2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lectures et débats
L’Art : un agent déconcertant sur les terres de l’Histoire
Jean-Philippe Chimot
Jean-Philippe CHIMOT Université de Paris I UFR d’histoire de l’art et d’archéologie, 3, rue Michelet, 75006 Paris
Jean-Philippe CHIMOT
L’Art: un agent déconcertant sur les terres de l’Histoire
Reconnaître les difficultés particulières au
traitement des objets de l’art par le travail historique implique de ne pas céder à la tentation
empirique de délayer l’art en pratiques artistiques, mais de privilégier sa fonction inventive.Le travail de l’historien ne s’accomplit pas
complètement s’il se coupe d’une réflexion
sur le pouvoir activant de l’art. Ce pouvoir
activant induit l’actualité potentielle de tout
objet de l’art. L’apparition de Géricault dans
la préface à l’Histoire de Francede Michelet
(1869) est donnée comme indice de l’intuition, émise par un historien-artiste, de cette
intervention permanente de l’art dans et sur
l’Histoire.
Admitting distinctive difficulties when
we deal with art objects implies that we do
not give in to an empirical temptation: instead of spinning out art in artistic practices,
we should give greater importance to its
inventive function.The historical work is not
fully done so long as it remains cut off from
a continuous thought on the activating power
of art. Such an activating power infers potential topicality of all the objects of art.
Géricault’s appearence in Michelet’s foreword
to the History of France(1869) is proposed
as it points out, in an inventive mood (historical and artistic altogether) the permanent
intervention of art into and on History.
Ces quelques pages irriteront peut-être. L’auteur préférerait qu’elles éveillent ou
réveillent un tour d’esprit interrogatif. Formé jadis à l’histoire, il souhaite ici par
dessus tout convaincre que l’approche, le traitement de l’art par l’histoire ne dépendent pas d’abord
de réponses à des questions de méthode
. Lionello Venturi le disait
déjà fort clairement dans son Histoire de la critique d’art
[1]. Les méthodes sont
toutes bonnes si l’on sait de quoi l’on parle, toutes décevantes si on ne le sait pas, si
l’on ne veut pas le savoir. Un objet d’art répond, ou finit toujours par répondre à un
besoin social, réel ou imaginaire. Mais, en ce qu’il a de spécifiquement artistique, il ne
donne pas de réponse, il n’apporte pas de solution. C’est cette caractéristique essentielle, et certaines de ses conséquences pratiques, qui sont évoquées ici.
* * *
Lorsque des spécialistes d’histoire de l’art sont amenés à traiter de la manière
dont leur domaine doit être abordé, ils commencent en général par expliquer ce
en quoi ce domaine est particulier, différent. Histoire de l’architecture, histoire
des arts africains, histoire de l’art actuel, genèse de la différenciation entre histoire
de l’art et archéologie… : on ne pourrait que multiplier les subdivisions qui sont
dans la logique même du travail de recherche. Si un ouvrage paraît sur l’histoire
de l’art en général, il sera significativement appelé histoire de l’histoire de l’art, ou
si le point de vue n’est pas explicitement historique, c’est-à-dire empirique et
comparatif, on le rattachera, dans la communauté des historiens de l’art, à l’esthétique et on le traitera avec la distance, voire la méfiance, jugée convenable.
Il n’y a pas lieu de s’étonner de cette disposition. Sous les trop évidentes raisons institutionnelles de la discipline dans son incarnation sociale – celui qui ne
maîtrise pas les caractères originaux d’un domaine et les procédures nécessaires
pour progresser dans la connaissance de ce domaine est relégué au statut
d’amateur –, il y a le moteur même de l’approche historienne, ce que
Michelet appelait la spécification. Tout discours général peut à la limite être
considéré comme entrave à la rigoureuse liberté de la recherche.
LES ARTS, OU L’ART : QUAND LES ARBRES CACHENT LA FORÊT.
C’est pourquoi une des premières précautions oratoires du spécialiste, de
l’historien de l’art existant, consiste à poser ou à réclamer la nécessité du pluriel : on dira « les arts ». On revient ainsi à une terminologie antérieure au
XIXe siècle; on s’appuie apparemment sur l’encyclopédisme éclairé, lequel ne
faisait que suivre un mode d’approche fort ancien; on congédie ipso facto tout le
travail d’analyse auquel s’est attelée l’esthétique, d’abord allemande, et on
considère que l’« art » au singulier est tout simplement une postulation idéaliste.
Ceux qui demandent le passage au pluriel ont en général comme but de faire
admettre ou réévaluer une forme particulière de l’art, dont le mode d’élaboration, les finalités sociales leur paraissent, souvent à juste titre, remettre en cause
une définition trop étroite de l’ensemble des réalisations admises comme art à
un moment donné, dans une situation donnée. Ils risquent de balkaniser le
projet esthétique multiforme en une multitude de pratiques et d’en affaiblir la
portée alors qu’ils voulaient en principe la renforcer en l’étendant.
