le comité de Parti du judet. Cette répartition des rôles est lourde de tensions [19]. Avides de promotion, les élites secondaires aspirent à renverser les élites primaires et à leur succéder [20].
En croisant les registres jusqu’alors envisagés – en considérant simultanément l’insoumission paysanne, les luttes d’influence qui ont cours au sein du conseil suprême de l’agriculture et les conflits qui éclatent à la tête des coopératives – nous pouvons caractériser deux configurations successives.
Entre 1949 et 1971, les autorités expérimentent plusieurs politiques agraires qui se soldent toutes par un échec : quelle que soit la réglementation à laquelle ils sont soumis, les lopins individuels sont utilisés pour contourner les directives centrales. Dans les coopératives, les élites primaires sont chargées d’appliquer ces directives. Pour parer les attaques des élites secondaires et prévenir toute destitution, elles doivent dans le même temps entretenir leur popularité auprès des villageois : en octroyant des passe-droits à qui les leur réclame, elles relaient indirectement l’insoumission paysanne. Les élites secondaires dénoncent ces pratiques occultes. Quelques responsables nationaux prêtent une oreille à leurs propos et en tirent argument pour réclamer l’adoption d’une politique agraire alternative. Lorsque le dispositif en place a révélé ses faiblesses, ils s’imposent en recours et prennent les commandes. Ils écartent les élites primaires investies par leurs prédécesseurs et installent en lieu et place les élites secondaires sur lesquelles ils viennent de s’appuyer : les ingénieurs agronomes et les zootechniciens jusqu’alors affectés à des tâches subalternes prennent la tête des coopératives agricoles de production. Passé un certain délai, le même phénomène peut se répéter : les élites promues sont à leur tour contraintes de prendre licence avec les règlements pour s’attirer le soutien des paysans coopérateurs. De nouvelles élites secondaires sont formées qui attendent de pouvoir s’élever et quelques responsables nationaux, porteurs d’une troisième politique agraire, s’efforcent de relayer leurs griefs.
Ce mécanisme séquentiel ne peut suffire à désamorcer les conflits qui agitent les coopératives; il permet à tout le moins de les réguler.
À partir de 1972 et jusqu’à l’effondrement du régime, une nouvelle logique s’impose. Les autorités se décident à refondre les structures agraires.
En s’arc-boutant sur leur lopin individuel, les paysans coopérateurs parviennent cependant à former de nouvelles institutions conservatrices et à dévoyer le programme mis en œuvre. La Roumanie étant confrontée à des difficultés économiques sans précédent, le pouvoir central ne s’accorde pas le loisir d’expérimenter une politique agraire alternative. Pour venir à bout de l’insoumission paysanne, il conçoit seulement de recourir à des méthodes de plus en plus brutales. Dans ce contexte, aucune circulation n’est plus observée à la tête des coopératives : tout revirement étant exclu au sommet de l’administration, les élites primaires n’ont guère à redouter la concurrence des élites secondaires.
Elles profitent du blocage ainsi observé pour se livrer à un nouveau type de fraude : il ne leur est plus nécessaire de s’attirer les faveurs de la base pour se maintenir à leur poste; les passe-droits gracieusement octroyés aux paysans coopérateurs peuvent donc céder la place à des mécanismes de corruption caractérisés. Les directeurs de coopérative n’acceptent de fermer les yeux sur les libertés prises avec les règlements qu’en échange de quelques pots-de-vin.
Ils s’enrichissent de la sorte en même temps qu’ils apportent un nouveau prolongement à l’insoumission paysanne. Dans l’impossibilité de trouver un soutien efficace parmi les dirigeants, les élites secondaires s’essaient quant à elles à une nouvelle démarche : elles s’efforcent de dresser les paysans coopérateurs contre les élites primaires en exploitant le mécontentement que génèrent les nouvelles pratiques frauduleuses. Bien qu’aucun changement de cap ne soit plus observé dans la politique agraire, les coopératives restent agitées de quelques remous : les conflits ne sont pas éteints; ils sont seulement étouffés.
Pour caractériser plus précisément ces deux périodes, nous pouvons nous appuyer sur les nombreuses enquêtes et monographies consacrées aux villages roumains sous le communisme [21]. Dans leur présentation originale, les données recueillies ne sont pas mises en rapport avec la variable politique. Nous proposons de les examiner à la lumière des affrontements enregistrés dans l’appareil dirigeant.
 
1949-1971. Des conflits régulés
 
 
Durant plus de trois décennies, une interaction régulière sinon harmonieuse est observée entre l’insoumission paysanne, les rivalités qui s’expriment au sein de l’appareil dirigeant et les conflits qui éclatent à la tête des coopératives agricoles de production. Deux politiques agraires sont successivement mises à l’essai. De 1949 à 1963, les autorités cherchent à généraliser le modèle des coopératives agricoles de production. Leur objectif prioritaire étant d’élargir la surface couverte par les terres collectives, le fonctionnement des unités constituées ne mobilise guère leur attention. L’utilisation que les paysans coopérateurs font de leur lopin individuel commence pourtant à perturber la planification des récoltes. Des institutions conservatrices sont formées en même temps que les élites secondaires se dressent contre les élites primaires.
Des responsables nationaux s’appuient sur ces nouvelles données pour proposer un changement de politique agraire. À partir de 1964 et jusqu’en 1971, une nouvelle logique est ainsi retenue qui consiste à soumettre la production des lopins individuels à des normes centralisées. Les paysans coopérateurs utilisent leur lopin pour développer des stratégies familiales déviantes et échapper à la nouvelle régulation des échanges. Les élites primaires tout juste promues relaient ces pratiques et s’attirent les foudres des élites secondaires.
Le Conseil suprême de l’agriculture est aussitôt agité de quelques remous.
1949-1963. Les lopins individuels comme obstacle à la planification des récoltes
La souplesse relative des normes de travail en vigueur dans les coopératives agricoles de production ne peut suffire à convaincre les petits paysans d’abandonner leur terre. Les autorités adoptent plusieurs stratégies successives et reviennent plusieurs fois sur leurs pas. Cette irrésolution confère un caractère très progressif à la collectivisation et permet à l’insoumission paysanne de se structurer sans encombre.
La stratégie mise au point par les autorités consiste dans un premier temps à rendre l’agriculture privée impraticable. Un système de livraisons obligatoires à l’État est introduitqui doit étouffer les petits propriétaires et les amener à regarder l’entrée dans une coopérative comme une échappatoire [22]. Pour subtile qu’elle soit, cette politique n’est pas payée de succès : les petits paysans dissimulent une partie de leur récolte de façon à conserver plus que de droit; ils activent leurs réseaux familiaux et mettent en place des mécanismes d’entraide. Au début de l’année 1951,1029 coopératives agricoles de production sont constituées, mais elles n’intègrent que 65974 familles et ne couvrent que 265640 hectares [23]. La surveillance se fait alors plus étroite et la répression des fraudes plus sévère. Les paysans qui « ne remplissent pas leurs devoirs envers l’État » sont arrêtés et emprisonnés. Des dizaines de milliers de procès publics sont organisés; ils sont supposés servir d’exemple et rappeler chacun à ses devoirs. Ce regain de coercition se révèle peu efficace : seules 62 coopératives supplémentaires sont formées en l’espace d’une année.
