2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les pratiques de l’art : auteurs, institutions, publics
La culture musicale d’une capitale : l’époque du beau monde à Londres, 1700-1870
William Weber
William WEBER California State University, Long Beach Department of history 1250 Bellflower Blvd Long Beach, CA 90840-1601
William WEBER
La culture musicale d’une capitale: l’époque du beau mondeà Londres, 1700-1870
Le monde musical qui apparaît à
Londres au tournant du XVIIIesiècle engendre
des institutions musicales publiques et des
pratiques sociales dont certaines caractéristiques essentielles pour les capitales nationales
modernes. À cette époque, les capitales attirent les gens riches et influents en nombre
croissant, au point, le plus souvent, de dépasser la fréquentation des cours et de priver ces
dernières du rôle central qu’elles jouaient
dans le domaine politique et culturel. Ces
individus se connaissent moins que les courtisans, mais mieux que l’élite qui se développera ultérieurement, à la fin du XIXesiècle,
avec la croissance démographique et l’essor
des mouvements politiques de masse. Ces
gens s’appellent eux-mêmes le beau monde ou,
simplement, le Monde.
The musical world that evolved in
London and then Paris at the turn of the eighteenth century acquired public musical institutions and social practices that became
prototypical of those in national capitals in the
modern era. Capitals drew a concentration of
rich and influential people never found in
cities before, depriving courts of their former
central roles in politics and culture. People
within the cosmopolitan elite of the capitals
knew one another less than had courtesans
but far more extensively than was the case
among the elite that developed by the end of
the nineteenth century, due to fundamental
demographic and political change. These
people called themselves the beau mondeor
simply the World.
Durant la période qui s’étend de 1700 à 1870 environ, Londres (comme
les autres capitales européennes, à divers degrés) se caractérise par une vie
sociale élitaire d’un type particulier
[1]. À cette époque, les capitales attirent les
gens riches et influents en nombre croissant, au point, le plus souvent, de
priver les cours du rôle central qu’elles jouaient dans le domaine politique et
culturel. Ces individus se connaissent moins que les courtisans, mais mieux
que l’élite qui se développera ultérieurement, à la fin du XIX
e siècle, avec la
croissance démographique et l’essor des mouvements politiques de masse. Ces
gens s’appellent eux-mêmes le
beau monde
[2] ou, simplement,
le Monde. Les
débats sur les questions politiques et culturelles – les « querelles », pour
reprendre le terme français de l’époque – se déroulent dans le cadre d’un
réseau étroit d’institutions et de relations personnelles. Les correspondances
de cette époque passent du commérage personnel aux questions politiques et
à l’actualité de l’Opéra avec un naturel qui paraît aujourd’hui fort singulier,
voire désuet. Pour des raisons tenant essentiellement à la démographie et à la
vie culturelle, le
beau monde définit donc, à l’époque, la sociabilité de l’élite à
Londres et à Paris.
Or, les historiens et les spécialistes de la littérature ont trop longtemps
considéré comme acquise la spécificité de ces élites cosmopolites. Nous
connaissons sans doute bien cet aspect de la vie sociale des capitales, mais
nous n’avons pas examiné d’assez près le processus par lequel la concentration
même de l’élite a pu remodeler la nature de la sociabilité urbaine
[3]. Bien que
seuls quelques individus ou familles aient vécu toute l’année dans la capitale,
le fait qu’un si grand nombre s’y soit retrouvé, aux moments-clés de l’année, a
profondément affecté la société et la culture européennes.
L’établissement des grandes familles dans les capitales semble avoir commencé à Londres, où le processus paraît assez largement achevé dès 1600, et
un peu plus tard à Paris, où il atteint un niveau significatif vers 1650.
Cependant, l’essor du
beau monde en tant que tel doit encore attendre un certain affaiblissement de l’absolutisme et une auto-affirmation des élites en tant
que « public ». Ces deux phénomènes commencent à se manifester au moment
de la Restauration des Stuarts, régime aujourd’hui perçu comme fragile et
essentiellement éphémère. En 1700, le mode d’existence des élites se déplace,
passant de la Cour à la vie publique londonienne
[4]. Or, la vie culturelle joue un
rôle central dans le processus de formation de ce nouveau groupe; à certains
égards, on peut dire que son évolution se joue davantage au théâtre qu’au
Parlement, et l’on pourrait également montrer qu’au XVIII
e siècle, tant à Paris
qu’à Londres, c’est au travers des « querelles » qui agitent la vie littéraire et
musicale que la population riche et influente au sens large, apprend la dynamique de la vie publique partisane.
Le terme de
beau monde peut donc être utilisé pour caractériser la vie de
l’élite cosmopolite entre 1700 et 1870 environ. Ce monde et ses caractéristiques – par exemple, son attachement à l’opéra et aux concerts publics – ne se
mettent en place de façon permanente dans les capitales qu’au cours du
XVIII
e siècle, et en ce sens, ils peuvent être vus comme le début de l’ère
« moderne ». Ensuite cependant, à partir du milieu du XIX
e siècle, les us et coutumes de l’élite changent radicalement. Autour de 1850, le petit monde de la
noblesse, de la
gentry et des notables, dont la vie était centrée sur les lieux
publics, se retire de plus en plus dans la sphère privée. Non seulement les candidats au
beau monde deviennent trop nombreux, mais le rôle moteur des
classes moyennes dans les domaines politique et culturel met en cause sa
domination oligarchique. Les événements culturels se subdivisent de plus en
plus en univers autonomes et spécialisés, structurés selon des critères de goût
et non plus autour d’un réseau de relations personnelles
[5]. La date de 1870,
nécessairement approximative, signale le moment où le
beau monde cesse
d’exister.
La vie musicale, et en premier lieu l’opéra, est un terrain particulièrement
propice à l’étude de ces questions. La musique, le plus social de tous les arts, et a
fortiori l’opéra, constitue un indicateur social de premier ordre : elle met en jeu à
la fois des activités publiques et privées et elle joue, à l’époque, un rôle éminent
dans les cérémonials tant religieux que séculiers. Si le monde de la musique a ses
traditions propres, les liens qu’il entretient alors avec les structures politiques et
sociales en font un bon révélateur du comportement public et des relations
mutuelles des classes moyennes et supérieures durant cette période.
La question fondamentale posée ici est celle de la modernité. Il ne faut
cependant pas confondre modernité et modernisation : si la première renvoie à
une nouvelle époque, considérée dans le contexte d’une société, la deuxième
implique en revanche l’idée qu’un ensemble universel et global de changements transforme la société mondiale, vision qui s’exprime souvent en termes
linéaires et téléologiques. Depuis que la critique des théories de la modernisation s’est répandue, le terme « moderne » et son dérivé « modernité » sont devenus plus courants et sont utilisés pour ménager une certaine souplesse
historique
[6]. En définissant ainsi différents niveaux de modernité dans une
société, dont tous ne perdurent pas, il devient possible de ne pas surestimer
l’homogénéité des conditions historiques.
Depuis une quinzaine d’années, les concepts d’opinion publique, de vie
publique et d’espace public ont été largement acceptés par les historiens comme
des aspects fondamentaux de la modernité d’une culture politique. Les idées du
premier Jürgen Habermas dans
L’Espace public fournissent les outils permettant
d’appréhender le rôle moteur de l’Angleterre dans le développement des idéologies et l’essor d’un discours politique ouvert
[7]. Ce type de comportement politique ouvert, et effectivement épargné par la censure, est considéré aujourd’hui
par de nombreux spécialistes comme essentiellement moderne, pour peu que
l’on définisse ce terme dans un sens historique et conceptuel large.
Ce qui est essentiel, dans l’idée de la formation d’un espace public, c’est
que les domaines désignés par les historiens sous les termes de politique, de
culture, de religion ou d’histoire des idées, se mêlent librement, et qu’ils en
deviennent souvent difficiles à séparer. D’un certain point de vue, la vie
publique est alors structurellement homogène, puisque les élites et leur suite,
telles qu’on peut les observer dans la société anglaise, sont peu nombreuses, et
leurs activités relativement peu segmentées. Bien sûr, chaque domaine – par
exemple la musique – a ses propres structures internes et, dans un sens, sa
propre logique politique : c’est bien pourquoi les relations que l’on parvient à
identifier entre les différents domaines d’une société doivent être prises très au
sérieux. Ainsi, Margaret Jacob a mis en évidence un ensemble de liens cruciaux entre la science, la religion, les universités et la haute politique; de mon
côté, j’ai identifié des rapprochements similaires entre la musique religieuse
anglicane, l’idéologie tory, les chapelles universitaires et l’essor de la pensée
canonique en musique
[8]. Ce qui est essentiel dans la modernité de la vie
publique anglaise à cette époque, c’est le dynamisme des échanges d’idées et
des influences réciproques entre des domaines alors voisins de la culture et de
la société, et cela en dépit de toutes les frontières imposées par les traditions
intellectuelles ou professionnelles. Et s’il en va ainsi, c’est, d’une part, parce
que l’Angleterre est le plus homogène des grands pays européens par la langue
et la culture, et d’autre part parce que l’État s’abstient d’imposer à la presse et
au monde des affaires des formes de contrôle qui sont monnaie courante
ailleurs
[9]. L’Angleterre du début du XVIII
e siècle offre ainsi un éventail de possibilités assez rare et particulièrement propice aux transformations culturelles.
