2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les pratiques de l’art : auteurs, institutions, publics
Femmes peintres à leur travail : de l’autoportrait comme manifeste politique (XVIIIe-XIXe siècles)
Marie-Jo Bonnet
Marie-Jo BONNET 55 rue Saint-Jacques 75005 Paris mjo.bonnet@free.fr
Marie-Jo BONNET
De l’autoportrait féminin comme manifeste politique (XVIIIe-XIXesiècles)
La pratique de l’autoportrait est apparue
tardivement chez les artistes françaises, une
quinzaine d’années avant la Révolution dans un
contexte où se pose à la fois la question de leur
statut professionnel (si l’Académie royale de
peinture et de sculpture admet les femmes,leur
nombre y est limité à quatre à partir de 1770)
et celle de leur identité d’artiste. Cette pratique
n’est pas un phénomène isolé mais va prendre
des proportions considérables sous la
Révolution,puisque plus de 60 autoportraits ou
portraits de femmes peintres à leur travail,exécutés par des femmes, seront exposés dans les
différents Salons.
À partir de l’analyse plastique des premiers autoportraits réalisés entre 1770 et 1790
par Marie-Suzanne Roslin, Anne Vallayer-Coster, Adélaïde Labille-Guiard, Elisabeth
Vigée Le Brun, Gabrielle Capet et Marie-Guillemine Leroulx de Laville, nous montrerons comment les artistes en font un véritable
art du manifeste politique. Pour s’y affirmer
comme sujet souverain, bien entendu, mais
aussi pour conquérir de nouveaux espaces dans
la Cité.Appuyées par le pouvoir politique féminin (la reine Marie-Antoinette et Mesdames),
les artistes vont mettre en œuvre une légitimité
de créatrice qui explique probablement pourquoi le dernier quart du XVIIIesiècle a constitué un âge d’or de la peinture des femmes.
French women artists began the practice
of self-portraiture rather late – about fifteen
years before the Revolution – in a context
which raises the questions of both their professional status (the Royal Academy of Painting
and Sculpture admitted women, but starting in
1770 their number was limited to four) and
their identity as artists.The appearance of self-portraiture was not an isolated phenomenon:it
took on considerable importance during the
Revolution, as can be seen by the exhibition of
more than sixty self-portraits or portraits by
women of women painters at work at the different Salons.
Starting with a formal analysis of the first
self-portraits completed between 1770 and
1790 by Marie-Suzanne Roslin,Anne Vallayer-Coster, Adélaïde Labille-Guiard, Elisabeth
Vigée Le Brun, Gabrielle Capet and Marie-Guillemine Leroulx de Laville,we examine how
artists transformed this genre into a true political art. The intention of course was for the
woman artist to establish herself as a sovereign
subject, but also to conquer new territory
within the City.Supported by women with political power (the queen Marie-Antoinette and
Mesdames),women artists implemented a legitimization of their status as creators, which
most likely explains why the last quarter of the
eighteenth century has been a golden age of
women’s painting.
L’autoportrait du peintre à son travail est considéré généralement comme
un exercice allant de soi dès qu’un peintre a conscience d’être quelque chose
de plus qu’un bon artisan. Comme l’écrit Pierre Georgel : « De tous les sujets
susceptibles d’être traités en peinture, le travail du peintre a toujours été le
“sujet”par excellence, car l’artiste s’y projette en tant que tel dans l’acte même
qui l’institue et le légitime comme artiste
[1]. »
Si les peintres hommes ont pratiqué l’autoportrait dès le début des Temps
modernes, les femmes sont loin d’en avoir fait autant, surtout en France, où il faut
attendre le tout début du XVIII
e siècle pour que l’académicienne Sophie Chéron
réalise le sien (Musée du Louvre). Mais c’est seulement dans le dernier quart du
XVIII
e siècle que les Françaises se représentent en train de peindre. Ce retard est-il lié à la différence de statut professionnel accordé aux hommes et aux femmes
dans notre pays ? Tandis que la France est déchirée par les guerres de religion, en
Allemagne, en Italie et aux Pays-Bas, là où les villes connaissent un vif développement artistique, les premiers autoportraits de femmes peintres à leur travail apparaissent dès le milieu du XVI
e siècle (en Flandre d’abord, avec Catarina van
Hemessen, puis en Italie avec Sofonisba Anguissola et Artemisia Gentileschi)
[2].
Dernière question, doit-on attribuer au siècle des Lumières une influence bénéfique sur la prise de conscience par les Françaises de leur identité de femme
artiste et des problèmes posés par un statut professionnel discriminatoire ?
À partir de la seconde moitié du XVIII
e siècle, un certain nombre de
femmes peintres cessent de se considérer comme des peintres de seconde
catégorie. Symptôme de ce changement : l’autoportrait, qui devient le grand
topos artistique des femmes, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Napoléon I
er et la
mise en place d’une idéologie familialiste à laquelle elles pourront difficilement
échapper. Ce phénomène propre à la France va devenir un véritable fait de
société. Entre 1770 et 1804, plus de 60 autoportraits ou portraits de femmes
peintres à leur travail sont exposés dans les différents salons
[3].
Au Salon de la Correspondance d’abord, créé en 1779 par Pahin de la
Blancherie rue de Tournon, puis rue Saint-André des Arts, dans le but d’être
« un objet d’émulation entre les artistes nationaux et étrangers qui ne sont pas
de l’Académie
[4]. » C’est là qu’en 1782, Elisabeth Vigée Le Brun et Adélaïde
Labille-Guiard exposent le même jour, et pour la première fois en France, leur
autoportrait palette et pinceaux à la main, créant un choc psychologique et
politique sans précédent. Au Salon du Louvre, ensuite. Organisé par le pouvoir monarchique, il a lieu tous les deux ans dans le salon carré du Louvre, en
août, et il est réservé aux membres de l’Académie royale jusqu’en 1791, date à
laquelle il est ouvert à tous les artistes par le décret révolutionnaire du 21 août
1791. Au Salon de la Jeunesse, enfin, réservé aux élèves, qui dure une journée
et se tient en plein air le jour de la Fête-Dieu, place Dauphine à Paris.
Encouragées par Adélaide Labille-Guiard, qui a ouvert un atelier pour les
jeunes filles, les « demoiselles du sexe » exposent leur autoportrait à plusieurs
reprises, entre 1783 et 1788, apparaissant sur la scène artistique comme une
réalité qu’on ne peut plus ignorer.
Le fait que les femmes ne se contentent plus de réaliser leur autoportrait
dans l’exercice de leur métier, mais les montrent au public des Salons soulève
plusieurs questions. Celle de l’institutionnalisation de la création artistique
féminine, d’abord. Leur admission (limitée) à l’Académie Royale de Peinture
et de Sculpture a-t-elle été un facteur de légitimation de leur activité qui leur a
permis de revendiquer ouvertement un statut d’artiste, et non plus celui d’artisane qui était alors reconnu aux femmes exerçant la peinture dans le cadre
des corporations et ateliers familiaux ? Ensuite, le fait de peindre des autoportraits est-il le signe de leur insertion dans les débats des Lumières orientés sur
l’individu et la reconnaissance de ses droits ? Insertion complexe comme nous
le verrons avec les autoportraits de Marie-Suzanne Roslin, peintre de portrait,
et Anne Vallayer-Coster, peintre de nature morte, qui posent à dix ans d’intervalle le double problème de la relation de la femme à son modèle masculin et
du sujet à l’objet. Par « l’imitation », autrement dit en « excellant » d’un point de
vue de la hiérarchie artistique, la femme ne risque-t-elle pas de se soumettre à
un cadre qu’elle n’a pas elle-même défini ?
Enfin l’autoportrait est-il la matérialisation d’une parole spécifique de
femmes à la veille de la Révolution ? Car il ne s’agit pas seulement pour elles de
revendiquer un statut professionnel plus égalitaire, mais de montrer à tous une
image des femmes bien différente de celle que David, et la majorité des peintres
d’histoire consacrés, diffusent dans leurs immenses compositions inspirées de la
mythologie antique et de l’histoire romaine. Non seulement les femmes veulent
peindre (et leur nombre sera multiplié par sept après l’ouverture du Salon à tous
les artistes); non seulement elles veulent en faire leur métier, mais elles interviennent dans le champ symbolique lui-même, en développant leur propre regard sur
leur place dans la cité. C’est donc une rupture importante avec la tradition culturelle masculine qui faisait de la femme l’objet du regard de l’homme et non le sujet
de son propre regard. C’est aussi une rupture dans l’imaginaire artistique
« commun » puisqu’elles ne peignent pas des allégories de la peinture mais des
autoportraits. La Pictura, ou allégorie de la peinture, était généralement personnifiée par une femme en train de peindre devant un chevalet. D’où une occultation
du réel, c’est-à-dire de la présence des femmes dans l’activité artistique, et l’impossibilité d’accéder à une identité de créatrice du fait que l’idée de la peinture
était mélangée et comme fondue dans la réalité d’une pratique artistique féminine,
comme peut l’être le signifiant dans le signifié avant l’accès au langage, c’est-à-dire à l’activité symbolique. En peignant des autoportraits en train de peindre, les
femmes remettent en question les représentations symboliques traditionnelles des
sexes et de leur place dans la cité. Car qui dit visibilité des femmes artistes dit
aussi rupture avec l’institution « Art » qui gère et gouverne le pouvoir de montrer,
et donc l’accès aux représentations collectives et systèmes symboliques.
L’apparition des autoportraits de femmes peintres à leur travail dans la France
des Lumières constitue de ce fait un événement sans précédent, qui prend l’allure
d’un véritable mouvement d’émancipation des femmes dans l’art. Un mouvement,
remarquons-le, que les historiens d’art et universitaires d’aujourd’hui n’ont pas vu,
obnubilés qu’ils sont par les questions de genre et les rapports sociaux de sexe
[5]. Un
mouvement qui explique pourquoi les femmes se sont imposées dans le portrait
parmi les meilleurs représentants de l’École française du XVIII
e siècle.
