2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste
L’improbable autonomisation d’un « parti satellite ». Réflexions sur les rapports de pouvoir entre le ZSL et le PZPR dans la Pologne communiste ( 1949-1989)
Frédéric Zalewski
Frédéric ZALEWSKI Laboratoire d’Analyse des Systèmes Politiques Université Paris X Nanterre 200, avenue de la République, 92001 Nanterre cedex
Contrairement à l’Union soviétique, certaines « démocraties populaires »
d’Europe centrale avaient maintenu un pluralisme formel, en laissant en vie plusieurs partis politiques non ouvriers, qui étaient généralement regroupés dans
des « fronts populaires » dominés par le parti communiste. C’était le cas en
Pologne, où le PZPR ( Polska Zjednoczona Partia Robotnicza, Parti Ouvrier
Unifié Polonais) s’était adjoint deux partis politiques, le SD ( Stronnictwo
Demokratyczne, Parti Démocratique) et le ZSL ( Zjednoczone Stronnictwo
Ludowe, Parti Paysan Unifié). Dans la science politique occidentale, ces partis
ont été communément regroupés sous le label de « partis satellites ». Même si
cette dernière notion n’a pas nécessairement été utilisée de façon très rigoureuse,
elle n’en reposait pas moins sur une vision très claire du type de relations de pouvoir dans lesquelles s’inséraient ces partis. Ces derniers étaient ainsi implicitement ou explicitement définis comme entièrement soumis au contrôle d’un
Parti-État ayant supprimé toutes les organisations pouvant le concurrencer.
Dépourvus de véritable « consistance » institutionnelle, ils auraient été pris dans
un mode de gestion vertical et centralisé des flux de pouvoir. Les quelques tentatives, postérieures à 1989, pour redéfinir les « partis satellites » échouent
d’ailleurs à en renouveler l’approche, comme si elles étaient « prisonnières » d’une
réflexion orientée vers les seuls mécanismes de domination verticaux du
régime
[1]. Les « partis satellites » apparaissaient donc comme des
objets sans spécificité, qu’il était assez inutile d’étudier pour comprendre la « nature » du régime.
Bien plus, il n’est pas déraisonnable de penser qu’ils seraient probablement
apparus, avant 1989, comme des objets assez illégitimes dans la science politique
occidentale, comme si s’emparer de ces « fictions » de partis politiques revenait à
accorder quelque crédit au discours que les régimes communistes tenaient sur
eux-mêmes. Il est d’ailleurs, de ce point de vue, tout à fait intéressant de constater que les seuls auteurs à se les approprier ont été, outre bien sûr les auteurs de
l’Est
[2], des auteurs qui n’appartenaient pas au domaine de la « soviétologie », mais
de l’étude des systèmes de partis
[3].
Or cette approche classique des partis satellites ne va pas sans poser problème pour comprendre leur position dans les régimes communistes, ce que le
cas du ZSL, qui est l’objet de cet article, permet de constater. Tout d’abord, sa
reconversion réussie en parti paysan, c’est-à-dire en instance de représentation
légitime de la paysannerie polonaise, après 1989, semble indiquer qu’il n’était
peut-être pas tout à fait cet ectoplasme que l’on voulait bien voir avant 1989.
Ensuite, un examen attentif de ses rapports de pouvoir avec le PZPR conduit
à constater que ceux-ci ne sont pas réductibles à un modèle de relations verticales, du Parti État vers ses « courroies de transmission ». Au contraire, ces relations de pouvoir ménageaient un espace de compétition et de coopération
particulier, au sein duquel le ZSL pouvait s’approprier des ressources politiques définies comme légitimes, soit théoriquement par l’idéologie officielle,
soit empiriquement par la politique menée par le PZPR. C’est à condition de
mettre à jour le mode de gestion des flux de pouvoir entre le PZPR et le ZSL
que l’on peut comprendre la progressive autonomisation de ce dernier, à
mesure qu’il parvient à accumuler des ressources et des savoir-faire propres au
type de régime dans lequel il prend place.
Le cas du ZSL invite donc à une interrogation plus générale sur l’organisation structurelle des systèmes de type soviétique. Le système d’interprétation
sous-jacent à cette vision des « partis satellites » est en effet l’approche totalitaire,
qui conduit immanquablement à concevoir les structures politiques comme
totalement absorbées par le Parti État et dépourvues de formes d’existence
propres
[4]. Les sociétés soumises au contrôle du Parti État seraient atomisées, les
organisations intermédiaires y seraient inexistantes. La « société civile » aurait
ainsi été détruite ou étouffée dans l’œuf lors de la prise de pouvoir des communistes. Le point crucial dans cette lecture, par lequel il est probablement possible
d’en dépasser les apories, est que la société est perçue comme
dédifférenciée
[5].
L’exemple du ZSL montre que c’est au contraire en concevant l’organisation
structurelle des systèmes de type soviétique comme différenciée que l’on parvient à rendre compte de la marche « concrète » de ces systèmes
[6]. L’espace de
coopération et de compétition aménagé par les rapports de pouvoir entre le
PZPR et le ZSL, parce qu’il s’organise autour d’enjeux particuliers, marque les
contours d’un champ ou d’un secteur dont l’un des traits distinctifs est la production de
biens politiques. L’enjeu sous-jacent aux remarques qui suivent sur le
ZSL n’est donc pas seulement de rendre compte d’une autonomisation qui
apparaît hautement improbable au regard de l’approche totalitariste des systèmes de type soviétique, mais aussi de suggérer des pistes pour réorienter la
réflexion sur les structures politiques de ces systèmes.
Le modèle légitime du rôle des partis satellites et ses usages
Le premier des enjeux de pouvoir entre le PZPR et le ZSL est lié à l’existence même de ce dernier. Contrairement à ce que laisse penser la vision statique des « partis satellites » offerte par l’approche totalitaire, leur pérennisation
n’était en rien acquise et inscrite « génétiquement » dans le projet institutionnel
socialiste. Le maintient du ZSL apparaît à bien des égards comme le produit
d’ajustements successifs, d’improvisations justifiées a posteriori par l’idéologie
officielle. C’est pourquoi il convient, pour le comprendre, de revenir en arrière
et de se reporter aux tentatives des communistes de s’implanter dans la vie
politique polonaise durant la Seconde Guerre mondiale et de « préparer le terrain » pour l’immédiat après-guerre.
Vers 1943, les communistes polonais se rendent compte qu’il leur sera
impossible d’intégrer le jeu politique clandestin animé par les formations politiques qui se sont reconstituées après 1940. Il s’agit de quatre grands partis qui
gèrent en commun les structures de l’État polonais clandestin et se partagent le
pouvoir dans une instance nationale responsable devant le gouvernement en
exil à Londres. Pour les communistes, cette architecture institutionnelle représente un obstacle à leur projet de participation à la vie politique de l’aprèsguerre. Ils s’efforcent donc, dans un premier temps, de devenir un contrepoids
aux structures existantes, principalement en se ralliant les franges les plus radicales des partis de gauche, notamment du parti paysan et du parti socialiste. Ils
mettent ainsi en place, afin d’attirer à eux les militants paysans du SL
Roch
(
Stronnictwo Ludowe Roch, Parti Paysan
Roch, du cryptonyme qui lui est attribué dans la clandestinité), le groupe
Wola Ludu (Volonté du Peuple), qu’ils
confient à des cadres des formations paysannes pro-communistes d’avantguerre. Pour les communistes, il s’agit par cette stratégie d’attirer dans leur
giron des militants et des cadres du SL
Roch. Rapidement, il apparaît cependant que cette tactique ne parvient pas à détacher en nombre les militants des
rangs de celui-ci. En 1944, avec l’avancée des troupes soviétiques en Pologne,
les communistes adoptent donc une nouvelle stratégie fondée sur la création de
partis venant concurrencer les partis préexistants et apparaissant comme formellement « indépendants »
[7]. En septembre 1944, une assemblée tenue à
Lublin, dans l’Est du pays, permet de jeter les bases d’un nouveau parti paysan,
à l’aide des dirigeants du groupe
Wola Ludu et d’un autre groupe paysan procommuniste directement transplanté de Moscou, où il avait été formé à l’instigation des communistes polonais qui étaient sur place. Ce nouveau parti doit
bien entendu supplanter le parti paysan préexistant et il en reprend d’ailleurs
les attributs, notamment en s’appropriant son nom (SL, ou
Stronnictwo
Ludowe, Parti Paysan). Il est communément appelé SL
lubelski (SL de Lublin).
Cette nouvelle initiative échoue sous les effets conjugués de la réticence
d’une fraction de la direction du SL lubelski à se plier aux injonctions des communistes d’une part et de la sortie de la clandestinité du « vrai » parti paysan,
d’autre part. En 1945, ce dernier peut en effet s’appuyer sur les accords de
Moscou (juin 1945), qui fixent l’ordre institutionnel de l’après-guerre en
Pologne. Ces accords avaient été négociés par Stanislaw Mikolajczyk, ancien
Premier ministre du gouvernement en exil à Londres et leader du parti paysan
d’avant-guerre. De retour en Pologne, en juillet 1945, Mikolajczyk contribue à la
réactivation du parti paysan et en prend la direction lors de son congrès de janvier 1946. À cette occasion, l’ex-SL Roch devient PSL ( Polskie Stronnictwo
Ludowe, Parti Paysan Polonais), de façon à se démarquer du SL pro-communiste.
Rapidement, le PSL submerge le SL, au sein duquel ne subsistent au bout de
quelques mois que les « hommes de mains » des communistes. Une nouvelle
tentative, en 1946, de créer un parti paysan pro-communiste à partir d’un
groupe sécessionniste du PSL échoue à nouveau.
Ces échecs répétés à concurrencer le PSL contraignent les communistes à
lutter plus directement contre lui, dans la mesure où il représente la seule
opposition légale susceptible de les gêner et où il incarne une alternative
démocratique à leur pouvoir. Cette lutte culmine, en 1947, quand la lutte de
type politique que représentait la création de partis concurrents cède le pas à
une répression policière menée par les services spéciaux, consistant à répandre la
terreur dans les rangs du PSL. Les chicanes, les passages à tabac et les assassinats
se multiplient; des procès politiques sont organisés, comme celui de Cracovie, en
septembre 1947, où le pouvoir crée volontairement un amalgame entre l’opposition légale et les mouvements armés de résistance anti-communistes qui ne
reconnaissent pas les autorités mises en place en 1944-1945. En octobre 1947,
Stanislaw Mikolajczyk fuit aux États-Unis devant l’imminence d’une arrestation et d’un procès, tandis qu’au sein du PSL ses partisans sont marginalisés
au profit d’un groupe intitulé PSL
Lewica (Gauche) qui était prêt à collaborer
avec les communistes. En 1949, ce qui reste du PSL fusionne avec le SL procommuniste pour former le ZSL
[8].
