2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les pratiques de l’art : auteurs, institutions, publics
Les matières de la modernité : la diffusion de la peinture à l’huile en Chine républicaine
Éric Janicot
Éric JANICOT Centre Pierre Francastel Université Paris-X 200 avenue de la République, 92001, Nanterre cedex
Éric JANICOT
Les matières de la modernité: la diffusion de la peinture à l’huile en Chine républicaine
La diffusion et la réception de la peinture à l’huile en Chine Républicaine (1912-1949) participe à l’acculturation d’un art
non-européen qui revendique l’occidentalisation d’esthétiques autochtones. Cette matière
étrangère,est considérée par les contemporains
comme le médium de prédilection de la
modernité chinoise.À l’image de l’éthique,l’esthétique est posée comme fondement des productions sociales. Une production artistique
ouverte aux techniques et styles européens
induit la réforme politique, économique,
sociale et culturelle. L’utopie moderniste
repose sur le «nouvel art»,européanisé,comme
moteur et expression de la «nouvelle société».
Introduction of oil painting in
Republican China (1912-1949) and its interpretations by modern artists recall the modernisation process of a non-european art which
claims the westernisation of local aesthetics
and «new society».
La diffusion et la réception de la peinture à l’huile en Chine Républicaine,
entre 1912 et 1949, participe à l’acculturation d’un art non-européen qui
revendique l’occidentalisation d’esthétiques autochtones : les cultures lettrées
et populaires
[1]. Cette matière étrangère vient alors à être considérée comme le
médium de prédilection de la modernité artistique chinoise : une modernité
partagée entre formalisme et naturalisme
[2], spiritualisme et matérialisme.
Les premiers indices d’une manifestation significative de la peinture à
l’huile en Chine, résident dans l’importation de produits manufacturés et
d’ouvrages européens à Shanghai
[3]. Les librairies Puluhua et Biefa, tenues par
des occidentaux, commercialisaient, vers 1890, les couleurs Windsor and
Newton pour la détrempe et la peinture à l’huile. À partir de 1928, les marques
Reeves et Lefranc sont également importées. La production locale débute en
1926-1927, avec la Fabrique Mali qui réalise des couleurs à l’eau puis à l’huile.
En 1930, la Maison d’artisanat Jincheng fabrique à son tour des couleurs à
l’huile. Cette production chinoise reste de médiocre qualité. Le principal
défaut des couleurs à l’huile réside dans un manque de brillance.
Lors des premières années de la République, les médiums d’Occident
étaient également distribués par les librairies chinoises de la rue Henan. La
Librairie d’esthétique, dirigée par Gao Qifeng, proposait des couleurs pour
l’aquarelle et la gouache conditionnées en boîtes. Cette maison, où l’on trouvait également des fournitures pour la peinture à l’encre et la calligraphie,
constituait un important lieu de rencontre pour les amateurs des deux expressions picturales
[4]. Vers 1911, à la veille de la révolution anti-dynastique, l’on
pouvait se procurer des ouvrages britanniques consacrés au paysage, tels :
Études sur le paysage (Alfred East),
Recueil des paysages de Turner à Farnley Hall
(Étienne-François Haro) et
Recueil de paysages (Walter Low)
[5].
Les premiers chinois séduits par la « peinture d’Occident » (
xihua)
[6] manquaient cruellement de connaissances techniques et esthétiques. L’initiation à
notre peinture passa par le truchement de la détrempe appliquée aux décors
de théâtres ou de studios photographiques. Deux noms nous sont conservés,
Zhang Yiyuang et Zhou Xiang. Le premier enseignait, vers 1907-1908, le
dessin au fusain et l’aquarelle à l’École de l’Association de la Jeunesse. Il acquit
un certain renom pour ses décors destinés au « théâtre nouveau » (
xin xiju); le
théâtre occidental. Le second a créé, en 1911, un cours de gouache adapté aux
décors photographiques. Son École de Peinture Chinoise et Occidentale ne
comprenait pas plus d’une vingtaine d’élèves, elle a permis d’initier à ce
médium, Liu Haisu et Wu Shiguang, les fondateurs du glorieux Institut des
Beaux-Arts et de Peinture de Shanghai.