Mais peu importe au chercheur : en même temps qu’il légitime ainsi son
indépendance, il lui semble montrer sa largeur d’esprit, laissant aux « voisins »
dans l’histoire leur champ, plaidant indirectement l’infinie diversité des
accomplissements humains dans le mode, le temps et l’espace. L’intelligence
historique d’un objet donné ne peut guère gagner, après les premiers repérages, à ce compartimentage : on ne peut saisir les valeurs d’une époque que si
l’on est très conscient de ce que notre époque y amène et pas seulement la
période précédant celle que l’on étudie; la qualité de l’éclairage intervient dès
l’identification de la couleur observée. Plus encore lorsqu’il s’agit d’art : n’importe quel objet de n’importe quelle époque, de n’importe quel lieu est susceptible de produire un effet actuel, c’est-à-dire intense. Certes n’importe quel
document, objet historique, fût-il abscons et incongru, est actualisable, mais
l’intérêt qu’il retrouve est dépendant des procédures de la recherche. Au
contraire, les objets de l’art peuvent devenir, demeurer actuels, non pas sans
raison historique, mais sans l’intervention élucidatrice du chercheur. Ils se
légitiment d’eux-mêmes. C’est de cela que doit tenir compte l’historien de
l’art, mais il lui faut se convaincre que, comme il est impossible de retrouver
l’efficace complet de l’œuvre d’art en son temps, parce qu’elle est de plusieurs
temps, et, à la limite, tous les temps, c’est sur le rapport entre le présent et les
passés qu’il doit opérer s’il veut faire apparaître et se développer le sens des
formes. J’emploie le terme de formes, parce qu’il est vérifiable que ce sont les
fonctions qui peuvent varier (regarder un bâtiment/y vivre) mais que toutes ces
fonctions se rapportent à la forme telle qu’elle est ou telle qu’elle est devenue,
puisque les objets ne se maintiennent pas à l’identique, temple ou tableau, la
différence n’étant que de degré dans la modification.
Ainsi, c’est la puissance et la variété de la forme qui donnent encore
aujourd’hui aux œuvres de Daumier leur impact déconcertant, comme une
récente exposition en a fait foi, alors que la vivacité de la fonction comiquecritique, ou l’engagement pour la justice et la liberté ne sont sans doute pas
plus intenses chez lui que chez ses confrères Traviès ou Grandville. Cette
même forme qui, dans des peintures ( Émigrants, République, Fugitifs, etc.) défie
le rapport peinture-discours, peut rencontrer aujourd’hui encore une dimension mythique aussi fondamentale qu’imprécisable, une irréductible variable
qui tient ouvert le champ de l’invention artistique.
L’historien de l’art s’efforce le plus souvent de quitter au plus vite la
conjoncture sensible de l’époque contemporaine pour se situer autant que
possible dans le dispositif général de l’époque dont il étudie les objets. Plus ou
moins consciemment, il n’admet dans son travail l’apport de la contemporéanité que sous une forme instrumentale – techniques d’approche, outils
conceptuels. Il lui paraît qu’il existe un hiatus scientifiquement nécessaire
entre les objets qu’il étudie dans leur temps, leur signification, et un langage
notionnel et scientifique qu’il doit utiliser pour émettre hypothèses, analyses et
conclusions.
Plus les œuvres du passé sont saisies dans leur authentique fonctionnement d’époque – tous les jours presque des illusions tombent – plus elles glissent d’un effet stupéfiant à un effet actif, et plus, dans leur étrangeté retrouvée
par rapport à nos besoins et mentalités, elles entrent – ce qui peut surprendre–
dans la même « catégorie exceptionnelle » que l’art actuel, qui, dans sa partie la
plus active, ne cesse de jouer sur l’impossibilité où nous sommes de définir son
attitude vis-à-vis de nous et notre attitude à son endroit. On ne demande pas
ici un « pour ou contre », ralliement religieux et/ou anathème et sarcasme, mais
de parier, en quelque sorte, que le phénomène art contemporain indique une
constante historique que nous découvrons et réalisons peu à peu, l’indétermination stimulante des phénomènes artistiques au long de l’histoire vue d’aujourd’hui.
Un objet de l’art contemporain peut être apprécié, ou rejeté, pour sa fonctionnalité ou son agressive inutilité, pour sa beauté ou pour ce qui paraît le plus
lui tourner le dos, pour sa hardiesse technique ou pour sa multiplicabilité infinie, pour son extrême familiarité ou pour son incongruité face à tout usage réel
ou imaginaire. Il n’y faut point voir une dégénérescence ou une disparition de
l’art, ou de la fonction esthétique, mais une libération, une explicitation. Ce
n’est sans doute pas dans l’art qu’il y a progrès, mais dans la compréhension de
son intervention motrice dans toutes les activités de civilisation. Et cette saisie a
un effet rétroactif. On n’est peut-être pas plus libre aujourd’hui qu’hier, au cas
par cas et dans le ressenti, mais le besoin, le sentiment de liberté est plus grand,
y compris dans son manque. Cette liberté n’est pas que politique, elle porte
sur les conduites de tous ordres.
On peut comprendre qu’idéologiquement un sentiment de l’art puisse
réduire un sentiment de l’historicité, comme un développement dans l’espace
semble momentanément rendre difficilement pensable un développement
dans le temps. Mais on peut aussi gager sans tomber dans les apories des
sophistes que sans une multitude d’arrêts devant tel objet, il est impossible de
ponctuer le déroulement temporel, qui, autrement, deviendrait pur mécanisme, un enchaînement de temporalité pure. Saisir un objet de l’art est une
opération à combinaisons multiples, où le nombre ajoute du sens, et c’est peut-être le lien le plus fort, et troublant, entre l’art et le jeu.
Pour résumer, nous avons à accorder plusieurs éléments : tout d’abord la
reconstitution, autant que faire se peut, du système de déterminations et de
valeurs qui a présidé à l’aboutissement des conduites artistiques de telle
époque, tel lieu du passé, proche ou lointain; ensuite la compréhension de
l’aspect que prend le résultat de ces conduites (l’objet) dans notre temps; et
une appréhension – au moins intuitive – de ce que sont le statut, la fonction de
l’art actuellement.
