Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131081
288 pages

p. 26 à 53
doi: en cours

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Ordre et conflits dans les villes d'Ancien Régime

no49-3 2002/3

2002 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine

Les implications de la rue : droits, devoirs et conflits dans les quartiers de Gand (XVIIe-XVIIIe siècles)

Harald Deceulaer Harald DECEULAER, Archives Générales du Royaume Ruisbroekstraat 5 1000 Bruxelles, Belgique Marc Jacobs Marc JACOBS, Centre Flamand pour l’étude de la culture populaire Gaillatstraat 76/2 1030 Bruxelles, Belgique
Harald DECEULAER, Marc JACOBS Droits, devoirs et conflits dans les quartiers de Gand (XVIIe-XVIIIesiècles) Cet article étudie les relations entre le Magistrat et les organisations de voisinage à Gand aux XVIIeet XVIIIesiècles. La première partie présente une micro-histoire des relations et des échanges de capital social, économique et symbolique dans un quartier spécifique, fondée sur une source exceptionnelle. La seconde partie examine les relations entre la vie de quartier et la gestion municipale. L’article souligne le processus de négociation et d’appropriation mutuelle entre ville et quartier, et décrit la participation active et sélective des voisinages dans la formation de la politique locale concernant l’aménagement urbain, le maintien de l’ordre, la politique sociale et le règlement des conflits. L’influence des voisinages dans ces domaines était liée à leur rôle financier, un rôle qui devenait plus important quand les revenus fiscaux de la ville diminuaient (la deuxième moitié du XVIIesiècle), que dans des périodes de prospérité relative. This article studies the relations between urban magistrate and neighbourhood organisations in Ghent in the seventeenth and eighteenth centuries. The first part presents a micro history of the relations and exchanges of social, economic and symbolic capital in one specific neighbourhood, based on an exceptional source.The second part examines the relations between neigbourhood life and urban politics.The article stresses the process of negociation and reciprocal appropriation between town and neighbourhoods, and describes the active and selective participation of the latter in the formation of local politics concerning the regulation of urban space, the policing of the streets, social policy towards the poor and the settlement of small conflicts. The influence of the neighbourhoods in these fields was linked to their financial role, which became more important when the fiscal revenues of the town decreased (in the second half of the seventeenth century) then in times of relative prosperity.
Dans la société urbaine d’Ancien Régime, de multiples institutions et groupes divers, privilégiés ou non, rivalisaient entre eux et se partageaient les compétences de la réglementation, de l’arbitrage, du contrôle et de la sanction [1]. En même temps, ces corps offraient aux citadins la possibilité de tisser leur propre tissu de relations, fondé sur l’association, le domicile, la profession ou la famille [2]. C’est ce rapport complexe, socialement différencié, entre individu(s) et collectivité(s) à l’intérieur de la société urbaine, et les processus qui favorisent la constitution ou la dissolution des groupes et des liens de solidarité, que nous voudrions examiner ici, à travers le cas de la capitale du comté de Flandre. Gand était un des principaux centres industriels des Pays-Bas méridionaux. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, sa population oscillait entre 31000 et 50000 habitants, répartis dans quelque deux cents « gebuurten » ou « voisinages », sous la direction d’un doyen élu tous les trois ans, par et parmi les habitants du quartier [3]. Ces organisations représentaient généralement un petit groupe d’habitants d’une (partie de la) rue, complétée éventuellement par quelques ruelles ou impasses voisines [4]. Leur étude permet de voir comment les contacts locaux influencent le cadre de vie direct, comment se constituent des réseaux sociaux et politiques, et comment divers groupes gèrent la distance socio-culturelle qui les sépare [5]. Les relations politiques changeantes entre les quartiers, le Magistrat de la ville et d’autres corps sont ici déterminantes : il n’est pas indifférent que le Magistrat organise lui-même des tâches comme l’entretien des rues, la ronde de nuit, le contrôle des pauvres ou certaines formes de juridiction, ou qu’il les confie dans une mesure plus ou moins grande à des corps semi-autonomes [6].
Nous partirons de l’étude précise d’un quartier gantois, la Burgstraat, réputée zone plutôt riche, dans le vieux centre administratif de Gand, en nous fondant sur une source assez rare : le « livre de quartier » des doyens successifs du voisinage [7]. Nous examinerons les relations entre la vie des rues et des quartiers et la gestion politique municipale, et leur impact sur l’aménagement urbain, le maintien de l’ordre, la politique sociale et le règlement des conflits.
L’institutionnalisation des voisinages au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle semble avoir été une stratégie délibérée des élites politiques urbaines, enclenchant une dynamique de négociations entre les autorités et les habitants des quartiers, qui attendaient des contreparties aux tâches nouvelles qui leur étaient imposées.
 
LE VOISINAGE, UN CAPITAL SOCIAL
 
 
Les recherches récentes sur les relations sociales et politiques dans l’Europe moderne ont souligné l’importance du don. Sharon Kettering, par exemple, aperçoit dans les relations de clientèle des nobles français des XVIe et XVIIe siècles trois modalités du « don » indiquées par Marcel Mauss : 1) l’échange était utilisé pour créer un lien personnel et pour le cultiver;2) il y avait une obligation de rendre quelque chose;3) cette réciprocité était voilée et euphémisée [8]. Mais il faut aussi souligner l’importance du facteur temps dans cette relation : rendre immédiatement un présent équivaudrait à un refus. Le fait que le cadeau en retour intervienne plus tard, qu’il soit différent et différé, et qu’il y ait toujours un risque que rien ne soit rendu, opère comme un écran entre les deux actions, de sorte qu’on peut les vivre comme un geste généreux, gratuit et sans engagement. Il faut que les deux parties collaborent pour voiler le principe du « donnant-donnant », dans une sorte d’auto-mystification et de méconnaissance collective.
