2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lectures et débats
Comptes rendus
MATTEO CASINI,
I gesti del principe. La festa politica a Firenze
e a Venezia in età rinascimentale,
Venise, Marsilio, 1996,448 p., lires 68.000.
C’est un livre courageux. Parce qu’il faut
du courage pour affronter les rites urbains de
la Renaissance à Venise et à Florence après la
publication – déjà ancienne, il est vrai – des
ouvrages d’Edward Muir et de Richard
Trexler
[1]. Non qu’il ne subsiste pas, dans le champ de recherches ouvert par les historiens américains, un espace encore vierge et susceptible de venir nourrir la réflexion sur
les mises en scène politiques du pouvoir. Au contraire, peu après la parution de ces travaux, Philippe Braunstein et Christiane Klapisch-Zuber avaient souligné avec force la
nécessité de conduire une étude plus poussée des milieux sociaux vénitiens et florentins : d’abord parce que le travail sur « les
cittadini [vénitiens] permettrait de comprendre
comment les acteurs et spectateurs du cérémonial civique sont devenus les participants
– fervents, consentants, indifférents ? – de représentations et passions collectives »; ensuite
parce que la connaissance des activités rituelles et festives du petit peuple de Florence
autoriserait un élargissement de la dialectique du rituel et du politique
[2]. Ils invitaient
surtout à une étude comparative des deux cités, étude empruntant ses méthodes à l’histoire sociale et à l’histoire urbaine
[3]. Ce n’est pas le choix qu’a fait Matteo Casini, ou
plutôt, ce ne sont pas ces pratiques-là qu’il revendique comme siennes. Se réclamant
d’une histoire des rites urbains du seul point de vue politique (mais on verra que les
groupes sociaux ne sont certainement pas absents de ses préoccupations), il développe
l’idée selon laquelle on assiste en Europe, entre XV
e et XVI
e siècles, à une planification
festive à grande échelle qui lui semble prouver que la préoccupation esthétique peut être
considérée comme un signe de la modernité. Son étude se remarque davantage par la
perspective comparatiste qu’il adopte, en particulier lorsqu’il oppose une Venise où participent à la construction du mythe des cérémonies ancrées dans une réalité historique
à une Florence qui se contente de copier les autres cours européennes et dont les cérémonies ne contribuent pas à asseoir la légitimité du pouvoir grand ducal.
Dans l’introduction théorique et méthodologique, Casini invite d’abord son lecteur
à ne pas considérer les rites comme des données a-temporelles mais à analyser plutôt la
façon dont ils mettent en question le rapport de la tradition et de l’événement. Il insiste
sur ce qui sépare le cérémoniel du rituel : alors qu’une cérémonie peut naître et mourir
en peu de temps, ce qui caractérise le rite, c’est avant tout la réitération. Le rituel sert
à fixer, à actualiser le cérémoniel. Ces prolégomènes ouvrent sur une définition de la
fête politique : ce terme désigne dans l’ouvrage « la fête confectionnée pour imposer l’empreinte de l’État sur la société et comprise comme un moyen de vérifier l’efficacité du
pouvoir » (p. 20, les traductions sont de nous). À Venise comme à Florence, la fête politique se concentre autour de quatre grandes occasions : les funérailles et l’intronisation
du prince; les processions et les grandes échéances du calendrier festif; les réceptions
d’hôtes illustres; les spécificités locales comme l’Ascension à Venise et San Giovanni à
Florence. Casini peut alors justifier l’intérêt de son travail et mesurer son apport aux
études précédentes : outre la perspective comparatiste – qui à elle seule, soulignons-le,
intéresse tous ceux qui travaillent sur les rites urbains – il insiste sur sa lecture de la fête
comme expression non seulement de l’harmonie, mais aussi des tensions, non seulement
des succès, mais aussi des fautes. Il développe son propos selon un plan chronologique
qu’autorise la courbe quantitative des rituels entre XVe et XVIe siècles.
L’apogée des rituels est d’abord étudié à travers le prisme vénitien : les rites autour
du doge mettent en spectacle les équilibres du gouvernement, mais aussi les tensions.
De longues pages rapportent l’histoire de la formation des rites dogaux depuis les XII
e
et XIII
e siècles et ne sont pas les plus innovantes pour celui qui connaît les travaux
d’Edward Muir ou d’Elisabeth Crouzet-Pavan
[4]. La description des rites du
dux veneciarum comme symboles de l’immutabilité des institutions se présente également comme
une bonne synthèse des réflexions antérieures. Plus originale, en revanche, son analyse
d’un moment de trouble comme celui des fêtes pour la dogaresse Zilia Dandolo en 1557
qui voient une exaltation collective dans laquelle, cependant, l’État républicain ne parvient à émerger qu’à de rares moments et de façon confuse, sans se distinguer de ce
qui se trouve au centre de l’attention : la dogaresse et, à travers elle, le doge. En cela, les
rites d’intronisation des doges expriment une des tendances de la noblesse vénitienne
qui, au XVI
e siècle, exalte la charge dogale contre les institutions républicaines.
L’observation des rites funéraires du doge conforte cette idée et Casini peut définir un
statut paradoxal des rites vénitiens qui, à travers la figure du doge, ne témoignent pas
du fonctionnement politique de la cité.
À Florence, il faut d’abord mettre en évidence les problèmes posés par la qualité
du duché qui, à la différence des grandes monarchies européennes, ne tient pas sa légitimité de Dieu, mais d’une délégation de pouvoir. Les rituels toscans doivent être compris dans ce cadre et Casini souligne l’importance des cérémonies de 1574 qui, pour la
première fois, voient la fusion des obsèques et des cérémonies d’intronisation du successeur. Le modèle européen, et en particulier anglais, devient alors une référence pour
le grand-duché.
On retiendra encore quatre moments essentiels dans la contribution de Matteo
Casini. D’abord son analyse de la fête de San Giovanni à Florence à laquelle il attribue
« une signification particulière à l’intérieur des rapports avec le dominio, parce qu’elle
représentait chaque année le moment de l’assujettissement formel des différentes communautés du territoire » (p. 121). On signalera aussi – et on regrettera qu’elles ne soient
davantage développées – ses remarques sur les rituels de l’Italie en guerre : « si à Venise,
la codification du XVe siècle fortifie suffisamment le rituel pour le transformer en arme
destinée, une fois passés les moments de crise, à se reproduire avec efficacité tout au
long du XVIe, à Florence en revanche, il faut une nouvelle Renaissance des festivités
qui exprime les mutations historiques; une Renaissance qui, sous l’apparence de la
continuité des formes, prélève dans le passé les motifs de la rupture avec la tradition
républicaine pour initier un nouveau siècle de splendeurs festives qui ne traduisent en
rien une réelle implication de la civitas» (p. 131). C’est aussi lorsqu’il propose une histoire urbaine des fêtes florentines que Casini se fait le plus convaincant. À Florence, la
fête politique témoigne d’une volonté ducale d’agir sur la ville. Un véritable projet urbain
émerge de l’architecture éphémère, mais au début du XVIIe siècle, les cérémonies désertent l’espace urbain. Réservées à la cour, elles sont fermées à la vision des magistrats et
du peuple. L’analyse très fine des différents parcours urbains des cérémonies florentines
vient conforter ce tableau. Enfin, on retiendra les développements sur l’évolution diachronique des fêtes florentines qui mettent en évidence d’une part la création d’un véritable domaine princier et personnel sur un vaste territoire et d’autre part, la disparition
totale des symboles républicains dans l’appareil festif.
Le débat que conduit Casini avec et contre les historiens anglo-saxons explique-t-il le nombre d’anglicismes – totalement injustifiés puisque aucun d’entre eux ne renvoit
à un concept précis – qui jalonnent son discours ? Quoi qu’il en soit, le lecteur devra
supporter un certain nombre d’aberrations linguistiques comme, par exemple et pour
faire court, les « turning point nella storia » (p. 194), les « partner sociali » (p. 112 et 349)
et autres « nuovo make up cittadino » (p. 225) pour accéder au point de vue complexe
et subtil de Casini. Il lui faudra aussi accepter un discours d’auto-satisfaction parfois
exaspérant lorsqu’il précède des pages qui se présentent surtout comme une bonne et
utile synthèse des travaux antérieurs. Mais le point de vue développé par le jeune historien vénitien est passionnant à plus d’un titre, et peut-être avant tout parce qu’il met
en évidence qu’une histoire politique n’est pas exclusive d’une histoire des groupes
sociaux qui participent au pouvoir ou lui sont assujettis. Le dialogue entamé entre les
historiens des rites urbains est cependant loin d’être clos. Un an après la parution de
l’ouvrage de Casini, Edward Muir appelait ses collègues à abandonner l’idée selon laquelle
« le rituel doit être interprété, ses significations cachées révélées, alors même que ce que
le rituel fait c’est moins signifier qu’émouvoir »
[5]. Après une histoire politique et sociale
des rites, une histoire affective.
Florence ALAZARD
OLIVIER CHALINE,
La bataille de la Montagne Blanche
( 8 nov. 1620). Un mystique chez les guerriers,
Paris, Éditions Noesis, 2000,624 p., 32 €.
La bataille de la Montagne Blanche, qui
vit les troupes impériales écraser l’armée des
États de Bohême, est habituellement évoquée
en quelques lignes dans les manuels français :
mettant un terme à la révolte de la Bohême,
elle assujettit pour longtemps celle-ci au joug catholique et allemand des Habsbourg.
Telle est la présentation traditionnelle, héritée des historiographies nationalistes du XIXe
et du XXe siècles. Fort de sa connaissance approfondie de l’historiographie tchèque,
Olivier Chaline n’hésite pas à revisiter ce mythe d’une catastrophe nationale dans un
brillant essai d’histoire globale. Méthodiquement, il déblaie le terrain pour une approche
historienne de l’événement. La Montagne Blanche, bataille entre Allemands et Tchèques ?
On trouve des Allemands dans les rangs des États, à commencer par le nouveau roi
qu’ils se donnent, l’électeur palatin, et les Impériaux peuvent compter sur le soutien de
Tchèques restés fidèles aux Habsbourgs. La Montagne Blanche, victoire de l’impérialisme espagnol ? En fait, les sujets du roi catholique présents dans l’armée de Ferdinand
sont surtout wallons, notamment le commandant en chef, Buquoy, et napolitains.