Un objet de l’art est à la fois ce qu’il fut, ce qu’il est devenu et ce qu’il peut
être aujourd’hui. S’il arrive aux historiens de l’art de pâtir plus que les historiens
du syndrome de Saint Jean-Baptiste – illum oportet crescere, me autem minui : ceci
n’est grand que parce qu’il annonce cela – c’est qu’ils subdivisent plus que les
historiens les effets, engendrés par l’art, d’une projection dans un passé rapproché qu’un peu de passion métamorphosée en savoir convertira en présent.
HISTOIRE, HISTOIRE DE L’ART : LE TRAVAIL. SIMILITUDES ET DIFFÉRENCES
Il n’y a pas une différence radicale avec ce qui se passe lorsqu’un historien
de quelque période que ce soit se met en présence d’un document où ne sera
jamais déposée aucune intention esthétique, ni de fonction ou de réception
ultérieure occasionnelle. L’historien valorise ce document par la forme d’intérêt, de travail inventif qu’il y apporte : il perçoit mieux sa matérialité (et pas
seulement le sens qu’il veut en faire ressortir) et, du coup, ce document
devient présent, ce qui accroît la richesse de son enracinement en un temps
différent. Mais cette présence presque excessive peut devenir embarrassante
dans la perspective d’un travail auquel l’approche de ce document contribue,
et l’historien sera amené à réduire ce document à l’usage qu’il estime devoir en
faire pour que son analyse aboutisse. Cette suspension clarificatrice est souvent avouée en des formules telles que « nous ne saurions épuiser… », « du
point de vue qui est le nôtre ». L’objet est toujours hors sujet. Heureux encore
lorsque cela est dit, ou implicitement pris en considération. La différence de
traitement entre le document historique et un objet de l’art c’est que, s’il est
nécessaire de le situer, définir et réduire comme tout objet de l’histoire – sinon
il nous échappe –, il faut aussi le suivre hors de son temps dans les rapports
différents qu’il établit avec des entourages historiques différents, propriété qui
résulte de son indéfinition.
Tout travail historique ne peut pas ne pas se référer à une histoire totale. C’est
sans doute pour cette raison que la modestie avancée est une qualité professionnelle de la démarche scientifique. C’est bien parce que l’on touche toujours à une
totalité (le fameux « tout se tient ») que la délimitation est inculquée à la base de la
démarche historienne, sans avoir rien que l’on puisse confondre avec la modestie,
ou l’immodestie personnelles d’un chercheur.
Lire un travail d’historien n’est pas – n’est plus, lorsqu’il s’agit d’une
recherche, et non d’un récit, d’une synthèse, que l’on peut esquisser après une
recherche – suivre les séquences analogues d’un texte homogène. Il y a toujours montage, et c’est de la qualité du montage de ce qui est monté que
dépend la qualité de l’ouvrage. Ce montage tend à donner un sens en construisant les rapports entre des documents toujours très différents dans le temps et
dans l’espace, vus de près individuellement, comme exemples, de loin, en
groupe comme indices de masse. Seul le langage va de l’avant, tentant d’établir
et de persuader de la pertinence des rapports établis. Le montage n’est pas un
artifice, il traite l’hétérogénéité constitutive, la dissymétrie généralisée de la
réalité saisie. C’est par une exigence de l’esprit que l’on élabore des synthèses,
qui ne sont pas toujours opératoires.
Le travail de l’historien de l’art, ou de l’historien sur l’art, n’est pas différent de
celui de l’historien :c’est de la fonction spécifique de l’art dans les sociétés qu’il faut
tenir, et rendre compte. Penser, et d’abord admettre qu’il s’agit des variables d’une
constante. Cette constante n’est pas d’ordre historique, mais d’ordre théorique, de
l’ordre du concept. Or tout dans nos sociétés tend à phagocyter, à rejeter le
concept. L’idéologie, sous ses divers aspects modaux, fait place à une notion vague
– différence, absolu, création – qui satisfait un besoin fantasmatique. Comme ce
besoin est étiqueté dans une certaine transcendance, il paraît nécessaire, tant à la
pensée courante qu’aux protocoles du praticien, de le mettre entre parenthèses
(soit pour le révérer, soit pour tirer dessus à boulets rouges) pour avoir les mains
libres et passer à l’exploration du terrain. Ce qui se manifeste très souvent par un
passage au pluriel. La pluralisation ne paraît salvatrice que pour mieux aliéner : elle
semble instaurer une politique de l’autonomie et de la spécificité. Elle libère les différentes « régions » spatio-temporelles de ce qui paraît un centre faible, inutilement
tyrannique, et permet à chacun d’opérer dans son coin au nom du sérieux, du
technique, du moderne, du particulier etc. : les termes apparaissent à volonté ou
alternativement pour couvrir le terrain et recouvrir, masquer l’enjeu.
Il faut savoir renoncer à ce que serait une définition, et éviter de céder à l’angoisse intellectuelle qui ne se dissipe, éphémèrement, que lorsqu’on a cru identifier une fonction. L’art récolte, de culture en culture, à peu près les mêmes
investissements que le divin : il y a, il y a eu, surtout des déistes de l’art, comme il
y a des athées de l’art, entre l’absolu, la quintessence de l’humain au point qu’elle
monterait en transcendance, et la négation radicale. Il y a des pratiques identifiées
comme artistiques et qui répondent à des besoins plus ou moins déterminés, et
l’on peut trouver toutes les formations de compromis convenant à telle époque,
telle situation, telle insertion dans la division du travail.
Ainsi la fréquentation de l’œuvre de Picasso suscite contradictoirement et
simultanément des études pertinentes sur l’engagement et le désengagement,
sur la gravité et l’ironie, sur l’innovation et le commerce intense avec le passé.