Selon Pierre Bourdieu, cet échange de cadeaux est une forme typique voire paradigmatique de l’économie des biens symboliques. L’intérêt économique (au sens restreint du mot) est dissimulé, et le taux d’échange, ayant comme expression la plus explicite le prix, doit rester caché ou vague [9]. Cette forme d’alchimie fournit un capital symbolique, méconnu comme pouvoir (ou capital) mais reconnu comme compétence légitime ou autorité. Distinguant différentes formes de capitaux (économique, culturel, social), Bourdieu explique que, selon les circonstances, une forme de capital peut être transformée en une autre à des fins de plus grande efficacité. Il nous semble que ces outils conceptuels éclairent l’analyse du fonctionnement des réseaux locaux dans les sociétés urbaines. Posséder ou appartenir à un réseau (plus ou moins durable et institutionnalisé) de relations de connaissance et de reconnaissance réciproques concourt à la formation d’un « capital social », utilisable à terme.
En offrant des biens et des services à d’autres, des réseaux informels fondés sur la réciprocité cachée peuvent ainsi être construits et entretenus. Ces relations peuvent par exemple être instituées socialement dans une organisation de quartier, un corps de métier ou une confrérie, par un nom commun et une série d’actes d’institution [10].
Dans chaque groupe, il y a des formes plus ou moins institutionnalisées de délégation qui remettent tout le capital social aux mains d’un seul ou de quelques acteurs. Les fondés de pouvoir peuvent parler et agir au nom du groupe et peuvent exercer avec le capital collectif un pouvoir qui n’est pas nécessairement en rapport avec leur contribution personnelle. Ainsi, le porteparole reconnu peut parfois être autorisé à préserver le groupe du discrédit, en sanctionnant les faux-pas individuels. Puisque la concurrence interne pour le monopole de la représentation légitime du groupe peut mettre en danger la gestion efficace du capital social, on conçoit généralement des règles et des procédures pour acquérir le droit de se dire membre, et a fortiori membre dirigeant. Dans les voisinages gantois, la gestion du capital social était confiée à un responsable sous la forme de l’élection périodique d’un doyen, à la majorité des voix. Le capital délégué de l’autorité en tant que doyen était le produit d’un transfert limité du capital généré par le groupe : une forme de capital symbolique ou crédit fondé sur la foi et la reconnaissance [11].
Le livre de voisinage de la Burgstraat
Le 11 novembre 1638, dans le quartier de la Burgstraat et du Begijnendries, Bartholomeus Dekistmaker fut élu doyen par les voisins, réunis dans la chapelle locale. Ce procureur auprès du Conseil de Flandre ne s’acquitta pas à la légère de son mandat. Il acheta immédiatement un coffre pour y conserver les archives.
Lors d’une assemblée de quartier spécialement convoquée, le 28 novembre 1638, il fit également approuver la commande d’une armoire de menuiserie (pour remplacer un vieux coffre) destinée à contenir les ornements de la chapelle. De même, il fit acheter un registre « dans lequel on prendrait note de tout » [12]. Ce « livre de quartier » est pour nous une source précieuse, car Dekistmaker s’efforça non seulement d’y reconstituer l’origine, l’évolution et la composition du capital social du quartier, mais aussi d’en faire un instrument efficace de gestion.
Sur les premiers folios, il rassembla une série de documents au sujet d’une chapelle dans la Burgstraat. Depuis 1606, le banc échevinal en avait confié la gestion administrative et financière au doyen du voisinage, qui était responsable des clefs, avec la « doyenne » (une représentante des voisines). Les frais des activités religieuses dans la chapelle étaient partagés (« moitié-moitié ») avec le voisinage avoisinant. Dans les villes des Pays-Bas méridionaux, l’entretien d’un autel ou d’une chapelle était une manière puissante et notable d’afficher l’identité du groupe à l’intérieur et à l’extérieur. L’entretien d’une chapelle fournissait un grand capital symbolique, mais s’avérait relativement coûteux, en termes de capital social et finalement de capital économique [13]. Le livre de la Burgstraat prouve avec quel sérieux cet administrateur en charge du capital social du quartier s’acquittait de sa tâche. En plus de la réparation des vitraux aux armes de la ville, Dekistmaker décida les échevins à faire exécuter d’autres travaux d’embellissement dans le bâtiment. Un inventaire des objets religieux dans la chapelle fut rédigé et tenu à jour, qui montre que Dekistmaker et la doyenne avaient offert eux-mêmes toute une série d’objets au cours de leur mandat. Le livre détaille aussi les différentes rentes dont on avait doté la chapelle : le résultat, exprimé en capital économique, des stratégies personnelles et collectives d’investissement dans l’économie des biens symboliques [14].
Dans la seconde moitié du registre, Dekistmaker inscrit ses activités dans une perspective historique : manière de se présenter, sur le papier, comme le détenteur de l’héritage. Il établit d’abord une liste de tous les doyens successifs du quartier depuis 1540, s’arrêtant à lui-même, à la 31e place. À partir de 1630, les noms des doyennes furent également mentionnés [15]. Pareille généalogie permettait d’afficher l’ancrage historique de l’association et constituait comme un titre de noblesse. On trouve ensuite un « Bref recueil de ce qui concerne les voisins dans la Burgstraat entre les fossés et le pâturage », rédigé en 1640 par Dekistmaker, sur la base des papiers laissés par les précédents doyens. Après avoir décrit, dans l’ordre chronologique, ces archives héritées, il y ajouta finalement les rapports des réunions qu’il avait lui-même présidées. Il offrait ainsi un aperçu de l’évolution du capital social du quartier, du degré d’institutionnalisation du réseau de relations, et de la relation entre les deux [16].
Il apparaît ainsi qu’à la fin du XVIe siècle, la position du doyen de ce quartier était assez confortée pour qu’il put légitimement s’adresser aux autorités de la ville au nom du groupe, et être consulté par celles-ci. L’unité et l’autorité du groupe étaient régulièrement affichées lors d’événements comme les funérailles et les repas collectifs des voisins. Nul ne pouvait se soustraire à ce grand moment de mobilisation générale et de reproduction du capital social qu’était l’enterrement d’un voisin, sauf à payer une amende au groupe. En échange, il était prescrit que le défunt (dans la pratique, ses parents) devait offrir une somme fixe au quartier.