Parmi les élites, au cours du XVIIIe siècle, le phénomène de la résidence
permanente en ville ne prend pas la même ampleur à Londres qu’à Paris.
Pourtant, un bon demi-siècle plus tôt en Grande-Bretagne qu’en France, le
contexte politique post-révolutionnaire a produit un monde élitaire ouvert. Au
cours du XVII
e siècle, le nombre de familles résidant au moins une partie de
l’année à Londres augmente, qu’elles soient nobles, bourgeoises ou qu’elles
appartiennent aux professions libérales, donnant lieu à la construction de
West End. Le quartier deviendra leur lieu de résidence principal au tournant
du siècle suivant
[10]. Le déplacement de la vie sociale et politique des élites de
l’universde la Cour à celui de la ville, s’opère de manière rapide et décisive sous
le règne de la Reine Anne; les clubs, les cafés et les pubs se mettent à fleurir
dans le sillage de l’accord constitutionnel de 1689
[11]. À Paris, des évolutions
similaires se produisent sous la Régence, mais avec des conséquences politiques
moins immédiates et moins fondamentales, et selon un schéma géographique
plus dispersé, puisque les résidences de ces élites vont du boulevard Saint-Germain, sur la rive gauche, à la rue de Rivoli et au Marais, sur la rive droite
[12].
Mais dans les deux pays, une grande partie des élites commence à passer une
fraction plus importante de l’année dans la capitale, certains devenant même,
de fait, des Londoniens et des Parisiens. Le
beau monde, ce milieu distinctif
auquel ces derniers donnent naissance, n’atteint une ampleur comparable
dans aucune autre ville.
Un des traits essentiels de la sociabilité des élites dans les deux capitales,
c’est la culture de consommation engendrée par leur extrême concentration et
les phénomènes de concurrence afférents. Si Amsterdam rivalise avec ces deux
villes par son style de vie, elle est en revanche trop petite, trop éloignée de la
Cour de La Haye et trop dépourvue d’autorité politique centralisée, pour
donner naissance à un monde élitaire comparable
[13]. Certains historiens observent un processus de redistribution des richesses favorisé par l’État, ces dernières se déplaçant des campagnes vers les capitales pour y être consommées
par les élites cosmopolites
[14]. La position centrale de ces villes au sein de leurs
sociétés respectives fait de cette consommation un phénomène beaucoup plus
visible et public qu’auparavant : c’est là que naît le pouvoir économique, qui
rend possible le dynamisme de la vie musicale au XVIII
e siècle.
L’ESSOR DU MONDE MUSICAL MODERNE À LONDRES
Le monde musical qui apparaît à Londres au tournant du XVIII
e siècle
génère des institutions publiques et des pratiques sociales dont certaines
caractéristiques essentielles sont aujourd’hui encore à la base de la culture
musicale. Aux XVI
e et XVII
e siècles, en revanche, les activités musicales étaient
tout à fait limitées en nombre et en envergure; elles avaient pour cadre les
églises, la Cour ou les fêtes municipales, et avaient de fait un objet plus large
que la musique elle-même. Mais l’apparition des opéras publics à Venise dans
les années 1630 et à Londres dans les années 1670, celle des concerts payants
à Londres dans la même décennie ont représenté des jalons essentiels dans
l’histoire sociale de la musique. Comme le dit Habermas : « Pour la première
fois, un public se rassemblait qui venait entendre de la musique pour elle-même, un public d’amateurs auquel tout un chacun avait accès, à condition
de posséder assez de bien et d’être cultivé »
[15]. Roger North, en 1728 environ,
ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare, dans
The Musical Grammarian : « Il
serait intéressant d’examiner comment et selon quelles étapes la musique a pu
s’élever dans l’estime générale au point de détrôner jusqu’à la comédie, de
prendre sa place sur les planches et d’acquérir la valeur et le prix qu’on lui
connaît aujourd’hui »
[16]. D’un certain point de vue, les concerts des York
Buildings de 1680, à deux pas du Strand, ou ceux du Royal Festival Hall, dans
le complexe culturel de South Bank érigé en 1951, peuvent être considérés
comme des espaces publics essentiels à la vie d’une capitale et aux activités
culturelles sans lesquelles elle ne saurait exister
[17]. La concentration croissante
des élites, ainsi que des membres des professions libérales et des artisans qui
travaillent pour elles, remodèle profondément les institutions et le discours
propres à la vie musicale. En ce sens, en 1780 à Londres, cette dernière
devient bien moderne, ou, pour dire les choses autrement, elle entre dans une
ère de modernité nouvelle.
Londres est soit la première, soit la plus en pointe des villes, au XVIII
e siècle,
à mettre en place des activités musicales publiques. Son opéra, établi au
Théâtre du Roi en 1708, est alors le seul, dans un système monarchique, qui
soit fondé sur une base commerciale et juridiquement indépendante de la
Cour. Les honoraires élevés qu’on y verse aux chanteurs finissent d’ailleurs
par devenir la référence à travers toute l’Europe. Ainsi, non seulement les
concerts publics ont lieu à Londres, mais ils y deviennent aussi plus nombreux
et plus spécialisés que partout ailleurs en Europe, grâce aux petites entreprises
spécialisées dans la vente d’abonnements. Au fond, le monde du concert
moderne en tant que phénomène entrepreneurial naît à Londres dans la première moitié du XVIII
e siècle
[18]. Les musiciens professionnels y acquièrent une
indépendance peu commune dans leurs relations avec les familles fortunées,
relations qui se fondent de façon beaucoup plus systématique qu’ailleurs sur
l’échange d’un service contre des honoraires. Et le premier canon d’œuvres du
passé à être admirées comme de la grande musique, s’élabore en Angleterre
dès la fin du siècle
[19].
Le Théâtre du Roi incarne l’imbrication des institutions culturelles et politiques propre à la société de l’époque. Ce dernier naît en réponse à la crise des
années 1690 et à ses effets sur le monde du théâtre londonien. La « Campagne
pour les Bonnes Mœurs » et les furieuses attaques moralisatrices que Jeremy
Collier lance contre lui en 1698, ont en effet un impact dévastateur, puisque
les représentations théâtrales cessent d’être une activité convenable pour les
classes supérieures
[20]. Les sous-entendus d’ordre sexuel ou politique deviennent
trop marqués pour une communauté qui craint une nouvelle guerre civile – avec
pour résultat final le
Licensing Act de 1737, qui met un terme au théâtre en
tant que forum de discussion politique. Le Théâtre du Roi apparaît donc
comme un substitut à ce que le théâtre a pu être durant les premières décennies de la Restauration, mais un substitut où les pairs et l’élite britannique
tout entière se retrouvent concentrés. Dans les faits, le Théâtre du Roi devient
le siège principal du Parlement en action. Bien que les livrets d’opéra ne
dépassent guère le cadre des allusions politiques voilées, ce lieu représente
dès lors un signe évident de l’unité et de la consolidation de la Succession
hanovrienne
[21].
Le monde des concerts publics a un caractère moins ouvertement politique que l’opéra, dans la mesure où ces derniers impliquent moins directement la noblesse. Mais s’ils deviennent beaucoup plus nombreux à Londres
que partout ailleurs au cours du XVIII
e siècle, c’est pour une raison en partie
politique : la faiblesse des contrôles culturels dans la métropole. Les concerts,
en effet, commencent dans les pubs, bénéficiant des libertés consenties à ces
institutions sous le Commonwealth et après la Restauration. Les licences
accordées aux pubs sont alors considérées comme suffisantes pour couvrir
également les activités musicales organisées en leur sein, et si quelques types
particuliers de concerts requièrent des permis, la grande majorité n’est pas
soumise à règlement
[22]. Cette situation est pratiquement unique en Europe, où
le contrôle monopolistique, assuré soit par la Cour soit par le théâtre municipal, est la norme; ainsi, à Leipzig, le
Gewandhaus continue de délivrer des
permis pour la plupart des concerts jusque dans la deuxième moitié du
XIX
e siècle. Le
Licensing Act de 1737 se désintéresse des concerts au moment
même où il réprime les théâtres commerciaux et où il soumet les textes à la
censure. Même au XIX
e siècle, aucune autre ville ne connaît une telle activité
des entreprises musicales que Londres, puisque les concerts, ailleurs, tendent à
être une activité beaucoup plus institutionnelle et centralisée.
