2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste
Introduction thématique
Sandrine Kott
Sandrine KOTT Institut Universitaire de France Université de Poitiers 8, rue René Descartes 86022 Poitiers CEDEX
La question du pouvoir est depuis toujours au centre des débats sur les
pays socialistes. Selon le modèle totalitaire, incontournable point de départ
[1],
ces régimes se caractériseraient par une domination absolue du parti unique
sur l’appareil d’État, les moyens de communication, les armes et l’économie.
Cette domination serait assurée par le recours à une police politique pléthorique qui exercerait des activités de contrôle et de répression. Cette « confiscation » du pouvoir par un groupe réduit autant que son exercice brutal
seraient légitimés par une idéologie totalisante (ou totalitaire) et messianique
[2]. Selon ses auteurs, le paradigme totalitaire permet de dégager les
caractéristiques d’une nouvelle espèce de dictature, spécifique de la modernité et de l’ère des masses par son souci et ses capacités mobilisatrices. C’est
ce qui permet à la plupart d’entre eux d’ordonner sous une même espèce les
dictatures fascistes et communistes. La légitimité de cette « assimilation » a,
durant la période de la guerre froide, alimenté la controverse sur le modèle
totalitaire
[3].
Au sein des sciences sociales, cette controverse s’est cristallisée sur la notion
même de pouvoir absolu. Dans sa version la plus généralement reprise par les historiens, la thèse totalitaire insiste sur le caractère « autocratique » du pouvoir dans
les régimes qu’elle étudie, elle postule l’existence d’un chef ou d’un parti tout puissant, qui exerce un pouvoir absolu sur une population entièrement soumise. Dans
sa formulation la plus extrême, elle conduit à interroger l’existence même d’une
société autonome dans les régimes socialistes. C’est la thèse de l’historien américain
de l’Union soviétique Martin Malia, selon lequel « l’organisation sociale et économique » dérive entièrement du politique
[4]. La politiste allemande Sigrid Meuschel
pousse ce raisonnement à son terme. En s’inspirant des thèses totalitaires formulées
à gauche, en particulier des écrits de Claude Lefort
[5], elle défend l’idée selon laquelle
la société est-allemande aurait été « déformée » par l’État et le parti qui l’auraient
« réduite à néant »
[6]. Selon ce point de vue, ce n’est donc pas seulement l’État mais la
société tout entière qui mourrait asphyxiée sous la dictature du Parti
[7].
Les thèses totalitaires ont été contestées dès les années 1970. En Allemagne
de l’Ouest, un groupe de sociologues et de politistes, autour de Peter Christian
Ludz et Gert-Joachim Glaeßner, a pris le contre-pied de travaux portant essentiellement sur les structures du pouvoir et a cherché à comprendre et analyser la
RDA dans son contexte propre. Cette approche désignée sous l’expression
d’« immanence critique » (
kritische Immanenz) a tenté de dégager les caractéristiques d’ensemble de la société et de l’économie est-allemande comme d’en scruter les évolutions fines; elle a postulé l’existence d’une société autonome du
pouvoir du parti et de l’État. Aux États-Unis, un groupe d’historiens de l’Union
soviétique qualifiés de « révisionnistes » (Leopold Haimson, Stephen Cohen,
Moshe Lewin, Jerry Hough, Sheila Fitzpatrick… ) prêche pour une histoire
sociale « vue d’en bas », partiellement dégagée des déterminismes politiques
[8].
Dans les deux cas, les groupes sociaux, ou les citoyens, devenaient des objets
d’étude. Ils étaient instaurés de nouveau comme acteurs de l’histoire.
Depuis les années 1990, les débats, souvent violents, qui opposaient ces
deux approches se sont partiellement apaisés
[9]. Avec la disparition de régimes
communistes, la question de la comparabilité des systèmes communistes et fascistes, longtemps perçue comme un enjeu politique majeur, s’est elle-même
banalisée et est le plus souvent abordée sous l’angle d’une mise en parallèle du
nazisme et du stalinisme
[10]. Par ailleurs l’effondrement, de l’intérieur, des
régimes communistes tend à invalider la thèse de Carl Joachim Friedrich selon
laquelle le caractère autocratique et absolu du pouvoir aurait empêché toute
réaction endogène
[11]. Les historiens sont donc amenés à s’interroger sur le biais
méthodologique qui a pu conduire à ignorer les contradictions internes de ces
régimes et les faiblesses structurelles révélées par leur effondrement final.
Faire parler les sources
Les sources officielles des régimes socialistes, pendant longtemps les seules
dont disposaient les chercheurs, apportaient une confirmation à l’approche
totalitaire. Dans la presse ou les publications officielles, l’unicité du point de
vue, l’usage de catégories d’analyse particulières et d’une langue spécifique, jamais
démentie ou presque, semblaient confirmer le caractère implacable de la domination. L’ouverture des archives dans la première moitié des années 1990 a conduit à
modifier ce point de vue. Il faut toutefois se garder de surestimer l’événement.
S’il est vrai que l’accès aux sources est désormais beaucoup plus large, la
situation est loin d’être parfaite
[12]. Seul le cas de la RDA mérite l’expression de
« révolution archivistique »
[13] puisqu’on y est passé d’une fermeture presque totale
à une situation de complète « transparence », toutes les archives du défunt régime
ayant été ouvertes sans aucun délai de consultation
[14]. Étant donné le caractère
extrêmement bureaucratique de l’État SED et son insatiable désir de surveillance,
on se trouve devant une abondance de sources, dont il serait d’ailleurs illusoire de
vouloir venir à bout. De même les archives nationales hongroises pratiquent-elles
une politique de large ouverture puisque le délai de communication des fonds est
réduit à 15 ans, tandis que les archives de la police politique sont théoriquement
consultables sans délai. Depuis la loi de 1993, les archives de l’Union soviétique
sont également disponibles, moyennant certaines restrictions
[15], au moins pour la
période de l’avant-guerre. Mais la situation est plus compliquée pour la période
suivante. Les négociations avec les responsables, en particulier à l’échelon local,
permettent alors souvent de compenser l’absence de règles précises ou l’existence
de blocages administratifs forts
[16]. C’est le cas également pour la Roumanie, la
Hongrie, la Pologne ou la Tchécoslovaquie, pays dans lesquels la clause trentenaire est pourtant censée s’appliquer. En Pologne, comme dans d’autres pays, de
puissants archivistes peuvent, au nom d’arguments politiques, retarder la consultation des fonds. De même pour la Tchécoslovaquie, les archives du procès
Slanski de 1952 ne sont pas encore disponibles, alors que celles du printemps de
Prague ont été ouvertes.
Dans tous les pays, des raisons politiques président de manière évidente à
l’ouverture, ou non, de certains fonds et à la rétention plus ou moins larvée de
l’information. L’ouverture des archives est-allemandes est liée au souci de satisfaire les revendications de transparence des mouvements de citoyens. Mais elle
marque aussi une rupture avec le passé puisque la RDA est désormais constituée
en pur objet d’histoire. Enfin, cette ouverture remplit une fonction de catharsis
pour les Allemands de l’Ouest hantés par le passé nazi
[17]. L’Institut de la mémoire
nationalepolonaise créé à la fin des années 1990 favorise les travaux portant sur
« les crimes contre la nation polonaise », mais d’autres archives de la période nazie
sont très difficilement accessibles. De même, Nicolas Werth a pu dire que « l’ouverture partielle des archives de l’ex-URSS consécutive à l’échec du putsch
d’août 1991, apparut d’emblée comme un acte politique majeur qui devait marquer une rupture avec les pratiques en vigueur du temps de l’URSS »
[18]. C’est
dans ce contexte d’instrumentalisation mémorielle de l’histoire qu’on peut comprendre le regain d’intérêt que connurent les thèses totalitaires dans tous ces
pays
[19]. Pourtant, si l’objectif clairement affiché a presque toujours été d’utiliser
les archives pour condamner les régimes communistes, les recherches sont loin
d’avoir livré des interprétations aussi univoques
[20].