Ce cadeau-ci et d’autres étaient utilisés pour les boissons lors du dîner annuel, où l’on fêtait, confirmait et reproduisait l’union réciproque dans un autre contexte.
On notera que l’argent joue ici un rôle important : l’économie des biens symboliques s’accommode ici de tarifs explicites, exprimés en argent sonnant et trébuchant. Mais l’essentiel tient au fait que, pour chaque voisin, riche ou pauvre, notable ou non, le tarif est le même; de sorte que les pièces de monnaie se transmuaient en signes de reconnaissance réciproque au sein d’une communauté [17].
La chapelle du quartier et le règlement du voisinage
On sait que le capital social d’un acteur dépend de l’étendue du réseau de relations qu’il peut mobiliser et de la quantité de capital que chacune des connaissances détient elle-même en propre. L’épisode suivant de l’histoire du quartier montre que le doyen, en tant qu’administrateur délégué du capital social, dispose de ressources potentielles qui peuvent être mobilisées de multiples façons. Le 2 juin 1606, le doyen et les voisins notables et communs de la Burgstraat adressèrent une requête aux échevins, s’inquiétant de ce que la décision aurait été prise de vendre la chapelle de l’orphelinat de leur quartier. Depuis plus d’un siècle, disaient-ils, ils avaient entretenu cette chapelle, pourvu à son ornementation et financé la messe hebdomadaire du jeudi. En outre, on ne trouverait pas facilement un autre lieu adéquat pour l’école du dimanche, que les jésuites organisaient en faveur des enfants pauvres du quartier. Les échevins n’avaient sans doute pas assez aperçu que la suppression de la chapelle locale rendrait très difficile « d’amener de nombreuses personnes faibles et pauvres à l’exercice du service divin qu’ils ont obtenu et obtiennent si habilement et de faire envoyer leurs enfants à l’école ».
Apparemment, la requête toucha une corde sensible. Le doyen obtint les clés de la chapelle, dans laquelle fut immédiatement accroché le blason du quartier, manière de prise de possession symbolique très forte [18]. Il faudrait maintenant en assumer le prix. Le 20 juin 1606, lors d’une réunion « amicale » du doyen et des voisins notables et communs, il fut procédé à la rédaction d’un supposé contrat par lequel les parties s’engageaient à supporter tous les frais et charges qui pourraient surgir, en sus de la messe hebdomadaire. En fonction de ceci, et pour pouvoir organiser régulièrement une « assemblée générale, amicale et bienveillante » du quartier, on décida à l’unanimité d’observer un règlement très détaillé.
Tout d’abord, chaque personne (par ménage) du voisinage qui signait de plein gré l’ordonnance, devait payer chaque semaine la somme de deux gros au messager du voisinage, qui transmettrait la recette au doyen. Le messager ferait, lors de chaque absence ou de toute autre raison de non-paiement, une encoche dans la taille de bois enregistrant les dettes de chaque personne du quartier. En outre, on instaura un système complexe de taxation casuelle, que l’on pourrait qualifier, avec un clin d’œil à Arnold Van Gennep, de « fisc de passage », comme on en retrouve dans de nombreux autres règlements de voisinage des XVIIe et XVIIIe siècles. Tout décès dans le quartier entraînait le versement d’une dette mortuaire (« doodschuld ») d’au moins cinq escalins gros pour un adulte et de vingt gros pour les petits enfants. Celui qui se (re)mariait ou qui mariait un de ses enfants, ou quelqu’un de son personnel, devait payer immédiatement vingt-quatre gr. Les personnes venant habiter dans le quartier, devaient acquitter une « bienvenue » de vingt gr. Les amendes formaient une troisième source de recettes : deux gros pour ne pas assister à des funérailles sur l’invitation du messager; quatre gros pour ne pas se répondre à la convocation du doyen sans excuse légitime; douze gros pour une agression verbale contre un(e) voisin(e) et le double en cas d’agression physique [19]. Pour que tout ceci fonctionne, le messager du quartier recevrait désormais une gratification annuelle de trois florins.
À l’ordre du jour de l’assemblée générale suivante figurait une série de problèmes à résoudre. Plusieurs personnes trouvaient exagérée la prescription concernant la visite et perception hebdomadaire du messager, contenue dans le premier article [20]. Que fallait-il faire des voisins qui refusaient de payer les amendes et montants prévus ? On décida qu’on s’attaquerait à tout récalcitrant par l’introduction d’une requête auprès des échevins, pour obliger la personne concernée à payer. Le 25 juillet 1607, il fut décidé que toute personne responsable d’une querelle lors d’une réunions du quartier devrait payer un tonneau de bière. Le poste de bailli fut créé pour assister le doyen dans le maintien du bon ordre entre les voisins et faire respecter le contrat entre les voisins. Le 4 octobre 1615, une assemblée générale confirma le règlement de 1606, à l’exception du premier article (le paiement de deuxgr. par semaine) toujours contesté.
Au total, le règlement de 1606 contribua efficacement à l’institutionnalisation du système d’échanges et de relations que constituait le voisinage. Il est assez représentatif des règlements qu’on trouve en vigueur vers la fin du XVIIe siècle dans les autres voisinages de Gand, qui entérinent des prescriptions assez généralement répandues. Jusqu’à un certain point, celles-ci s’apparentent aux « usages » d’autres organisations corporatives comme les métiers, les confréries et les guildes d’arbalétriers [21]. Les difficultés rencontrées durant la première décennie suivant 1606 indiquent simplement la part de contrainte et de violence symbolique inhérente à ce genre de règlement collectif. Le paiement d’une redevance hebdomadaire, en particulier, en vertu du premier article du contrat de 1606, était trop directement contraignant pour être senti comme légitime, malgré son taux égalitaire. En revanche, le deuxième type de contribution, les redevances casuelles, qui correspondaient à des rites d’institution socialement établis (naissance, mariage, mort, déménagement, fêtes et normes collectives multiples), ne posèrent aucun problème et restèrent en vigueur jusqu’à la fin du XVIIIe siècle [22]. Par leur présence et leurs cadeaux, les voisins venaient ensemble sanctionner ces étapes dans la vie et les évolutions du capital social d’un des leurs. Le système des amendes, enfin, avec ses tarifs égalitaires et sa comptabilité euphémisée sous la forme des encoches sur les tailles de bois, contribuait à la stabilisation des relations sociales :
l’acceptation des amendes pour cause d’absence valait reconnaissance de la légitimité des règles collectives [23].