Mis à part l’ébauche d’enseignement de ces artisans – qui surent profiter
de l’introduction des nouveautés occidentales pour améliorer leur niveau de
vie – le premier artiste à dispenser une véritable formation consacrée à nos
Beaux-Arts est sans conteste Li Shutong. Formé au Japon à l’École des Beaux-Arts d’Ueno, il étudie – entre 1905 et 1910 – le dessin, l’aquarelle et la peinture à l’huile. De retour en Chine, il dispense son savoir – dès la proclamation
de la République, le 1er janvier 1912 – à l’École Normale du Zhejiang de
Hangzhou. Li Shutong est le premier pédagogue chinois à instituer le dessin
au fusain d’après modèle en plâtre ainsi que la peinture en plein air.
Au début de la Première Guerre mondiale, Liu Haisu et Wu Shiguang fondent l’Institut des Beaux-Arts et de Peinture de Shanghai. Cette école privée
joue un rôle fondamental dans le développement de la peinture à l’huile en
Chine. C’est la première à offrir un cursus européen à ses étudiants, fondé sur
le dessin au fusain, l’aquarelle et la peinture à l’huile. L’institut proposait également un cours par correspondance qui consistait en l’envoi d’un modèle de
dessin à reproduire pour être ensuite corrigé. La plupart des précurseurs de la
peinture à l’huile chinoise en furent les enseignants, tels Chen Baoyi, Guan
Liang, Li Yishi ou Ni Yide.
À la même époque est constituée la première association consacrée à la
peinture occidentale. Animée par Chen Baoyi, Wang Yachen, Wu Shiguang et
Yu Jifan, l’Association de Peinture l’Orient développe des activités de causeries
et de dessins exécutés d’après des reproductions en plâtre de sculptures européennes acquises au magasin Kikuchi de Tokyo, tels : le David de Michel-Ange
ou le Voltaire d’Houdon.
En 1917, Liu Haisu et Wu Shiguang ont organisé une exposition nationale
de l’Institut des Beaux-Arts de Shanghai. Cette manifestation au titre ronflant
reste dans l’histoire de l’art moderne chinois comme la première à représenter
des nus
[7].
Nommé recteur de Beida en 1917, Cai Yuanpei fonde au sein de la prestigieuse université Pékinoise une Association de Recherche sur les Beaux-Arts
qui intègre une école embryonnaire des Beaux-Arts. Ce laboratoire de
recherche allie théorie et pratique dans l’optique d’une synthèse des arts chinois et occidentaux, en posant le problème de la pédagogie. Une pédagogie
fondée sur les méthodes d’apprentissage de l’art académique considérées
comme scientifiques et rationnelles.
Principal théoricien de l’esthétique républicaine, Cai Yuanpei prête à l’art
une fonction réformatrice. Influencé par le darwinisme social, son discours évolutionniste et scientiste présente l’art occidentalisé comme thème de substitution
à l’ordre confucéen, symbole de « l’ancienne société » jugée décadente
[8].
L’expression picturale, au même titre que la société, est appelée à se réformer
par l’occidentalisation de l’enseignement et des techniques. La peinture à l’huile
est alors considérée comme la matière de prédilection de la modernité artistique.
Posée en terme de synthèse, une telle modernisation doit d’une part concrétiser l’union de l’art et de la science, d’autre part, assurer le salut individuel et
social. L’utopie moderniste repose sur le « nouvel art » comme moteur et expression de la « nouvelle société ». Cette réorganisation culturelle ou acculturation
planifiée repose ainsi sur la double croyance en la supériorité du modèle occidental dans les ordres technique, militaire, économique et en la subordination du
social au culturel. Au nom du patriotisme et de la prospérité nationale, il s’agit de
modifier durablement le système des valeurs par la fondation de nouvelles institutions formatrices des mentalités – en particulier dans les domaines de l’éducation
et de l’enseignement – et la définition concomitante d’un « nouvel art », expression
par excellence du génie d’une nation. Cette ampleur de vue est manifeste dans les
écrits de Cai Yuanpei
[9].
En 1920, Feng Zikai et Wu Mengfei créent à Shanghai l’École Spéciale de
l’Art consacrée à l’enseignement de la peinture à l’huile. Ses membres dirigeants
fusionnent, en 1925, avec ceux de l’Association de Peinture l’Orient pour organiser l’Université des Beaux-Arts de Shanghai. Trois autres écoles qui dispensent
un enseignement de peinture à l’huile, sont fondées en 1922 à Shanghai, Suzhou
et Bejïng : le Département de l’art de l’université de Shanghai où Chen Baoyi
introduit l’étude de l’anatomie artistique d’après modèle vivant l’École professionnelle des Beaux-Arts de Suzhou, et l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts à Beijing. Dirigée à partir de 1929 par Xu Beihong, elle regroupe un petit
nombre d’étudiants.
