2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lectures et débats
Du culte chrétien au culte de l’art : la transformation du statut de l’image (XVe-XVIIIe siècles)
Olivier CHRISTIN
Olivier CHRISTIN Université de Lyon-II (Centre André Latreille) 18, quai Claude Bernard 69007 Lyon, et Institut Universitaire de France
Olivier CHRISTIN
La transformation du statut de l’image (XVe-XVIIIe siècles)
Au cours des XVIe-XVIIIesiècles,la transformation partielle, conflictuelle et inégale de
l’image religieuse, investie de fonctions liturgiques, pédagogiques et apotropaïques complexes, en œuvre d’art décontextualisée et
universalisée, admirée pour ses seules qualités formelles et non pour le message qu’elle
devait porter à l’origine, ne s’accomplit qu’au
terme de processus historiques lents et en
partie indépendants: critique humaniste et
protestante du culte des images, émergence
du collectionnisme et d’un marché de l’art
modernes, essoufflement des formes collectives du mécénat religieux, crise de l’ekphrasis chrétienne... Elle met donc en jeu des
acteurs extrêmement divers – théologiens,
artistes, commanditaires, cicerone – qui, tout
en partageant parfois des intérêts communs,
s’opposent sur la question de savoir ce
qu’étaient réellement les images qui les entouraient.
In the course of the sixteenth to eighteenth centuries, the unequal controversial
and partial transformation of religious images
(from ones invested with complex liturgical,
pedagogical and apotropaïc functions, into
decontextualized and universalized works of
art, admired solely for their formal qualities
and not for the message that they carried originally), only occurred after a series of partly
independent and slow historical processes:
humanist and protestant criticism of the cult
of images, the emergence of modern ‘collectionism’and a market for art,the disapearance
of the collective forms of religious patronage,
crisis of the Christian ekphasis. It involves,
therefore, a number of extremely diverse protagonists – theologians, artists, patrons, cicerone – who,despite sharing common interests,
disagreed on the question of what the images
surrounding them really were.
Ce que nous appelons aujourd’hui «œuvre d’art » n’a pas toujours joui de
ce statut particulier ni fait l’objet des mêmes appréciations et des mêmes jugements. Il faut, certes, prendre la mesure de l’évolution du goût, sentir pleinement l’importance des redécouvertes et des oublis artistiques, saisir le
mouvement complexe de la célébration et de la dépréciation. Mais on doit
aussi rappeler avec Pierre Bourdieu, Hans Belting ou Victor Stoichita, que l’invention de l’œuvre d’art, au fond récente, est le produit de la formation historique d’un agencement spécifique des relations entre « artistes »,
« commanditaires » ou « acheteurs », « spectateurs » et, surtout, de l’invention de
lieux et de moments consacrés précisément à l’amour de l’art, à la jouissance
esthétique, à l’observation à la fois passionnée et désintéressée de « l’œuvre
d’art »: la galerie, le Salon, l’exposition publique, le musée, le Cabinet…
De cette transformation qui a conduit de l’
imago des théologiens à
« l’œuvre d’art » des collectionneurs et des connaisseurs, Hans Belting et
Victor Stoichita ont donné il y a quelques années déjà une explication puissante, reprise, étendue ou nuancée par de nombreux auteurs
[1]. Sur des
exemples hétérogènes et dans des perspectives assez différentes, tous deux
relèvent le même phénomène, invoquent les mêmes causes et proposent des
chronologies très comparables, en situant le moment décisif de cette mutation
du statut de l’image autour XVI
e siècle. C’est alors que ce long processus
conduisant à la naissance du concept moderne d’œuvre d’art s’accélère sous
les effets curieusement convergents de la querelle des images et de l’émergence du collectionnisme.
ICONOCLASME ET COLLECTION : DÉSACRALISATION, DÉPLACEMENT, RESACRALISATION
Au tournant du XVe et du XVIe siècle, la critique humaniste et surtout protestante met en question non seulement les fondements théoriques de l’image de
religion, mais aussi la plupart des usages traditionnels qui en étaient faits et qui
sont désormais jugés idolâtriques. Dès les années 1510-1520, les critiques se
multiplient, y compris dans des milieux qui restent fidèles à Rome, contre les
miracles accomplis par l’intermédiaire des images saintes, les utilisations apotropaïques de celles-ci, les sujets déroutants ou apocryphes, les techniques de coercition des saints par l’intermédiaire de leur représentation figurée, ou les
légendes qui courent à propos des pouvoirs exceptionnels de telle ou telle figure.
Érasme, par exemple, ironise sur ceux qui croient « que s’ils aperçoivent un
Polyphème, un saint Christophe en bois ou peint, ils ne mouront pas de la journée »
[2]. Ce qui est condamné ici, c’est à la fois la prolifération quantitative des
images saintes et la confusion qui s’établit chez de nombreux chrétiens entre
l’image et ce qu’elle représente, entre la représentation matérielle et le prototype.
Certaines critiques vont cependant plus loin, en déniant toute légitimité au
culte des images, même débarrassé de ses excès, et tout caractère sacré aux
représentations figuratives ou symboliques de la divinité. Zwingli et plus encore
Calvin rejettent ainsi la présence des images dans les temples, leur utilisation
dans la liturgie ou la prière, et même, pour le second, la simple possibilité de
représenter Dieu de façon anthropomorphique. Les images des saints, de la
Vierge, de Dieu ne sont que de la pierre, du bois, de la toile, des œuvres faites de
la main de l’homme, que l’homme ne doit en aucune manière adorer à la place
de Dieu, ce qui ne serait pas autre chose que de l’idolâtrie. Pour Calvin « Dieu ne
peut souffrir qu’on représente sa majesté infinie sous de la pierre ou du bois, ni
en peinture, ni en tous les éléments de ce monde [… ] Ce n’est point à nous de
l’attacher ici bas, ni de lui faire quelque idole ou marmouset »
[3].
Zwingli et Calvin restent toutefois prudents, voire évasifs, sur la question des
images profanes ou détenues à des fins profanes par des particuliers, hors des
lieux de culte. Si le premier dit ne pas être opposé aux « images historiques »
(
Geschichteswyss), sans préciser ce qu’il entend par là, le second se montre beaucoup plus disert, en affirmant à plusieurs reprises « qu’il ne faut pas entendre que
toute taillure ou peinture soit défendue en général, mais seulement les images
qui se font pour servir Dieu ». Il y a selon lui des images licites et même louables,
car « l’art de peindre et de tailler sont dons de Dieu »: les « histoires pour en avoir
un mémorial; ou bien figures, ou médailles de bêtes, ou villes ou pays »
[4]. La critique du culte des images et de ses fondements théoriques conduit donc Calvin
– et dans une moindre mesure Zwingli – à établir de subtiles distinctions qui,
malgré leurs ambiguïtés, légitiment de nouveaux usages (commémoratifs, politiques, érudits, pédagogiques, esthétiques) de certaines catégories d’images et
exaltent l’activité artistique. Les images ne sont jamais que des créations de
l’homme, mais c’est en cela qu’elles peuvent être dignes de louange, comme
témoignage des dons que Dieu a instillés en l’homme.
Au même moment, l’iconoclasme jette sur le marché d’innombrables
œuvres autrefois attachées à un lieu de culte et à une fonction précise. Ainsi, en
1550 à Paris, des images, des retables et des ornements d’église provenant des
monastères anglais « furent vendus publiquement en la Mégisserie »
[5]. De même,
à Zürich et dans bien des villes du Saint Empire, les autorités passées à la
Réforme laissent les anciens donateurs récupérer les images qu’eux-mêmes ou
leurs parents avaient offertes. Aux Pays-Bas encore, lors de la vague iconoclaste
de l’été 1566, Carel van Mander rapporte qu’une femme de la noblesse voulut
sauver un Christ sur la croix de Pieter Aertsen de la destruction en proposant de
l’acheter 100 livres
[6]. L’image investie de fonctions para-liturgiques dans l’espace
collectif de l’église change dans ces cas brusquement de statut et devient propriété privée, individuelle, dont l’utilisation et la jouissance sont confinées à l’espace domestique.