La prise en charge d’une chapelle, avec l’effort de financement que cela représentait, doit être compris comme un investissement supplémentaire, assez exceptionnel pour un voisinage. Il fallut pour cela conclure des contrats avec le voisinage adjacent, en août 1615, et avec le clergé. Le fonctionnement était aussi partiellement financé par des legs de rentes (en échange de messes en faveur de la mémoire des donateurs).
Gérer les tensions
L’administrateur efficace qu’était Dekistmaker avait organisé son livre en deux parties. La première partie concernait la gestion de la chapelle qui lui était confiée de droit et dans laquelle il investissait beaucoup, à titre personnel et au nom du quartier. La deuxième partie touchait au fonctionnement du quartier. Le règlement du voisinage consigné par Dekistmaker resta en vigueur et fut confirmé ou complété au cours des décennies suivantes [24]. Lors des deux siècles suivants, les pages restantes furent employées par les doyens successifs pour enregistrer une série de décisions et de comptes importants.
Trois tendances principales ressortent de ces résolutions postérieures.
Tout d’abord, l’entretien de la chapelle finit par s’avérer trop coûteux. Lors de l’assemblée générale du 24 octobre 1655, on dut constater que les sources de financement (les rentes) pour les messes quotidiennes se tarissaient petit à petit, parce que les carmes déchaussés, qui avaient fondé un couvent dans le voisinage, avaient pris un rôle actif pour l’organisation du culte, sans fixer des exigences trop fortes. On se contenta néanmoins d’organiser, comme avant 1606, une procession annuelle dont les bénéfices devaient en principe suffire à combler les besoins. Mais le 10 août 1691, lors de la réunion extraordinaire des voisins dans la maison du doyen, l’avocat Van Berckel, celui-ci expliqua que la chapelle du quartier avait été profanée quelques jours auparavant, et proposa d’engager une procédure juridique, sans doute coûteuse : malgré ses efforts, les voisins renoncèrent finalement à défendre la chapelle [25].
Une deuxième tendance manifeste se dégage, dans les années 1670-1700 : la montée des tensions, que révèle le nombre des procédures judiciaires dans lesquelles les doyens sont impliqués, notamment devant le Conseil de Flandre [26].
Les problèmes financiers, enfin, marquent plus fortement encore la période suivante. Le 18 novembre 1700, il fut décidé que la garde à la crécelle imposée au quartier serait bien mise en place, et financée selon la clé de répartition de l’« huisgeld »: un impôt de 5% sur les biens immobiliers, calculé sur la base du loyer et de la valeur estimée [27]. Décision étonnante en ce qu’elle paraît peu compatible avec les règles de fonctionnement habituelles du quartier, plus égalitaires.
La décision prise le 21 décembre 1709, est plus conforme aux principes du règlement de quartier. Vue « la conjoncture des temps » (la guerre de Succession espagnole), il fut décidé que chaque nuit, huit voisins armés de fusils feraient une ronde de nuit dans la rue. Personne ne pourrait se faire remplacer par son domestique, tout au plus par un voisin rémunéré. Toutes les maisons étaient soumises à cette charge : les veuves et les femmes non mariées devaient nommer un autre voisin pour effectuer leur tour, et le dédommager (au tarif de deux escalins par nuit; l’équivalent du salaire journalier d’un aide maçon). Celui qui d’une façon ou d’une autre, transgresserait l’accord, serait frappé d’une peine de huit escalins par infraction, et le montant des amendes reviendrait à ceux qui monteraient bien la garde [28].
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’espace non-rempli par Dekistmaker entre les documents concernant la chapelle d’une part, et l’histoire du quartier d’autre part, fut complété par divers comptes. Du préambule du premier compte, il ressort que le 25 novembre 1762, les échevins avaient chargé Cornelis Pijn, en tant que doyen, de faire payer les frais de l’installation des lanternes et de l’éclairage dans le quartier par les membres du voisinage selon la clé de répartition de l’« huisgeld » [29]. Tout de suite après, mais indépendamment de la décision précédente, Pijn présenta au bailli, aux anciens, aux notables et voisins les comptes (recettes des redevances et des encoches; gages versés au messager) détaillés pour la période de son doyenné ( 1762-1764) : la « généralité des voisins » eut besoin de deux jours pour dépenser les reliquats dans la maison des brasseurs…
Les soldes des comptes furent généralement positifs au cours des cinquante années suivantes, grâce aux amendes et aux diverses redevances casuelles. Cela permettait de financer la fête triennale (pour laquelle le doyen nouvellement élu, la doyenne et le bailli faisaient également un don). Il y eut ainsi des fêtes somptueuses en 1767, puis entre 1785 et 1795 (l’année de la suppression des quartiers) [30]. On peut dire que ces réjouissances venaient couronner le bon fonctionnement du quartier et sa capacité à reproduire efficacement son capital social. Il y eut pourtant une période plus austère, entre 1770 et 1785, durant laquelle on ne festoya pas, ou de manière très limitée. Les rapports des assemblées générales tenues au domicile du doyen Egidius Van Laerbeke montrent que le voisinage s’était alors engagé dans un long bras de fer avec le béguinage situé dans le quartier [31].
Le 22 janvier 1769, Egidius expliqua qu’il avait invité deux mois auparavant la béguine Marie Magdelena Mande à payer une dette mortuaire pour une certaine N. Mande, une demoiselle « séculière » décédée dans le béguinage. Le 1er décembre 1768, le doyen avait traduit l’affaire devant les échevins parce que cette femme refusait de payer. On constata alors que la grande-demoiselle du béguinage intervenait dans cette affaire pour faire comprendre que, pour les gens du béguinage, il n’était pas question de payer des dettes mortuaires ou autres au quartier avoisinant. Dans la réunion du quartier, il fut suggéré que le règlement approuvé par les échevins donnait quelque possibilité d’interprétation. Les présents décidèrent de donner au doyen l’autorisation de poursuivre l’affaire et de faire appel à des avocats et des procureurs. Lors de la réunion du 31 mai 1770, on apprit aux voisins que la sentence avait été négative. Le 15 juillet 1770, on constata que pour payer les frais de justice, il faudrait emprunter dans le voisinage, à 4% d’intérêt. Le doyen et le bailli donnèrent le bon exemple et le 24 juillet 1770, ils mirent chacun 11 livres et 5 escalins à la disposition du quartier. Les deux autres tranches furent financées le 26 août 1770 par… deux béguines. Il y eut ensuite une période de deux fois sept années maigres, sans fêtes de quartier.