L’année 1922 marque également les premiers retours des étudiants chinois
formés aux Beaux-Arts de Tokyo. Une exposition de groupe est organisée à
Shanghai par l’Association des Beaux-Arts Chinois – amicale d’artistes créée, en
1916, au Japon – où nous trouvons parmi d’autres les œuvres de Chen Baoyi et
Guan Liang. Le succès naissant de la peinture à l’huile est sanctionné par une
entrée payante.
L’Université des Beaux-Arts de Shanghai est fondée, en 1925, par la fusion
de l’Association de Peinture l’Orient avec l’École Normale Spéciale des Beaux-Arts où nous retrouvons Chen Baoyi, Feng Zikai et Xu Xingzhi.
En 1927, Cai Yuanpei nommé ministre de l’éducation fonde deux institutions
publiques majeures, l’Institut du lac de l’Ouest à Hangzhou et le Département
des arts de l’université centrale à Nanjing. Ces importants centres de formation
sont dirigés respectivement par Lin Fengmian et Xu Beihong, qui représentent,
peu ou prou, les options formalistes et naturalistes. Cai Yuanpei, en évitant de
prendre un parti formel, a nommé ces deux figures de l’art moderne chinois, formées en France, afin de laisser toutes ses chances à la « nouvelle peinture ». Si les
instituts accordent, dans leur cursus, une même place aux peintures à l’huile et à
l’encre, ce sont les artistes praticiens et enseignants de la peinture dite occidentale
– à laquelle est attachée l’idée de modernité – qui les dirigent. Ce point fondamental marque la volonté du ministre de l’Éducation de promouvoir et de favoriser l’occidentalisation de la peinture chinoise. On peut se faire une idée de cette
conjoncture en imaginant Matisse ou Picasso nommés à la tête de l’École
Nationale des Beaux-Arts de Paris.
En 1931, l’Association Tempête regroupe à Shanghai des artistes formés
en France qui se veulent être à l’avant-garde de la peinture à l’huile chinoise.
L’association publie un manifeste, le 1
er octobre 1932, qui prône l’expressionnisme
[10]. Elle édite la
Revue trimestrielle de l’art et organise une exposition en
1933. Les œuvres présentées sont en majorité d’inspiration fauve. Pang
Xunqin est le principal animateur du groupe rejoint par Ni Yide et Wang
Jiyuan.
Les premières œuvres d’inspiration surréaliste sont, quant à elles, présentées à Shanghai par l’Association Chinoise des Beaux-Arts Indépendants qui
regroupe, en 1935, des artistes formés au Japon
[11]. Le
Manifeste du mouvement
surréaliste est traduit en chinois dans la revue de l’association, intitulée le
Vent
de l’art.
En juillet 1937, l’offensive des troupes japonaises conduit l’art moderne
chinois sur la voie périlleuse de l’art de propagande. La théorie marxiste de
l’art-reflet se superpose à la critique évolutionniste et transparaît dans des discours qui affirment le rôle pédagogique de l’art au détriment de son rôle spirituel. L’éducation artistique et politique est ainsi dévolue à une peinture
d’inspiration naturaliste. L’option formaliste jusqu’alors majoritaire est supplantée par le naturalisme, mieux à même de répondre aux réquisits d’un art
convié à l’effort de guerre.
RÉCEPTION D’UNE MATIÈRE STYLISTIQUE
L’aventure de la peinture à l’huile chinoise est baptisée « mouvement de la
peinture occidentale » ( xihua yundong). Ce mouvement, qui prend dans son
ensemble le rôle d’une avant-garde, se confond avec la découverte en différé
–au Japon et en Europe – des prétendues nouveautés de l’Ouest. Participant au
phénomène d’acculturation, la peinture occidentale est reçue globalement.
Seule importe l’acquisition des signes de la modernité considérée occidentale.
Au cours du temps et des problèmes soulevés, l’acculturation se fait plus sélective. La nouveauté ne constitue qu’un critère d’adhésion parmi d’autres.
L’opposition entre naturalisme et formalisme, les deux faces d’un même mouvement, relève plus des ambitions personnelles et des circonstances historiques
que de la pratique artistique à proprement parler. Les deux options plastiques
sont psychologiquement adoptées en tant qu’expressions de la modernité.