Surtout, la victoire est rendue possible par la neutralité active de la France, hostile par
principe à des sujets rebelles et à un prince calviniste. La Montagne Blanche, triomphe
catholique ? Sur ce point, la présentation traditionnelle est sans doute moins anachronique que l’interprétation en termes nationaux. Mais Olivier Chaline rappelle la désunion au sein du protestantisme : les princes luthériens ne firent pas grand chose pour
empêcher la défaite du frère ennemi calviniste et certains même se rangèrent du côté
de l’empereur.
Le récit de la bataille elle-même occupe presque toute la première partie. Tout en
reconstituant avec minutie les différentes phases de l’affrontement, l’auteur renouvelle
considérablement l’approche classique de l’histoire militaire. La précision de ses connaissances techniques – de la hauteur du nuage de fumée produit par un coup de mousquet jusqu’au maniement de la pique – lui permet de brosser un tableau étonnamment
vivant de ce moment « d’apocalypse c’est-à-dire révélation » qu’est la bataille (p. 15). La
bataille de la Montagne Blanche ne dura que deux heures, mais elle fut d’une extrême
violence, qui se prolongea après l’affrontement proprement dit. Olivier Chaline nous
offre ainsi une description bien rare d’un champ de bataille après l’événement. Il prouve
la pertinence de la bataille comme objet d’histoire globale : histoire des techniques, du
corps, de la violence, de la souffrance. Histoire de la peur et de l’exaltation aussi, qui
font de la bataille l’équivalent d’une expérience mystique. Cette comparaison est d’autant plus pertinente que dès l’origine, la Montagne Blanche a pris un sens religieux tout
particulier, objet de la deuxième partie du livre.
Comme Lépante, son modèle, la Montagne Blanche est interprétée en termes de
miracle. Cette irruption du sacré dans la bataille s’incarne dans la personne du carme
Dominique de Jésus-Marie, qui aurait persuadé des chefs hésitants à livrer bataille en
invoquant l’appui divin. Quand l’affrontement est encore indécis, Dominique de Jésus-Marie enflamme les troupes catholiques en apparaissant au milieu du combat à cheval,
portant une image de la Nativité retrouvée dans une église saccagée par les iconoclastes
calvinistes, qui avaient transpercé les yeux de la Vierge. Les soldats furent galvanisés par
le désir de venger une telle profanation. Que l’intervention décisive du carme au conseil
de guerre relève de la légende hagiographique ou de la réalité – au terme d’une prudente discussion critique, O. Chaline penche pour la deuxième solution –, que sa chevauchée sur le champ de bataille n’ait peut-être été remarquée que par une poignée de
combattants importe au fond assez peu. Ces épisodes, réels ou inventés, permettent aux
contemporains de penser et de reconstruire l’événement. L’auteur peut ainsi montrer à
l’œuvre dans la lecture de la bataille toutes les catégories de la pensée religieuse et politique du temps. Du côté catholique, la mystique carme prend un temps le relais d’un
modèle jésuite bien absent de la Montagne Blanche; autre absence, qui distingue cette
bataille du combat de Lépante, celle de la dimension eschatologique (p. 334). Cette dernière est au contraire très présente dans un camp protestant démoralisé et inquiet : la
Montagne Blanche est l’occasion d’un examen de conscience où les dérives des Églises
issues de la Réforme sont durement critiquées.
La troisième partie est consacrée à l’écho de l’événement, « la bataille au filtre de
la mémoire ». L’onde de choc de la nouvelle suscite immédiatement des interprétations
multiples, décryptées avec finesse. On comprend la pluralité de la lecture catholique de
l’événement, depuis le providentialisme à consonance très vétéro-testamentaire des
carmes, jusqu’au molinisme jésuite qui voit dans le prince dévot, Maximilien de Bavière,
qui éclipse Buquoy, le vrai héros qui force le destin. Mais bientôt l’interprétation de la
bataille est prise en main par la papauté. Dominique de Jésus-Marie a apporté l’image
miraculeuse portée sur le champ de bataille à Rome et elle est déposée dans l’église des
Carmes qui prend alors le nom de Santa Maria della Vittoria. De cette église romaine
se répand dans toute la catholicité un culte marial lié à la victoire de la Montagne
Blanche. Plus que tout autre État, la Bavière sait aussi habilement récupérer le miracle
de la victoire. La Bohême catholique est la dernière touchée par cette lecture romaine
et triomphaliste de l’événement, sorte d’onde de choc en retour. Ce retard explique-t-il
que la bataille soit devenue progressivement dans la conscience tchèque un « souvenir
qui ne passe pas, un présent empêché de se muer en passé » (p. 18)? Les relectures de
l’événement ne s’arrêtent pas au XVIIe siècle. Faisant appel à de multiples grilles d’interprétation, toutes maniées avec une parfaite maîtrise, la relecture d’Olivier Chaline a
l’intérêt, pour tout historien, d’affronter autant qu’il se peut l’événement dans son entière
complexité.
Alain TALLON
JOËL CORNETTE,
La Mélancolie du pouvoir.
Omer Talon et le procès de la raison d’État,
Paris, Fayard, 1998,442 p., 25,15 €.
Omer Talon ( 1595-1652) est un personnage presque oublié dans l’histoire de la
France du XVIIe siècle. Pour l’essentiel, on se
souvient de son rôle comme avocat général
au Parlement de Paris pendant la Fronde,
lorsqu’il supplia les protecteurs politiques du jeune enfant-roi Louis XIV et sa mère
Anne d’Autriche de s’abstenir d’utiliser le lit de justice comme arme pour imposer
d’autres taxes et impôts sur le peuple déjà appauvri. Dans sa harangue sans doute la
plus célèbre prononcée devant la cour, Talon interpella directement le jeune roi le 15 janvier 1648 au cours d’un lit de justice tenu au Parlement de Paris : « Il y a, Sire, dix ans
que la campagne est ruinée, les paysans réduits à coucher sur la paille, leurs meubles
vendus pour le paiement des impositions auxquelles ils ne peuvent satisfaire. » Il passait
aussi auprès de ses contemporains pour l’orateur le plus éloquent parmi les magistrats
au Parlement. « Il parlait toujours avec force et dignité », comme remarquèrent le cardinal de Retz et d’autres dans leurs Mémoires.
Le but principal poursuivi par Joël Cornette dans son livre admirable est de déplacer le regard de l’historien, du figurant de la Fronde au dirigeant politique et penseur
des « années cardinales » 1630-1652. Cornette note que son ouvrage est une histoire
politique d’une période critique de l’histoire de la France, « celle de la monarchie à
l’heure de la raison d’État ». Et « elle est avant tout une histoire incarnée, celle des
hommes qui vivent et agissent dans le respect, l’ignorance ou le rejet de la loi édictée
par le souverain; celle des écarts, donc, entre la volonté d’un pouvoir sacré et la réalité de son action profane, si l’on peut dire, quotidienne, dans l’espace du royaume
comme dans la pratique et la conscience de ses sujets ». Cornette a décidé de privilégier Omer Talon dans cette histoire pour « étudier l’homme confronté à la puissance
nouvelle de la monarchie et à sa logique impérieuse, de plus en plus indifférente aux
arguments moraux et religieux. [… ] La mélancolie du pouvoir est ici vécue par un
homme confronté au défi de la toute-puissance du roi » (p. 11-12). S’il y a déjà bien
longtemps que les historiens ont souligné que Talon était probablement le commentateur le plus distingué de la philosophie politique au Parlement depuis la génération de
Guillaume du Vair et Étienne Pasquier pendant les guerres civiles (pour la plupart à
cause des Mémoires de Talon qui furent publiés finalement en 1732), Cornette n’en
reste pas là. Il soutient que Talon était le dernier rempart contre une marée montante
d’absolutisme, qui luttait vaillamment mais finalement sans succès contre une révolution dans l’art de gouverner établi par la couronne.
L’argument de base est que Talon, le représentant du roi au Parlement en tant qu’un
de ses avocats-généraux, s’opposait à une révolution absolutiste qui commença pendant
les ministères des cardinaux Richelieu et Mazarin. L’État royal du Roi Très-Chrétien,
resacralisé par l’abjuration et le sacre d’Henri IV au lendemain des guerres de religion,
ne correspondait plus aux besoins de la monarchie en guerre contre les Habsbourg dans
les années 1630 et 1640. Peu à peu, les cardinaux ministres commencèrent à réduire la
participation politique de certaines institutions, dont les parlements. L’enjeu consistait à
montrer qui étaient les gardiens ultimes du bien public. Talon, que Cornette considère
comme « prêtre de cette religion royale », avait une vue pluraliste. En prétendant suivre
les précédents établis par Louis IX, le roi de la bonne justice, et Henri IV, le roi de la
prospérité économique, Talon et la plupart des magistrats au Parlement, croyaient que
le roi, la noblesse, les Parlements et même les États généraux étaient tous des gardiens
du bien public du royaume. En vérité, ils reconnurent le roi comme primus inter pares
et ils acceptèrent qu’il représente la loi vivante. Néanmoins, Talon et les magistrats
croyaient aussi très fermement qu’il existait un lieu légitime et un rôle à jouer pour le
Parlement en créant une politique par l’usage efficace de leurs harangues, leurs plaidoyers, et leurs remontrances à la cour. Richelieu avait une opinion différente pensant
que le roi seul était le gardien du bien public. En dehors du conseil du roi, l’action des
autres institutions était réduite à des pétitions de principe. La guerre d’usure contre les
parlements constate Cornette, commença pendant les Grands Jours de Poitiers en 1634,
quand Talon et les autres magistrats découvrirent que leurs pouvoirs et autorité traditionnels de faire des remontrances au roi se trouvaient ébranlés par le Principal ministre.
Leurs efforts aboutirent au lit de justice du 21 février 1641 : « Faisons très-expresses
défenses à notre cour de Parlement et à toutes nos autres cours de prendre, à l’avenir connoissance d’aucunes affaires concernant l’État, administration et gouvernement
d’icelui que nous réservons à notre personne seule, si ce n’est que nous leur en donnions le pouvoir et commandement spécial par nos lettres patentes, nous réservant de
prendre sur les affaires publiques les avis de notre cour de Parlement, lorsque nous le
jugerons à propos pour le bien de notre service » (p. 349). Comme Cornette le précise
nettement, cette législation eut l’effet de transformer l’État royal en « un État purement
exécutif, oublieux de toute procédure consultative » (p. 351).