Le XVIe siècle l’eût qualifié de divin; nous sommes plus embarrassés dans un
premier temps, mais plus à notre affaire ensuite, à décoder l’intensité de son
travail et le polymorphisme qu’il engendre. Nous ne savons pas de manière certaine la qualité et la quantité de distance humoristique qu’il propose par rapport aux idéaux esthétiques du XXe siècle et du passé.
UN MOT, OU DEUX, SUR LE STATUT DE L’ART
On doit sans doute à la pensée romantique d’avoir su percevoir que l’art
était un phénomène indéfini, un vecteur de rapport au monde sans autre finalité – à la différence de la science – que l’invention. Ce serait en quelque sorte
l’invention de l’invention. Une tâche générale absolument nécessaire, mais du
coup toujours combinée avec quelque tâche précise du fait de la demande
sociale au sens large, qui s’exerce du réel au symbolique en passant par l’imaginaire. Toutes les instances sociales ont besoin de cet agent indéfini qu’elles
plient plus ou moins consciemment et délibérément à leurs nécessités opératoires. De là sont venues les formulations à transformations du Beau, mais ce
n’est qu’à partir des temps modernes, dès avant, et à la suite du Romantisme,
que l’on a vu se mettre en place des systèmes de spécification, des esthétiques, et, contradictoirement des pratiques de négation radicale, voire de
néantisation; symétriquement la proclamation d’une pureté de l’art – qui est
loin d’avoir cessé depuis la fin du XIXe siècle – et d’une mort de l’art, doublée
de la revendication, sérieuse ou ironique, du « n’importe quoi ». Le développement des musées contribue très largement à la fois à faire diversion sous
forme d’assouvissement culturel, à pousser tout un chacun aussi bien à l’inactivité qu’à l’activité dans le domaine esthétique. Bref, pendant que l’inventivité
libre est de plus en plus nécessaire à l’inventivité appliquée, se développe le
culte de l’invention, ce qui pose problème, tant il est vrai que l’entrée de l’art
dans le dispositif culturel s’oppose sur l’essentiel à toute invention radicale.
L’inventaire actif et émerveillé du passé ne peut suffire, ni à comprendre, ni à
animer le présent, alors que le présent lui-même nous découvre le passé
[2].
Le réseau sans cesse enrichi des objets de l’art reproduits presqu’à l’infini
se développe – et est développé – comme une sorte de double du monde
passé et d’alibi au monde présent, activant des contacts entre le passé et le
présent, proposant un système un peu anarchique où les causes seraient
légères et les effets délicieux
[3]. Il va de soi que l’historien, le chercheur, tout en
profitant de ces offres gratifiantes, d’autant que, par définition, il dispose
d’un capital culturel élevé qui favorise la navigation dans ces archipels enchantés, ressent le danger de la confusion généralisée, de la logorrhée admirative,
bref du non-travail sur les objets et leurs images. Son programme virtuel, qu’il
lui faut essayer d’effectuer, réclame qu’il définisse, qu’il délimite, qu’il série
d’une manière définitive les usages et significations possibles des objets considérés. Si quelque aspect est éliminé, sous-estimé, non encore perçu, l’ensemble
de ce qui aura été examiné aura quand même sa pertinence. Souvent une définition, qui n’est en fait qu’une limitation plus ou moins arbitraire produit un
effet de pertinence…
Mais comment traiter des objets qui fuient leur qualité d’objet parce qu’ils
sont en quelque sorte transcendants à toute fonction, y compris celles qu’ils
ont eue ou peuvent avoir, d’une polysémie sans limites escomptables, qu’ils
sont à la fois partout et nulle part, à l’image de ce pour quoi on les prend fréquemment, la culture ou le vécu, ces grandes virtualités molles, ayant pour
l’occasion pris la place des dieux ?
On m’objectera que, parmi les objets de l’art, un très grand nombre paraît
se situer aux limites de l’art (mais lesquels, lesquelles, selon quel point de
vue ?), un certain nombre, à vrai dire variable, mais nous connaissons aussi
quelques constantes, est considéré d’une nature tellement sublime – et l’on
peut diversifier les qualificatifs – qu’ils paraissent d’un autre ordre que la
masse des autres. En regard, on ne sera pas tenté de dire que la théorie de la
relativité est de la super-science alors que tel théorème, telle loi à laquelle on
pense rarement serait de la sous-science, ou de la technique, quels que soient
les sommets auxquels la technique peut atteindre. Il me semble que la tentation de faire deux parts (encore très variables) dans l’« art », et de se demander
si l’exceptionnel et l’usuel peuvent vraiment relever des mêmes procédures
d’approche tient à l’indéfinition irréductible des activités artistiques. Il n’y a
pas de mètre-étalon lorsqu’il n’y a pas de lignes tracées, ni, finalement, de
fonction absolument déterminante.
Toutes ces particularités font que les pratiques et les objets de l’art semblent de fait, quelles que soient les intentions et les bonnes résolutions, sillonner en tous sens les champs historiques, faire sauter les échelles de valeur, et
même introduire une valeur non mesurable alors que l’historien cherche,
quand même et toujours à peser et mesurer, à placer les objets et documents
hétérogènes les uns par rapport aux autres en espérant faire apparaître, par
son interprétation, un sens, même hypothétique, même contradictoire.