En 1952, les autorités font par conséquent machine arrière. Elles remettent en avant le « principe du libre consentement » et se contentent d’inciter les petits paysans à se regrouper dans desassociations agricoles. Les membres d’une association agricole restent propriétaires de leurs terres mais les travaillent en commun; ils ont accès pour ce faire aux stations de mécanisation agricoles. Une fois les récoltes écoulées, ils sont rémunérés au prorata du travail fourni [24]. Si les dirigeants roumains entendent ménager les petits paysans, ils restent attachés à leur objectif de collectivisation. La promotion des associations agricoles est donc présentée comme la pierre de touche d’une politique de « coopérativisation » ( cooperativizare). Ce terme introduit à dessein un élément de confusion : la distinction entre les associations agricoles et les coopératives agricoles de production perd progressivement de sa netteté. Les deux modèles sont bientôt présentés comme « forme inférieure » et « forme supérieure » de coopération. Les associations agricoles sont rangées dans le « secteur socialiste » aux côtés des coopératives agricoles de production et des entreprises agricoles d’État. Il est prévu qu’elles se transforment par un glissement insensible en fermes collectives [25].
Le système des livraisons obligatoires à l’État est maintenu en vigueur pour les paysans qui ne sont pas insérés dans une structure collective. Il permet de renforcer le pouvoir d’attraction des associations agricoles. Soucieux de ne pas reproduire les erreurs passées, les responsables en place lui confèrent toutefois un caractère progressif : des quotas sont imposés qui varient selon la taille de la propriété. Ils s’échelonnent entre 350 et 850 kilogrammes de céréales par hectare.
Cette ventilation n’est guère efficace. Les petits propriétaires dissimulent toujours une partie de leur récolte. Ils parviennent ainsi à assurer leur autosubsistance et restent éloignés des associations agricoles [26]. À la fin de l’année 1952,1834 associations seulement ont été formées. À l’échelle nationale, elles ne rassemblent que 2% de la terre arable. En 1955, la proportion n’est encore que de 8,3%. Le « secteur socialiste » dans son ensemble ne couvre que 26,5% de la surface cultivée. De tous les membres du CAEM, la Roumanie est le plus attardé sur la voie de la collectivisation. Cette lenteur indispose les dirigeants : un nouveau durcissement de la politique agraire est par conséquent observé [27].
Lors du Congrès de 1955, les représentants locaux du Parti sont blâmés pour avoir « laissé la socialisation de l’agriculture suivre sa propre pente » et pour ne pas s’être montrés assez rigoureux dans l’application des directives nationales. Il leur est demandé d’« intensifier [leurs] efforts ». Deux dispositions complémentaires sont adoptées. Les petits paysans qui restent en dehors des associations agricoles sont soumis à une pression fiscale alourdie. À l’intérieur même des associations agricoles, une double échelle d’imposition est instituée qui doit pousser les petits paysans à renoncer à leurs titres de propriété et à intégrer des structures collectives pures et simples. Les comités de Parti sont chargés de convaincre les plus récalcitrants, au besoin par la menace [28]. Les associations agricoles se présentent très explicitement désormais comme un sas entre propriété privée et exploitation collective.
Cette nouvelle politique connaît un succès relatif : en 1958,38,5% des paysans sont membres d’une association agricole ( 12,8% travaillent dans des coopératives agricoles de production). Les dirigeants roumains ne peuvent se contenter de ce résultat. À la fin de l’année 1958, un plan est mis en œuvre qui prévoit la « socialisation complète des campagnes » dans un délai de trois ans.
Les associations agricoles sont sommées d’« avancer vers un stade supérieur de coopération », c’est-à-dire de se transformer en coopératives agricoles de production. Dans la seule année 1959, le nombre d’adhésions aux coopératives agricoles de production est multiplié par deux [29].
Au début de l’année 1962, la grande assemblée nationale annonce le parachèvement de la collectivisation. La distinction entre associations agricoles et coopératives agricoles de production est officiellement abolie, la seconde désignation étant seule retenue. 4363 coopératives agricoles de production sont formées, chacune couvrant 2000 hectares en moyenne. Dans les zones de collines, des propriétés privées de faible superficie subsistent que les autorités renoncent à collectiviser : jugées impropres au développement d’une agriculture intensive, elles restent éloignées des stations de mécanisation agricole; elles n’abritent que 3,5% de la paysannerie [30]. 5,5% des paysans sont employés dans les entreprises agricoles d’État; 91% sont intégrés dans les coopératives agricoles de production. C’est sur cette dernière forme d’organisation que se concentre désormais l’attention des dirigeants [31].
Entre la création des premières coopératives agricoles de production et le parachèvement de la collectivisation, 13 années se sont écoulées. L’insoumission paysanne a pu se structurer sans que nul n’y prenne garde. Obnubilées par la nécessité d’intégrer les petits propriétaires récalcitrants dans les coopératives, les autorités n’ont guère prêté attention au comportement des paysans déjà insérés dans les structures collectives. Elles ont perçu dans les lopins individuels un moyen de consolider les institutions multiplicatrices et d’accélérer la collectivisation. Elles se sont concentrées sur leur portée incitative. Il ne leur est pas apparu que les intéressés pouvaient en tirer un autre parti : dès l’instant qu’ils disposent d’une parcelle propre, les paysans coopérateurs consacrent la plus grande part de leur énergie à leur récolte particulière. Ils ne travaillent que de façon « relâchée » les terres collectives et font en sorte que les institutions conservatrices prennent le pas sur les institutions multiplicatrices. Les statistiques officielles font bientôt apparaître cet ordre de priorité : à l’échelle nationale, les lopins individuels ne couvrent en 1962 que 10,2% de la surface occupée par les coopératives agricoles de production (soit 771500 hectares), mais 14,8% de la production totale de céréales en sont extraits, ainsi que 40% des cultures vivrières et 45,3% des produits de l’élevage [32].
La tendance est révélatrice de dysfonctionnements plus généraux. Une fois la structure des coopératives agricoles de production conçue, les dirigeants roumains n’ont guère réfléchi à des mesures d’accompagnement. La transmutation du petit propriétaire en paysan coopérateur devait, à leurs yeux, s’opérer de façon automatique, par le seul changement des structures économiques. Cette attente se révèle illusoire. Faute d’une formation adaptée, les petits paysans, devenus paysans coopérateurs, utilisent improprement les machines agricoles; ils en reviennent très vite à semer et à récolter manuellement les céréales. S’ils peuvent enrichir leur lopin individuel par des engrais naturels, ils ne savent comment utiliser les fertilisants chimiques qui leur permettraient d’améliorer le rendement des terres collectives.
Les conflits qui commencent à éclater à la tête des coopératives agricoles de production empêchent de remédier à ces travers techniques. Dès la fin des années 1940, les autorités ont tâché de former des élites secondaires : des instituts d’enseignement supérieur ont été mis sur pied. Les cursus y ont été réduits à deux ans, l’accent étant mis sur les sciences appliquées plutôt que sur les humanités et les matières juridiques (qualifiées de « bourgeoises »). Dans le dessein affiché de donner le jour à une « intelligentsia populaire », des discriminations positives ont été aménagées pour les enfants issus de la petite paysannerie [33]. Un corps d’ingénieurs agronomes et de zootechniciens a ainsi pu être constitué dans les plus brefs délais. Une fois intégré dans les coopératives, il manifeste des velléités d’élévation hiérarchique. Les élites primaires se découvrent menacées : pour prendre la direction des coopératives, elles ont abandonné des carrières d’instituteur ou de fonctionnaire local. Elles n’ont pas de compétence technique à faire valoir. Afin de consolider leur assise, et à titre compensatoire, elles s’efforcent d’acquérir quelque popularité auprès des masses rurales. Il s’agit pour elles de former des « réseaux sociaux antibureaucratiques » dans lesquels puissent s’insérer les paysans coopérateurs les plus nombreux [34]. Des passe-droits de plusieurs types sont distribués à cette fin. Les directeurs de coopératives aident tout d’abord les paysans à contourner des interdits ou à accélérer une procédure administrative en les recommandant aux fonctionnaires qui figurent au nombre de leurs amis. Cette pratique est notamment observée dans le secteur hospitalier et dans les caisses de retraite [35]. Une seconde démarche consiste à fermer les yeux sur les écarts de conduite des paysans : lorsque des outils sont subtilisés dans les champs et lorsque des sacs de blé sont volés dans les greniers, les coupables sont semoncés verbalement mais leur larcin ne fait l’objet d’aucun rapport écrit. Un laboureur qui se dérobe sans justification à une journée de travail ou qui se distingue par des retards répétés peut bénéficier de la même clémence.
