2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste
Le policier soviétique et la mise en œuvre des politiques pénales ( 1965-1986)
Gilles Favarel-garrigues
Gilles FAVAREL -GARRIGUES Centre d’Études et de Recherches Internationales 56, rue Jacob, 75006 Paris
En se développant à partir de la fin des années 1970, les analyses occidentales sur la « seconde économie » ou l’« économie souterraine » en URSS ont aidé
à mieux comprendre l’organisation de la vie économique quotidienne des
Soviétiques et à réfuter la croyance en l’existenced’un système planifié exempt
de mécanismes marchands. Tributaires des sources alors disponibles, ces analyses ne pouvaient cependant guère répondre aux interrogations sur les raisons
et implications du hiatus apparent entre discours économiques officiels et pratiques quotidiennes, c’est-à-dire, en termes foucaldiens, sur le mode soviétique
de gestion différentielle des illégalismes économiques
[1]. La plupart des observateurs de la seconde économie estimait que les dirigeants soviétiques, confrontés
au développement de pratiques illicites nécessaires à la survie du système économique, choisissaient d’en réprimer certaines et d’en tolérer d’autres, selon un
dosage subtil fondé sur un calcul rationnel. Ce raisonnement reposait sur la
conviction selon laquelle l’État soviétique, présumé « fort », voire « totalitaire »,
était potentiellement capable de réprimer les pratiques économiques illicites
[2].
Nous souhaitons discuter cette représentation, à lalumière de sources nouvelles auxquelles nous avons accédé, les archives policières et judiciaires détenues par le comité du Parti de la région de Sverdlovsk
[3]. Il s’agit principalement
de rapports d’activité émis par les diverses institutions en charge de la lutte
contre la criminalité économique. L’expression de criminalité économique ne
représentait pas une catégorie juridique, mais une construction politique et
policière regroupant des infractions dispersées dans trois chapitres du code
pénal adopté en 1960 : les atteintes à la propriété de l’État, les infractions aux
règles de l’activité économique (par exemple la spéculation ou le fait d’exercer
une activité d’entreprise privée) et les infractions de fonctions (notamment la
corruption)
[4]. Malgré le formalisme qui caractérise à la fois leur style et leur présentation, presque toujours ordonnée en trois parties (exposé des résultats statistiques positifs, puis négatifs et enfin des causes expliquant les défaillances de
l’action menée), ces rapports permettent de saisir les difficultés liées à la mise
en œuvre de la lutte contre la criminalité économique, en soulignant notamment les interactions, plus ou moins conflictuelles, entre les différentes institutions. D’autres documents, notamment les procès verbaux des réunions du
comité régional du Parti consacrées à la lutte contre la criminalité, souffrent
moins des contraintes bureaucratiques qui pesaient sur la production des rapports d’activité et donnent accès à des informations claires sur les difficultés
rencontrées. Ces sources écrites permettent en conséquence de savoir quelles
informations circulaient de bas en haut sur la mise en œuvre de la lutte contre la
criminalité économique : elles mentionnent par exemple les tactiques de
contournement des règles formelles auxquelles recouraient les policiers dans
leur activité quotidienne, sans pour autant les détailler. Les entretiens que nous
avons conduits avec des policiers, encore en poste ou non, nous ont permis de
préciser l’aspect informel de leur activité.
Il ne s’agit pas, dans le cadre de cet article, de décrire le contenu de ces
archives, ni de présenter de manière détaillée l’évolution quantitative et qualitative des pratiques économiques illicites
[5], mais d’éclairer les différentes
facettes du mode soviétique de gestion différentielle des illégalismes, au niveau
central et régional. La période retenue permet de saisir les invariants de l’action publique durant deux décennies, au cours desquelles trois secrétaires
généraux (L. Brejnev, Y. Andropov, M. Gorbatchev) se sont succédé à la tête
du PCUS Alors que les deux derniers sont fréquemment présentés comme
l’incarnation d’une rupture avec la « stagnation » brejnevienne, nous souhaitons
souligner les efforts accomplis au cours des années 1970 pour adapter l’action
menée à l’évolution des pratiques économiques illicites, ainsi que les continuités observées dans la conception et la mise en œuvre de la lutte contre cette
forme de délinquance. Lancée en 1986, l’offensive contre les « revenus illicites »
marque à nos yeux le dernier exemple de campagne soviétique de lutte contre
la criminalité.
Après avoir présenté le dispositif central de lutte contre la criminalité
économique (canaux d’information sur les pratiques illicites, évolution du
dispositif institutionnel et modes de transmission des injonctions), nous
observerons l’activité des metteurs en œuvre de cette politique sectorielle,
notamment des policiers, et la manière dont ces
street-level bureaucrats
[6] sélectionnaient les affaires traitées selon des contraintes propres à leur activité
professionnelle.
L’information sur la mise en oeuvre des politiques pénales
Selon Erik Hoffmann, la prise de conscience d’un besoin de meilleures
connaissances sur la mise en œuvre des décisions s’est affirmée durant la
période brejnevienne et traduite par une rationalisation des procédures de
transmission, même si toute évocation de la nécessité de changer d’objectifs
demeurait inacceptable et si l’amélioration de l’information se traduisait par
des ajustements marginaux
[7]. L’information sur les pratiques économiques illicites circulait par de nombreux canaux. Certes rédigés selon des normes et des
conventions précises quant à leur présentation et contenu
[8], les rapports d’activité des institutions policières et judiciaires alimentaient néanmoins les discours des dirigeants politiques régionaux, puis fédéraux, ainsi que les analyses
criminologiques générales effectuées au sein des instituts de recherche du
ministère de l’Intérieur ou de la
Prokouratoura générale. Les trois principales
institutions émettant des rapports sur la criminalité (services de l’Intérieur
[9], de
la
prokouratoura et tribunaux) partageaient cependant un ensemble de
contraintes qui pesaient sur la rédaction des rapports d’activité.
Selon le principe de la double subordination, les services policiers et judiciaires locaux rendaient des comptes verticalement et horizontalement, à leur
hiérarchie (régionale, puis fédérale) et au département des services administratifs
du comité régional du PCUS correspondant. La présentation de leur activité
s’effectuait par ailleurs selon des règles formelles qui valorisaient les indicateurs quantifiés : nombre de faits constatés et taux d’élucidation pour les services policiers, données sur les personnes mises en cause et condamnées, sur
les infractions les plus fréquemment jugées et sur les peines infligées par les
tribunaux. Les rapports expédiés par les services de la prokouratoura présentaient un intérêt spécifique du fait des fonctions exercées par cette institution :
engagement de poursuites pénales contre les auteurs de certaines infractions,
surveillance de l’exécution des lois par les services répressifs et coordination
de leur activité, participation à l’élaboration et à la propagande des lois soviétiques
[10]. En conséquence, ces rapports informaient non seulement sur les
résultats, mais aussi sur l’organisation et les dysfonctionnements de la lutte
contre les infractions économiques. Pour autant, ils ne représentaient pas une
source d’information neutre et objective : susceptibles de se retourner contre
l’expéditeur, les critiques ne pouvaient dépasser certaines limites. En outre,
les agences régionales de la
prokouratoura avaient intérêt à ce que les services
de police présentent des indicateurs d’activité conformes aux injonctions
hiérarchiques.
Malgré ses défauts, l’information transmise par les canaux institutionnels
policiers et judiciaires heurtait les fondements de la légitimité du régime soviétique. Contrairement au discours officiel selon lequel la criminalité économique, par essence étrangère au socialisme, diminuait et serait éradiquée
lorsque les dernières « séquelles de la mentalité capitaliste » auraient disparu de
la société soviétique, les faits constatés ont progressé durant toute la période
considérée. Les cas enregistrés d’infractions économiques, et la part qu’ils
occupaient au sein de l’ensemble des faits constatés, ont considérablement
augmenté de 1965 à 1986. Les pratiques se sont diversifiées : alors que les
atteintes à la propriété socialiste et les pripiski (falsification des indicateurs
d’activité des entreprises afin de les rendre conformes aux objectifs planifiés)
dominaient la criminalité économique enregistrée jusqu’aux années 1970, de
nouvelles infractions, en particulier la spéculation, sont apparues et ont progressé dans les statistiques policières. D’un point de vue qualitatif, les pratiques illicites se sont sophistiquées : de l’avis des policiers en charge de
l’écriture des rapports d’activité, les pripiski s’effectuaient par exemple selon
des techniques de plus en plus élaborées. L’activité de réseaux organisés de
détournement de matières premières, perceptible dès le début des années
1960, s’est accrue durant toute la période considérée et la production clandestine de biens et marchandises s’est développée à partir des années 1970.
Nous reviendrons sur les conditions de production de ces informations
institutionnelles, pour comprendre notamment si elles reflétaient l’activité des
services répressifs locaux ou une somme d’injonctions hiérarchiques. Quoi
qu’il en soit, l’évolution des pratiques économiques illicites, telle qu’elle apparaissait dans les rapports d’activité des services répressifs, défiait le Parti-État.