DES FORMES AU DIRE, À L’ÉCRITURE
Le résultat d’un travail d’information, de documentation sur une ou des
œuvres d’art, quelle qu’en soit l’ampleur, ne devient effectif – communicable –
que sous la forme d’un discours parlé ou écrit, qui peut devenir un texte. Le
rapport au temps, à l’objet matériel étudié, donne lieu à un montage qu’il s’agit
de rendre justifiable, mais non de cacher. Et comme les œuvres d’art résultent
de montages d’éléments matériels et immatériels, il s’agit au fond de produire
un montage qui mette en lumière et en valeur un autre montage. Comme ces
deux montages sont de nature différente – sauf à être Diderot ou Baudelaire,
ce que, par définition, l’historien n’est pas – il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils
soient homothétiques. La restitutio est un rêve d’humaniste. On ne parviendrait qu’à la pénétrante et ironique nouvelle de J.L. Borgès, « Pierre Ménard,
auteur du Quichotte », où l’érudit, voulant comprendre et expliquer le chef
d’œuvre de Cervantès, finit par… le réécrire à l’identique ! Étant entendu
qu’il est difficile de se mettre à la place de l’œuvre, il arrive que, par empathie,
l’érudit se mette plus ou moins consciemment « dans la peau » de l’auteur. Sans
le priver du bonheur fragile procuré par cette illusion, il faut rappeler platement que l’auteur – s’il y en a un – et l’œuvre sont eux aussi deux réalités radicalement différentes.
C’est pourquoi, s’agissant d’œuvres d’art, on manquera le but si l’on ne
parvient pas à faire comprendre – faire valoir – ce qu’elles valent (on n’ignore
pas l’ambiguïté de ce terme) par les formes produites. C’est par leur système
matériel de formes que les œuvres d’art existent spécifiquement. Se donner
pour projet de montrer en quoi ces formes font sens peut encore aboutir à un
résultat réducteur. Ce qu’on nomme signification – avec ou sans « s » – des
œuvres d’art, amène à faire l’inventaire d’un « contenu » à vrai dire illimité. On
ne peut même pas dire que l’on peut faire l’inventaire exhaustif des significations qui entourent l’élaboration d’une œuvre, ni dans sa réception ni dans les
intentions et projets de l’auteur et du milieu qui l’a voulue. C’est une tâche
infinie, puisqu’elle dépend de l’évolution permanente de nos systèmes de compréhension et de leur expression. Il faudrait pour cela que cet auteur, ce milieu
aient été entièrement maîtres d’eux-mêmes et de leur projet, parfaitement
transparents à eux-mêmes, bref qu’ils fussent Dieu. Aussi a-t-on souvent dit
que les grands artistes étaient divins. L’eussent-ils été par impossible qu’ils ne
le seraient plus, sauf à croire que « le temps ne fait rien à l’affaire »… On voit
souvent des êtres plus ou moins savants – la différence n’est pas décisive –
s’enfiévrer à détailler « les significations » d’une œuvre d’art, parfois par des
mises en rapport fort complexes dans l’histoire des idées, et oublier que ces
hypothèses et déductions ne sont pas ou très peu ce en quoi l’œuvre continue
d’exister. Notre lecture des formes est déjà assez fortement conditionnée par
l’histoire de l’œil, que sera-ce de notre interprétation d’idées, de pratiques, de
sentiments, d’habitudes mentales effectifs à une époque éloignée, dans un
espace différent, et même si nous venons de rencontrer un artiste vivant qui
n’aurait rien à nous cacher ! Impitoyablement, les formes existent par leur
résistance, leur opacité. Les tentatives d’approche qui font une place plus ou
moins large, plus ou moins contrôlée, à l’indicible, à l’inexprimable, sont en
fait souvent une reconnaissance de la nature indéfinie du phénomène artistique et une revanche langagière précaire sur l’opacité des formes à tout discours. On les trouvera d’ailleurs aussi bien à la suite des œuvres de langage que
des œuvres plastiques.
Le travail sur un objet de l’histoire, selon une formule fréquemment utilisée doit aboutir à montrer son intérêt, sa portée, c’est-à-dire son existence, non
son essence. Ce travail est gouverné par un projet d’objectivité, et un texte ou
un objet de peu de poids au temps de sa réalisation peut en acquérir beaucoup
par sa rareté ou par ce qu’il révèle dans le cours d’une recherche (comme
symptôme). Les objets reconnus esthétiques relèvent aussi exactement du
même type d’approche, et rendent à ce titre aux historiens autant de « services » que les autres. Mais, en plus de leur intérêt, ils ont pu avoir, et ont une
valeur, elle aussi variable; car même si la valeur demeurait constante, le reste
des réalités historiques ne peut être que variable. Or cette valeur est ce qui
caractérise spécifiquement l’œuvre d’art. Ce qu’on appelle le marché – qui ne
date pas d’hier, même s’il ne s’est vraiment constitué que depuis un bon
siècle – est attaché à la même notion, avec ses déterminations propres. Le travail de l’historien de l’art doit combiner l’évaluation de l’intérêt et de la valeur
des œuvres, en sachant que l’intérêt contribue à l’estimation de la valeur, et
que la valeur contribue à la définition de l’intérêt, sans oublier que la valeur
–indéterminée – relève du concept tandis que l’intérêt – déterminable – relève
de l’histoire. Mais ce travail devrait affirmer son originalité, sa nécessité, en
laissant le dernier mot à la qualification de la valeur.