Comme on le voit à la lumière de cette présentation, la création du ZSL
découlait en grande partie de la nécessité pour les communistes polonais, de
faire face au problème représenté par la puissance du PSL et de gérer au
mieux un rapport de force qu’ils ne maîtrisaient pas entièrement. La multiplication des partis paysans venant concurrencer le PSL montre, si besoin était
encore, que les dirigeants communistes « bricolaient » et paraient au plus
pressé, davantage qu’ils ne mettaient en œuvre un véritable projet politique.
En fait, ils héritent avec le ZSL, d’une organisation qu’ils ont mise en place à
des fins de luttes politiques immédiates davantage qu’à des fins idéologiques.
Tout change lorsque la menace représentée par le PSL disparaît.
Les communistes se trouvent entre autres confrontés à la nécessité de mettre
en forme sur un plan théorique la question des partis satellites et notamment
celle du parti paysan, à la suite du tournant politique de 1948-1949, qui se traduit en matière agricole par l’abandon de tout soutien aux petites exploitations
familiales au profit de la mise en place de grandes exploitations étatiques. Durant
quelques mois, le pouvoir semble faire preuve d’indécision, hésitant entre une
suppression pure et simple du ZSL et son adaptation aux nouvelles normes politiques et idéologiques du régime. Puis, courant 1949, les idéologues du PZPR
précisent dans la revue théorique
Nowe Drogi (les Voies nouvelles) le rôle des
partis satellites, en se réclamant de la conception léniniste de la « courroie de
transmission »
[9]. Les partis satellites sont ainsi qualifiés de « formations alliées »
(
stronnictwa sojusznicze), le terme de « parti » (
partia) étant, quant à lui, réservé au
PZPR. Les « formations alliées » doivent, et c’est là l’idée de la « courroie de transmission », assurer la pénétration de milieux sociaux dans lesquels les communistes ne sont pas implantés, principalement à des fins de mobilisation autour
des objectifs politiques poursuivis par le régime. Le ZSL devait ainsi diffuser
dans la paysannerie polonaise les mots d’ordre de collectivisation et rallier à la
politique agraire du PZPR ce groupe social qui demeurait, après 1945, le plus
nombreux en Pologne. Pour autant, le ZSL n’est pas un « parti de classe »,
contrairement au PZPR, car le modèle de la « courroie de transmission » récuse
toute fonction représentative au ZSL. Ce dernier n’est pas le parti de la paysannerie comme le PZPR est le parti de la classe ouvrière. Il doit tout au plus
accompagner la collectivisation et, selon le mot très révélateur d’un idéologue du
régime, il faut « le perdre sur la route du socialisme » et donc le supprimer ou le
laisser dépérir une fois accomplie la « transformation socialiste de l’agriculture ».
TABLEAU 1
Les effectifs du ZSL et leur structure par catégories socio-professionnelles*
TABLEAU 1
Les effectifs du ZSL et leur structure par catégories socio-professionnelles*
1950
1955
1959
1964
1968
1972
1976
1980**
1985**
En chiffres absolus
Total
Paysans
Intellectuels
Ouvriers
Artisans
Étudiants
194057
130283
39088
19744
3353
1589
209807
155617
34662
15877
3250
401
234191
173717
43694
13215
3100
465
41935
37109
71000
25482
6571
1773
378161
269392
77330
33346
6242
1851
421059
311 16
79266
22714
5451
2482
415068
293372
85820
29837
4788
1251
480000
349000
—
—
—
—
499000
338000
—
—
—
—
526200
331100
—
—
—
—
En pourcentage
Total
Paysans
Intellectuels
Ouvriers
Artisans
Étudiants
100,0
67,1
20,2
10,1
1,8
0,8
100,0
74,2
16,5
7,5
1,6
0,2
100,0
74,2
18,7
5,5
1,5
0,2
100,0
69,3
20,8
7,5
1,9
0,5
100,0
71,2
20,4
6,2
1,7
0,5
100,0
73,9
18,5
5,4
1,3
0,6
100,0
70,7
20,7
7,1
1,2
0,3
100,0
72,7
—
—
—
—
100,0
67,8
—
—
—
—
100,0
62,9
—
—
—
—
Source:bulletins statistiques du ZSL,cités par Janusz ZEMKE, op. cit.,p. 73 et Maria HALAMSKA,Chlopi polscy na przelomie epok
(Les paysans polonais à la rupture d’une époque),Varsovie,IRWiR-PAN, 1991,p. 63-64.
* Ces catégories reproduisent le découpage officiel de l’espace social et correspondent aux groupes sociaux sur lesquels la légitimité du
régime prend appui (ouvriers,paysans et intellectuels).Les artisans correspondent à la clientèle de l’autre «parti satellite»,le SD.
** Seules les données sur la paysannerie sont disponibles pour ces années.
Le ZSL n’étant pas un parti de classe, il ne doit donc en aucune façon refléter les
vues et les opinions de la paysannerie. Au contraire, plus le désaccord avec celle-ci sera marquée, plus son rôle de « courroie de transmission » sera ferme, puisque
les masses paysannes sont dans leur majorité hostiles à la collectivisation et qu’il
doit précisément les y préparer. Il s’agit là de la
fonction mobilisatrice du ZSL, qui
ne disparaîtra jamais complètement et qui est à l’origine de la forte prééminence du nombre de paysans dans ses rangs (voir tableauci-dessus). Cette fonction de
mobilisation est activée dans les conjonctures où le PZPR lance une nouvelle
politique agricole, et plus spécialement lorsqu’il renoue avec ses velléités collectivisatrices (notamment dans les années 1970, marquées par une politique de
collectivisation indirecte, malgré le soutien apporté ponctuellement aux exploitations familiales au début de la décennie pour faire face à l’effondrement de la
production)
[10].
L’adoption du modèle de la « courroie de transmission » signifie, sur le plan
interne, la prise en main de l’organisation par des cadres issus du mouvement
communiste (les mêmes que ceux qui avaient dirigé le groupe
Wola Ludu et les
partis paysans pro-communistes auparavant) et le recours fréquent aux
purges pour éliminer les éléments « réactionnaires », c’est-à-dire définis par le
langage officiel comme fidèles au mouvement paysan d’avant la soviétisation
et marqués par l’idéologie agrarienne, ce « séparatisme paysan » qui éloigne la
paysannerie de la classe ouvrière dans sa marche révolutionnaire
[11].
Ce modèle entre en crise avec les événements de 1956. Rappelons
qu’après les émeutes ouvrières à Poznan, en juin 1956, (qui ont fait officiellement 75 morts et 800 blessés), s’engage une progressive modification du rapport de force entre libéraux et conservateurs au sein du Comité central du
PZPR, qui débouche en octobre sur le rappel de Wladyslaw Gomulka. Ce dernier jouissait d’un crédit considérable, car il avait été durant la Seconde Guerre
mondiale un communiste « national ». Dès 1943, il avait dirigé le PPR (
Polska
Partia Robotnicza, Parti Ouvrier Polonais) et, après 1945, avait répudié une
stricte application du modèle soviétique au nom d’une « voie polonaise vers le
socialisme ». En 1948, il avait été remplacé par les dirigeants communistes,
arrivés en Pologne avec l’Armée rouge en 1945. En 1956, il apparaît aux libéraux du PZPR comme le gage d’une réussite des réformes. Il renoue alors avec
la « voie polonaise vers le socialisme » et, parmi les principaux changements
qu’il réalise, abandonne la collectivisation forcée de l’agriculture. Au-delà, le
modèle de la « courroie de transmission » était entré en crise un peu avant, avec
les premiers dysfonctionnements de la politique de collectivisation qui se font
sentir dès 1953
[12]. Les idéologues du régime doivent alors donner une forme
théorique à cette situation et se retrouvent, d’une certaine façon, avec le même
problème qu’en 1949. Il faut absolument éviter que cette situation ne puisse
passer pour une sorte de désordre institutionnel et leurs réponses, même si
elles empruntent parfois des pistes différentes, convergent au moins sur un
point : la présence de partis non ouvriers est conforme à l’ordre politique de
l’État socialiste. Le principal problème qu’ils doivent résoudre est tout à la fois
théorique et empirique et concerne le type de relations que doivent entretenir
ces partis avec le PZPR. Un premier auteur, Adam Lopatka, propose ainsi de
distinguer le parti communiste, seul « véritable » parti, des autres partis, qu’il
convient de qualifier de « partis intermédiaires » (
partie posrednie), parce qu’ils
correspondent à des classes ou des catégories sociales définies par l’idéologie
officielle comme intermédiaires
[13]. Cette interprétation est intéressante parce
qu’elle s’appuie sur les représentations officielles des groupes sociaux
[14]. Selon
cette acception, le Parti a vocation à représenter toutes les catégories sociales et
les « partis intermédiaires » se spécialisent dans la représentation d’une catégorie donnée. Un autre auteur, Michal Sadowski, propose quant à lui d’opposer
le PZPR en tant que « parti généraliste » (
partia ogolnonarodowa), au ZSL et au
SD, en tant que « partis catégoriels » (
partie srodowiskowe). Ces derniers
seraient, en quelque sorte, les reliefs de l’ancienne structure sociale
[15]. L’une
des théorisations les plus abouties est néanmoins fournie par le politologue
Jerzy Wiatr. Attentif aux débats de la science politique occidentale, cet auteur
puise ses instruments chez Duverger ou chez Sartori. Pour lui, le système de
partis polonais est « hégémonique », c’est-à-dire que le multipartisme y revêt
« le caractère d’une alliance durable et d’une reconnaissance, par les partis
composant cette alliance, du rôle dirigeant de l’un d’entre eux »
[16]. La nouveauté introduite par Wiatr est de proposer une typologie générale des systèmes de partis dans laquelle prend place le système polonais, ce qui jette les
bases d’un modèle d’analyse savant des partis satellites, repris par d’autres
dans la littérature occidentale.
Au-delà des nuances de chacun des modèles proposés par ces différents
auteurs, leur point commun est de conserver le terme de « formation alliée ».