Talon continua de s’opposer à cette innovation introduite dans la constitution traditionnelle du royaume par les Cardinaux ministres et s’installa comme d’autres magistrats dans une « guerre du cérémonial » dont témoigne toute une série de lits de justice
dans la Grand-Chambre du Parlement de la décennie suivante pendant la minorité du
jeune Louis XIV. Secoué par cette logique d’affrontement et de tension aux antipodes
de l’éthique de l’amour porté au souverain, Talon fut obligé finalement de se réfugier
dans une « mélancolie du pouvoir ». Ce monde perdu de la participation magistrale aux
décisions politiques dans un État plus pluraliste n’était qu’un mythe, à vrai dire, comme
l’admet Cornette lui-même. Une vision également mythique, ou au moins naïvement
idéaliste, était celle de Talon au sujet de la monarchie idéale : « un État paisible qui ne
porterait pas les marques d’une majesté fulminante d’un prince victorieux au milieu de
ses armées, mais qui userait tout au contraire du mot de clémence et de débonnaireté et
d’une bonté favorable, qui se dépouille pour enrichir ses sujets, qui établit la grandeur et
l’éclat de sa couronne dans l’aise, dans l’abondance et la félicité de ses peuples » (p. 359).
En effet, la rhétorique de Talon contre la « guerre du cérémonial » ressemble beaucoup
à la « culture juridique » traditionnelle et très conservatrice qui permettait de protéger le
rôle du Parlement en s’attachant presque aveuglement aux règles et procédures traditionnelles. Néanmoins, l’analyse du rôle et des discours de Talon à la cour fait comprendre d’une manière plus riche et plus convaincante la grandeur de l’absolutisme que
les explications plus traditionnelles données par d’autres auteurs, car J. Cornette précise
que ce n’est pas seulement entre la couronne et le Parlement que ce processus faisait
problème, mais aussi à l’intérieur du Parlement lui-même. Et en comparant les Mémoires
de Talon aux registres du Parlement, Cornette montre bien que ces pièces n’étaient pas
la seule narration d’événements qui appartenait à la cour.
Deux remarques pour conclure. D’abord, en ranimant Talon comme champion du
pluralisme constitutionnel, J. Cornette affirme qu’il faut ressusciter le rôle traditionnel de
Richelieu comme architecte de l’absolutisme. Bien qu’il n’y ait aucun doute au sujet des
intentions et des efforts de Richelieu pour apporter des innovations, l’auteur surestime
peut-être quelque peu la capacité politique du cardinal à utiliser des intendants, des commissaires et d’autres officiers royaux pour faire respecter la volonté du roi dans les provinces. Deuxièmement, je ne suis pas tout à fait convaincu par la conclusion de l’auteur
selon laquelle les efforts absolutistes des années 1630 et 1640 mirent en branle « une
évolution irréversible » (p. 361). Il me semble que l’État absolutiste qui apparut sous
Louis XIV après la Fronde n’était ni inévitable ni irrévocable, mais dépendait tout à fait
de l’interaction entre les acteurs historiques et les forces d’histoire qui existaient pendant cette période. Cependant, ayant dit cela, ce livre offre une étude fouillée et très
convaincante d’un homme dont la carrière et les idées politiques méritent depuis longtemps l’attention que Cornette lui consacre. De plus, contrairement à tant d’ouvrages
historiques aujourd’hui, c’est un vrai plaisir de le lire.
Mack P. HOLT
FRANÇOIS CADILHON, JEAN MONDOT,
JACQUES VERGER DIR.,
Universités et institutions européennes
au 18e siècle. Entre modernisation et tradition,
Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux,
1999,280 p., 22,87 €.
L’introduction de Jacques Verger, tout en
replaçant l’histoire des universités dans un
contexte d’ensemble, en propose une problématique renouvelée par les acquis de l’historiographie récente. Le volume se divise
ensuite en trois grandes parties.
La première est consacrée aux éléments
de modernisation des universités. Elle se fonde sur divers exemples européens : Jean
Mondot décrit le tapage causé par le jeune docteur en droit Thomasius à l’illustre université de Leipzig en 1687. Ne fit-il pas sa leçon inaugurale en allemand et en habit
civil, c’est-à-dire sans la toge, dérogeant ainsi à tous les usages ? Son cours, qui étudiait
le modèle français de civilisation, ne dénonçait pas seulement le poids de l’autorité religieuse ou philosophique sur l’activité intellectuelle et la recherche de la vérité, mais aussi
celui de la gestion institutionnelle des savoirs. Cette rébellion universitaire est indéniablement à l’origine de l’essor intellectuel des universités allemandes. Jean-Marie Valentin
aborde ensuite le cas de la réforme des universités catholiques dans l’Empire, en exposant les idées du baron John Adam von Ickstatt (discours de 1774) dont la carrière fut
favorisée par cette chance dont rêvent tous les vrais réformateurs : la faveur du prince
et son soutien dans une action pratique et durable. En Bavière, il s’attaque au monopole des jésuites en réformant l’université d’Ingolstadt qu’ils contrôlent depuis le
XVIe siècle. L’intervention de Charles Coutel porte sur la France et le statut peu connu
de l’enseignement supérieur chez Condorcet. Devant la décadence des universités, il se
démarque de la logique qui, dès 1760-1770, préparait leur disparition et valorisait les
écoles spéciales, germe des grandes écoles. À travers les Cinq mémoires de 1791 et le
Rapport sur l’instruction publique de 1792, il réagit contre l’affaiblissement des établissements supérieurs en élaborant le plan d’une université républicaine, rationaliste, laïque
et européenne, qu’il intègre dans un plan d’ensemble d’instruction publique. Laurence
Brockliss se penche sur les aspects contrastés de l’enseignement des sciences naturelles
dans les universités britanniques au XVIIIe siècle. D’une part, le monopole institutionnel
des universités sur l’enseignement des sciences naturelles n’y est pas menacé, comme en
France ou dans d’autres pays d’Europe, par la fondation des écoles militaires, écoles
polytechniques ou autres écoles des Mines. L’épistémologie dominante de l’enseignement scientifique est partout newtonienne et s’épanouit particulièrement à Cambridge.
Mais le rôle essentiel des universités britanniques reste de former des pasteurs protestants. Dépendant plus du bon vouloir des individus que d’une volonté d’État, elles subordonnent toujours la promotion de la nouvelle science aux besoins religieux. Andrée
Diniz-Sliva démontre comment, au Portugal, les innovations touchant à l’enseignement
supérieur s’inscrivent dans le cadre des profondes réformes introduites par le marquis
de Pombal. Des deux seules universités portugaises existant au XVIIIe siècle, il supprime
celle d’Evora en 1759, bastion jésuite depuis sa création deux siècles auparavant, et
réforme celle de Coïmbra en 1772. Cette dernière devient, grâce à l’enseignement du
droit et des mathématiques, le centre de formation des futurs magistrats et administrateurs de l’État.
La deuxième partie est consacrée à la situation politique et institutionnelle des universités. François Lopez évoque la faillite de l’Université espagnole à la fin de l’Ancien
Régime. L’indignation manifestée par les esprits éclairés depuis près de deux siècles
s’exprime vigoureusement en 1797 à travers le réquisitoire audacieux – mais non suivi
d’effet– que le fiscal du Conseil de Castille présente contre l’Université, mettant en cause
le clergé espagnol qui en a la responsabilité et proposant une réflexion sur l’ensemble
du système éducatif. Des réformes s’étaient bien produites, principalement après l’expulsion des Jésuites, mais sans introduire de changements radicaux, car c’était ailleurs
que se formaient les cadres de l’État : les séminaires des nobles, les écoles militaires, les
écoles de commerce et, pour les juristes, les modestes « académies » privées paraissaient
suffire à donner au pays les élites dont il avait besoin. Marie-Hélène Piwnik reprend le
cas portugais en décrivant le rôle du couvent de Jésus, qui, depuis le XVIIe siècle, était
à Lisbonne le siège d’une communauté du Tiers-Ordre de Saint-François. L’éradication
des enseignements dispensés par les jésuites et la fermeture de leurs établissements sont
l’occasion non seulement d’une mise au pas de la noblesse mais d’une complicité surprenante avec la hiérarchie du clergé restant. C’est dans ce contexte que sous l’impulsion d’un religieux à la forte personnalité, Cenaculo, le Tiers-Ordre, à partir de ce
couvent, joue un rôle essentiel dans la réforme globale des études mise en œuvre par le
marquis de Pombal. Robert Granderoute rappelle ensuite comment, en France, l’expulsion des jésuites est suivie par l’éclosion d’innombrables plans d’éducation parmi lesquels les projets de réforme préparés en 1762-1763 par la Sorbonne, très sensible à ce
qui relève de ses prérogatives, apparaissent davantage comme un retour au temps où
l’établissement ne subissait pas la concurrence de la Compagnie que comme une adaptation aux réalités nouvelles. Dans le projet de règlement d’une université russe que
Diderot propose à Catherine II en 1775, Florence Boulerie montre comment le plan du
philosophe est en avance sur la réalité sociale de la Russie, tiraillé de fait entre l’idéal et
le réel, entre une utopie cosmopolite et la réalité russe faite de despotisme et de servage,
ce qui explique son inaboutissement. Marina Roggero tente de dégager certains éléments
communs au développement des universités italiennes, au-delà de la fragmentation politique de la péninsule au XVIIIe siècle d’une part et des lacunes contemporaines de la
documentation d’autre part. Elle présente en particulier le cas de la Savoie, où l’Université
devient le pivot d’un plan culturel et politique ambitieux qui restaure l’autonomie de
l’État. Revenant à l’espace germanique, Sylvaine Reb-Gombeaud étudie le cas de
Wurtzburg qui devient, à la fin du XVIIIe siècle, le second établissement catholique de
l’Empire après Vienne : à l’issue du règne des trois derniers princes-évêques favorables
à l’Aufklärung catholique, l’université a su entamer sa modernisation (qui n’est pas encore
synonyme de sécularisation) en réévaluant des disciplines telles que droit et médecine,
en renonçant pour une large part à la tradition néoscolastique et jésuite, et en privilégiant une conception du savoir plus soucieuse d’efficacité et d’utilité pratique.
Vient enfin le personnel universitaire. François Genton évoque la description que
fait du milieu académique la littérature de l’Aufklärung, qui raille autant les traditionnels
excès de la vie des étudiants et de leurs maîtres qu’une vision non critique de l’Université.