Il importe d’abord de souligner que tous les documents ne font pas
archives et plus encore que les archives ne parlent pas d’elles-mêmes. On a
même pu parler du « mirage des archives » tant le travail de « déchiffrage » s’est
révélé pénible et compliqué. Les historiens de la RDA, qui jouissent d’une
situation archivistique particulièrement favorable, ont analysé les difficultés
d’exploitation des sources dont ils disposent. Devant leur surabondance se
pose d’abord la question de la sélection puis celle de l’exploitation
[21].
L’enthousiasme devant la masse documentaire s’évanouit en effet rapidement
face à un sentiment d’intense frustration, car le document semble constituer
plus souvent un écran qu’un accès à une quelconque réalité historique
[22].
Les documents internes n’ont pas, comme on aurait pu l’attendre, révélé
une « vérité » dissimulée dans les écrits dont le régime avait autorisé la publication
[23]. Les révélations sensationnelles sont demeurées tout à la fois peu nombreuses et anecdotiques
[24]. Se focaliser sur cette dimension de la recherche
témoigne d’ailleurs d’une conception « inquisitoriale » de l’histoire empruntée
aux techniques que ces mêmes chercheurs entendent condamner
[25]. Mais cette
recherche du sensationnel est surtout assez éloignée de la réalité du travail
patient et obstiné des historiens dans les archives de l’Est et peut conduire à de
graves contresens
[26]. Enfin, ces « révélations », en accusant des individus, obscurcissent la compréhension des phénomènes; ils ne permettent pas de comprendre le fonctionnement du système de domination. Comme le souligne
Muriel Blaive dans sa contribution, une telle compréhension exige en effet de
croiser les sources pour éviter d’être pris dans le piège des biais méthodologiques tendus par les producteurs d’archives eux-mêmes
[27].
Pour la RDA, où l’accessibilité des documents favorise cette pratique du
croisement, les chercheurs ont néanmoins été saisis par le « silence » des archives.
Tous les documents, les plus centraux comme les plus périphériques, utilisent
une langue homogène et codifiée qui semble faire écran au monde et nous
« empêche » de savoir
[28]. Cette uniformité, cette monotonie traduisent le contrôle
étroit exercé par le parti sur l’ensemble de la société et confortent d’abord le
caractère implacable de la dictature politique, tout comme l’efficacité du phénomène d’apprentissage, voire d’intériorisation des normes du haut en bas de
l’appareil. Les sources produites par le parti, comme par l’ensemble des organisations de masse, présentent en effet une grande homogénéité
[29].
La RDA constitue sans doute un cas extrême de contrôle et d’autocontrôle
parmi les pays de l’Europe socialiste. Gilles Favarel-Garrigues signale que les rapports sur lesquels il a travaillé pour l’URSS, des années 1960 à 1980, échappent
plus souvent qu’on s’y attendrait à la langue de bois du régime. Il n’en demeure
pas moins qu’ils portent tous fortement l’empreinte des normes imposées par la
hiérarchie, que la nature et le traitement des observations sont étroitement cadrés
par les objectifs fixés par le centre et que la langue utilisée et les catégories d’analyse mobilisées répondent aux injonctions de la hiérarchie.
Les sources statistiques condensent et illustrent un certain nombre de difficultés rencontrées lors du travail documentaire
[30]. Les contributions de ce volume
pointent, à titres divers, un certain nombre d’insuffisances et de biais de ce type
de sources : les catégories elles-mêmes sont mal définies et fluctuent dans le
temps, entre les administrations, voire même entre les services au sein d’une
même administration, ce qui ne permet pas de constituer des séries homogènes et
interdit toute comparaison. Celles-ci sont encore compliquées par l’usage généralisé de pourcentages dont la base de calcul n’est jamais explicitée clairement. Ce
« désordre » statistique dans des pays où, du fait de la planification, les informations chiffrées jouaient un rôle particulièrement important, ne manque pas de
soulever des questions quant à la maîtrise, à la fiabilité et au traitement de l’information dans ces pays. Ce soupçon s’alourdit quand on note le désordre qui règne
dans les dossiers, dès qu’il ne s’agit plus des échelons supérieurs du parti,
désordre bien souligné par la contribution de François-Xavier Nérard.
C’est précisément ce décalage entre une uniformité de ton qui témoigne
d’un contrôle implacable et une sorte de désordre dans la collecte et l’organisation des données qui conduit à interroger les modèles d’interprétation antérieurs. Le modèle totalitaire qui postule maîtrise et rationalité, mais également
la posture « révisionniste » quand elle semble impliquer une autonomie réelle
du social, doivent être remis en cause. Le pouvoir est omniprésent mais il n’est
pas nécessairement efficace. S’impose donc la nécessité d’une compréhension
en profondeur des modes de domination. Pour y parvenir il faut s’efforcer de
livrer une histoire sociale du pouvoir
[31].
Situer le pouvoir
Décrire les grandes « structures » de pouvoir – parti, État, police, armée –
comme des réalités monolithiquesincontestables adossées à des idéologies qui
les fondent, c’est adhérer à la représentation que ces régimes veulent donner
d’eux-mêmes. C’est précisément ce que la fréquentation des archives nous
oblige à questionner. Mais si on veut redéfinir le pouvoir dans les pays communistes, de manière à rendre compte de la contradiction soulignée plus haut
entre contrôle et désorganisation, on doit déplacer l’angle d’approche. Plutôt que
de s’interroger sur les raisons et les mobiles qui ont conduit à « prendre » le pouvoir, à tenter de décrire les institutions qui le confisquent à leur profit et le « système de règles » qu’elles imposent, il importe de comprendre la manière dont il
s’exerce, les mécanismes et pratiques de domination et d’assujettissement
comme les formes de soumission ou d’insoumission
[32]. Remplacer la question
du pourquoi du pouvoir par celle du comment exige d’être attentif à sa diversité. Il importe d’abord d’isoler des situations de pouvoir
[33].
Situer le pouvoir, c’est d’abord le localiser dans l’espace et le temps, ou le
« contextualiser ». « Car plutôt que de rechercher la forme unique, le point central d’où toutes les formes de pouvoir dériveraient par voie de conséquence ou
de développement, il faut d’abord les laisser valoir dans leur multiplicité, leurs
différences, leurs spécificités, leur réversibilité
[34]. » Il faut ensuite analyser les
techniques ou stratégies mises en œuvre dans l’exercice du pouvoir et dégager
des modes de domination. La séduction ou la persuasion constituent par
exemple des instruments qui doivent être pris en compte à côté et parallèlement à la contrainte.
Cette approche exige d’être attentif à la relation dans laquelle se noue la
domination. Il est nécessaire d’« étudier le pouvoir non pas à partir des termes
primitifs de la relation, mais à partir de la relation elle-même en tant que c’est
elle qui détermine les éléments sur lesquels elle porte »
[35]. Cette vision « relationnelle » n’exclut pas de penser l’institutionnalisation du pouvoir. Le rôle des
institutions dans son établissement, son affermissement et son fonctionnement
même est incontestable mais pour comprendre les formes de la domination, il
faut partir de la relation elle-même qui s’enracine dans le « nexus social et ne
reconstitue pas
au-dessus de la société une structure supplémentaire »
[36].
L’analyse de la relation met en évidence un échange, même déséquilibré,
entre ceux qui exercent le pouvoir, détiennent les moyens de répression et de
propagande et ceux qui le subissent mais ne sont pas dénués de ressources
[37].
Car la domination exige et repose sur l’adhésion des « sujets » qu’elle entend
soumettre
[38]. L’analyse de ce que Michel Foucault a appelé la « micro-physique »
du pouvoirnécessite de comprendre comment le pouvoir traverse les « sujets »,
mais également, comment il « prend appui sur eux, tout comme eux-mêmes,
dans leur lutte contre lui, prennent appui à leur tour sur les prises qu’il exerce
sur eux »
[39]. Cette lutte est le moment durant lequel peuvent se marquer, s’exprimer, voire s’affirmer des formes de résistance, d’insoumission, de dérobade
ou de réappropriation, ce qu’après Alf Lüdtke, les historiens du social allemands ont appelé l
’Eigen-sinn
[40]. L’
Eigen-sinn ne se résume pas toutefois à des
attitudes de refus, de résistance, voire même à une sorte de « persévérance »;
dans le cas des dictatures politiques, il pose plus généralement la question des
possibilités d’une autonomie des individus ou des groupes. Car ce qui caractérise ces régimes, c’est bien l’omniprésence du pouvoir sous la forme évidente
de l’encadrement, du contrôle, de la répression, voire de la violence, mais aussi
dans des modalités plus complexes qui doivent être étudiées.