Par ailleurs, ces modèles s’entendent pour définir un ordre idéologique minimum autour de l’octroi par le PZPR d’une « autonomie » à ses satellites et
d’une reconnaissance par ces derniers du « rôle dirigeant du Parti ». En pratique, cependant, la marge de manœuvre que le PZPR est prêt à reconnaître au
ZSL est bien mince. D’une façon plus globale, les biens politiques que le ZSL
peut produire sont directement dérivés de la politique agraire définie par le
PZPR
[17]. Dès lors, son autonomisation, comme on le verra, ne trouvera pas ses
conditions de possibilité dans la bienveillance des dirigeants communistes. Par
ailleurs, la discussion des idéologues polonais permet de voir que la théorie de
la « courroie de transmission », propre à la période de stalinisme pur ( 1949-1956), est en fait le seul modèle légitime et consolidé de la « place » des partis
satellites dont dispose le PZPR.Toute la difficulté de leur effort théorique est
donc de parvenir à la fois à s’en démarquer et à ne pas renoncer pour autant à
un contrôle étroit sur les « formations alliées ». Il existe ainsi, autour de la définition de la position de ces dernières, une zone d’incertitude, que les acteurs
doivent gérer.
Après 1956, le ZSL développe sa propre lecture de son rôle dans le système institutionnel officiel, tente de battre en brèche sur un plan strictement
théorique le « rôle dirigeant » du PZPR. Il faut préciser, sur ce point, qu’il ne
s’agit pas pour nous de suggérer que le ZSL bénéficie de la « libéralisation »
du régime entraînée par les événements de 1956, comme si cette conjoncture
correspondait à un moment où le contrôle du PZPR était comme « suspendu », permettant au ZSL d’avoir une indépendance momentanée. Au
contraire, si le ZSL s’approprie la question de sa propre place dans le système, c’est qu’il se trouve en première ligne dans la situation créée par l’absence de modèle préconstitué à opposer à celui de la « courroie de
transmission ». Ses dirigeants se trouvent en effet face à des questions assez
urgentes, qui toutes renvoient au rôle que doit jouer leur parti. Un exemple
peut permettre de bien le comprendre. Ainsi, lorsque perd en prégnance le
modèle antérieur qui imposait d’effectuer des purges régulières dans les rangs
du parti, quels critères de recrutement adopter ? Quel doit être le degré d’ouverture du parti à ceux que l’on qualifiait hier d’éléments « réactionnaires » ?
Comment redéfinir les critères qui permettent de découper le mouvement
paysan en une « droite » et une frange « progressiste » ? Faut-il conserver cette
typification ou en adopter une nouvelle ? Qui est la « droite paysanne », hier
incarnée par les partisans de Mikolajczyk ? C’est ainsi dans le jeu entre
contraintes situationnelles et usages politiques des matériaux idéologiques
légitimes que les stratégies mises en œuvre par les dirigeants du ZSL trouvent
leurs conditions de possibilités.
En fait, le ZSL ne peut s’emparer de la question du rôle des « partis satellites » que dans les conjonctures où les pistes lancées après l’abandon du
modèle de la « courroie de transmission » révèlent leurs insuffisances pour
légitimer l’ordre institutionnel en vigueur. C’est le cas en 1956, mais aussi
après la crise de 1980, provoquée par l’émergence et la légalisation du premier syndicat indépendant du « bloc » soviétique,
Solidarnosc
[18]. Dans ces
moments, le ZSL ne peut certes pas s’écarter de la norme idéologique officielle, mais la recherche de solutions institutionnelles nouvelles ou réformées
par le PZPR lui permet précisément cet usage stratégique des matériaux
idéologiques que la norme officielle met à sa disposition. L’examen de la production théorique du ZSL des années 1980 laisse notamment voir que ses
idéologues et ses dirigeants s’approprient une partie du vocabulaire officiel à
des fins de dénonciation. Pour certains idéologues du ZSL, les relations entre
le PZPR et le ZSL seraient retombées après 1956 dans le modèle de la « courroie de transmission », ce dont la responsabilité incomberait en grande partie
au PZPR
[19]. La « coopération » et la « collaboration » (
wspoldzialanie, wspolpraca) impliquées par la notion de « formation alliée » n’auraient pas été respectées et il convient, pour y parvenir, d’instaurer un véritable « partenariat »
(
partnerstwo) entre les différents partis. La notion de « partenariat », élaborée
conjointement avec le PZPR et utilisée dès le congrès de 1980 du ZSL, rencontre tout au long de la décennie un réel écho parmi les dirigeants du ZSL, qui
y voient un modèle de relations avec le PZPR à même de redéfinir la place de
leur parti dans le régime. Le fait que cette notion fasse l’objet d’usages stratégiques ne signifie pas pour autant que le ZSL tentait de subvertir ouvertement et
directement l’idéologie officielle. Il s’agit plutôt de voir, et c’est là le premier
mécanisme d’autonomisation que l’on tente de cerner, comment le ZSL mettait
en forme des matériaux idéologiques dont la systématisation était restée assez
inaboutie après 1956, et de voir comment il s’appropriait ces matériaux idéologiques et les rendaient ainsi mobilisables par ses propres idéologues.
Lorsque le programme de réformes élaboré par le pouvoir prend de l’ampleur vers 1988 et que le PZPR commence à transformer son programme de
réformes institutionnelles en un projet plus vaste, visant à faire évoluer le
régime vers une sorte de social-démocratie ou de démocratie parlementaire
socialiste
[20], les théoriciens du ZSL peuvent alors « rebondir » sur les lectures
préexistantes qu’ils ont faites des rapports de pouvoir entre le ZSL et le
PZPR, présenter la relégation des organisations officielles à une fonction de
« courroie de transmission » comme un trait typique des régimes « totalitaires »
et, de façon très caractéristique, aller bien plus loin que le PZPR dans la relecture des décennies 1940 et 1950
[21]. Toute la question, finalement, est de
concevoir que le ZSL pouvait s’approprier les thèmes de l’idéologie officielle
et en faire des usages propres. Il s’agit aussi de constater que, contrairement à
la vision fixiste qu’en véhicule l’approche totalitariste, l’ordre institutionnel
des systèmes de type soviétique n’était pas établi une fois pour toutes sous
l’effet d’une application mécaniste de l’idéologie, mais qu’il faisait l’objet de
redéfinitions fréquentes et de « bricolages » à partir des normes fournies par
l’idéologie, en fonction notamment des situations face auxquelles se trouvaient les dirigeants. Ainsi s’explique que les définitions du modèle légitime
aient pu devenir un enjeu entre acteurs au sein de ces régimes.
Des stratégies de compétition avec le PZPR
Dire que le modèle de la « courroie de transmission » était le seul modèle
disponible pour mettre en forme les relations entre le ZSL et le PZPR, c’est
aussi constater que le mode de gestion de celles-ci était fondé sur une relégation du ZSL au sein de l’ordre institutionnel. Face à cette relégation, les stratégies que les dirigeants du ZSL mettent en œuvre sont orientées par la
poursuite d’une amélioration de leur position au sein du régime. Jusqu’en
1989, les dirigeants du ZSL n’ont de cesse de tenter de faire sortir le ZSL de
la position subalterne qui lui a de fait été attribuée en 1949.
Les premiers coups de boutoir portés par le ZSL contre le modèle de la
« courroie de transmission » datent de 1953, lorsque au sein de sa direction
s’organise une fraction « libérale » autour d’un ancien dirigeant du mouvement
paysan d’avant la soviétisation, Stefan Ignar. En 1956, ce dernier accède à la
présidence du ZSL après le remplacement au PZPR des dirigeants de la
période stalinienne par Wladyslaw Gomulka, qui se traduit au ZSL par le
départ de la direction « conservatrice », en place depuis 1949. Rapidement, il
peut donner de l’ampleur aux idées qu’il prône depuis 1953 et tenter de les
mettre en application. Pour lui, le mouvement paysan a accompli sa transformation dans la période 1949-1956 et ne peut plus être considéré comme
menacé dans son orientation socialiste par la « droite paysanne ». La réunification de 1949 a en quelque sorte permis au mouvement paysan d’accomplir sa
mutation, de reconnaître la justesse des objectifs définis par le mouvement
ouvrier. Le ZSL est donc mûr pour devenir un parti paysan « de type socialiste », c’est-à-dire accéder au rang de véritable parti, à égalité avec le PZPR, au
titre de l’alliance entre paysannerie et classe ouvrière que réalise le régime. Ignar
s’entoure par ailleurs d’une nouvelle génération de cadres, acquis aux idées
réformistes prônées par le nouveau Premier secrétaire du PZPR, Wladyslaw
Gomulka, et qu’il charge de produire l’idéologie de cette orientation politique
dans la toute nouvelle revue théorique du ZSL, Wies Wspolczesna.
La question théorique cruciale à laquelle se heurtent les idéologues du
ZSL, pour permettre à celui-ci de sortir de la position subalterne de « courroie
de transmission » est celle de la définition de la « droite paysanne ». En effet, si
la transformation du mouvement paysan en « courroie de transmission » s’imposait vers 1948-1849 sous l’effet du tournant collectiviste, quelle forme doit
avoir un parti paysan dans un État socialiste qui a renoncé à cette politique ?
Cette question fait l’objet de débats très animés dans
Wies Wspolczesna et les
partisans de Stefan Ignar proposent de ne plus inclure dans la « droite paysanne » l’ensemble du mouvement paysan d’avant la soviétisation et de distinguer, au sein de celui-ci, entre sa frange « progressiste » et sa « droite
[22]. Si les
idéologues rencontrent ces questions théoriques, c’est certes sous l’effet de la
progressive délégitimation du modèle stalinien, délégitimation qui suppose de
reformuler l’idéologie officielle, mais c’est aussi à cause d’enjeux pratiques :
redéfinir la « droite paysanne » permet d’ouvrir l’organisation aux anciens dirigeants et aux anciens cadres du PSL et ainsi d’affaiblir l’équipe dirigeante sortante, organisée en fraction au sein des instances de direction. Les dirigeants
du ZSL tentent donc cette ouverture contrôlée aux anciens militants du PSL.
Ils nouent même contact avec Stanislaw Mierzwa, ancien bras droit de
Wincenty Witos, leader avant 1939 du plus grand parti paysan de Pologne et
qui passe pour le chef informel des anciens du PSL depuis le départ de
Mikolajczyk aux États-Unis
[23].