L’académisme est retenu comme manifestation supérieure de la technique, présumée science occidentale, par la précision du dessin, l’éclat des
couleurs, des effets lumineux recherchés, une vision en profondeur, le rendu
en trompe-l’œil des volumes et une composition théâtrale complexe au service
d’une imagerie naturaliste. Expression d’un brillant savoir-faire, le naturalisme
est propre à exprimer les sentiments patriotiques et contribue à la définition
d’un art social.
À l’opposé de l’académisme, le formalisme sous son avatar « fauviste » se
rapproche de l’esthétique traditionnelle, en accordant une place de choix au
« trait de pinceau » ( yibi hua) et en s’éloignant de la « ressemblance formelle »
( xingsi) – tare rédhibitoire attachée au métier de l’artisan par l’esthétique lettrée. La simplification et la schématisation des éléments constitutifs de
l’œuvre, la libre transposition du réel par l’autonomie de la touche et la promotion de la couleur en soi correspondent, en outre, aux mutations contemporaines de la peinture à l’encre.
À l’occasion de l’Exposition nationale des Beaux-Arts de Shanghai, en
1929, s’ouvre une polémique consacrée à la réception du formalisme européen
transmis par le Japon
[12]. Le mot « doute » (
huo) est repris par les divers protagonistes dans leurs interventions
[13]. Ce terme revêt en Chine une résonnance
particulière. Il est intervenu au moment de l’introduction d’une doctrine
étrangère : le bouddhisme. Les lettrés confucéens exprimèrent par écrit leurs
« doutes » ou leurs accords qui furent réunis, à l’instigation de l’Empereur
Ming des premiers Song, en un
Recueil de dissertations sur la foi (
falun) aujourd’hui perdu
[14]. En reprenant ce terme, les peintres Xu Beihong et Li Yishi ou le
poète Xu Zhimo expriment l’importance cruciale qu’ils attachent à l’adoption
ou au rejet du formalisme.
Au-delà des arguments d’ordre plastique qui demeurent secondaires, les
auteurs se conforment à un point de vue moral voire social. Xu Beihong, dans
son texte introductif, fonde son opposition sur le dénigrement de Manet,
Cézanne et Matisse – artistes considérés comme des « hommes de peu » ( xiaoren) terme auquel est attaché, entre autres tares morales, l’intéressement – et
sur des productions ravalées au niveau d’un poison étranger – l’opium – ou à
celui d’un phénomène de mode.
Son ami le poète et critique Xu Zhimo lui répond dans deux longs textes
où il affirme, au contraire, la grandeur morale et le désintéressement de
Cézanne, tout en comparant l’attitude outrée de Xu Beihong à celle de Ruskin
dénigrant l’œuvre de Whistler. Plus intéressant, il reprend à son compte l’argument de la mode. Dans un premier temps, il abonde dans le sens de son ami en
affirmant, à juste titre, que les nouveautés européennes proviennent du Japon
– la plupart des artistes chinois parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. Pour
Xu Zhimo, cela ne prête pas à conséquence, la présumée rapidité d’exécution
des œuvres formalistes – argument de Xu Beihong – ne constitue pas un motif
de rejet, seule importe l’expression du nouveau auquel aspirent les modernes
pour la société chinoise. En effet, les jeunes peintres : «(...) souhaitent susciter
un grand mouvement révolutionnaire comme la lune influe sur la marée. Une
insurrection dans le monde de l’art leur apporte un véritable plaisir comparable à celui du jeu politique »
[15].
Li Yishi renvoie dos à dos les deux Xu en affirmant que les points de vue
subjectifs de l’artiste et objectifs du critique sont tout aussi respectables qu’antinomiques. Il déplace le débat en faisant appel au sens, confucéen, des responsabilités. Son rejet du formalisme se fonde sur les conditions politiques,
intellectuelles et culturelles de la Chine contemporaine qui lui semble
impropre à recevoir les dernières nouveautés occidentales symbolisées par les
figures de Cézanne et de Matisse qu’il avoue ne pas comprendre. Il juge plus
raisonnable d’attendre l’assimilation de la tradition artistique européenne
avant d’introduire les nouveautés stylistiques contemporaines.
Cette polémique courtoise, révélatrice de la pérennité du jugement artistique chinois fondé sur les vertus spirituelles de l’artiste et la dimension politique prêtée aux choix plastiques, ne remet pas en cause les phénomènes de
mode auquel participe le naturalisme de Xu Beihong.