Par bien des côtés, la querelle des images et l’iconoclasme procèdent donc
bien à un double mouvement de désacralisation et de déplacement des images :
arrachées à leur lieu, à leurs fonctions, à leur légitimité et à leur public d’origine,
certaines images n’échappent à la disparition qu’à la condition de se muer surlechamp en œuvres d’art, c’est-à-dire d’être investies d’une aura sacrée nouvelle.
Cette transfiguration, cette resacralisation de l’image ne sont possibles que grâce
à l’émergence du collectionnisme, contemporaine de l’iconoclasme et parfois intimement liée à lui.
À propos du cas si bien documenté d’Anvers, Victor Stoichita, Gary
Schwartz et Elisabeth Honig
[7] ont bien montré en quoi et comment le collectionnisme répond au double défi de la critique réformée et de l’iconoclasme : dans la
collection, l’œuvre d’art est objet d’un culte qui ne doit plus rien – ou si peu – au
culte chrétien. Elle n’y trouve refuge qu’en raison de ses qualités formelles et de la
notoriété de son auteur. Désormais, elle n’est plus justiciable que de jugements
forgés au sein du groupe de ceux qui se définissent comme connaisseurs et qui
sont tous fondés sur l’idée d’autonomie de l’art. La valeur d’une œuvre s’apprécie
à la complexité des thèmes, des sources, des modèles qu’elle convoque, à l’originalité de sa facture, à la maîtrise de celui ou de ceux qui l’ont exécutée, à sa rareté
et non plus à la dignité des personnes qu’elle représente, au coût des matériaux
qui la composent, aux fonctions qu’elle a pu remplir. Dans la collection moderne,
l’œuvre singulière tient donc avant tout un discours sur l’art, sur la collection, sur
l’art de juger l’art : elle est expression du Beau et occasion pour ses spectateurs
d’exercer leur capacité à juger correctement du Beau.
La collection renvoie donc dos à dos les iconoclastes qui brisent des créations du génie humain dignes des mêmes attentions que la littérature, la philosophie ou la musique, et les idolâtres, qui adressent aux images des louanges et des
marques de dévotion déplacées en les prenant pour ce qu’elles ne sont pas. À
l’appui de cette analyse, Stoichita relève la présence d’ânes iconoclastes, ou plus
exactement d’iconoclastes à têtes d’ânes, dans les premiers exemples de Cabinets
d’Amateur de la peinture anversoise : ces iconoclastes, qui font contraste avec les
érudits et les savants qui discutent dans le cabinet, sont un souvenir de la crise
iconoclaste virulente qu’a connu Anvers entre 1581 et 1585. À travers le genre
typique du Cabinet d’Amateur, la collection s’affiche donc bien comme une
réplique savante et personnelle à la brutalité ignorante de l’iconoclasme. Mais
l’examen attentif de Cabinets d’Amateur un peu postérieurs, comme ceux de van
Haecht, montre aussi l’importance des allusions au thème ambigu de l’amour au
sein des collections du début du XVIIe siècle : de nombreux tableaux exposés
dans le cabinet paraissent en effet renfermer un message complexe sur le désir
excité par la vue et mettre en garde le spectateur contre les excès de l’amour du
Beau et contre la confusion entre l’image et ce qu’elle représente. C’est ainsi que
le tableau de van Haecht, Joseph et la femme de Putiphar dans un cabinet d’amateur, multiplie les avertissements sur les dangers de la séduction : l’un des
tableaux à l’intérieur du tableau représente la Séduction d’Europe, un autre la
Poursuite de Daphné par Apollon; sur une table, un petit bronze illustre le Viol de
Dejaneire par Nessos… Dans un Cabinet d’Amateur de Jan van Kessel daté de 1659
et conservé à la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe, les allusions aux tromperies
du désir et de la vue sont aussi nombreuses : à gauche, Vénus se regarde dans un
miroir; au centre un tableau illustre la fable du renard et de la cigogne; sur une
étagère on aperçoit l’enlèvement d’Europe; à droite, au premier plan un nature
morte aux huîtres expose des mets qu’on ne peut goûter qu’avec les yeux…
Les Cabinets d’amateur tiennent donc sur la collection un discours subtil qui
permet de mesurer en un lieu précis, Anvers, et à une période donnée, la première moitié du XVIIe siècle, la transformation du statut des arts figuratifs. Au
principe de ce discours, se trouve le double rejet de l’iconoclasme et de l’idolâtrie, c’est-à-dire du rapport religieux à l’image comme réceptacle ou obstacle du
sacré. Dans leur affrontement, iconoclastes et idolâtres se méprennent sur la
valeur de l’image en lui attribuant des pouvoirs surnaturels (intercession,
miracle, prophylaxie, séduction… ) et ignorant ses qualités spécifiques, en privilégiant le signifié au détriment du signifiant. Cette première analyse reste cependant trop circonscrite pour avoir une portée générale et pour répondre à la
question du passage de l’image à l’œuvre d’art : il faut en éprouver la validité sur
d’autres lieux, d’autres images et d’autres spectateurs que ceux des cabinets
anversois du XVIIe siècle.
Tout à leur souci de cerner les changements de la représentation et de la
perception, la plupart des études menées sur les transformations historiques
du statut de l’image et du regard porté sur celle-ci privilégient la nouveauté, les
ruptures, l’innovation, parfois à l’excès.
Certaines d’entre elles analysent ainsi l’émergence de l’idée « d’œuvre
d’art » aux XV
e-XVII
e siècles à partir des seules créations de ces siècles décisifs,
en recherchant dans quelques réalisations exemplaires et dans les réactions
qu’elles suscitèrent chez les contemporains les indices à la fois d’une nouvelle
pratique artistique et d’un nouveau rapport aux arts figuratifs. Cette
approche, qui permet heureusement de penser les relations complexes qui se
nouent entre conception, réalisation et perception des «œuvres d’art » et donc
de comprendre quelques-unes des conditions nécessaires à la naissance de
« l’art », recèle de grandes vertus méthodologiques : elle révèle, par exemple, en
quoi et comment les artistes participent eux-mêmes – non sans arrièrepensées – à cette transformation du statut de leur production et donc de leur
propre statut, en passant de la position d’exécutant à celle de concepteur, de
celle d’artisan à celle d’artiste
[8]. Jochen Sanders note ainsi que la conscience de
soi dont fait preuve Van Eyck – qui introduit sa signature et son
motto personnel dans ses œuvres – se comprend aussi par le nouveau regard porté sur l’art
et la création artistique par ses contemporains et par ses propres protecteurs et
commanditaires. Son souverain, Philippe le Bon, reconnaît qu’il ne pourrait
trouver ailleurs d’artiste aussi compétent que Van Eyck : l’affirmation de l’artiste va donc de pair avec la perception nouvelle des images. S’en tenir à cette
approche ne va pourtant pas sans inconvénient. Ne risque-t-on pas de privilégier des artistes perçus de leur vivant comme exceptionnels et le sachant
d’ailleurs eux-mêmes (Van Eyck, Raphael, ou Rubens dont la Madonne de la
Chiesa Nuova de Rome est longuement étudiée par Belting et Stoichita) et de
lire la réalité du statut des images à travers le prisme de ceux qui s’efforcèrent,
avec succès, de s’en libérer ?
D’autres travaux incluent les images déjà existantes dans leur perspective
d’analyse, en enquêtant, par exemple, sur les collections, les cabinets d’amateur ou encore la présence de peintures dans les intérieurs bourgeois ou
nobles. L’étude s’organise alors en fonction du concept central de
déplacement,
en observant la transformation du statut de l’image dans les lieux où elle s’est
le plus tôt et le plus complètement effectuée, comme le montrent les travaux
décisifs de Salvatore Settis sur le sort de la sculpture antique à la Renaissance
[9].