Les doyens suivants réussirent chacun à rembourser le capital d’une rente en utilisant les soldes à cet effet.
Pourquoi la grande-demoiselle était-elle intervenue ? Pouvait-on justifier d’essayer sur des bases peu solides d’extorquer une dette mortuaire de 5 escalins et de payer consciemment à cet effet plus de deux cents fois ce montant ?
Pour comprendre la rationalité de ce pari, il faut tenir compte du fait que, si la chose avait réussi, une mine d’or aurait été découverte pour la caisse de quartier, puisque dans le béguinage habitaient des centaines de béguines et autres femmes (peut-être plus de 800), qu’elles y étaient accueillies et y mouraient [32].
Considérée de façon abstraite, l’opération fascinante peut être décrite comme suit. Des formes de capital social institutionnalisé, comme le titre de doyen, le nom d’un quartier et règlement de quartier, étaient utilisés consciemment et stratégiquement pour accaparer un fort capital économique, capital aux mains d’un groupe d’hommes très privilégiés. Pareille opération était destinée à l’échec, sans une intervention sur le taux d’échange de toutes ces formes de capital. Pareille chose exigeait la mobilisation délibérée d’un genre de méta-capital, tel que celui généré lors du processus de constitution d’un État. Dans le cas qui nous occupe, la réalisation d’un tel objectif dépassait de loin la force de l’administrateur du capital social d’un quartier.
 
LE PAVEMENT DES RUES ET LA RONDE DE NUIT : DE NOUVELLES TÂCHES POUR LES QUARTIERS ( 1665-1671)
 
 
La Burgstraat ne fut pas le seul quartier gantois où, au cours du XVIIe siècle, les interactions s’intensifièrent. Pour mieux situer ce cas précis, on a examiné l’ensemble des règlements de quartier proclamés. On peut supposer que ces proclamations constituaient des moments importants : les accords internes et informels des habitants du quartier par rapport au fisc de passage furent ratifiés de manière formelle par le Magistrat. Si nous examinons de près les dates auxquelles ces règlements furent proclamés, la seconde moitié du XVIIe siècle se distingue nettement des autres. Sur 115 règlements conservés aux Archives de la ville de Gand, près de la moitié ont été promulgués entre 1660 et 1680.
On n’a cependant pas retrouvé le moindre règlement pour 63 des voisinages.
Nous avons alors recherché, pour ceux-ci, la pièce d’archives la plus ancienne et cette répartition ne doit pas étonner.


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DATE DU DOCUMENT D’ARCHIVES LE PLUS ANCIEN DES QUARTIERS SANS RÈGLEMENT Pièce datant de: 1600-1649 1650-1699 1700-1749 1750-1799 Total nombre 11 25 19 8 63

C’est surtout au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle que le Magistrat confia des tâches aux voisinages. Dans les ordonnances urbaines du Bas Moyen Âge, les voisinages n’apparaissent qu’à peine [33]. Dans la majeure partie du XVIe siècle, on ne s’attendait pas à ce que les quartiers exercent l’une ou l’autre compétence administrative, de contrôle ou d’organisation. Les premières ordonnances générales datent d’après 1584 [34]. À partir de 1663, on chargea les doyens des quartiers de transmettre des listes des étrangers pauvres qui s’étaient fixés dans leur quartier. Dans diverses ordonnances, à partir de 1666, les habitants des quartiers étaient régulièrement exhortés à monter la garde, à procurer des informations et, si nécessaire, à procéder même à des arrestations [35]. En 1671, les quartiers furent chargés d’une mission importante : le financement du pavement et l’entretien des rues. Les quartiers devinrent les responsables du cantonnement des soldats, une tâche dont on ne peut pas dire qu’elle était sans importance dans ces Pays-Bas méridionaux tellement ravagés par les guerres, à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Ils continueraient du reste à exercer ces tâches jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.
En bref, les années 1660 et 1670 constituèrent de toute évidence une période-clé durant laquelle se manifestent deux phénomènes importants, reliés entre eux. D’une part, les relations entre les quartiers et le Magistrat furent largement redéfinies, et d’autre part, leur nouvelle définition avait des implications importantes pour les rapports internes au quartier. Les relations au sein des voisinages gantois ne peuvent donc pas être simplement présentées comme l’expression d’une sociabilité intemporelle et organique, héritée du Moyen Âge. Le caractère de ces relations fut au contraire influencé par l’évolution sociale et politique de la ville aux XVIIe et XVIIIe siècles.