La lutte contre la criminalité économique représentait un lieu de tension entre
deux référentiels concurrents, c’est-à-dire entre deux valeurs qui justifient et
orientent l’action publique, et entre deux sources de la légitimité du régime
politique et des gouvernants : la garantie de la justice sociale et l’amélioration
du bien-être économique. D’un côté, l’ensemble des pratiques désignées
comme des infractions économiques révélait l’incapacité des pouvoirs publics
à imposer des règles du jeu cohérentes, impersonnelles et respectées de tous.
De l’autre, compte tenu de la place considérable que ces pratiques illicites
occupaient dans l’économie et dans les revenus de la majorité écrasante de la
population, une action résolue à leur encontre était potentiellement risquée
pour les dirigeants décidés à en assumer la responsabilité.
Les expéditeurs institutionnels mentionnés ne monopolisaient pas l’émission de l’information en matière de criminalité économique. La lutte contre
cette forme de délinquance engageait de nombreuses autres agences : départements du comité du PCUS de la région de Sverdlovsk concernés par un aspect
du problème criminel (le département du commerce et des services usuels,
par exemple, ou le département de l’industrie légère et alimentaire), antennes
locales du
Gossnab (Commission d’État à l’approvisionnement), organisations
de
droujinniki…
[11] Les comités de contrôle populaire (KNK) jouaient un rôle
précieux, ayant accès, au sein des entreprises, à des informations internes
que les services de police ou de la
prokouratoura obtenaient difficilement
[12].
Enfin, les commissions de contrôle du Parti (KPK) incarnaient l’une des
dimensions du mode soviétique de gestion différentielle des illégalismes, car
elles traitaient de nombreuses affaires de criminalité économique impliquant
un membre du Parti, ce qui l’exposait à des sanctions disciplinaires, et non
pénales.
Il faut également prendre en compte les vecteurs non institutionnels d’information. Le rôle de la presse populaire, à travers le courrier des lecteurs
[13] ou les
feuilletons
[14], est bien connu. On sait, de même, que l’hebdomadaire
Literatournaïa Gazeta, plus difficile alors à trouver, développait dès les années
1970, dans la rubrique « La morale et le droit », une réflexion sur l’activité économique en Union soviétique. En outre, les lettres que les citoyens adressaient aux
instances dirigeantes, notamment aux comités du Parti, étaient fréquemment
présentées comme d’importantes sources complémentaires d’information.
En dehors du rôle qu’elles jouaient dans la construction de la légitimité du
régime politique soviétique, en étayant l’idéologie d’une participation de
chacun aux affaires du Parti-État, ces lettres contribuaient-elles à l’efficacité
des services répressifs, comme l’a pensé Nicholas Lampert
[15] ? Pour les policiers que nous avons rencontrés, cette hypothèse doit être nuancée : les
plaintes pouvaient entraîner une réponse institutionnelle, puis être rapidement classées. Un ensemble de lettres pouvait en revanche les menacer, en
attirant l’attention sur leur activité
[16]. Enfin, une dimension informelle importante caractérisait de toute évidence la circulation de l’information. Face aux
contraintes inhérentes à la production des rapports d’activité, les acteurs de la
politique pénale estiment que les réunions, au niveau central, des responsables régionaux de la lutte contre les infractions, jouaient un rôle majeur
dans la transmission de l’information
[17].
En somme, la diversité des canaux d’information disponibles permettait
vraisemblablement aux dirigeants politiques soviétiques d’être convenablement informés de l’évolution des pratiques économiques illicites dans la
société soviétique. L’organisation d’une réponse au défi posé était néanmoins
limitée par l’ampleur des réformes économiques à mener pour résoudre les
causes socio-économiques de cette forme de délinquance, et par la faible capacité d’adaptation du dispositif pénal.
Les limites du changement institutionnel
La participation des chercheurs en droit pénal et en criminologie à la prise
de décision politique a émergé sous Staline, s’est développée dans les années
1950, puis institutionnalisée dans les années 1960
[18]. Souvent confidentielle,
cette participation se matérialisait par la diffusion restreinte des résultats d’une
recherche, des rencontres avec les responsables des services répressifs ou une
collaboration au sein des équipes chargées d’écrire les projets de loi. Selon
Peter H. Solomon Jr., les criminologues pouvaient conjoncturellement contribuer à la formation d’une réponse juridique à un problème criminel donné, mais
orientaient très faiblement le développement général de la politique pénale soviétique
[19]. La création en 1963 d’un institut sur l’étude et la prévention du crime au
sein de la
Prokouratoura de l’URSS
[20] et l’introduction en 1964 de cours spécifiques sur l’étude du crime (et de ses causes en particulier) dans les facultés de
droit témoignent par exemple d’une évolution de la formulation officielle du
problème criminel
[21]. Le discours habituellement formulé à propos des causes de
la criminalité (existence de séquelles de la mentalité capitaliste, lutte des classes
et influence du camp impérialiste) s’est peu à peu transformé.
Selon Peter H. Solomon Jr, les changements produits par l’évolution du discours criminologique soviétique ont toutefois été d’une part incrémentaux,
d’autre part justifiés par la seule volonté de rationaliser – terme fondamental
dans l’URSS des années 1960 – l’action publique et la politique pénale. Il s’agissait de les rendre plus efficaces, et non d’en remettre en cause les fondements
[22].
Nous avons pu apprécier l’impact du renouvellement partiel de la réflexion criminologique sur l’activité des services policiers et judiciaires. Les éléments explicatifs de la criminalité furent certes rapidement intégrés dans les rapports
d’activité, mais selon des règles de présentation bureaucratiques. Pour les services locaux, le changement était minime : il s’agissait simplement d’ajouter dans
la présentation de leur activité un paragraphe sur l’identification des causes de la
criminalité. Les trois principales familles de facteurs explicatifs qui devaient
désormais obligatoirement figurer dans les rapports d’activité étaient les causes
contribuant à la « formation morale de la personnalité » et expliquant la présence
de « séquelles de la mentalité capitaliste » chez le délinquant (alcoolisme, « parasitisme », récidive), les circonstances incitant au passage à l’acte criminel (protection défaillante des marchandises, abus d’alcool… ) et les circonstances
influant sur les chances de succès de l’acte criminel perpétré (absence de
patrouilles de police, défaillances dans la comptabilité des entreprises et des
magasins).
Paradoxalement, alors que cette nouvelle obligation aurait pu représenter
une contrainte pour les agents locaux des services répressifs, elle a constitué
une nouvelle ressource, leur permettant en particulier de ne pas aborder les
dysfonctionnements du système économique soviétique. L’évocation des
causes économiques de la criminalité économique s’exposait en effet à des critiques fondées sur l’analyse criminologique : « N’oublions pas que ce ne sont
pas les conditions de vie dans notre pays qui engendrent les voleurs, les spéculateurs ou les corrompus, mais l’arriération de la conscience, le penchant pour
la tradition de l’individualisme et de la propriété privée »
[23]. De même, l’explication des pénuries pouvait-elle se limiter à une critique des modes de recrutement
des vendeurs dans les magasins : « On embauche des types déjà plusieurs fois
condamnés ! »
[24]. La réflexion criminologique n’a donc guère contribué à améliorer l’activité des services répressifs. Ne pouvant prendre en compte dans leur
intégralité les défis posés par la criminalité économique au régime soviétique, elle
a au contraire encouragé le formalisme bureaucratique dans l’explication des
causes de la délinquance. L’étude des mesures de réorganisation du dispositif institutionnel de lutte contre la criminalité économique souligne l’impasse d’une
vision extrêmement sectorisée de l’action publique dans ce domaine : les tentatives de « rationalisation » de cette politique pénale n’ont guère produit d’effets tant
que la formulation des difficultés rencontrées excluait toute réflexion sur la politique économique soviétique.
À partir des années 1960, les services de lutte contre les atteintes à la propriété socialiste (BKhSS) ont dû accorder une attention accrue « à la prévention
des infractions, à la recherche des causes et des conditions d’existence de ces pratiques, au renforcement des liens avec les services économiques et à l’élucidation
des infractions »
[25]. Au début des années 1970, le ministre de l’Intérieur
N. A. Chtchelokov pouvait ainsi déclarer que les services de BKhSS menaient
désormais « un travail d’économistes et d’ingénieurs »
[26]. Les réformes institutionnelles élaborées à partir du milieu des années 1970 ont prolongé cette tendance.