Cette stratégie, même si elle reste conforme aux principes idéologiques du
régime, conduit néanmoins le ZSL sur la voie d’une confrontation ouverte avec
le PZPR. Elle en remet en cause le « rôle dirigeant » en définissant l’ordre institutionnel non plus à partir de la dictature du prolétariat mais à partir de l’alliance
entre paysannerie et classe ouvrière. Dès lors, elle ne peut être acceptée par les
dirigeants du PZPR. En 1957, survient un incident qui révèle cet antagonisme :
lors d’un meeting officiel, Stefan Ignar critique ouvertement le PZPR et sa politique en présence de Wladyslaw Gomulka qui, piqué au vif, quitte la manifestation. Stefan Ignar reste en place à la tête du ZSL, mais les pièces maîtresses de sa
politique se heurtent à l’opposition du PZPR et il ne peut les mettre en œuvre.
Le ZSL doit ainsi renoncer à publier son propre programme, dont la rédaction
avait été directement encouragée par Stefan Ignar. Ce dernier voit ses soutiens
internes faiblir au fil du temps et il quitte volontairement la présidence en 1962,
après que Wladyslaw Gomulka a tenté de lui imposer ses décisions dans la composition de la direction du ZSL
[24].
Pour les dirigeants qui succèdent à Ignar, l’échec de ce dernier signifie que
les stratégies de confrontation ouverte avec le PZPR sont impraticables et ne
permettent pas au ZSL de voir son rôle s’accroître. À partir de ce moment, les
relations de pouvoir entre le ZSL et le PZPR sont en quelque sorte « euphémisées », c’est-à-dire qu’elles ne s’expriment plus directement par une confrontation politique ouverte. Les rapports de pouvoir se transforment et le ZSL
parvient à déplacer la confrontation sur de nouveaux terrains. Pour le comprendre, il faut remonter là encore à 1956, lorsque le ZSL se tourne vers la partie
« progressiste » du mouvement paysan d’avant la soviétisation politique. Sous
l’impulsion de l’un des membres de la direction, Czeslaw Wycech, sont mis en
place divers instruments qui permettent de se pencher sur l’histoire du mouvement paysan : d’abord, en 1959, une revue scientifique, Roczniki Dziejow Ruchu
Ludowego (Cahiers d’histoire du mouvement paysan), puis, en 1960, l’Institut
d’Histoire du Mouvement Paysan (ZHRL, Zaklad Historii Ruchu Ludowego),
calqué sur le modèle de l’Institut d’Histoire du Parti (IHP, Instytut Historii Partii)
du PZPR. Succédant à Stefan Ignar en 1962, Czeslaw Wycech peut orienter
assez fortement la politique du ZSL vers cette redécouverte des traditions et de
l’identité du mouvement paysan polonais d’avant 1949. En se réappropriant
l’histoire du mouvement paysan, le ZSL peut marquer des points contre le
PZPR.Tout d’abord en se dotant d’une institution, le ZHRL qui en étant inspirée par son homologue du PZPR, peut le faire apparaître comme doté d’un attribut de parti politique de rang équivalent à celui-ci. Ensuite, parce que le ZSL
dispose ainsi de ses ressources intellectuelles propres et devient capable de produire une historiographie « maison » grâce aux historiens dont il s’entoure.
Dans un premier temps, le principe même d’un recours à l’histoire est
tout à fait congruent avec le mode de légitimation prévalant depuis le retour
au pouvoir de Wladyslaw Gomulka. Le recours à l’histoire vise notamment,
bien au-delà des usages qu’en fait le ZSL, à naturaliser le régime dans l’histoire nationale. Une part de l’activité des historiens proches du ZSL sera
donc d’établir que la création du ZSL correspond à un « point d’aboutissement » de l’histoire du mouvement paysan polonais, que ce parti représente la
synthèse de ses éléments progressistes. Dès lors, les objets légitimes de
recherches sont bien entendu les partis paysans pro-communistes, mais aussi
tous ceux que certains de leurs traits permettent de classer parmi les « progressistes » aux yeux de l’idéologie officielle, comme les partis des années 1920 qui
prônaient une réforme agraire sans indemnisation des anciens propriétaires
[25].
Les historiens du ZSL doivent aussi produire une histoire de la marche de la
paysannerie polonaise vers l’alliance avec la classe ouvrière, ce qui incite par
exemple à instituer en objet de recherche les grèves des années 1930 contre le
régime « bourgeois » et « fasciste » de l’époque
[26].
Mais parallèlement à ces usages légitimes de l’histoire, le ZSL en développe
peu à peu des usages « décalés », notamment en constituant en objets de
recherche des aspects
a priori illégitimes de l’histoire du mouvement paysan. Ce
que le ZSL parvient ainsi à faire, c’est à s’approprier la question de ses filiations,
à définir lui-même ses filiations légitimes, à déplacer insensiblement la frontière
qui délimite le courant paysan « progressiste » de la « droite paysanne », à se réapproprier des pans entiers de l’histoire du mouvement paysan qui lui permettent
de s’affirmer comme un « authentique » parti paysan. En fait, le ZSL tente, en
s’appropriant l’histoire du mouvement paysan, de s’approprier un capital politique spécifique, dont l’accès lui a été interdit avec la destruction du PSL dans
les années 1945-1947 et sa propre création, en 1949, comme nouvelle forme de
parti paysan destiné à être une « courroie de transmission ». Si la lutte avec le
PZPR se situe dans une large mesure sur le terrain historique, davantage que sur
la politique agraire, c’est donc en partie parce que le contrôle de l’appropriation
de l’histoire par le ZSL est peut-être plus difficile pour le PZPR, mais aussi et
surtout parce que c’est, en quelque sorte, le sésame pour sortir de la position de
« courroie de transmission »
[27].
Bien entendu, la mobilisation de l’histoire comme ressource face au PZPR
n’est pas immédiatement pensée comme une stratégie et ses usages consciemment définis comme stratégiques. Ce n’est que progressivement que les dirigeants du ZSL et leurs historiens font l’apprentissage d’une telle ressource, et
encore ne peuvent-ils la mobiliser que dans certaines limites. Néanmoins, les
dirigeants du ZSL interviennent directement dans la définition des objets de
recherche légitimes, ce qui indique bien que les enjeux politiques sous-jacents
restaient apparents. Ainsi, en 1965, Czeslaw Wycech lui-même publie une brochure sur Wincenty Witos, leader paysan de l’entre-deux-guerres trois fois
Premier ministre, figure emblématique du mouvement paysan d’avant 1939
[28].
Le « feu vert » donné par Wycech permet de lancer quelques recherches, de
publier les écrits de Witos, que l’idéologie officielle définissait pourtant comme
appartenant à la « droite paysanne », puisqu’il était le leader d’un parti proche de
la droite polonaise d’avant 1939. L’un des enjeux du débat qui s’ouvre est alors
de montrer que Witos, loin d’être « réactionnaire », était au contraire l’un des
dirigeants paysans les plus radicaux. Une polémique furieuse, qui déborde
jusque dans la presse généraliste, oppose deux historiens au sujet des grèves
paysannes des années 1930, que l’un décrit, conformément à la thèse en
vigueur jusque là, comme le signe d’une radicalisation révolutionnaire de la
campagne polonaise qu’aurait tenté de freiner Witos, l’autre comme entièrement conçues et maîtrisées par Witos, qui poussait à cette radicalisation et se
posait en principal adversaire du régime « bourgeois » de l’entre-deux-guerres
[29].
Si la réhabilitation de Witos est exemplaire, c’est non seulement parce
qu’elle constitue le cas le plus spectaculaire et le plus achevé de la constitution
en bien politique légitime d’un aspect de l’histoire a priori frappé du sceau de
l’illégitimité, mais aussi parce qu’elle permet de bien comprendre en quoi de
tels usages de l’histoire permettaient au ZSL de conforter sa position face au
PZPR. En s’appropriant Witos, le ZSL parvient à mettre en place un mécanisme lui permettant de produire ses propres biens politiques, dans un régime
où l’accumulation des ressources politiques propres aux systèmes compétitifs
est impossible. Dans les conjonctures où la valeur de ce type de ressources se
raffermit, comme lorsque le régime insiste à nouveau sur son enracinement
national dans les années 1980, le ZSL peut ainsi mobiliser la figure de Witos.
Paraître « cultiver les traditions » lui permet de faire de nouvelles tentatives de
rapprochement avec les anciens du PSL et, là encore, avec Stanislaw Mierzwa,
qui se laisse cette fois-ci amadouer, mais aussi d’élever en plein centre de
Varsovie une statue de Witos. Comme dans les années 1960, le recours à l’histoire et le « détournement » de biens politiques historiques en biens politiques
n’est pas en soi une transgression, puisque le PZPR lui-même s’oriente dans
cette voie
[30]. C’est bien parce qu’il en fait des usages « décalés » par rapport aux
usages légitimes que le ZSL peut constituer l’histoire en bien politique pour
lui-même. Ainsi, bien que certains témoins des événements contestent cette version des faits, le président du ZSL serait allé chercher jusqu’à Moscou l’accord
pour ériger le monument à Witos
[31]. On peut y voir le signe que le personnage
n’était peut-être pas pleinement réhabilité, mais aussi que c’était surtout le
ZSL qui en attendait des retombées, puisqu’il « pousse » le projet
[32].
Par ailleurs, la réhabilitation de Witos constitue un apprentissage qui est
mis à profit dans d’autres circonstances, ce qui permet de consolider ces mécanismes de productions de biens politiques « indirects ». C’est notamment le cas
vers 1988, lorsque le PZPR commence à définir son programme de réformes
social-démocrates du régime. En effet, ce projet engage les organisations officielles à se préparer à une nouvelle forme de compétition et à réviser leur mode
d’implantation sociale, à se transformer en instances de représentation de la
« société civile ». Pour le ZSL, cela signifie devenir un « vrai » parti, s’en donner
les moyens, s’approprier l’ensemble de l’histoire du mouvement paysan et
notamment présenter la réunification de 1949 comme une « déviation », de
façon à faire apparaître comme légitime l’adoption d’une nouvelle forme de
parti paysan et la rupture d’avec le ZSL tel qu’il existait jusque là. Le dernier
tabou, très puissant puisqu’il concernait directement la prise de pouvoir des
communistes, saute alors : le ZSL s’engage dans la voie d’une réhabilitation de
Stanislaw Mikolajczyk. Une commission
ad hoc est chargée par la direction de
faire toute la lumière sur les « pages blanches » de l’histoire du mouvement
paysan, la réflexion programmatique du ZSL s’oriente vers une redécouverte
de l’agrarisme, la direction demande officiellement l’annulation de la déchéance
de Mikolajczyk de sa nationalité polonaise effectuée après sa fuite aux États-Unis. Ce dernier geste est d’autant plus spectaculaire qu’il conduit à mettre en
cause directement certains dignitaires communistes importants, qui s’étaient
engagés personnellement pour faire aboutir cette mesure. La réhabilitation de
Mikolajczyk peut être rapprochée de celle de Witos parce qu’elle se fait selon les
mêmes mécanismes, mais aussi parce qu’elle représente, là encore, un usage
« détourné » de l’histoire. Comme on l’a déjà signalé, la part de la réflexion théorique consacrée à l’histoire est à ce moment bien plus importante au ZSL qu’au
PZPR et la réhabilitation de Mikolajczyk se heurte, comme celle de Witos en
son temps, à quelques oppositions jusque dans la direction du comité central
du PZPR, où le général Kiszczak, ministre de l’Intérieur et principal artisan du
rapprochement avec l’opposition, exprime son mécontentement devant le
comité central
[33].