Le beau monde est alors un groupe social essentiel à la vie de l’élite. Il
constitue un milieu sensiblement plus large, plus diversifié et moins intime que
celui de la Cour, distinct et en même temps beaucoup plus restreint que celui
des classes supérieures des grandes métropoles qui se développeront à
Londres et à Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle. C’est un public dont
la plupart des membres se connaissent, impliqués qu’ils sont dans un
ensemble de contextes sociaux, culturels et politiques étroitement liés. En tout
cas, ils se connaissent au moins par ouï-dire, ce qui les différencie à la fois de
la Cour, où tout le monde se connaissait directement, et des univers informes
et fortement segmentés de l’élite qui apparaîtront ensuite avec l’essor des capitales et la montée de la culture et de la politique de masse. C’est bien ce phénomène, on l’a vu, qu’exprime le terme beau monde.
Les théâtres publics, et en particulier l’opéra, sont beaucoup plus qu’aujourd’hui au centre de ce monde public des élites. Le fait de « se montrer » ne
doit pas nécessairement être interprété comme un acte opportuniste motivé
par un désir de mobilité sociale ascendante : dans la mesure où l’apparition en
public, à l’époque, est essentielle à la vie de l’élite, la présence au théâtre est
conçue comme un acte social normal pour quiconque est présumé faire partie
du beau monde.
L’opéra devient peu à peu une obligation nettement plus importante que
le théâtre parlé, parce qu’il a à voir avec les élites internationales et parce qu’à
Londres, ce sont des membres de l’aristocratie qui le gèrent. En 1725, le
Weekly Journal note :
« La musique jouit d’une telle approbation en Angleterre que toute indifférence à son
égard passe pour un manque d’éducation, si bien qu’aujourd’hui, tout un chacun dans le
beau monde paraît la comprendre – ou juger nécessaire d’en donner l’impression; afin d’entretenir cette illusion, quiconque se flatte d’être soi-même un gentilhomme se doit donc de
faire une apparition personnelle à Haymarket tous les soirs de représentation, s’étant préalablement drapé dans l’air de compétence que confèrent poudre et parfum [23]… »
L’appartenance au Monde passe donc pour un statut connu de quiconque
le partage; elle représente également, pour la société des classes supérieures,
un point de référence social et une source d’autorité morale.
Les lettres (en fait, un journal étonnamment détaillé) que Lady Mary
Coke, fille divorcée du duc d’Argylle, envoie à sa sœur entre 1767 et 1791,
dépeignent de façon très vivante sa conception du
beau monde et le type de
relations qu’elle y entretient
[24]. Ainsi, après une soirée au Théâtre du Roi en
1779, elle note que « Mr Fawkener et Sir Harry Featherstone, d’abord assis à
l’orchestre du côté de la loge, y ont ensuite pénétré; chacun a ses raisons personnelles, comme dit le
Monde». Les membres de ce milieu s’en remettent
donc à ses préceptes moraux. Le 20 décembre 1778, Lady Mary écrit, à
propos de Lady Camarthen qui est alors séparée de son mari et reçoit son
amant chez elle : « Je n’ai pas ouï-dire qu’elle désire voir de la compagnie ou
qu’elle ait l’intention de braver le
Monde; si dissolue soit-elle, il subsiste malgré
tout quelque apparence de honte. » On peut se faire une idée de l’étroitesse de
cet univers en notant que les trois quarts des quelque 350 abonnés à une loge
d’opéra pendant la seule saison de 1783 apparaissent à un moment ou à un
autre nommément dans le journal de Lady Mary
[25].
Le
beau monde ne se réduit aucunement à la noblesse. Il inclut non seulement les baronnets et les relations des deux catégories nobiliaires, mais aussi
les hommes et les femmes que leurs fonctions professionnelles y font entrer –
docteurs, agents financiers, artistes et musiciens de haut niveau, entrepreneurs
culturels, prostituées de haute volée, etc. Il ne s’agit pas ici de minimiser le rôle
central et l’autorité ultime de la noblesse dans la vie musicale ou dans la société
de l’Angleterre du XVIII
e siècle mais de comprendre qu’en dépit d’une résurgence de l’autorité aristocratique vers la fin du siècle, la vie sociale de cette élite
s’exonère ouvertement des conventions de caste et leur préfère des conceptions assez souples de la hiérarchie sociale
[26]. Ainsi, au Théâtre du Roi
(comme, de fait, à l’Opéra de Paris), l’agencement des places ne prévoit pas de
stricte séparation entre les nobles et les roturiers; seules les loges les plus haut
placées ne sont jamais occupées par des gens titrés. Par comparaison, au
Burgtheater de Vienne, les sièges des deux classes restent séparés par une barrière en bois tout au long du XVIII
e siècle. À Londres et à Paris, la modernité se
traduit par une fluidité des relations entre les élites qui n’a pas d’équivalent à
Vienne avant les années 1830 et 1840
[27].
Si le
beau monde est un groupe élitaire diversifié, il faut néanmoins garder
présent à l’esprit que la noblesse joue un rôle central dans l’évolution de l’espace public et que ce sont les nobles qui contrôlent directement le Théâtre du
Roi. Ce qu’un historien pourrait trouver à redire aujourd’hui à l’analyse
d’Habermas, c’est son insistance sur le rôle central de la bourgeoisie dans l’essor de l’espace public. Certes, ses remarques sur les hommes de lettres sont
moins abruptes que son analyse du discours politique en général. Ainsi, il
note : « À vrai dire, la sphère publique littéraire n’était pas d’origine purement
bourgeoise »
[28]. Mais il faut aller bien au-delà et reconnaître le rôle moteur que
les nobles – de Shaftesbury à Walpole et à Lord Middlesex, l’impresario du
Théâtre du Roi au début des années 1730 – exercent alors dans les innovations
intellectuelles et politiques évoquées par Habermas. Le rôle moteur des différents groupes, en fait, se déplace d’une décennie à l’autre. Pour reprendre la
formulation de Terry Eagleton, le
Tatler et le
Spectator permettent à « la critique
anglaise d’entrevoir ses propres origines glorieuses, de saisir le moment fragile
où la bourgeoisie acquiert la respectabilité avant de la perdre à nouveau »
[29]. De
même, Londres accueille peu de concerts d’envergure, et pratiquement toutes
les manifestations musicales importantes ont lieu à West End. Si les grandes
familles d’affaires vont au Théâtre du Roi, aux concerts des Hickford’s Rooms
ou au Pantheon sur Oxford Street, les entrepreneurs musicaux désireux de
créer des lieux de concert ne choisissent pas de s’implanter dans la partie traditionnellement bourgeoise de la ville
[30].
Rappelons que la présence au théâtre est considérée à l’époque comme un
acte social; s’y rendre, par définition, consiste autant à se mêler à l’assistance
qu’à y voir un spectacle, et en conséquence une personne tout à fait lettrée
tenant son journal intime peut ne pas ressentir le besoin de noter ce qu’elle a
effectivement vu lors de telle ou telle représentation. Un même individu va
souvent à plusieurs théâtres dans la même soirée, s’arrangeant pour voir les
scènes, les acteurs ou les chanteurs qu’il préfère ou pour prendre rendez-vous
dans telle ou telle salle ou loge
[31]. L’idée que les morceaux joués puissent être
des œuvres d’art à part entière ou même destinées à durer est encore faiblement implantée; la plupart des opéras consistent en patchworks – ou
pasticcii –
d’arias tirées d’œuvres de divers compositeurs. Mais cela ne remet aucunement en cause le sérieux du public. Dans la mesure où beaucoup voient un
opéra à maintes reprises au cours d’une saison, il n’est pas considéré comme
obligatoire d’assister à l’ensemble de la représentation. Les comportements de
sociabilité – parler, se déplacer ou même, d’après certaines sources, jouer aux
cartes – sont tolérés à un point qui paraîtrait anormal aujourd’hui, mais cela ne
veut pas dire que personne ne s’intéressait à ce qui se passait sur scène. Les
écrivains aimaient à dire que personne n’écoutait un opéra ou que personne
n’y connaissait grand-chose, mais ce genre de jugement était une figure de
style, une forme d’ironie à la signification hautement ambiguë. Cela ne signifie
pas qu’il n’y avait pas d’auditeurs sérieux; Haendel, Rameau et Gluck ont tous
trois été profondément admirés par les
aficionados de leur époque
[32].
Au spectacle, l’étiquette du
beau monde est donc plus hétérogène et plus
tolérante que la nôtre, parce qu’avant la fin du XVIII
e siècle, le goût n’est pas un
critère de distinction entre spectateurs d’opéra. Au contraire, l’opéra est censé
être accessible, voire attrayant pour tous les membres de l’élite et pour les gens
d’autres groupes sociaux qui constituent une partie de leur univers; les vrais
amateurs de musique et les auditeurs moins sérieux se rendent aux mêmes
représentations et fréquentent les mêmes salles de concert. Si Monteverdi, à
Mantoue, compose encore ses premières œuvres pour un public très intellectuel et les destine à un cadre privé, à partir de la création des salles de concert
à Venise dans les années 1630, en revanche, l’opéra devient ce qu’on pourrait
appeler une affaire de « goût général »
[33]. Cet ensemble de caractéristiques fait
que la vie théâtrale du XVIII
e siècle paraît fort étrangère au monde de la culture
d’aujourd’hui : la diversité des genres, des idiomes culturels et des comportements sociaux est si grande que la période nous semble difficile à comprendre
et nous incline à la mal juger.