Comment peut-on saisir, du moins approcher ce que l’on ne peut pas
fixer ? D’abord en restant clairement conscient du fait que l’on ne peut pas
fixer… Mais encore ? Il faut essayer de pratiquer ce que, faute de mieux, j’appellerai un balayage spatial et temporel constant et sans limites. On tiendra ici
l’espace et le temps (historiques) pour des concepts, et non pour des réalités
empiriques (qu’ils sont aussi). Les prendre pour des concepts implique que
l’on ne cherche pas à les revivre, à trouver des astuces de pensée et de langage
pour faire « comme si on y était ». On ne se remet pas plus dans la tête de Van
Gogh – ni d’Hébert, peintre mondain au fond bien plus mystérieux – que l’on
ne revit la genèse du portrait du Dr Gachet ou de celui de la Princesse
Mathilde. On est amené, même si cela ne vient pas forcément en fin de travail,
au début du texte, à les saisir par le langage. Je ne dis même pas à les décrire,
ce qui renverrait trop à un exercice littéraire, ou policier, et à des pratiques
inculquées par l’école et qui ne sont peut-être pas les plus susceptibles de la
souplesse requise par des objets étranges. Le type d’écriture souhaitable ne
peut guère être prescrit sans friser le ridicule, mais on peut quand même souhaiter qu’il ne soit pas trop métaphorique, ni, pour paraphraser Stendhal, du
genre Code civil : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée. » Il existe un
courant d’écriture, de Flaubert au Nouveau roman, qui recherche des effets de
précision – même pour produire le vague… – et introduit sans cesse une distance à l’intérieur du langage, une certaine méfiance ironique à l’égard des
mots, et surtout du narrateur, qui peut donner de bons résultats. Que ces écritures soient aussi définies comme celles de la modernité a évidemment de
l’importance : c’est par une écriture non pas à la mode, actuelle dans ses effets
immédiats, ni baroquisante, mais moderne au sens historique du mot qu’il
est, à notre époque, le plus efficace de saisir les œuvres de l’art, quelle que soit
l’époque de leur élaboration. Ainsi on commence à instaurer un terrain
commun, si possible sans fusion ni confusion, entre l’objet et ce qui se compose du chercheur, de la communauté des historiens et de ceux qui sont
capables et désireux de s’intéresser à ces entreprises. Cette description, dans
son rapport avec l’objet évoqué, produit une première différence, un premier
rapport qui commence à préciser la visée. Mais il faut une multitude de points
de visée pour saisir des objets aussi complexes et pour ainsi dire vivant de leur
polysémie. C’est là que le montage, par le balayage spatio-temporel, doit jouer
le plus efficacement possible. Souvent les commentaires admiratifs, loin de
dire efficacement l’image, s’ordonnent en paraphrase qui ne dit qu’elle-même.
Par contre, les appréciations qui font écart à la vulgate consensuelle de l’appréciation actuelle, dominante, peuvent être très suggestives parce qu’elles
nous surprennent, réveillent notre sens critique et font apparaître l’objet étudié
dans sa non-évidence, comme un faisceau de tentatives, de gestes plus ou
moins aboutis.
On peut certes jusqu’à un certain point, et selon les cas, reconstituer la
genèse d’une œuvre, mais le risque existe de s’arrêter à l’évidence dont en fait
on était parti, c’est-à-dire qu’elle est très bien accomplie comme elle a été
conçue, ce qui referme en boucle l’activité critique, et donc l’éteint. Au
contraire, l’entrechoquement organisé, mais avec une marge irréductible d’à
peu près dont il faut être avisé, suscite une sorte de genèse continuée, qui n’est
pas celle, un peu illusoire, de la restitution – qui consiste à l’achever de nouveau… – mais contribue à maintenir l’objet étudié en activité, à le rendre présent. Cette présence-là n’est pas la présence muette, conservatoire et
quasi-religieuse du musée. Pour donner un exemple : un compte rendu anonyme du Salon de 1819 estime étrange que Géricault, dans son « Naufrage »,
ait peint des personnages nus alors qu’il s’agit d’une scène d’actualité. En
réagissant conformément aux codes culturels-esthétiques de l’époque, le
salonnier pointe la situation intenable dans laquelle Géricault s’était engagé,
que l’on aurait tort d’appeler une solution. Le côté inconciliable des points de
vue, des « lectures » dont on tranche commodément pour faire apparaître un
sens, le rapport irrémédiablement inadéquat de tout commentaire de l’œuvre
devrait être accepté, avoué, pour mieux laisser voir qu’une œuvre, quelle qu’elle
soit, n’est pas une solution, c’est-à-dire quelque chose de fini, et que la particularité de celles que l’on trouve les plus remarquables tient à la fois à ce qu’elles
sont encore plus éloignées de tout ce que l’on pourrait appeler une solution.
Lorsque la tradition de l’histoire de l’art privilégie un certain nombre
d’œuvres ou de groupes d’œuvres dont elle montre, avec de bonnes raisons,
qu’elles sont les plus importantes, intéressantes, significatives, et qu’elle évite
de plus en plus d’évoquer leur « beauté », c’est-à-dire ce qu’elles ont de plus
spécifique, elle est dans sa logique, car la beauté ne peut exister que si elle est
perçue, ressentie dans le moment présent, c’est-à-dire hors du moment historique traité. La saisie d’une œuvre est de l’ordre d’un inachèvement dont nous
sommes les heureux responsables.
C’est pourquoi l’éclairage par le « contexte » – y compris celui des autres
œuvres que celles que l’on étudie, s’il a son évidente nécessité pratique, doit
d’entrée de jeu être conçu seulement comme une phase d’approche, non pas
pour s’immerger ensuite dans le « texte », coïncider avec l’œuvre (histoire sans
parole), mais pour mieux déterminer l’effet actuel présent de l’œuvre étudiée.
On procède à vrai dire de la même manière lorsqu’on travaille sur des documents non artistiques, mais ceux-ci sont de nature définie (ce qui ne veut pas
dire qu’ils sont forcément précis et définissables) alors que les objets de l’art,
par leur nature indéfinie, peuvent en tant que tels à tout moment produire un
plein effet. La relation que nous établissons avec eux les sort momentanément
de la relativité de tout objet historique, donc de tout objet.