Faut-il alors parler d’un âge d’or de la peinture des femmes
[6] ? Assurément. Et
cet âge d’or est le fruit d’une double mutation : mutation du centre d’intérêt artistique des femmes, qui passe du terrain traditionnellement féminin de la nature
morte et des miniatures à l’art du portrait, art par excellence d’une réflexion sur
l’identité (sociale, religieuse, sexuelle, etc.); et mutation du regard des femmes sur
elles-mêmes, qui se situe de surcroît à une période déterminante de l’histoire de
France. C’est le siècle des Lumières, un siècle où l’on expérimente de nouvelles
formes de mixité sociale à travers la vie des salons, des clubs, des cafés, le mouvement des académies et le développement des salons de peinture. C’est aussi un
siècle qui conteste le système des privilèges, les hiérarchies sociales calquées sur la
naissance, les hiérarchies sexuelles et tout le cadre ancien des appartenances
sexuelles et familiales. Il n’est donc pas étonnant que les artistes françaises participent à ce mouvement général d’émulation des talents individuels. Mais ce qui
est peut-être plus surprenant, c’est qu’elles y participent sur leur propre terrain, et
avec leurs propres armes, élaborant pour la première fois de leur histoire une stratégie politique où l’autoportrait devient un véritable art du manifeste.
Car la question du statut professionnel des femmes devient un problème crucial à partir de 1776, à cause de la suppression des maîtrises et corporations d’artisans, décidée par Turgot dans une ultime tentative d’un absolutisme
centralisateur. Celles qui exerçaient leur métier dans ce cadre corporatif, comme
à Paris la communauté des Maîtres Peintres et Sculpteurs, dite Académie de
Saint-Luc, se trouvent désormais devant un vide professionnel. La seule issue
reste l’Académie royale de Peinture et de Sculpture, fondée en 1648 par Mazarin
sur le modèle des académies italiennes. Mais si elle s’ouvrit largement aux
femmes en 1663, elle se referma en 1706 sous le vieux roi Louis XIV alors qu’on
y dénombrait 6 femmes
[7], se rouvrant sporadiquement selon la grâce royale,
comme en 1720 à Rosalba Carriera, personnalité alors reconnue dans l’ensemble
de l’Europe, ou en 1757 à l’épouse d’un académicien, Madame Vien, en un temps
où l’absolutisme finissant ne pouvait se passer de ses derniers serviteurs.
Reste qu’à partir de 1770, le principe d’un quota de 4 académiciennes est
imposé par le pouvoir académique, inquiet du développement des vocations
féminines (il y a alors 4 académicienne sur une moyenne de 70 membres, ils n’en
veulent plus d’autres). Mais au moment de la suppression de l’Académie de
Saint-Luc ( 1776), l’Académie royale (qui comprend Madame Vien, toujours
membre bien qu’elle n’expose plus, et Anne Vallayer-Coster admise en 1770) a
deux places libres : celle de Marie Suzanne Roslin décédée en 1772, et celle
d’Anna Leicienska-Therbusch repartie à Berlin après un scandale relaté par
Diderot dans sa correspondance. Une quarantaine de femmes sont susceptibles
d’y postuler ; celles qui appartenaient à l’Académie de Saint-Luc (une vingtaine),
sans compter les autres qui figurent dans les expositions du Salon de la
Correspondance
[8].
Or, au XVIII
e siècle, une carrière n’est pas du tout la même si on est académicienne du roi ou si l’on exerce son métier dans le cadre corporatif issu de la
tradition médiévale. La lutte entre les deux structures est d’ailleurs une des
caractéristiques de l’époque, et s’inscrit dans un ensemble plus vaste de
confrontations entre un désir centralisateur et des forces centrifuges multiples,
entre le pouvoir royal et celui des provinces et des villes
[9]. Faut-il dire pour
autant que la corporation a été le lieu d’accueil des artistes femmes rejetées de
l’Académie du Roi ? Non, car elles n’y sont admises de manière significative
qu’au milieu du XVIII
e siècle, dans ce mouvement général d’ouverture des
métiers aux femmes. Reste que la corporation est évidemment moins « excellente » que l’Académie royale dont la fonction symbolique est de première
importance puisqu’elle génère une définition de l’artiste supérieur et différent
de l’artisan, et à travers elle une élite artistique fonctionnant sur le même
modèle que la monarchie de droit divin. De même que Dieu légitime le pouvoir du roi, de même le roi légitime le peintre comme artiste et consacre sa
supériorité en accueillant dans une institution d’État « tous ceux qui excellent
dans les Arts de Peinture et de Sculpture,
sans avoir égard à la différence du
sexe», comme l’écrivirent les académiciens en 1663 dans le compte rendu de
l’admission de la première femme, Catherine Duchemin
[10].
Dans un contexte où le génie consacré par le roi transcende la différence
des sexes, il n’est pas étonnant que l’autoportrait devienne un enjeu symbolique majeur dont s’emparent les Françaises pour poser publiquement la question de leur statut professionnel. Moyen de se légitimer comme artiste aux
yeux de la société, il devient un puissant ressort d’affirmation de soi face à un
pouvoir académique qui accepte les femmes au compte goutte, tout en leur
réservant un statut discriminatoire à l’intérieur même de l’Académie. Ainsi
elles ne peuvent pas accéder aux postes du pouvoir académique (c’est-à-dire la
première classe, la deuxième classe comprenant les académiciens et la troisième les agréés, ceux qui n’ont pas donnés leurs « morceaux de réception », en
l’occurrence deux œuvres). Elles ne peuvent pas non plus devenir professeur
dans les Écoles Royales, ni suivre l’enseignement théorique, indispensable
pour la peinture d’histoire, ni concourir pour le Prix de Rome, aller en Italie
aux frais de l’État ou étudier le nu. Le seul moyen par lequel elles peuvent formuler leurs revendications reste l’autoportrait qui assume la double fonction
de conquête d’une souveraineté de créatrice, et à travers elle, d’un nouveau
statut social, comme le montrera Adélaïde Labille-Guiard avec son autoportrait
avec deux de ses élèves exposé au Salon du Louvre de 1785, qui constitue un
véritable manifeste en faveur de l’enseignement artistique des femmes.
La question de la relation entre le pouvoir politique et le pouvoir artistique
est donc au cœur de ce mouvement d’émancipation des femmes dans l’art et
par l’art. Pour la première fois dans l’histoire de la monarchie française, la
reine de France soutient, favorise et protège la carrière d’Anne Vallayer-Coster
et d’Elisabeth Vigée Le Brun, tandis que Mesdames donnent à Adélaïde
Labille-Guiard le titre officiel de « Peintre de Mesdames ». Assiste-t-on à la
mise en place d’un contre-pouvoir des femmes face à la réaction nobiliaire qui
vise à éliminer les femmes des institutions artistiques ? Et plus largement, le
politique tient-il un rôle déterminant dans la reconnaissance et la légitimation
du droit des femmes à la création ?
À travers ces enjeux politiques, économiques (comment vivre de son travail) et symboliques, c’est la question de la place des femmes dans la cité qui
est posée. L’analyse qui suit vise à montrer cela à travers quelques-unes des
œuvres majeures réalisées par des artistes de l’École française entre 1770
et 1790.
LA PEINTRE SANS SON MODÈLE
C’est dans la solitude de son atelier qu’une certaine Marie-Suzanne
Roslin, membre de l’Académie royale depuis septembre 1770, réalisa pour la
première fois en France son
Autoportrait au pastel en train de reproduire un portrait de Quentin de La Tour. Il n’est ni signé, ni daté, et ne fut jamais exposé de
son vivant. Bien que nous ne le connaissions que par la photographie
[11], nous
pouvons le dater des années 1771-1772, pour deux raisons : son étonnante
maturité, tant dans la conception que dans l’exécution qui contraste avec les
autres portraits que nous connaissons d’elle
[12], et nous incite à le situer à la fin
de sa vie (elle meurt en 1772 à 38 ans d’un cancer du sein); et un témoignage
de Diderot, qui montre comment Marie-Suzanne Roslin avait pris conscience
de sa valeur de peintre, valeur non reconnue à sa juste dimension parce qu’elle
était une femme, mariée à un peintre, le suédois et académicien Alexandre
Roslin : dans une lettre adressée en 1770 à son ami le sculpteur Falconet, qui
vivait à Saint-Pétersbourg avec Marie-Anne Collot, sculptrice elle aussi,
Diderot interpelle celle-ci en ces termes :
« Continuez, belle amie, faites si bien qu’on en vienne à vous priver tout à fait du mérite
de votre talent, en en faisant honneur à votre ami. Vous en agirez comme Madame Roslin
qui, mécontente des éloges que Dumont le Romain donnait à un de ses pastels, vient de la
prendre à la boutonnière et d’exécuter d’après lui un portrait fort supérieur à celui qu’il attribuait à son mari. Il faudra bien qu’ils croient quand ils auront vu [13]. »
Effectivement ! À voir Suzanne Roslin tailler son crayon comme on affûte
une arme avant d’engager un combat, nous sentons qu’elle va une nouvelle
fois relever un défi. Et cette fois-ci, c’est au plus grand qu’elle s’attaque, au
maître incontesté du pastel, Quentin de La Tour, dont tout le monde connaît le
tableau qu’elle a choisi de reproduire ici : un autoportrait du peintre en
homme
qui rit
[14]. Ce qui ne manque pas d’audace de sa part. Car si elle est académi-cienne, elle n’a pas, comme Rosalba Carriera cinquante ans plus tôt, défrayé la
chronique, et elle est surtout connue comme l’épouse de Roslin, à qui elle a
donné six enfants, dont le dernier vient tout juste de naître.