On saisit par là ce que la collection a de révolutionnaire dans la manière d’évaluer, d’exposer, d’acquérir, de décrire l’œuvre d’art et en quoi elle pouvait
répondre aux attentes de ceux qui entendent se distinguer par la culture et par
le goût et plus seulement par la naissance ou la fortune. Mais ici encore, on
privilégie l’exceptionnel en prenant le risque d’épouser le discours de ceux qui
dirent alors quel était le seul discours légitime sur l’art.
Dans les deux cas – l’image déplacée et l’image révolutionnaire – on oublie
l’immense trésor des images restées en place, des œuvres diverses, de toutes les
tailles, de tous les styles, de toutes les époques qui encombraient les palais, les
rues et les églises et dont seule une petite partie nous est parvenue. Les portails
sculptés des grandes cathédrales, les tympans illustrés ou les chapiteaux historiés des églises romanes et gothiques, les innombrables tableaux d’autels, exvoto, images de confréries, vitraux furent-ils eux aussi rapidement jugés en
fonction des nouveaux critères de l’art de juger l’art qu’édictaient Académies,
artistes de premier plan, collectionneurs ? Tombèrent-ils eux aussi sous les lois
du nouveau discours des connaisseurs ? Ou furent-ils d’emblée disqualifiés et
jugés « non artistique », comme le suggère Belting
[10].
Dans bien des cas, pourtant, il s’agissait de réalisations d’artistes connus et
reconnus des spectateurs, d’œuvres jugées importantes par les « connaisseurs »
eux-mêmes et donc difficiles à disqualifier sur-le-champ. La continuité de la
localisation de ces œuvres qui échappèrent au déplacement n’interdit en rien
aux amateurs d’art, aux Cicérones et aux théoriciens du nouveau discours
esthétique de s’y intéresser à l’occasion et de les soumettre à leur jugement :
les Vies de Vasari évoquent d’ailleurs des œuvres déplacées ou exposées dans
l’espace domestique comme des œuvres restées in situ, sans faire de leur distinction un enjeu de premier plan. À propos de Filippo Lippi, par exemple,
l’édition de 1568 signale sans autre forme de classement qu’il « peignit un
retable à la détrempe pour l’église Saint-Jacques de Pistoia avec une très belle
Annonciation, pour messire Jacopo Bellucci, dont il fit là un portrait extrêmement vivant. Il y a dans la maison de Pulidoro Bracciolini un tableau avec une
Naissance de la Vierge, de sa main; au siège des Huit de Florence, dans une
lunette, à la détrempe, une Vierge à l’Enfant. Un autre tableau avec une très
belle Vierge, est dans la maison de Lodovico Capponi ». Tableaux d’église, collections personnelles, propriétés collectives peuvent donc être pris dans une
même énumération. D’une manière générale, Vasari ne privilégie ainsi pas les
lieux où s’exerce déjà l’amour de l’art moderne, mais s’efforce davantage de
soumettre les œuvres in situ aux nouvelles règles du jugement esthétique.
Plutôt que d’envisager la substitution rapide de la posture esthétique au culte
chrétien, il faut sans doute se résoudre à parler de concurrence entre divers
usages et usagers des images et de conflits de jugements. Le triomphe du jugement esthétique et de la définition de l’art qu’il impose ne se profile qu’au
terme d’une lutte longue et complexe qui est loin d’être partout achevée au
début du XVIIe siècle. Vasari lui-même fait allusion à de tels conflits, lorsqu’il
mentionne la dévotion particulière que s’attire un Christ portant la Croix de
Titien ou Giorgione et, surtout, lorsqu’il rapporte cette anecdote au sujet du
Pérugin : « chez les clarisses, il peignit sur panneau un Christ mort, d’une
palette aux couleurs si séduisantes et originales que les artistes y virent la promesse d’un maître excellent et merveilleux [… ]. On affirme que Francesco del
Pugliese offrit à ces religieuses trois fois ce qu’elles avaient payé à Pietro et
proposa de leur faire refaire une peinture semblable, de la main du même
artiste, mais elles ne voulurent pas céder la leur ». Une même image pouvait
donc faire l’objet d’usages concomitants et concurrents entre religieuses,
artistes et amateur-collectionneur.
Un exemple me paraît bien illustrer cette guerre des jugements qui peut
opposer à propos des mêmes images différents groupes d’acteurs historiques.
Il s’agit du
May des orfèvres, c’est-à-dire d’une série de tableaux composée sur
plus de 70 ans par le don annuel de la confrérie Saint-Paul-Saint-Marcel des
orfèvres parisiens à la chapelle de la Vierge dans Notre-Dame
[11]. Ces tableaux,
dont le sujet est toujours tiré des
Actes des Apôtres et le prix immuable ( 400
puis 600 livres), sont commandés par les deux princes élus de la confrérie à
quelques-uns des plus grands peintres français de la seconde moitié du
XVII
e siècle : Coypel, Le Brun, Jouvenet, Le Sueur. Au moment où le tableau
de l’année est exposé à l’attention du public – d’abord sur le parvis, puis dans
la chapelle, avant d’être accroché dans la nef –, un petit ouvrage anonyme est
publié, qui en explique le thème et le sens chrétien.
Dans ces petits livrets, qui s’intitulent toujours Explication du tableau…,
s’expriment pleinement les formes et les ambitions traditionnelles de
l’Ekphrasis chrétienne. On rencontre donc ici une compétence critique
réelle, précise et prestigieuse, mais qui s’avère presque totalement indifférente à la facture artistique du tableau, voire à son auteur. Seuls comptent le
sujet du tableau et la leçon chrétienne qui doit en être tirée. Voici le texte
intégral d’un commentaire du may de Sébastien Bourdon (La Crucifixion de
saint Pierre, 1643) publié en 1676 et encore très proche du style des
Explications annuelles :
« Le vicaire de JC en terre, Pierre, la pierre fondamentale de l’Église scelle et confirme de
son sang les vérités qu’il a prêchées pendant sa vie. Rome sera moins la capitale du monde par
le siège de l’Empire des césars que parce qu’il l’a consacrée à Dieu en y plantant la foi de JC,
qu’il l’a cultivée de ses travaux et de ses souffrances et qu’il l’arrose de son sang. La même
humilité qui lui fit dire autrefois à JC “Seigneur retirez-vous de moi, parce que je suis homme
pécheur”, qui lui fit refuser que son maître lui lavât les pieds, fait qu’il prie aujourd’hui ses
bourreaux de le crucifier la tête en bas. Il s’estime indigne d’être mis en croix de la même
façon que le fils de Dieu y avait été. Ou plutôt, son amour pour nous témoigne par cette posture violente qu’il a choisie, qu’ayant tout abandonné pour lui, il ne veut plus avoir d’autre
vue dans les derniers moments qui lui restent pour accomplir son sacrifice, que celle du ciel,
où sa foi lui fait voir son maître, qui lui tend les bras et qui lui prépare les couronnes qui sont
dues à ses souffrances et à son amour. Ce tableau a été fait par feu Monsieur Bourdon en
1643. »
Même à propos d’artistes aussi célèbres que Le Brun, Bourdon ou Coypel,
et aussi à l’aise dans le dispositif académique français du règne de Louis XIV, il
semble dans ce cas précis impossible de reprendre sans nuances l’analyse de
Belting qui affirme que « le tableau ne doit plus être compris seulement à travers
son thème, mais en tant que contribution au développement de l’art »
[12].