En autorisant quelques infractions au règlement de la coopérative, les élites primaires parviennent à développer une troisième méthode de conciliation :
des paysans coopérateurs se voient offrir la possibilité d’utiliser sur leur lopin le matériel ou les animaux de labour réservés au travail des terres collectives. Ils peuvent négocier un aménagement de leur emploi du temps pour se consacrer davantage à leurs travaux domestiques. La capacité à distribuer des avantages matériels forme une quatrième et dernière ressource pour les directeurs de coopératives : des terres sont attribuées aux jeunes mariés qui souhaitent construire une maison et des crédits sont proposés en deçà des taux officiels [36].
Par le fait de telles pratiques, les objectifs planifiés sont distordus. Les responsables des conseils agricoles départementaux chargés de superviser les coopératives doivent eux-mêmes passer sous silence les mauvais résultats enregistrés. S’ils veulent se maintenir à leur poste, ils sont tenus de convaincre les responsables nationaux que le plan est scrupuleusement respecté; ils fournissent en conséquence des données falsifiées. Pour s’approcher du plan, il leur faut en d’autres termes… s’en éloigner. L’appareil bureaucratique se trouve piraté par les réseaux informels [37].
Les élites secondaires attirent l’attention des instructeurs de Parti sur les agissements frauduleux des élites primaires : privées pour leur part de lopin individuel, elles ne peuvent tirer bénéfice des infractions relevées. Dans les sphères dirigeantes, des voix se font entendre qui réclament un changement de politique agraire et un renouvellement de génération dans les organisations de base. Les contestataires sont promptement rappelés à l’ordre [38].
Les autorités ne peuvent néanmoins se dissimuler la réalité : la généralisation des coopératives agricoles de production n’offre pas les résultats attendus. Bien que premier producteur agricole du CAEM après l’URSS, la Roumanie conserve, de tous les pays membres, la plus faible productivité par hectare [39]. Pour remédier à ces difficultés, les dirigeants roumains mettent en œuvre un nouveau plan de mécanisation. Les paysans coopérateurs jugés les plus aptes sont spécialement formés à l’utilisation des machines agricoles; un programme industriel est élaboré qui vise à accroître la production d’engrais chimiques [40].
Un projet est parallèlement formé qui consiste à réduire rapidement et massivement le nombre de paysans coopérateurs pour développer sur un mode inversement proportionnel la main-d’œuvre ouvrière. Les autorités se figurent que, libérées d’une partie de leur effectif, les coopératives agricoles de production pourront être contrôlées plus efficacement par les conseils agricoles. Un comité d’État pour la construction, l’architecture et la systémisation est créé au début des années 1960. Avec l’appui de 16 comités régionaux de systémisation, il doit canaliser l’exode rural de la façon la plus rationnelle. La « systémisation » consiste alors à déterminer, en considération des infrastructures disponibles et des ressources locales en matières premières, dans quelles villes doivent être implantés les nouveaux centres industriels; elle vise dans le même temps à orienter les paysans coopérateurs devenus ouvriers vers les usines qui exigent le plus de main-d’œuvre [41].
Ces mesures sont trop tardives pour être efficaces. Elles ne suffisent pas dans l’immédiatà faire pencher l’équilibre observé sur les lopins individuels en faveur des institutions multiplicatrices. À la fin de l’année 1963, un constat d’échec est dressé. Les responsables qui réclament un changement de politique agraire ont désormais voix au chapitre. Ils prennent les commandes du conseil suprême de l’agriculture. Des limogeages sont aussitôt enregistrés dans les coopératives agricoles de production : les ingénieurs agronomes et les zootechniciens se substituent aux élites primaires investies lors de la campagne de collectivisation [42]. Des réformes sont introduites dans le secteur agricole, afin que la production des lopins individuels fasse l’objet d’un contrôle plus étroit et soit réinsérée dans des circuits économiques intégrés. En dépit de sa prétention à la rationalité, la politique ainsi mise en œuvre, n’offre aucune garantie de succès : renouvelée dans ses formes, l’insoumission paysanne peut encore la rendre inopérante.
1964-1971. Les lopins individuels comme obstacle à la rationalisation des échanges économiques
Des leçons sont tirées des difficultés préalablement rencontrées : les coopératives agricoles de production sont maintenues en place, mais leur fonctionnement est repensé afin que les cultures, pratiquées isolément par les paysans coopérateurs, puissent être réintégrées dans les circuits de production nationaux. Si les terres collectives doivent toujours assurer l’approvisionnement des marchés urbains, les lopins individuels sont désormais appelés à fournir les matières premières nécessaires aux industries de transformation textile et agroalimentaire. Affichant une forte productivité dans les types d’agriculture idoines (laine, viande, œufs, lait, légumes), ils sont tout désignés à cette fonction [43].
En s’efforçant de tirer parti de l’énergie que les paysans coopérateurs consacrent à la culture de leurs lopins individuels, les dirigeants roumains s’alignent, en quelque sorte, sur l’insoumission paysanne pour mieux la désamorcer. Afin de réaffirmer la prégnance des institutions multiplicatrices, ils mettent en place un système de contrats qui lie chaque paysan coopérateur à l’État. Au-delà d’un seuil d’autosubsistance, fixé par le conseil suprême de l’agriculture, tous les produits d’un lopin individuel sont rachetés par l’administration à un prix proche de celui qui a cours sur les marchés privés. Le paysan coopérateur ne doit rien perdre à ce changement de logique. L’État y trouve quant à lui le moyen de centraliser les matières premières agricoles et de les affecter sur le mode le plus rationnel aux industries de transformation.
Au moyen d’un nouveau mécanisme de crédit, les paysans coopérateurs sont par ailleurs encouragés à élargir leur cheptel [44]. Ils sont autorisés à faire paître leur bétail sur des terres collectives réservées à cet usage et à utiliser pour leurs propres cultures les machines que la coopérative loue aux stations de mécanisation agricole [45].
La nouvelle organisation des coopératives agricoles de production participe d’une réforme plus générale. Elle est à mettre en rapport avec la création, en 1965, d’une commission centrale pour la systémisation des villages. Un nouveau sens est donné au terme systémisation : la question n’est plus, comme dans la période précédente, de transformer les paysans en ouvriers. Il s’agit désormais de veiller au bon acheminement des matières premières agricoles et d’œuvrer à la réduction des coûts de distribution.
Un institut d’État pour l’architecture, la construction et la systémisation est ainsi chargé d’évaluer les « perspectives de développementagricole » dans chaque judet. Il doit dresser deux listes, l’une recensant les « villages avec perspectives de développement » et l’autre dénombrant les « villages sans perspectives de développement ». Les critères de classement sont la « capacité physique » du village, son « évolution démographique », ses « fonctions économiques présentes et potentielles » ou encore son « positionnement par rapport aux centres urbains »… Les « villages sans perspective de développement » ne font l’objet d’aucune mesure particulière. Dans les « villagesavec perspectives de développement », des travaux sont programmés pour développer la desserte routière et ferroviaire. Il est bien marqué que « l’environnement culturel et physique » des paysans sera préservé;
tout est mis en œuvre pour éviter la « dépersonnalisation » ( depersonalizarea) des villages et leur alignement sur les modes de vie urbains : les nouvelles infrastructures doivent respecter les formes d’architecture traditionnelles [46].