Née à Paris le 9 mars 1734, Marie-Suzanne Giroust a néanmoins largement eut le temps de savoir ce qu’elle voulait. Orpheline de père à sept ans et
de mère à onze ans, elle dispose d’un pécule laissé par son père marchand
mercier joaillier qui lui permet de choisir un métier. Elle veut peindre, et après
avoir étudié auprès de Quentin de La Tour ( 1704-1788), c’est dans l’atelier de
Joseph-Marie Vien qu’elle trouve un milieu accueillant. Joseph-Marie Vien
( 1716-1809) est non seulement le « restaurateur de l’art français » et futur
maître de David, mais il est marié à Marie-Thérèse Reboul ( 1728-1805) qui
sera admise à l’Académie royale en 1757, juste après la mort de Rosalba
Carriera. De plus, elle rencontre dans cet atelier, vers 1751, le peintre suédois
Alexandre Roslin ( 1718-1793). Bien qu’ils aient seize ans d’écart, ils tombent
amoureux mais Roslin devra attendre le 8 janvier 1759 avant de pouvoir épouser Marie-Suzanne Giroust car son tuteur ne veut pas d’un étranger, protestant et pauvre qui plus est, dans la famille. Elle a alors vingt-cinq ans, devra
attendre onze ans avant d’être reçue à l’Académie royale, le 1
er septembre
1770, dans « le genre du Portrait au Pastel »
[15]. On imagine quelle patience,
quelle détermination et quelle énergie elle dût emmagasiner durant ces années
où ses devoirs de mère l’accaparaient. D’autant plus que, de l’avis même de
son mari, elle « joignait à la figure la plus intéressante le talent de peindre un
portrait au pastel aussi bien que moi »
[16].
ILLUSTRATION 1
Photo Institut Tessin, Paris.
À présent, elle peut donner toute sa mesure dans son autoportrait où elle
mène une « réflexion » sur la notion de modèle – masculin –, et à travers elle
d’imitation. La scène est divisée en deux camps (illustration n° 1). À gauche,
à l’intérieur du cadre rectangulaire formé par le tableau posé sur le chevalet,
se tient Suzanne. Elle est assise au premier plan, en train de tailler son crayon
dans un mouvement de mains presque similaire à celui du modèle. À droite,
dans son cadre ovale, se tient le peintre, l’homme, le modèle, ou du moins une
reproduction de son autoportrait en homme qui rit, qui se trouve copié une
deuxième fois par Suzanne, puisqu’il est reproduit sur la toile rectangulaire
située derrière elle qui figure son propre travail. Suzanne est donc placée au
centre du tableau, entre le modèle et la copie, autrement dit entre deux
hommes qui rient, comme si elle cherchait par cette disposition très rare dans
l’histoire de l’autoportrait, la complicité amusée du spectateur.
Trop de tensions parcourent la composition pour que nous nous laissions
séduire si facilement. D’abord, la tentative d’identification de la femme peintre
avec le maître du pastel, amorcée par la position identique des bras, est pour
ainsi dire coupée nette par le bord droit du tableau rectangulaire qui réattribue ainsi à chacun un espace propre. Ainsi son corps légèrement penché
s’inscrit très exactement dans le cadre rectangulaire, qui est celui de son
propre travail et donc de ses propres repères, pour bien le différencier de l’espace du modèle délimité par le cadre ovale. Ensuite et surtout le sujet.
Pourquoi avoir choisi cet homme qui rit et pourquoi l’avoir copié deux fois ?
Cela introduit un irrésistible mouvement de distanciation entre la femme
artiste et son modèle masculin. Comment pourrions-nous confondre le
peintre nommé Quentin de La Tour, avec ce « faiseur de mimiques », comme
le qualifie Diderot dans ses Salons, qui, par son rire même introduit une distance entre le visage et son masque, le moi et son personnage, l’individu et
son rôle social. Si, dans un premier temps, Suzanne Roslin cherche à séduire
le public masculin en mettant les rieurs de son côté, la reproduction du
modèle en double exemplaire annule toute possibilité d’identification. Un
modèle est unique.
De plus, il pointe l’index hors du tableau avec l’air de dire : « regarde
ailleurs si j’y suis ». Il n’est ni dedans, ni dehors; il n’existe pas. Ou plutôt il a
été mis à mort comme modèle afin de devenir le miroir dont elle a besoin
pour peindre son autoportrait. Il n’est qu’à suivre la ligne des regards pour se
rendre compte que le tableau ovale remplit la fonction d’un miroir qui renvoie à son propre regard de femme artiste, et réfléchit son propre talent.
Voyez comme Marie-Suzanne Roslin est capable de copier (imiter) un
tableau célèbre ! Dans un monde où l’homme se considère comme un modèle
universel, la femme n’a pas d’autre moyen de le dire. Pas encore, du moins,
mais dans ce miroir-là, elle a le pouvoir de se constituer comme sujet face à
elle-même et à un public qui la regarde.
Fondateur d’une nouvelle identité, ce tableau marque un tournant dans
l’histoire de la conscience des femmes peintres. Pour la première fois en
France, une artiste définit son propre espace à l’intérieur duquel elle peut se
constituer comme sujet de la représentation. S’il ne lui est pas encore possible
d’éliminer l’homme de ses références, elle le banalise en multipliant son image
dans un acte de déconditionnement qui permettra aux autres artistes d’accéder directement au miroir, c’est-à-dire au face à face avec soi-même. C’est
une entreprise difficile, néanmoins, rendue encore plus difficile pour les
peintres de nature morte qui n’entretiennent pas le même rapport sujet/objet,
et dont l’absence de regard sur soi-même se fait cruellement sentir quand il
s’agit d’élaborer une image d’artiste qui ne soit pas conventionnelle, neutre et
impersonnelle, comme le fera Anne Vallayer-Coster en 1770.
Chronologiquement parlant, Anne Vallayer-Coster est en fait la première
académicienne a avoir exécuté son propre portrait dans le but de le montrer
au public. Mais il s’agit d’un dessin destiné à la gravure d’abord dans lequel
elle se représente, non pas de face ou de trois quarts, mais de profil, comme
sur une médaille ou une effigie. De plus, les attributs du peintre – la palette,
les pinceaux et la canne – sont situés à l’extérieur du médaillon, entre le portrait et l’inscription suivante : « Anne Vallayer-Coster de l’Académie Royale de
Peinture et de Sculpture en 1770 (dessiné par elle-même) ».
Anne Vallayer fut reçue à l’Académie royale en juillet 1770, comme
peintre de nature morte, un mois avant Suzanne Roslin. Son autoportrait, qui
sera gravé par Letellier en 1781, est plus un portrait officiel qu’un regard sub-jectif sur soi-même. D’ailleurs, tout élément personnel en est exclu. Elle s’est
représentée de profil, comme les deux autres portraits que nous connaissons
d’elle, nous privant ainsi de son regard qui est un attribut du sujet
[17].
Or, cette absence du regard personnel est en fait exigée par l’art de la
nature morte qui est un art « d’imitation » et s’attache à rendre la « vérité » de
l’objet représenté. Diderot, par exemple, est ébloui par la « magie d’imitation »
des œuvres exposées par A. Vallayer-Coster au Salon de 1771 : « C’est la
nature rendue ici avec une force de vérité inconcevable »
[18]. Deux ans plus
tard, le critique des
Mémoires Secrets renchérit : « Sous son pinceau l’art rend
si parfaitement la nature qu’on veut s’assurer par le tact si l’on doit en croire
ses yeux »
[19]. Il est tellement conquis par ses fleurs, ses trophées de chasse, ses
compositions allégoriques que, dans son enthousiasme, il va jusqu’à les trouver « fort au-dessus d’une femme ». Or l’art d’imitation implique un rapport
d’identification du sujet à l’objet, excluant tout regard personnel. Il faut en
quelque sorte se désaisir de soi comme sujet pour s’assimiler à l’objet que l’on
veut peindre
Anne Vallayer-Coster a donc dessiné un portrait d’elle-même qui revendique le caractère impersonnel de sa réussite académique. Elle est peut-être
reconnue par son époque, insérée, presque à égalité, avec les hommes dans la
vie artistique, engagée dans une carrière et une réussite sociales incontestables. Mais si ce portrait au profil de médaille prouve qu’une femme peut
réussir sur le terrain masculin au XVIIIe siècle, c’est à la condition d’y sacrifier
son propre regard. Ce que n’accepte plus la nouvelle génération née au tournant des années 1750. En fait, Anne Vallayer-Coster est atypique, autant dans
ses centres d’intérêts que dans sa carrière académique. Et chose étonnante,
elle ne cherche pas la gloire, contrairement à Elisabeth Vigée Le Brun et
Adélaïde Labille-Guiard qui vont en faire le moteur d’une conquête de leur
souveraineté d’artiste.
L’AFFIRMATION DE SOI COMME SUJET SOUVERAIN
Adélaïde Labille-Guiard a déjà parcouru un long chemin lorsqu’elle
expose au Salon de la Correspondance de 1782 son propre portrait peint au
pastel sur papier bleu. Née à Paris le 11 avril 1749, elle est la dernière de huit
enfants dont plusieurs sont morts, et elle a grandit à Paris où son père tenait
une boutique de mode, située par bonheur à côté de l’atelier du miniaturiste
Elie Vincent. Ce dernier lui donne ses premières leçons, quand, à l’âge de
14 ans, elle décide de devenir peintre. Très vite cependant, elle se rend
compte que la miniature ne peut la mener bien loin. Elle étudie alors le pastel
dans l’atelier de Quentin de la Tour, puis la peinture à l’huile avec François-André Vincent, le fils d’Elie, de retour de Rome, tout en participant au dernier
Salon de l’Académie de Saint-Luc de 1774.