À cette
ekphrasis dévote encore vivace, s’oppose pourtant au même
moment le nouveau discours des connaisseurs et des cicérones, trempé dans
l’argumentaire de l’Académie. Alors que les Mays se poursuivent dans des
formes inchangées et que paraissent toujours les
Explications chrétiennes des
tableaux, les grands recueils de curiosités de la fin du XVII
e siècle et des premières années du XVIII
e commencent à décrire les tableaux offerts par les
orfèvres comme une sorte de collection illustrant l’ardeur, le génie et le désintéressement des peintres français, plus soucieux de la postérité artistique que
de leur salut, si l’on en croit Florent le Comte. Pour lui, en effet, deux choses
sont à remarquer dans le May : la dévotion des orfèvres, certes, mais surtout
« l’ardeur des peintres de notre siècle, qui, ne cherchant que la gloire de donner
au public quelque chose de grand, ne regardent pas à faire de l’ouvrage suivant
le prix ordinairement taxé pour un tableau [… ]. Si néanmoins tous n’ont pas
produit des tableaux d’une égale force, ils ont au moins donné de l’émulation à d’autres et la postérité ne leur en est pas moins redevable »
[13]. En
opposant ainsi les mobiles pieux des uns et artistiques des autres, en suggérant deux systèmes d’évaluation concurrents pour juger des Mays, Florent
le Comte établit une distinction implicite entre dévots et connaisseurs, que
l’on retrouve de façon beaucoup plus appuyée à la même date ( 1699) chez
Roger de Piles : à propos du modeste Simon François, il remarque en effet,
qu’on « ne voit point de ses tableaux dans les Cabinets; il y en a dans
quelques églises de Paris et il n’est pas difficile en les voyant de juger que
leur auteur était plus dévot qu’habile peintre »
[14]. Comment dire plus clairement que les œuvres d’art offertes à tous dans les églises pouvaient faire et
faisaient l’objet de jugements et de pratiques très contrastés ? Comment
suggérer plus nettement les conflits entre ces formes opposées de rapports
à l’image ?
L’opposition des différents modes de perception des images n’a fait que s’accroître à partir du XVI
e siècle, sous les effets convergents de la querelle des images,
de la Réforme catholique et de l’affirmation des Académies. Dès 1524, on trouve
sous la plume d’un théologien allemand, qui entend répondre aux critiques que
les protestants adressent au culte des images, l’expression nouvelle d’une grande
méfiance à l’égard des procédés et des séductions artistiques : « les peintres et les
sculpteurs, en faisant leurs œuvres, sont plus lascifs et mettent plus d’art et de travail qu’il ne convient, et ceci n’a d’autre effet que de pousser davantage le peuple
à admirer l’art déployé dans l’image qu’à vénérer celui qu’elle représente »
[15].
Controversistes et théologiens catholiques s’engouffrent alors dans ce schéma
interprétatif qui les éloignent du nouveau discours esthétique qui se forge alors.
Au XVII
e siècle, l’auteur d’un ouvrage en l’honneur du sanctuaire et de l’image de
Notre-Dame de la Délivrande, semblable à beaucoup d’autres, précise ainsi les
limites que les chrétiens imposent à leur usage des représentations figurées : ils ne
portent aucune attention « à la matière de l’image, ni à l’artifice, qui ne sont
capables d’aucun honneur »
[16], c’est-à-dire précisément aux critères centraux du
jugement esthétique, qui privilégie la technique (peinture, sculpture, dessin; bois,
pierre, toile) et l’exécution. Avec bien plus de rigueur et de finesse, quelques-uns
des principaux représentants du jansénisme manifestent eux aussi leur méfiance
à l’égard des « inventions » des peintres, comme l’abbé de Saint-Cyran dans une
lettre qu’il adresse à Philippe de Champaigneen 1674 :
« Les traits du pinceaux, quelque beaux qu’ils soient en eux-mêmes, ne doivent être considérés qu’en tant qu’ils servent à la vérité et la rende présente et vivante. Mais quand ils la
détruisent et défigurent, ils méritent d’être rejetés et méprisés, comme ces belles paroles qui ne
font que mentir et tromper les hommes [… ]. Cela fera que vous pourrez passer pour un restaurateur de la peinture, en la délivrant de l’erreur et du mensonge que les Italiens y ont introduits, en la rendant une histoire véritable et propre pour honorer Dieu et instruisant fidèlement
les hommes [17]. »
Pour comprendre comment l’époque de l’art a pu succéder à celle des
images, il faut par conséquent s’interroger aussi sur le déclin des formes traditionnelles de rapport aux arts figuratifs et, par exemple, sur le discrédit des usages
religieux de l’image de religion, sur l’érosion des commandes institutionnelles et
des fondations, sur la perte de prestige de la peinture religieuse sensible dans le
déroulement des carrières artistiques. Il faut comprendre, par exemple, pourquoi
les Mays des orfèvres parisiens s’interrompent subitement en 1707 et pourquoi
l’organisation d’une offrande de même type à Saint-Germain-des-Près pour les
remplacer échoue en quelques années. On doit aussi relever l’extinction de traditions équivalentes en province, avec un petit retard significatif : les Puys amienois,
qu’accompagnait l’offrande annuelle d’un tableau en l’honneur de la Vierge, s’arrêtent eux aussi et les tableaux sont dispersés dès 1723
[18].
À l’évidence, l’affirmation de la posture esthétique comme discours dominant sur l’art et la crise de l’image de religion renvoient l’une à l’autre, dans un jeu
complexe d’interaction. Comprendre celui-ci suppose que l’on se penche aussi
sur les difficultés de la théologie de l’image après la grande vague des traités de la
Contre-Réforme (Paleotti, Molanus) et sur le reflux des formes collectives et
civiques du mécénat.
Comparer, pour mieux les distinguer, les pratiques de l’image sainte avant
la Renaissance et la culture spécifique des connaisseurs et du collectionnisme
aux XVI
e-XVII
e siècles n’est pas chose facile. Tant qu’il s’agit du culte des
images avant l’époque de l’art, on fait le plus souvent porter l’analyse sur un
ensemble complexe et diversifié de théories, de comportements, d’usages qui
ne recoupent qu’en partie les distinctions officielles des théologiens et de l’institution ecclésiale. Ces pratiques, ces croyances, ces « superstitions », en un mot
ces compétences, sont partout répandues : elles ne sont propres ni à un groupe
professionnel (par exemple les clercs, ou les banquiers, ou les soldats), ni à un
milieu social, mais fondent et conditionnent, au contraire, le rapport de l’immense majorité des chrétiens aux images. Certes, les lettrés sont plus agiles à
décrypter les significations des peintures et des statues offertes à la vénération
des fidèles; cela ne veut pas dire pour autant qu’ils n’y sentent pas la présence
directe du sacré ou qu’ils n’en attendent pas assistance dans la prière et consolation dans la souffrance. Lors de son voyage en Italie en 1580-1581, Michel
de Montaigne évoque ainsi avec émotion la
Véronique de Rome et Notre-Dame de Lorette. À Lorette, il s’emploie même à témoigner de sa propre ferveur dans des formes qui sont celles de tous les chrétiens : « j’y pu trouver à
toute peine place, et avec beaucoup de faveur, pour y loger un tableau dans
lequel il y quatre figures d’argent attachées : celle de notre Notre-Dame, la
mienne, celle de ma femme, celle de ma fille [… ] et sont toutes de rang à
genoux dans ce tableau, et la Notre-Dame au haut, au-devant »
[19]. Ce n’est que
progressivement que les élites sociales vont prendre leurs distances à l’égard
de formes de jugement et de comportement qui furent longtemps celles de
tous les chrétiens
[20]. En France, la pratique de l’ex-voto cesse, sauf exception, à
la fin du XVII
e siècle d’être le fait des privilégiés (Roi, grands seigneurs, communautés et magistrats) et de constituer un mode légitime de communication politique et religieuse, et l’on voit alors logiquement apparaître les
premières critiques sur son caractère populaire et sur sa fréquente médiocrité artistique
[21].