MICHELET ET LE PARADOXE DE L’ART
Il reste enfin à approcher ce qui est le plus spécifique, et le plus éloigné du
langage. Il reste à dire autre chose que ce qui a déjà pu être reconstruit, qui ait
un rapport éclairant et stimulant avec ce dont il ne subsiste que la trace, les
gestes, les processus qui ont abouti à ce reste évocateur qu’est l’œuvre d’art.
Désespérant d’y parvenir, je me réfugierai provisoirement dans le giron de
Michelet. Dans la préface de 1869 à son Histoire de France, il définit comment
il a fait son livre; il a aussi l’ambition de dire à quel résultat doit viser l’Histoire.
Le présent du texte traite donc d’un passé pour un avenir. Bien que tout texte,
toute œuvre, soit un objet mort, ce dispositif d’échange temporel nous invite à
l’activité, à une forme de vie.
Après avoir rendu hommage à ses aînés et contemporains, Michelet – suivant, dira l’histoire des idées, un modèle biologique, formule bien réductrice
car en fait Michelet ne suit pas un modèle, il enquête et il écrit – s’exprime en
ces termes : « Pour retrouver la vie historique, il faudrait patiemment la suivre
en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses éléments. Mais il faudrait aussi,
d’une passion plus grande encore, refaire et rétablir le jeu de tout cela, l’action
réciproque de ces forces diverses dans un pressant mouvement qui serait la vie
même ». Le conditionnel à lui seul indique qu’il s’agit ici d’un projet inachevé,
infini. Deux paragraphes plus loin, Michelet ramasse son projet en une formule, « résurrection de la vie intégrale, non pas dans ses surfaces, mais dans ses
organismes intérieurs et profonds ». Il s’agit donc de réaliser un miracle. Projet
fou, ou inachevable.
Entre ces deux paragraphes, Michelet en a placé un qui peut intriguer.
C’est un « exemple », mais il ne le trouve pas tout à fait convenable. Le voici :
« Un maître dont j’ai eu, non le génie mais la violente volonté, Géricault,
entrant dans le Louvre (dans le Louvre d’alors où tout l’art de l’Europe se
trouvait réuni), ne parut pas troublé. Il dit : “C’est bien ! Je m’en vais le
refaire”. En rapides ébauches qu’il n’a jamais signées, il allait saisissant et s’appropriant tout. Et, sans 1815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les
fièvres du bel âge ». On pourrait prendre ces quelques lignes pour une esquisse
non didactique, non théorique, mais mythique du rapport entre l’histoire et
l’art. Michelet, en pleine définition de son projet infini, fait apparaître un
héros, c’est-à-dire une personne réelle transformée par son action inaboutie et
presque surhumaine, investie d’une signification problématique. Peut-être est-ce le bon combat, mais peut-il aboutir ? Ce qui est mis en scène, c’est l’irruption d’un artiste qui se fixe le projet de refaire toute la peinture – disons tout
l’Art – désormais installé dans le Musée, l’ensemble des œuvres d’art existantes disponibles. Michelet fait allusion à une pratique connue des artistes,
qui consistait à « copier » pour se former, pour savoir comment les prédécesseurs faisaient. L’action est différente de celle qui consiste à copier pour de
bon pour livrer à l’État ou vendre une réplique. Il ne s’agit pas de reproduction, mais d’assimilation critique. Michelet parle d’ébauche, de rapidité et
d’anonymat. C’est donc du travail de peinture sur la peinture qu’accomplit
Géricault (bien d’autres ont fait de même). Ensuite il fera sa propre œuvre qui
répond aussi à la définition précédente. Il lui aura fallu passer par la peinture
des autres pour faire la sienne, qui à son tour deviendra, dans le Musée, la
nôtre.
Cette irruption, sans raison apparente, et dans la discontinuité, de
Géricault dans la Préface à l’Histoire de France et dans le Musée, cet instrument culturel nouveau sans lequel nous avons aujourd’hui les plus grandes difficultés à penser et vivre avec l’art, m’apparaît comme un de ces coups de génie
de l’historien. Michelet, certes, s’intéresse vivement à l’art, mais il ne l’inclut pas
spécifiquement dans son travail d’historien. Cependant, par sa conception de
l’histoire, qui va au-delà de l’analyse élucidatrice, qui se manifeste dans l’écriture, résultat effectif d’une pensée (et non pensée « avec style »), Michelet est à la
fois historien et ouvrier de l’art. Son œuvre est une œuvre d’art, même si l’on
peut, par ailleurs, être fort bon historien sans faire œuvre d’art.
On sait que Géricault, pour Michelet, vaut à la fois par sa personne, sa
personnalité, par ses œuvres et comme incarnation du « jeune homme », figure
d’avenir qu’il construisit dans ses leçons au Collège de France peu avant la
Révolution de 1848. Dans cette intervention héroïque d’un artiste jeune, à ses
débuts, entreprenant un acte de résurrection de l’art que l’Histoire fera dans
l’immédiat avorter, je vois comme un mythe fondateur de l’intervention, toujours problématique, de l’artiste et de l’art dans le cours et à côté du cours
général de l’Histoire. Un mythe, c’est-à-dire un événement, une parole de
grande importance mais sans causalité visible suffisante, sans effet clair,
comme l’art. Une mythification, c’est souvent une pierre d’attente, posée à un
détour de l’analyse, qui bloque et stimule à la fois. Une énigme qui correspond
peut-être à une question, certainement à un problème : si l’art est si difficile à
saisir par l’histoire, c’est peut-être parce qu’il est le cœur même de l’historicité.