À l’époque où elle exécute ce tableau, elle a 33 ans. Elle est séparée de son
premier mari, Nicolas Guiard depuis trois ans (elle divorcera sous la Révolution
et épousera François-André Vincent en 1800) et, fait important, elle est surtout
connue comme pastelliste. Or, elle ne s’est pas représentée en train de tailler son
crayon comme Suzanne Roslin, mais palette et pinceaux à la main (illustration
n° 2). De plus, elle apparaît proche, le buste redressé, droite et la tête tournée
vers nous. Ses cheveux sont coiffés d’une large dentelle qui équilibre la palette
placée en bas. En fixant du regard le spectateur, A. Labille-Guiard ne cache pas
sa détermination, sa volonté de réussir et d’être reconnue comme peintre à part
entière. Et elle veut l’être par ses propre moyens qui plus est. Par le seul pouvoir
de son talent, et non de ses relations, comme en témoigne Joachim Lebreton, son
biographe, qui raconte dans sa notice nécrologique comment elle négocia son
admission à l’Académie royale. Aux académiciens qui lui conseillaient de se faire
appuyer par le ministre pour être élue raconte-t-il, elle déclara fièrement :
« qu’elle voulait être jugée et non protégée; que si son talent n’était pas trouvé digne de
l’Académie, elle travaillerait sans relâche à le perfectionner, (… ) et pour achever de vaincre tous
les prétextes, elle attaqua à découvert la prévention que les femmes trouvent presque toujours
dans la carrière de la gloire où elles n’obtiennent point de succès qui ait de l’éclat, qu’on ne
tente aussitôt de leur en enlever au moins une partie » [20].
Par ces propos courageux Adélaïde montre qu’elle appartient à cette bourgeoisie montante qui a fait la révolution en se réclamant de la valeur du travail
face à l’oisiveté des aristocrates, et qui a pris conscience que c’était elle la créatrice des richesses du royaume.
Exposé au même Salon de la Correspondance, en pendant au portrait
d’Adélaïde Labille-Guiard, l’Autoportrait au chapeau de paille d’Elisabeth Vigée
Le Brunsemble appartenir à une autre époque, tant sa grâce, sa séduction, son
apparente facilité reflètent une certaine esthétique des Lumières.
ILLUSTRATION 2
Dessin Marie-Jo Bonnet.
C’est la découverte du « fameux chapeau de paille » de Rubens – un portrait
de sa belle-sœur Suzanne Fourment – qui donna à Elisabeth Vigée Le Brun l’envie de réaliser son propre portrait. Elle était alors en voyage en Flandres avec son
mari, le célèbre marchand de tableaux Jean Baptiste Lebrun. Le tableau la « ravit »,
« l’inspira » et déclencha un tel désir de peindre qu’elle n’eut même pas la patience
d’attendre son retour à Paris pour se mettre au travail. « Son grand effet, confie-t-elle dans ses
Souvenirs, réside dans les différentes lumières que donnent le simple
jour et la lueur du soleil; ainsi les clairs sont au soleil et ce qu’il faut bien appeler les
ombres, faute d’un autre mot est au jour »
[21]. C’est donc le traitement de la lumière
par Rubens qui déclencha le processus créateur, et l’on voit en effet comment
elle a placé l’ombre au premier temps – ce qu’elle appelle « la lumière du jour »
– et avec quelle grâce elle s’est coiffée du même chapeau de paille que Suzanne
Fourment. On pourrait croire ainsi qu’Elisabeth s’identifie à la belle-sœur de
Rubens, mais il y a une différence énorme entre les deux œuvres : Elisabeth
s’est représentée palette et pinceaux à la main comme si le travail sur la
lumière la conduisait tout naturellement à une réflexion sur l’acte créateur luimême.
ILLUSTRATION 3
Dessin Marie-Jo Bonnet.
Comme nous le voyons sur le schéma (illustration n° 3), le tableau est
construit en référence aux deux principaux instruments du peintre : la
palette, bien sûr, et les mains. En mesurant la distance comprise entre les
deux mains, nous constatons qu’elle est égale au tiers de la hauteur du
tableau. De plus, l’oblique inscrite dans ce tiers central constitue l’axe du
corps de l’artiste, autour duquel s’enroule l’énergie qui vient de la main droite,
remonte le long du bras vers l’épaule, le visage, puis le chapeau, qui forme,
remarquons-le, le signe de l’infini, pour redescendre en arabesque vers la
palette chargée de couleurs, comme autant de promesses de création. Enfin,
deux partie du corps sont particulièrement éclairées : la main droite naturellement qui semble ainsi capter l’énergie venant de la terre, et la poitrine, qui est
le centre du système respiratoire et cardiaque, et en tant que tel, le siège du
souffle, du rythme, en un mot de l’inspiration créatrice.
« Je plains tous ceux à qui cet abandon si naturel, cette simplicité si touchante, ne laisse rien à penser, rien à désirer », écrit
La Correspondance
Littéraire au Salon de 1783 où il est exposé à nouveau
[22]. C’est en effet la
grande réussite d’Elisabeth Vigée Le Brun que d’avoir su toucher ses
contemporains en se situant non pas dans son époque, mais entre ciel et
terre, ombre et lumière, dans cet espace particulier et presque sacré où elle
peut être peintre en se revendiquant de l’héritage de Rubens, Van Dyck, et
des grands maîtres italiens. Cet autoportrait aura une énorme influence sur
sa carrière. « Peu de temps après mon retour de Flandres, en 1783, le portrait
dont je vous parle et plusieurs autres décidèrent Joseph Vernet à me proposer
comme membre de l’Académie royale de Peinture », relate-t-elle dans ses
Souvenirs
[23]. Mais « craignant que les artistes de ce sexe n’entrassent en trop
grand nombre dans la compagnie », le directeur de l’Académie, M. Pierre, s’y
oppose
[24]. Il fallut l’intervention personnelle de la reine Marie-Antoinette,
dont elle avait déjà exécuté plusieurs portraits officiels, et une négociation
avec le comte d’Angiviller, ministre des Arts de Louis XVI, pour
qu’Elisabeth fût reçue « sur ordre », à condition toutefois que le nombre de
femmes admises à l’Académie soit à nouveau limité à quatre. Le procès
verbal mentionne ainsi :
«… L’Académie, exécutant avec un profond respect les ordres de son Souverain, a reçu
la demoiselle Vigée, femme du Sieur Le Brun, Académicienne sur la réputation de ses talents.
En invitant ladite Dame Le Brun à faire apporter de ses ouvrages à la prochaine assemblée,
l’Académie a de plus délibéré qu’il sera fait, de la part de l’Académie, une lettre de remerciement à M. d’Angiviller d’avoir conservé les droits de l’Académie et la force de ses Statuts, et
d’avoir fixé le nombre des Académiciennes à quatre. Il sera aussi témoigné par ladite lettre à
M. le Directeur que la Compagnie ne doute pas que la Dame Le Brun, déjà reçue
Académicienne, ne justifie, en apportant de ses ouvrages, et sa renommée et la protection
auguste dont elle est honorée [25]. »
De son côté, Adélaïde Labille-Guiard exécuta une dizaine de portraits des
membres de l’Académie afin qu’ils jugent par eux-même de son talent.
Présentée par Alexandre Roslin, devenu conseiller à l’Académie et ancien
époux de Suzanne Roslin, elle fut reçue académicienne le même jour que sa
consœur, le 28 mai 1783. Mais cette double admission anéantissait pour les
autres femmes tout espoir d’y entrer aussi, car le quota de quatre était atteint.
LA CONQUÊTE DE NOUVEAUX ESPACES DANS LA CITÉ
Trois jours après leur admission avait lieu place Dauphine, à Paris, le
Salon de la Jeunesse, réservé aux débutants. N’est-ce pas l’occasion idéale
pour poser le problème de l’intégration des jeunes dans les structures artistiques ? Adélaïde Labille-Guiard, qui avait la passion du professorat, formait
dans son atelier, depuis quelques années, une dizaine de jeunes filles au pastel
et à la miniature. L’année précédente, trois de ses élèves avaient débuté au
Salon de la Jeunesse. Maintenant qu’elle était académicienne ses élèves ne risquaient pas de passer inaperçues. Elles décident donc de se rendre au Salon en
masse, investissant l’espace public pour y manifester leur force et leur existence. Plusieurs feuilles publiques relatèrent l’événement, comme les
Mémoires
Secrets qui écrivent : « Par une singularité rare il y avait des morceaux de neuf
élèves du sexe de Madame Guiard, toutes très jolies et annonçant du talent, ce
qui n’a pas peu contribué à attirer la foule
[26]. »
C’était en fait la première manifestation collective de jeunes femmes
artistes. Parmi elles se tenait Gabrielle Capet (Lyon 1761-Paris 1818) qui
exposait pour la première fois son autoportrait (dont nous avons perdu la
trace). Mais l’année suivante, elle présente à ce même Salon un
portrait de l’artiste occupée à dessiner, dont nous possédons une photographie noir et blanc
ainsi que la description du tableau en couleur par son biographe, Arnaud
Doria
[27]. Ce qui frappe dans ce tableau réalisé par une jeune fille de 23 ans, qui
était l’élève préférée d’Adélaïde, deviendra son amie, puis son aide, vivant chez
elle jusqu’à sa mort, c’est la façon dont elle y affirme son nouveau statut social.
Car, fait particulier en cette fin du XVIIIe siècle, Gabrielle Capet est non seulement née à Lyon, loin du centre artistique parisien, mais ses parents étaient
tous deux domestiques. Que porte-t-elle ici ? Un corsage de taffetas couleur
gorge de pigeon, recouvert d’un fichu de gaze blanche et sur la tête un joli petit
chapeau noir dont la couleur contraste avec le bras rouge du fauteuil et
l’homme en habit rouge représenté sur l’esquisse posée sur le chevalet. Ce
n’est pas le costume porté par une fille de domestique. C’est celui d’une jeune
bourgeoise qui montre comment la peinture constitue pour elle un indéniable
facteur d’ascension sociale. On peut d’ailleurs en dire autant pour Adélaïde
Labille-Guiard qui, forte du succès de ses élèves, va enfoncer le clou en exposant au Salon du Louvre de 1785 une sorte de manifeste en faveur de l’enseignement des filles, à savoir un Tableau représentant une Femme occupée à peindre
et deux élèves la regardant, les deux élèves étant respectivement Gabrielle Capet
et MlleCarreaux de Rosemond.