À l’opposé, les pratiques des amateurs et des collectionneurs des XVIe-XVIIe siècles, notamment à Anvers, sont avant tout des pratiques de distinction,
au double sens que Pierre Bourdieu donne à ce terme. Pour ces connaisseurs,
la collection et l’art de juger convenablement l’art sont, en effet, à la fois un
moyen d’afficher leur érudition et leur maîtrise du discours esthétique, c’est-à-dire leur statut d’hommes de qualité, et une façon de marquer toute la distance
qui les sépare du commun, du peuple, de ceux qui n’entendent rien à ces questions délicates et compliquées. Savoir identifier les auteurs d’un tableau, attribuer une œuvre non signée, distinguer la copie de l’original, déceler le faux,
sont autant d’épreuves dont seul le connaisseur peut triompher grâce à ses
compétences particulières. Observateur et acteur des nouvelles stratégies de
distinction, Baldassar Castiglione résume parfaitement dans son célèbre Livre
du courtisan ( 1528) l’enjeu que représente la compétence esthétique : « il
convient à notre Courtisan d’avoir aussi connaissance de la peinture, qui est
chose honnête et utile, et était estimée en ces temps [la Grèce d’Alexandre] où
les hommes étaient d’une valeur beaucoup plus grande qu’ils ne sont maintenant. Et quand on n’en tirerait jamais d’autre profit, elle sert à savoir juger l’excellence des statues anciennes et modernes, des vases, des édifices, des
médailles, des gravures et semblables choses ». C’est parce que la connaissance
de la peinture ne sert à rien d’autre qu’à donner accès au plaisir du jugement
légitime sur le Beau que le courtisan se doit de l’acquérir; elle lui est indispensable, au même titre que d’autres formes spécifiques de l’oisiveté nobiliaire.
Pour Abraham Bosses qui rédige l’un des premiers ouvrages consacrés à la
pratique des connaisseurs
[22], le véritable collectionneur se doit d’acquérir des
compétences particulières et un vocabulaire précis pour juger convenablement
l’œuvre d’art, ce qui le distingue du simple amateur qui se contente d’y rechercher le plaisir du regard.
C’est ce souci permanent de distinction qui explique aussi la fréquence
anormale des tableaux réalisés par plusieurs artistes dans les cabinets anversois
du XVII
e siècle. Détenir, comme Jan Meurs, un conseiller de la ville d’Anvers
qui décède en janvier 1652, cinq tableaux réalisés en collaboration (deux entre
Frans II Francken et Jacob Grimmer, trois entre Jan Brueghel et un autre
artiste), permet au collectionneur et à ses visiteurs d’exercer leur jugement et
de montrer leur virtuosité dans l’attribution. À l’art des peintres répond ainsi
en quelque sorte l’art du connaisseur qui sait quels sont les jugements légitimes que l’on peut porter sur l’œuvre d’art et peut témoigner de la sûreté de
son goût
[23].
On le voit, les termes de comparaison sont dissemblables : d’un côté, pour
le culte traditionnel des images, on enquête sur les compétences communes
des chrétiens; de l’autre, pour les XVI
e-XVII
e siècles, on analyse les compétences d’élites qui font de leur culture artistique spécifique un critère de distinction et d’ascension sociales. Ce qui reste à élucider, du coup, ce sont les
compétences ordinaires des gens ordinaires de l’époque moderne, la façon
dont les marchands, les avocats, les juges, les prêtres, les marins, les paysans ou
les nobles sans collections continuent à percevoir et à décrire les images qui les
entourent, dans la rue, sur les places, dans les Hôtels de Ville, les églises et les
chapelles. Toute réflexion systématique sur l’émergence moderne de l’œuvre
d’art et de la posture esthétique doit donc faire l’effort de construire une socio-logie convaincante afin de ne pas prendre le discours des détenteurs des plus
grandes compétences artistiques, des meilleures connaissances sur les peintres
et les écoles, de la plus ferme rhétorique pour un état de fait, une réalité universelle qui s’imposerait à tous. Tous les hommes, toutes les femmes ont-ils
brusquement cessé avec le XVI
e siècle de voir dans les images le réceptacle du
sacré et d’y sentir une présence efficace du divin ? Ont-ils, ont-elles du jour au
lendemain renoncé à s’adresser aux images des saints, de la Vierge, de Dieu
pour se contenter d’en goûter la perfection formelle
[24] ?
Cette question reste mal connue. Elle est pourtant d’autant plus légitime
que plusieurs enquêtes sur l’activité picturale au début du XVII
e siècle révèlent
l’assez grande inertie des genres et des modes, par exemple en Lorraine où à
l’époque de La Tour, près de 70% des tableaux produits sont encore des
tableaux religieux et s’adressent à un public qui déborde amplement celui des
connaisseurs et des collectionneurs. Les spectateurs de ces ouvrages modestes,
bon marché, leur demandent à l’évidence autre chose que le pur plaisir esthétique. En outre, l’écart très sensible entre les protestants, chez qui les tableaux
religieux cessent dès le début du XVII
e siècle de représenter la fraction principale des images de leurs intérieurs, et les catholiques qui continuent de leur
réserver une place dominante, plaide pour une réévaluation des problèmes
religieux. À Metz au XVII
e siècle, par exemple, 61% des tableaux détenus par
des catholiques ont un sujet religieux, alors que la proportion tombe à 27%
pour les protestants
[25]. À Anvers en 1600-1609, les tableaux religieux représentent 50% des tableaux mentionnés dans les inventaires et les testaments; ils
ne constituent que 37% du total à Delft en 1610-1619
[26]. La rareté relative de
l’art religieux dans les intérieurs protestants montre les limites de l’effet de
désacralisation que peut produire le déplacement de l’art religieux ou sa localisation dans l’espace domestique. Mais ce que révèlent avant tout ces chiffres,
c’est l’importance des enjeux confessionnels et l’influence qu’a pu exercer en
milieu catholique le recours aux images à des fins de méditation, de prière et
de dévotion privée. D’innombrables ouvrages continuent parallèlement de
paraître bien au-delà du XVI
e siècle, qui décrivent aux fidèles telle image miraculeuse, tel sanctuaire célèbre ou telle procession vénérable. Des libelles et des
pamphlets critiquent les transformations successives du décor des églises ou
condamnent les innovations architecturales et artistiques qui sont introduites
dans les nouveaux sanctuaires. Les livres de pèlerins, les comptes rendus de
visites pastorales, les descriptions des grandes missions rurales de l’époque
moderne, les récits de voyages livrent également de précieux renseignements
sur des pratiques de l’image qui ne doivent rien ou fort peu au nouveau discours esthétique.
Il suffit également de lire les folkloristes du XIX
e siècle pour voir que le
culte des images n’a pas disparu avec la Renaissance, les Lumières, ou la révolution industrielle. À Tulle, par exemple, la procession de la « lunade » qui
remonte à la peste de 1348 se poursuit chaque année : tous les 23 juin, à sept
heures du soir, on promène à travers la cité la statue de saint Jean qui se trouve
dans la cathédrale. Cette tradition n’a pas été interrompue par les grandes
crises politiques qu’a traversées la ville : au cours de la Révolution ou pendant
l’occupation allemande, elle s’est simplement poursuivie de façon clandestine,
la statue étant promenée sous une couverture
[27]. Certains des usages et des dispositions psychologiques les plus caractéristiques du culte des images traditionnel ont donc perduré bien au-delà de l’époque moderne, mais ils ont peu
à peu reçus une connotation populaire, rurale, féminine qu’ils ne possédaient
pas à la fin du Moyen Âge. Parallèlement à l’affirmation de l’œuvre d’art
détachée de toute fonction religieuse, c’est la controverse débridée des XV
e-XVI
e siècles sur la superstition qui a abouti à faire des anciennes pratiques de
l’image sainte l’apanage presque exclusif des dominés. Au mouvement d’exaltation intellectuelle et sociale de la compétence artistique des connaisseurs
correspond donc un mouvement en sens inverse de disqualification et de
dépréciation des usages apotropaïques et dévotionnels des images religieuses.
En restituant ce double mouvement, on se donne le moyen de fonder sur une
sociologie un peu précise les enjeux réels de l’émergence de l’œuvre d’art.