Or, j’insiste : les gens de l’époque considèrent comme allant de soi de
mener leur vie sociale pendant une partie de la représentation, ils se déplacent
de loge en loge ou d’un côté de la salle à l’autre. Mais il est clair également que
certaines personnes regardent et écoutent, et qu’à certains moments le public
tout entier les imite. Surtout, il faut bien comprendre que la tolérance envers
des comportements qui pouvaient nuire à l’écoute découlait d’une nécessité
sociale, comme nous le verrons, et non d’un faible attachement de la société à
la musique.
À Londres et à Paris, le
beau monde et l’univers du théâtre se caractérisent
également par une licence sexuelle publiquement affichée. Si une certaine
liberté vis-à-vis des codes moraux a longtemps été une espèce de privilège des
classes sociales les plus élevées, cette prérogative devient plus patente et plus
banale dans ce milieu qu’auparavant. Ainsi, l’opéra est au point de convergence de tous les commérages sexuels; Lady Mary informe toujours soigneusement sa sœur à ce sujet. On peut se demander si la concentration de tant de
gens riches et influents avait sur eux un effet aphrodisiaque les incitant à des
comportements sexuels extravagants
[34]. Ce type de comportement, en tout
cas, semble apparaître à peu près en même temps à Paris et à Londres, c’est-à-dire dans les années 1720, et s’être imposé dans la vie publique au cours des
années 1770 et 1780. Nous connaissons bien la situation à Paris grâce aux rapports détaillés de la police sur l’immoralité publique, où figurent plus de la
moitié des abonné(e)s à l’Opéra ou de leur conjoint
[35]. La presse joue également
un rôle important à l’époque, puisque dans les deux villes circulent des feuilles
à scandale s’intéressant aux membres des classes supérieures, y compris aux
princes du sang, feuilles non dénuées parfois d’implications politiques
[36].
L’ESPACE POLITIQUE DES QUERELLES CULTURELLES
Durant le XVIII
e siècle élargi dont il est question ici, la vie publique se
caractérise entre autres par la persistance de relations intimes, voire incestueuses, entre le monde de la politique et le monde de la culture. Après la
Restauration, les théâtres jouent un rôle central de forum où la rhétorique des
partis informe les allusions et les postures dramatiques
[37]. Le Théâtre du Roi,
puis sa première troupe d’envergure, l’Académie Royale de Musique ( 1720-1728), naissent dans un contexte politique, essentiellement whig et hanovrien.
Les librettistes et les compositeurs jouent sur les sensibilités partisanes du
public avec une ambiguïté hautement divertissante
[38]. Bien entendu, les activités musicales entretiennent depuis longtemps des liens étroits avec la politique; mais ce qui est nouveau et, en fait, moderne, c’est qu’elles sont en train
de passer d’un statut de festivités de Cour à celui de discours public au sein
d’une communauté politique hautement instable. L’opéra et la salle de concert
apparaissent en même temps que le club et le café, constituant des espaces
sociaux shaftesburiens où les élites qui constituent cet espace public peuvent
se distraire. Les manifestations musicales, en effet, fournissent un cadre rituel
apolitique où nombre de ces groupes au rôle capital peuvent se retrouver et
s’engager dans des activités que ni le Parlement ni les cafés ne sont en mesure
d’offrir. Shaftesbury écrit au moment exact où la vie musicale anglaise passe
du cadre très privé de la musique domestique et religieuse du XVII
e siècle –
l’univers de Pepys – aux arènes publiques de la période géorgienne, mais juste
quelques années trop tôt pour en faire lui-même l’expérience
[39].
Les liens entre discours musical, discours littéraire et discours politique
donnent lieu périodiquement à des épisodes où les événements propres à ces
trois mondes convergent pour déclencher ce qu’on appelle parfois des querelles. Les pamphlets et les essais rédigés dans le cadre de ces disputes illustrent
parfaitement une tendance majeure de la presse au XVIIIe siècle : la montée des
satires et des polémiques, textes remplis d’allusions fines aux affaires contemporaines, mais écrits pour un public de lecteurs plus large qu’au XVIIe siècle.
Un aspect essentiel de ces épisodes est que les lecteurs connaissent directement ou indirectement les personnes impliquées et les auteurs, puisque le
monde des classes supérieures est relativement étroit, et concentré dans la
capitale. Les personnes qui ne s’impliquent pas dans la haute politique font
l’expérience des disputes entre factions de façon plus immédiate lors de tels
épisodes qu’en suivant les affaires de l’État; car dans bien des cas, les débats
culturels ont un effet direct sur la politique en tant que telle. C’est par le biais
de ce mélange des affaires politiques, littéraires et culturelles que l’espace
public s’étend au-delà du cercle de ceux qui détiennent une fonction ou exercent une influence durable.
En matière musicale, les plus connues de ces querelles se produisent à
Paris : il y a d’abord celle, brève et limitée, déclenchée par un essai de l’abbé
Raguenet en faveur de l’opéra italien en 1706, puis celle sur Rameau et Gluck
en 1737, et enfin les deux épisodes essentiels que sont la « querelle des
Bouffons » de 1752-1753, et la rivalité entre Gluck et Puccini de 1774-1778.
Ces deux derniers épisodes sont étroitement liés au contexte politique : d’un
côté l’engagement de l’
Encyclopédie et des philosophes en faveur de l’opéra italien, de l’autre l’affrontement entre littérateurs au sujet de l’ambitieuse nouvelle
reine
[40].
Cependant, des disputes similaires et tout aussi significatives ont eu lieu
quelques années auparavant à Londres. Entre 1706 et 1740 environ, des
hommes de lettres contestent la prédominance croissante de l’opéra italien dans
la vie culturelle des élites, et les pamphlets et les essais qu’ils publient soulèvent
tout un éventail de questions morales, politiques et esthétiques
[41]. Peu de temps
après la première représentation d’un opéra en langue italienne, en 1705, John
Dennis ouvre les hostilités avec
An Essay on the Opera’s after the Italian Manner
et
An Essay upon the Publick Spirit ( 1711). Puis une nouvelle vague d’écrits
pamphlétaires apparaît au début des années 1720, bientôt amplifiée par la première de
L’Opéra des gueux en 1728. Dans cette littérature, la politique partisane
joue un rôle, puisque les officiers de la Cour prédominent au sein des
Directeurs de l’Académie Royale de Musique, mais la grande diversité des
questions morales et des attaques personnelles contenues dans ces pamphlets
dépasse le simple cadre partisan.
L’interaction entre opéra et politique qui caractérise cette littérature peut
être illustrée par un commentaire de 1727 sur la rivalité opposant les chanteurs
Faustina et Cuzzoni et celle opposant les compositeurs Haendel et Bononcini :
« Je n’ose déterminer lequel des deux est l’agresseur, de peur de perdre l’amitié des
grands et nobles personnages qui épousent tantôt l’un, tantôt l’autre parti avec une ferveur
telle qu’il ne s’agit plus de savoir à présent (comme auparavant) si vous êtes whig ou tory,
pour la Haute Église ou pour la Basse Église, pour la Cour ou pour le pays, pour le roi George
ou pour le Prétendant, mais si vous êtes pour Faustina ou pour Cuzzoni, pour Haendel ou
pour Bononcini. Ces questions engagent le beau monde dans des disputes ferventes; et n’était
la douceur de l’opéra, qui tempère et apaise la ville natale des Anglais, il ne pourrait résulter de
tout cela que sang et carnages [42]. »
Le Théâtre du Roi est ici dépeint en termes shaftesburiens, à savoir comme
un lieu où le discours policé supplante la lutte des factions et le désordre, un
lieu plus aristocratique que le café mais comparable par ses vertus civilisatrices.
Et c’est bien sur ce mode que les écrivains de l’époque amusent leurs lecteurs,
évoquant tantôt l’inconstance du public tantôt des sujets extrêmement sérieux
comme le Prétendant. L’opéra joue donc un rôle important au sein de l’espace
public en ce qu’il fournit un forum où les parties en présence peuvent se rencontrer et le public s’impliquer dans toute une série de disputes entre factions,
avec semble-t-il pour résultat une réduction des tensions d’ensemble. La querelle parisienne des années 1750 est liée de façon similaire à la crise constitutionnelle qui oppose la maison royale et le Parlement de Paris : la dispute sur la
troupe italienne des bouffons fournit aux partisans de l’Encyclopédie un moyen
d’atteindre le roi et offre au public un débat primordial sur la direction que doivent prendre l’opéra et sa gestion par l’État.
Cela ne veut pas dire, cependant, que le discours musical soit synonyme
d’engagement civique, ou que la vie publique recouvre exactement ce qu’on
entend par « espace public ». Le monde de la musique ne doit pas être vu comme
une composante constitutive de l’espace public, forum gravitant autour de l’autorité de l’État, mais plutôt comme un monde public, en interaction avec ce
domaine naissant. Dans les années 1720, l’idée se répand que la vie musicale,
espace autonome dans la société, a en tant que tel son propre discours civique.