Adélaïde Labille-Guiard frappait de fait un grand coup. Imaginons le choc
que dut recevoir le public quand, au même moment, dans le même lieu,
presque à côté, David présentait le Serment des Horace. Ce sont des images de
la place des femmes dans la Cité totalement opposées. D’un côté, Adélaïde
Labille-Guiard revendique une souveraineté féminine liée à la reconnaissance
du talent artistique et du travail des femmes. De l’autre, David se réclame d’un
modèle puisé dans l’antiquité romaine qui reconduit la division des rôles entre
les hommes et les femmes en inscrivant chaque sexe dans l’espace divisé du
tableau. Aux femmes la famille, la passivité, la sentimentalité; ne sont-elles pas
effondrées de douleur sur leur chaise tandis que leurs frères et leur fils, debout,
le bras tendu, font serment devant leur père de sauver la République. Le père,
qui occupe l’espace central, a beau relier l’espace des femmes, voué au domestique, à celui des fils, voué au pouvoir dans la Cité, les deux n’en sont pas
moins irrémédiablement séparés. Et l’on sait quel impact ce tableau aura sur
l’imaginaire des révolutionnaires masculins qui vont en quelque sorte s’identifier inconsciemment aux Horace, et inscrire dans la nouvelle Loi instituée par
le « tiers » état triomphant leur nouvel ordre pacifiant.
Le tableau d’A. Labille-Guiard frappa tout autant l’imaginaire du public,
mais de manière très différente. « C’est une homme que cette femme là,
entends-je dire sans cesse à mon oreille, rapporte un critique. Quelle fermeté
dans son faire, quelle décision dans son ton, et quelle connaissance des effets,
de la perspective des corps, du jeu des groupes et enfin de toutes les parties de
son art
[28]. » D’autres parlent de « tableau historié », ce qui n’est pas un mince
compliment quand on sait que la peinture d’Histoire trône au sommet de la
hiérarchie des genres. A. Labille-Guiard créait effectivement un événement
historique en abordant dans un autoportrait le problème totalement occulté de
l’enseignement artistique des filles.
Pour contraindre le spectateur à voir ce qu’il ne voudrait pas voir, elle se
sert d’un procédé rarement utilisé dans l’histoire de l’autoportrait : celui du
châssis retourné (illustration n° 4). Confortablement assise dans un fauteuil,
comme une grande dame dans un salon, elle tient son pinceau au-dessus d’une
palette chargée de couleurs et regarde le spectateur, comme pour mieux s’imprégner de ce qu’elle va peindre sur la toile posée devant elle, et dont nous ne
voyons rien. Debout, derrière elle, Mlle de Carreaux de Rosemond nous
regarde également tandis que Gabrielle Capet regarde la toile, donnant ainsi
l’impression que ce va-et-vient des regards nous interpelle. Vérifie-t-elle si la
copie ressemble au modèle ? Si tel est le cas, qui d’autre que le spectateur serait
ce modèle, un spectateur qui se croyait occuper la place du voyeur et qui se
retrouve brusquement interpellé par les trois femmes, pris à parti, au point
d’être obligé de regarder ce qu’il ne veut pas voir : une leçon de peinture
donnée par une académicienne à deux de ses élèves.
ILLUSTRATION 4
Dessin Marie-Jo Bonnet.
De plus, le groupe des trois artistes est indissociable, par la construction
–il s’inscrit dans une pyramide – et la lumière qui transforme ce groupe en un
ensemble, un tout unifié autour d’une passion commune : la peinture. Car elle
ne se contente pas de revendiquer un statut de professeur; elle effectue une
véritable critique des hiérarchies sociales.
Gabrielle Capet, la fille de domestique, porte le même costume que Mlle
de Carreaux de Rosemond, l’aristocrate, de petite noblesse probablement, qui
la tient amicalement par la taille. Ne sont-elles pas des égales aux yeux de leur
professeur, dont le talent est reconnu, et qui par conséquent est seule habilitée
à porter le chapeau, signe d’autorité, et les attributs du peintre – la palette et la
canne. Assise au centre de la composition, consciente d’elle-même et de sa
valeur, souveraine, Adélaïde Labille-Guiard proclame la supériorité du talent
sur la naissance. N’est-ce pas l’espoir d’un monde nouveau qui s’exprime ici ?
Un monde où les femmes de talent ne seraient plus écrasées par l’absolutisme
masculin, mais verraient enfin leur individualité reconnue.
Cependant, on se demande si elle n’a pas eu conscience d’aller trop loin,
dans ce tableau révolutionnaire, et n’a pas souhaité en atténuer la violence
symbolique en introduisant de manière visible le buste de son père, sculpté par
Pajou, qui fait ainsi doublement référence au monde des pères. Son père biologique, d’abord, bien qu’il soit figé et comme statufié dans un rôle. Et celui de
l’Institution artistique à travers l’académicien et sculpteur Pajou sous les auspices duquel elle entra à l’Académie puisque le sujet de son morceau de réception était le Portrait de Pajou modelant le buste de son maître (musée du Louvre).
Ce double hommage montre à la fois son attachement aux institutions masculines et les limites de sa critique sociale. Elle mise sa carrière sur le monde masculin, contrairement à Elisabeth Vigée Le Brun qui la mise sur les femmes. Elle
ne sait pas encore qu’elle a misé sur la mauvaise carte, car arrivés au pouvoir,
les révolutionnaires radicaux (David en tête) n’hésiteront pas sous la Terreur à
éliminer cette concurrente intelligente en brûlant son grand tableau d’histoire
sous prétexte qu’il représente des nobles
[29].
À quatre ans de la Révolution, quelques femmes ont donc une vision claire
de leur place dans la Cité. Ce qui ne peut pas plaire à tout le monde, évidemment. Les « privilégiés » ne vont pas tarder à réagir devant ce nouveau rapport
de force qui a basculé en faveur des femmes en quelques années seulement, et
qui constitue une menace pour la suprématie masculine. Non seulement leur
talent est reconnu presque à égalité avec les hommes, mais – fait mémorable –
elles bénéficient de l’appui des femmes de la famille royale. Pour la première
fois, en effet, les représentantes du pouvoir monarchique et en tant que telles les
détentrices d’une influence certaine sur les décisions politiques, jouent leur rôle
de protectrices des Arts et du génie féminin. La reine « protège » Elisabeth Vigée
Le Brun depuis leur rencontre en 1778, et elle l’a peu après instituée « Peintre
de la Reine ». En 1785, ce sont Mesdames, les tantes du Roi, qui protègent
Adélaïde Labille-Guiard après le succès remporté par son autoportrait. Elles lui
commandent plusieurs portraits
[30], lui octroient, en 1787, le Titre et Brevet de
« Peintre de Mesdames », et appuient sa demande de logement au Louvre, car son
statut d’académicienne du roi lui donne droit d’y être logée gratuitement et d’y
installer un atelier pour former ses élèves.
C’est cette demande qui cristallisa la réaction nobiliaire, suscitant de nouvelles résistances venant, non plus des académiciens, mais des représentants de la
noblesse qui voulaient reconquérir une partie de leur autorité perdue face au pouvoir royal. D’Angiviller, le ministre des Arts se fait alors le promoteur de cette
réaction. En dépit de l’appui de ces Mesdames, il intervient auprès du roi et lui
arrache un refus sous prétexte qu’elle tient une « école de filles » dont l’installation
au Louvre nuirait à la « décence » des bâtiments du roi. Il gagne. Fort de ce soutien
royal, il prend ensuite l’initiative d’ordonner aux peintres David et Suvée d’exclure les « élèves du sexe » de leur atelier du Louvre sous le même prétexte. Nous
sommes en 1786 et bien que la réaction nobiliaire marque des points, les femmes
de leur côté ont pris de l’assurance. Leurs moyens d’action ne sont peut-être pas
considérables, mais ils ont fait leur preuve. Elles vont donc se rendre visibles et
manifester une nouvelle fois au Salon de la Jeunesse en exposant massivement
leur autoportrait. Cette fois-ci des élèves de Mme Vigée Le Brun et de David se
joignent à celles de Mme Guiard, comme Aimée Duvivier et les sœurs Leroux-Delaville. L’aînée, Marie-Guillemine Le Roux de Laville, la future Mme Benoist,
auteur du remarquable Portrait d’une négresse (musée du Louvre), qui mènera
une belle carrière officielle sous l’Empire grâce à l’appui de David, n’a que 17 ans
en 1786 et c’est la première fois qu’elle montre en public son propre portrait ajusté
dans le genre historique (illustration n° 5).
La différence est grande avec l’autoportrait de Gabrielle Capet, exposé
deux ans plus tôt. Ici s’exprime une double admiration : pour Elisabeth Vigée
Le Brun d’abord, qui fut son professeur et dont elle adopte le « costume à la
grecque », et pour David surtout, son professeur actuel, dont elle reproduit sur
le tableau posé sur le chevalet une esquisse du
Belissaire exécuté en 1781. C’est
un autre esprit, plus respectueux, qui se manifeste ici, bien qu’elle donne d’elle-même l’image d’une jeunesse insouciante et consciente de ses charmes. Elle se
réfère essentiellement à David, à son autorité artistique, à ce « savant maître »,
comme le qualifie la critique depuis qu’il a exposé son
Serment des Horace, autorité qui n’hésite pas, cependant, à s’incliner devant celle du ministre des Arts
puisqu’il acceptera de renvoyer ses « élèves du sexe ». Marie-Guillemine Le
Roux de Laville a-t-elle conscience de l’injustice dont elle est victime
[31] ? C’est
peu probable. Une chose est sûre en tout cas, elle veut devenir peintre, comme
les jeunes filles qui se rendent au Salon de la Jeunesse et dont certaines sortent
déjà du lot.
ILLUSTRATION 5
Collection Mme de Croï.