En 1975, une école du MVD, spécialisée dans la formation des cadres de la lutte
contre les infractions économiques, fut fondée à Gorki
[27]. Un département des
problèmes économiques et juridiques y fut créé. En 1977, la création à Moscou
d’un « laboratoire central de recherche scientifique sur les problèmes économiques et juridiques de protection de la propriété socialiste », au sein du ministère
de l’Intérieur de l’URSS, représenta un pas supplémentaire vers une meilleure
compréhension de l’ampleur et du rôle des pratiques économiques illicites au sein
de la société soviétique
[28]. Selon son vice-directeur, cette innovation représenta :
« une conséquence de l’augmentation de la criminalité économique et de la perplexité
des dirigeants face à ce phénomène. [… ] La vocation du laboratoire était de prendre de la
distance vis-à-vis des mesures strictement juridiques, d’étudier le fonctionnement de l’économie afin de réfléchir sur les domaines du droit qui en fixaient les règles [29]. »
La volonté d’associer des économistes à la réflexion sur la régulation juridique de l’économie s’est traduite par des mesures organisationnelles innovantes. Au niveau central et dans les régions, les laboratoires associaient des
agents provenant des services de BKhSS, des économistes, des juristes, des
criminologues, voire parfois des sociologues. Dans les agences régionales, si le
directeur était un agent de police (BKhSS), son adjoint devait nécessairement
être un économiste. Les laboratoires cherchaient à améliorer l’activité des services de BKhSS, en évaluant par exemple la latence des infractions économiques
[30]. Leurs propositions pouvaient fonder des décisions du Comité
central ou des arrêtés du Conseil des ministres.
Au niveau régional, l’activité du laboratoire semble perçue aujourd’hui
comme une expérience qui a été utile et positive. Son existence n’a cependant
pas résisté au changement de secrétaire général du PCUS. Peu de temps après
son accession au pouvoir, Youri Andropov remplaça N. A. Chtchelokov, le
ministre de l’Intérieur en poste depuis 1966
[31], par V. Fedortchouk, qui décida,
en 1983, de liquider le laboratoire. Des fonctions opérationnelles furent ajoutées au travail analytique et scientifique des agents du laboratoire à Moscou et
les agences régionales furent anéanties. La courte histoire du laboratoire souligne les tensions inhérentes aux défis posés par la criminalité économique
durant les dernières décennies de l’histoire soviétique. Comment interpréter la
manifestation d’une volonté d’adopter un regard compréhensif sur les causes
de cette forme de délinquance, puis son abandon brutal ? Est-ce la preuve de
l’existence d’un affrontement entre deux tendances au sein des mondes politique et policier, les uns plaidant pour une meilleure régulation juridique des
pratiques économiques illicites, les autres, Youri Andropov à leur tête, pour
leur répression indifférenciée ?
Andropov, Gorbatchev et la lutte contre la criminalité économique
L’élimination du laboratoire central de recherche scientifique s’est inscrite
dans un projet d’intensification de la lutte contre la criminalité économique.
Pour V. Fedortchouk, cette tâche a sans aucun doute constitué une priorité : les
effectifs des services de BKhSS augmentèrent très fortement (+ 57% dans la
région de Sverdlovsk), le directeur du service au niveau central acquit la fonction de vice-ministre de l’Intérieur. Mais le travail opérationnel devait désormais prendre le pas sur l’activité scientifique : les effectifs de l’Institut russe de
recherche scientifique et de l’Académie du ministère des Affaires Intérieures
furent d’ailleurs réduits
[32]. Alors que l’arrivée de Youri Andropov à la tête du
PCUS a fréquemment été interprétée par les historiens comme une rupture
avec la « stagnation » brejnevienne et un pas vers les réformes impulsées par
Mikhaïl Gorbatchev, elle représenta sur certains points un retour en arrière. À
la prise de conscience de la nécessité d’adopter une démarche plus compréhensive vis-à-vis de la criminalité économique se substitua un discours privilégiant la seule répression.
La sévérité de la politique pénale menée par Youri Andropov ne doit cependant pas être surestimée. Par bien des aspects, la lutte contre la criminalité économique s’est inscrite dans la continuité des réorientations observées au milieu des
années 1970. Dans le domaine de la législation pénale, une tendance générale à la
diversification du répertoire des peines et à la réduction de la place occupée par
l’emprisonnement s’est notamment maintenue, comme en témoigne la réforme
du code pénal du 3 décembre 1982, qui consacra les travaux correctifs et les
amendes comme principales réponses pénales aux diverses formes d’atteintes à la
propriété de l’État. Les peines complémentaires (confiscation des biens, interdiction d’exercer une activité impliquant une responsabilité sur des ressources matérielles) se généralisèrent par ailleurs
[33]. Ces tendances de politique pénale se
poursuivirent avec l’adoption, en juin 1984, du code des infractions sanctionnées
par l’administration. De nombreuses formes bénignes de criminalité économique, telles que la vente à la sauvette, la petite spéculation, l’exercice d’un artisanat interdit ou l’utilisation de moyens de transport dans un but de profit
personnel, entraînèrent désormais une responsabilité administrative et furent passibles d’amende
[34]. Les archives consultées révèlent également de nombreuses
continuités, avant et après 1982. Les tendances lourdes de l’évolution de la criminalité économique, observées durant la période brejnevienne, se sont maintenues : augmentation générale, aggravation du taux d’élucidation, inefficacité du
contrôle social, formalisme dans la recherche des causes. Contrairement à ce
qu’affirme J. Medvedev, selon lequel « les journaux ont commencé à faire campagne pour le renforcement de la discipline sur le lieu de travail et l’amélioration
de l’éthique au travail; simultanément, la police et les autres services de contrôle
ont lancé une offensive réelle contre toutes les formes de travail non enregistré, le
travail au noir et la seconde économie », les mots d’ordre lancés n’ont pas entraîné
un changement important des pratiques au niveau local
[35].
Il convient donc de distinguer les discours tenus par Youri Andropov, en
quête de légitimité, lorsqu’il a accédé au pouvoir, et la mise en œuvre des décisions prises dans le domaine de la lutte contre la criminalité économique.
L’explication de ce décalage réside en fait dans un calcul revendiqué. Dans ses
discours, Youri Andropov justifiait fréquemment les décisions prises dans le
domaine de « l’instauration de l’ordre » par un contexte socio-économique
contraignant. La lutte contre l’indiscipline (ce qui englobe des infractions
telles que le détournement de la propriété socialiste ou les pripiski, infraction à
la discipline exigée par la planification) représentait :
« une exigence dictée par la vie. Parce que, sans la discipline nécessaire– que ce soit à
l’égard du travail, du plan, de l’État–, nous ne pourrons pas aller rapidement de l’avant.
L’instauration de l’ordre, en effet, n’exige pas d’investissement de capitaux, alors qu’elle produit des effets considérables » [36].
Le renforcement de la discipline offrait un délai supplémentaire à la
réflexion sur la nécessaire réforme de l’économie. Dans ces conditions, la lutte
contre les infractions économiques ne constituait pas qu’un ensemble de
contraintes pour les pouvoirs publics, mais également un réservoir de ressources, au moins pendant un certain temps. De ce point de vue, les politiques
pénales représentaient un expédient, un palliatif, dans l’attente d’une réforme
économique d’envergure. L’accession de Mikhaïl Gorbatchev à la fonction de
Secrétaire Général du PCUS n’a pas tout de suite provoqué une remise en
question de cette articulation entre politique économique et politique pénale.
Au contraire, le lancement en mai 1986 de la campagne de lutte contre les
revenus illicites (littéralement, les revenus non issus du travail) a représenté un
formidable effort de mobilisation contre les illégalismes économiques.
L’action menée à l’encontre des revenus illicites s’est inscrite, pour une
large part, dans la continuité des campagnes précédentes. Celles-ci présentaient un caractère routinisé, voire cyclique : les instances supérieures du
PCUS indiquaient leur volonté de lutter contre une ou plusieurs formes d’infractions économiques et chargeaient les services locaux d’appliquer cette décision, les relais locaux du Parti et de l’État devaient présenter des résultats, la
campagne conservait pendant une période plus ou moins étendue un caractère
prioritaire
[37]. Les campagnes visaient surtout à mobiliser les services répressifs,
tenus de rendre des comptes, non seulement au Parti et à la hiérarchie, mais
aussi à la population. Puisque les campagnes étaient généralement médiatisées,
la population pouvait apprécier l’efficacité de leur mise en œuvre au niveau
local et s’exprimer en adressant des lettres aux autorités sur la question.
Cependant, l’impact des campagnes sur l’activité policière variait en fonction
du suivi accordé par la hiérarchie et exprimé par diverses formes d’injonctions, écrites ou orales, beaucoup plus discrètes
[38]. Par ailleurs, les campagnes
jouaient un rôle dans la construction et le maintien de la légitimité des dirigeants du pays. Nombre d’entre elles furent impulsées alors qu’un nouveau
secrétaire général du PCUS venait d’accéder au pouvoir : lutte contre le hooliganisme en 1966, lutte contre l’indiscipline au travail fin 1982-1983, lutte
contre les revenus illicites en 1986.
Un examen attentif des différentes campagnes montre que certaines
formes de criminalité économique n’ont jamais été explicitement combattues.