Il y a cependant des exceptions à ce double mouvement qui fait du rapport aux arts figuratifs l’un des lieux où se marque le plus nettement la distance sociale que prend une fraction des élites à l’égard de ce qui fut la culture
commune du peuple chrétien. De Gênes, par exemple, le parlementaire français Charles Dupaty écrit en 1785 une lettre où il essaie d’exprimer l’émotion
ou plus exactement l’empathie qu’il a ressentie devant l’Assomption de Guido
Reni. Sa description ignore toute question de style, de couleur, d’école et
même tout jugement sur la qualité du tableau; sur le mode à la fois de l’enthousiasme religieux et d’une sensibilité au Sublime propre au XVIIIe siècle
finissant, elle tente de reproduire avec les mots ce que fait l’image et de souligner que tout y concourt à l’expression aussi bien d’une vérité religieuse que
du Beau :
« C’est là une vierge ! ce sont là des anges ! c’est là monter au ciel ! Au milieu des airs, en
chœurs, des anges, plus beaux, plus charmants les uns que les autres, se donnent la main : sans aucune peine, sans aucun effort, ils suivent vers les cieux la Vierge, comme nous autres
mortels nous nous précipiterions vers la terre ! Quelle pureté sur ce front divin ! Déjà ses
regards ont percé le ciel, et se reposent dans le sein du Dieu qui l’attend : ils sont humides
d’un bonheur céleste [… ]. Elle était angélique l’imagination qui a conçu ce tableau [28] ! »
À l’occasion, en situation d’émotion religieuse particulière ou en présence
d’une œuvre exceptionnelle, le parlementaire des Lumières, remarqué par
Voltaire et traducteur de Beccaria, peut retrouver en partie certains des
accents et des préoccupations de l’ekphrasis chrétienne et témoigner en cela de
l’extrême fluidité du processus qui conduit à l’affirmation de la posture esthétique moderne. Au sein même des élites dont on attendrait l’adhésion entière
aux nouveaux canons du jugement esthétique, puisque ceux-ci lui permettent de manifester sa distinction, l’attachement à d’autres formes de rapport
à l’image peut donc s’exprimer encore très loin dans le XVIIIe siècle. La
Kunstreligion de la fin du XVIIIe siècle et des romantiques de Jena montre de
même qu’il n’est pas possible de voir dans la transformation du statut de
l’image à partir de la Renaissance un simple processus de désacralisation et de
sécularisation, ni d’occulter les manifestations diversifiées d’une survie
d’usages religieux de l’image de religion à côté des pratiques du collectionnisme. Ce serait écrire l’histoire en fonction de sa fin, ou plus exactement
adopter le point de vue de ceux qui luttèrent pour discréditer les usages et les
usagers traditionnels de l’image religieuse et qui finirent par l’emporter.
Les pratiques de l’image du dévot comme celles du collectionneur ne sont
jamais parfaitement pures. Elles ne coïncident qu’en partie avec les discours
théoriques qui les fondent et qui servent aujourd’hui aux historiens à les repérer et à les décrire. La commande religieuse, le don pieux, la prière ne sont pas
incompatibles avec la recherche de la qualité artistique et avec le plaisir esthétique. Juger et classer une image en fonction de ce qu’elle représente et de son
rôle liturgique ou spirituel n’a pas interdit aux Chrétiens du Moyen Âge ou de
l’époque moderne d’apprécier ses qualités formelles, sa facture, son style. Bien
des textes montrent que les fidèles ont su concilier vénération religieuse, admiration érudite et jouissance esthétique. Le raidissement de la théologie catholique de l’image au lendemain du concile de Trente, la diffusion de catégories
d’interprétation et de sélection contraignantes (canon des apparitions
bibliques, décence, rejet des sujets apocryphes, nécessité de se conformer au
récit des Écritures… ), la vigilance accrue des visiteurs pastoraux n’ont eu ici
que peu d’incidence. Il serait absurde de croire que la discipline des images
instaurée par l’Église post-tridentine a totalement étouffé les innovations formelles de l’art religieux, ou privé les chrétiens de toute sensibilité artistique. Au
même moment, artisans et partisans de renouveau de l’art d’Église à des fins
d’évangélisation et de lutte contre les protestants ont professé en grand
nombre un vif intérêt pour la puissance émotionnelle et l’efficacité pédagogique et affective de l’image, encourageant en cela la recherche systématique
d’effets de style destinés à frapper les imaginations.
Les témoignages qui attestent le plaisir esthétique ressenti par des clercs
ou des fidèles devant des images investies pourtant de fonctions liturgiques
sont innombrables. En 1679, par exemple, dans sa visite de Mougins, l’évêque
Louis Aube de Roquemartine trouve que « le retable du maître autel est très
beau, faict en coquilles de bois surdorées »
[29]. En 1699, François des Bertons de
Crillon recule encore moins devant le plaisir esthétique et le jugement d’attribution : à Saint-Paul-de-Vence, il remarque notamment le tableau de « saint
Mathieu, un ange, saint Pierre de Luxembourg, saint Antoine de Padoue, fort
beau de la main de Daret ». Même dans l’accomplissement d’une de leurs
charges les plus importantes, les évêques de la Réforme catholique triomphante sont donc sensibles à la fois aux qualités formelles de certaines des
œuvres qu’ils examinent et au discours qui est alors en train de s’imposer
comme discours dominant sur l’art. Au même moment, à l’extrême fin du
XVII
e siècle, on voit aussi la teneur et le ton des
Explications annuelles publiées
à l’occasion du May de orfèvres parisiens s’infléchir et faire de plus en plus de
place aux considérations proprement artistiques. Peu à peu, l’ekphrasis chrétienne est transformée par le nouvel art de juger l’art qu’adoptent alors les
classes dominantes. Le collectionnisme privé s’insinue même dans la tradition
du don collectif annuel, certains orfèvres faisant exécuter pour leur usage personnel des répliques de petites dimensions du tableau qu’ils offrent à Notre-Dame. L’imbrication et la confusion des pratiques paraissent plus complètes
encore si l’on rappelle que certains collectionneurs, totalement étrangers à
l’institution du May, se font eux aussi faire une réplique des toiles qui leur plaisent : à propos du May d’Eustache Le Sueur, Florent Le Comte signale, en
effet, « qu’on en voit l’original en petit chez Monsieur Le Normand, greffier en
chef du Grand Conseil »
[30]. On se trouve donc en présence de trois usages de la
même image, qui se répartissent de la plus traditionnellement conforme aux
préceptes de l’institution ecclésiale à la plus significative des enjeux du collectionnisme : 1) le don lui-même, codifié, public, collectif, obligatoire pour les
princes élus de la confrérie; 2) les copies que certains des donateurs se font
faire pour garder souvenir de leur don;3) la copie d’un collectionneur totalement étranger à la confrérie, à ses habitudes et à ses dévotions, mais amoureux
d’une œuvre qu’il
choisit librement de faire reproduire pour son plaisir personnel. Entre le monde des collectionneurs et celui des donateurs chrétiens et des
confréries, il faut donc se garder d’imaginer une frontière infranchissable : fondations dévotes, mécénat collectif, collectionnisme sont souvent très proches,
reliés par d’imperceptibles transitions et de multiples échanges.
Rien ne le montre sans doute mieux que la place occupée par l’image religieuse dans les lieux théoriquement voués au seul culte de l’art. Même si la
chronologie est loin d’en être éclaircie, il semble que dans certains des premiers
exemplaires connus du genre des
Cabinets d’amateurs anversois, les œuvres à
sujet religieux occupent une place centrale dans la composition. C’est le cas
notamment du
Cabinet d’amateur avec ânes iconoclastes de François Francken II
(ca 1612-1615)
[31], au centre duquel trône une
Vierge avec l’Enfant Jésus et saint
Jean. Dans d’autres cas, en revanche, l’image religieuse est comme déposée à
titre provisoire, sans place définie, et donc dans un angle, ou au premier plan, à
même le sol : « elle semble être la dernière venue » écrit Victor Stoichita. Dans
La
Boutique de Jan Snellinck ( 1621)
[32]de Hieronymus Francken II, une
Madonne à
la Guirlande est au premier plan au centre, par terre, en équilibre instable; dans
l’Allégorie de la Vue de Rubens et Brueghel ( 1617)
[33], une telle Madonne est
appuyée contre le mur de droite et en partie masquée par d’autres toiles; dans
un
Cabinet d’amateur de Guillam van Haecht, on découvre au centre et au premier plan de la composition, pratiquement de face et posé sur le sol,
le Mariage
mystique de sainte Catherine par van Dyck
[34].