Car les femmes ont le vent en poupe. Adélaïde Labille-Guiard et Elisabeth
Vigée Le Brun surtout, qui s’imposent au Salon de 1787 parmi les meilleurs portraitistes de leur génération, comme on peut le voir sur le dessin de Pierre-Antoine Martini, gravé par Bornet, réalisé à ce Salon de 1787 qui montre le mur
où sont accrochés très visiblement les portraits de la famille royale peints par les
deux femmes, juste au-dessous des grands tableaux d’histoire de David. Le critique de l’Année Littéraire écrira d’ailleurs l’année suivante :
« Jamais ce genre n’a été porté en France à un plus haut degré de perfection et je dois
ajouter à la gloire d’un sexe enchanteur, auquel on ne rend peut-être pas assez de justice
dans les sciences, dans les lettres et dans les arts, que c’est à deux femmes qu’on doit cette
révolution » [32].
Le mot « révolution » n’est pas trop fort en effet. Elles ont ouvert une
brèche dans la forteresse patriarcale, apportant aux jeunes filles qui voulaient
devenir peintre un comportement social et des modèles identitaires nouveaux. L’Académie les a reconnues comme artistes. Leur talent les a individualisées comme femmes, ouvrant la voie aux autres. Car c’est quand
l’individu s’affirme que le collectif fonctionne et peut alors renvoyer à travers
le miroir de l’autoportrait l’image de quelque chose qui existe, le témoignage
d’une présence agissante des femmes dans le monde de l’art : celle de
l’Individue-femme qui s’affirme comme sujet créateur.
Mais nous le savons, hélas : cet élan émancipateur va se briser contre la
misogynie de la Révolution française. C’est pourquoi ce dernier
Autoportrait
d’Elisabeth Vigée Le Brun à son travail prend un éclairage presque révolutionnaire dans ce contexte d’exclusion progressive des femmes des institutions
artistiques. Réalisé en 1790, lors de son exil en Italie, et à la demande de la ville
de Florence pour qu’il figure dans la célèbre galerie du Duc de Toscane
(connue aujourd’hui sous le nom de Galerie des Offices), cet autoportrait
prend figure de testament personnel et politique légué par l’artiste la plus
douée de sa génération aux créatrices à venir
[33].
Elle est peintre ! C’est donc palette et pinceaux à la main qu’elle choisit de
se représenter, avec toutefois une nouveauté par rapport aux autoportraits
précédents : la présence du chevalet sur lequel est esquissé un portrait. Or ce
portrait n’est pas le sien, comme on aurait pu s’y attendre, mais celui d’une
femme qui joua un très grand rôle dans sa carrière de peintre : la reine Marie-Antoinette. C’est la seule fois qu’elles sont réunies dans le même tableau.
Elisabeth sait que la reine est emprisonnée à Paris avec le roi et sa famille.
Faisant fi des calomnies, elle n’hésite pas à rendre hommage à celle qui lui inspira quelques-uns de ses meilleurs tableaux et qui était sa « protectrice ».
Elisabeth s’est placée face à l’esquisse, le bras tendu vers son travail, la tête
tournée vers le public, comme si elle y cherchait encore son modèle (illustration n° 6). Mais elle n’est plus là, seul demeure son contour sur la toile. De
même que l’autoportrait d’Adélaïde Labille-Guiard était le miroir de la relation
de la professeure à ses élèves, celui d’Elisabeth est le miroir de la relation de
l’amie à la reine. C’est aussi un authentique témoignage de fidélité d’une artiste
à elle-même et à un régime, une monarchie, une reine qui ont reconnu le talent
des femmes peintres en leur donnant un statut d’académicienne
[34]. La créatrice,
toutefois, a gardé le dernier mot, en construisant son tableau à partir de la position du pinceau et du chevalet, comme on le voit sur le dessin. Car si grande que
soit la reine de France, l’œuvre d’art lui est supérieure. C’est le talent de l’artiste
qui justifie la protection de l’État. C’est l’œuvre qui immortalise les personnages
représentés, quelle que soit leur position dans la société. Avec cet autoportrait,
nous comprenons pourquoi Elisabeth Vigée Le Brun jugea si sévèrement la
Révolution française en écrivant dans ses
Souvenirs: « Les femmes régnaient
alors, la révolution les a détrônées
[35]. » Cet autoportrait est le testament d’une
époque révolue où l’État était capable de reconnaître le talent
sans avoir égard à
la différence des sexes. Mais il est peut-être surtout le fruit d’un siècle des
Lumières où la convivialité, le talent et la conscience de soi permirent à de
grandes artistes de donner le meilleur d’elles-mêmes parce que le droit à la
création leur était implicitement reconnu.
ILLUSTRATION 6
Dessin Marie-Jo Bonnet.
L’émergence massive des femmes sur la scène artistique française à partir
de 1791 est le fruit de ce travail initial plus que des décisions prises par les
révolutionnaires. En fait, la Révolution va littéralement décapiter ce mouvement d’émancipation des femmes dans l’art, en dérivant le statut professionnel
du statut politique. Exclues des droits politiques, elles sont aussi peu à peu
exclues du nouveau régime des arts, sans provoquer d’états d’âme particuliers
chez les nouveaux maîtres. Mais il ne faudrait pas croire qu’elles n’ont pas
réagi, comme on le pense généralement. Quelques-unes ont tenté des
réformes, comme ce groupe de femmes artistes habitant au Louvre qui, le
7 septembre 1789, se rendent en délégation à l’Assemblée de Versailles pour
offrir leurs bijoux à la patrie dans le but de contribuer volontairement à l’impôt. C’est le début de la grande vague des dons patriotiques où les femmes
s’affirment comme « citoyennes actives » face à des députés qui leur assignent
le rôle de « citoyenne passive ».
En septembre 1790, Adélaïde Labille-Guiard mène une offensive à l’intérieur de l’Académie pour réformer ses statuts en faveur des femmes. Soutenue
par Vincent, Pajou, Le Barbier, Regnault, elle obtient la suppression des quotas
discriminatoires et la possibilité pour les femmes de devenir professeur à
l’Académie. Peine perdue, le vote est annulé par les conservateurs, jusqu’à ce
que la Convention supprime les Académies en août 1793. Tout le travail d’intégration institutionnelle est à recommencer. Entretemps, l’ouverture du Salon de
1791 à tous les artistes a révélé l’immense attente des femmes. De 5,6 % en 1789
(le Salon étant réservé aux seuls académiciens), leur présence passe de 11,6 %
en 1791, puis 18 % en 1802. Ce sera leur seul acquis sous la Révolution, qui ne
leur est pas spécifique puisqu’il concerne aussi les hommes. En décembre 1793,
la Société Populaire et Républicaine des Arts décrète l’exclusion des femmes de
leurs assemblées après un débat animé qui se termine sur ces propos :
« Un membre cite la Société des Jacobins où il y a une citoyenne admise; mais un autre,
sans avoir égard à cette exception, dit que chez des républicains les femmes doivent absolument renoncer aux travaux destinés aux hommes. Il convient cependant que pour sa propre
satisfaction, il aurait beaucoup de plaisir à vivre avec une femme qui aurait des talents dans
les arts, mais que ce serait agir contre les lois de la nature. Chez les peuples sauvages, dit-il,
qui par conséquent se rapprochent le plus de la nature, voit-on des femmes faire l’ouvrage
des hommes ! Il pense que c’est parce qu’une femme célèbre, la citoyenne Le Brun, a montré
de grands talents dans la peinture, qu’une foule d’autres ont voulu s’occuper de la peinture
tandis qu’elles ne devraient s’occuper qu’à broder des ceinturons et des bonnets de police [36]. »
On voit comment désormais la loi gouverne les hommes, et « la nature » les
femmes. C’est une décision grave, prise par des républicains, le premier acte
volontaire d’exclusion des femmes artistes du terrain commun de l’art qui va
entraîner leur mise à l’écart progressive et radicale de l’institution « Art ». En
1795, elles sont exclues de l’Institut de France, créé en remplacement des
anciennes académies. Non seulement aucune femme ne retrouve son titre
d’académicienne, mais pendant deux siècles aucune artiste sera admise à
l’Académie des Beaux-Arts. Exclusion également de l’École Nationale des
Beaux-Arts où l’on enseigne la théorie et le « bien peindre ».
Privées de leurs droits politiques, les femmes sont aussi privées de tout
statut professionnel et renvoyées par les révolutionnaires à un statut d’amatrice
qui va peser lourd sur la création féminine au XIXe siècle. Les artistes ont
conquis la liberté, certes, mais pour les femmes c’est une liberté sans droit et
sans autre inscription possible dans la cité que leur participation au Salon.
Enfin, la promulgation en 1804 du code civil de Napoléon est le dernier acte
d’une légalisation de la « différence des sexes » qui fait de la femme mariée une
mineure et une incapable. Désormais, le statut professionnel des femmes
artistes est soumis à leur statut social et politique tandis que l’institution « Art »
devient, pour un siècle au moins, le bastion de la non-mixité masculine. Quand
à ce désir de peindre qui a jailli chez les Françaises au siècle des Lumières, il
est canalisé vers les images rassurantes de la maternité, comme nous en verrons tant au XIX
e siècle, chez les petites comme chez les plus grandes
artistes
[37]. Le génie féminin s’affirmera désormais en France sur le mode de
l’exception.
AUTOPORTRAITS DE FEMMES PEINTRES EXPOSÉS DANS LES SALONS DE L’ANCIEN RÉGIME
(d’après les livrets des Salons)
1774 Académie de Saint-Luc :
- Adélaïde Labille-Guiard, Portrait d’une dame en miniature.
- Mlle Vigée, La Peinture, la Poésie et la Musique sous des figures de femmes qui
les caractérisent – Peinture à l’huile, 2 pieds 6 pouces de haut x 2 pieds de large.
1782 Salon de la Correspondance :
- Portrait de Mme Labille-Guiard peint au pastel par elle-même - 1782, pastel
sur papier bleu, 72 x 58 cm, Paris, Collection Particulière.
- Portrait de Mme Vigée Le Brun peint à l’huile par elle-même palette et pinceaux
à la main – (Autoportrait au chapeau de paille), 1782, h.t., 97,8 x 70,5 cm, s.d.
- Collection privée, Suisse +copie à la National Gallery de Londres.