C’est notamment le cas des activités économiques les plus productrices, telles
que l’organisation d’ateliers clandestins de fabrication de marchandises ou la
construction de bâtiments par des équipes travaillant au noir. Les atteintes à la
propriété socialiste (campagnes de 1968 et de 1975), auxquelles furent progressivement ajoutées la corruption et la spéculation ( 1979,1981), représentaient les principales cibles visées. En outre, d’autres campagnes plus
générales, déterminées par un objectif imprécis, par exemple la lutte contre les
« hooligans » en 1966, conduisaient dans la pratique à un renforcement de la
lutte contre les atteintes à la propriété socialiste
[39]. Ce constat corrobore l’hypothèse d’une politique pénale conçue et organisée comme expédient ou palliatif d’une politique économique à imaginer. Les différentes campagnes
promettaient non seulement un rétablissement de l’ordre, mais aussi une
réponse aux difficultés économiques que rencontraient les citoyens soviétiques
dans leur vie quotidienne.
En employant l’expression de revenus illicites, l’équipe dirigeante a visé
une large gamme de pratiques, à peu près toutes les formes de criminalité économique. Aucune distinction n’était opérée entre les détenteurs de revenus illicites, entre ceux dont les activités s’inscrivaient dans une économie de survie
individuelle et ceux qui, au sein d’organisations, exploitaient les pénuries pour
s’enrichir. Ce faisant, les nouveaux dirigeants soviétiques se privaient d’une
ressource traditionnelle dans l’élaboration de leur légitimité politique, qui
consistait à rassembler la population face à un bouc émissaire désigné, à créer
une opposition stratégique entre différentes formes d’illégalismes économiques. En ne désignant pas un ennemi de l’intérieur associé à une figure de la
délinquance telle que le « hooligan », le « parasite » ou le « récidiviste », la lutte
contre les revenus illicites menaçait l’ensemble de la population soviétique.
Davantage encore que les précédentes, cette campagne a soulevé de considérables difficultés lors de sa mise en œuvre.
L’activité policière au quotidien
Les archives consultées contiennent de précieux éléments sur l’activité
quotidienne des policiers confrontés à l’évolution de la criminalité économique. Alors que de multiples contraintes encadraient les informations sur
l’évolution quantitative et sur les causes de cette forme de délinquance, l’activité des services répressifs était plus librement évoquée. Elle apparaissait
notamment dans les rapports d’activité de la
prokouratoura régionale qui, dès
les années 1960, critiquait l’« efficacité » des services locaux de police, ce qui
était particulièrement aisé, compte tenu des modes d’évaluation de l’activité
policière en vigueur. Il suffisait en effet de comparer les indicateurs d’activité
selon des considérations spatiales (« alors que la spéculation se répand dans la
région, les services restent passifs dans certains endroits, [… ] dans des villes
comme Revda, Irbit ou Krasnoouralsk »
[40]) ou temporelles (« Les causes principales de l’augmentation du nombre d’infractions enregistrées [… ] sont liées à
de sérieuses insuffisances dans l’activité pratique des services de l’Intérieur.
Constatez par vous-même : en cinq ans, le taux d’élucidation a diminué de 6%
et atteint 78% en 1983 »
[41]). Par ailleurs, la
prokouratoura et les dirigeants régionaux s’inquiétaient de l’intégrité professionnelle des policiers, en relevant par
exemple la « légèreté infondée »
[42] des peines imposées aux agents corrompus,
et de leur compétence à traiter des affaires de criminalité économique, ce que
soulignait à leurs yeux un taux injustifié d’affaires classées et un nombre croissant de demandes de compléments d’enquête
[43].
D’autres critiques figurent dans les comptes rendus des réunions qui rassemblaient les principaux responsables régionaux de la lutte contre la criminalité. Voici par exemple ce que déclara Boris Eltsine, Premier secrétaire du
comité du PCUS de la région de Sverdlovsk, au cours de l’une d’entre elles :
« À propos de l’activité des services de BKhSS, je parlerai franchement : peu sont ceux
qu’elle satisfait ! Le travail se limite à se préoccuper des statistiques : l’important est qu’elles
ne soient pas en baisse par rapport à l’année précédente ! Si les indicateurs d’activité sont
moins bons que l’année précédente, une équipe d’inspecteurs s’empresse d’effectuer des
contrôles dans les magasins : où sont cachés les produits qui font l’objet d’une pénurie ? Les
balances sont-elles bien réglées ? Et voilà ! Les statistiques sont bonnes, les quelques affaires
pénales nécessaires sont trouvées ! Le problème est qu’elles cachent l’inactivité de certains
enquêteurs [44]. »
Cette citation souligne l’une des principales difficultés liées à la mise en
œuvre de la lutte contre la criminalité économique. Sur le terrain, les policiers
cherchaient avant tout à satisfaire les injonctions exprimées par la hiérarchie.
Cette priorité pratique était due à deux facteurs liés au fonctionnement interne
de la bureaucratie policière. D’une part, les injonctions hiérarchiques étaient
exprimées de manière quantifiée, à l’occasion de contacts informels entre les
agents locaux et leurs supérieurs régionaux. Selon le contexte, il s’agissait
d’augmenter de 5% le nombre de cas enregistrés de spéculation ou d’atteintes
à la propriété socialiste. D’autre part, l’évaluation de l’activité des services
locaux s’effectuait presque exclusivement sur la base de deux critères, le
nombre de faits constatés, et à partir des années 1970, le taux d’élucidation.
Évalués sur la base de deux critères quantifiés, à l’exclusion de tout indicateur qualitatif, les services locaux de police devaient trouver les moyens de
produire des résultats conformes aux objectifs fixés par la hiérarchie. Dans
les archives consultées, l’évocation des procédés de falsification des statistiques d’activité est apparue en 1969, mais s’est développée à partir du milieu
des années 1970. La
prokouratoura régionale s’est alors mise à exposer les raisons de ces falsifications (« afin de créer une apparence de succès dans la lutte
contre la criminalité,…
[45]» ), les peines encourues (en soulignant le développement des procédures pénales, au détriment des sanctions disciplinaires
[46])
et la diffusion de ces pratiques au sein des services ( 593 cas dénombrés en
1982
[47]). Les différentes formes de falsification étaient en revanche rarement
précisées, sauf lors de comptes rendus d’inspection, comme dans la ville de
Serov où les taux d’élucidation présentés, extrêmement satisfaisants, s’expliquaient par la fabrication de « coupables fictifs déclarés en fuite »
[48]. Les
entretiens que nous avons conduits avec des policiers laissent entrevoir un
répertoire étendu de modes de falsification : invention pure et simple de cas,
attribution à des personnes arrêtées de délits non commis, extorsion d’aveux.
Par ailleurs, le mode de transmission des injonctions hiérarchiques et d’évaluation
de leur application conduisait les policiers à privilégier les affaires les plus simples,
les plus exposées, voire à choisir les cibles les plus vulnérables. Les règles de fonctionnement de la bureaucratie policière soviétique conduisaient donc à modifier
le contenu de la lutte contre la criminalité économique. Cette dernière était non
seulement incapable de réaliser les objectifs fixés, mais également subvertie, puisqu’elle produisait au niveau local une sélection arbitraire des affaires traitées.
Les risques encourus en cas de résultats insatisfaisants étaient importants. Tout mouvement statistique inhabituel appelait la suspicion et pouvait
se traduire par des sanctions. Ainsi, lorsqu’en 1982, l’enregistrement de la criminalité stagna dans la région de Sverdlovsk, la direction de l’inspection du
ministère de l’Intérieur de l’URSS lança une procédure de contrôle.
« Les services de l’Intérieur de la région de Sverdlovsk sont placés sous contrôle permanent; une aide pratique doit leur être systématiquement attribuée. Selon les indicateurs
d’activité, la direction régionale figure en 1982 parmi celles qui affichent les résultats les
plus médiocres. En 1983, le collège du ministère de l’Intérieur de l’URSS, ayant écouté l’exposé de G. N. Kniazev [49] sur les résultats de l’activité de la direction régionale, a constaté de
graves insuffisances dans le style et les méthodes employés. Un blâme sévère a été en conséquence adressé à G. N. Kniazev. Malgré ceci, la lutte contre la criminalité continue à être
menée trop lentement [50]. »
La gestion différentielle des illégalismes économiques s’effectuait donc
avant tout à la base, au moment de la mise en œuvre des décisions relatives à la
politique pénale menée dans ce domaine. Sur le terrain, les agents de police
étaient nécessairement conduits à sélectionner subjectivement les affaires traitées par leurs services. Ils protégeaient leurs intérêts, en substituant d’autres
objectifs à ceux qui leur étaient statutairement attribués. Il en résultait des
modes de sélection basés sur l’arbitraire et le mensonge : les statistiques criminelles cachaient des combines, des bricolages, des arrangements, ainsi que
des procédés injustes et sordides lorsqu’il s’agissait, coûte que coûte et dans
l’urgence, de trouver telle quantité de spéculateurs ou de voleurs de biens
appartenant à l’État.