Toutefois, même si la constitution de l’histoire en bien politique durant les
années 1980 marque la reproduction d’une forme de confrontation « euphémisée » mise en place dans les années 1960, cela ne signifie pas pour autant que la
confrontation durant cette période ne revêtait qu’une forme indirecte. En fait,
les années 1980 sont plutôt placées sous le signe d’une stratégie mixte, dans
laquelle le ZSL continue à avoir recours à ces voies détournées pour renforcer
sa position, mais peut aussi réinvestir à nouveau le terrain institutionnel et
tenter d’y marquer des points. Il faut, pour le comprendre, se souvenir qu’au
début des années 1980, le PZPR tentait d’introduire des réformes dont l’axe
était la diversification de l’ordre institutionnel et l’introduction de procédures
consultatives censées modifier les flux de légitimité du régime (d’une certaine
façon, la politique de réforme engagée en 1988, qui créé les conditions de possibilité au retrait du pouvoir des communistes, n’en est que le prolongement)
[34]. En manifestant son soutien à cette politique, la direction du ZSL
peut s’afficher comme « libérale » (par opposition à la fraction « conservatrice »,
opposée tout au long des années 1980 à la politique du général Jaruzelski). Le
président du ZSL, Roman Malinowski, choisit par exemple de déléguer dans
l’une de ces nouvelles institutions à vocation consultative une personnalité atypique, réputée pour son franc-parler, comme s’il s’agissait par là de construire
peu à peu un crédit politique fondé sur le soutien à un dépassement du « rôle
dirigeant » du PZPR comme principe d’organisation du régime. La conjoncture se prête d’autant plus à une telle stratégie que le crédit du PZPR est quant
à lui au plus bas, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ainsi, alors que les
dirigeants polonais sont ostensiblement boudés en Occident après l’instauration de l’état de guerre en 1981 (on se souvient notamment de la visite très
controversée du général Jaruzelski à l’Élysée en 1985 et du « trouble » exprimé
par le Premier ministre de François Mitterrand), le président du ZSL peut
quant à lui voyager sans pâtir de cette disgrâce. Il ne se prive d’ailleurs pas de
tenter de reconvertir ce capital externe en capital interne, notamment en se
plaçant, en 1988, dans la course à la succession au Premier ministre, à qui
devait succéder une personnalité disposant d’un crédit « libéral » suffisant pour
mettre en œuvre la politique de réforme envisagée par le général Jaruzelski.
Toutes ces stratégies de compétition avec le PZPR ne sont pas fondées, on
le voit, sur une contestation ouverte du « rôle dirigeant » de celui-ci, ou bien sur
une subversion sciemment organisée de l’ordre idéologique du régime. À
aucun moment, il ne s’agit pour les dirigeants du ZSL, de tenter d’incarner
une alternative au PZPR, encore moins d’en déstabiliser le monopole. Plus
simplement, le ZSL tente, comme le montre de façon assez explicite la stratégie de Stefan Ignar dans les années 1956-1957, de faire « jeu égal » avec le
PZPR, d’être un parti à part entière, un « vrai » parti et non une simple « courroie de transmission ». De ce point de vue, la période de stalinisme pur du
début des années 1950 joue un rôle considérable dans l’expérience pratique
des dirigeants et des idéologues du ZSL, pour qui elle constitue une sorte de
point de référence, un modèle que leur action doit permettre de dépasser.
Sortir de la position peu enviable de « courroie de transmission » ne signifie
d’ailleurs pas nécessairement répudier le caractère paysan du ZSL et le transformer en une sorte de catch all party à l’image de ce que prétend être le PZPR
en légitimant son implantation dans toutes les catégories sociales. Plus que de
modifier ses critères de recrutement, le ZSL entend surtout représenter une
forme légitime de parti paysan, même si par ailleurs, l’ambition de se poser en
« vrai » parti signifie aussi pour lui souligner sa vocation interclassiste.
Le poids des identités militantes
L’un des mécanismes les plus inattendus, en tout cas les plus inexplorés,
par lequel le ZSL a pu, en tant qu’organisation officielle, acquérir une part
d’autonomie, est l’influence des trajectoires militantes de ses membres et de
ses dirigeants sur son identité. Là encore, on retrouve la question du rôle et
de la « nature » du ZSL, dans la mesure où ces trajectoires ne sont pas forcément congruentes avec l’identité qui lui est prescrite. On peut le vérifier dès
1953, lorsque le crédit politique des dirigeants du ZSL en place depuis 1949
s’amoindrit sous l’effet de la crise du modèle de la « courroie de transmission ». Ceux-ci sont en effet des cadres communistes « détachés » auprès du
mouvement paysan. Wladyslaw Kowalski, président du ZSL de 1949 à 1956,
avait été avant la Seconde Guerre mondiale membre du KPP ( Komunistyczna
Partia Polska, Parti Communiste Polonais) et l’un des dirigeants des partis
paysans pro-communistes, puis membre du PPR et l’un des animateurs du
groupe Wola Ludu en 1943. Il est également l’un des fondateurs du SL lors de
l’assemblée de Lublin en 1944. À la tête du SL, puis du ZSL, il est entouré de
cadres à la trajectoire similaire, comme Antoni Korzycki, Boleslaw
Podedworny ou Franciszek Litwin, pour ne citer que certains d’entre eux. Si
des militants des organisations paysannes de gauche restent présents dans les
instances dirigeantes du ZSL après 1949, à l’instar de Stefan Ignar, c’est toutefois le groupe des dirigeants pro-communistes qui concentre dans ses
mains toutes les ressources de l’organisation. Avoir été un cadre paysan procommuniste est donc la trajectoire légitime pour accéder à des positions de
pouvoir au sein du ZSL, au détriment des trajectoires effectuées dans le mouvement paysan traditionnel. L’une des clefs d’un retournement du rapport de
force interne, au terme duquel les dirigeants issus du sérail communiste
devraient laisser la place aux anciens dirigeants du mouvement paysan, était
donc la redéfinition des trajectoires militantes légitimes.
Stefan Ignar, militant des organisations paysannes avant 1949, s’empare
rapidement de la question de la « droite paysanne » parce que seule une redéfinition de celle-ci conduira à une révision des filiations légitimes du ZSL. Or,
en passant du statut d’héritier des organisations paysannes pro-communistes à
celui de dépositaire des idées de la gauche du mouvement paysan, le ZSL présentera une identité politique mieux ajustée à la trajectoire d’Ignar qu’à celle
de Wladyslaw Kowalski et de ses amis. L’un des enjeux de la discussion sur la
« droite paysanne » et non l’un des moindres, était ainsi la répartition des positions de pouvoir et la définition des critères de recrutement aux instances de
direction. En même temps qu’Ignar réussit à reléguer vers des positions secondaires les dirigeants communistes « détachés » auprès du mouvement paysan, il
reçoit aussi le soutien d’une nouvelle génération de cadres (Jozef Ozga-Michalski, Leon Janczak, Witold Lipski, par exemple), pour qui les mouvements
provoqués par les changements de 1956 sur le marché des positions internes
représentent une opportunité pour monter dans l’organisation, et dont l’ascension dépend là aussi de la délégitimation (qui reste relative, précisons-le) des trajectoires effectuées auprès des partis paysans pro-communistes d’avant 1949
[35].
En même temps, cette réhabilitation des trajectoires militantes paysannes
est aussi la condition à la fois pour ouvrir l’organisation en direction des
anciens militants et des anciens cadres du PSL, et pour prendre contact,
comme on l’a déjà indiqué, avec l’une des figures les plus en vue de l’ancien
PSL demeurée en Pologne après 1947, Stanislaw Mierzwa. Les questions historiques que le ZSL s’approprie en priorité sont ainsi celles qui lui permettent
de s’ouvrir à ces militants, de mettre en place des structures qui leur sont spécialement destinées et qui permettent de capter leur légitimité. Dès 1956, le
ZSL créée par exemple une section d’anciens combattants de la résistance
paysanne de la Seconde Guerre mondiale. En 1969, sont mis en place des
clubs de « vétérans du mouvement paysan », dans lesquels peuvent se retrouver
les militants des anciennes organisations paysannes, toutes tendances confondues. Il ne s’agit pas tant ici de prétendre que les cadres et les militants du
mouvement paysan d’avant 1949 se sont peu à peu réapproprié l’organisation,
car l’emprise du PZPR restait forte et les membres de la direction restaient
contrôlés par celui-ci, que de montrer comment, parce qu’il se trouvait dans la
nécessité de redéfinir ses sources de légitimité, le ZSL s’est tourné vers des
militants qui avaient à son encontre des réserves ou une opposition franche, et
a dû enrichir l’éventail des biens politiques qu’il produisait pour entretenir ses
relations avec eux. Par exemple, c’est parce qu’il tente de faire aboutir le projet
de monument à Witos que le président du ZSL, Roman Malinowski, parvient
à gagner le soutien actif de Stanislaw Mierzwa vers 1983. Ce dernier, même
s’il reste en dehors du ZSL jusqu’à sa mort en 1984, participe néanmoins au
comité pour la construction du monument, prend part à des colloques organisés par l’Institut d’Histoire du Mouvement Paysan, à des réunions publiques
organisées par le ZSL. Par le biais des trajectoires, le ZSL est ainsi orienté vers
une définition de son identité qui intègre des formes idéologiques et politiques
qui l’éloignent du rôle que lui prescrit le modèle officiel, il doit en quelque
sorte développer des logiques de production d’identité collective qui échappent à l’emprise du PZPR parce qu’elles se réalisent dans des espaces limités,
échappant à la marche ordinaire des relations entre le PZPR et le ZSL.