Toutefois, même dans les régimes de dictature politique, il faut bien se
garder d’opposer un pouvoir descendant à un Eigen-sinn remontant. Dans
la relation qui s’instaure, l’échange est réellement double. Si les dominants
doivent adapter leur stratégie à celle des dominés, ceux-ci, individus ou
groupes, agissent et s’expriment en retour dans les structures et la langue du
pouvoir tout comme ils adoptent les comportements qu’il prescrit; les sentiments et émotions mobilisés contre lui, ont été, en partie au moins, fournis par
lui. Si bien que l’Eigen-sinn, qui à certains égards interroge et conteste le pouvoir, peut également contribuer à en assurer la stabilité.
C’est dans cette lutte que se constitue le sujet dans les deux sens opposés
du terme, entre maîtrise et domination. C’est aussi dans l’analyse de cette relation conflictuelle que peuvent être mis en évidence les formes et mécanismes
d’intériorisation de la contrainte. Enfin, c’est de cette manière que peut être restituée la multitude des expériences de la dictature qui en fondent l’existence
[41].
Observatoires et échelles
Un tel point de vue exige, comme le soulignent tous les auteurs de ce
volume, de faire varier les échelles d’analyse. Le choix d’un « observatoire » est
essentiel. Ce souci est au centre de la contribution de Jay Rowell qui justifie
ainsi son point de vue : « L’analyse de ce qui se passe à la périphérie n’est pas
simplement une manière de mesurer les écarts entre les intentions des dirigeants et l’exécution effective des décisions, c’est surtout un espace possédant
sa propre dynamique qui façonne les représentations que se font les citoyens
de l’État et du Parti au jour le jour. » Cet « observatoire » varie du haut en bas de
l’État, du plus macro au plus micro, mais il est toujours choisi en fonction de sa
valeur heuristique. Frédéric Zalewski n’étudie pas le parti paysan pour lui-même, mais il invite « à une interrogation sur l’organisation structurelle de type
soviétique ». Gilles Favarel-Garrigues ou François-Xavier Nérard ont travaillé
dans les archives régionales, ce qui leur permet d’analyser des relations de face à
face entre le parti et l’État d’une part et les administrés d’autre part, et de tester
la capacité des dirigeants et exécutants locaux à gouverner et à exercer le pouvoir. Michel Christian a travaillé sur les organisations de base du parti au pouvoir
dans trois entreprises industrielles vues comme « une zone frontière » où la dictature est au contact de la réalité. La coopérative agricole autorise Antoine Roger à
étudier la question de l’« insoumission » et de ses effets. En choisissant le cas
Tibor Déry, Anthony Krause peut analyser finement le fonctionnement de la
« normalisation kadarienne » entre contrainte, adaptation et intériorisation.
Muriel Blaive a choisi un observatoire temporel, les événements de 1956, qui lui
permettent d’analyser « la police politique communiste en action ».
La démarche généralement pratiquée ici ne privilégie donc pas, à la différence de la
microstoria italienne, la plus petite échelle possible
[42], « elle pose en
principe que le choix d’une échelle particulière d’observation produit des effets
de connaissance et qu’il peut être mis au service de stratégies de connaissance »
[43].
Car l’analyse à des échelles diverses tire ici son sens d’une mise en rapport de la
situation ou du cas observé avec une pluralité de contextes qui lui préexistent et
auxquels elle donne sens
[44]. Ce mouvement de bascule est important à souligner
et sa portée heuristique est nette dans toutes les contributions. Dans celle de
Gilles Favarel-Garrigues ou de Jay Rowell, l’analyse micro-historique des interactions administratives, cette « observation au guichet » inspirée de la sociologie
interactionniste
[45], est toujours étudiée en « contexte » et ne constitue pas un but en
soi. Car dans les régimes socialistes, plus qu’ailleurs, il est indispensable de
prendre en compte le fait que la vérité de l’interaction « n’est jamais tout entière
dans l’interaction telle qu’elle se livre à l’observation »
[46]. Il s’agit bien de restituer
ce que les interactions (administratives) doivent à la structure sociale et aux
contraintes politiques dans lesquelles elles sont inscrites et qui leur donne sens
[47].
En bref, l’observatoire choisi n’est heuristique que dans la mesure où il est inscrit
dans des structures temporelles et organisationnelles. C’est à ce prix seulement
que prennent sens les « situations » qu’il permet d’étudier.
Trois ensembles de questions se déploient sur ce socle méthodologique et traversent, à titres divers, les contributions de ce volume. Une première série
concerne les dirigeants ou plutôt les « dominants », étudiés dans leur diversité. Un
second ensemble de questions touche à l’exercice du pouvoir lui-même, les techniques de domination qui sont mises en œuvre et les formes d’assujettissement qui
en résultent. Enfin, une troisième série de questions porte sur ce qu’on pourrait
appeler la « réception » du pouvoir; elles concernent les ressources dont disposent
les sujets dans leur lutte avec les dominants, comme les formes de l’intériorisation
de la contrainte.
Acteurs et lieux du pouvoir
Selon les tenants de la thèse totalitaire, la centralisation extrême du pouvoir serait une des caractéristique des dictatures communistes. C’est dans cette
optique que dans les quelques années qui ont suivi l’ouverture des archives
soviétiques, certains hommes-clé du régime, Staline bien-sûr mais également
Lénine, ont été étudiés/attaqués par des historiens qui entendaient ainsi régler
leurs comptes avec le régime déchu
[48]. Les contributions rassemblées dans ce
volume apportent, chacune à leur manière, des correctifs à cette idée d’une
concentration du pouvoir entre les mains d’un seul, voire même d’une poignée
d’hommes, et insistent au contraire sur la pluralité des acteurs et des lieux de
pouvoir.
Cette pluralité est perceptible au sommet même de l’État. La thèse totalitaire affirmait la domination implacable d’un parti unique étroitement hiérarchisée, si bien qu’on a pu par exemple définir la RDA comme un État-SED.
Les thèses polycratiques développées à propos du régime nazi
[49] ont pu être
étendues aux dictatures socialistes. Les luttes d’influence au sein du parti sont
bien connues; dans tous les pays son histoire est ponctuée de purges ou de
simples renvois. Antoine Roger montre que la politique agraire en Roumanie a
fait ainsi l’objet de réajustements successifs qui se sont traduits par des oppositions fortes au sommet de l’appareil État. On peut considérer que ces luttes
d’influence demeurent anecdotiques puisqu’à terme, elles assurent la domination du parti au pouvoir. Frédéric Zalewski souligne toutefois que, même s’il
aspire à une domination absolue, le parti communiste polonais est contraint
d’accepter l’existence d’un parti paysan qui tend à s’autonomiser. Sans s’opposer ouvertement au parti communiste, celui-ci parvient en effet à construire
une légitimité propre; et dans les années 1960, les itinéraires militants de ses
dirigeants, au sein du mouvement paysan, se distinguent de plus en plus nettement de ceux des dirigeants communistes. L’histoire constitue un enjeu
important dans cette concurrence car le parti paysan a su s’approprier des
filiations légitimes en réhabilitant nombre de « héros » populaires de la Pologne,
disqualifiés par le parti communiste. Cette légitimité permet aux dirigeants du
parti paysan d’être reçus à l’étranger alors même que la visite de Jaruzelski à
Paris soulève d’importantes protestations.