Il existait par ailleurs d’autres contraintes, externes, pesant sur l’activité
policière. Les agents locaux de police devaient également appliquer les
injonctions des dirigeants politiques régionaux et locaux, motivés par des
intérêts propres à ces acteurs. Boris Eltsine confie dans l’un de ses ouvrages
qu’il lui est arrivé d’interférer dans des procédures judiciaires afin d’empêcher ce qu’il percevait comme une injustice
[51]. La marge de manœuvre dont
disposaient les dirigeants régionaux dans l’application des injonctions fédérales était cependant réduite. Ils pouvaient peser sur des affaires précises,
mais pas sur le cours de la politique pénale, telle qu’elle était conçue par les
autorités centrales.
Les pratiques que nous avons décrites ne sont pas propres à la police
soviétique. La sociologie policière occidentale a depuis longtemps concentré
ses efforts sur l’étude du caractère discrétionnaire de l’activité policière et sur
les modes de sélection des affaires traitées
[52]. Les archives montrent qu’il
n’existe pas de différence fondamentale, de nature, entre le fonctionnement
de la bureaucratie policière brejnevienne et celui de ses homologues occidentaux. Cependant, les pratiques informelles visant à satisfaire les injonctions
hiérarchiques revêtaient un caractère systématique et routinisé spécifique au
contexte soviétique. Deux facteurs contribuent à justifier ce constat : le caractère strictement quantifié des injonctions hiérarchiques et l’absence de pluralisme et de contre-pouvoirs en URSS Il conviendrait vraisemblablement
d’ajouter un trait plus général du système administratif soviétique : au sein
des bureaucraties, l’évaluation de l’activité des agents était moins liée à l’application d’une règle qu’à la satisfaction d’objectifs fixés par la hiérarchie.
Comme l’a montré T. Rigby :
« Le type soviétique de pouvoir politique consiste en un agencement complexe de
structures de commandement (c’est-à-dire de bureaucraties), réunies en une monoorganisation par l’appareil du Parti communiste. Ces bureaucraties sont davantage orientées vers
la satisfaction d’objectifs ( goal-achievement) que vers l’application des règles. En conséquence, la légitimité de ces structures et de leurs agents doit être évaluée en fonction de la
rationalité de leurs décisions vis-à-vis des objectifs à atteindre ( goal-rationality) [53]. »
Pour comprendre l’étendue du problème policier, une étude comparée
détaillée de la mise en œuvre des campagnes de la lutte contre la criminalité
économique s’avère riche en enseignements, comme nous l’avons montré à
propos de celles qui furent menées de 1966 à 1982
[54]. Nous souhaitons ici
nous concentrer sur la lutte contre les revenus illicites, pour plusieurs raisons.
Organisée comme les précédentes, cette campagne fut menée dans un
contexte de glasnost émergente, et sa mise en œuvre fut compliquée par
l’ébauche de réformes économiques de grande ampleur. Elle a synthétisé les
difficultés rencontrés par les policiers soviétiques au cours des deux décennies précédentes, tout en préfigurant les nouveaux problèmes posés par la
perestroïka.
Mettre en oeuvre la lutte contre les revenus illicites
La campagne de lutte contre les revenus illicites a entraîné une abondante
production de rapports d’activité chez les services policiers et judiciaires
locaux, sans doute la plus importante depuis la campagne contre le hooliganisme de 1966. Cette production a duré plus de deux ans : le dernier document qui renvoie aux textes de mai 1986 date de janvier 1989
[55]. Les exigences
du Parti vis-à-vis des forces de police semblent particulièrement impressionnantes, du moins en apparence et dans un premier temps. Durant le mois de
juin 1986, le comité régional du PCUS demandait des informations quotidiennes à la direction régionale de l’Intérieur
[56]. À partir de l’été, les flux d’informations diminuèrent, mais restèrent extraordinaires : en octobre 1987, soit
plus d’un an après le lancement de la campagne, la direction régionale de lutte
contre les atteintes à la propriété socialiste déclarait attendre chaque semaine
des rapports d’activité de la part des départements locaux (municipalités et
districts)
[57]. Entre mai 1986 et octobre 1987, la campagne contre les revenus
illicites entraîna la production de 432 rapports spécialisés, rédigés par un
nombre considérable d’institutions
[58].
La campagne contre les revenus illicites a suscité une propagande extraordinaire. Des rubriques spécifiques sont apparues dans la plupart des quotidiens locaux et régionaux : « Rouble honnête = conscience tranquille », « Les
angles aigus du rouble illicite », « Injuste revenu ». Il était demandé que, dans les
journaux, les caricatures, le courrier des lecteurs, les articles et les feuilletons
« participent à la formation de l’opinion publique vis-à-vis de ceux dont le
niveau de vie ne correspond pas aux salaires qu’ils perçoivent »
[59]. En un seul
mois, lors du lancement de la campagne, 407 613 personnes participèrent à
des réunions sur le sujet et 29278 personnes intervinrent
[60].
Les exigences formulées par la hiérarchie policière, l’impressionnante
volonté de mobilisation de tous dans la lutte contre les revenus illicites se sont
presque immédiatement heurtées à des problèmes de mise en œuvre qui ont
sapé la crédibilité et la pertinence des mesures adoptées. Les services répressifs locaux rencontrèrent notamment trois difficultés : la difficulté de déterminer l’objectif combattu, le problème de la compétence et des moyens
disponibles pour appliquer les injonctions, la recherche de solutions pour
satisfaire coûte que coûte les injonctions de la hiérarchie.
La première difficulté fut liée à l’interprétation, au niveau local, du sens
donné à l’expression de revenu illicite. Jusqu’à la fin de 1987 au moins, des
pratiques diverses furent sanctionnées en son nom. Le discours standard distribué aux « agitateurs »
[61] afin d’animer les « journées politiques communes »
(
ediny politden) consacrées à la lutte contre les revenus illicites indiquait que
« les revenus illicites sont avant tout liés à des infractions de profit telles que les
atteintes à la propriété, la spéculation, la corruption, l’utilisation des biens
socialistes à des fins privées ». Il était tout de suite ajouté que « la nouvelle loi
durcit l’action vis-à-vis des atteintes à la propriété socialiste, y compris celles
qui sont peu importantes; le préjudice moral et matériel causé par les
nesouny
[62] n’est en effet un secret pour personne »
[63]. Plus loin, enfin, on affirmait que « les revenus illicites, le parasitisme et l’alcoolisme sont très intimement liés »
[64]. Une telle imprécision élargissait la marge de manœuvre dont
disposaient les agents répressifs lorsqu’ils sélectionnaient les affaires traitées.
Le second problème est relatif à la capacité des services répressifs de
mettre en œuvre la mission qui leur était confiée. Les vastes et imprécis objectifs de la campagne se sont rapidement heurtés à des insuffisances de moyens
et de compétences du côté des forces de police, des services judiciaires et des
organismes en charge du contrôle social.
« Dans notre ville, les détenteurs de revenus illicites mènent leurs activités au vu et au su
de tous. Nos agents multiplient leurs efforts pour lutter contre ce fléau [… ]. Les résultats
sont insuffisants [… ] Comment pourrait-il en être autrement ? Cinq personnes et une voiture
ne peuvent venir à bout des revenus illicites [65]. »
L’activité de la police était soumise à un feu nourri de critiques, naturellement le plus souvent émises par la prokouratoura régionale. La coordination
des agences impliquées dans la lutte contre la criminalité économique était
insuffisante, tout comme la motivation, l’engagement, la compétence des
forces de police, et notamment des services de lutte contre les atteintes à la
propriété socialiste.
Le troisième problème est celui de la présentation et de la justification de
l’action menée par les services répressifs locaux. Compte tenu des exigences
de la hiérarchie et de l’ampleur de la propagande sur les revenus illicites, les
services de police devaient donner des preuves de leur activité et donc veiller à
ce que les indicateurs quantitatifs liés à l’enregistrement des infractions économiques soient irréprochables.
« Chaque mois, nous devons présenter un rapport à la prokouratoura régionale sur notre
activité dans la lutte contre les revenus illicites. Combien d’infractions enregistrées, combien
de contrôles et de raids effectués, combien de dossiers transmis aux tribunaux… Et que
marque-t-on dans les rapports s’il n’y a rien à signaler ? [66]. »
Dans ces conditions, la tendance à l’enregistrement excessif des infractions
les plus ordinaires, les plus visibles et les moins dangereuses s’est maintenue.
Les trois difficultés décrites (imprécision de la cible visée, insuffisance de
moyens et de compétences, exigences contraignantes) ont suscité des réactions de la part des autorités. Dès la fin de l’été 1986, un télégramme du
Comité central du PCUS « sur les violations grossières survenues lors de l’application de l’arrêté du Comité central du. PCUS sur les mesures de renforcement de la lutte contre les revenus illicites » fut adressé aux différents services
répressifs. Il visait à infléchir les méthodes employées jusqu’alors, en réaction
aux abus constatés et évoqués dans la presse, et à expliquer le sens de la lutte
menée, en précisant la notion de revenu illicite. Ce télégramme a provoqué
des réunions entre les agences répressives, consacrées à l’étude de cas emblématiques d’infractions administratives, à des « explications de textes
législatifs » et à des « recommandations afin d’empêcher les violations de
l’ordre légal socialiste »
[67]. Une directive (
oukazanie) « sur l’élimination des
déformations (
izvrachtchenia) constatées dans l’application de la législation
sur la lutte contre les revenus illicites », rédigée par la direction régionale de
l’Intérieur et la
prokouratoura régionale, fut adressée à tous les services locaux
de police
[68]. Elle cherchait à préciser le traitement pénal des revenus illicites.