La discussion sur la définition légitime de la « droite paysanne » présente
un exemple assez abouti de la façon dont les trajectoires militantes font
« irruption » dans la détermination de l’identité du ZSL, mais ce n’est pas le
seul. Ainsi, les enjeux biographiques ne sont pas étrangers non plus à la stratégie définie par Czeslaw Wycech, dès les années 1950. Contrairement à
Ignar, qui venait du SL, celui-ci avait été membre des instances de direction
du PSL avant 1947, parmi la fraction opposée à la politique de Stanislaw
Mikolajczyk. Il avait été, avec Jozef Niecko et Kazimierz Banach, l’un des animateurs de la tendance PSL Lewica mise en place en 1946 avec l’appui du
PPR pour tenter de contrebalancer l’influence de la majorité favorable à
Mikolajczyk. Ce groupe, après la fuite de Mikolajczyk aux États-Unis, avait
repris en main le PSL et l’avait conduit à la réunification de 1949 avec le SL.
Pour Wycech, qui selon certains témoins souffrait d’un « complexe » par rapport
à Mikolajczyk
[36], l’appropriation de l’histoire du mouvement paysan par le
ZSL était aussi l’un des moyens d’établir une filiation du ZSL avec des organisations dont les anciens du PSL revendiquaient seuls l’héritage.
Si la redéfinition des biographies légitimes dans les compétitions pour les
positions de pouvoir est, dans les exemples qui précèdent, la voie par laquelle les
trajectoires militantes ont une influence sur l’identité du ZSL, il s’agit en fait d’un
mécanisme plus large, que l’on aimerait illustrer par un exemple supplémentaire
pour montrer qu’il ne correspond pas à une conjoncture particulière, dans
laquelle le marché des positions interne s’ouvre ou est perçu par les acteurs
comme s’ouvrant. Ainsi, la constitution de l’histoire en bien politique doit-elle
probablement beaucoup à Jan Borkowski, l’un des historiens qui, après 1956,
s’approprie une thématique jusque-là illégitime. Or sa trajectoire explique, ou du
moins éclaire, ses choix scientifiques. Membre du PZPR, il est l’auteur, dans les
années 1950, d’une thèse sur une page alors plus que sensible de l’histoire récente
de la Pologne, en l’occurrence le PSL de Mikolajczyk. Fait remarquable, il a accès
aux archives du ministère de l’Intérieur et peut ainsi prendre la mesure des
répressions qui ont frappé ce parti entre 1945 et 1947. Communiste convaincu,
ses recherches le poussent vers des positions toujours plus critiques sur le régime.
Il est notamment l’un des animateurs de la polémique sur Witos dans les années
1960. Un des observateurs de la vie du ZSL pendant plus de vingt ans, Tadeusz
Kisielewski, note à son sujet : « Borkowski a été le premier parmi les historiens à
s’intéresser à Witos, au PSL
Piast [le parti dirigé par Witos entre 1913 et 1931], au
PSL.Witos et la tendance du mouvement paysan qu’il représentait le fascinait,
lui, le fils d’ouvrier, le rapatrié de France, le communiste. C’était un thème
délaissé par les élites »
[37]. Ses objets de recherche et ses goûts poussent ainsi Jan
Borkowski à des stratégies de positionnement assez improbables, compte tenu de
sa trajectoire, et notamment de son appartenance au PZPR. Ce positionnement
est aussi assez inconfortable, dans la mesure où Jan Borkowski se fait le défenseur
du mouvement paysan, heurtant ainsi ses collègues du PZPR, pour qui il est un
« révisionniste »
[38], aussi bien que les historiens proches du ZSL, pour qui il représente une concurrence émancipée de certaines contraintes du fait de sa position
institutionnelle, en même temps que son appartenance à l’UB
[39] le marque du
sceau de l’infamie
[40]. Pourtant, J. Borkowski devient l’un des meilleurs atouts du
ZSL pour ses stratégies de recours à l’histoire, car il n’hésite pas à s’approprier
des objets dont la légitimité pourrait être contestée mais que le ZSL voudrait voir
traités. Tour à tour, il écrit sur Witos dans les années 1960, sur l’agrarisme dans le
milieu des années 1980, sur Mikolajczyk à la veille des changements de 1989, en
même temps qu’il poursuit par ailleurs des recherches sur d’autres sujets. Ainsi
contribue-t-il, par l’émulation à laquelle il est soumis pour justifier ses points de
vue et tenir la position délicate dans laquelle il se place entre le ZSL et le PZPR, à
la production des matériaux idéologiques grâce auxquels le ZSL peut s’approprier une identité politique propre, qui lui était inaccessible auparavant.
Les identités militantes exercent donc une forte emprise sur la construction
idéologique du ZSL. Il s’agit certes, selon le mécanisme décrit plus haut, de produire les matériaux idéologiques susceptibles de légitimer soit l’ouverture de
l’organisation vers d’anciens militants du mouvement paysan, soit l’accès à des
positions de pouvoir de cadres à la biographie légèrement décalée par rapport au
modèle légitime initial. Mais l’exemple de Borkowski montre que l’identité du
ZSL apparaît aussi comme le produit du travail d’ajustement, par les agents, de
l’idéologie officielle, des normes en vigueur ou encore de l’identité préexistante
du ZSL à la forme qu’ils donnent à leur engagement politique. La trajectoire militante de Borkowski s’accomplit en rupture par rapport à l’identité préexistante du
ZSL (de ce point de vue son cas peut être rapproché de nombreux autres, notamment parmi les historiens), et c’est en cela que ses rapports avec le ZSL produisent une transformation de l’identité de celui-ci. Cependant, il faut aussi envisager
les cas dans lesquels cet ajustement se réalise de façon harmonieuse avec l’idéologie officielle (cas dans lesquels les agents passent pour « conformistes » ou « opportunistes », ce que traduit bien une typification indigène, qui désigne ces individus,
de façon humoristique, par l’acronyme BMW, du polonais
bierny, mierny, ale
wierny : passif, médiocre, mais fidèle). Ainsi, outre les mécanismes parfois décrits
selon lesquels les individus ajustent leurs dispositions individuelles aux fins objectives assignées par les structures sociales aux institutions auxquelles ils appartiennent, il se pourrait que l’on ait affaire, simultanément, à des logiques d’ajustement
de l’institution aux dispositions individuelles
[41].
La mise à jour d’un mode de gestion vertical des rapports de pouvoir des
régimes de type soviétique ne paraît donc pas suffisante, même si cette voie a
été beaucoup plus systématiquement explorée que d’autres. Ces relations de
pouvoir peuvent revêtir d’autres formes, notamment celle d’une compétition,
ce qui est assez lourd de conséquences sur les schèmes interprétatifs qu’il
s’agit de mobiliser pour rendre compte du fonctionnement de ces systèmes. Il
faut en effet, si l’on accepte l’idée de compétition, s’efforcer de saisir quels
pouvaient être les trophées politiques pour la conquête desquels s’animait la
lutte et, d’une façon plus générale, quelles pouvaient être les règles du jeu politique propre à ces régimes. C’est précisément ce que laissent voir les diverses
stratégies par lesquelles les dirigeants du ZSL tentent de faire « jeu égal » avec
le PZPR, de conquérir une position de parti politique « à part entière » dans
l’ordre institutionnel du régime. Répétons qu’il ne nous paraît pas des plus
utiles de se demander si les dirigeants du ZSL sont parvenus à développer une
activité politique « indépendante ». La question est bien trop réductrice pour
permettre d’appréhender les mécanismes à l’œuvre et, de surcroît, si on y
répond par la négative, reproduit les termes d’une perception indigène de
l’histoire du ZSL, selon laquelle les dirigeants du ZSL ont « accepté » la tutelle
du PZPR et s’en sont ainsi rendus complices. En fait, même s’il est tout à fait
évident que le ZSL n’a jamais pu acquérir une pleine autonomie, il a néanmoins pu accumuler des ressources, mettre au point des techniques lui permettant de subvertir les usages officiels des ressources légitimes, mobiliser ses
ressources face au PZPR dans un jeu subtil où le trophée serait l’aménagement
du « rôle dirigeant » de celui-ci dans un sens qui lui serait favorable.
On a parlé, au sujet du ZSL, d’autonomisation par rapport au PZPR.
Certes, on pourrait concevoir cette autonomie comme le produit des stratégies
évoquées à l’instant, par lesquelles les dirigeants tentent de se réapproprier
l’organisation. Si dans certains cas, ces stratégies consciemment orientées vers
l’acquisition d’une plus grande autonomie ont pu donner quelque résultat, il est
intéressant de constater que, dans la plupart des cas, cette autonomisation
résulte de l’acquisition de logiques de fonctionnement spécifiques, sur lesquelles
le PZPR n’a pas directement prise. Difficile, dans ces conditions, de faire la différence entre le simple produit de la marche de l’institution et les effets des stratégies conscientes des acteurs. C’est pour cette raison que l’on a préféré parler,
au sujet de l’appropriation de l’histoire pour en faire des usages « décalés », de
processus d’apprentissage. Soulignons enfin une dernière fois le rôle des
contraintes situationnelles dans l’acquisition de ces logiques de fonctionnement
propres. La transformation des rapports de pouvoir avec le PZPR provient
davantage de tentatives pour faire face à des situations nouvelles ou inédites que
d’une volonté consciente de subvertir ces rapports de pouvoir. C’est notamment
ce à quoi on assiste avec la recherche de sources de légitimité nouvelles auprès
des anciens dirigeants du PSL, lorsqu’il en découle une interaction certes localisée, mais qui a des effets sur le type de biens politiques que le ZSL doit produire
pour que soit assurée la reproduction de l’espace de coopération ainsi aménagé.
Probablement faudrait-il établir au cas par cas, selon les conjonctures historiques et nationales, selon les institutions et les organisations, le type de stratégies
développées collectivement et individuellement, le type de ressources qu’il était
possible aux acteurs de mobiliser, le type de contraintes propres à ces différentes
conjonctures pour parvenir à mieux cerner les différentes formes prises par les
rapports de pouvoir dans les régimes de type soviétique et parvenir à dégager
quelques tendances générales. C’est tout au moins la posture à laquelle pousse
l’examen des rapports de pouvoir entre le ZSL et le PZPR entre 1949 et 1989.