Les analyses locales confortent et amplifient ces différenciations. Jay
Rowell souligne ainsi qu’il est impossible de rabattre complètement l’État sur
le parti. Il montre que, pour la région de Leipzig, il existe bien, au moins
jusque dans les années 1950, une différence entre les personnels administratifs
et ceux du parti, voire même une concurrence entre l’administration étatique
et le parti. Si elles s’amenuisent avec le temps, on ne peut pas pour autant
parler d’une colonisation de l’État par le parti. Ces différences dans le personnel et le style ont d’ailleurs été instrumentalisées par les dirigeant locaux qui
peuvent, en critiquant la « froideur » de l’administration, se présenter comme les
vrais détenteurs de la parole citoyenne. Comme le montre Michel Christian,
cette même compétition se retrouve dans les entreprises entre les dirigeants de
la section du parti et le directeur de l’entreprise. À cette occasion l’auteur pose
la question, souvent discutée, de l’autonomie du champ de l’économie ou de la
technique par rapport à celui du politique. Cette étude permet d’analyser
comment, sur le terrain, les arbitrages se font entre les décisions économiques
et politiques et de rediscuter la thèse du primat du politique avec des arguments qui ne sont pas uniquement ceux fournis par le régime lui-même. Pour
les villages roumains, Antoine Roger établit une distinction sociale et fonctionnelle entre les élites primaires (les directeurs des coopératives agricoles) et
secondaires (les techniciens). Là encore, les conflits entre les deux groupes
peuvent conduire à des jeux de bascule arbitrés tantôt par la population tantôt
par les autorités politiques du centre. Dans chacune de ces contributions, les
rapports des élites locales avec le centre peuvent jouer un rôle déterminant,
mais celui-ci n’est pas de pure subordination, comme c’est le cas dans le
modèle descendant classique.
Cette approche conduit à s’interroger sur les fonctionnements des « dictatures bureaucratiques » de type stalinien
[50]. Or, ce que soulignent les communications, c’est bien l’ampleur des dysfonctionnements. La circulation des
informations du bas vers le haut et des directives du haut vers le bas, qui fonde
cette bureaucratie, présente de graves difficultés. François-Xavier Nérard analyse
ainsi à travers le parcours des lettres de plainte les différents blocages de la
bureaucratie soviétique. Les lettres risquent d’abord d’être oubliées ou « perdues »
et quand elles font l’objet d’un traitement, elles voyagent indéfiniment entre les
différents services, remontant puis descendant sans que personne ne se considère
comme réellement responsable. De nombreuses études ont montré que les procédures n’étaient ni plus rapides ni plus efficaces dans des domaines plus vitaux
[51].
C’est qu’en réalité, ces « dysfonctionnements » sont consubstantiels au fonctionnement même du système. Muriel Blaive nous en offre une illustration quand elle
souligne que la nécessité de fournir des informations conduit les agents de la
police politique à « inventer » de l’information, ce qui leur permet par ailleurs de
disposer d’une autonomie relative
[52].
Tous les auteurs du volume insistent d’ailleurs sur les marges de manœuvre
dont disposent les dirigeants ou les exécutants locaux. Leur proximité aux réalités locales et à la population leur confère un pouvoir réel, d’autant que dans le
système de planification centralisée, la politique des autorités centrales est étroitement dépendante de la nature des informations qui leur sont fournies par les
dirigeants locaux. Ceux-ci disposent là d’un inépuisable « gisement » de pouvoir
dont ils ne se privent pas d’user. Afin de se protéger eux-mêmes ou de faire
avancer leur politique locale, ils transmettent des informations falsifiées et
conquièrent ainsi des marges de manœuvre appréciables. Ce mécanisme a été
bien décrit pour la planification économique
[53] mais, comme le montrent les
contributions à ce volume, il fonctionne également dans d’autres domaines.
Néanmoins, si les responsables locaux du parti ou de l’État peuvent se comporter comme des « potentats » autonomes, leur puissance n’est pas pour autant
infinie. Michel Christian montre, grâce à une analyse « au ras du sol », que le
formalisme extrême de la relation de pouvoir à l’intérieur du parti dissimule
de plus en plus difficilement la faiblesse réelle de l’appareil dans les entreprises industrielles, pourtant conçues comme le lieu par excellence de
mobilisation partisane. Cette faiblesse se traduit par des difficultés à mobiliser ses propres membres et à en recruter de nouveaux. Mais plus fondamentalement, ce formalisme exprime et encourage une sorte de fuite hors
du réel et on a le sentiment que le parti se prend progressivement pour seul
objet d’attention.
Il faut d’ailleurs se garder de voir les contradictions, dysfonctionnements
et conflits au sein de l’appareil bureaucratique et sur ses marges comme une
cause inéluctable d’affaiblissement du pouvoir du parti ou du centre. La légitimité croissante du parti paysan en Pologne, comme les formes d’autonomie conflictuelles des responsables locaux peuvent, au contraire, assurer la
pérennité de ce pouvoir. La lutte contre le bureaucratisme, analysée par
F. X. Nérard, peut être un dérivatif utile dans la mesure où elle ne remet pas
en cause les fondements mêmes du système et s’attaque seulement à ce qui
est présenté comme ses dysfonctionnements. En ce sens, on peut affirmer
que les bureaux des plaintes sont plus qu’une institution DU pouvoir, elles
sont bien un instrument DE pouvoir. De même, les « potentats » locaux
détournent sur leurs personnes le mécontentement des citoyens et protègent, d’une certaine manière, la légitimité du régime dont ils ne seraient que
les mauvais serviteurs.
La domination comme pratique sociale
Les « bricolages » divers vont de pair avec la constitution de réseaux locaux
de pouvoir. Jay Rowell décortique ainsi la position stratégique occupée par le
secrétaire régional du parti (le prince du Bezirk) en RDA. Il montre que celui-ci construit sa légitimité sur un clientélisme local qui lui permet d’accumuler
une popularité qu’il n’a pas acquise par les urnes. La construction de ce réseau
local exige toutefois de pouvoir négocier efficacement avec le centre des surplus de ressources qui peuvent s’échanger contre des biens locaux (des appartements par exemple).
Gilles Favarel-Garrigues comme Antoine Roger montrent que l’importance de ce clientélisme local conduit à des distorsions dans l’application des
décisions du centre ou encore, dans le cas roumain, alimente un vaste système
de corruption. Les élites primaires des coopératives roumaines accordent
ainsi, contre rémunération, des passe-droits aux paysans qui leur permettent
de contourner les rigidités du système. La contribution de Gilles Favarel-Garrigues suggère que les marges de manœuvre des agents locaux sont d’autant plus considérables que les objectifs fixés sont, du fait de contraintes
idéologiques plus fortes, plus éloignées des possibilités réelles du milieu local.
Mais, dans le même temps, ces arrangements informels autorisent la survie de
l’ensemble du système qui, sans cela, serait paralysé par sa rigidité même. Il
arrive d’ailleurs que le régime intègre dans son fonctionnement « normal » des
pratiques ou règles qui ont déjà fait leur preuve localement, soit par le biais de
correctifs législatifs, soit en promouvant des mesures plus informelles. C’est le
cas des dispositifs légaux du début des années 1960 concernant les lopins en
Roumanie ou la multiplication des contrats d’amitié en RDA
[54]. Mais, dans
l’ensemble, on a plutôt l’impression que le système survit grâce à des ajustements et des bricolages. C’est ce dont témoignent les correctifs successifs,
apportés à la théorie du parti « courroie de transmission », décrits par Frédéric
Zalewski et qui ont pour fonction de justifier
ex post la pérennisation d’une institution que le parti communiste voulait voir disparaître.
En réalité, ce dont témoigne l’ensemble de ces contributions, c’est de la
faiblesse du « gouvernement » dans les pays communistes si on entend par là
« la manière de diriger la conduite des individus ». Pour le cas étudié, il me
semble impossible de suivre les propositions théoriques de Michel Foucault
qui définit le pouvoir comme une « action sur l’action ». « L’exercice du pouvoir
consiste à conduire les conduites et à aménager la probabilité » dit-il, et il
conclut que le pouvoir serait ainsi de « l’ordre du gouvernement »
[55]. Si les
sociétés communistes sont dominées de part en part (
durchherrscht)
[56], elles ne
sont pas pour autant « gouvernées » ou « conduites ». C’est ce dont témoignent
les difficultés récurrentes des mobilisations collectives quand elles ne sont pas
appuyées sur des argumentaires nationalistes extérieurs à l’idéologie communiste elle-même. C’est ce dont témoignent aussi, à mon sens, les difficultés à
réformer le système. Une des caractéristiques du pouvoir dans les pays communistes gît peut-être justement dans ce paradoxe.