Dans le prolongement de la politique engagée depuis la fin des années 1970,
et surtout le début des années 1980, les poursuites pénales, dans le domaine
des revenus illicites, ne devaient concerner qu’une minorité d’auteurs d’infractions économiques. Les sanctions prononcées par l’administration
devaient être privilégiées.
L’impact de cette directive sur la pratique policière s’observa rapidement.
Dans la présentation des résultats de l’activité des services de BKhSS, il était
désormais accordé davantage d’importance aux sanctions infligées par l’administration aux détenteurs de revenus illicites « de faible importance ». Par
ailleurs, les peines complémentaires continuèrent à acquérir de l’importance
dans le jugement des affaires pénales. Dans le prolongement du mouvement
observé depuis le milieu des années 1970, la confiscation du patrimoine et la
privation du droit d’exercer certaines fonctions ou certaines activités furent
fréquemment requises
[69].
Par ailleurs, l’observation de « déformations » dans l’application des injonctions de la hiérarchie entraîna des mesures de formation des agents spécialisés :
« afin d’accroître l’efficacité et le professionnalisme des agents locaux de la prokouratoura
dans leur activité de lutte contre les atteintes à la propriété socialiste, la corruption, les pripiski et les autres infractions de fonctions, un séminaire régional sur l’étude des méthodes
d’enquêtes relatives aux infractions indiquées est organisé [70]. »
De telles initiatives concernaient également le personnel policier. Ces
efforts de formation s’avéraient particulièrement importants pour améliorer
l’activité proactive des services de lutte contre les atteintes à la propriété socialiste. L’échange de savoir-faire, la connaissance des méthodes employées par
les infracteurs et l’adaptation de l’action qui en résultait représentaient un
aspect fondamental de l’activité des agents spécifiquement chargés de lutter
contre la criminalité économique.
« Au tout début de la perestroïka, les agents de BKhSS se réunissaient une fois par mois
pour partager leur expérience. On faisait à chaque fois appel à des consultants ou à des spécialistes sur un problème donné, par exemple des économistes connaissant de près la vie des
entreprises. Un comptable bien informé pouvait décrire les différentes façons de falsifier les
indicateurs d’activité [71]. »
Malgré les tentatives de correction de la politique mise en œuvre, les problèmes de fond, c’est-à-dire les profondes distorsions constatées entre les décisions prises au niveau central et les effets de leur application au niveau local,
demeuraient. Les moyens utilisés par les services locaux de police pour satisfaire
les exigences de la hiérarchie n’évoluaient guère. Les trois catégories de facteurs
explicatifs que nous avons présentées continuaient à être prioritairement mobilisées dans la lutte contre les infractions économiques.
La lutte contre les revenus illicites a cependant conduit à une réorientation de
l’action publique, confrontée à un nouveau contexte socio-économique. Trois éléments de rupture peuvent être distingués. Il s’agit d’abord du rôle critique des
media qui, durant cette campagne, ont rapidement relayé les dysfonctionnements
de la politique menée et le sentiment d’injustice partagé par une grande partie de
la population. Le second élément, également lié au contexte de
glasnost, concerne
l’utilisation des sondages d’opinion dans l’action menée au niveau local. Cette
mesure organisationnelle servait deux objectifs, améliorer la connaissance des illégalismes économiques dans la société et fonder l’action mise en œuvre. Ce phénomène doit être lu comme la conséquence d’un engouement renouvelé pour la
sociologie quantitative comme instrument politique
[72]; c’est aussi l’illustration
d’une prise de conscience des limites des sources d’information habituellement
utilisées dans le domaine de la lutte contre la criminalité économique.
« Il est clair que les anciennes formes et méthodes de travail ne permettent pas de résoudre
les problèmes auxquels la société est confrontée : c’est pourquoi les services de l’Intérieur commencent à utiliser des méthodes d’analyse économico-juridique, à mener des recherches analytiques approfondies des phénomènes qui se manifestent dans le contexte de la restructuration
économique et sociale [73]. »
Sans entrer dans les détails, le questionnaire montrait que les revenus illicites
faisaient partie de la vie quotidienne des Soviétiques et que la réponse à ce défi ne
pouvait se limiter à des mesures administratives et répressives. Ces constats
remettaient en cause la totalité du dispositif déployé habituellement dans le
domaine de la lutte contre la criminalité. D’une part, les informations disponibles
ne reflétaient pas la diffusion des pratiques économiques illicites dans la société,
malgré le nombre d’agences de contrôle social impliquées dans la lutte contre la
criminalité économique. D’autre part, l’action décidée au sommet de la hiérarchie
ne pouvait prétendre atteindre son objectif. La répression mise en œuvre et la prévention, telle qu’elle était élaborée à partir du répertoire d’explications fournies
par la criminologie soviétique, étaient vouées à l’échec tant que les autorités ne se
penchaient pas sur les raisons qui poussaient un Soviétique à recourir aux revenus illicites.
Ces constats nous permettent d’introduire un troisième élément de rupture
avec les campagnes précédentes de lutte contre la criminalité économique. En
novembre 1986, la loi sur l’activité de travail individuel, forme embryonnaire et
restrictive de privatisation de l’activité commerciale, est entrée en vigueur. Pour
les policiers, les conflits d’interprétation liés à la mise en œuvre de cette loi, alors
que la lutte contre les revenus illicites battait son plein, ont acquis une acuité particulière. Les dilemmes auxquels furent confrontés ces
street-level bureaucrats ont
été illustrés par un dessin de la revue satirique
Krokodil, représentant deux policiers en faction dans un marché kolkhozien, dubitatifs : « ce grand-père qui vend
des paniers faits main, on le félicite pour son travail individuel ou on le punit
pour perception de revenus illicites ?»
[74]. Cette caricature correspondait à un
véritable problème posé aux policiers tout au long de l’année 1987. La loi sur
l’activité de travail individuel encourageait en effet des pratiques économiques
(artisanat, services) comprises dans la notion large et imprécise de revenu illicite.
Désormais, les policiers devaient en principe interpréter les pratiques économiques, distinguer celles qui correspondaient à un « travail utile à la société »
( obchtchestvenno polezny troud) de celles qui suscitaient des « revenus non issus
du travail ». Une longue citation d’un discours prononcé par le responsable du
département des organes administratifs lors d’une réunion du comité régional
du PCUS permet de saisir combien il était difficile, pour les policiers sur le terrain, de comprendre la politique mise en place et de synthétiser clairement la
ligne suivie dans le domaine de la lutte contre les infractions économiques :
« Le respect des lois dans le domaine de l’économie suscite aujourd’hui des questions complexes. Les instructions et les actes normatifs sont réexaminés. L’observation et l’évaluation de
l’activité des dirigeants des entreprises qui passent à l’autofinancement changent. Ces transformations exigent de la part des services de contrôle et des forces de police une vigilance particulière dans l’évaluation des écarts aux instructions. Il n’est évidemment pas question ici des
infractions de profit contre lesquelles doit être menée une lutte implacable. En revanche, les
mesures administratives autoritaires [75], par lesquelles certains fonctionnaires zélés ligotaient les
mains des entrepreneurs pleins d’initiatives, doivent appartenir au passé. Car aujourd’hui, le
principe fondamental est tout ce qui n’est pas interdit est autorisé: il doit guider l’activité des
forces de polices et des services judiciaires. Ceux-ci ne doivent pas dépenser leurs forces ni
perdre leur temps dans des affaires de faible importance et secondaires, mais au contraire faire
front dans la lutte contre les atteintes à la propriété socialiste et les revenus illicites. Un des
aspects de la lutte contre les revenus illicites est le développement de l’activité de travail individuel et des coopératives. Ici, la position des services policiers et judiciaires doit être univoque. Il
s’agit de défendre les droits et les intérêts des travailleurs honnêtes dont le labeur est socialement utile sans fixer des limites infondées à leur activité; simultanément, il faut mettre au point
un dispositif juridique sans compromis afin de sanctionner toute manifestation de profit illicite [76]. »
Un tel discours laisse penser que les policiers devaient se concentrer sur
les infractions économiques de grande importance. Or, compte tenu des
méthodes de la police soviétique, un doute légitime pèse sur la capacité des
services locaux à dédaigner les petites infractions économiques pour se
concentrer sur les affaires importantes. Au niveau régional, les contradictions
entre les injonctions dans le domaine de la politique pénale et de la politique
économique ont acquis une forme concrète. Le 10 avril 1987, une directive
spéciale ( spetsialnoe oukazanie) du ministère de l’Intérieur, adressée à toutes les
directions régionales des Affaires Intérieures, précisa :
« Beaucoup d’agents des forces de police ne comprennent pas le sens de la loi sur l’activité de travail individuel et des arrêtés sur les coopératives. [… ] La satisfaction des besoins de
consommation de la population passe avant tout. [… ] Il est intolérable que des agents de
l’Intérieur se préoccupent de l’évaluation de la qualité des biens et services fournis dans le
cadre de telles activités ou du montant des impôts payés par ceux qui exercent de telles activités. Il est demandé aux agents de l’Intérieur de faire preuve d’indulgence à l’égard des
formes d’activité de travail individuel et de coopératives [77]. »
La hiérarchie exigeait que les services locaux fissent preuve de tolérance
vis-à-vis de certaines pratiques illicites, relatives à la nature des services fournis ou des biens distribués et à la fiscalité. Les entrepreneurs soviétiques
devaient pouvoir développer leur activité sans entraves. Dans le contexte de
l’époque, ce renversement de perspective fut capital, car désormais la mise en
œuvre des réformes économiques représentait un impératif suffisamment
important pour repousser la réflexion sur la politique pénale à mener dans les
secteurs en voie de privatisation. Dans la mesure où les services de police
devaient néanmoins témoigner de leur dynamisme dans la lutte contre la criminalité économique, ils continuèrent à privilégier les cas d’atteintes à la propriété socialiste et de spéculation pour construire leurs indicateurs d’activité.