Sous son avatar « fauviste », le formalisme représente au contraire, pour
Liu Haisu et ses confrères, le moyen privilégié de rejoindre le mythique « courant mondial de l’art » en conservant le rôle majeur dévolu au « trait de pinceau » par l’esthétique lettrée et en participant à la définition d’un art moderne
considéré comme universel.
Cette surenchère moderniste atteint son paroxysme, au début des années
1930, avec l’Association Tempête composée d’artistes – formés pour la plupart
en France – qui s’efforcent de promouvoir les dernières nouveautés techniques
européennes. Son manifeste tonitruant, rédigé par Pang Xunqin, se contente
en fait de reprendre le sempiternel constat de décadence culturelle afin d’assurer la promotion du formalisme, considéré et présenté comme expression du
monde contemporain
[16].
Le critère spiritualiste de la tradition lettrée est intégré au propos moderniste, suivant Liu Haisu et d’autres auteurs, par l’invention et l’usage d’un
nouveau terme : celui de « ligne » (
xian)
[17]. Cette notion établit un passage entre
l’esthétique lettrée et l’art moderne d’Occident. Les artistes et critiques chinois
qui pratiquent ou apprécient les deux techniques utilisent ce terme propre à
qualifier l’autonomie de la touche en dehors du vocabulaire traditionnel servant à répertorier « rides » (
cun) et « points » (
dian). Terme de substitution, le
mot « ligne » désigne indifféremment les multiples traces et touches laissées par
le pinceau qui réalisent la transcription inspirée de la nature : sa transfiguration. Le fauvisme a le mérite pour un artiste chinois de s’éloigner de la « ressemblance formelle », considérée comme une faiblesse de la peinture
occidentale, et de se rapprocher de la sensibilité esthétique traditionnelle en
accordant une place de choix au « trait de pinceau »; le véhicule du « rythme
spirituel » (
qiyun).
Ces points restent les éléments majeurs sur lesquels se fonde la critique
lettrée. En ce sens, le fauvisme chinois qui se donne volontiers des airs d’avantgarde constitue au sein du « mouvement de la peinture occidentale » la tendance la plus proche, aux points de vue technique et esthétique, de la tradition.
Si l’on tenait à déterminer un illusoire élément de rupture, il se situerait du
côté de l’académisme. Précisons que le « rythme spirituel » est accordé, au début
des années 1930, à la peinture à l’huile et ce, en dehors du « trait de pinceau »
[18].
Le choc de l’invasion japonaise marque l’arrêt brutal des expérimentations
techniques et stylistiques. La définition d’un bon sujet est à l’ordre du jour. La
peinture à l’huile répond, tout comme la gravure sur bois et la peinture à
l’encre, aux thèmes imposés que sont la dénonciation de l’ennemi et l’affirmation nationaliste par le truchement de l’iconographie des réfugiés et des allégories patriotiques. Une place mineure est alors laissée au formalisme sous
l’aspect d’une peinture proche de notre orientalisme. L’artiste se trouve réduit
au rôle du patriote chargé de glorifier la résistance nationale, voire à celui du
militant sommé d’annoncer l’avènement de la « nouvelle société »
[19].
[1]
Éric JANICOT, « Le mouvement de la peinture occidentale et ses répercussions sur l’art moderne
chinois, de la chute des Qing à la République populaire ( 1911-1949)», thèse d’État, sous la direction
de Fanette Roche-Pézard, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 3 tomes, 1992.
[2]
La peinture à l’huile et ses dérivés se partagent entre naturalisme et formalisme. Afin d’éviter
toute confusion, nous considérons ces termes comme les deux pôles d’une expression artistique partagée entre l’illusionnisme et l’autonomie des formules stylistiques.
[3]
La peinture à l’huile est introduite à la Cour de Chine par les jésuites au XVIIe siècle. Cette
curiosité, limitée à la décoration des appartements de l’Empereur, est classée dans la catégorie inférieure de l’esthétique lettrée : l’artisanat.
[4]
Les frères Gao Qifeng et Gao Jianfu sont les fondateurs avec Chen Shuren de « l’École du
Sud des montagnes » (
Lingnam pai). Cette École cantonnaise prône une peinture à l’encre ouverte à
l’art européen.
[5]
Ces informations sont tirées de l’article de CHEN Baoyi, « Quelques notes sur le mouvement
de la peinture occidentale »
in Revue mensuelle de l’art de Shanghai, n° 6 à 8 et 10 à 12, Shanghai,
1942. Ce texte est reproduit
in CHEN Ruilin,
Chen Baoyi, un artiste moderne, Beijing, Éditions des
Beaux-Arts du peuple, 1988, p. 96-120.