Partout, ou presque, l’image religieuse occupe une place singulière, à la
fois de grande visibilité et de marginalité, comme si son statut dans la collection restait encore à définir et à justifier. Qu’elle provienne d’une église en
vertu d’un déplacement causé par l’iconoclasme ou qu’elle ait été spécialement
conçue et réalisée pour le cabinet (comme c’est le cas pour les Madonnes à la
guirlande), sa présence est à la fois centrale et problématique, objet de multiples dispositifs d’intégration et de neutralisation. Dans le cabinet, l’image
religieuse ne se contente pas de signifier la nature profondément sécularisée
du nouveau culte dont elle est l’objet et qui en fait une image parmi d’autres,
comme les autres. Elle témoigne parfois aussi d’une intention, qui va à l’encontre des idées reçues concernant les cabinets : loin de représenter un lieu
neutre, consacré à la seule jouissance esthétique, au plaisir désintéressé de
l’amour du Beau, au jeu de l’art pour l’art, c’est-à-dire dépouillé de toute fonction extra-artistique, certains Cabinets d’amateur semblent, en effet, conçus
dans une perspective édifiante et militante, pour délivrer un message précis.
Le thème de la visite (fictive ou réelle) de l’Archiduc Albert et de
l’Archiduchesse Isabelle, gouverneurs des Pays-Bas, à un collectionneur en est
un premier indice. Van Haecht représente ainsi un événement réel, la visite du
couple princier en août 1615 au collectionneur Cornelis van der Geest
[35]; pour
d’autres tableaux, en revanche, comme le
Cabinet d’amateur de Hieronymus
Francken II aujourd’hui à Baltimore, la véracité de la visite d’Albert et Isabelle
semble plus douteuse. Ce qui importe, c’est que dans ces œuvres, le cabinet
s’affirme comme le lieu où le collectionneur peut s’identifier et rivaliser avec le
couple archiducal dans l’amour de l’art, la piété catholique et le patriotisme
politique. Le cabinet de van Haecht signifie tout cela : Isabelle et Cornelis van
der Geest rivalisent d’admiration et d’amour pour la
Vierge à l’enfant de
Quentin Matsys que le collectionneur refusera de céder à sa souveraine, tout
en protestant de sa fidélité et de son obéissance. Qu’un tableau de Matsys soit
l’objet de cette compétition n’est évidemment pas un hasard : cet artiste passait
à la charnière du XVI
e et du XVII
e siècle pour l’un des sommets qu’avait atteint
l’art anversois et constituait en cela une sorte de figure emblématique du
patriotisme civique.
De façon subtile, le
Cabinet exprime donc un message politique et religieux
construit, aux antipodes de la neutralisation esthétique des images politiques et
religieuses qu’on lui attribue d’ordinaire. Le cabinet n’est pas clos sur lui-même
dans la circularité de l’amour de l’art pour l’art. Il rejoint en cela ce que l’on sait
des collections privées à Anvers grâce aux inventaires et aux testaments
[36].
De la même façon, on doit juger avec prudence les scènes d’intérieur avec
tableau religieux rapporté, comme la célèbre
Femme à la balance de Vermeer
[37], où
s’aperçoit nettement un grand
Jugement dernier à la manière des peintres du
XVI
e siècle à l’arrière-plan ou comme le portrait d’Abraham Francen de
Rembrandt
[38], qui place le personnage devant une
Crucifixion.
Les œuvres de ce type témoignent, certes, de la permanence de l’image religieuse dans l’espace domestique depuis le XV
e siècle et du rôle clé qu’ont dû jouer
les images de dévotion privée dans la transition entre l’
imago médiévale et l’œuvre
d’art moderne
[39]. Mais, pour le XVII
e siècle, elles restent difficiles à interpréter, car
elles semblent contredire aussi bien l’idée d’une sécularisation totale du rapport à
l’image que celle d’une poursuite de son culte privé. Entre la scène du premier
plan, la femme qui tient à la main une balance, et le Christ-Juge du tableau rapporté il y a un lien, mais symbolique, ténu, ambigu. Le tableau rapporté donne
peut-être la clé pour interpréter la scène, mais de façon si détournée que les historiens d’art ne peuvent aujourd’hui s’accorder sur sa signification. S’agit-il d’une
sorte de
Vanitas (la femme qui pèse ses bijoux sera à son tour pesée)? D’une allusion à la question du libre arbitre (la femme sait peser ses propres actes pour se
présenter devant son juge)? D’une réflexion sur la position de la femme dans la
maisonnée protestante ? Dans tous les cas, c’est l’ambiguïté de la fonction du
tableau religieux dans l’espace domestique qui frappe et qui dévoile l’inefficacité
ici des concepts généraux de sécularisation ou d’esthétisation.
* * *
Le passage de l’imago médiévale à l’œuvre d’art moderne ne relève pas
d’un processus unique et univoque, universel et simple. Il s’inscrit, au
contraire, à l’intersection de transformations complexes qui affectent aussi
bien la pratique artistique que la dévotion religieuse ou les stratégies de promotion et de distinction d’une fraction des élites sociales. Ce constat, à vrai
dire banal, suffit à libérer l’analyse de tout finalisme et de toute propension à la
généralisation hâtive, en restituant à leur juste importance les phénomènes de
retard chronologique, d’isolement géographique, d’écart social. Tous les arts,
tous les artistes, tous les pays, tous les spectateurs ne sont pas à la même
époque et avec la même intensité insérés dans le long mouvement qui va
conduire à l’émergence du champ artistique moderne et conférer à l’œuvre
d’art l’aura particulière dont elle jouit aujourd’hui.
Pour penser cette transformation du statut de l’image, il faut peut-être
cesser de se concentrer sur l’image seule et raisonner en termes d’émergence
du champ artistique, ce qui permet de replacer le sort des arts figuratifs dans
le contexte général de la spécialisation des champs (littéraires, juridiques, politiques… ) dans les sociétés d’Ancien Régime. On peut dès lors restituer l’espace des luttes et des concurrences entre les usages et les usagers de l’image et
de l’art, montrer comment le discours esthétique ne s’est imposé que localement, dans certains cercles, et souligner que la fin de ces conflits était précisément l’autonomisation du champ artistique par la redistribution des positions
respectives des artistes, des collectionneurs, des spectateurs. Tout se passe
comme si aux stratégies identitaires et professionnelles collectives (qui s’expriment dans le métier, la confrérie, le mécénat institutionnel) s’opposait alors
avec succès des formes nouvelles et individuelles d’affirmation de soi et de distinction sociale qui profitèrent à certains artistes – consacrés alors comme
exceptionnels ou comme génies – et à certains commanditaires/mécènes, qui
devinrent des « connaisseurs » admirés et respectés pour leur maîtrise du nouveau jeu artistique
[40].
[1]
Hans BELTING,
Image et culte. Une histoire de l’art avant l’époque de l’art, Paris, Éditions du
Cerf, 1998 ( 1er allemande, Munchen, C.H. Beck, 1990); avec Christiane KRUSE,
Die Erfindung des
Gemäldes. Das erste Jahrhundert der niederländischen Malerei, Munich, 1994; Victor. I. STOICHITA,
L’instauration du Tableau. Métapeinture à l’aube des Temps Modernes, Paris, Méridiens Klincksieck, 1993.
[2]
Éloge de la folie; je cite la traduction de Claude Blum,
in Claude BLUM
et al. (eds),
Érasme,
Paris, 1992.
[3]
J. PANNIER,
Institution de la religion chrétienne, éd. 1541, p. 226.
[4]
Cité par Jérôme COTTIN,
Le regard et la parole. Une théologie protestante de l’image, Genève,
1994, p. 294.