Aussi réfléchie soit-elle, la réforme des relations agraires n’atteint pas ses objectifs. L’insoumission paysanne s’adapte à elle et la dévitalise à son tour, avec l’appui indirect des élites primaires. Invités à se consacrer à leur lopin individuel, les paysans coopérateurs se désintéressent totalement des terres collectives [47]. Selon une enquête réalisée en 1970, le temps consacré aux cultures individuelles excède d’un tiers celui qui est passé sur les terres collectives. Dans leur grande majorité, les paysans coopérateurs peinent toujours à utiliser des machines agricoles. Pour profiter de la possibilité qui leur est offerte de travailler leur terrain avec ces machines, ils doivent s’attacher les services de spécialistes. Normalement affectés à temps plein à l’entretien des terres collectives, mais attirés par des bénéfices plus substantiels, les mécaniciens et les chauffeurs en viennent à quitter régulièrement leur poste et à perturber eux-aussi le fonctionnement des coopératives agricoles de production. Soucieux d’obtenir la confiance des villageois, les directeurs des coopératives ferment les yeux sur ces pratiques : ils substituent ainsi de nouveaux passe-droits à ceux qu’ils dénonçaient dans la période précédente, lorsqu’ils ne formaient encore que des élites secondaires [48]. Par le fait de telles prévarications, les marchés urbains sont mal alimentés en produits agricoles; des situations de pénuries se rencontrent localement [49].
Les distorsions de la nouvelle politique agraire ne sont pas observées sur les seules terres collectives. En raison des pénuries susdites et par un singulier effet de système, les produits tirés des lopins individuels, alimentent des réseaux parallèles. Avec la complicité des élites primaires, les paysans coopérateurs dissimulent une partie de leur récolte, de façon à ne livrer que le moins possible à l’État. Les surplus conservés permettent d’entretenir quelques échanges économiques souterrains avec les membres de la famille qui ont été contraints de se transformer en ouvriers à la fin de la période précédente. Des institutions conservatrices se trouvent ainsi constituées dont les agents se répartissent en deux ensembles.
Un premier ensemble est constitué par les salariés qui appartiennent à des « familles élargies », vivant en équilibre entre la ville et le village : ils travaillent en usine mais confient leurs enfants à leurs parents, toujours installés à la campagne et intégrés dans des coopératives agricoles de production. Les uns s’approvisionnent auprès des autres en produits de première nécessité, mais ils leur apportent leur salaire en échange; ils forment ensemble une « entité socio-économique » autosuffisante. Ce modèle d’organisationest loin d’être marginal : en 1970,65,4% des ouvriers sont fils de paysans [50].
Un second ensemble regroupe ce qu’il est convenu d’appeler les navettistes ( navetisti): à l’intérieur d’un ménage domicilié dans une coopérative agricole de production, une « stratégie mixte agro-industrielle » peut ainsi être adoptée. Le chef de famille se rend chaque jour à la ville et travaille en usine. Sa femme et ses enfants restent à la ferme et se consacrent à la culture du lopin individuel [51]. En 1970,57% de la main-d’œuvre industrielle vit à la campagne. Les sites pétroliers du judet de Prahova emploient jusqu’à 72% de navettistes. Certaines usines aménagent des dortoirs pour leurs employés qui ne peuvent regagner leur domicile tous les soirs, ce qui élargit encore le périmètre du navettisme [52].
L’organisation économique des familles élargies et le navettisme permettent aux intéressés de combiner en une formule avantageuse salaire industriel et production agricole : l’argent obtenu en échange du travail en usine est investi sur le lopin individuel de la famille; en s’approvisionnant sur ce lopin, les travailleurs urbains peuvent en retour échapper aux pénuries.
Ces échanges informels court-circuitent la politique mise en œuvre par les autorités : les mécanismes mêmes qui permettent aux familles d’affronter isolément les difficultés économiques contribuent au blocage des circuits de production nationaux. La priorité accordée au lopin individuel et le mauvais entretien des terres collectives génèrent les problèmes d’approvisionnement rencontrés sur les marchés officiels.
Les stratégies familiales élaborées par les paysans coopérateurs interagissent avec les nouveaux conflits qui agitent la direction des coopératives. Afin de pourvoir les postes libérés par les ingénieurs et techniciens promus au rang de directeurs de coopératives, les autorités ont mis en œuvre une nouvelle politique de formation et de recrutement. La Roumanie comptait 367 étudiants pour 100000 habitants en 1959; le chiffre s’élève à 687 en 1965. Dans les instituts d’enseignement supérieur, les effectifs des filières « technologie alimentaire » et « techniques agronomiques » sont renforcés [53]. Les élites secondaires ainsi formées prennent place dans les coopératives agricoles de production et y découvrent les passe-droits mis au point par les élites primaires. Elles ne tardent pas à faire état de leur indignation et à se poser en prétendantes à la succession [54]. Au sein du conseil suprême de l’agriculture, quelques personnalités de second plan enregistrent leurs protestations et dressent un réquisitoire simple : en laissant les mécaniciens travailler sur les lopins individuels et en autorisant les paysans coopérateurs à stocker des surplus, les directeurs de coopératives renforcent les institutions multiplicatrices. Les architectes du dispositif mis en place refusent que la réalité soit révélée sous un jour aussi cru : les dysfonctionnements observés portent atteinte à la légitimité même de leur action. La rétention d’informations n’est pourtant guère efficace : dès 1968, des voix s’élèvent au sein du comité exécutif pour réclamer un rajeunissement de l’appareil bureaucratique et un changement de ligne politique. De profil technocratique et assez éloignés du marxisme catéchistique de leurs aînés, les protestataires demandent que soient tirées les leçons des échecs jusqu’alors essuyés. Ils parviennent à s’affirmer lorsque l’inefficacité de la politique menée se fait évidente et lorsque leurs propres propositions deviennent assez cohérentes pour figurer une alternative crédible [55]. Ils finissent par l’emporter en 1971. Lors du congrès du Parti, Nicolae Ceausescu expose ses fameuses « thèses de juillet » et annonce une « petite révolution culturelle ». Il stigmatise les « résurgences de la mentalité bourgeoise » et met particulièrement en cause les paysans coopérateurs qui ont profité du relâchement des contraintes pour défendre leur intérêt privé [56]. Les concepteurs de la politique agraire appliquée depuis 1962 sont mis sur la touche. Dans les coopératives, les élites primaires sont écartées et remplacées par les élites secondaires qui contestaient leur autorité.
À deux reprises, depuis 1949, une interaction a pu être observée entre l’insoumission paysanne, les luttes pour le contrôle du conseil suprême de l’agriculture et le combat pour la direction des coopératives. Différentes politiques agraires ont été expérimentées en même temps qu’une circulation des élites a été observée au sein des coopératives. En adoptant des formes toujours renouvelées, les institutions conservatrices ont alimenté ces mouvements. Appuyés sur leur lopin individuel, les paysans coopérateurs ont nui à la bonne marche des coopératives. Les élites primaires ont relayé les institutions conservatrices ainsi formées dans le dessein d’asseoir leur légitimité.