Cette forme d’impuissance à gouverner l’action d’autrui, va toutefois de
pair –et les deux sont sans doute liés– avec une volonté puissante de contrôle
et d’influence dont témoigne la diversité des techniques de domination mobilisées. L’usage de la répression pure a beaucoup varié suivant les pays et les
périodes, mais le contrôle ne s’est jamais démenti, bien au contraire.
L’accroissement du nombre des informateurs de la police politique tchèque
étudié dans l’article de Muriel Blaive en constitue un indice. Ces informateurs
posent d’ailleurs, sous un jour nouveau, la question de la « relation de pouvoir ». Recrutés parmi les simples citoyens, ils soulignent la dépendance de
l’État à l’égard du corps social. Dans le cas de la RDA, on a parlé à ce propos
d’une « socialisation de l’État » (
Vergesellschaftlichung des Staates)
[57]; il ne s’agit
pas d’affirmer que l’État est contrôlé politiquement par le corps social mais de
souligner que son fonctionnement dépend des agencements de celui-ci. À
moins qu’il ne faille plutôt interpréter ce phénomène comme une instrumentalisation de la société par l’État, auquel cas on le verra plutôt comme une « étatisation de la société ». Une analyse précise des zones réelles d’autonomie des
individus permet seule, et toujours de manière provisoire, de choisir entre les
deux solutions. Dans le cas de Tibor Déry, Anthony Krause montre comment
l’autonomie réelle de l’écrivain est étroitement limitée par le régime qui l’utilise
pour asseoir le mythe du compromis kadarien.
Il n’en demeure pas moins que le pouvoir ne « descend » pas exclusivement
d’en haut mais s’exerce par arrangements avec le corps social. De ces « arrangements » participent les diverses techniques de domination décrites dans les
contributions. Parmi celles-ci, la pédagogie et la séduction ont une place centrale. Michel Christian souligne l’importance de la relation pédagogique dans
l’exercice du pouvoir au sein du parti communiste et entre ses membres et les
autres citoyens, au point même qu’on a pu qualifier la RDA de « dictature éducative » (
erzieherische Diktatur )
[58]. Cette dimension éducative est également
présente dans l’instauration de bureaux des plaintes, comme dans la relation
qui s’instaure entre Tibor Déry et son censeur. Mais ce cas renvoie à une autre
technique de domination qui est, selon Anthony Krause, au fondement même
de la normalisation kadarienne, la séduction, qui s’exerce alors sur l’ensemble
de la société et, plus particulièrement ici sur l’écrivain Tibor Déry. Celui-ci
trouve d’ailleurs dans son censeur une oreille apparemment complaisante.
Cette approche est confirmée par les études de Jay Rowell, de François-Xavier
Nérard, de Michel Christian ou de Muriel Blaive, qui montrent comment les
responsables politiques fondent partiellement leur pouvoir sur une image de
confident bienveillant
[59].
Séduction, amour et pédagogie constituent des instruments de domination efficaces parce qu’ils encouragent une soumission par contrainte sur soi.
Anthony Krause montre comment, dans le cas Tibor Déry, l’autocensure littéraire devient une expression de cette contrainte sur soi. C’est dans cette procédure d’auto-contrainte que se construit le sujet socialiste, la pratique de
l’autocritique décrite par Michel Christian en constitue une expression bien
étudiée
[60]. Ces formes d’intériorisation de la contrainte posent la question des
zones d’autonomie possibles des citoyens dans les dictatures socialistes.
De l’Eigen-sinn aux formes d’intériorisation
Là encore l’historiographie du nazisme, qui a analysé les dégradés subtils
entre résistance et réticence, offre un cadre d’analyse
[61].
Muriel Blaive nous livre des expressions de mécontentement, accompagnées de menaces de mort, qui témoignent de l’impopularité des dirigeants en
place. Mais, souligne-t-elle, l’impopularité du régime va de pair avec certaines
formes de consentement, liées en particulier à la satisfaction des besoins économiques et sociaux
[62]. Toutes les communications soulignent cette dualité au
point que l’impopularité des régimes socialistes – sauf peut-être pour l’Union
soviétique stalinienne
[63] – distingue sans aucun doute les systèmes socialiste et
fasciste. Les contributions dans leur ensemble n’analysent pas toutefois les
formes de résistance actives au régime mais se concentrent sur les modalités
quotidiennes et ténues d’insoumission.
Dans sa contribution, Antoine Roger étudie à cet égard deux
pratiquescomplémentaires : l’investissement paysan dans le lopin et la pratique
de la navette entre villes et campagne qui permet de faire fonctionner des
réseaux parallèles et de contourner l’économie planifiée. Dans tous les cas, les
paysans roumains utilisent le système pour le pervertir
[64]. C’est le même constat
que fait François-Xavier Nérard qui montre comment les auteurs des lettres de
plainte jouent sur la hiérarchie des fonctions pour avoir gain de cause, en référant aux autorités les plus hautes pour faire pression sur leurs supérieurs directs
sur lesquels ils n’ont aucune prise.
L’expression du désaccord n’est d’ailleurs possible que dans des limites
très étroites, comme en témoigne l’étude d’Anthony Krause. Il montre que si la
normalisation est « un processus éminemment interactif », si c’est l’écrivain lui-même qui est chargé d’élaborer les termes et les modalités de son accord avec le
régime, celui-ci ne lui confère en retour aucun droit d’intervention et aucune
autonomie réelle; ce n’est que dans des limites étroites qu’il peut s’entremettre en
faveur d’un confrère emprisonné. À cette occasion, les responsables politiques
cherchent au contraire à l’utiliser, voire à l’associer. Le cas de Tibor Déry, qui est
un homme publique et un symbole pour l’opposition hongroise, peut être vu
comme exceptionnel. Mais l’exposition du cas illustre des processus courants. Il
est intéressant par exemple de souligner que, soumis, l’écrivain devient de fait un
sujet « irresponsable »; ce dont témoigne le ton paternaliste des lettres qui lui sont
envoyées. C’est précisément de cette procédure de déresponsabilisation des individus dont jouent les citoyens pour échapper aux sanctions. L’abus d’alcool ou sa
prétendue consommation abusive constituent à cet égard une arme très utilisée.
Rapporter des propos d’ivrogne c’est ainsi, pour l’informateur de la police politique tchèque, minimiser l’ampleur du propos tenu, et surtout, prévenir d’éventuelles sanctions.
Tous les auteurs montrent d’ailleurs que si elle sape le fonctionnement du
régime, cette insoumission peut également, sous cette forme, participer de son
fonctionnement. Pour Muriel Blaive, laisser les citoyens exprimer leur mécontentement bruyamment, c’est permettre la constitution d’une forme d’exutoire peu
dangereux. La même remarque est faite par François-Xavier Nérard à propos des
lettres de plainte. Dans le cas de la Roumanie communiste, les formes d’insoumissions paysannes sont d’ailleurs instrumentalisées par les élites secondaires
dans leur lutte contre les élites primaires et nourrissent les pratiques de corruption. Si bien que localement, le système peut se pérenniser dans un certain état
d’équilibre.
Mais l’assujettissement se marque en particulier dans les procédures d’intériorisation individuelle des normes dont témoigne bien le cas de l’écrivain Tibor
Déry, analysé par Anthony Krause. Cette étude montre en particulier comment
celui-ci « intègre concrètement dans son travail littéraire les exigences politiques
de ses interlocuteurs » dans un processus au terme duquel l’auto-contrainte tend à
l’emporter sur la contrainte extérieure. La place prise par le symbole de l’étoile
rouge dans les récits des citoyens est également analysée par Muriel Blaive
comme une forme d’intériorisation des normes du régime. C’est également dans
les termes mêmes du régime que sont écrites les lettres de plainte envoyées par
les citoyens soviétiques. L’ensemble de ces analyses soulignent la rapidité de
l’apprentissage et de l’intériorisation de telles normes.