L’exemple de la campagne contre les revenus illicites souligne les difficultés inhérentes à l’organisation de la lutte contre la criminalité économique :
définition de la cible visée, d’objectifs proclamés et attendus, fonctionnement
des bureaucraties chargées de la mise en œuvre. Lancée dans le contexte de la
glasnost, cette lutte a historiquement conduit les dirigeants soviétiques à
rompre avec l’usage des campagnes comme ressource dans la construction de
la légitimité politique. Elle a également conduit à une réarticulation fondamentale des politiques économique et pénale, en marginalisant cette dernière, mais
n’a entraîné aucune réflexion sur le fonctionnement de la bureaucratie policière et la mise en œuvre des politiques pénales.
* * *
Le mode soviétique de gestion différentielle des illégalismes économiques
reposait sur quatre éléments. La position sociale de l’auteur d’une infraction
économique impliquait d’abord des modes de sanction différenciés.
L’infraction commise par un membre du PCUS était généralement traitée par
des instances de contrôle internes au Parti, disciplinaires et professionnelles, et
non par des institutions pénales. Ensuite, lors du lancement des campagnes,
les dirigeants soviétiques effectuaient généralement une opposition stratégique
entre diverses formes d’illégalismes économiques, ciblant et ignorant certaines
d’entre elles. Cette seconde facette a sans doute alimenté les représentations
sur l’existence d’une volonté de dosage de répression et de tolérance au
sommet du Parti-État, formulées par de nombreux observateurs de la seconde
économie soviétique. Au niveau régional, les dirigeants régionaux pouvaient
influer sur le traitement de certaines affaires judiciaires, même si leur capacité
à réorienter les buts des politiques pénales était vraisemblablement limitée.
Enfin, les agents chargés de la mise en œuvre de la lutte contre la criminalité
économique disposaient d’une marge de manœuvre considérable et définissaient, dans la pratique, les politiques pénales soviétiques. À notre sens fondamental, ce quatrième élément relativise la capacité du Parti-État à imposer par
le haut une politique sectorielle.
L’impuissance des pouvoirs publics soviétiques, à lutter contre les pratiques économiques illicites, s’avère patente. Notre recherche souligne des tendances longues de l’évolution de la criminalité économique (augmentation,
accroissement de la part occupée au sein des faits constatés toutes catégories
confondues, diversification et sophistication) qui permettent par ailleurs de
comprendre historiquement l’émergence et le développement du problème
criminel en Russie à partir de la fin des années 1980, lors de sa « découverte »
au cours de la glasnost. Lancée en 1986, la campagne de lutte contre les revenus illicites a illustré la diversité des difficultés auxquelles se heurtait l’action
publique dans ce domaine. Sans résoudre ces dernières, elle a par ailleurs
laissé entrevoir de nouveaux défis qui acquerront, lors de la perestroïka et du
processus de privatisation, une importance croissante.
[1]
Les illégalismes désignent les pratiques illicites qui suscitent une réaction différentielle de la
part des services répressifs. Parmi les différentes définitions associées à ce terme par Michel Foucault,
nous retenons celle qui porte sur l’Ancien Régime, lorsque « les différentes strates avaient chacune sa
marge d’illégalisme toléré ». Michel FOUCAULT,
Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1995, p. 98.
[2]
Pour illustrer ces représentations, voir les travaux fondateurs de Gregory GROSSMAN, « The
second economy of the USSR »,
Problems of communism, n° 26, septembre-octobre 1977, p. 25-40,
Ferdinand FELDBRUGGE, « Government and shadow economy in the Soviet Union »,
Soviet studies, vol.
36, n° 4, octobre 1984, p. 528-543, Aron KATSENELINBOIGEN, « Coloured markets in the Soviet
Union »,
Soviet Studies, janvier 1977, p. 62-85 et Maria LOS (dir.),
The second economy in marxist States,
Basingstoke, McMillan, 1990.
[3]
Ces archives ont été consultées au Centre de documentation des organisations sociales de la
région de Sverdlovsk (Centr dokumentacii obs
ˆestvennyh organizacij Sverdlovskoj oblasti, CDOOSO),
situé au 22, ulica Pus
ˇkina. 620151 Ekaterinbourg. Pour la période 1965-1991, nous avons consulté
plus de 400 documents et retenu 250 d’entre eux, de 2 à 80 pages, en fonction de leur richesse et/ou
de leur représentativité. Ils étaient accessibles et non soumis à prescription lorsque nous les avons
demandés, de 1995 à 1997. Au niveau central, les archives similaires étaient au même moment indisponibles.
[4]
Voir notre thèse :
La lutte contre la criminalité économique en Russie soviétique et post-soviétique,
1965-1995, soutenue à l’Institut d’Études Politiques de Paris en décembre 2000.
[5]
Sur ces points, voir : Gilles FAVAREL -GARRIGUES, « La politique soviétique de lutte contre les
infractions économiques à travers les archives du Comité du Parti de la région de Sverdlovsk ( 1965-1982) »,
Revue d’études comparatives Est-Ouest, n° 2, juin 1997, p. 155-206.
[6]
À l’instar des policiers, les
street-level bureaucrats sont les agents qui se situent à l’interface de
l’administration et du public et sont confrontés à des dilemmes récurrents entre satisfaction des injonctions hiérarchiques et des demandes des administrés. Voir Michael LIPSKY,
Street-level bureaucracy.
Dilemmas of the individual in public services, New York, Russell Sage Foundation, 1980.
[7]
Erik HOFMANN, « Information processing in the Party : recent theory and experience », In Karl
RYAVEC (dir.),
Soviet society and the Communist Party, Amherst, The University of Massachusetts Press,
1978, p. 63-87.
[8]
Sur ces normes et conventions, voir Gilles FAVAREL -GARRIGUES, art. cit., p. 158-164.
[9]
En ce qui concerne les sources policières, deux émetteurs de rapports doivent être distingués :
les départements des affaires intérieures (OVD) et les départements de lutte contre les atteintes à la
propriété socialiste (OBKhSS). Les premiers, qui livraient le plus souvent un tableau général de la criminalité, comprenant les atteintes à la propriété socialiste, réagissaient aux faits constatés, alors que
les seconds menaient une activité proactive, traquant les infractions économiques suspectées suite à
une observation ou à une dénonciation.
[10]
Michel LESAGE,
L’administration soviétique, Paris, Economica, 1981, p. 133.
[11]
Gossnab :
Gosudarstvennyj Komitet Soveta Ministrov SSSR po material’no-tehnicˇeskomu snabzˇ eniû
(Commission d’État à l’approvisionnement matériel et technique du Conseil des Ministres de l’URSS).
Droujinniki : auxiliaires volontaires aidant la police à maintenir l’ordre et la tranquilité publique.
[12]
Entretiens avec un agent du ministère de l’Intérieur de la Fédération de Russie, spécialisé
dans l’analyse de la criminalité économique depuis 1975 et avec un agent de la
prokouratoura de la
région de Perm, en poste au début des années 1980.
[13]
Voir, par exemple, Christiane REVUZ,
Ivan Ivanovitch écrit à « la Pravda », Paris, Éditions
sociales, 1980.
[14]
Voir Véronique JOBERT,
La satire soviétique contemporaine. Société et idéologie, Paris, Presses
Universitaires de Paris-Sorbonne, 1991.
[15]
Nicholas LAMPERT,
Whistleblowing in the Soviet Union. Complaints and abuses under state socialism, New York, McMillan, 1985, p. 66.