La taille restreinte du monde musical des classes supérieures et l’absence relative
de différenciation en son sein lui donnent à l’époque une unité et une conscience
de soi qui font d’elle une communauté distincte – à défaut, bien sûr, d’être indépendante. À cet égard, les données numériques sont déterminantes. Avant 1700,
on l’a dit, la musique se répartit encore entre de multiples lieux; ce n’est qu’au
XVIIIe siècle que l’idée d’une « république » des activités musicales apparaît. En
1870, en revanche, ce phénomène a quasiment disparu, sous l’effet de l’expansion et de la spécialisation des institutions et des publics culturels.
Au XVIII
e siècle, il est courant de parler du monde de la musique, ou encore
de l’opéra, en recourant à des métaphores politiques. En Angleterre, la vie musicale est tout particulièrement marquée par cette tendance, parce que le Théâtre
du Roi, centre incontournable de ce monde, est financé et dirigé par des nobles
et des gentilshommes dont la plupart siègent au Parlement ou occupent des
fonctions à la Chambre du Roi. Les gens du Monde ne peuvent donc voir dans
les directeurs du Théâtre du Roi que des gouvernants, puisque la gestion du
théâtre affecte leur vie sociale au quotidien
[43]. C’est pourquoi, en 1720, une satire
de l’opéra intitulée
The Anti-Theatre utilise le terme de « république » pour relater
la crise déclenchée chez les directeurs de l’opéra par la non-venue d’une diva en
Angleterre : « Je ne puis qu’être inquiet de constater à quel point prodigieux la
disparition de cette malheureuse trouble le fonctionnement de la république
musicale ! Quelles délibérations et quelles matières à discussion tout cela ne doit-il pas générer de leur côté pour parer à une déception si contraire à leurs desseins !»
[44]. Notons que cette idée de « république » culturelle a une signification
plus nationale que cosmopolite. Si ce terme, dans son acception ancienne, désignait les hommes cultivés de toutes les nations, il est maintenant utilisé en référence à une culture musicale essentiellement nationale et liée à l’espace public.
Le Théâtre du Roi illustre donc à quel point l’Angleterre est entrée dans
une ère politique nouvelle. En France, lorsque Louis XIV se retire de la vie
publique, dans les années 1680 et 1690, l’autorité en matière de goût passe de
la maison royale au public et aux musiciens qui dirigent l’opéra, mais sans la
rupture causée en Angleterre par la Glorieuse Révolution et les troubles politiques qui en résultent trois décennies durant. La satire citée ci-dessus évoque à
juste titre une république plutôt qu’une oligarchie, dans la mesure où cette autorité, plutôt que de rester nichée sur les terres de quelques familles nobles, est
publique et largement partagée. Le
leadership est en train de passer aux mains non
seulement des nobles, mais aussi des entrepreneurs de théâtre, des musiciens, des
publicistes et des gens de lettres. Le fait que des écrivains comme John Dennis,
Joseph Addison et Richard Steele ressentent le besoin de tant faire pour contenir
l’opéra italien montre quelle puissance ce dernier a acquise – et cela sans
monarque pour le diriger
[45].
D’UNE MODERNITÉ À L’AUTRE
Je soutiens que le monde public de la musique qui se met en place en
Angleterre au début du XVIIIe siècle peut être considéré comme un aspect de la
modernité, mais que cet aspect peut être vu de façon différente selon la perspective temporelle adoptée. Sur le plan le plus large, la culture publique de la nouvelle
capitale devient alors une constante de la société anglaise, constante qui perdure
jusqu’à aujourd’hui. Londres est la première capitale où ce genre de culture se
développe, et elle constitue, depuis, un des points névralgiques de la vie musicale
occidentale. Pourtant, de 1700 à 1870, une autre forme de modernité culturelle
peut être observée, à savoir un monde musical fondé sur des élites étroitement
liées, monde tout à fait adapté par sa nature à la démographie urbaine et la politique de l’époque. Ces deux aspects de la modernité sont complémentaires; le
changement que l’on constate au XIXe siècle, quant à lui, peut être défini comme
une reconfiguration des modalités sociales et culturelles au sein de structures institutionnelles inchangées.
Dans cette perspective, la fin du XVIII
e siècle représente un tournant secondaire mais non négligeable. Le nouvel ordre de la vie culturelle publique apparu à
l’orée du siècle acquiert une intensité supérieure dans sa seconde moitié, au fur et
à mesure que l’édition fleurit, que les théâtres se développent, que les concerts
prolifèrent et que la liberté sexuelle, tout particulièrement du côté des princes du
sang, s’affiche de manière de plus en plus flagrante. À la fin des années 1780, tant
à Londres qu’à Paris, un mouvement de moralité se développe en réaction au
cours qu’a pris la vie publique. Avant même la Révolution française, on peut voir
les gens du Monde commencer à repenser leur vie et s’efforcer d’adhérer à des
règles plus strictes, se ralliant ainsi à une forme de victorianisme précoce
[46]. Dans
la vie musicale, cela se traduit principalement par une certaine perte de vitesse
des concerts publics et par un glissement vers des institutions plus privées
[47].
Néanmoins, le petit monde de la culture musicale aristocratique, avec tous les
tenants et les aboutissants de sa vie sociale, se perpétue jusqu’au milieu du
XIX
e siècle.
À cette date, le rôle moteur de l’Angleterre dans la vie musicale européenne
est beaucoup moins marqué qu’au XVIIIe siècle. En dépit de sa précocité dans le
développement de la sphère musicale publique, Londres n’avait acquis ce rôle
que parce qu’elle s’était longtemps tenue à l’écart du monde musical occidental.
Depuis le début du XVI
e siècle, les directions principales de la vie musicale étaient
venues d’Italie, où s’élaboraient les principes les plus fondamentaux régissant le
métier, son apprentissage et la pratique du mécénat, principes qui ont défini la
musique et ses contextes sociaux à travers toute l’Europe
[48]. L’Angleterre, par
contraste, se tenait en marge des grands axes de circulation de la musique et des
musiciens entre Rome, Venise, Vienne, Dresde, Munich, Hambourg et Paris; la
Cour allait même jusqu’à interdire l’accès à la chapelle royale aux étrangers, tout
particulièrement aux Italiens.
Si, après 1700, le pays est entraîné plus étroitement dans le tourbillon de la
vie musicale du Continent, sa sensibilité particulière ne s’y fond jamais entièrement. Dans une attitude qu’on pourrait qualifier de raciste, les musiciens anglais
se tiennent à l’écart des Italiens de passage, soucieux qu’ils sont d’imprimer à leur
carrière des directions différentes de celle de leurs invités. La raison en est, entre
autres, que, tout au long du XVIII
e siècle, la « république musicale » constituée par
le Théâtre du Roi maintient un répertoire italien qui barre les œuvres de compositeurs anglais de sa scène. Parallèlement, ces derniers sont découragés de faire
leurs preuves au sein de genres musicaux plus ambitieux ou plus prestigieux – un
peu à l’image du sort réservé aux femmes compositeurs à travers l’Europe
[49].
Ainsi, la modernité de la vie musicale du XVIII
e siècle offre certes aux musiciens
anglais des carrières d’interprètes et d’entrepreneurs, accordant ainsi à Londres
une place importante dans le paysage musical international, mais elle limite
sérieusement leurs chances d’épanouissement créateur.
Aux alentours de 1850, un large éventail de facteurs commence à mettre un
terme à la culture élitaire caractéristique de notre long XVIII
e siècle. Ces changements ne sont pas aussi rapides que ceux constatés dans la vie parlementaire mais
ils sont liés à bien des égards à ce qui se passe dans le domaine politique
[50].
Premièrement, la croissance graduelle de la métropole londonienne, tant en
termes démographiques que géographiques, distend le cadre social que Lady
Mary appelait le
Monde. Le nombre de gens qu’il faudrait maintenant connaître
ou couvrir de ses potins devient tout simplement trop important. Simon
McVeigh a bien montré qu’avant les années 1830, peu de musiciens s’efforçaient vraiment d’attirer le public à leurs concerts; leur souci principal était
plutôt d’élargir leurs contacts dans le
beau monde afin d’obtenir des postes
lucratifs de professeurs à domicile ou d’interprètes de salon. Après 1850, en
revanche, la vie des concerts est dominée par un nouveau type d’entrepreneurs,
habiles à favoriser l’émergence de publics anonymes issus des classes
moyennes
[51]. Les musiciens deviennent moins dépendants de leurs mécènes que
leurs prédécesseurs. Formés maintenant dans des conservatoires, ils ont moins
affaire au vieux monde social des élites qui dominait jusque-là la vie musicale.