Alain Ruiz nous introduit dans le cercle poétique du Hain (« Bosquet ») qui regroupe
entre 1772 et 1775 les étudiants marginaux et contestataires de la récente et brillante
université de Göttingen. Wilhem Frijhoff présente les universités des Provinces-Unies.
Au XVIIIe siècle, elles se retrouvent victimes de leur précocité, encore accrochées au latin,
et perdent des effectifs alors que se développent les écoles françaises. Boris Nogues
étudie les professeurs d’humanités de l’université de Paris au XVIIIe siècle : protégés par
leur statut, leurs pratiques et leurs choix culturels révèlent ce qui apparaît comme une
forme de conservatisme. François Cadilhon enfin expose à travers l’analyse historique
de l’abbé Jean-Jacques Garnier, administrateur du Collège de France, les valeurs d’une
carrière universitaire exemplaire au siècle des Lumières.
Dominique Julia, en conclusion, replace chacune des contributions dans une vision
globale de l’histoire contrastée des universités européennes et dégage de l’ensemble de
ce riche colloque les problèmes communs qu’elles ont eus à affronter à un moment
donné ou à un autre de leur histoire. Suggérant au fil de son tableau les pistes susceptibles d’être approfondies, il relie passé et présent en soulignant la grande actualité des
questions soulevées.
Isabelle HAVELANGE
JEAN -LOUIS JAM ÉD.,
Les divertissements utiles
des amateurs au XVIIIe siècle,
Clermont-Ferrand,
Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2000,
218 p., 22,87 €.
« La mort nous a délivrés du plus cruel
des amateurs »: c’est par ces mots que
Diderot salua la mort du comte de Caylus,
collectionneur, mécène, historien d’art et académicien. Le qualificatif n’était pas innocent
tant Caylus s’était identifié à la figure de
l’amateur, jusqu’à prononcer en 1748 une
conférence sur ce thème à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Loin que
cette épitaphe acerbe témoignât d’une simple incompatibilité d’humeur ou d’une rivalité jalouse entre Diderot et Caylus, comme une tradition psychologisante le rapporte
complaisamment, elle révélait les tensions qui parcouraient le monde de l’art autour de
la notion d’amateur. C’est donc assez logiquement sur Caylus que s’ouvre le volume
collectif que le groupe interdisciplinaire d’étude du XVIIIe siècle de l’Université Blaise
Pascal a eu la bonne idée de consacrer aux amateurs du XVIIIe siècle. Il faut saluer
cette initiative car si les amateurs n’ont guère retenu jusqu’ici l’attention des historiens, leur rôle est pourtant au cœur d’une histoire sociale de l’art et du goût. La polysémie du terme, qui désigne celui qui aime les arts mais aussi celui qui les pratique
en dilettante, situe l’amateur à la fois du côté de la réception, du jugement et du goût
et du côté de la production, du talent et du divertissement. Si le mot a évolué de la
prédilection vers la pratique, jusqu’à sa signification moderne qui l’oppose au professionnel, l’association des deux dimensions au XVIIIe siècle (en particulier dans le statut
d’amateur qui existe à l’Académie Royale depuis 1663) témoigne de la complexité
d’un champ artistique encore tiraillé entre le divertissement curial et aristocratique et
la professionnalisation.
Devant un tel sujet, les auteurs ne nourrissaient pas l’ambition d’offrir une synthèse, mais souhaitaient souligner l’importance des amateurs et poser les jalons d’une
recherche. Pari tenu : parmi les mérites du recueil, soulignons notamment le souci de
clarifier les termes du débat et de montrer les usages polémiques de la notion, la diversité des domaines artistiques abordés (peinture, musique, architecture, théâtre et même
agriculture) et la dimension européenne (outre la France, des articles concernent des
amateurs en Angleterre, en Allemagne et en Espagne). Comme bien d’autres, l’amateur fit l’objet d’une tentative de théorisation au moment même de son déclin et l’effort de Caylus pour en donner une représentation idéale apparaît comme un chant
du cygne. À ses yeux, l’amateur se définit par le goût naturel, la pratique de l’art, la
fréquentation des artistes et des œuvres; il se distingue ainsi du simple curieux, collectionneur sans culture, et de l’homme du monde qui n’entretient avec l’artiste qu’un
rapport marchand (J.-L. Jam). Mais déjà l’amateur est devenu un enjeu polémique.
La figure d’amateur éclairé ami des arts est elle-même attaquée par Diderot qui, non
sans ambiguïtés, fonde le statut de la critique en dénonçant dans l’amateur un l’homme
du monde dilettante et parasite (L. Pérol). La dimension facilement polémique du
terme amateur est particulièrement sensible en musique comme en témoigne la querelle qui oppose Gluckistes et Piccinistes en 1777-1778 (G. Loubinoux). Les premiers
dénoncent dans les seconds des amateurs incompétents, incapables de s’extraire du
langage métaphorique pour élaborer la critique technique de la musique qui est le
propre du connaisseur. Si la polémique porte ici sur la question essentielle de la capacité et de la légitimité à juger, entre position sociale, goût naturel et compétence technique, la mise en cause de l’amateur touche aussi la pratique artistique : Goethe et
Schiller écrivent à la fin du siècle des textes polémiques où la dignité et la grandeur
de l’artiste reposent sur une dénonciation de la médiocrité des poètes amateurs
(J. Delinière). L’évolution, néanmoins, est loin d’être simple et linéaire : en France, les
amateurs de l’Académie conservent un prestige certain et Falconet, par exemple, refuse
de souscrire aux critiques de son ami Diderot contre Caylus; à Weimar, Goethe lui-même a dirigé de 1775 à 1782 un théâtre d’amateurs dont les acteurs étaient des
membres de la cour et il ne publiera qu’en 1832, juste avant sa mort, les textes les
plus critiques contre les amateurs, écrits pourtant trente ans plus tôt.
Surtout, deux articles portant sur l’Angleterre indiquent que ces pratiques y conservent une importance sociale et une légitimité considérables. Un riche négociant comme
Theodore Jacobsen peut y exercer une activité d’architecte amateur et dessiner les plans
d’un collège ou d’un hôpital, dans une double logique d’imitation aristocratique et de
souci civique (J. Carré). Cette situation n’est pas un facteur d’innovation artistique et
les nombreuses sociétés de musiciens amateurs, par exemple, affirment le goût et la
distinction d’une élite sociale dont le conservatisme se fige dans la défense d’un répertoire et dans une vénération exclusive pour Haendel (P. Dubois).
Le caractère collectif de l’ouvrage et la dimension monographique de la plupart des
articles se prêtaient mal à une véritable analyse comparatiste et à une compréhension
plus systématique du rôle des amateurs et des usages du mot. Les apports de ces études
invitent toutefois à développer une histoire des amateurs dans deux directions qui ne
sont ici qu’esquissées. La première est une étude des évolutions du mot, de son utilisation dans d’autres langues et de ses équivalents européens ( liebhaber, aficionado… ), des
réseaux sémantiques au sein desquels il se situe : collectionneur, connaisseur, critique,
professionnel, dilettante. La seconde implique d’assumer plus explicitement la dimension sociale de cette histoire. Nombreux sont les amateurs qui, comme le collectionneur
espagnol Gaspard Melchor de Jovanellos (D. Corrado) insistent sur le rôle de la noblesse
dans le domaine des arts et selon le règlement de 1663, les amateurs de l’Académie
Royale sont des « personnes de condition ». Ce caractère aristocratique de l’amateur, qui
explique le prestige social attaché aux pratiques d’amateur, traduit à la fois la situation
du marché de l’art, les artistes dépendant des mécènes et des collectionneurs, et une
théorie du goût où la distinction sociale fonde la légitimité à évaluer les résultats de l’art.
Comme le remarquent plusieurs auteurs, la dénonciation des « amateurs » vise souvent à
affirmer la légitimité des hommes de lettres à juger de l’art, à en édicter les règles et à
guider le public. Les évolutions de la signification du mot amateur ne prennent alors
sens qu’au regard de la professionnalisation de l’art, de la transformation des loisirs et
de la naissance de l’esthétique : alors que le caractère non-professionnel de l’amateur
avait longtemps justifié l’excellence de son jugement et la distinction de sa pratique artistique, il devient le signe d’un consommateur guidé par le seul plaisir ou d’un pratiquant
médiocre.
Antoine LILTI
BARBARA M. BENEDICT,
Curiosity. A Cultural History of
Early Modern Inquiry,
Chicago, The University of Chicago Press,
2001,321 p., $45.00.
L’histoire des sciences, l’histoire des techniques et l’histoire des loisirs approfondissent
depuis plusieurs années les modes de production et de réception des savoirs et des
objets. De plus en plus de recherches récentes,
essentiellement anglo-saxonnes, semblent se
détacher de l’analyse des mécanismes concrets de diffusion sociale et culturelle pour tenter
de saisir ce qui peut exister derrière les faits et les processus de construction de la modernité. Les intérêts se tournent vers l’étude des sentiments, des intuitions et des aspirations
qui animent inventeurs, promoteurs et spectateurs
[6]. L’ouvrage de Barbara M. Benedict
s’inscrit dans cette veine de travaux où l’objectif, comme pour rompre avec des paradigmes structurants ou des concepts abstraits, est d’appréhender un facteur clef qui
influence les schèmes de pensées, les valeurs morales et les motivations économiques.
Pour Benedict, l’un des grands moteurs de la modernité et du progrès réside dans
la curiosité. À la fois tournure d’esprit ou étape de la pensée, démarche savante ou attirance inculte, qualité ou défaut, valeur ou revendication, quête de nouveauté ou recherche
de vérité, la curiosité, selon l’auteur, recouvre moins une façon de faire, qu’un très large
spectre de comportements qui ont pour points communs la découverte de l’inconnu et
la transgression (le terme est omniprésent dans l’ouvrage) d’interdits et de frontières. À
travers les « représentations littéraires » – des romans aux articles de journaux en passant
par les poèmes, les satires, les rapports d’expérimentations ou encore les archives judiciaires –, l’auteur souhaite aborder les « formes historiquement construites » de la curiosité de 1660 à 1820.