1783 Salon du Louvre :
- Portrait de Mme. Guiard, peint au pastel par elle-même – ovale de 2 pieds
5 pouces de h. sur 2 pieds 1 pouce de large ( 78 x 67 cm), (localisation actuelle
inconnue).
- Portrait de Mme Le Brun peint (à l’huile) par elle-même palette et pinceaux à
la main, 3 pieds 10 pouces de haut sur 3 pieds 2 pouces de large (le même, probablement, que celui exposé l’année précédente).
Exposition de la Jeunesse, place Dauphine :
– Gabrielle Capet, l’artiste occupée à dessiner - h.t.
1784 Exposition de la Jeunesse, place Dauphine :
– Gabrielle Capet : l’artiste occupée à dessiner. – 1784, h.t., 72 x 58, s.d.b.d. :
M.G.Capet 1784. Collection Privée.
1785 Salon du Louvre :
- A.Labille-Guiard, Une femme occupée à peindre et deux élèves la regardant – h.t.,
210 x152, s.d.g. sur le chevalet : Labille f. Guiard 1785, New York, Metropolitan
Museum of Art.
- Salon de la Correspondance :
- Rose Ducreux, Portrait de l’artiste – pastel, elle prend de la couleur sur sa
palette au moment de peindre.
1786 Exposition de la Jeunesse, place Dauphine :
- Mlle Verrier, portrait peint par elle-même.
- Mlle Alexandre, idem.
- Mlle Rosemond, idem.
- Mlle Bernard, idem.
- Les deux demoiselles Gueret, idem.
- Mlle Duvivier, idem.
- Marie-Guillemine Le Roulx de La Ville, son portrait peint par elle-même ajusté
dans le genre historique – 1786, h.t., 92 x 75 cm, Coll. Mme de Croï, Paris. Voir
figure N° 5 supra.
Salon de la Correspondance :
- Rose Ducreux, Jeune personne qui prend de la couleur sur une palette, au
moment de peindre – Portrait de l’auteur-pastel.
- Mlle Noireterre, Le propre portrait de l’artiste – miniature. (morceau de réception à la Société des Arts de Londres).
1787 Salon du Louvre :
– Mme Vigée Le Brun tenant sa fille dans ses bras – 1786, h.b., 105 x 84, s.d.h.d.
Louise Vigée Le Brun f. 1786. Paris, Musée du Louvre.
1788 Exposition de la Jeunesse, place Dauphine :
- Nanine Vallain, portrait de l’auteur, debout et qui peint.
- Jeanne Bernard, Une femme occupée à peindre et parlant à un jockey.
- 1789 Exposition de la Jeunesse, dans la Salle construite par M. Lebrun, rue de Cléry
- 18 au 30 juin):
- Jeanne Bernard, Une femme peignant son portrait, un jeune homme est derrière elle.
1791 Exposition de la Jeunesse, dans la Salle construite par M. Lebrun, rue de Cléry
( 13 juin au 15 juillet):
- Mlle Rosalie, portrait de l’auteur fait par elle-même – sur papier gris, ovale de
8 pouces 10 lignes de haut sur 1 pied 4 pouces de large.
- Mme A. Lenoir, Étude d’après nature représentant une jeune personne occupée à dessiner.
- Duchasal, Son portrait, grandeur nature, tenant d’une main une palette et de
l’autre un pinceau, peignant une esquisse – Tableau de 5 pieds de haut sur 4 de
large ( 162 x 129 cm).
AUTOPORTRAITS EXPOSÉS AUX SALONS RÉVOLUTIONNAIRES
1791 Salon du Louvre :
- Mlle Ducreux jouant de la harpe, peinte par elle-même, en pied, grand comme
nature – h.t., 190 x 120 cm.
- Mlle Duvivier, Une femme peintre à son chevalet (tableau du Musée
Marmottan).
- M.G. Bouliard, Portrait de femme – h.t., ovale, 71 x 58, s.d.
1793 Salon de l’An II :
- Émilie Bounieu, Une femme qui peint.
- Julie Charpentier, buste de l’auteur grand comme nature – terre cuite, 49 x45 x23,
s.d. face arrière : Julie Charpentier 1790, Blois, Musée du Château.
- Cit. Dumont, L’auteur à ses occupations.
- Lucile Foulon née Vachot, Portrait d’une jeune personne à son chevalet.
- Portrait de la Cit. Foulon peinte par elle-même.
- Gueret aînée, Une femme artiste à son chevalet.
- Gueret aînée, Une moderne Dibutade.
- Gueret cadette, Portrait d’une Artiste appuyée sur un portefeuille.
- Cit. Ledoux, Le repos de la peinture.
1795 Salon de l’An III :
– Adèle Romany, Portrait de femme artiste (Portrait de femme appuyée sur une
harpe d’après le Registre du Louvre).
1796 Salon de l’An IV :
- Philiberte Ledoux, Le repos de la peinture.
- La citoyenne Mayer peinte par elle-même, montrant une esquisse du portrait
de sa mère.
- Mlle Bouliard, Portrait de la citoyenne Lenoir – h.t. 82 x 62, s.b.d. :
-
MlleBouliard n° 62, Paris, Musée Carnavalet.
- Mme Benoist, Un portrait de femme.
- Marie Victoire Lemoine, L’intérieur de l’Atelier d’une femme peintre – h.t.,
116 x 88, New York, Metropolitan Museum of Art.
1798 Salon de l’An VI :
- Mlle Capet, Portrait de la citoyenne Guiard, peintre.
- Constance Charpentier, Portrait de l’auteur, ovale.
- Constance Charpentier, Portrait d’une femme peintre.
- E. Chaudet, Portrait d’une jeune fille dessinant.
- Césarine Davin-Mirvault, L’amour paternel, La tendresse maternelle –
L’auteur s’est représentée dans ces tableaux avec son mari et ses enfants.
- Mme Guiard, Portrait de la citoyenne Capet, peignant en miniature – h.t.,
78,5 x 62,5, s.d.b.d. : Labille dte Guiard an 6. Col. David-Weil.
1799 Salon de l’An VII :
- Femme Villers née Lemoine, La peinture (autoportrait d’après le Journal de
Paris).
- Rose Ducreux, Une étude (« Et vous aussi Rose, vous étudiez toujours votre
tête ») n° 91.
- Constance Charpentier, portrait de l’auteur et de sa fille – (probablement celui
vendu par Christies à Monaco le 7-12-1990. h.t., 103 x 81 cm)
- Nisa Villers, Femme peignant (cf. Journal de Paris n° 353,23, p. 1592), Prix
d’encouragement.
- Adèle Romany, Portrait en pied de la citoyenne R…, dessinant dans un paysage.
1800 Salon de l’An VIII :
- Isabelle Pinson, Une jeune personne dans son atelier regardant son portefeuille.
- A. Romany, Portrait de l’auteur avec ses deux enfants. (Registre : Portrait en
pied de l’auteur).
1801 Salon de l’An IX :
- Constance Charpentier, Portrait de femme (il s’agit du portrait de Mlle du Val
d’Ognes) – h.t., 162,5 x 128,5. New York, Metropolitan Museum of Art.
- Mlle Guibert, Portrait de la famille de l’auteur, dessin.
- Henriette Lorimier, Tableau. Portrait en pied d’une jeune artiste.
- Mlle Mercken, Portrait de femme (il s’agit du portrait de l’auteur) 4 pieds sur
3 pieds 3 pouces (cf. Monsaldy et Sterling).
1802 Salon de l’An X :
- Louise Krugeler, Portrait en pied de l’auteur.
- Mlle Bounieu, une femme occupée à peindre, miniature.
- Mlle Pantin, Portrait de l’auteur, miniature.
1804 Salon de l’An XII :
- Césarine Davin-Mirvault, Portrait en pied de l’auteur.
- Mlle Forestier, Minerve déesse de la sagesse et des Beaux-Arts, unissant leurs
divers attributs, les enlace d’une guirlande de lauriers dont elle serre le nœud.
- Mlle Pinson, Une femme à son chevalet avec une petite fille prés d’elle.
- Nanine Vallain, Portrait de l’auteur.
1806 Salon de l’An X :
- Mme Auger, Portrait en pied de l’auteur.
- Mme Chardon née Vernissy, Femme dessinant un paysage d’aprés nature.
- Mlle Charrin, Portrait de l’auteur et celui de sa sœur.
- Lucile Foulon, Portrait de l’auteur.
- Mlle Garnier, Portrait de l’auteur.
- Mlle Pinson, Jeune fille dessinant.
1808 Salon de l’An X :
- Adèle Romany, Portrait en pied de l’auteur dans son atelier.
- Marie-Gabrielle Capet, Tableau représentant feue Mme Vincent (élève de son
mari). Elle est occupée à faire le portrait de M. le sénateur Vien, Comte de l’empire et membre de l’Institut de France, régénérateur de l’École Française
actuelle et maître de M. Vincent. L’auteur qui s’est représentée chargeant sa
palette, a placé dans ce tableau les principaux élèves de M. Vincent. Salon de
1808, h.t., 69 x 86, S.b.g. : M. Gabrielle Capet/A. 1808 (Vente Drouot
décembre 1991, acheté par la Neue Pinakothek de Munich).
- Mlle Charlu, Portrait de l’auteur.
- Mme Dumeray née Brinau, Portrait de l’auteur.
- Eugénie Pichorelle, Portrait de l’auteur, miniature.
1810 Salon :
- Mlle Rivière, Portrait de femme dessinant.
– Adèle de Romance, Portrait en pied de l’auteur dans son atelier, 5 pieds 10
pouces ( 189 x 226,8 cm).
[1]
Pierre GEORGEL et Anne-Marie LECOQ,
La peinture dans la peinture, Paris, Adam Biro, 1987,
p. 166.
[2]
Catharina van HEMESSEN ( 1528-ap. 1587):
Autoportrait – 1548, Sofonisba Anguissola ( 1532-1625):
Autoportrait - v. 1554. Au XVIIe siècle, Clara Peters, Judith Leyster, Artémisia Gentileschi, etc.