En distribuant des passe-droitsadaptés au contexte, elles ont tâché de prévenir toute remise en cause de leur position. Leur comportement a été dénoncé par des élites secondaires avides de promotion. Des responsables nationaux ont relayé ces manifestations d’animosité et proposé l’adoption d’une nouvelle politique agraire. Une fois placés aux commandes du conseil suprême de l’agriculture, ils ont été confrontés à des difficultés, sinon inchangées du moins articulées sur les mêmes principes. Après les réorientations observées en 1971, les conflits ne peuvent plus être régulés sur ce mode. Si la politique agraire mise en œuvre n’apporte pas les améliorations escomptées, aucune proposition alternative ne lui est opposée : la crise économique fait obstacle à tout revirement. Les responsables en place se rassemblent autour de la politique mise en œuvre et tentent de la faire aboutir par des méthodes de plus en plus brutales. Ils se heurtent à une insoumission paysanne toujours puissante :
les élites primaires continuent de relayer les institutions multiplicatrices.
Aucune menace de retournement politique n’étant formulée, elles cessent toutefois de rechercher le soutien des masses rurales et commencent à monnayer leur silence. Faute de pouvoir compter sur un quelconque soutien au sein de l’appareil dirigeant, les élites secondaires tentent à leur tour de s’appuyer sur les paysans coopérateurs : si elles ne peuvent s’affirmer aussi aisément que leurs devancières, elles ne renoncent aucunement à la lutte.
 
1972-1989. Des conflits étouffés
 
 
Dans le prolongement des thèses de juillet, le conseil suprême de l’agriculture propose de corriger tous les dysfonctionnements jusqu’alors observés en organisant de façon plus rigoureuse les rapports ville/campagne. Attachés à leur lopin individuel et appuyés par des directeurs de coopérative corrompus, les paysans coopérateurs lui opposent une fin de non recevoir. En 1981, les autorités durcissent leur politiquesans en modifier l’orientation générale; elles se décident à interdire la culture des lopins individuels sur le mode le plus autoritaire. Cette orientation les empêche d’assouplir le régime et contribue à leur chute en 1989.
1972-1980. Les lopins individuels comme obstacle à la réorganisation des rapports ville/campagne
En 1972, le système de rémunération en journées-travail qui régit la vie des coopératives agricoles de production depuis 1949 est remplacé par le système dit de l’accord global ( acordul global). Les paysans coopérateurs ne sont plus organisés en équipes et en brigades mais en unités de travail ( unitati de munca). Une unité est le plus souvent constituée par une cellule familiale. Elle doit passer avec la coopérative agricole de production un contrat saisonnier par lequel elle s’engage à fournir une quantité donnée de céréales et de têtes de bétail. Pour honorer cet engagement, elle peut organiser librement son travail sur une parcelle découpée dans les terres collectives : le temps consacré aux différents types de culture ne fait plus l’objet d’aucune comptabilisation. Le montant de la rétribution est déterminé à l’avance, dès la signature du contrat.
En cas de dépassement des objectifs, un salaire supplémentaire est versé selon un barème progressif. Dans tous les cas et afin d’obtenir un approvisionnement optimal des marchés urbains, l’État impose que la rémunération s’effectue en espèce plutôt qu’en nature. Le paysan coopérateur est supposé assurer son autosubsistance par le travail de son lopin individuel [57]. À un niveau supérieur, la coopérative agricole de production passe elle-même un contrat avec l’État. Elle se voit imposer des objectifs globaux dans le cadre du plan. Elle détermine ensuite en assemblée collective la façon dont le travail sera réparti entre les différentes unités de production [58].
Ce nouveau dispositif ne peut suffire à désamorcer les formes développées de l’insoumission paysanne : il ne pose pas d’obstacle définitif à l’organisation familiale élargie et au navettisme. Il doit par conséquent être accompagné de mesures complémentaires. Pour empêcher les ouvriers de combiner emploi industriel et agriculture de subsistance, les autorités conçoivent d’uniformiser les modes de vie urbains et ruraux. Il s’agit de rendre insensible le passage de la ville au village. Selon les plans formés, la distinction entre travail en usine et travail aux champs doit devenir seulement formelle. L’attrait de l’organisation familiale élargie et du navettisme réside dans le « jeu » observé entre industrie et agriculture. Ce « jeu » supprimé, le regroupement de toute la famille dans une même catégorie socioprofessionnelle pourra être regardé par chacun comme la solution la plus simple et la plus confortable. Des directives sont ainsi introduites qui visent à harmoniser les échelles salariales dans les branches industrielles et dans les coopératives agricoles de production.
Dans la même optique, le programme de systémisation est réaménagé et transformé en un instrument d’uniformisation des modes de vie [59]. Deux orientations complémentaires lui sont données. Le classement est tout d’abord repris, permet de distinguer « villages sans perspective de développement » et « villages avec perspectives de développement ». Il ne s’agit plus d’abandonner les premiers à leur sort et de veiller à ce que les seconds soient bien aménagés et bien desservis, mais de faire en sorte que la surface agricole soit utilisée de façon rationnelle dans tous les cas.
Chaque « village avec perspectives de développement » est transformé en « village-centre » ( sat centru). Un « périmètre de construction » ( perimetru contruibil) y est tracé, à l’intérieur duquel doivent impérativement s’inscrire les nouvelles habitations. L’objectif est que les paysans coopérateurs, ainsi regroupés, bénéficient des installations sanitaires les plus performantes. Des normes de construction sont par ailleurs fixées : les maisons individuelles doivent comporter deux étages au minimum, de façon à ce qu’une famille entière (un foyer économique) soit logée sous un même toit. Les familles qui vivent en dehors du périmètre de construction sont supposées s’y établir de leur propre chef, attirées par le confort et la salubrité des bâtiments modernes [60]. Les villages sans perspectives de développement sont appelés à s’éteindre, par un processus d’« autodissolution » ( autodezfiintare), sans qu’une quelconque intervention ne soit nécessaire : attirés eux aussi par les commodités des villages-centres, leurs habitants doivent abandonner spontanément leur vieille demeure [61].
Pour faire obstacle à l’organisation familiale élargie et au navettisme, les dirigeants roumains ont en somme recours à une logique de séparation et d’uniformisation : ils entendent que les villes abritent des familles d’ouvriers industriels et les campagnes des familles d’ouvriers agricoles; les mêmes conditions de vie doivent être assurées dans les deux cas. Ces objectifs une fois atteints, une famille ne verra plus aucun intérêt à cumuler activités industrielles et activités agricoles. Les circuits de production pourront être gérés de façon optimale par les autorités, sans que des stratégies individuelles viennent faire interférence.
Ce nouveau projet de systémisation prend résolument en compte les caractères de l’insoumission paysanne. Il ne s’en révèle pas moins inopérant.
Dans les villages-centres, les directives nationales sont mal appliquées. Les directeurs de coopérative les détournent et les transforment en instruments d’enrichissement personnel. Ils exploitent tout d’abord les failles des directives qui leur sont adressées : sous couvert d’adaptation aux réalités locales, ils proposent de tracer plusieurs petits périmètres de construction au lieu d’un seul;
ils respectent la lettre de la réforme mais en trahissent l’esprit. Même lorsque le périmètre est correctement établi, il reste possible de bâtir une maison en dehors ou de contourner les normes de hauteur : il suffit de fournir des données falsifiées aux conseils agricoles chargés de superviser la mise en œuvre du programme de systémisation. Une troisième et dernière méthode employée consiste à exagérer la pauvreté des villageois installés à l’intérieur du périmètre de construction, de façon à ce qu’ils puissent se contenter de bâtir une simple mezzanine en lieu et place du second étage réclamé [62]. En échange de ces accommodements, les paysans coopérateurs doivent livrer une tête de bétail à leur bienfaiteur ou travailler quelques jours sur son lopin : à la différence de leurs prédécesseurs, les directeurs de coopérative ne sont pas concurrencés par les élites secondaires. Ils n’ont donc cure d’être populaires auprès de la base. Ils n’acceptent de soutenir les paysans coopérateurs qu’à la condition d’être rétribués matériellement [63].