Une autre piste non négligeable est la dimension transnationale des enjeux ou
des compétitions. Les agencements institutionnels en vigueur dans les démocraties populaires présentaient quelques régularités d’un pays à l’autre et la Pologne
n’était ainsi pas le seul pays doté d’un parti paysan. Or, l’amélioration de la position de l’un d’entre eux dans un contexte national donné pouvait passer par la
mise en œuvre de stratégies de distinction par rapport à ses homologues d’autre
pays. Le cas du ZSL permet là encore de le vérifier, par exemple lorsqu’il se
compare, pour faire apparaître sa légitimité en tant que « vrai » parti, à son très
conservateur homologue bulgare, peu émancipé de la tutelle du parti communiste. C’est peut-être au terme d’un tel effort qu’il sera possible de décrire ces
systèmes sans y naturaliser les traits que leur prête le paradigme totalitariste et en
redonnant toute leur place à des relations sociales et politiques que celui-ci avait
tendance à occulter.
[1]
Waldemar PARUCH, « Zjednoczone Stronnictwo Ludowe w systemie politycznym Polski
Ludowej : propozycja modelu analizy » (Le Parti Paysan Unifié dans le système politique de la Pologne
populaire : proposition de modèle d’analyse),
Studia Polityczne, n° 10,2000, p. 108-131.
[2]
Pour le ZSL, voir Zenon MIKOLAJCZYK, Emil PATRYN
, Struktura i funkcje partii chlopskiej na
przekladzie ZSL (La structure et les fonctions d’un parti paysan à partir de l’exemple du ZSL), Varsovie,
LSW, 1968; Jan LYCZKOWSKI,
ZSL w latach 1949-1962 (Le ZSL dans les années 1949-1962), Varsovie,
LSW, 1979; Janusz ZEMKE,
ZSL w systemie Polski Ludowej (Le ZSL dans le système de la Pologne
populaire), Varsovie, PWN, 1979.
[3]
Giovanni SARTORI,
Parties and Party System. A Framework for Analysis, Cambridge, Cambridge
University Press, 1976. Il ne serait probablement pas inintéressant de se livrer à une analyse des
échanges de concepts et de notions entre les politistes occidentaux et leurs homologues de l’Est avant
1989, et d’étudier la contribution bien involontaire des premiers à la mise au point d’instruments théoriques ayant contribué à produire l’idéologie de l’ordre politique en vigueur dans les démocraties populaires.
[4]
Une des formulations paradigmatiques de l’approche totalitaire définit d’ailleurs les partis au
pouvoir dans ces systèmes comme « uniques ». Carl J. FRIEDRICH et Zbigniew BRZEZINSKI,
Totalitarian
Dictatorship and Autocracy, Cambridge, Harvard University Press, 1956.
[5]
Jay ROWELL, « L’étonnant retour du “totalitarisme”. Réflexions sur le “tournant” de 1989 et
l’historiographie de la RDA »,
Politix, n° 47,1999, p. 131-150.
[6]
Sur la différenciation structurelle de l’espace social, voir Pierre BOURDIEU, « Les modes de
domination »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 2/3, juin 1976, p. 122-132; Niklas LUHMAN,
The Differenciation of Society, New York, Columbia University Press, 1982; Michel DOBRY,
Sociologie
des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1986; Luc
BOLTANSKI, « L’espace positionnel. Multiplicité des positions institutionnelles et habitus de classe »,
Revue française de sociologie, vol. XIV, 1973, p. 3-26 ainsi que, dans le cas des systèmes soviétiques,
Jadwiga STANISZKIS,
Pologne. La Révolution autolimitée, Paris, PUF, 1982.
[7]
Outre le SL, sont également créés des partis socialiste et démocrate, le PPS et le SD, selon
les mêmes modalités (congrès de dirigeants prêts à coopérer avec le PPR, puis institutionnalisation et
appropriation du sigle et du nom des partis préexistants). Ces partis sont d’ores et déjà regroupés
dans un front populaire, intitulé CKPSD (
Centralna Komisja Porozumiewawcza Stronnictw
Demokratycznych, Commission d’entente centrale des partis démocratiques). Après 1949, cette formule
de front populaire se maintient, quoique sous un nom différent, le FJN (
Front Jednosci Narodowej,
Front de l’unité nationale) Par la suite, le PPS sera absorbé par le PPR, lors de la création du PZPR,
et le SD deviendra l’autre « parti satellite » du régime.
[8]
On s’est appuyé, dans cette présentation, principalement sur Janusz WRONA,
System partyjny
w Polsce 1944-1950 (Le système de partis en Pologne, 1944-1950), Lublin, Éditions de l’Université
Marie Curie-Sklodowska, 1995 et Romuald TURKOWSKI,
PSL w obronie demokracji (Le PSL dans la
défense de la démocratie), Varsovie, Éditions de la Diète, 1992. Le lecteur non polonophone, intéressé
par cette période, pourra se reporter à la traduction anglaise de l’ouvrage devenu classique de l’historienne polonaise Krystina KERSTEN,
Narodziny systemu wladzy. Polska 1943-1948 (La naissance du
système de pouvoir. Pologne 1943-1948) Paris, Libella, 1986 (
The Etablishment of Communist Rule in
Poland 1943-1948, Berkeley, Los Angeles, Oxford, University of California Press, 1991).
[9]
Hilary MINC, « Niektore zagadnienia demokracji ludowej » (Quelques aspects de la démocratie
[10]
Sur la politique agricole des années 1970, voir Maria HALAMSKA, « Wies i rolnictwo polskie
lat siedemdziesiatych. Proba zrozumienia logiki kryzysu » (La campagne et l’agriculture polonaises des
années 1970. Essai de compréhension d’une logique de crise),
Wies i rolnictwo, n° 1-2 ( 34-35), 1982,
p. 117-140.
[11]
Sur ces questions, voir Andrzej WOJTAS,
Mysl polityczna Zjednoczonego Stronnictwa Ludowego
w latach 1949-1962 (La pensée politique du Parti Paysan Unifié dans les années 1949-1962), Torun,
Adam Marszalek, 1991.
[12]
Sur les déboires de la collectivisation en Pologne, voir Jean-Charles SZUREK,
Aux origines
paysannes de la crise polonaise, Le Paradou, Actes Sud, 1982.
[13]
Adam LOPATKA,
Kierownicza rola partii komunistycznej w stosunku do Panstwa socjalistycznego.
Zasady leninowskie (Le rôle dirigeant du parti communiste par rapport à l’État socialiste. Les principes léninistes), Poznan, éditions de Poznan, 1960.
[14]
Selon Lénine, la paysannerie était une classe intermédiaire, de deux façons : historiquement,
tout d’abord, parce qu’elle était condamnée à disparaître par la dialectique historique, dans les rapports de production ensuite où elle était comme « coincée » entre le prolétariat et la bourgeoisie et elle-même traversée par une contradiction entre paysans pauvres et riches (les fameux « koulaks »).
[15]
Michal SADOWSKI, « Przemiany spoleczne a partie polityczne PRL » (Changement social et
partis politiques en Pologne populaire),
Studia Socjologiczne, n° 3-4,1968.
[16]
Jerzy WIATR, « Ksztaltowanie sie i rola systemu partyjnego PRL » (La formation et le rôle du
système de partis de la Pologne populaire),
in Wlodzimierz WESOLOWSKI,
Struktura i dynamika spoleczenstwa polskiego (La structure et la dynamique de la société polonaise), Varsovie, PWN, 1970, p. 44.
[17]
Ces biens prennent surtout une forme discursive : discours et résolutions des congrès, articles
de la revue théorique du ZSL créée en 1957,
Wies Wspolczesna (la Campagne contemporaine), dirigée par l’un des idéologues du ZSL, Witold Lipski (de 1957 à 1989), puis par le principal concepteur des réformes de 1988 au ZSL, Ryszard Miazek ( 1989-90). Si les discours tenus lors des congrès
restent très ritualisés et « déclinent » sous une forme développée les thèmes de la politique agraire officielle,
Wies Wspolczesna est en revanche un véritable lieu d’échanges intellectuels, que la direction du
ZSL tente de préserver pour entretenir un semblant d’indépendance face au PZPR.
[18]
Le syndicat
Solidarnosc naît d’une grève des ouvriers des chantiers navals de Gdansk, sur le
littoral baltique, en juillet-août 1980. Divisée, la direction du PZPR renonce à utiliser la force contre
les grévistes. Le 21 août 1980, des négociations s’engagent. Elles sont menées au nom du gouvernement par le vice-Premier ministre Mieczyslaw Jagielski. Les représentants des ouvriers reçoivent, au
cours de la négociation, l’assistance d’intellectuels venus spécialement de Varsovie pour les conseiller.
Les événements de 1980 permettent ainsi une rencontre entre ouvriers et intellectuels, qui jusque-là agissaient séparément. Le 30 août, les célèbres « accords de Gdansk » sont signés, qui reconnaissent le syndicat
Solidarnosc. La grève a également permis l’émergence d’un nouveau leader, Lech Walesa. La
légalisation de
Solidarnosc se traduit par un affaiblissement spectaculaire du PZPR. Le 13 décembre 1981,
le général Jaruzelski, Premier secrétaire du PZPR depuis octobre précédent, met fin à la crise en instaurant l’état de guerre. Le syndicat
Solidarnosc est dissout, ses dirigeants arrêtés. L’état de guerre est
progressivement levé à partir de 1983. Sur les propriétés de la crise de 1980-1981 et ses effets sur
les structures politiques, voir Jadwiga STANISZKIS,
op. cit.
[19]
Citons à titre d’exemple Witold LIPSKI, « Przewodnia rola PZPR a koalicyjny system sprawowania wladzy » (Le rôle dirigeant du PZPR et le système d’exercice du pouvoir en coalition),
Wies
Wspolczesna, n° 7, juillet 1983, p. 19-32.