[6]
La peinture à l’huile (
youhua), à laquelle est attachée la modernité occidentale, se dit aussi
xihua : « peinture de l’Ouest », « d’Occident ».
[7]
Le nu est un genre considéré en Chine républicaine comme révolutionnaire. Agent d’une
société harmonieuse, le nu académique incarne la santé physique, morale et sociale en contribuant à
la définition de l’art moderne chinois : Éric JANICOT,
50 ans d’esthétique moderne chinoise – Tradition et
occidentalisme (1911-1949), Paris, Publications de la Sorbonne, 1997, p. 31-34.
[8]
Le lecteur trouvera les textes originaux de Cai Yuanpei consacrés à la théorie esthétique dans
les tomes III et IV de l’ouvrage de M. CAO Pingshu,
Œuvres complètes de Cai Yuanpei, Beijing, Librairie
chinoise, 1984. Ces textes majeurs sont traduits au tome III de notre thèse,
op. cit. Voir É. JANICOT,
5
0 ans…, op. cit., traduction intégrale, p. 119-138 et p. 158-161. L’opposition de Cai Yuanpe à la doctrine confucéenne est affirmée en particuliers dans le texte d’une allocution prononcée le 8 avril 1917
et intitulée : « À propos du remplacement de la religion par l’éducation du sens artistique »,
in La nouvelle jeunesse, tome III, n° 6,1er août 1917. Voir É. JANICOT, 5
0 ans…,
op. cit., traduction intégrale,
p. 119-125.
[9]
CAI Yuanpei expose précisément son projet pédagogique et social dans « Mettre en pratique
les méthodes de l’éducation du sens artistique »,
in Revue de pédagogie, tome XIV, n° 6, juin 1992, (voir
note 8). Voir É. JANICOT, 5
0 ans…,
op. cit., traduction intégrale, p. 132-138.
[10]
PANG Xunqin, « Manifeste de l’association tempête »,
in Magazine d’art décadaire, n° 5,
Shanghai, octobre 1932. Voir É. janicot, 5
0 ans…,
op. cit., traduction intégrale, p. 175.
[11]
Ces artistes sont : Li Dongping, Li Yong, Liang Xihong, Zeng Ming, Zhao Lu, Zhou Shou, etc.
[12]
Sur l’introduction de la peinture à l’huile au Japon : Isabelle CHARRIER,
La peinture japonaise
contemporaine, Besançon, La Manufacture, 1991.
[13]
Ces textes sont publiés à Shanghai dans la revue éditée à l’occasion de l’exposition : Xu
BEIHONG (« Doutes »,
in Revue de l’exposition, n° 5,22 avril 1929; « Le doute irrésolu »,
in Revue de
l’exposition, n° 9,4 mai 1929; « Le doute irrésolu – suite –»
in Revue de l’exposition –
supplément) ; et
Xu ZHIMO (« Moi aussi je doute »,
in Revue de l’exposition, n° 5,22 avril 1929; « Moi aussi je doute
– suite –»,
in Revue de l’exposition, n° 6,25 avril 1929) et Li YISHI (« Je ne doute pas »,
in Revue de
l’exposition, n° 8,1er mai 1929).
[14]
Paul PELLIOT, « Meou-tsou ou les doutes levés »,
in T’oung Pao, n° XIX, 1920, p. 225-433.
[15]
Xu Zhimo, « Moi aussi je doute »,
op. cit.
[17]
Ce terme est employé, entre autres, par les critiques Feng Zikai, Yu Shaosong ou Zong Baihua.
[18]
L’esthéticien Zong Baihua déclare en particulier : « En utilisant la brillance de l’huile et des
couleurs, la lumière et l’ombre; les creux et les reliefs de l’objet sculpté sont projetés sur le plan du
tableau. Ce sont le clair et l’obscur, les éclats, la fluidité et la beauté des couleurs qui engendrent la
vitalité du rythme spirituel. » Voir « Traité sur l’origine et le fondement des techniques picturales de
Chine et d’Occident »,
in Revue d’art, n° 1,1936. Voir É. JANICOT, 5
0 ans…,
op. cit., traduction intégrale, p. 250-266.
[19]
L’esthétique Mao ZEDONG est définie à Yan’an, en mai 1942, dans les
Interventions aux causeries sur la littérature et sur l’art. Voir É. JANICOT, 5
0 ans…,
op. cit., p. 54-58 et p. 83-95.