On ne songe évidemment pas à prétendre que l’historien de l’art devrait
imiter le Géricault de Michelet et « refaire » tout, pour le saisir et se l’approprier ! On veut dire que l’historien de l’art doit essayer, à un moment de son
travail, de passer plus près que l’historien des actes qui ont mené à la réalisation de ce qu’il étudie. Dans notre cas, « refaire » voudrait dire que, pour ce
qu’elle a de plus spécifique, et pour autant qu’il s’agisse d’élaborer une forme
de savoir, une pensée transmissible, il y a un moment où l’œuvre d’art n’est
plus seulement une partie d’un immense ensemble « textualisable ». On peut,
on doit certes, et cela même s’apprend, lire, déchiffrer l’œuvre d’art. Mais,
conséquence de son pouvoir d’existence toujours réactualisable, il y a un
moment où lire ne suffit plus, et, pour accomplir l’opération de perception des
rapports – ce en quoi, écrivait Diderot, consiste le Beau – il faut la dire, l’écrire.
Description donc, quand même, puisque les mots sont les choses du langage, à condition qu’elle ne soit pas essentialiste, qu’elle ne prétende pas saisir,
ou ressaisir l’objet, mais qu’elle en joue la perception, qu’elle institue des parcours… phénoménaux.
Si la description paraît indispensable comme procédé, on ne saurait indiquer, pour la suite de l’exposition, un ordre invariable : aller du moins important au plus important, du plus ancien au plus récent, des conditions de la
genèse à l’estimation de l’effet-sens actuellement dicible, chacun de ces parcours trouve sa limite dans les autres. Ni un schéma idéaliste, ni un schéma
matérialiste classique – partant des infrastructures – ne sont satisfaisants. Le
travail sur les objets de l’art potentialise une tendance à l’œuvre dans la science
historique contemporaine, qui consiste à ne pas accorder de privilège à un
type de causalité, même si un type d’événements peut résulter d’un autre évidemment, comme la famine de la sécheresse, par exemple. Cela ne tient nullement à une complexité particulière aux objets et dispositifs de la culture,
comme on le dit souvent d’une manière un peu magique : les développements
récents de l’écologie comme science ont éveillé l’opinion aux conséquences
énormes, par enchaînement de combinaisons, d’une modification minime et
apparemment accidentelle dans l’« ordre » naturel. Les œuvres d’art sont placées
encore, à tort, par un reste de pensée hiérarchique, en haut d’une échelle de
valeurs tandis que l’on continue de s’interroger sur leur utilité. Permanence de
leur statut paradoxal. Mais, lorsqu’il s’agit de rendre compte de leur valeur
significative, les conditions de leur fabrication n’ont pas plus d’importance que
celles de la commande, que celles de la réception hier et aujourd’hui.
L’importance, l’aura d’une œuvre, aujourd’hui ou à tel moment du passé – ou
sa méconnaissance – réagissent évidemment sur tous les autres points saisissables, et il est préférable de le savoir, pour éviter les pièges de la dénégation.
Le système des intercausalités est de plus en plus loin du modèle biellemanivelle, et de plus en plus proche de l’anneau de Moebius, ou de l’architecture
moderne, qui ne tient pas par empilements plus ou moins masqués, mais par
des tensions, des jeux de forces dans l’espace.
Intimement liée à l’histoire des sens et à l’histoire du sens, l’histoire de
l’art, en pratiquant un principe d’intercausalité – très opposé à l’empirisme qui
souvent s’arrête lourdement sur telle ou telle cause première –, peut même
montrer le chemin, s’inspirant de ce que Michelet, avec ses mots, souhaitait
pour l’Histoire (totale): qu’elle devienne plus matérielle et plus spirituelle.
Cela est aussi étrange que Géricault traversant le Louvre pour le refaire avant
d’inventer, et paraissant quelques décennies plus tard dans la préface théorique de Michelet à son
Histoire de France, comme un accident nécessaire et
symbolique
[4].
[1]
Lionello VENTURI,
Histoire de la critique d’art, Paris, ( 1938), rééd. Flammarion/Arts et métiers
graphiques, 1969.
REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
49-3, juillet-septembre 2002.
[2]
Entendons par culture l’ensemble des pratiques acquises, reconnues, mises en système, soit
par l’habitude, soit, d’une manière plus réflexive, critique et élaborée, par l’anthropologie. On y intègre
l’art à partir du moment où sa force d’intervention, sa part d’inventivité est passée de l’impact inédit,
troublant à la participation définissable au fonctionnement d’un ensemble. Une argumentation manichéenne a pu, est toujours susceptible de dire que la culture c’est la mort de l’art. Ceci dit, en intégrant l’art, en le reliant aux autres activités dans le temps et l’espace historiques, elle le transforme
profondément. Elle assure sa pérennisation, mais il ne faut pas oublier que c’est elle qui l’assure. De
l’instantané au durable, il y a transformation. À la limite, étudier un objet de l’art comme élément
d’un dispositif culturel, cela revient à étudier un effet dont on mettrait la cause hors champ.
[3]
Le glissement historique du privé au public met désormais en présence, voire en contradiction, une circulation générale des œuvres d’art et un renforcement d’un rapport personnel, ou, comme
le dit opportunément la publicité, « personnalisé », rapport où l’imaginaire devient réel.
[4]
N.B. : Si ce texte ne s’appuie explicitement sur aucune autorité autre que celle de Michelet,
c’est que l’auteur n’a pas recherché de références directes. Il n’est chargé que du bagage qui a paru
nécessaire pour enseigner l’histoire et la théorie de l’art pendant pas mal d’années. S’il faut avouer les
dettes principales, elles viennent du Focillon de
La Vie des Formes, du Francastel de
Peinture et Société
et de son vivant exemple jadis aux Hautes Études. Mes remerciements vont à France Vernier, auteur
de
L’écriture et les textes, Paris, 1974, Éditions Sociales, et de nombreux articles sur la littérature et l’art
du XIXe siècle.