* * *
Les contributions qui suivent montrent tout l’intérêt d’une histoire sociale
du pouvoir dans les pays socialistes; en nous livrant une description précise
des modes de domination et des formes de l’assujettissement, les auteurs nous
indiquent des pistes pour sortir des conflits stériles qui ont longtemps dominé
la recherche sur les pays socialistes. Cette histoire est exigeante, elle repose sur
un patient travail de collecte des données, une reconstitution minutieuse des
situations; elle se garde des généralisations et des systématisations hâtives.
C’est une histoire en train de se faire.
Mais ce travail patient sur des objets circonscrits soulève d’amples questions. À cet égard il faut, pour finir, souligner l’intérêt d’approches comparatives différenciées pour une meilleure compréhension des phénomènes abordés
ici. Les contributions de ce volume suggèrent d’abord que, si dans tous les pays
de l’Europe communiste, la liberté du citoyen a été fortement circonscrite par
l’omniprésence du pouvoir politique, le pouvoir s’est exercé sous des formes
très différentes suivant les pays et les époques. L’Union soviétique de Staline est
incontestablement plus violente que la Hongrie de Kadar. En RDA, le SED a
sans conteste exercé un contrôle plus étroit sur sa population que ce ne fut le
cas dans la Pologne communiste
[65]. Cette remarque ne doit pas conduire à
remettre en cause le caractère proprement dictatorial des expériences moins
violentes ou moins « abouties » du socialisme, mais elle invite à travailler de
manière comparative sur les formes de domination dans les pays socialistes sur
des programmes et selon des lignes problématiques clairement définies. On
pourrait alors mieux dégager la spécificité de ces régimes et aborder de manière
plus sereine la question de la comparabilité entre communismes et fascismes.
En effet, on reconnaît assez généralement maintenant que les approches
développées par les recherches sur le nazisme, la question de la nature de
l’État, comme celle des formes d’insoumission, fournissent des cadres d’analyse féconds pour développer une histoire sociale du pouvoir dans les pays
socialistes. Les vrais projets comparatifs sur des objets circonscrits ont toute-fois rarement été menés à leur terme, y compris en Allemagne, où cette comparaison a pourtant été très encouragée dans le cadre de la réflexion sur les
« deux dictatures allemandes ». Il manque ainsi une histoire sociale comparative
des partis uniques (NSDAP et SED) et de leurs pratiques de pouvoir, pourtant envisagée mais abandonnée, faute d’entrée comparative satisfaisante. Il
importe de réfléchir sur cette difficulté pour progresser dans la compréhension du modèle totalitaire, avec ses apports et ses limites.
Parmi celles-ci se trouve l’idée du caractère radicalement différent des
régimes socialistes. Différentes contributions du volume soulignent pourtant
la fécondité heuristique de l’utilisation des outils conceptuels communs des
sciences sociales pour la compréhension du fonctionnement du pouvoir dans
les pays socialistes. C’est le cas par exemple pour l’analyse fine du fonctionnement des bureaucraties et, au-delà, du rapport entre l’État et les citoyens.
L’approche « au guichet » ou au « niveau de la rue »
[66] inspirée de la sociologie
interactionniste et développée dans le cadre de l’étude des comportements des
employés et des clients dans les administrations occidentales présente, même
aux prix d’ajustements, un grand pouvoir explicatif pour les sociétés socialistes. Et surtout, en retour, ils nous permettent de réfléchir aux caractéristiques propres de notre modernité
[67].
Remerciements
Ce volume est le fruit d’une entreprise collective et je tiens ici à remercier les
contributeurs pour leur disponibilité et leur enthousiasme. Sa réalisation a été grandement facilitée par l’Institut universitaire de France qui a financé une rencontre préparatoire et des achats de livres.
Je voudrais également souligner ce que ce numéro spécial doit aux membres du
comité de rédaction de la Revue d’histoire moderne et contemporaine qui en ont accepté
le projet avec beaucoup de chaleur. Mes remerciements vont tout particulièrement à
Caroline Douki et Jean Solchany qui en ont accompagné la genèse et la fabrication.
Je tiens enfin à exprimer toute ma gratitude à François Bafoil, Isabelle
Backouche, Étienne François, Hervé Joly et Caroline Moine qui ont bien voulu relire
des versions successives de ces textes et ont ainsi grandement contribué à la version
finale de ce volume.
[1]
On peut discuter du caractère dominant de cette représentation. Jean-Paul Depretto conteste son
caractère hégémonique, voir sur ce point l’introduction de son livre : Jean-Paul DEPRETTO,
Pour une histoire sociale du régime soviétique (1918-1936), Paris, L’Harmattan, 2001, p. 7-42.
[2]
La littérature sur le totalitarisme est immense, mais la plupart des historiens qui travaillent sur le
« totalitarisme communiste » s’inspirent des définitions mises en place par les politologues Carl Joachim
FRIEDRICH et Zbigniew K. BREZINSKI,
Totalitarian Dictatorship and Autocracy, Cambridge, Mass., 1956.,
révisé en 1965 par Carl Joachim Friedrich. Pour la France, l’œuvre de Raymond Aron et en particulier
son cours de la Sorbonne publié sous le titre
Démocratie et totalitarisme, Paris 1965 (réédité en Folio essai
en 1987), demeure centrale. Mais il existe aussi une « réflexion de gauche » très féconde sur le totalitarisme dont les chefs de file sont Claude Lefort et Cornélius Castoriadis, animateurs depuis 1949 de la
revue
Socialisme et Barbarie. Pour une histoire de l’approche totalitaire voir Enzo TRAVERSO (textes choisis et présentés par),
Le totalitarisme. Le XXe siècle en débat, Paris, Seuil, 2001, p. 9-110.
[3]
Pour une mise au point sur ce problème voir Henry Rousso, « La légitimité d’un comparaison
empirique » in Henry ROUSSO (dir.),
Stalinisme et nazisme. Histoire et mémoire comparée, Bruxelles,
Complexe, 1999, p. 11-36.
REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
49-2, avril-juin 2002.
[4]
Martin MALIA,
La tragédie soviétique, Paris, Seuil, 1995, et particulier les premières pages. Voir
aussi la critique de cet ouvrage par Claude LEFORT,
La complication. Retour sur le communisme, Paris,
Fayard, 1999, en particulier p. 137-160.
[5]
Voir en particulier Claude LEFORT,
L’invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire,
Paris, Fayard, 1981 et plus récemment C. LEFORT,
La complication, op. cit. Dans cet ouvrage, Claude Lefort
affirme à propos du pouvoir dans les régimes communistes : « telle est cette domination qu’elle tend à une
pétrification du social en profondeur ou à une sorte de bouclage du social sur lui-même », (p. 186).
[6]
Sigrid MEUSCHEL,
Legitimation und Parteiherrschaft in der DDR. Zum Paradox von Stabilität und
Revolution in der DDR 1945-1989, Frankfurt, Suhrkamp, 1992. Parmi les articles plus synthétiques dans
lesquels elle rend compte de son point de vue de manière plus concise citons en particulier : « Übelegungen zu einer Herrschafts- und Gesellschaftsgeschichte der DDR »,
Geschichte und Gesellschaft, 19,1993,
p. 5-14.
[7]
Voir la présentation de Ralph JESSEN, « Die Gesellschaft im Staatssozialismus. Problem einer
Sozialgeschichte der DDR »,
Geschichte und Gesellschaft, 1995,21, p. 97-110.
[8]
Pour une mise au point sur ce courant, voir l’introduction citée de l’ouvrage de Jean-Paul Depretto,
Pour une histoire sociale…, op. cit, voir aussi Nicolas WERTH, « De la soviétologie en général et des archives
russes en particulier »,
Le Débat, 77, novembre-décembre 1993, p. 127-144.
[9]
C’est moins vrai pour la RDA où l’enjeu politique demeure jusqu’à aujourd’hui extrêmement
fort en particulier à cause de la présence du PDS (parti pour le socialisme démocratique) héritier du
SED. Les livres qui promeuvent une histoire sociale de la RDA font encore, dans la grande presse,
l’objet de critiques extrêmement agressives.