[20]
Dès le milieu des années 1980, la direction du PZPR doit constater l’échec de la normalisation entreprise avec l’instauration de l’état de guerre en décembre 1981. Le PZPR engage donc des
réformes visant à instaurer une sorte de pluralisme limité et contrôlé, reposant sur la création d’organes représentatifs nouveaux (création d’un Conseil consultatif en 1986). Vers 1988, le PZPR, qui
souhaite engager des réformes bien plus profondes, dispose avec cette politique d’un cadre préexistant, qu’il recycle pour définir un système pluraliste fonctionnant dans des structures politiques et
sociales socialistes. Si ce système doit en principe être mis en place à moyen terme (milieu des années
1990 environ), le PZPR accepte néanmoins de légaliser à nouveau immédiatement
Solidarnosc, prix
d’une participation de l’opposition démocratique au processus de réformes. Ce compromis entre l’opposition et le pouvoir débouche sur l’organisation de la Table ronde (février-avril 1989) et sur la tenue
d’élections semi-démocratiques en juin 1989. Durant l’été 1989, le PZPR perd le contrôle de la dynamique politique enclenchée par la victoire de
Solidarnosc aux élections et accepte le principe de la formation d’un gouvernement par l’opposition. En septembre 1989, Tadeusz Mazowiecki devient Premier
ministre et ainsi s’amorce l’abandon du pouvoir par les communistes. Sur cette politique de « socialdémocratisation », très proche de la politique menée en Union soviétique par Mikhaïl Gorbatchev, voir
Jacques LEVESQUE,
La fin d’un empire. L’URSS et la libération de l’Europe de l’Est, Paris, Presses de la
Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1995.
[21]
Alekasander LUCZAK, « Trzeba ujawnic cala prawde o ruchu ludowym » (Il faut faire toute la
lumière sur le mouvement paysan),
Wies Wspolczesna, n° 3,1989, p. 9-12; Ryszard MIAZEK, « ZSL w
warunkach demokracji parlamentarnej » (Le ZSL dans les conditions d’une démocratie parlementaire),
Wies Wspolczesna, n° 6,1989, p. 3-8.
[22]
Leon JANCZAK, « Odrodzenie ruchu ludowego a sprawa Zwiazku Mlodziezy Wiejskiej » (Le
renouveau du mouvement paysan et la question de l’Union de la Jeunesse Rurale),
Wies Wspolczesna,
n° 1,1957, p. 7-18; Dyzma GALAJ, « Czy ZSL jest partia socjalistycznego typu ? » (Le ZSL est-il un
parti de type socialiste ?),
Wies Wspolczesna, n° 5,1957, p. 3-16; Dyzma GALAJ, Leon JANCZAK, Witold
LIPSKI, « Sprawy sprony w ZSL » (Les questions conflictuelles au ZSL),
Wies Wspolczesna, n° 9,
novembre 1957, p. 34-49; Jan DAB -KOCIOL, « Do zrodel sporu » (Aux sources de la polémique),
Wies
Wspolczesna, n° 10, décembre 1957, p. 4-10.
[23]
Alina FITOWA,
Stanislaw Mierzwa «
Slomka » na tle swoich czasow (Stanislaw Mierzwa « brin
de paille » dans son époque) Wierzchoslawice, Musée Wicenty Witos, 1994, p. 184-185.
[24]
Au moment de la désignation de l’un des membres de la direction du ZSL, Stefan Ignar
aurait été convoqué au siège du comité central du PZPR par Wladyslaw Gomulka, qui lui aurait indiqué qui choisir. L’épisode est d’autant plus intéressant qu’il montre le rôle des confrontations physiques entre acteurs dans la gestion des rapports de pouvoir entre le PZPR et les organisations qu’il
contrôle. Sur cet épisode et plus généralement sur la présidence Ignar, voir Zygmunt HERMMERLING,
« Samodzielnosc ZSL w koncepcjach i praktyce politycznej polskich komunistow 1949-1970 »
(L’autonomie du ZSL dans les conceptions et la pratique politique des communistes polonais 1949-1970), in Zygmunt HERMMERLING et Marek NADOLSKI,
Z badan nad dziejami wsi w Polsce
(Recherches sur l’histoire des campagnes en Pologne) Varsovie, Université de Varsovie, 1990; Andrzej
WOJTAS,
op. cit.
[25]
Alicja WIEZIKOWA,
Stronnictwo Chlopskie (le Parti Paysan), Varsovie, LSW, 1963.
[26]
Ce thème occupe une large place dans la discussion de l’époque à la suite des travaux
sur cette question d’une historienne du PZPR : Voir Wilhemina MATUSZEWSKA,
U zrodel strajku
chlopskiego w roku 1937 (Aux sources de la grève paysanne de 1937), Varsovie, Ksiazka i Wiedza,
1962.
[27]
Précisons que l’appropriation du capital politique paysan, propre au mouvement paysan
d’avant la soviétisation, s’imposait aussi du fait de la lutte livrée au ZSL par les anciens cadres du
PSL demeurés en Pologne après 1947 (et auprès de qui Mikolajczyk, le leader paysan d’avant-guerre
Premier ministre durant la Seconde Guerre mondiale, qui n’est décédé qu’en 1966, conservait une
crédit considérable). La légitimité de ces anciens militants paysans à revendiquer l’héritage du mouvement paysan gênait le ZSL pour s’approprier la paysannerie.
[28]
Reprise dans
Wies Wspolczesna,
cf. : Czeslaw WYCECH, « Wincenty Witos w swietle wlasnej
tworczosci pisarskiej » (Wincenty Witos à la lumière de sa propre création littéraire),
Wies Wspolczesna,
n° 12, décembre 1965.
[29]
Wilhemina MATUSZEWSKA, « Przeciw brazownictwu » (Contre l’apologie); Jan BORKOWSKI,
« Odpowiedz polemistom » (Réponse à mes détracteurs),
Polityka, n° 467,12 février 1965. Les arguments de la polémique sont repris dans des textes ultérieurs des mêmes auteurs : Jan BORKOWSKI, « O
Czynie Chlopskim w sierpniu 1937 r. krytyczne uwagi » (Sur l’action paysanne d’août 1937, remarques
critiques),
Roczniki Dziejow Ruchu Ludowego, n° 10,1968, p. 536-545; « Wincenty Witos w naszej historiografii i publicystyce » (Wincenty Witos chez nos historiens et nos publicistes),
Kwartalnik Historyczny,
n° 1, vol. LXXVIII, 1971; Wilhemina MATUSZEWSKA, « Czyn Chlopski w sierpniu 1937 r. » (L’action
paysanne d’août 1937),
Roczniki Dziejow Ruchu Ludowego, n° 9,1967, p. 66-95.
[30]
Pour de plus amples détails sur les années 1980 et notamment sur la lutte entre l’histoire
officielle et l’histoire indépendante (dont l’ouvrage cité plus haut de Krystyna Kersten est un exemple),
voir Andrzej PACZKOWSKI, « Guerre civile pour les traditions »,
La Nouvelle Alternative, n° 32,
décembre 1993, p. 20-22.
[31]
Tadeusz KISIELEWSKI,
Zapiski historyczno-polityczne z lat 1981-1991 (Notations historiques
et politiques des années 1981-1991), Czestochowa, WSP, 1994, p. 149.
[32]
On sait cependant que cette politique avait l’assentiment du général Jaruzelski, le Premier
secrétaire du PZPR (entretien avec Wojcieh Jaruzelski, le 22 juin 1999).
[33]
Le 23 janvier 1989, soit un peu moins de six mois avant les élections législatives semi-démocratiques qui voient perdre le PZPR et ses « alliés », le général Kiszczak s’exprime devant le secrétariat du Comité central du PZPR en des termes très combatifs sur la politique du ZSL : « Si, comme
le veut le ZSL, on réhabilite complètement Mikolajczyk, alors à la suite de cela, il va falloir que toutes
les forces qui ont été à l’origine de la liquidation du PSL rendent des comptes. Il faut brutalement
rappeler à nos alliés que nous les protégeons. Qu’ils se joignent à la lutte et qu’ils ne croient pas se
défiler. » Andrzej PACZKOWSKI (éd.),
Tajne dokumenty Biura politycznego i sekretariatu KC. Ostatni rok
wladzy 1988-1989 (Les documents secrets du Bureau politique et du secrétariat du comité central. La
dernière année de pouvoir 1988-1989), Londres, Aneks, 1994, p. 238.
[34]
Georges MINK,
La force ou la raison. Histoire sociale et politique de la Pologne (1980-1989),
Paris, La Découverte, 1989.
[35]
Si l’animation des luttes autour des biographies légitimes témoigne d’un enjeu pratique autour
du type de trajectoire susceptible d’être rentabilisée sur le marché interne des positions de pouvoir,
cela ne signifie pas que la mobilisation de la question des trajectoires militantes aurait un principe
unique dans la poursuite de ces positions de pouvoir. Pour des remarques similaires, voir Daniel GAXIE,
Michel OFFERLÉ, « Les militants syndicaux et associatifs au pouvoir ? Capital social collectif et carrière
politique »,
in Pierre BIRNBAUM (dir.),
Les élites socialistes au pouvoir 1981-1985, Paris, PUF, 1985,
p. 109.
[36]
Tadeusz KISIELEWSKI, « Niektore postulaty badawcze w stulecie ruchu ludowego » (Quelques
postulats de recherches à l’occasion du centenaire du mouvement paysan),
Dzieje najnowsze, n° 3, vol.
XXVII, 1995, p. 99-112.
[37]
Tadeusz KISIELEWSKI,
Zapiski…,
op. cit., p. 171.
[38]
Par rapport au mouvement critique interne au PZPR qui se développe dans les années 1960,
qui dénonce certaines déviations du socialisme dans les démocraties populaires. Les idées révisionnistes ont été exposées dans la fameuse « lettre ouverte » au PZPR de Jacek Kuron et Karol Modzelewski
(éditée en français par Maspéro en 1969 : Jacek KURON, Karol MODZELEWSKI,
La lettre ouverte au
POUP, Paris, Maspéro, 1969).
[39]
Urzad Bezpieczenstwa, Office de Sécurité, « police politique » mise en place en 1945, initialement pour lutter avec l’aide du NKVD contre les mouvements armés de résistance au pouvoir communiste. Devient par la suite SB (
Sluzba Bezpieczenstwa, Service de Sécurité).
[40]
Sa marginalisation se prolonge d’ailleurs, après 1989, la communauté des historiens s’appropriant assez largement après cette date des objets liés aux répressions de l’ancien système et au
« phénomène totalitaire ». Son appartenance passée à l’UB, son communisme de conviction (ce qui était
devenu plutôt rare dès avant 1989) le stigmatisent fortement en une période dans laquelle les luttes
politiques sont souvent menées sur le terrain des biographies (
cf. les différentes lois de « lustration » et
d’exclusion des charges publiques et électives d