Ces pratiques ne font que souligner des problèmes plus fondamentaux. En contournant et en détournant les directives du conseil suprême de l’agriculture, les élites primaires participent certes à la création de nouvelles institutions conservatrices. Mais elles tirent dans le même temps parti de postures et de dispositions qui préexistent à leurs interventions. Les dirigeants se méprennent ainsi sur la nature de l’insoumission paysanne. Ils se figurent que leur projet rencontrera un accueil favorable dans les campagnes et que les villageois se réjouiront de pouvoir adopter un nouveau mode de vie. Ils négligent de considérer la profondeur de l’attachement aux lopins individuels.
Contrairement à leurs prédictions, les paysans coopérateurs qui vivent dans un « village sans perspective de développement » ne sont pas attirés par les commodités qu’offrent les nouvelles constructions.
Les élites secondaires formées au début de la période percent rapidement à jour les pratiques frauduleuses qui ont cours dans les coopératives agricoles de production. Elles voient les élites primaires s’enrichir illégalement et souffrent d’autant plus d’être bloquées à un rang inférieur. Si elles continuent de manifester leur aigreur, nul ne leur prête plus attention au sein du conseil suprême de l’agriculture. Pour faire face à la crise économique et éviter le développement des luttes d’influence au sein de l’appareil dirigeant, le comité central et le conseil d’État introduisent un principe de « rotation des cadres »: les effectifs sont régulièrement renouvelés à tous les échelons hiérarchiques du Parti et de l’administration. Encore n’est-il pas question de mise à l’écart : si des responsables nationaux sont sommés d’abandonner leur poste pour aller exercer une fonction locale et « renforcer leurs liens avec la masse », ils retrouvent leurs attributions d’origine après quelques années [64]. Le mécanisme de rotation fonctionne en vase clos : les alternances observées à la tête du conseil suprême de l’agriculture ne se traduisent pas par la mise en œuvre de nouvelles réformes; elles visent tout à l’inverse à empêcher l’émergence de propositions alternatives [65].
Les élites secondaires ne peuvent espérer s’affirmer à la faveur d’un revirement politique. Elles ne restent pas inertes pour autant. Les agissements des élites primaires leur offrent de nouvelles ressources. Les infractions aux directives du conseil suprême de l’agriculture ne sauraient de fait être multipliées sans retenue : pour rester efficaces, elles doivent être justement dosées. Un directeur de coopérative qui perdrait tout sens de la mesure et qui satisferait les demandes de tous les villageois venus le solliciter serait immédiatement sanctionné. Les instructeurs de Parti peuvent fermer les yeux sur quelques malversations en échange des sacs de céréales qui permettront à leur famille de traverser l’hiver sans souffrir des pénuries. Sous peine de s’attirer eux-mêmes les foudres de leurs supérieurs, ils doivent sévir, lorsque les manœuvres des élites primaires deviennent par trop visibles. Les directeurs de coopérative étant contraints à la modération, certains paysans sont inévitablement éconduits : ils observent que leurs voisins parviennent à contourner les mesures de systémisation et acceptent difficilement de ne pouvoir leur emboîter le pas [66]. Les élites secondaires s’attachent à exploiter ces frustrations : elles invitent les villageois insatisfaits à dénoncer ouvertement les basses manœuvres qu’ils peuvent découvrir; des plaintes sont adressées aux comités de Parti des judete et des lettres anonymes sont expédiées aux journaux, de façon à contourner les instructeurs de Parti et à obtenir que les contrevenants soient directement sanctionnés. Les directeurs de coopératives sont parfois chapitrés pour avoir fait montre d’« indiscipline » [67]. Mais les menées séditieuses des élites secondaires restent dans l’ensemble infructueuses : les responsables nationaux y décèlent le plus souvent des symptômes d’« influences idéologiques capitalistes » et des inclinations au « parasitisme » [68].
Aucune réforme significative n’étant introduite dans les coopératives, l’organisation familiale élargie et le navettisme demeurent pratique courante.
Le système de l’accord global peut bien fonctionner, il ne permet pas d’obtenir une pleine intégration despaysans coopérateurs aux circuits de production nationaux. Les lopins individuels servent toujours de support à des institutions conservatrices. Leur produit continue d’échapper au contrôle de l’État et ne peut être mis au service d’une stratégie économique élaborée. Cette zone d’incertitude est d’autant plus insupportable pour les autorités que le pays est confronté à des difficultés économiques croissantes. En 1981, la Roumanie est déclarée en cessation de paiement. Affichant une dette globale de 12 milliards de dollars, elle se trouve placée dans une situation de dépendance financière sans précédent.
Pour retrouver une marge de manœuvre, les dirigeants roumains conçoivent d’éponger la dette publique dans un délai de 4 ans. Les importations sont limitées au strict minimum; les exportations sont développées autant que possible dans les secteurs qui ne nécessitent pas l’achat de matières premières ou de machines étrangères [69]. Un maximum de surplus exportables doit ainsi être dégagé dans l’agriculture. Les autorités ne renoncent pas à réorganiser les rapports établis entre ville et campagne, mais elles cessent de recourir à des moyens détournés : dans l’urgence, elles conçoivent d’éradiquer l’insoumission paysanne en réintégrant les lopins individuels dans le « secteur socialiste ».
Cette mesure appelle un renforcement des moyens de coercition usités. Elle concourt au durcissement du régime.
1981-1989. Les lopins individuels comme obstacle au relâchement du contrôle social
En 1981, et pour la première fois depuis 1962, le PCR organise un congrès sur l’agriculture. Nicolae Ceausescu y annonce le lancement d’une « nouvelle révolution agraire »: l’objectif est d’obtenir que les lopins individuels soient réservés à l’élevage et servent à la couverture des besoins nationaux. Il s’agit de faire en sorte que les terres collectives soient consacrées à la production exclusive de céréales exportables.
Les lopins individuels sont soumis à un programme unique ( program unic). En appliquant un barème précis, les autorités exigent de toutes les familles paysannes qu’elles livrent à l’État une quantité de produits proportionnelle à la taille de leur foyer [70]. Une lutte sans merci est menée contre les fraudeurs : en 1982, un recensement systématique de tous les animaux d’élevageest organisé; les animaux non déclarés sont confisqués sans indemnisation.
La prise en main des lopins individuels a pour corollaire un « programme d’alimentation scientifique » [71]. Un décret de 1982 fixe des normes de consommation et charge les conseils populaires de les faire respecter au niveau local.
La population est sommée d’augmenter sa consommation de viande : la consommation moyenne est de 60 kilogrammes par an et par habitant en 1980; il est prévu qu’elle s’élève à 82,5 kilogrammes en 1985. La consommation de céréales doit être ramenée dans le même temps d’une moyenne de 180 kilogrammes par an et par habitant à une moyenne de 140 kilogrammes.