[16]
« La direction centrale du Parti ou du ministère de l’Intérieur pouvait décider de mettre en
œuvre une inspection extraordinaire d’une branche locale de la lutte contre les atteintes à la propriété
socialiste, si les indicateurs d’activité étaient anormaux ou si l’opinion publique, représentée par une
série de plaintes concordantes, dénonçait de graves fautes commises par les agents de police
». Entretien
avec le chef de la direction des infractions économiques, à la direction générale de l’Intérieur de la
région de Sverdlovsk, agent des services de lutte contre les atteintes à la propriété socialiste depuis
1973. Ekaterinbourg, juin 1997.
[17]
Entretien avec un agent de la
prokouratoura de la région de Perm, en poste au début des
années 1980.
[18]
Peter H. Solomon Jr. est l’un des plus grands spécialistes sur ce sujet. Il lui a consacré une
thèse, devenue un ouvrage : Peter H. SOLOMON Jr.,
Soviet criminologists and criminal policy, New York,
Columbia University Press, 1978. Un article synthétise cet ouvrage : Peter H. SOLOMON Jr., « Specialists
in policymaking : criminal policy, 1938-1970
», in Karl RYAVEC (dir.),
Soviet society and the Communist
Party, Amherst, The University of Massachusetts Press, 1978, p. 153-176.
[19]
Peter H. SOLOMON Jr., art. cit., p. 171.
[20]
Peter JUVILER,
Revolutionary law and order, New York, McMillan, 1976, p. 130.
[21]
Elizabeth WEINBERG,
The development of sociology in the Soviet Union, Londres et Boston,
Routledge et Kegan Paul, 1974, p. 77.
[22]
Peter H. SOLOMON Jr., art. cit.
, p. 174.
[23]
Conclusion d’un rapport de police sur les problèmes d’approvisionnement des biens sujets à
une forte demande
in Matériel réuni par le comité régional du Parti en vue de la discussion de la lettre
confidentielle du Comité Central du PCUS « sur le renforcement de la lutte contre les atteintes à la propriété socialiste, la corruption et la spéculation
», 6 novembre 1981,17 pages. Fonds 4, inventaire 100,
document 213, p. 22-23.
[24]
Intervention conclusive du secrétaire du comité régional du PCUS lors d’une réunion des
dirigeants du Parti, des services de police, des responsables du commerce, de l’alimentation et de l’approvisionnement, 10 juin 1975,12 pages. Fonds 4, inventaire 87, document 164, p. 61.
[25]
Aleksandr VLASOV (dir.),
Sovetskaâ miliciâ : istoriâ i sovremennost’( 1917-1987) (La police
soviétique : histoire et actualité), Moscou, Ûridic
ˇeskaâ literatura, 1987, p. 231.
[26]
Nikolaj S
ˆELOKOV, « Zaklûc
ˇitel’noe slovo na Vsesoûznom soves
ˇanii-seminare rukovodâs
ˆih
rabotnikov organov Vnutrennih Del v Leningrade ( 10-13 ânvarâ 1973 g.)
» (Propos conclusif à la
conférence-séminaire des dirigeants du personnel des services de l’Intérieur organisée à Léningrad du
10 au 13 janvier 1973),
Informacionnyj bûlleten’sˇ taba Upravleniâ Vnutrennih Del Lenoblgorispolkomov,
n° 24,1973, p. 119.
[27]
C’est-à-dire Nijnii-Novgorod.
[28]
Il s’agit, en russe, de :
Central’naâ naucˇ no-issledovatel’skaâ laboratoriâ (CNIL) M.V.D SSSR po
èkonomiko-pravovym problemam ohrany socialisticeskoj sobstvennosti.
[29]
Entretien avec l’ancien vice-directeur de ce laboratoire, aujourd’hui collaborateur à l’Institut
de recherche scientifique russe du MVD Moscou, avril 1997.
[30]
Entretien avec G. K. Sinilov, ancien directeur du laboratoire au niveau central, aujourd’hui
enseignant à l’Académie du MVD de Moscou. Moscou, avril 1997.
[31]
Léonid Brejnev décède le 10 novembre 1982. Limogé le 17 décembre 1982, Nikolaï
Chtchelokov se suicide en 1984.
[32]
Entretiens avec un collaborateur de l’Institut russe de recherche scientifique du ministère de
l’Intérieur, et un agent d’une
prokouratoura d’un district de la ville de Perm. Moscou, avril 1997.
[33]
Vedomosti Verhovnogo Soveta RSFSR, n° 49,1982, art. 1821.
[34]
Vedomosti Verhovnogo Soveta RSFSR, n° 27,1984, art. 909.
[35]
Zhores MEDVEDEV,
Andropov, New York, W. W. Norton & Cie, 1983, p. 132.
[36]
Citation de Youri Andropov extraite de : Projet de discours de conclusion du premier secrétaire
pour la réunion du comité du PCUS de la région de Sverdlovsk, 9 février 1983,5 pages. Fonds 4, inventaire 106, document 209. p. 23. Dans son ouvrage sur Youri Andropov, Zhores Medvedev relate par
ailleurs les propos suivants : « Le renforcement de la discipline est la méthode la plus simple, et la
moins onéreuse, pour enrayer le déclin de la productivité dans le court terme, mais c’est sans perspectives tant que des incitations économiques réelles ne seront pas instaurées. Cette mesure, dans le
meilleur des cas, permet de gagner du temps et de réfléchir sur des réformes économiques réelles
».
Zhores MEDVEDEV,
op. cit., p. 34.
[37]
Andrej POHMELKIN, Viktor POHMELKIN,
Ideologiâ i ugolovnaâ politika (L’idéologie et la politique pénale), Moscou, INION, 1992, p. 64.
[38]
Gilles FAVAREL -GARRIGUES, art. cit., p. 189-192.
[39]
Comme l’a noté Maria Los, « l’article sur le hooliganisme n’est pas seulement utile parce qu’il
élargit le champ du contrôle social; il permet également d’effacer les distinctions habituelles entre les
atteintes à la propriété, la criminalité violente et la criminalité politique
». Maria LOS,
Communist ideology, law and crime, Londres, McMillan, 1988, p. 252.
[40]
Rapport de la
prokouratoura de la région de Sverdlovsk « sur l’état de la légalité dans la lutte
contre les vols, la spéculation et la corruption », 21 octobre 1981,9 pages. Fonds 4, inventaire 100,
document 214, p. 79.
[41]
Rencontre du premier secrétaire du comité régional du PCUS., Boris Eltsine, avec les chefs
des départements municipaux de l’Intérieur, 22 mai 1984,42 pages. Fonds 4, inventaire 107, document 202, p. 10.
[42]
Rapport du département des services administratifs du comité régional du PCUS, 1969,
6 pages. Fonds 4, inventaire 73, document 161, p. 12-13.
[43]
Voir par exemple le Rapport de la
prokouratoura de la région de Sverdlovsk, 7 décembre
1978,7 pages. Fonds 4, inventaire 92, document 142, p. 56-57.
[44]
Rencontre du premier secrétaire du comité régional du PCUS, Boris Eltsine, avec les chefs
des départements municipaux de l’Intérieur, 22 mai 1984,42 pages. Fonds 4, inventaire 107, document 202, p. 56.
[45]
Rapport de la
prokouratoura de la région de Sverdlovsk, 9 décembre 1975,6 pages. Fonds 4,
inventaire 87, document 163, p. 89.
[46]
Rapport de la
prokouratoura de la région de Sverdlovsk, 7 décembre 1978,7 pages. Fonds 4,
inventaire 92, document 142, p. 60.
[47]
Rapport de la
prokouratoura de la région de Sverdlovsk « sur les insuffisances et les infractions dans l’activité des services de l’Intérieur », 13 juillet 1982,4 pages. Fonds 4, inventaire 101, document 201, p. 6-9.
[48]
Rapport de la
prokouratoura de la région de Sverdlovsk « sur les résultats de la vérification
de l’observation de la légalité dans le département de l’Intérieur de Serov », 11 décembre 1979,3 pages.
Fonds 4, inventaire 95, document 198, p. 77-79.
[49]
Il s’agit du chef de la direction de l’Intérieur de la région de Sverdlovsk, en poste jusqu’en
1985.
[50]
Rapport de la direction de l’inspection du ministère de l’Intérieur de l’URSS « sur l’état de
la criminalité et les résultats de l’activité des services de l’Intérieur de la région de Sverdlovsk entre 1980
et 1985 », 19 décembre 1985,6 pages. Fonds 4, inventaire 111, document 88, p. 15.
[51]
Boris EL’CIN,
Ispoved’na zadannuû temu (Confession sur un thème donné), Riga, Rukitis,
1990, p. 54.
[52]
Voir Robert REINER, « Policing and the police »,
in Mike MAGUIRE, Rod MORGAN, Robert
REINER (dir.),
The Oxford Handbook of Criminology, Oxford, Clarendon Press, 1997, p. 997-1049. Pour
la France, voir Dominique MONJARDET,
Ce que fait la police. Sociologie de la force publique, Paris, La
découverte, 1996.