Deuxièmement, l’ouverture de la vie politique à de nouveaux groupes, à
partir des années 1830, sape un des fondements essentiels de ce monde social,
puisqu’il était étroitement lié depuis le départ au contrôle de l’ordre politique
par l’aristocratie. Le
Concert of Antient Music, véritable pilier du canon musical
à ses débuts, géré jusque-là sur un mode patriarcal et aristocratique, s’éteint en
1848. Aux alentours de 1860, comme Jennifer Hall-Witt l’a montré, le nombre
de membres de la haute noblesse prenant des loges à l’opéra diminue de
manière sensible, et les soirées de représentation jouent un rôle beaucoup
moins central dans leur vie sociale. La vie du
Monde, centrée jusque-là sur
l’opéra, devient beaucoup plus privée qu’auparavant
[52]. Dans les faits, le petit
monde qui dirigeait l’opéra de Londres depuis 1705 touche maintenant à sa
fin.
Troisièmement, les disputes politico-musicales du type de celles qui
étaient au centre de la vie publique disparaissent presque entièrement. La dernière affaire importante de ce genre en Angleterre est la tentative de fonder un
théâtre concurrent à Covent Garden en 1847, avec pour base un public issu de
la petite et moyenne noblesse et de la bourgeoisie. La dernière querelle parallèle en France correspond à la venue de Richard Wagner à Paris en 1859, à
l’occasion de la représentation de
Tannhäuser
[53]. À partir de là, ce sont des
groupes spécialisés de professionnels, tant musiciens que critiques, qui s’em-parent progressivement du contrôle du discours musical, aux dépens des
cercles où se mêlaient jusque-là professionnels et amateurs
[54].
Des changements dans la vie culturelle contribuent également à la fin de
cette époque. À partir du milieu du XIXe siècle, les théâtres londoniens, maintenant affranchis des règles monopolistiques longtemps en vigueur, commencent
à essaimer en lieux distincts par type de spectacle. Un processus similaire se
manifeste dans le déclin des concerts de bienfaisance, aux programmations toujours très diversifiées, et dans l’essor des récitals, où chaque concert répond à un
goût précis. En outre, les répertoires d’œuvres plus anciennes, maintenant désignées sous le terme de musique « classique », s’installent au centre de la vie musicale, alors que simultanément les orchestres symphoniques et les quatuors à
corde concurrencent l’opéra et que les jugements portés sur la valeur artistique
des œuvres instaurent un nouveau cadre de référence esthétique et idéologique.
En 1893, dans la revue
Pall Mall Magazine, diverses dames de la bonne
société décrivent les changements qui ont affecté leur monde au cours des cinquante années précédentes. L’une d’elles dit avoir vu apparaître « une situation
tout à fait nouvelle… Je suppose que personne ne niera que la Société en
Angleterre ait été, à l’époque, radicalement transformée »
[55]. Une autre déclare :
« Lorsque – il y a de cela plusieurs années maintenant, hélas – je fis mes débuts
dans la Société, j’y trouvai un rassemblement de gens partageant la même position sociale, liés les uns aux autres par différents rapports et très au courant de la
situation financière des uns et des autres. Comme tous appartenaient au même
monde, la pauvreté n’était pas considérée comme un crime
[56]. » Or, cette nouvelle diversité du monde de l’élite froisse. La comtesse de York, autre contributrice à la revue, se demande si « une variété de groupes différents dépourvus de
ciment » peut « vraiment être définie comme société »
[57].
De fait, la fragmentation de la vie musicale en différents mondes et la rupture entre musique populaire et musique classique contribuent à une reconfiguration de l’élite. « Il se trouve que, en lieu et place d’une cinquantaine de
personnalités, le monde élégant a atteint les dimensions énormes et encombrantes qui nous sont aujourd’hui familières », déclare Lady Brooks. Une évolution qui, à l’en croire, a eu des effets positifs, en particulier sur la vie musicale.
Elle voit ainsi un « symptôme satisfaisant » dans « l’enthousiasme moderne pour
la musique qui – et c’est une première pour notre génération – a rendu la présence d’un opéra de qualité à Londres à la fois possible et profitable; il se peut
que la satisfaction intellectuelle qui vient de la musique ait plus de valeur que
toutes les autres… en ce qu’elle apporte aujourd’hui à bien des gens l’extrême
soulagement de la beauté incarnée dans des sons »
[58]. Une façon pour elle de souligner le principe relativement nouveau de la fidélité aux partitions et aux intentions du compositeur, principe très nettement identifiable dans le mouvement
wagnérien par exemple.
Tout cela confirme-t-il l’argument avancé par J. C. D. Clark, selon lequel
l’Angleterre du XVIIIe siècle doit être vue comme un Ancien Régime ? D’un
côté, la culture musicale qui s’affirme alors doit trop à l’Angleterre de l’époque
pour que le terme puisse être retenu sans distinctions. À l’orée du XVIIIe siècle,
les musiciens ont mis en place tout une structure de petites entreprises, et les
concerts publics ont acquis une position centrale dans la vie sociale des élites,
deux phénomènes qui vont devenir une condition permanente de la vie musicale et sont à la base de sa modernité même. De plus, l’idée de « musique
ancienne » et l’idéologie canonique qu’elle implique, portées d’abord par les
tories de la High Church, ont quelque chose d’essentiellement moderne.
D’un autre côté, cependant, le terme sonne juste. De nombreux commentateurs des années 1830 et 1840, en effet, pensent que l’Angleterre a besoin de
sortir de l’ère « gothique » où les élites exerçaient leur autorité de façon oligarchique. Appelant à la transformation du goût musical, les critiques d’opéra
revendiquent une approche plus sérieuse et assimilent les us et coutumes de
son public traditionnel à des comportements d’Ancien Régime
[59]. Ces idéologues défient les cercles étroits de la noblesse qui dominaient jusque-là
l’opéra et font de ce dernier la manifestation culturelle du règne oligarchique
au sens large du régime hanovrien, redéfinissant ainsi avec un succès étonnant les termes mêmes du débat. Le croupier à l’opéra ou le directeur du
catch-singing au Concert de musique ancienne deviennent les symboles de cet
ordre ancien. Le nouveau connaisseur de musique « classique », quant à lui, tire
fierté du rôle philosophique éminent dont son autorité est investie. À ses yeux,
ses prédécesseurs – Horace Walpole et ses amis – ne faisaient que s’éreinter à
la poursuite futile de talents d’opéra
[60].
L’argument selon lequel la condition moderne au sens large est née à
l’orée du XVIIIe siècle ne repose pas sur une interprétation whig de l’histoire. Il
signale au contraire que l’aspect le plus fondamental de la modernité – un
cadre politique ouvert et une vie culturelle publique conforme à la nature de la
nouvelle capitale – se met en place rapidement au début du siècle. Ce changement résulte moins du développement linéaire de quelque ordre progressiste
– libéralisme ou essor de la bourgeoisie – que d’évolutions par lesquelles les
classes supérieures s’adaptent aux nouvelles conditions sociales et à la crise
politique. Ce qui se produit aux alentours de 1700, de 1750, de 1790 et de
1830 est le résultat des efforts des membres des classes dirigeantes pour faire
face aux problèmes auxquels ils sont confrontés. Le tissu serré de relations
personnelles qui caractérise la vie culturelle et politique des élites durant cette
période s’avère alors particulièrement malléable et adaptable à toutes sortes de
besoins nouveaux.
Réfléchissant aux manières de définir la culture « populaire », Jacques
Revel a proposé de reconsidérer le problème de la modernité
[61]. Il repère
entre 1650 et 1800 une série d’évolutions, à mesure que les intellectuels et la
société divergent de plus en plus dans leur façon de définir l’autorité à même
de comprendre et de contrôler la culture populaire. Si un champ anthropologique spécialisé résulte de cette façon de penser à la fin du XVIII
e siècle, J. Revel
ne le considère pas comme une force modernisatrice, et il soutient l’idée que
les évolutions à l’œuvre sont par nature non-linéaires. Sur le plan philosophique, un tel point de vue peut être considéré comme une tentative de se
situer à mi-chemin entre approche systémique et relativisme, position récemment baptisée « réalisme pragmatique »
[62]. Si, à ses yeux, l’anthropologie apparaît dans un contexte culturel qui doit être considéré comme moderne, il ne
l’interprète pas comme un processus global de modernisation; la nature
contrastée de ces évolutions prévaut sur la continuité du processus historique.
Les structures sociales et intellectuelles ne se sont pas nécessairement imposées du petit vers le grand : la société a plutôt évolué successivement dans des
directions différentes pour trouver des solutions à des besoins sociaux et des
conflits politiques nouveaux. La culture musicale anglaise moderne à ses
débuts jette les fondements de structures que nous devons considérer
comme modernes, sans qu’on puisse parler pour autant d’un processus de
modernisation.
(traduit de l’américain par Daniel Argelès)
[1]
Je remercie Margaret Jacob et Larry Stewart de leur aide.
[2]
N. du T. : l’auteur utilise le terme
beau monde en français dans tout l’article.