L’explication de la formalisation de la structure de voisinage dans toute la ville dans les années 1660 et 1670 doit être trouvée pour l’essentiel dans les problèmes financiers de la ville, liés à un processus de rejet de certaines tâches. Vers 1665, la trésorerie gantoise était confrontée à une dette de 31000 livres. Selon le contemporain Juste Billet, ces difficultés avaient deux causes : d’abord, les dépenses élevées pour différents travaux publics, ensuite la baisse des recettes de la ville, suite à la dégradation de la conjoncture économique. De fait, le Magistrat gantois, comme bien d’autres autorités urbaines de cette période, était fort soucieux de « het cieraet van de stad » (l’ornement de la ville) [36] : la ville avait financé au cours du XVIIe siècle une série d’ouvrages imposants [37]. On peut ajouter que de 1612 à 1672, la ville avait attribué 1260 primes, d’une valeur de 9640 livres, pour la construction de maisons ou de façades en pierre [38]. De plus, un grand nombre de rues avaient été pavées. Du point de vue financier, la situation était intenable et, en 1665, le Magistrat décida par la force des choses de « laisser se reposer les travaux de pavement des rues ou autres qui ne sont pas nécessaires ou de les arrêter pour un à deux ans, car les moyens ou les recettes n’augmentent pas à cause des temps difficiles pour le négoce et le commerce » [39]. Des sondages dans les comptes de la ville montrent que la totalité des recettes de la ville qui, vers les années 1630, se situaient encore aux environs de 50000 livres par an, était descendue vers la fin des années 1650 à 42000 livres, et oscillait dans les années 1660 autour de 30000 livres [40]. Pour ce qui concerne « les temps difficiles », J. Billet avait également vu assez juste. Vers le milieu des années 1660, le long mouvement conjoncturel – qui pour Gand, à partir de 1590, avait été caractérisé par un rétablissement économique et était passé par la suite à une forte croissance – commença à manifester de nets signes de ralentissement. Le bref boom économique que la cité d’Artevelde avait connu après la Paix des Pyrénées ( 1659) avait également pris fin après 1663 [41]. Entre 1650 et 1750, de nombreuses villes des Pays-Bas méridionaux passèrent par une période de crise économique et démographique [42].
Les maîtres de police : des négociateurs et des précurseurs
À partir des années 1660, il était clair qu’on devait chercher d’autres sources de financement : d’une part, le Magistrat conservait son inclination aux travaux prestigieux, d’autre part les habitants du quartier n’hésitaient pas à attirer l’attention des autorités communales sur les différentes imperfections matérielles de leur rue, pour lesquelles ils attendaient une intervention municipale. Le Magistrat prit au cours de cette période une série d’initiatives pour rechercher une adéquation entre la politique d’aménagement et les souhaits des habitants des quartiers.
Dans un premier temps, entre 1658 et 1668, deux échevins furent nommés « maîtres de police ». Ils devaient superviser la régularisation de l’espace urbain : la surveillance des travaux publics, l’inspection de la construction privée, le contrôle de l’état des rues, des places, des marchés et des cours d’eau. Ils essayaient également d’aplanir les querelles entre voisins concernant des dépendances, des murs mitoyens ou des gouttières.
L’engagement des échevins dans de pareilles tâches n’est d’ailleurs pas un phénomène typiquement gantois [43]. Mais le fait que nous disposions pour Gand d’une source unique, dans laquelle ces négociations orales ont eu des retombées écrites, est exceptionnel. Un des maîtres de police, Juste Billet, rédigea en effet des centaines de pages, relatant en détail ses rapports avec les habitants des quartiers et les petits conflits concernant l’aspect matériel de la rue [44]. Billet était particulièrement apte à négocier des compromis entre les autorités de la ville et les quartiers. Élevé dans le sérail de la politique gantoise, il en connaissait les moindres détours : de 1643 à 1667, il fit partie du collège des échevins de Gand presque sans interruption. Ancien commerçant, maître de la table des pauvres et échevin, il s’était construit un réseau étendu de contacts avec les différents groupes de la société urbaine [45].
Le rôle des maîtres de police était défini de manière différente selon les groupes concernés. Les autorités de la ville avaient surtout l’intention de mettre en avant, sur le terrain, leurs normes dans le domaine architectural et esthétique.
On ne se limitait pas à ambitionner une extension des nouvelles constructions en pierre. Le Magistrat aspirait à un paysage urbain où domineraient l’ordre, l’équilibre, la symétrie et les lignes droites. Pour cette raison, les maîtres d’ouvrages étaient sommés de construire leurs maisons sur des alignements droits, de placer les gouttières et les enseignes à plat contre la façade et d’éviter les rajouts comme les bancs ou les perrons hauts [46]. Tout ceci créerait dans les rues « une très belle perspective », pour que celles-ci soient « plus ouvertes, plus larges et plus plaisantes pour tous les passants » [47]. À partir de ces préoccupations esthétiques et morales, les échevins avaient également ordonné que la toilette qui donnait sur le devant de la Bachterlei soit démolie, « parce qu’elle y déparait trop » [48].
Ce paysage urbain idéal voulu par l’élite politique se heurtait parfois à la pratique des habitants du quartier, pour qui la zone de transition entre la rue et la maison, entre l’extérieur et l’intérieur, constituait un foyer social et un espace (presque) rituel [49]. Nombreux étaient ceux qui, assis sur le banc devant la maison, passaient les soirs d’été en compagnie de leurs voisins. Les perrons remplissaient une autre fonction : leur hauteur reflétait le prestige de l’habitant de la maison. On comprend dès lors que les habitants du quartier aient défini la fonction des maîtres de police de façon tout à fait différente. Ils les considéraient d’abord comme des négociateurs possibles dans les petits conflits internes. En outre, ils profitaient de la présence des maîtres de police pour avancer leurs propres exigences concernant des améliorations éventuelles à apporter à la rue. Lorsqu’en 1662, Juste Billet inspecta, dans le cadre de la politique de construction des autorités de la ville, une façade de la Muidestraat, il fut accosté par les habitants du quartier. Ils lui demandèrent d’urgence la réparation d’un appontement détérioré dans le voisinage, car, en allant chercher de l’eau, ils risquaient chaque jour de se casser le cou et les jambes [50]. Grâce aux multiples contacts de ce genre, un processus de négociation, d’influence et d’appropriation mutuelle était mis en branle.
Ce n’est probablement pas un hasard si, trois jours après qu’il avait donné l’ordre aux habitants de la Schepenhuisstraatje de paver leur rue et de ramener à des proportions plus petites leurs bancs et leurs perrons, Billet était venu inspecter le voisinage pour voir comment on pourrait aussi y installer une pompe commode pour l’alimentation en eau [51].