Original et inédit, le thème d’investigation se révèle pourtant ambigu dès les premières pages : la curiosité est abordée dans toute son envergure sinon polysémique en
tous cas comportementale et stratégique; les sujets deviennent en permanence des objets
de curiosité, et inversement, conduisant le lecteur dans un enchevêtrement de sens dont
la contextualisation fait cruellement défaut pour qui souhaite s’imprégner des enjeux de
la recherche. De nombreux jugements de valeur affaiblissent de surcroît la portée de
l’ouvrage. Pourtant l’auteur part d’un constat probant. À la fin du XVII
e siècle, le goût
de la découverte et l’attrait pour maîtriser de nouveaux savoirs sont manifestes que ce
soit à travers l’implantation d’institutions, comme la Royal Society, ou l’essor des cabinets de curiosités de particuliers. Mais pour Benedict cet aspect relatif à la « quête d’information » n’est qu’un pan du phénomène-curiosité dont la matérialisation a déjà été
étudiée
[7]. Car la curiosité n’est pas qu’un penchant intellectuel mais véritablement une
attitude face à l’inconnu et l’étrange, l’autre et l’ailleurs. Et ce sont ces différentes attitudes ainsi que leurs significations qui vont en fait constituer le cœur de l’ouvrage.
Le premier chapitre cadre l’émergence de la curiosité : celle-ci découlerait de
l’étonnement qui jusqu’aux années 1660 est la seule réaction face à l’occulte. La curiosité se manifeste à la fois à travers les démarches scientifiques et l’écriture fantastique,
deux façons de prendre possession du savoir et de l’imaginaire, de démanteler les processus normatifs et surtout de se les approprier. Ainsi les scientifiques affirment leur
pouvoir face aux autorités et les écrivains s’approprient les valeurs du Créateur. En
d’autres termes, la curiosité résulte d’une démarche, motivée par l’ambition, pour
découvrir et transgresser ce qui est resté jusque-là caché par l’ignorance ou les autorités. Pour les « curieux », c’est là le moyen de se détourner du joug des institutions
tout en éveillant de nouveaux désirs de critique et de transgression chez les consommateurs de savoirs ou de lectures.
Dans son second chapitre, l’auteur enjambe un siècle pour aborder la
« construction de la curiosité en tant que modernité » et combien cette curiosité détermine la mode et les « archétypes des ambitions culturelles » d’une nouvelle classe de
consommateurs. Réifiée à travers un nouveau rapport aux objets, aux collections, la
curiosité reste un moyen critique à l’égard des valeurs traditionnelles comme l’illustrent les œuvres de Defoe, Swift ou Pope. L’ambiguïté réside dans la façon dont la
curiosité est à la fois source d’originalité et de pouvoir pour ceux qui savent la manier
et l’objectiver, et source de faiblesse pour ceux qui en font les frais : celui qui découvre
et analyse est curieux, celui qui est découvert et décrypté est généralement monstrueux.
Apparaît également l’ambiguïté propre au spectateur chez qui on peut louer l’intérêt
ou vilipender le voyeurisme.
La question du statut de l’observateur est particulièrement développée dans le
chapitre suivant à travers la distinction des genres. Pour Benedict, la curiosité féminine
désigne « une exploration spécifiquement sexuelle » qui glisse au cours du siècle d’un
pouvoir d’ordonnancement à un trait de caractère. De l’inquisition féminine (espionnes,
sorcières) qui inquiétait l’ordre et les normes, le XVIIIe siècle recentre la curiosité féminine. Celle-ci devient sujet d’une nouvelle visibilité voire d’une nouvelle esthétique notamment à travers l’érotisation artistique et littéraire. L’ambivalence oscille entre une femme
purifiée de toute curiosité déplacée (commérages) et une femme objet de toutes les
curiosités et a fortiori de tous les désirs (objet de collection).
Ce sont finalement les deux derniers chapitres qui articulent de façon plus liée
l’idée d’une évolution des mœurs matérialisée à travers de nouvelles formes d’expressions, de revendications, voire d’initiatives. Dans le chapitre 4, concentré sur le milieu
du XVIIIe siècle, l’auteur place l’accent sur la figure du « connaisseur » dont la distinction
repose non plus sur une curiosité matérialisée mais une curiosité maîtrisée à travers le
langage et la rhétorique propre à chaque objet ou domaine de curiosité. Là, l’observateur acquiert sa supériorité non pas parce qu’il transgresse mais par la façon dont il
arrive à transgresser. Collectionner devient ainsi la forme légitime de l’ambition culturelle. Entre 1780 et 1820, on passerait de la collection privée comme expression de l’individu à l’exhibition publique, autrement dit de la représentation de soi comme curiosité
ou de la représentation de soi à travers la collection de curiosités, à la représentation
spectaculaire de curiosités. Pourquoi cette césure temporelle ? L’auteur ne s’en explique
pas malgré les multiples exemples antérieurs qui surgissent dès les années 1730. Benedict
choisit le cirque et les représentations aérostatiques comme les parfaits exemples de son
propos (d’autres exemples auraient été justifiés), et si l’intérêt est de mettre en avant un
pan souvent occulté de la diffusion d’un nouveau rapport aux savoirs, il est plus gênant
de s’arrêter à l’interprétation qui en est faite. Benedict voit en ces nouveaux entrepreneurs de la curiosité des individus qui cherchent à maîtriser le temps et l’espace, ridiculisant par leur spectacle même les ambitions savantes tandis qu’eux-mêmes en tant
que maîtres de cérémonie sont contrôlés par la curiosité aléatoire ou sulfureuse des spectateurs… autant de formes des « tyrannies de la curiosité » ( sic).
Les atouts des cultural studies sont principalement la transversalité disciplinaire
et la conjugaison des sources. Leur faiblesse est souvent de reposer sur des intuitions
et des spéculations qui cherchent dans les outils de la recherche les justifications d’une
démarche plus intellectuelle que scientifique. Le résultat est que les assertions précèdent souvent les démonstrations elles-mêmes choisies pour illustrer les propos de
l’auteur plutôt que pour convier le lecteur à une réelle immersion dans le processus de construction et de diffusion de la curiosité ou des phénomènes qui en découlent. Chaque chapitre reflète l’incarnation sous des formes variées des multiples
conséquences de la curiosité sans que chacun des thèmes abordés ne soit rattaché
aux autres. Pourquoi tel auteur, tel texte, tel spectacle est-il plus représentatif qu’un
autre ? Les choix de Benedict restent inexpliqués tandis que ses conclusions sont
particulièrement prescriptives. En voulant dépasser les oppositions traditionnelles de
classes ou de domination, l’auteur cadre ses approches à travers une logique perpétuellement binaire (curiosité/monstruosité, homme/femme, normatif/transgressif,
légitime/illégitime) non moins caricaturale. Finalement les glissements sémantiques,
grammaticaux ou lexicaux sont complètement éludés. Pourquoi passe-t-on de la
curiosité aux curiosités ? Quel rapport dans les usages et les pratiques entre curiosité
et nouveauté, curiosités et variétés ? Le passage du singulier au pluriel (de la motivation à la matérialisation) et le passage de l’exceptionnel aux conjugaisons multiples
sont pourtant des dimensions cruciales pour aborder et comprendre comment se
structurent l’espace public de la curiosité et la hiérarchie des normes entre l’acceptable, l’intéressant et le monstrueux. Pour Benedict, la curiosité est en fait une prise
en compte progressive de l’identité individuelle face à l’ordre établi (normes) d’une
part et l’interdit ou le monstrueux (anormal) d’autre part. Étant donné l’état actuel
des recherches, de nombreuses étapes intermédiaires auraient méritées une étude
avant d’aboutir à une conclusion fortement influencée par les enjeux contemporains.
Aussi, plus que les conclusions et les assertions de l’auteur, les exemples choisis constituent, avec le sujet, l’originalité et l’intérêt de l’ouvrage.
Caroline HODAK
DOMINIQUE DINET,
Religion et société : Les Réguliers et la vie
régionale dans les diocèses d’Auxerre,
Langres et Dijon (fin XVIe-fin XVIIIe siècles),
Paris, Publications de la Sorbonne, 1999,
2 volumes, 950 p., 42,69 €.
La vision schématique d’un
XVIIIe siècle peu religieux a la vie dure, a fortiori celle de réguliers décadents du siècle
des Lumières. Une étude aussi solide et
ample que celle de D. Dinet va contribuer,
du moins nous l’espérons, à enterrer des
images d’Épinal bi-séculaires. Sa thèse de 3e
cycle sur le recrutement des religieux dans l’Est du Bassin parisien, publiée sous le
titre de Vocation et fidélité (Paris, Economica, 1988) n’était pas passée inaperçue des
spécialistes. La présente thèse d’État s’inscrit dans la droite lignée, sur le temps long,
et dans un espace régional judicieusement choisi, à la fois typé et diversifié, un cadre
surtout bourguignon, mais aussi champenois. Renonçant à la traditionnelle monographie religieuse, D. Dinet a refusé de s’enfermer dans une étude de congrégation ou
de juxtaposer des histoires d’abbayes. La similitude de comportement entre les instituts séculiers dits tridentins et les vieux ordres, qui savent profiter de leurs expériences
réciproques, l’a conduit vers une étude globale et comparée d’environ 150 établissements, dans le cadre de trois grands diocèses qui constituent un arc de cercle de près
de 250 kilomètres d’ouest en est, au sud-est du Bassin parisien.
L’éparpillement des sources, leur grande abondance sont autant de difficultés
que l’auteur a surmontées en vingt ans de travaux, en manifestant la volonté d’interroger surtout des documents nouveaux, de donner la préférence à des sources
locales, peu sollicitées et généralement plus proches de la réalité; tel est le cas par
exemple pour la Commission des secours.
Il est impossible en un rapide compte rendu de donner une juste idée de la
grande richesse de cette thèse dans tous les domaines; impossible également d’en
faire un résumé. Nous pouvons tout au plus insister sur les acquis, sur les nouveau-tés qui, de prime abord, ne sont pas nécessairement spectaculaires, car l’auteur est
toujours d’une très grande prudence et se garde d’affirmations péremptoires. La nouveauté vient d’un regard neuf, faisant table rase des clichés et des vulgates « historiques ». Toute cette thèse est sous-tendue par une profonde réflexion sur la vie
monastique et sur la complémentarité entre vie spirituelle et assises temporelles.