[3]
Parmi les pionniers de cette approche, voir Edward H. WRIGLEY, « A simple model of London’s
importance in changing English society and economics, 1650-1750 »,
Past and Present, n° 37,1967,
p. 44-70; Lawrence STONE, « The residential development of the West End of London in the seventeenth century »,
in Barbara C. MALAMENT (ed.),
After the Reformation : Essays in Honor of J. H. Hexter,
Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1980, p. 167-214; J. DYOS et Michael WOLFF,
The
Victorian City. Images and Reality, Londres, Routledge, 1977-1978,2 t., et tout particulièrement Lynn
LEES, « Metropolitan Types », t. 2, p. 413-428; Bernard LEPETIT et Peter CLARK,
European Capital
Cities, New Orleans, Scolar Press, 1997, notamment l’article de David R. RINGROSE, « Capital Cities
and Urban Networks in the Early Modern Period ».
[4]
Tim HARRIS,
Politics under the Later Stuarts : Party Conflict in a Divided Society, 1660-1715,
London, Longman, 1993; R. O. BUCHOLZ,
The Augustan Court : Queen Anne and the Decline of Court
Culture, Stanford, Stanford University Press, 1993.
[5]
Je suis redevable aux idées de Lawrence LEVINE,
Highbrow/Lowbrow :The Emergence of Cultural
Hierarchy in America, Cambridge, Massachussets, Harvard University Press, 1988; Christophe CHARLE,
La Naissance des « Intellectuels »: 1880-1900, Paris, Éditions du Minuit, 1990; et Robert RITCHIE,
« Cultural riots : nineteenth-century theater in England and America »,
Founders Lecture, Huntington
Library, San Marino, 1994.
[6]
La plus connue de ces conceptions est l’idée de « paradigme » avancée par Thomas KUHN,
La
structure des révolutions scientifiques, ( 1962), Paris, Champs-Flammarion 1983; voir Steven FULLER,
« Being there with Thomas Kuhn : a parable for post-modernist times »,
History and Theory, n° 31,1992,
p. 241-275. Pour une discussion de la théorie de la modernisation : Joyce APPLEBY, Lynn HUNT,
Margaret JACOB,
Telling the Truth about History, New York, Alfred Knopf, 1994, p. 78-89,217,220,229.
[7]
Jürgen HABERMAS,
L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la
société bourgeoise, Paris, Payot, 1978 ( 1re édition allemande 1962) ; Terry EAGLETON,
The Function of
Criticism from The Spectator to Post-Structuralism, Londres, Verso, 1984; Craig CALHOUN,
Habermas and
the Public Sphere, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1992. Voir aussi les remarques critiques d’Orest
Ranum dans son compte rendu du livre d’Hélène MERLIN, « Public et littérature en France au
XVIIe siècle »,
in Modern Language Notes, n° 111,1996, p. 806-812.
[8]
Margaret C. JACOB,
The Newtonians and the English Revolution, 1689-1720, Ithaca, Cornell
University Press, 1976, et
The Cultural Meaning of the Scientific Revolution, Philadelphia, University of
Pennsylvania Press, 1988; William WEBER,
The Rise of Musical Classics in Eighteenth-Century England :
A Study in Canon, Ritual and Ideology, Oxford, Oxford University Press, 1992. L’évolution de la pensée musicale était fortement influencée par l’empirisme. Intellectuellement, la vie musicale avait en effet
beaucoup plus à voir avec la science qu’avec les Beaux-Arts ou le domaine naissant de l’esthétique
formelle. Voir William WEBER, « The intellectual origins of musical canon in eighteenth century
England »,
Journal of the American Musicological Society, n° 47,1994, p. 488-520; et Larry STEWART,
The Rise of Public Science : Rhetoric, Technology and Natural Philosophy in Newtonian Britain, New York,
Cambridge University Press, 1992.
[9]
Keith WRIGHTSON,
English Society, 1580-1680, London, Hutchinson, 1982, tout particulièrement l’introduction, p. 11-16.
[10]
L. STONE, art. cit.
[11]
R. O. BUCHOLZ,
The Augustan…, op. cit.
[12]
Orest RANUM,
Paris in the Age of Absolutism, New York, John Wiley, 1968; Bernard LEPETIT,
Les Villes dans la France Moderne, Paris, A. Michel, 1988.
[13]
John BREWER et Roy PORTER (ed.),
Consumption and the World of Goods, London, Routledge,
1933.
[14]
D. R. RINGROSE, art. cit.
[15]
J. HABERMAS,
L’espace public, op. cit., p. 50.
[16]
John WILSON (ed.),
Roger North on Music, Londres, Dent, 1959, p. 302.
[17]
« London »,
in Stanley SADIE (ed.),
The New Grove Dictionary of Music and Musicians, 20 t.,
Londres, Macmillan, 1980, t. 11, p. 202.
[18]
Simon MC VEIGH,
Concert Life in London from Haydn to Mozart.
[19]
W. WEBER,
The Rise of…, op. cit.
[20]
Jeremy COLLIER,
A Short View of the Immorality, and Profaneness of the English Stage, together
with the Sense of Antiquity upon this Argument, Londres, S. Keble, 1698.
[21]
Elizabeth GIBSON,
The Royal Academy of Music, 1719-1728 : The Institution and its Directors,
New York, Garland, 1989; William WEBER, « L’Institution et son public : l’Opéra à Paris et à Londres
au XVIIIe siècle »,
Annales : ESC, novembre-décembre, 1993,48/6 p., 1519-1540. Sur cette question, je
suis particulièrement redevable à Maximilian Novak.
[22]
S. MC VEIGH,
Concert Life…, op. cit.
[23]
Weekly Journal; or, Saturday’s Post, 18 décembre 1725, cité
in E. GIBSON,
The Royal…, op. cit.,
p. 388.
[24]
Je suis redevable à l’Honorable Caroline Douglas-Home pour l’accès qu’elle m’a donné aux
originaux des lettres et journaux intimes de Lady Mary Coke, Coldstream, Berwickshire, 2 janvier
1779. On peut trouver les quinze premières années de ce journal ( 1759-1974)
in J. A. HOME (ed.),
The Letters and Journals of Lady Mary Coke, 4 vols., Edinburgh, D. Douglas, 1889-1896.
[25]
Voir la liste des abonnés dans
The Morning Herald, 5 février 1783, p. 5, et
A Descriptive Plan
of the New Opera House with the Names of the Subscribers in each Box, London, 1783. Wilmarth Sheldon
Lewis et son équipe ont élaboré un fichier extrêmement utile de renseignements sur tous les individus cités dans la portion non publiée de son journal (Lewis Walpole Library, Yale University, in
Farmington, Connecticut).
[26]
Voir la conclusion de W. WEBER,
The Rise…, op. cit.
[27]
Otto G. SCHINDLER,
Das Burgtheater und sein Publikum, Vienne, Oesterreichische Akademie
der Wissenschaften, 1976; W. WEBER,
Music and the Middle Class :The Social Structure of Concert Life
in London, Paris and Vienna, 1830-1848, Oxford, Oxford University Press, 1998 ( 1re éd. 1975).
[28]
J. HABERMAS,
L’espace public, op. cit., p. 40.
[29]
T. EAGLETON,
The Function…, op. cit., p. 25.
[30]
S. MC VEIGH,
Concert Life…, op. cit. Sur la question de la prédominance bourgeoise et aristocratique dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, voir Roy PORTER,
English Society in the Eighteenth Century,
Londres, Allen Lane, 1982; Linda COLLEY,
Britons : Forging the Nation, 1707-1837, New Haven, Yale
University Press, 1992; J. C. D. CLARK,
English Sociely, 1688-1832, Cambridge, Cambridge University
Press, 1985; Donna ANDREW, « Aldermen and the big bourgeoisie reconsidered »,
Social History, 1981,
n° 6, p. 22-36.
[31]
En 1715, par exemple, Sir Dudley Ryder écrit dans son journal : « Suis allé au théâtre, dans
la loge latérale. Suis resté pour le premier acte. Puis suis allé au nouveau Playhouse, dans la loge latérale, où je suis resté pour le premier acte. Ai soupé à Gill House… [suis rentré et] ai lu un bout de
l’École de Femmes, la comédie de Molière. Couché à 10 heures, j’avais sommeil. » En mars 1716, il
rapporte être allé voir
The Drummer, or the Haunted House d’Addison. Voir à ce sujet William
MATTHEWS (édit.),
The Diary of Dudley Ryder, 1715-1716, Londres, Methuen, 1939, p. 128 et 195.
Joseph Addison critiquait une telle étiquette, mais on peut douter de la profondeur de sa conviction
à cet égard. Voir Henrik KNIF,
Gentlemen and Spectators : Studies in Journals, Opera and the Social Scene
in Late Georgian London, Helsinki, Finnish Historical Society, 1995, p. 70-73. James H. JOHNSON critique davantage le vieil ordre des mœurs musicales; voir
Listening in Paris :A Cultural History, Berkeley,
University of California Press, 1995. Voir ma contribution à ce débat dans « Did People Listen in the
Eighteenth Century ?»,
Early Music, t. 25,1997, p. 678-691.