Ces dispositions sont généralement décrites comme les lubies d’un dictateur ayant perdu la raison. Elles participent en fait d’un programme économique réfléchi. La volonté d’éponger la dette dans les plus brefs délais amène les dirigeants à donner la priorité aux exportations agricoles. De toutes les denrées exportables, les céréales sont les plus rentables. Moins la population consomme de céréales, plus les stocks disponibles à l’exportation sont importants, et plus l’excédent commercial peut être gonflé… Les lopins individuels doivent assurer seuls l’approvisionnement des marchés nationaux. Ils atteignent un niveau de productivité élevé dans le secteur de l’élevage. Selon les modalités exposées plus haut, le programme unique permet de les soumettre à un contrôle étroit. Chaque localité doit pouvoir disposer de viande en quantité et économiser les céréales à proportion.
Pour compléter le dispositif, les coopératives agricoles de production sont contraintes d’adopter un nouveau mode de rémunération. 15% de leurs bénéfices servent désormais à constituer un fond spécial. Les paysans coopérateurs disposent chacun d’un compte alimenté par ce fond; tout versement leur est refusé en cas de « travail insuffisant », de « non respect des normes de qualité » ou de « mauvaise utilisation du matériel » – tous motifs assez imprécis pour être invoqués dans les configurations les plus nombreuses. Sous couvert d’intéressement aux bénéfices, un mécanisme de retenue sur salaire est institué [72].
Ces mesures de sévérité ne peuvent être pleinement efficaces tant que l’organisation familiale élargie et le navettisme restent praticables. C’est la raison pour laquelle une nouvelle orientation est encore donnée à la politique de systématisation. Les autorités publient un projet intitulé « schéma directeur de développement économique et social de la Roumanie à l’échelle territoriale de 1981 à 1985 ». En veillant à ce que ville et village « se complètent et s’influencent réciproquement », elles entendent aboutir à une « répartition territoriale rationnelle des forces productives » et à une « équi-répartition territoriale systématiquedu développement économique » [73]. Selon les principes ainsi énoncés, toutes les unités économiques doivent être organisées sur le même mode;
elles sont appelées à se structurer chacune autour d’un centre agro-industrielcentru agro-industrial) abritant une entreprise industrielle spécialisée. Le nombre de centres est fixé à 9 par judet [74].
Un mécanisme d’auto-approvisionnement territorial ( auto-aprovizionare teritorial) est par ailleurs institué. Tout centre agro-industriel est directement relié aux coopératives agricoles de production sises à proximité. Les besoins alimentaires de ses habitants doivent désormais être couverts par les seuls produits de l’agriculture locale. Chaque citadin est rattaché à un centre de distribution ( centru de distributie) – le plus souvent installé sur son lieu de travail – seul habilité à l’approvisionner en produits de base (farine, sucre, huile… ).
Un organisme d’État veille à l’équilibre de l’ensemble. Si un centre agroindustriel vient à manquer d’un produit donné, il le lui fournit à titre de dépannage; il lui soutire en contrepartie un produit dont il dispose en quantité supérieure. En 1981 et 1982, des décrets interdisent aux particuliers de stocker des denrées au-delà de leurs besoins mensuels, au motif que cette pratique « affecte les intérêts des autres acheteurs et nuit au bon approvisionnement de la population » [75].
Par le fait de la systémisation et en vertu du principe d’auto-approvisionnement territorial, la planification ne doit plus être perturbée. Les effets de l’organisation familiale élargie et du navettisme sont en principe annulés, mais leurs structures sont en quelque sorte institutionnalisées : agriculture et industrie s’interpénètrent directement dans chaque unité économique. Les membres de la famille qui travaillent le lopin individuel continuent d’approvisionner leurs proches qui travaillent en usine. Ils le font simplement de façon régulée et par la médiation des centres d’approvisionnement. Ils reçoivent l’assurance que leur bétail ne sera jamais envoyé sur un marché urbain éloigné et qu’il sera écoulé exclusivement dans le centre agro-industriel où sont employés leurs collatéraux. Les navettistes n’ont pas accès aux centres d’approvisionnement dès lors que le lopin sur lequel travaille leur conjoint est supposé pourvoir à leurs besoins alimentaires. Ils peuvent continuer de consacrer les revenus qu’ils tirent de leur emploi industriel à l’amélioration du lopin familial : toute production supplémentaire est réquisitionnée et écoulée vers le centre agro-industriel [76]. Les pratiques qui permettaient aux paysans coopérateurs de mettre les lopins individuels au service d’institutions conservatrices ne sont pas abolies; les autorités entendent simplement les transformer en support privilégié de nouvelles institutions multiplicatrices.
Ces mesures ne suffisent toujours pas à éradiquer l’insoumission paysanne. Les mécanismes de corruption permettent de contourner le principe d’auto-approvisionnement : les méthodes d’enrichissement utilisées par les élites primaires se doublent désormais de pratiques qui engagent les populations urbaines. Pour continuer de s’approvisionner auprès des paysans coopérateurs sans encourir de sanction, les citadins versent quelques pots-de-vin aux présidents de coopérative. Avec la complicité intéressée des mêmes présidents, les paysans déclarent moins qu’ils ne produisent; ils revendent les surplus ainsi conservés au marché noir. Les habitants des centres agro-industriels qui ne disposent pas d’attaches à la campagne et que le programme d’alimentation scientifique ne comble évidemment pas sont heureux de pouvoir acquérir en fraude quelques denrées supplémentaires. C’est là un effet de système bien différent de celui qu’entendaient générer les autorités [77]. Le principe d’auto-approvisionnement renforce les institutions conservatrices qu’il visait à exterminer.
Les élites secondaires fulminent contre les pratiques illégales qu’elles observent dans les coopératives; mais elles ne trouvent toujours aucun soutien dans les sphères dirigeantes. Elles sont encore tentées d’aiguillonner la colère des paysans coopérateurs tenus à l’écart des mécanismes de corruption. Pour les détourner de cette voie, le conseil suprême de l’agriculture leur confie la mission d’« élever le niveau de civilisation » des populations rurales. En sus des tâches pour lesquelles ils ont été formés, les ingénieurs agronomes et les zootechniciens sont chargés d’organiser des réunions dans les coopératives et d’y exhorter les paysans coopérateurs à remplir les objectifs fixés par le plan. Cette charge de propagandiste contrariant leur inclination, ils ne mettent guère de passion dans leurs discourset ne s’acquittent de leurs obligations que de façon mécanique. Les instructeurs de Parti leur reprochent régulièrement leur « professionnalisme étroit » [78].
Pour remédier aux problèmes posés par l’insoumission paysanne, les dirigeants roumains ne conçoivent rien d’autre que d’intensifier la politique mise en œuvre. Un ministère est créé qui prend conjointement en charge l’approvisionnement des centres urbains et les exportations agricoles [79]. Pour que la production céréalière roumaine reste rentable et compétitive sur les marchés internationaux, les autorités s’attachent à étendre encore la surface cultivable [80]. En mars 1988, le PCR annonce ainsi l’entrée dans « une nouvelle phase de la systémisation ». L’objectif affiché n’est plus d’aboutir à la « répartition territoriale rationnelle des forces productives » mais plus simplement de gagner des terres. Tous les espaces mitoyens et les axes de communication secondaires sont autant de surface cultivable perdue qu’il est possible et nécessaire de reconquérir. Les périmètres de construction tracés dans la période précédente sont réutilisés dans cette optique. Ils étaient autrefois conçus comme la base d’un dispositif incitatif et visaient à regrouper toutes les familles sous les mêmes toits.
Ils sont dorénavant utilisés comme instruments de coercition : ils doivent servir à reloger tous les paysans coopérateurs sur un espace très réduit et à agglomérer toutes les terres en un ensemble unique. La norme imposée était autrefois celle de la maison à deux étage; toutes les habitations individuelles sont désormais déclarées « insalubres ». Les villageois sont appelés à vivre dans des blocs.