Le règlement de 1671
Les maîtres de police s’étaient avérés des précurseurs, car dans une seconde phase, après leur départ, il fut fait appel aux quartiers eux-mêmes pour un certain nombre de tâches concernant la régulation de l’espace public. Le « règlement et ordonnance concernant les chemins, la réparation et le tracé des chaussées et autres affaires » de 1671 était crucial dans ce domaine [52]. Dans une importante série d’articles, il fut stipulé que les quartiers devaient réparer toutes les rues de la ville dans les trois mois, et que les réparations devaient dorénavant se faire aux frais de tous les propriétaires de maison dans le quartier. Ces tâches entraînèrent des dépenses considérables. Quelques comptes conservés prouvent que les frais pouvaient se monter de 25 à 30 livres, soit presque le salaire annuel d’un aide-maçon. Parce qu’il s’agissait de sommes élevées, un système de recouvrement non progressif, exigeant pratiquement le même montant de chaque contribuable, ne pouvait suffire à couvrir de tels frais. Une clé de répartition progressive fut introduite, sur la base de l’« huisgeld ». Le propriétaire et le locataire payaient chacun la moitié de l’« huisgeld ». Comme il ressort du livre du voisinage de la Burgstraat, une échelle de paiement progressive serait désormais appliquée, pour couvrir les nombreuses nouvelles dépenses des quartiers, comme la garde, le cantonnement des soldats, et plus tard, l’éclairage des rues [53]. De ce fait, les habitants plus riches devraient payer sensiblement plus. La nouveauté était également de pouvoir faire appel à la justice afin de se faire payer les montants.
Après consultation des autorités centrales, on stipula également que personne ne serait exempt : du clergé et des personnes attachées au Conseil de Flandre, on attendait qu’ils paient leur quote-part. Il ne s’agissait donc pas d’une modification minime ou marginale. Gand était la capitale du comté de Flandre et le siège d’un diocèse, donc un assez grand nombre de fonctionnaires et de religieux peuplaient la ville. L’imposition de ces groupes privilégiés comportait donc une importante translation de capital, du secteur privé vers le secteur public, sous le masque d’un transfert vers les quartiers. Avec le soutien du « méta-capital » de l’autorité centrale, les autorités de la ville réussirent donc à réajuster les flux de capital sociaux et économiques entre les différentes institutions à l’intérieur de la ville.
L’interaction croissante entre le Magistrat et les quartiers eut quatre effets notables. Tout d’abord, les voisinages furent renforcés : les échevins voulant leur confier des tâches, ils devaient être pourvus d’un appareil institutionnel suffisant et uniforme dans toute la ville. Partout, les habitants furent obligés d’élire un doyen dans les 15 jours. Ensuite, le rôle du doyen de voisinage évolua petit à petit d’une fonction de chef interne à celle de négociateur avec le Magistrat, subissant de plus fortes pressions. Les autorités urbaines obligèrent les doyens à collecter personnellement l’argent et à organiser eux-mêmes une série de tâches. En 1672, l’huissier Frans Van de Velde fut nommé pour veiller à cela et pour sommer les doyens de réparer et paver promptement les rues [54]. Pour la même raison, des formulaires d’« insinuation » furent imprimés, où seuls les noms du doyen et du quartier restaient à remplir [55]. Si on ne montait pas la garde dans le quartier, ou si les rues n’étaient pas réparées, les travaux pouvaient être exécutés au frais du quartier, ou même aux frais privés du doyen. Le doyenné impliquait un sérieux investissement en temps (par les contatcs à gérer) et en argent. Mais cette fonction conférait un certain pouvoir – même face au plus nantis du voisinage – et créait en outre la possibilité d’un contrôle direct et d’un patronage sur les habitants plus pauvres. Les doyens habiles pouvaient faire usage de leurs relations avec les autorités de la ville pour jouer le rôle d’intermédiaires, augmentant ainsi leur prestige local [56]. Les mieux placés pour cela étaient naturellement ceux qui exerçaient des professions libérales, les commerçants, les gens de métier riches ou encore les aubergistes [57].
Nous touchons ici à la troisième conséquence de l’institutionnalisation des quartiers, à savoir la pression croissante sur les relations sociales internes au quartier. C’est surtout avec les habitants plus prospères et avec les groupes privilégiés exempts de l’impôt municipal (notamment le clergé et des personnes attachées au Conseil de Flandre) qu’il y eut des tensions [58]. Or, bien souvent, le Magistrat tranchait en faveur des doyens [59]. Grâce à leur alliance avec les voisinages, les autorités de la ville de Gand réussirent à faire contribuer de nombreux privilégiés aux charges collectives (l’entretien des rues, la garde et le cantonnement des troupes); ce qui n’avait rien d’évident : dans bien des villes, les exemptions étaient nombreuses; les Magistrats de Lierre et de Nivelles, par exemple, essayèrent en vain d’imposer aux huissiers du Conseil de Brabant les mêmes contributions [60]; les tensions étaient fortes à Bruxelles, à Anvers et en Hainaut [61]. L’organisation de tâches collectives sur une base géographique (quartiers, voisinages) traversait ainsi de part en part les lignes de démarcation corporatives au sein de la société d’Ancien régime.
Quatrième et dernier effet de l’intégration croissante des quartiers par les autorités de la ville : à travers les voisinages et les tâches qu’ils prenaient en charge, les habitants se trouvaient dans une position de négociation point trop défavorable face aux autorités municipales. Nous pouvons examiner ces relations sur quatre terrains privilégiés : l’aménagement du quartier, le maintien de l’ordre dans la ville, les soins aux pauvres et la régulation de petits conflits.