[32]
Lydia GOEHR,
The Imaginary Museum of Musical Works : An Essay in the Philosophy of Music,
Oxford, Oxford University Press, 1992.
[33]
W. WEBER, « Learned and general musical taste in eighteenth-century France »,
Past and
Present, 1980, n° 89, p. 58-85.
[34]
De tels commérages n’apparaissent cependant pas dans l’autobiographie approfondie de John
Marsh ( 1752-1828), gentilhomme de lignée tant terrienne que bourgeoise et urbaine du Sussex et du
Kent; voir W. WEBER, « Daily life in the autobiography of John Marsh »,
Huntington Library Quarterly,
t. 59,1997, p. 145-169.
[35]
Les documents sont conservés aux Archives de la Bastille, Bibliothèque de l’Arsenal. Des
extraits ont été publiés
in M. L. LARCHEY,
Documents inédits sur le règne de Louis XV, Paris, 1863, et
in Camille PITON,
Paris sous Louis XV : rapports des inspecteurs de police au roi, 5 t., Paris, Société du
Mercure de France, 1908-1914.
[36]
En 1769 paraît
Town and Country Magazine, dont les numéros mensuels se concentrent sur
un à trois articles appelés « Tête-à-Tête », où quelque affaire se voit relatée avec suffisamment de détails
pour que les gens informés sur le
beau monde comprennent dans leur majorité de qui il s’agit. À partir des années 1780, les pamphlets font également leur apparition, le plus connu, celui de Charles
PIGOTT, adoptant un point de vue whig radical (
The Jockey Club et
The Female Jockey Club). Pour
Paris, voir Thévéneau de MORANDE,
Le Gazette cuirassé : ou anecdotes scandaleuses de la Cour de France,
London, 1771. Voir aussi Jeffrey MERRICK, « Sexual politics and public order in eighteenth-century
France :The
Mémoires Secrètes and the
Correspondance Secrète»,
Journal of the History of Sexuality, 1990,
t. 1,1, p. 64-84; M. C. JACOB, « The materialist world of pornography »,
in Lynn HUNT,
Eroticism and
the Body Politic, Baltimore, John Hopkins University Press, 1991, p. 157-202; et Dror WAHRMAN,
«
Percy’s prologue : from gender plays to gender panic in eighteenth-century England »,
Past and Present,
1998, t. 159, p. 113-160.
[37]
W. L. MACDONALD,
Pope and his Critics :A Study in Eighteenth-Century Personalities, Londres,
Dent, 1951; John LOFTIS,
The Politics of Drama in Augustan England, Oxford, Oxford University Press,
1963; Philip J. FINKELPEARL,
Court and Country Politics in the Plays of Beaumont and Fletcher,
Princeton, Princeton University Press, 1990.
[38]
« English tradition in Handel’s
Rinaldo »,
in Stanley SADIE et Anthony HICKS (édit.),
Handel
Tercentenary Collection, Basingstoke, Hampshire, Macmillan, 1985; « Political Allegory in Late
Seventeenth-Century English Opera »,
in Nigel FORTUNE (édit.),
Music and Theatre : Essays in Honour
of Winton Dean, Cambridge, Cambridge University Press, 1987.
[39]
Lawrence KLEIN,
Shaftesbury and the Culture of Politeness, Cambridge, Cambridge University
Press, 1994; et « Shaftesbury and the Progress of Politeness »,
Eighteenth-Century Studies, 1984-1985,
n° 18, p. 186-214.
[40]
W. WEBER, «
La musique ancienne in the waning of the Ancien Régime »,
Journal of Modern
History, t. 56,1984, p. 58-88; Robert ISHERWOOD, « The third war of musical Enlightenment »,
Studies
in Eighteenth-Century Culture, 1975, t. 4, p. 223-245.
[41]
Lowell LINDGREN, « Critiques of Opera in London, 1705-1719 »,
in Alberto COLZANI, Norbert
DUBOWY, Andrea LUPPI et Maurizio PADOAN (édit.),
Il melodramma italiano in Italia e in Germania
nell’età barocca :Atti del V Convegno internazionale sulla musica italiana nel secolo XVII, Loveno di Menaggio
(Como), 28-30 giugno 1993, Como, Antique Musicae Italicae Studiosi et Centro italo-tedesco Villa
Vigoni, 1995, p. 143-165; E. GIBSON,
The Royal Academy…, op. cit., p. 383-438; Thomas MCGEARY,
« Shaftesbury, Handel and Italian Opera »,
Händel Jahrbuch, 1986, t. 32, p. 99-104; et « English Opera
Criticism and Aesthetics, 1685-1747 », Ph. D. diss., University of Illinois, 1985.
[42]
Monthly Catalogue, n° 50, June 1727, cité
in E. GIBSON,
The Royal Academy…, op. cit., p. 428.
Pour ce type de satire, voir également
The Miscellaneous Works of the Late Dr. Arbuthnot, 2 t., Glasgow,
James Carlile, 1750, t. 1, p. 213-223 (l’attribution à Arbuthnot a été depuis réfutée).
[43]
William WEBER, « L’Institution et son public », art. cit.
[44]
The Anti-Theatre, 29 mars 1720. Bien que le discours musical ait ses spécificités et qu’il donne
lieu à beaucoup moins de théorie politique que les commentaires sur les Beaux-Arts, l’emploi du terme
« république » peut être mis en rapport avec l’humanisme civique tel que le définissent John POCOCK,
Le moment machiavélien, Paris, PUF, 1997 ( 1re éd. américaine 1975), et John BARRELL,
The Political
Theory of Painting from Reynolds to Hazlitt : « The Body of the Public », New Haven, Yale University Press,
1986.
[45]
Sur la critique de l’opéra italien par Addison et Steele : H. KNIF,
Gentlemen…, op. cit., chapitres 1 & 2. Nous savons, cependant, que George Ier allait à pratiquement toutes les représentations
d’opéra quand il était à Londres, et que les dons qu’il faisait aux grands chanteurs permettaient de
subventionner indirectement la compagnie. Voir Donald BURROWS et Robert D. HUME, « George I, the
Haymarket Opera Company and Handel’s Water Music »,
Early Music, 1991, n° 19, p. 323-341.
[46]
D. WAHRMAN, art. cit.
[47]
S. MC VEIGH,
Concert Life…, op. cit.
[48]
Sur le
leadership italien en musique, voir en particulier Hellmut KOENIGSBERGER, « Republics
and courts in Italian and European culture in the sixteenth and seventeenth centuries »,
Past and Present,
1979,83, p. 32-56; et Iain FENLON, « Introduction »,
The Renaissance : Man and Music, Londres,
MacMillan, 1989.
[49]
Marcia J. CITRON,
Gender and Musical Canon, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
[50]
John A. PHILLIPS et Charles WETHERELL,« The Great Reform Act of 1832 and English political modernity »,
American Historical Review, 1995,100, p. 411-436.
[51]
Simon MC VEIGH, « The Musician as Concert-Promoter in London, 1780-1850 », à paraître
in Hans-Erich BÖDEKER (éd.),
Le Concert et ses publics en Europe, 1700-1914.
[52]
Jennifer HALL -WITT, « The Refashioning of Fashionable Society : Opera-going and Sociability
in England, 1821-1861 », Ph. D. diss., Yale University, 1996.
[53]
Gerald D. TURBOW, « Art and politics : Wagnerism in France »,
in David C. LARGE and
W. WEBER,
Wagnerism in European Culture and Politics, Ithaca, Cornell University Press, 1984, p. 134-166; Marc BAER,
Theatre and Disorder in Late Georgian London, Oxford, Oxford University Press,
1992; J. HALL -WITT, « The Refashioning… »
, op. cit.
[55]
Mary JEUNE, « More about Society »,
Pall Mall Magazine, 1893, t. 1, p. 422.
[56]
« Society : In Retrospect », par « Une Dame du Monde »,
ibid., p. 577.
[57]
Countess of YORK, « Society Again »,
ibid., p. 39.
[58]
Lady Frances Evelyn BROOKE, « What is it ?»,
ibid., p. 233 et 236.
[59]
J. HALL -WITT, « The Refashioning… »
, op. cit.; W. WEBER,
Music…, op. cit.; J. C. D. CLARK
a d’abord utilisé le terme d’Ancien Régime pour l’Angleterre de cette période
in English Society, 1688-1832,
op. cit.
[60]
Jeffrey HAY, « The Colloquial Metaphysics of Francis Hueffer and George Bernard Shaw »,
Ph. D. diss., San Diego, University of California, 1994.
[61]
Jacques REVEL, « Forms of expertise : Intellectuals and “popular” culture in France, 1650-1800 »,
in Steven KAPLAN (ed.),
Understanding Popular Culture : Europe from the Middle Ages to the
Nineteenth Century, Ithaca, Cornell University Press, 1984, p. 255-273.
[62]
J. APPLEBY, L. HUNT, M. JACOB (ed.),
Telling The Truth…, op. cit., p. 241-270.