Par exemple, sur le désengagement financier de l’Église par rapport à l’État,
qui est réaffirmé avec force au niveau du royaume, D. Dinet apporte régionalement
un contre-exemple : ses communautés religieuses contribuent presque toutes en 1780,
alors qu’elles étaient en majorité exonérées au XVIIe siècle. Sur le phénomène de la
commende, l’auteur révèle une pratique assez souple, beaucoup plus complexe que
le système de partage bien connu en trois lots; dans la réalité, qui est conditionnée
par le passé de chaque abbaye, les concordats entre abbé et moines se succèdent,
plus ou moins durables, selon le contenu et la bonne volonté des uns et des autres.
En ce qui concerne le rôle des réguliers dans la vie économique provinciale, auquel
tout un chapitre est consacré, l’auteur tend à minimiser leur fonction comme acteurs;
en effet, pour nombre de maisons, une fois prélevées les quantités indispensables à
la consommation, les ventes irrégulières ne portent que sur des quantités sporadiques.
En revanche, il insiste sur leur rôle comme « consommateurs »: vu leurs effectifs élevés
(religieux, novices, domestiques, pensionnaires… ), certaines maisons traitent avec un
grand nombre de marchands, animent le commerce local de villes comme Langres
ou Auxerre, emploient une nombreuse domesticité. Toujours dans le domaine économique, la célèbre Commission des secours, créée en 1727 pour assister les communautés féminines ébranlées par le système de Law, est revue dans un sens négatif,
à partir de plusieurs cas concrets : peu fidèle à sa finalité, cette commission oublie
souvent les communautés très indigentes, pour « secourir » des abbayes renommées
de femmes, qui n’étaient pas dans une gêne extrême, mais qui disposaient d’appuis
importants à Versailles !
Dans le domaine spirituel, les réinterprétations sont également nombreuses.
Gabriel Lebras et ses élèves avaient tiré des conclusions un peu hâtives, à partir d’une
source majeure, certes massive, mais malheureusement unique, les visites pastorales;
ainsi, s’était imposée l’image d’un XVIIIe siècle religieux quelque peu en repli. Dans
plusieurs cas précis, D. Dinet, en croisant plusieurs sources, arrive à des conclusions
beaucoup plus nuancées et plus probables.
Le déclin incontestable des fondations de messes et le recul des sépultures dans
les églises au XVIIIe siècle, constaté partout, avaient été un peu vite interprétés en termes
de « déchristianisation ». Pour ce qui est des fondations de messes, D. Dinet montre que,
contrairement à ce qu’on avance habituellement, elles concernent tous les ordres, anciens
et nouveaux (et pas seulement les instituts tridentins), masculins et féminins, particularité rarement mentionnée. La disparition des fondations, qui précède de peu l’appauvrissement du discours testamentaire sur la mort, est due à la fois à l’accroissement
de la fiscalité (avec la généralisation des droits d’amortissement sur les moindres fondations), et au comportement des religieux eux-mêmes : nombre de messes apportent
plus de charges que de revenus et de multiples tracas administratifs.
L’interprétation du recul des réguliers dans l’accueil des morts est tout aussi
nouvelle. Dans ces diocèses de l’Est du Bassin parisien, les couvents des ordres mendiants constituent les nécropoles les plus importantes. À la différence de la seule étude
des testaments, celle des sources conventuelles révèle l’inhumation d’enfants et aussi
de pauvres, ce qui va à l’encontre de la vision traditionnelle de sépultures réservées
aux riches et aux notables. Or, au XVIIIe siècle, nombre de ces nécropoles conventuelles sont complètement saturées, avec trois ou quatre strates funéraires. En conséquence, les inhumations dans les couvents reculent peu à peu au XVIIIe siècle, avant
de devenir marginales après l’édit de 1776, autant sinon plus pour des raisons pratiques que par suite d’une évolution des mentalités.
Ces quelques exemples donnent une idée de ces XVIIe et XVIIIe siècles revisités. Un des points forts de la thèse est d’avoir démontré la force et la continuité du
courant dévot, sa capacité à créer des œuvres, son adaptation aux réalités du temps.
Non seulement le XVIIIe siècle s’inscrit dans la continuité, mais il amplifie les tendances apparues après 1670.
Du point de vue des réguliers, le siècle des Lumières n’est pas le temps des
moines moribonds et dégénérés auxquels la Révolution offre la liberté. S’il y a crise
incontestable des mendiants, la vitalité est étonnante chez les ordres masculins les plus
rigoureux, surtout les observances réformées de Cîteaux. Le symbole de ce dynamisme
est l’abbaye cistercienne réformée de Val-Saint-Lieu, créée en 1764, qui renoue avec
l’esprit des origines de Cîteaux, c’est-à-dire un programme aux antipodes des Lumières
et même des aspirations des Mauristes qui préfèrent les monastères urbains aux déserts.
En 1790, avec un effectif de 44 moines, Val-Saint-Lieu est la plus importante communauté régulière de cette région, un grand centre de spiritualité qui draine les
demandes de messes.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il y a au XVIIIe siècle plus de créations de communautés que de suppressions. Certes, les créations, souvent guidées par
les évêques, sont généralement petites, mais elles sont ferventes et elles s’insèrent surtout dans la trame fine du réseau paroissial, tels les frères de la Doctrine chrétienne ou
les Filles de la Charité à Dijon. À part la brillante exception du Val-Saint-Lieu, s’implantent surtout des congrégations séculières à vœux simples, peu coûteuses.
L’engagement de toutes ces communautés peut être mesuré au test de fidélité de 1790 :
31% d’abandon chez les hommes, 4% chez les femmes. Par-delà quelques cas suspects,
quelques incidents bien connus, les religieux de haute vertu demeurent donc très nombreux au XVIIIe siècle.
Il reste à évoquer le problème sensible de la richesse des réguliers. D. Dinet
consacre tout un chapitre à l’inégalité des sources. Les difficultés sont innombrables :
massivité des comptabilités ou au contraire extrême indigence, médiocrité des sources
au XVIIe siècle, difficultés des femmes à adopter des règles de comptabilité stricte…
D’après les grands pouillés du XVIIIe siècle, il ressort que les réguliers au sens large
(abbayes, prieurés, couvents) détiennent la moitié des revenus ecclésiastiques : 54% pour
le diocèse d’Auxerre, 49,8% pour celui de Langres; mais le déséquilibre est grand entre
les hommes et les femmes, ces dernières étant souvent très mal loties. Certaines communautés féminines, comme les Carmélites de Châtillon-sur-Seine, atteignent le niveau
de l’extrême indigence. Si les vieilles abbayes ont un vaste domaine foncier accumulé
de longue date (forêts, terres affermées, forges, maisons urbaines), en revanche les couvents de mendiants et les communautés féminines post-tridentines doivent compter sur
la providence.
De cette situation très contrastée prévaut cependant l’image traditionnelle de la
richesse des réguliers, renforcée par l’emprise urbaine qu’ils développent au XVIIe siècle.
D. Dinet donne d’excellents exemples de constitution d’enclos au XVIIe siècle, tant à l’intérieur des murailles que dans les faubourgs : enclos aux formes souvent bizarres, car
l’enclos idéal est difficile à réaliser; à Tonnerre par exemple, les Ursulines ne purent
jamais réunir les deux parties de leur domaine séparées par une rue ! Généralement, les
achats de parcelles ne sont pas systématiques, mais liés aux opportunités et à l’état du
temporel. Tout ceci doit être réalisé avec prudence afin de ne heurter ni les riverains, ni
les autorités urbaines; l’émeute était toujours possible, comme en firent l’amère expérience les Ursulines de Dijon en 1657. Il est vrai qu’à Dijon, à la fin de l’Ancien Régime,
les réguliers disposent de 20% du territoire de la ville. L’exagération de cette emprise
par l’opinion publique laisse penser qu’il y a un seuil à ne pas dépasser.
En conclusion, on ne saurait trop insister sur la très grande richesse de cette
thèse, qui déborde d’ailleurs largement du cadre religieux : les apports sont également
remarquables en histoire urbaine, histoire des mentalités, histoire socio-économique…
Par ailleurs, il ne s’agit pas d’une étude aseptisée. L’auteur ne cache pas ses convictions et nous lui en savons gré; par exemple, on ne saurait le suspecter de sympathies
jansénistes, au vu des termes qui caractérisent Mgr de Caylus, évêque d’Auxerre, le
dernier prélat appelant. Mais l’histoire aseptisée est souvent très ennuyeuse. Ce n’est
pas le cas de cette grande thèse très érudite et novatrice, véritable réévaluation d’un
dossier complexe. Avec méthode, sûreté et jubilation contenue, D. Dinet ruine ou révise
quantité d’idées reçues. La lecture de son beau et volumineux ouvrage demande certes
un effort, mais ce dernier conduit à de très réelles satisfactions intellectuelles.
Philippe LOUPÈS
MARTIN DINGES,
Der Maurermeister und der Finanzrichter :
Ehre, Geld und soziale Kontrolle
im Paris des 18 Jahrhunderts.
Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht,
1994,471 p., 98 DM.
Après avoir étudié la pauvreté à
Bordeaux aux XVI
e et XVII
e siècles dans sa
thèse de doctorat
[8], M. Dinges consacre sa
thèse d’habilitation (soutenue à Mannheim
en 1993) à l’honneur comme code de
conduite au quotidien. En soi, ce sujet n’est
pas neuf, comme l’auteur le reconnaît en
introduction. Il a déjà suscité l’intérêt des anthropologues, des sociologues ou encore
des linguistes. Mais le dossier est ici ouvert et instruit à nouveaux frais dans le cadre
d’un ambitieux chantier d’histoire urbaine : renouveler l’
Alltagsgeschichte (l’histoire du
quotidien), pour en faire une véritable anthropologie historique. M. Dinges reproche
en effet à Marx et à Weber d’avoir considéré l’honneur dans sa seule dimension communautaire (noblesse, communauté de métier, société villageoise) alors qu’il offre à
l’ensemble de la société et des relations interpersonnelles un code de conduite. D’où
son choix d’une capitale, Paris, comme terrain d’observation, afin de faire la preuve
que l’historien dispose à travers ce mode de régulation des rapports sociaux, à cheval
sur le judiciaire et l’infrajudiciaire, la sphère privée et l’espace public, d’une clé de
lecture efficace des ressorts et des tensions de la société urbaine d’Ancien Régime.
Comme l’auteur aime à le répéter, l’honneur est un thème d’histoire urbaine.