Parce qu’elles ne sont pas parvenues à imposer les institutions multiplicatrices à l’intérieur des structures établies, les autorités décident de réformer ces structures elles-mêmes. Les lopins individuels sont promis à la disparition. En remplacement, des « jardins » doivent être aménagés dans le périmètre de construction. Ils seront attribués collectivement aux habitants d’un même blocet leur superficie sera de 80 à 90 mètres carrés. Chaque famille disposera ainsi de 15 mètres carrés en moyenne, espace insuffisant pour élever encore du bétail (rappelons que la taille moyenne des lopins est de 1500 mètres carrés). 350000
hectares de terres doivent être libérés au total, soit un élargissement de 3,3% de la surface agricole totale. Un programme de construction est lancé qui vise à reloger 2 millions de familles en 12 ans. Dans ce cadre, la distinction ancienne est rétablie entre « villages avec perspective de développement » et « villages sans perspectives de développement ». Elle repose désormais sur un critère quantitatif, le seuil critique étant fixé à 500 habitants. Les villages qui n’atteignent pas cette dimension sont déclarés « irrationnels ». Leur disparition est programmée; leurs habitants sont appelés à rejoindre quelques villages sélectionnés. Le nombre total de communes doit ainsi être divisé par 5 en 12 ans. Les autorités escomptent qu’aucune commune ne comportera à terme moins de 3000 habitants [81].
Dans une première phase, les travaux visent à doter chaque village-centre d’un parc de logements suffisant pour accueillir toutes les populations environnantes. C’est dans une seconde phase seulement que les villages « irrationnels » pourront être rasés [82]. Lorsqu’interviennent les bouleversements politiques de l’année 1989, les travaux n’ont guère dépassé la première phase dans la majorité des régions [83].
La nouvelle politique de systémisation est interrompue trop précocement pour qu’il soit possible de conclure à son échec. Menée à son terme, elle eut vraisemblablement éradiqué les formes traditionnelles d’insoumission paysanne. À la différence des méthodes de désamorçage précédentes, qui opéraient toutes par la bande, le programme de reconstruction des villages vise en effet à supprimer la « cause du mal »: le lopin individuel. Par une refonte complète et musclée des relations agraires, l’organisation familiale élargie et le navettisme doivent tout simplement devenir impraticables. Encore n’est-il pas interdit de considérer – mais nous entrons là dans le domaine de la conjecture– que l’insoumission paysanne se serait encore adaptée à ce contexte avec l’appui indirect des élites primaires.
* * *
Entre 1949 et 1989, les paysans coopérateurs entretiennent une relation ambivalente avec le pouvoir communiste. Ils ne se rebellent pas contre lui de façon massive mais ne se contentent pas pour autant de lui opposer une résistance passive. Sur un plan symétrique, les autorités n’imposent pas leur volonté sans coup férir au moyen de méthodes brutales et de pressions unilatérales. C’est seulement au terme d’une longue série d’échecs et sur un mode désespéré qu’elles finissent par user d’une coercition pure et simple. Les lopins individuels attribués aux paysans coopérateurs alimentent au préalable une insoumission paysanne évolutive. Ils permettent d’établir et d’entretenir un rapport dynamique entre des institutions conservatrices et des institutions multiplicatrices. Les premières ne sont pas dressées contre les secondes à la manière d’un rempart qui résisterait à l’épreuve du temps; elles ne sont pas davantage appelées à leur céder le pas. Des accommodements partiels et temporaires sont bien plutôt recherchés entre les unes et les autres.
Un processus informel de réactions et d’adaptations peut ainsi être mis en évidence. L’insoumission paysanne se structure tout d’abord sans que nul n’y prenne garde : les lopins individuels font obstacle à la bonne exploitation des terres collectives. En réaction, les dirigeants roumains s’attachent à réguler fermement la production privée des paysans coopérateurs. L’insoumission paysanne s’adapte cependant à cette nouvelle contrainte : elle se redéploie selon des modalités inédites, en appui sur le navettisme et la structure familiale élargie.
Les autorités réagissent à nouveau : plutôt que de procéder à une remise au pas brutale, elles s’attaquent aux fondements mêmes de l’insoumission paysanne et proposent de réaménager les rapports établis entre ville et campagne.
Cette politique montre à son tour ses limites dans la mesure où les paysans coopérateurs refusent de remiser leur lopin individuel. La conjoncture économique impose cependant d’adopter des mesures d’urgence; les dirigeants décident de limiter drastiquement les culturesindividuelles.
Encore ne faut-il pas voir là la marque d’une négociation entre les acteurs désignés. Aucun dialogue institutionnalisé ne s’instaure entre les paysans coopérateurs et les autorités. Une médiation indirecte est simplement assurée par le conflit qui oppose les élites primaires aux élites secondaires. L’insoumission paysanne et l’orientation politique du conseil suprême de l’agriculture interagissent toutes deux avec les affrontements observés à la tête des coopératives. Lorsqu’un mouvement est entretenu à chaque niveau, l’interaction permet de réguler les conflits. Dès qu’un blocage est observé au niveau du conseil suprême de l’agriculture, les agissements des paysans coopérateurs, des élites primaires et des élites secondaires se combinent sur un mode plus pernicieux.
Le caractère maximaliste des solutions adoptées dans la dernière période tend à dissimuler les oscillations qui ont précédé : le régime communiste roumain est alors réduit à son appareil de répression et perçu comme une entité monolithique, semblable à elle-même de sa naissance à son effondrement. En étudiant la posture des paysans coopérateurs dans son évolution et en la référant aux conflits qui éclatent dans d’autres sphères, il est possible de mettre au jour une réalité plus nuancée : dans un régime communiste comme dans une économie de marché, la paysannerie entretient un rapport complexe avec le pouvoir politique.
 
NOTES
 
[1] Voir notamment Cristian SALAGOR, « Chiar a putut îngenunchia regimul comunist întreaga fiinta a poporului român ? », Civitas solis, n° 3, mai 2001; Ion GAVRILA -OGORANU, « Rezistenta armata anticomunista din Muntii romaniei », in Romulus RUSAN (dir.), Memoria ca forma de justitie : comunicari prezentate la simpozionul de la Sighetu Marmatiei ( 10-12 iunie 1994), Bucarest, Fundatia Academia Civica, 1995.
[2] Voir par exemple : « Golgota painii si ruina agriculturii : O clasa ultragiata », Dimineata, n° 194, 25 août 1997. La même optique est retenue par Trond Gilberg. Selon cet auteur, les communistes roumains ont cherché à obtenir une « acceptation universelle des objectifs et des moyens du régime ». Ils ont rencontré des « poches d’apathie » irréductibles dans la paysannerie. Trond GILBERG, Modernization in Romania Since World War II, Londres, Praeger, 1975, p. 12-13,28-33,83-91,119-127,261; « Romania : In Quest of Development », in Ivan VOLGYES (dir.), Political Socialization in Eastern Europe : A Comparative Framework, New York, Praeger, 1975, p. 147-149; « The Costly Experiment : Collectivization of Romanian Agriculture », in Ronald A. FRANCISCO, Betty A. LAIRD et Roy D. LAIRD (dir.), The Political Economy of Collectivized Agriculture, New York, Pergamon Press, 1979, p. 25-32; « Rural Transformation in Romania », in Ivan VOLGYES (dir.), The Peasantry in Eastern Europe, vol. II, New York, Pergamon Press, 1979, p. 96 et p. 116-117.
[3] Henry L. ROBERTS, Rumania, Political Problems of an Agrarian State, New Haven : Conn, Yale University Press, 1951, p. 51.