[3]
Recensement effectué par moi-même d’après les livrets des salons et les registres du Louvre.
Cependant, la mention souvent laconique de « portrait de l’auteur » ne nous permet pas toujours de
savoir si l’auteure s’est représentée en train de peindre ou avec ses enfants. De plus les registres du
Louvre sur les salons révolutionnaires ne sont pas complets. Voir la liste en annexe.
[4]
Cité par Paul RATOUIS DE LIMAY,
Le pastel en France au XVIIIe
siècle, Paris, Ed. Baudinière,
1946, p. 52.
[5]
J’y inclus Francès BORZELLO dont le livre
Femmes au miroir, une Histoire de l’autoportrait féminin, Paris/Londres, Thames and Hudson, 1998, contient tant de contresens historiques et philosophiques qu’il ne peut malheureusement pas constituer une référence, en dépit d’une iconographie
intéressante.
[6]
Le catalogue d’Ann SUTHERLAND HARRIS et Linda NOCHLIN,
Femmes Peintres, 1550-1950,
Paris, Éditions des femmes, 1981, fait très bien apparaître le phénomène. Sur les 25 Françaises retenues, 18 sont nées au XVIIIe siècle, dont 15 entre 1744 et 1800. Les Françaises représentent ainsi à
elles seules près de 70% des femmes artistes exerçant une activité professionnelle en Europe.
[7]
Geneviève et Madeleine Boulogne, Elisabeth Sophie Chéron, Anne Stresor, Dorothée Massé
et Catherine Perrot : Octave FIDIÈRE,
Les femmes artistes à l’Académie royale de peinture et de sculpture,
Paris, Charavay, 1885.
[8]
Ces chiffres ont été calculés par moi-même à partir des documents suivants : « Liste des Maîtres
de la Communauté de Saint-Luc de la ville de Paris » publiée par Jules GUIFFREY, « La Communauté
des Maîtres Peintres et Sculpteurs dite Académie de Saint-Luc, depuis son origine en 1391 jusqu’à la
suppression des maîtrises et corporations en 1776 »,
Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français,
1915, t. 9, p. 156-484. « Notes pour servir à l’histoire de l’Exposition de la Jeunesse », par Émile BELLIER
DE LA CHAVIGNERIE,
Revue Universelle des Arts, Paris, 1864, t. 19, p. 38 et suivantes. « Les Artistes
français du XVIIIe siècle oubliés ou dédaignés », par E. BELLIER DE LA CHAVIGNERIE, Paris, Veuve
Renouard, 1865.
[9]
Nathalie HEINICH,
Du peintre à l’artiste. Artisans et académiciens à l’âge classique, Paris, Éditions
de Minuit, 1993. Malheureusement l’auteure a très peu étudié la question du statut professionnel des
femmes et n’accorde aucun intérêt à celle de la différence des sexes, si importante pourtant dans la
construction de l’Institution artistique. Certaines erreurs auraient pu être évitées comme de mettre
Louise Moillon dans la liste des académiciennes du XVIIe siècle.
[10]
Procès-verbal du 14 février 1663. Elle est la première femme admise sur un ensemble qui
en comptera 15 de 1663 à 1793.
Procès-verbaux de L’Académie Royale de Peinture et de Sculpture, publiés
pour la Société de l’Histoire de l’Art français par Anatole DE MONTAIGLON, Paris, 1889, t. 1 (c’est
moi qui souligne).
[11]
Photographie noir et blanc publiée par Gunnar W. LUNDBERG,
Roslin Liv och verk, Malmö,
All hems Förlag, 1957. Institut Tessin à Paris. Il faisait partie de la collection du père de Monsieur
Edmond de Rothschild (Genève) qui en a perdu la trace.
[12]
Portrait de M. Pigalle, en habit de Chevalier de l’ordre de Saint-Michel – 1771, pastel sur papier
gris, 91 x 73 cm. Paris, Musée du Louvre. Trois portraits au pastel à l’Institut Tessin à Paris et un portrait au Musée des Beaux-Arts de Troyes.
[13]
Lettre de décembre 1770 publiée dans la
Correspondance de Diderot, Paris, Éditions de Minuit,
1963, t. 10, p. 197. Le
portrait de Dumont dit Le Romain se trouve au Musée du Louvre à Paris.
[14]
Exposé au Salon de 1737, le tableau eut tellement de succès que Quentin de La Tour en
exécuta plusieurs copies et qu’il fut largement diffusé par la gravure.
[15]
Sur présentation du
Portrait de M.Pigalle qui sera son morceau de réception (Musée du Louvre).
[16]
Lettre d’Alexandre Roslin à Fredrik Sparre du 2 février 1759 citée par Gunnar W. LINDBERG,
Roslin och verk, All hems Förlag, Malmö, 1957, p. 54.
[17]
Dans son catalogue, Marianne ROLAND -MICHEL recense trois autoportraits :
Anne Vallayer-Coster, Paris, Comptoir International du Livre, 1970. Gravure conservée à la BNF.
[18]
À propos de ses
Instruments de musique militaire (Musée du Louvre). DIDEROT,
Salon de
1771, Texte établi et présenté par Jean Seznec, Oxford, Clarendon Press, 1967, t. 4, p. 201.
[19]
Louis Petit de BACHAUMON t et PIDANSAT DE MAIROBERT, « 2e lettre du 14 septembre 1773 »,
Mémoires Secrets pour servir à l’histoire de la République des lettres en France…, Londres, J. Adamson,
1777-1789,36 tomes en 31 vol., tome 13, p. 153.
[20]
Joachim LEBRETON, « Notice sur Mme Vincent, née Labille, peintre »,
Nouvelles des Arts, vol. 2,
n° 18, Paris, An IX, p. 6.
[21]
Elisabeth VIGÉE LE BRUN,
Souvenirs, Paris, Ed. des femmes, 1984, t. 1, p. 75
[22]
GRIMM, DIDEROT et alii,
Correspondance littéraire, philosophique et critique, M.Tourneux (éd.),
Paris, 1880, t. 13, p. 441.
[23]
E. VIGÉE LE BRUN,
op. cit., t. 1 p. 76.
[24]
J. LEBRETON,
op. cit., p. 6.
[25]
Anatole de MONTAIGLON (éd.),
Procès-verbaux de l’Académie Royale de Peinture et Sculptrue,
Paris, 1889, t. 9, p. 157.
[26]
Mémoires Secrets…
op. cit., vol. 13.
[27]
Je remercie la Galerie Cailleux à Paris, de me l’avoir signalé. La localisation actuelle du tableau
reste inconnue. Il existe également une reproduction de cet autoportrait dans le livre d’Arnaud DORIA,
Gabrielle Capet, Biographie et catalogue critique, Paris, Les Beaux-Arts, 1934.
[28]
Avis important d’une femme sur le Salon de 1785, par Mme E.A.R.T.L.A.D.C.S., dédié aux femmes,
Paris, BNF., Col. Deloynes, vol. 14.
[29]
L’esquisse du tableau
Réception d’un chevalier de Saint-Lazare par Monsieur, Grand Maître de
l’Ordre est conservée au musée de la Légion d’Honneur, à Paris. Voir Anne-Marie PASSEZ,
Adélaïde
Labille-Guiard.
Catalogue raisonné, Paris, Arts et Métiers graphiques, 1973, p. 218.
[30]
Voir les
Portraits de Mme Elisabeth,
Mme Adélaïde et
Madame Victoire exposés au Musée
National du Château de Versailles dans la même salle que le
Portrait de la reine et ses enfants d’E. Vigée
Le Brun. Voir M.-J. Bonnet,
Guide des femmes artistes dans les musées de France, à paraître.
[31]
L’orthographe de son nom varie selon les époques. Ainsi, elle signe le
Portrait d’une négresse
(exposé au Salon de 1800)
La Ville Leroulx femme Benoist.
[32]
L’Année littéraire de 1787, Col. Deloynes, vol. 15, BNF, Estampes.
[33]
Je ne partage donc pas le point de vue de Griselda POLLOCK sur l’autoportrait d’E. Vigée
Le Brun avec sa fille qu’elle compare à son portrait du peintre Hubert Robert en disant : « Elle se
peint comme objet du regard masculin alors qu’elle présente Hubert Robert comme l’objet d’un regard
de peintre »,
in Féminisme, art et histoire de l’art, Paris, Éditions de l’ENSB-A, 1994, p. 72. E. Vigée Le
Brun n’a peint que deux autoportraits avec sa fille sur la douzaine que nous lui connaissons. Faute
d’avoir étudié son œuvre de façon approfondie Griselda Pollock tombe dans le travers qu’elle dénonce
chez ses collègues masculins : « écrire l’histoire des femmes artistes » sans tenir compte « des conditions
historiques au sein desquelles elles se sont accommodées de cette différence des sexes ». Pour une analyse de cet autoportrait et de cette période, voir M.-J. BONNET,
Femmes Peintres en Révolution, 1770-1804, à paraître.
[34]
Signalons qu’en 1800, Elisabeth Vigée Le Brun peindra à Saint-Pétersbourg un autre
autoportrait à son chevalet où elle se représente en train d’esquisser le portrait de la Grande Duchesse
Elisabeth (Leningrad, musée de l’Ermitage). Il était destiné à l’Académie de Saint-Pétersbourg où elle
fut reçue le 16 juin 1800. Cette insistance à profiter des grandes occasions pour revendiquer son identité de créatrice montre le prix qu’elle y attachait.
[35]
E. VIGÉE LE BRUN,
op. cit., t. 1, p. 122.
[36]
Procès-verbaux de la Commune Générale des Arts, publiés par H. Lapauze, Paris 1903,
p. 184. Nous analyserons le statut des femmes artistes durant cette période révolutionnaire dans un
prochain article.
[37]
Sans parler du vide laissé par la Révolution. Il faudra attendre un demi-siècle pour voir apparaître des artistes de l’envergure d’E. Vigée Le Brun ou d’A. Labille-Guiard à savoir Rosa Bonheur
en 182 et Berthe Morisot vingt ans plus tard.