Il se démarque également du capital symbolique de P. Bourdieu dont il
conteste l’idée d’accumulation. L’honneur est une réputation dont l’intégrité est sans
cesse menacée, dont les atteintes qui lui sont portées exigent une réparation matérielle. Les plaintes déposées auprès des commissaires au Châtelet de Paris, dont on
connaît la richesse, constituent l’essentiel des sources mobilisées et complétées par
une imposante bibliographie. Au sondage de surface dans l’océan de la série Y des
Archives nationales et au survol impressionniste de la capitale, M. Dinges a préféré
resserrer la focale sur deux commissariats, les Halles et la Place Maubert, autour de
deux tranches chronologiques : 1699-1703; 1760-1770. Chaque coupe donne lieu à
l’exploitation d’un volume équivalent de matériaux. Les sources et l’institution font
l’objet d’une présentation fine et stimulante. Elle débute par l’étude magistrale de la
plainte déposée par Claude Pierre de Pourcheresse de Vertieres, Président à la
Chambre des comptes de Dôle, contre le maître maçon Delaforest, qui donne son
titre à l’ouvrage. L’auteur montre comment un banal litige à propos de travaux de
réparations impayés se transforme en un conflit d’honneur. Il dévoile ainsi au lecteur
un « théâtre de l’honneur » avec ses lieux, ses mises en scène, ses acteurs, ses témoins,
ses narrateurs, ses registres d’insultes et ses rebondissements. Les conflits d’honneur
sont ritualisés car l’honneur est bien un code de conduite, une forme de contrôle
social au quotidien; la thèse est défendue et illustrée de manière convaincante.
La nature des sources retenues pose cependant un problème devant lequel l’auteur ne se dérobe pas. La plainte n’est pas le miroir fidèle du conflit d’honneur, la
narration neutre et distanciée de l’affront fait à la réputation d’un tiers; elle les stylise
à destination de la police et des juges – procédé que l’on retrouve d’ailleurs également
à partir des années 1770 dans les mémoires d’avocats destinés au tribunal de l’opinion
[9]. Il faut donc non seulement rechercher d’éventuelles attestations médicales, en
cas d’agression physique, pour rétablir les faits, mais surtout mettre à jour les structures des textes et décortiquer les techniques narratives destinées à convaincre les autorités, ce que l’auteur fait avec brio. Cette difficulté liée à la nature même de la source
permet de montrer que les plaintes n’ont pas qu’une existence rhétorique; elles recèlent et manifestent tout à la fois l’appropriation d’un code de comportements et des
représentations. La question est d’importance : que signifie la notion d’honneur pour
les contemporains, protagonistes et témoins des conflits ? Quels enjeux cristallise-t-elle
à leurs yeux ? Pour y répondre, M. Dinges met en œuvre, outre une impressionnante
érudition qui sous-tend tout l’ouvrage, les écrits de Restif de la Bretonne, de Louis-Sébastien Mercier, ce qui n’étonnera pas, les dictionnaires et le
Traité des injures dans
l’ordre judiciaire de l’avocat François Dareau ( 1785). Il en résulte que l’honneur est
inséparable de l’apparence et de la réputation qu’elle confère, que chacun a son honneur et que tout individu privé de réputation et d’honneur devient vulnérable. Tandis
que la réputation a une fonction protectrice, même si, comme on l’a dit, elle doit être
sans cesse entretenue, affirmée et illustrée, pour être reconnue d’autrui.
L’étude du corpus met alors en évidence les principaux enjeux des conflits d’honneur : les femmes et le mariage, les relations de voisinage, le crédit, le travail et la production de biens. Les hommes représentent respectivement deux tiers des plaignants et
trois quarts des accusés. Ils se situent majoritairement entre le sommet des couches populaires et les strates intermédiaires de la société parisienne. Mais les femmes ne sont pas
absentes des plaintes, elles en sont l’enjeu principal et glissent plus rapidement vers la
violence que les hommes. Une évolution intéressante semble se dessiner entre les buttes
témoins des années 1700 et 1760 retenues par M. Dinges, qui ne croit pourtant pas au
recul de la violence au XVIIIe siècle. Les conflits d’honneur portent désormais davantage
sur le rang et les biens matériels que sur les femmes et les comportements sexuels.
Au total, M. Dinges nous livre une étude riche et solidement étayée. On appréciera l’index thématique, en revanche la traduction allemande systématique des
plaintes, sans leur original en français, est dommageable car elle prive le lecteur de
juger sur pièces les procédés rhétoriques savamment démontés par l’auteur.
Pierre-Yves BEAUREPAIRE
THOMAS CROW,
La peinture et son public à Paris
au XVIIIe siècle, ( 1985),
Paris, Macula, 2000,335 p., 38,11 €
Cette étude novatrice s’interroge sur
la constitution d’un espace public de l’art
au XVIIIe siècle, qui s’incarne certes à travers les salons de l’Académie royale de
peinture et de sculpture et les autres manifestations culturelles parisiennes (foire, théâtre, festivités), mais aussi à travers la littérature pamphlétaire, largement anonyme, qui en résulte et dont l’auteur montre
qu’elle participe de la formation d’une opinion politique opposée au pouvoir royal,
en dévoilant les luttes d’influence que l’Académie royale, la monarchie, et les critiques d’art se livrent pour mieux s’assurer le contrôle de ce nouveau public de l’art.
Thomas Crow met en exergue le rôle de l’institution académique dans la
création d’un espace public de l’art encore balbutiant. D’abord, la fondation de
l’Académie en 1648, dont il montre fort justement que l’origine n’est pas monarchique, à l’inverse de l’Académie française, est le signe de l’existence d’un nouveau
public désintéressé de l’art, en libérant les artistes de la tutelle de la corporation ou
d’un protecteur royal ou princier, et en instituant ainsi un corps intermédiaire destiné à protéger les membres « d’éventuelles ingérences du commanditaire » (p. 34).
Ensuite, sur les ordres de Colbert, l’Académie établit des exercices publics de dessin
et des conférences ouvertes à tous les amateurs dès 1667. Surtout, les statuts de
1663 mettent en place des expositions artistiques publiques, même s’il faut en réalité attendre 1747 pour que le Salon devienne une institution stable, bisannuelle, qui
se déroule pendant 3 à 6 semaines dès la Saint-Louis dans le Salon carré du Louvre.
Pour la première fois en Europe, le public a accès gratuitement à des œuvres d’art
contemporaines destinées à provoquer une réaction exclusivement esthétique, dans
un cadre séculier.
Si l’espace public de l’art a une origine institutionnelle, Thomas Crow montre
que celui-ci trouve aussi un relais hors l’Académie, lorsque cette dernière pâtit d’une
administration déficiente au début du siècle, dans les pratiques sociales des amateurs.
Ainsi le cercle du financier Pierre Crozat, autour duquel gravitent Mariette, Jean de
Jullienne, Antoine Coypel, développe des formes de médiation entre « le programme
élaboré par les théoriciens de l’Académie et les besoins d’une aristocratie urbaine en
pleine expansion » (p. 51), mais aussi des innovations destinées au public, puisque c’est
Pierre Crozat qui lance par exemple en 1721 le premier recueil gravé d’œuvres d’art,
avec le Recueil d’Estampes d’après les plus beaux tableaux et les dessins du Cabinet du
Roi, de celui du duc d’Orléans et d’autres cabinets.
Dans « ce milieu perméable, mi public mi privé » (p. 56) se développent des
formes de divertissement caractéristiques de l’aristocratie de la Régence, comme les
parades d’amateurs, qui sont directement issues d’une tradition foraine de subversion des formes théâtrales classiques, dont la mode fut lancée par Thomas-Simon
Gueullette. Le tour de force de Thomas Crow est de montrer que les peintures de
Watteau, loin d’être « un simple théâtre personnel [… ] transposition fantastique d’une
réalité prosaïque » (p. 69) sont la représentation visuelle de cette distraction aristocratique et que y incarnent « l’ensemble de valeurs et de comportements aristocratiques qu’on englobe sous le vocable d’« honnêteté » (p. 81), en retrait des exigences
culturelles de l’absolutisme. L’appropriation par l’élite de la Régence de pratiques
issues du monde de la foire et leur représentation novatrice dans l’univers des Fêtes
Galantes illustre la fécondité du croisement entre culture populaire et culture aristocratique. Outre la remarquable exégèse picturale que ce chapitre constitue sur l’œuvre
de Watteau, il met en lumière les analogies entre le monde du théâtre et celui de
la peinture, qui permettent de restituer en partie la culture visuelle parisienne de
l’époque.
En 1747, la croissance de l’espace public de l’art connaît une étape importante lorsque le « public » devient un enjeu central dans les pamphlets qui accompagnent l’ouverture des salons de l’Académie. Désormais, quatre acteurs occupent
l’espace artistique et influent sur sa production : les administrateurs de l’Académie
royale, les artistes, l’assistance des salons, et leurs critiques. Thomas Crow s’interroge
alors sur les forces sociales et politiques à l’œuvre qui ont rendu possible la transformation d’une assistance [audience], groupement quantitatif d’individus en un
« public » au sens restrictif [public] « c’est-à-dire en entité cohérente, habilitée à légitimer l’exercice de l’art ainsi qu’à déterminer la valeur relative de sa production »
(p. 9) et au nom duquel les critiques d’art prétendent s’exprimer. La légitimité du
discours sur l’art des salons est désormais indissociable de l’appel au « public », dont
la réalité sociologique demeurerait insaisissable, et qui ne pourrait être connu qu’à
travers les représentations qui en sont faites dans les pamphlets de salons.
À travers cette histoire des représentations du « public » de l’art, c’est en fait
une histoire politique de la peinture que Thomas Crow écrit, car la thèse centrale de
l’ouvrage est que l’éveil esthétique du public coïncide avec son éveil politique. La mobilisation du « public » comme « fiction politique » (p. 151) est utilisée par les milieux parlementaires autour de Bachaumont et de La Font de Saint-Yenne, considéré par ailleurs
comme le père de la critique d’art avec ses Réflexions sur quelques causes de l’état présent de la peinture en France de 1747. Dans son essai sur L’Ombre du Grand Colbert en
1751, ce dernier prône un retour à la peinture académique des années 1680, poussiniste et moralisatrice, se faisant ainsi « l’expression authentique de la volonté du
« public » et de la « nation » (p. 145), face au goût rococo dépravé des financiers du
clan Pompadour qui a mis la main sur l’administration des Bâtiments. Voix du « public »,
lui-même assimilé à la « nation », les critiques de salon du cercle de Bachaumont marquent les débuts de la politisation de la littérature sur l’art.