[5]
Gilles CORROZET,
Les antiquitez, histoires et singularités excellentes de la ville, cité et université de
Paris, Paris, 1550, fol. 113.
[6]
Carel VAN MANDER,
Le Livre de peinture, trad. fr., Paris, Hermann, 1965.
[7]
Gary SCHWARTZ, « Love in the Kunstkamer. Additions to the work of Guillam van Haecht
( 1593-1637),
Tableau. Fine Arts Magazine, été 1996, p. 43-52; Elisabeth HONIG, « The beholder as
work of art. A study in the location of value in seventeenth-century painting »,
in Reindert FALKENBURG
et al. (eds),
Image and self-image in netherlandish art, 1550-1750, Zwolle, 1995, p. 252-297.
[8]
Voir Martin WARNKE,
L’artiste et la cour. Aux origines de l’artiste moderne, Paris, Éditions de la
Maison des Sciences de l’Homme, 1989 ( 1re édition allemande, Cologne, 1985) et pour d’autres aspects
de cette question, Nathalie HEINICH,
Du peintre à l’artiste. Artisans et académiciens à l’âge classique,
Paris, Minuit, 1993.
[9]
Salvatore SETTIS, « Des ruines au musée. La destinée de la sculpture classique »,
Annales ESC,
48/5, septembre-octobre 1993, p. 1347-1380.
[10]
H. BELTING,
Image et culte, op. cit., p. 618.
[11]
Pour une analyse détaillée de cet exemple, Olivier CHRISTIN, « Le May des orfèvres.
Contribution à l’histoire de la genèse du sentiment esthétique »,
Actes de la recherche en sciences sociales,
n° 105,1994, p. 75-90.
[12]
H. BELTING,
Image et culte, op. cit., p. 618.
[13]
Cabinet des singularitez, ed. Paris, 1702, t. I, p. 245.
[14]
Abrégé de la vie des peintres avec des réflexions sur les ouvrages…, Paris, 1699, p. 502.
[15]
Hugo von Hohenlandenberg, cité par François LECERCLE, « Des yeux pour ne point voir.
Avatars de l’idolâtrie chez les théologiens catholiques au XVIe siècle »,
in L’idolâtrie. Rencontres de
l’École du Louvre, Paris, 1990, p. 35-51.
[16]
F.-G. FOSSARD,
L’Ancienne fondation de la chapelle de Notre-Dame de la Délivrande…, Caen,
P. Dumesnil, sd. Des analyses identiques se retrouvent dans d’innombrables ouvrages dévots des XVIe
-XVIIe siècles.
[17]
Cité par Daniele MENOZZI,
Les images. L’Église et les arts visuels, Paris, 1991, p. 210.
[18]
Edmond SOYEZ,
Notre-Dame du Puy et Notre-Dame de Foy, Amiens, 1872.
[19]
Journal de voyage, Paris, Gallimard, 1983, p. 247.
[20]
La littérature dévote a ainsi continué fort longtemps à nier ce décrochage social. L’ouvrage
anonyme intitulé
La dévotion à saint Joseph, paru à Amiens en 1730, en fournit un bon exemple de
cette dénégation intéressée : en invitant les croyants à garder une image de Joseph dans leur chambre,
l’auteur croit bon d’ajouter que « saint François de Sales, tout grand homme qu’il était, ne regarda
point cette pratique comme un secours qui ne convient qu’aux peuples; il l’a prit pour lui-même ».
[21]
On doit souligner à ce titre l’écart révélateur entre la notice du
Dictionnaire de Furetière et
celle de l’
Encyclopédie. Furetière se contente de rappeler qu’il s’agit d’un « terme de peinture tiré du
latin. On appelle ainsi un tableau consacré à un usage pieux, en conséquence d’un vœu fait par quelqu’un dans la maladie, ou dans le péril » ( 1690; je cite dans l’ed. 1727). Quelques décennies plus tard,
l’
Encyclopédie porte à l’opposé un jugement ouvertement méprisant sur l’ex-voto : « l’usage des ex-voto
est tombé depuis longtemps, même en Italie et [… ] il n’y a que de mauvais peintres qui s’en occupent pour de misérables pèlerins ».
[22]
Sentiments sur la distinction des diverses manières de peinture, dessin et gravure et des originaux
d’avec leurs copies, Paris, 1649.
[23]
E. HONIG, « The beholder », p. 254-258.
[24]
En 1794, le muséum des arts refuse ainsi de manière très significative de recevoir dans ses
collections un saint Jérôme de Gaspard de Crayer sous prétexte que de telles œuvres peuvent encore
« alimenter le fanatisme »; les responsables semblent donc redouter la permanence des usages religieux
et politiques des images déplacées et décontextualisées. Voir Olivier CHRISTIN et Dario GAMBONI (éd.),
Crises de l’image religieuse/Krisen religiöser Kunst, Paris, éditions de la MSH, 2000, p. 5.
[25]
Philip BENEDICT, « Towards the comparative study of the popular market for art : the ownership of painting in Seventeenth-Century Metz »,
Past and Present, n°109,1985, p. 100-117.
[26]
Jeffrey M. MÜLLER, « Private collections in the Spanish Netherlands : ownership and display
of paintings in domestic interiors »,
in Peter C. SUTTON (ed.
), The Age of Rubens, Boston, Museum of
Fine Arts, p. 195-206.
[27]
Note de Françoise LAUTMAN
in Histoire des saints et de la sainteté chrétienne, t. 1, Francesco
CHIOVARO (ed),
La nuée des témoins, Paris, 1986, p. 203.
[28]
Charles DUPATY,
Lettres d’Italie, cité dans Yves HERSANT
, Italies. Anthologie des voyageurs français aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Bouquins Laffont, 1988, p. 45-46.
[29]
Marie-Hélène FROESCHLÉ -CHOPARD,
Espace et Sacré en Provence (XVIe-XXe siècle), Paris, Le
Cerf, 1994, p. 240.
[30]
Cabinet des singularitez, éd. Paris, 1702, t. III, p. 75.
[31]
Bayreuth, Bayerische Staatsgemäldesammlungen.
[32]
Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts.
[34]
Collection privée; tableau reproduit et analysé par Gary SCHWARTZ, « Love in the
Kuntskamer », art. cit.
[35]
Le Cabinet de Cornelis van der Geest, daté de 1628; Maison Rubens, Anvers.
[36]
Voir, à titre d’exemple, la disposition des tableaux dans la demeure de Johanna Greyn, décédée le 10 juin 1626, dans Jeffrey M. MÜLLER, « Private Collections in the Spanish Netherlands », art.
cit., p. 198 sq. La chambre de Johanna est ainsi transformée en véritable chapelle privée, avec, entre
autres images religieuses, quatre représentations de la Vierge ! Dans la salle à manger, voisinent deux
panneaux représentant Le Repas chez Emmaüs et un grand portrait de l’Archiduchesse Isabelle.
[37]
Aujourd’hui à la National Gallery of Art de Washington.
[38]
Aujourd’hui au Louvre. Voir Pierre GEORGEL et Anne-Marie LECOQ,
La peinture dans la
peinture, Catalogue d’exposition, Dijon, 1982-1983, p. 162.
[39]
Sur ces questions, voir les pages de H. BELTING,
Image et culte, op. cit., et surtout deux expositions récentes : Henk VAN OS,
The Art of Devotion in the Late Middle Ages in Europe (1300-1500 ),
Amsterdam-London, Merrell Homberton, 1994 et Jochen SANDER,
Die Entdeckung der Kunst.
Niederländische Kunst des 15. und 16. Jahrhunderts in Frankfurt, Mayence, 1995.
[40]
Je rejoins ici quelques-unes des analyses de Martin SCHIEDER, « Une dépense aussi vaine et aussi
superflue : la fin des Mays de Notre-Dame et le déclin de la peinture religieuse au XVIIIe siècle »,
in Annick
NOTER (éd),
Les Mays de Notre-Dame de Paris, Musée des Beaux-Arts d’Arras, 1999, p. 67-77.