[10]
Voir en particulier et pour une posture critique Ian KERSHAW, Moshe LEWIN (dir.),
Stalinism
and Nazism. Dictatorships in Comparison, Cambridge UP, 1997 ou H. ROUSSO (dir.),
Stalinisme et
nazisme, op. cit.
[11]
C’est la critique de Wolfgang WIPPERMANN,
Totalitarismustheorie. Die Entwicklung der
Diskussion von den Anfängen bis heute, Darmstadt, 1997.
[12]
Je tiens à remercier ici les collaborateurs du volume de m’avoir fait part de leur expérience
dans les archives, ainsi que Morgane Labbé, maître de conférences à l’EHESS.
[13]
Voir Étienne FRANÇOIS, « Révolution archivistique et réécriture de l’histoire : l’Allemagne de
l’Est » in H. Rousso (dir.),
Stalinisme et nazisme, op. cit., p. 331-352.
[14]
Elles échappent donc à la loi des trente ans qui caractérisent les autres fonds allemands (sauf
pour certains fonds judiciaires et les relations entre les deux Allemagne). Pour ce faire, les archives des
organisations de masse de la RDA sont gérées formellement par une fondation privée (
Stiftungsarchiv
der Parteien und Massenorganisationen, SAPMO), tandis que les archives de la Stasi sont au
Gauckbehörde.
Voir à cet égard en français Bernd ZIELINSKI, Arne RADTKE, « La mémoire unifiée, l’héritage équivoque
des archives de la RDA »,
Vingtième siècle, revue d’histoire, 34,1992, p. 53-68. Sur les difficultés et limites
voir Hermann WEBER, « Immer noch Probleme mit dem Archiv »,
Deutschland Archiv, 6,1992 et Stefan
WOLLE, « In the Labyrinth of the Documents. The Archival Legacy of the SED State »,
German History,
10,3,1992, p. 352-365.
[15]
Oleg HLEVNJUK, « L’histoire et le document. Remarque sur l’utilisation des archives »,
Cahiers
du monde russe, 40,1-2, janvier-juin 1999, p. 101-112.
[16]
Un point sur la situation archivistique en URSS dans
Cahiers du monde russe, « Archives et
sources de l’histoire soviétique, une réévaluation », janvier-juin 1999 et, en particulier, Andrea GRAZIOSI,
« The New Soviet Archival Sources. Hypotheses for a Critical Assessment », p. 13-64.
[17]
Sur ce point, voir Sandrine KOTT,
Le communisme au quotidien. Les entreprises d’État dans la
société est-allemande, Paris, Belin, 2001, p. 9-12.
[18]
Nicolas WERTH, « L’historiographie de l’URSS dans la période post-communiste »,
Revue
d’études comparatives Est-Ouest, 1999,1, p. 81-104 ici p. 85.
[19]
Pour ce renouveau voir E. TRAVERSO,
Le totalitarisme,
op. cit., p. 87-92 et pour le cas particulier de la RDA, Jay ROWELL, « Le
tournant de 1989 et l’historiographie de la RDA : réflexions sur
l’étonnant retour de la problématique totalitaire »,
Politix, 47,1999, p. 131-150.
[20]
Voir en particulier les contributions d’Étienne FRANÇOIS, « Révolution archivistique et réécriture
de l’histoire » et Nicolas WERTH, « Les formes d’autonomie de la société socialiste »
in H. ROUSSO (dir.),
Stalinisme et nazisme,
op. cit., p. 331-354 et p. 145-184. Ces deux auteurs soulignent que l’ouverture des
archives n’a pas entraîné automatiquement la naissance d’une nouvelle historiographie et de nouveaux
schémas interprétatifs.
[21]
Voir à cet égard la mise en garde d’Étienne François, « Les
trésors de la Stasi ou le mirage des
archives », p. 145-151, dans Jean BOUTIER et Dominique JULIA (dir.),
Passés recomposés, Autrement, n° 150-151, janvier 1995. p. 148.
[22]
Une bonne mise au point dans Ralf JESSEN, « Diktatorische Herrschaft als kommunikative Praxis.
Überlegungen zum Zusammenhang von Bürokratie und Sprachnormierung in der DDR-Geschichte » in
Peter BECKER, Alf LÜDTKE (dir.),
Akten, Eingaben, Schaufenster. Die DDR und ihre Texte. Erkundungen zu
Herrschaft und Alltag, Berlin, Akademie Verlag, 1997, p. 57-75 et l’introduction d’Alf LÜDTKE, « Sprache
und Herrschaft in der DDR. Einleitende Überlegungen », p. 11-26.
[23]
Muriel Blaive souligne à propos des rapports de la police politique : « Il convient d’écarter l’illusion selon laquelle ces documents vont nous révéler une
vérité univoque, immédiatement déchiffrable. »
[24]
Voir par exemple le cas des « révélations » livrées par Karel BARTOSEK,
Les aveux des archives,
Prague-Paris-Prague 1948-1968, Paris, Le seuil, 1996.
[25]
Voir sur les « révélations » à partir des archives russes la position critique de O. Hlevnjuk, art. cit.,
en particulier p. 102-106.
[26]
A contrario, dans leur introduction, Michel Christian ou Muriel Blaive soulignent les précautions
méthodologiques qui s’imposent à la lecture des sources produites par les représentants du régime.
[27]
Muriel Blaive : « Comment tirer le meilleur profit de cette masse d’informations sans tomber
dans le piège d’une lecture au premier degré ? Ceci n’est possible qu’en croisant l’étude de ces documents avec celle d’autres types de sources. »
[28]
Voir à cet égard les bonnes analyses dans le volume de texte de P. BECKER, A. LÜDTKE (dir.),
Akten…, op. cit. Voir aussi sur la dimension ritualisée de cette langue Ulla FIX (dir.),
Ritualität und
Kommunikation in der DDR, Frankfurt, Peter Lang, 1998.
[29]
Voir sur ce point la remarque de Victor Klemperer : « Le nazisme s’insinua dans la chair et
le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures des formes syntaxiques qui
s’imposaient à des milliers d’exemplaires », Victor Klemperer,
LTI. La langue du IIIe Reich, Paris, Albin
Michel, Agora, 1996, p. 40.
[30]
Sur la fabrication des statistiques en URSS voir les travaux d’Alain BLUM et de Catherine
GOUSSEFF, « La statistique démographique et sociale, élément pour une analyse historique de l’État
russe et soviétique »,
Cahiers du monde russe, 4,1997, p. 441-456 et la thèse de Martine MESPOULET,
Statistique et révolution en Russie. Un compromis impossible (1880-1930), Rennes, PUR, 2001.
[31]
Voir sur ce point les articles cités de N. WERTH dans
Le Débat et
La revue des études comparatives Est-Ouest. Voir aussi Jean-Paul DEPRETTO, « Pour une histoire sociale de la dictature soviétique »
in Jean Paul DEPRETTO (dir.),
Pouvoir et société en Union soviétique, Paris, Éditions de l’Atelier,
2002, p. 3-18 et en particulier p. 12 et 13. « Loin de laisser la politique dehors, cette dernière (l’histoire sociale) doit au contraire accorder une place centrale aux relations de pouvoir ». En décembre 2001
s’est tenu un colloque sur « Les pratiques administratives en Union soviétique » organisé par l’École
des Hautes Études en Sciences Sociales et par l’Université de Paris I dont les conclusions vont dans
la même direction.
[32]
Cette approche s’inscrit, bien entendu, dans la tradition wéberienne qui distingue précisément pouvoir (
Macht) et domination (
Herrschaft). Une définition des termes dans Max WEBER,
Économie et société, Paris, Press Pocket, volume I, 1995, p. 285-350.
[33]
Sur ce changement de point de vue voir Michel FOUCAULT, « Le sujet et le pouvoir » in
Dits
et écrits, Paris, Gallimard, 1994, volume IV, p. 222-243.
[34]
Michel FOUCAULT,
Il faut défendre la société. Cours au collège de France, 1976, Paris, Gallimard,
Seuil, EHESS, p. 241.
[35]
Ibid., p. 23-33.