Les années 1770 sont un nouveau tournant, lorsqu’en pleine crise parlementaire, les Dialogues sur la peinture de 1773, inaugurent une série de polémiques politiques qui entourent désormais chaque salon. Si les critiques reprennent le discours
anti-rococo des années 1750, ils dénoncent en outre le monopole académique,
entendu comme la cause principale du déclin des arts. Les critiques d’art se font
souvent clandestins, et mettent en avant le rôle d’avant-garde que la peinture peut
jouer dans la formation d’un public idéal. Thomas Crow propose une lecture darntonienne très neuve de cette littérature dissidente de l’art des années 1770-1780 en
montrant le lien entre les libellistes de Grub Street et certains pamphlétaires de Salons,
comme Gorsas, journaliste et critique de salon occasionnel, ou Carmontelle. Au même
moment, le programme iconographique lancé par d’Angiviller, directeur des
Bâtiments du roi, qui restaure pourtant la fonction pédagogique et patriotique assignée à l’art du Grand Siècle, n’arrive pas à rallier cette critique contestataire.
Seul David parvient à se rallier ce « public » d’opposition avec le Serment des
Horaces de 1785. L’analyse de la controverse esthétique et politique qui entoure l’exposition de ce tableau constitue le point d’orgue de l’ouvrage et son dernier chapitre.
Thomas Crow y montre que l’artiste a su reprendre à son compte le discours antiacadémique, en se « forgeant une image d’opposant à l’Académie » (p. 257), mais aussi en
multipliant des audaces techniques et formelles célébrées par Gorsas. Contre le « métier
servile de l’artiste académique » (p. 251) et l’étalage d’une simple virtuosité technique,
David invente un nouveau langage pictural de la vérité et représente une nation devenue démocratique et vertueuse face à un gouvernement et à une Académie despotiques.
Interprété comme le triomphe de la contestation politique et de la modernité artistique,
le moment David vers lequel ce livre tout entier mène le lecteur, ne peut plus incarner
la diffusion des Lumières au sein de l’État, comme l’avait affirmé Jean Locquin dans
son livre classique, La peinture d’histoire en France de 1747 à 1785 paru en 1912.
La richesse de l’ouvrage de Thomas Crow provient d’abord de la diversité des
approches mobilisées : histoire sociale, histoire institutionnelle et histoire des représentations politiques, qui donnent à sa démonstration une qualité et une densité rares. Mais
sa séduction vient aussi de la double lecture rendue possible par l’alternance des chapitres discursifs et problématiques, et des chapitres monographiques sur certains peintres
de l’Académie, considérés comme des « outsiders », Watteau, Greuze et David qui donnent à l’essai sa dynamique. Surtout, en 1985, l’auteur ouvrait un champ d’investigation
totalement nouveau en réfléchissant de manière problématique à la construction d’un
public de l’art au XVIII
e siècle. Depuis la parution du livre, la réception d’ouvrages théoriques sur les notions d’« opinion publique » et d’« espace public » à la veille de la Révolution française a nourri ce champ de recherches et permet de préciser aujourd’hui les
enjeux des rapports entre public et peinture, tels qu’ils sont annoncés dans le livre. La
résonance habermassienne de l’ouvrage, pourtant jamais explicitée, semble alors s’effacer au profit d’une analyse plus proche de celle de Keith Baker qui insiste de son côté
sur les usages rhétoriques du public, source nouvelle de l’autorité, entendu comme invention politique plutôt que comme fonction sociologique. Si Thomas Crow mettait en évidence la politisation de la masse des pamphlets de salon et la fonction légitimatrice de
l’appel au public, les travaux de Richard Wrigley ont depuis montré leur rôle dans la
genèse d’un nouveau genre littéraire, celui de la critique d’art, qui ne se résume pas aux
productions de Diderot
[10]. L’approche sociologique de la question du public de l’art
reste encore un champ d’investigation très ouvert, malgré des avancées récentes sur le
marché de l’art et sur le développement des collections.
Depuis la parution en 1985 de l’ouvrage de Thomas Crow, c’est en fait surtout l’Angleterre qui a bénéficié des analyses les plus poussées sur les rapports entre
public et peinture au XVIII
e siècle
[11]. John Barrell a ainsi montré qu’au début du
XVIII
e siècle, les efforts les plus notables pour donner à la pratique de la peinture une
assise théorique, adoptent les valeurs du discours de l’humanisme civique. Considérée
comme une république politique, la République des Beaux-Arts a pour tâche de promouvoir les vertus publiques, assimilées aux vertus aristocratiques défendues par
Shaftesbury, face à la commercialisation de la société anglaise et donc au développement des vices privés. Dans ce contexte, seule la peinture d’histoire a les moyens
de représenter les vertus publiques, pour un public nécessairement aristocratique et
de créer ainsi entre ses membres un sentiment commun d’appartenance à la
République des arts. Si John Barrell insiste sur le contenu civique et politique donné
au public aristocratique de ces nouvelles théories esthétiques, David Solkin montre
de son côté comment la peinture est affectée par le développement du commerce.
Face au déclin de la peinture d’histoire et de son public aristocratique au cours du
siècle, la sphère publique de l’art – touchée par l’homogénéisation culturelle de la
société – tend désormais à représenter le modèle policé de la bourgeoisie dans les
« conversation pieces » des années 1730 et trouve son peintre avec William Hogarth.
L’espace public de la peinture est donc ici fortement lié aux transformations économiques et sociales de la société anglaise, et Solkin note ainsi, que le modèle consensuel d’une « société polie » triomphe dans une sphère publique de l’art encore peu
politisée, à l’inverse précisément du modèle français étudié par Thomas Crow où la
contestation politique se construit aussi dans l’espace public de l’art parisien.
Malgré la fortune critique de cet ouvrage, certaines interprétations ont évolué
depuis sa parution. Notamment, la représentation héroïque de David, figure engagée avant l’heure du peintre révolutionnaire, avant-garde agressive et isolée en butte
au despotisme académique, a été largement nuancée, par exemple dans le colloque
David contre David tenu au Louvre en 1989. Du même coup, le schéma d’affrontement et de contestation qui marque la fin du livre de T. Crow est aujourd’hui
abandonné au profit d’une réflexion plus nuancée et dédramatisée. Malgré donc des
objections méthodologiques ponctuelles – comme la lecture parfois orientée de certains textes de l’époque qui sert la démonstration de l’auteur – et la reconfiguration
partielle d’un champ de recherches que cet ouvrage a lui-même contribué à dessiner, ce livre qui a renouvelé l’histoire de la peinture, brouille les frontières disciplinaires et montre magistralement ce que peut être une histoire sociale de l’art
débarrassée de ses complexes.
Charlotte GUICHARD
NATACHA COQUERY,
L’hôtel aristocratique.
Le marché du luxe à Paris au XVIIIe siècle,
Paris, Publications de la Sorbonne, 1998,
445 p., 27,44 €.
Cet ouvrage issu d’une thèse de
doctorat aborde le problème jusque-là
quelque peu délaissé de la consommation
aristocratique. L’auteure se place du double
point de vue de l’analyse des pratiques économiques et de l’espace. D’où le thème
central de son approche, l’étude de l’hôtel aristocratique à Paris au XVIIIe siècle, saisi
comme lieu somptuaire qui anime un marché important mais aussi perçu comme
un objet d’échange car ce cadre de vie est aussi une marchandise.
La première partie – l’hôtel, lieu et modèle de consommation – prend appui
sur l’étude de cinq familles appartenant aux couches supérieures de l’aristocratie : la
princesse Kinsky, issue de l’aristocratie viennoise et quatre familles de ducs et pairs
aux origines diverses, les La Tremoille, de noblesse immémoriale, les Fitz-James, descendants d’un fils naturel du roi d’Angleterre, les Fleury venant du monde parlementaire et les Coigny marqués par la finance. Tous ont une fortune dépassant le
million de livres et des revenus variant entre 60000 et 300000 livres annuelles.
L’exploitation rigoureuse de leurs comptes met l’accent sur les formes de cette
consommation en confrontant à l’épreuve des sources une problématique marquée par
l’approche de Norbert Elias qui inscrit les dépenses de la noblesse dans un certain
ethos de consommation aristocratique où le paraître est essentiel. Dans un premier
temps il s’agit de s’attacher à démonter le cadre de cette activité. Ce travail de géographie commerciale permet de souligner l’ampleur d’un marché réglé par la société
de cour. Que ce soient pour l’hôtel de la princesse Kinsky, les chevaux de La Tremoille
ou l’alimentation du duc de Coigny, on constate une homogénéité des pratiques avec,
pour l’espace commercial, une ampleur et une forte ségrégation qui privilégie certains
lieux comme le Palais-Royal, dont la transformation en centre commercial de luxe est
bien présentée, les rues du Four et de Bucy, la rue Saint-Denis. La relative dispersion
géographique des marchands conduit à s’intéresser aux intermédiaires obligés de ces
échanges : serviteurs mais aussi commissionnaires, voituriers, marchands eux-mêmes
qui sont les artisans d’une intense circulation des objets.
Ce sont ensuite les mécanismes d’un commerce de luxe qui sont examinés.
Cela nous vaut une approche sociale de la consommation qui s’articule autour du
binôme mode-prestige et qui est aussi une analyse de la course distinctive à laquelle
se livrent les élites parisiennes. Elle nous donne à voir des nobles prisonniers du
paraître, attachés à une consommation ostentatoire qui trace des limites au sein du
groupe tout en les distinguant du vulgaire. En prenant appui aussi bien sur les
mémoires des contemporains ainsi que sur un certain nombre d’images (notamment
les vignettes et des enseignes qui constituent un cadre à la fois matériel et culturel du
commerce), le rôle actif du marchand, créateur de mode et agent efficace du changement des habitudes, est souligné et certains « incontournables », telle Mlle Bertin,
sont bien évoqués. Certaines de ces consommations sont bien présentées ainsi que la
diversité des comportements aristocratiques à leur encontre d’où des pages qui permettent de préciser la connaissance que l’on commence à avoir de certaines de ces
formes de consommation : le cheval, l’alimentation, l’agencement des décors intérieurs.
L’approche globale des comptes conduit à tracer les contours d’un art de
consommer. Elle permet de souligner notamment la présence structurelle de l’endettement dans les cas étudiés. L’apport est inté