[36]
M. FOUCAULT, « Le sujet… », art. cit
., p. 239.
[37]
Voir une approche similaire en sociologie des organisations dans Erhard FRIEDBERG,
Le pouvoir et la règle. Dynamique de l’action organisée, Paris, Seuil, 1997, p. 123-134. « Dans tous les champ
d’action, le pouvoir peut se définir comme l’échange déséquilibré de possibilités d’action, c’est-à-dire
de comportements entre un ensemble d’acteurs individuels et/ou collectifs. » Et plus loin :
« L’intransitivité du pouvoir est liée à sa nature relationnelle. »
[38]
Voir une définition de cette démarche dans Thomas LINDENBERGER, « Die Diktatur der Grenzen.
Zur Einleitung »
in Thomas LINDENBERGER (dir.),
Herrschaft und Eigen-Sinn in der Diktatur. Studien zur
Gesellschaftsgeschichte der DDR, Weimar, Wien, Böhlau Verlag, 1999, p. 14-43 et ici les p. 21-23.
[39]
Voir une mise en place de ces procédures de pouvoir dans Michel FOUCAULT,
Surveiller et
punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 35.
[40]
Le terme utilisé par l’historien du quotidien Alf Lüdtke est difficilement traduisible en français. Dans son premier article traduit, on avait utilisé l’expression de « domaine réservé » (cf. Alf
LÜDTKE, « Le domaine réservé : affirmation de l’autonomie ouvrière et politique chez les ouvriers
d’usine en Allemagne à la fin du XIXe siècle »,
Le mouvement social, janvier-mars 1984, p. 29-52) mais
on trouve aussi « sens de soi » et « quant-à-soi ».
[41]
Voir pour cette orientation historiographique Konrad H. JARAUSCH,
Dictatorship as Experience.
Toward a Socio-cultural History of the GDR, New York, Berghahn Books, 1999.
[42]
Voir sur ce point la distinction établie par Paul André Rosental entre ce qu’il appelle « approche
multiscopique » et
microstoria italienne : Paul André ROSENTAL, « construire le macro par le micro.
Fredrik Barth et la microstoria »,
in Jacques REVEL (dir.),
Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience,
Paris, Gallimard, Seuil, 1996, p. 140-159.
[43]
Jacques Revel, « Micro-analyse et construction du social »
Ibid., p. 19.
[44]
Voir sur ce point la contribution d’Alban BENSA, « Vers une anthropologie critique »
Ibid.
p. 37-70 et plus particulièrement p. 40-48. Voir aussi Alf LÜDTKE, « Qu’est-ce que l’histoire du quotidien ? » in Alf LÜDTKE (dir.),
Histoire du quotidien, Paris, MSH, 1994, p. 21-22.
[45]
Voir en particulier Erving GOFFMAN,
Les rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974. Une mise au
point sur cette approche et l’œuvre de Erving Goffman dans Isaac JOSEPH,
Erving Goffman et la microsociologie, Paris, PUF, 1998.
[46]
Pierre BOURDIEU,
Choses dites, Paris, Minuit, 1987, p. 161.
[47]
Vincent DUBOIS,
La vie au guichet, Paris Economica, 1999, p. 14.
[48]
Voir N. WERTH, « L’historiographie… », art. cit., p. 87
.
[49]
Voir en particulier Martin BROSZAT,
L’État hitlérien, Paris, Fayard, 1985; voir aussi Philippe
BURRIN, « Politique et société : les structures du pouvoir dans l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie »
in
Marc FERRO (dir.),
Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle, Paris, Hachette, 1999, p. 45-68.
Dans sa contribution, Philippe Burrin souligne d’ailleurs de manière convaincante ce qui, dans les
structures de pouvoir, différencie nazisme et fascisme du communisme.
[50]
C’est ainsi que Moshe Lewin et Ian Kershaw définissent la dictature stalinienne par opposition à celle de Hitler; voir I. KERSHAW and M. LEWIN (dir.),
Stalinism and Nazism, op. cit.
[51]
Voir pour l’économie les analyses de Janos KORNAÏ, en particulier en français,
Le système socialiste. L’économie politique du communisme, Grenoble, PUG, 1996, p. 154-164.
[52]
Cette remarque vaut aussi pour la Stasi allemande, voir Sonia COMBE,
Une société sous surveillance. Les intellectuels et la Stasi, Paris, Albin Michel, 1999.
[53]
Voir Janos KORNAÏ,
Le système socialiste, op. cit., Voir aussi la contribution de Michael ELLMAN,
« L’ascension et la chute de la planification socialiste »
in Bernard CHAVANCE, Éric MAGNIN, Ramin
MOTAMED -NEJAD, Jacques SAPIR (dir.),
Capitalisme et socialisme en perspective, Paris, La Découverte,
1999, p. 123-115, en particulier p. 134-143.
[54]
Voir sur ce point Sandrine KOTT,
Le communisme…, op. cit., p. 90-93.
[55]
Michel FOUCAULT, « Le sujet… », art. cit., p. 237.
[56]
Pour une définition de cette expression voir l’article d’Alf LÜDTKE, « Sur l’historiographie de
la RDA »,
Annales HSS, 1998,1, p. 3-39.
[57]
Ralf JESSEN, art. cit., 1995, p. 107.
[58]
Gerd MEYER, « Sozialistischer Paternalismus in der Ära Honecker. Lebensweise zwischen
sozialer Sicherheit und politischer Bevormundung »
, in Gerhard RIEGE, Gerd MEYER (dir.),
In der
DDR leben. Interdisziplinäre Studien aus Jena und Tübingen, 1991, p. 75-89.
[59]
Sur l’utilisation du registre de l’amour dans l’exercice de la domination, la célèbre phrase du
chef de la police politique Erich Mielke en 1989 : « Je vous aime pourtant tous » (
Ich liebe euch doch
alle) constitue une sorte d’expression paradigmatique; voir Dorothee WIERLING, « Über die Liebe zum
Staat. Der Fall der DDR »,
Historische Anthropologie, 8,2000,2, p. 236-263.
[60]
Sur ce point voir les travaux de Claude Pennetier et Bernard Pudal en particulier, « Écrire son
autobiographie (les autobiographies communistes d’institution, 1931-1939)»,
Genèses, sciences sociales et histoire, 23,1996, p. 53-75 et le livre qu’ils dirigent à paraître
Autobiographie, autocritique, aveux dans le monde
communiste, Paris, Belin, 2002.
[61]
Voir sur ce point pour l’Union soviétique l’article de Nicolas Werth,
in H. ROUSSO (dir.),
Stalinisme
et nazisme, op. cit.
[62]
À cet égard on peut faire des rapprochements avec la RDA de Honecker dans laquelle la politique sociale est un instrument de domination, au point qu’on a pu qualifier la RDA de dictature bienfaisante (
Fürsorgediktatur ). Voir à cet égard Konrad H. JARAUSCH, « Realer Sozialismus als Fürsorgediktatur.
Zur begrifflichen Einordnung der DDR »,
Aus Politik und Zeitgeschichte, 20/1998, p. 33-46.
[63]
Mais le débat est très ouvert : sur ce point voir l’introduction de Jean Paul DEPRETTO 2001,
Pour une histoire sociale…, op. cit.
[64]
Pour la présentation de cas de « résistance » paysanne à la collectivisation, voir l’entretien mené
par Georges DIENER, « Résistance paysanne et maquis en Roumanie de 1945 à 1965. La résistance paysanne à la collectivisation »,
Genèses. Sciences sociales et histoire, 43, juin 2001, p. 145-158.
[65]
Voir pour cette nécessité de comparer :
Le siècle des communismes, Paris, Éditions de L’Atelier,
2000, en particulier l’introduction.
[66]
Vincent DUBOIS,
La vie…, op. cit. et Michael LIPSKY,
Street-level bureaucracy. Dilemmas of the Individual in Public Services, New York, Russell Sage Foundation, 1980.
[67]
Voir sur les possibilités de ces rapprochements et leur fécondité en économie B. CHAVANCE,
E. MAGNIN, R. MOTAMED -NEJAD, Jacques SAPIR (dir.),
Capitalisme…, op. cit.