 
LES RELATIONS ENTRE LES HABITANTS DES QUARTIERS ET LE MAGISTRAT
 
 
L’aménagement urbain
La coutume était de demander l’avis des habitants de quartier au sujet des projets touchant à l’aspect matériel et à la destination des rues. En 1662, lorsque deux échevins, le secrétaire de la ville, les maîtres de police et les borneurs de terrains proposèrent de fermer une ruelle étroite et sinueuse, le veto des habitants stoppa le projet [62]. En 1633, les voisins de la Hoogstraat, du Poel et de la Drabstraat furent tout particulièrement indignés parce qu’un entrepreneur avait installé une raffinerie de sel sans les consulter : le Magistrat leur donna raison et fit arrêter immédiatement l’activité de la raffinerie. C’était la procédure habituelle : il était défendu de toucher aux murs mitoyens sans l’accord des voisins, et lors de conflits, en première instance, on donnait raison à celui qui protestait de son légitime refus [63]. Le 12 septembre 1650, une bonne dizaine de personnes, dont au moins quatre femmes, domiciliées dans ou autour du Grote Huidevettershoek, déclarèrent s’opposer au projet de grange à chaux de leur voisin Pauwels Hauwaert. Un mois plus tard, une requête du doyen auprès des échevins reprenait ce refus au nom du quartier du Grote Huidevettershoek; trop de nuisances, de poussière, menaçaient les maisons, la rivière mais aussi la plaine servant au blanchiment. Le projet d’Hauwaert ne passa pas [64]. D’autres exemples suggèrent qu’au XVIIe siècle, il y eut un contrôle relativement fort sur l’espace privé [65]. Faute de sources équivalentes aux rapports de Juste Billet, pour la période postérieure, il est difficile de déterminer dans quelle mesure ces querelles continuèrent ensuite, au XVIIIe siècle.
Cependant, en 1715, fut proclamé un nouveau règlement sur la construction. Certaines dispositions étaient en opposition flagrante avec les coutumes anciennes. Entre autres, les murs mitoyens pouvaient dorénavant être érigés aussi haut que le voulait le maître d’ouvrage, même si cela ôtait aux fenêtres des voisins un éclairage direct. Aucun recours juridique n’était plus possible.
Selon le Magistrat, d’innombrables procès seraient ainsi évités, et l’aspect de la ville pourrait être enjolivé par de nombreux « beaux ouvrages et bâtiments élevés » [66]. Il semble bien que le contrôle des quartiers sur leur environnement ait alors reculé, surtout dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Avec l’expansion démographique et économique, la demande de terrains et de maisons augmentait, les prix des immeubles montaient et les propriétaires investissaient tellement que leurs contemporains parlèrent d’une véritable « bâtisomanie » [67]. Gand connut à la fin du XVIIIe siècle une nette transformation : de ville provinciale moyenne, elle devint le premier centre industriel des Pays-Bas.
Les différentes requêtes des quartiers montrent que ce processus de transformation ne resta pas sans effets. Les quais et pontons où les habitants du quartier allaient chercher l’eau depuis des siècles étaient de plus en plus utilisés comme quai de chargement et de déchargement pour la chaux et le charbon, ce qui causait nuisances et pollution [68]. Toute une série de terrains et de ruelles près de l’eau furent privatisés et destinés à d’autres fonctions [69]. Les habitants des quartiers n’étaient pas consultés et s’ils protestaient, cela ne les avançait guère. Suite à une plainte des habitants de la Vlasmarkt concernant le déchargement du charbon, le vice-bailli constata simplement « que la chose devait être et rester ainsi » [70]. Plusieurs entrepreneurs industriels qui se soustrayaient aux anciennes normes de l’aménagement obtinrent des autorités de la ville une exemption des charges collectives classiques comme la garde et le cantonnement des soldats [71]. Il semble que les oppositions entre les habitants de quartier riches et pauvres furent rendues plus aiguës. Dans quelques rues, certains propriétaires de maison bien pourvus reprirent, soit individuellement, soit ensemble, certaines missions du quartier. Dans la Veldstraat et la Drabstraat par exemple, des égouts furent aménagés aux frais d’un groupe de propriétaires de maison. Ils les payèrent et négocièrent directement avec les autorités de la ville sans que leur quartier ou doyen y soit impliqué [72]. De même, la tension entre le Magistrat et les doyens des quartiers augmenta : au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, 58 doyens furent condamnés parce qu’ils n’avaient pas fait réparer les chaussées [73]. Il n’est pas tout à fait évident que toutes ces sentences renvoient à une négligence croissante des missions de quartier, ou à une plus grande préoccupation des autorités en ce qui concerne l’état des rues.
Des recherches plus poussées concernant les transformations dans la construction sociale et culturelle de l’espace urbain à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles paraissent donc nécessaires. À bien des égards, le terrain reste en friche [74].
Le maintien de l’ordre
Dans le domaine du maintien de l’ordre, les quartiers ont eu des compétences du même ordre. Nous avons déjà signalé le rôle du doyen de quartier.
Dans de nombreux règlements de quartier, une amende était prévue pour les querelles entre voisins [75]. Quand, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, les autorités de la ville firent organiser (et financer) une ronde de nuit par les quartiers, on continuait de fait à broder sur un vieux système. Il était traditionnellement prescrit que les bourgeois devaient se secourir mutuellement en cas de danger, et qu’ils devaient assister les autorités dans leurs interventions contre les malfaiteurs [76]. De fait, on relève l’intervention active des habitants du quartier et des spectateurs lors d’incidents. Les victimes d’un vol partaient souvent eux-mêmes à la recherche de leurs détrousseurs, parfois aidés des voisins. Si un criminel était arrêté grâce aux rumeurs et à la mobilisation des canaux d’information collectifs, un accord informel était souvent conclu. Après restitution ou dédommagement, en échange souvent d’une bonne raclée, on renonçait à d’autres poursuites [77]. Les arrestations avaient souvent lieu avec l’assistance physique des spectateurs ou de la victime.
Le fait que les voisins intervenaient activement dans le maintien de l’ordre impliquait probablement que ceux-ci étaient capables d’y apposer leur marque.
En 1680, quand les autorités de la ville demandèrent s’il fallait organiser une ronde la nuit, les quartiers favorables y fixèrent chacun différentes conditions. On ne voulait pas avoir à se justifier s’il arrivait quelque chose aux soldats ou bourgeois fauteurs de troubles. De nombreux quartiers demandèrent des armes, puisque l’armée française les avait saisies lors de l’occupation de Gand en 1678 [78].
D’une façon générale, la faiblesse de l’appareil répressif de la ville donnait aux quartiers un poids non négligeable sur le règlement des affaires et le résultat des poursuites. Certains crimes par exemple n’étaient résolus que parce que les autorités écoutaient avec attention les rumeurs dans la ville. À la fin du XVIIe siècle, il arrivait parfois que les suspects soient exposés à l’échafaud, pour en savoir plus sur d’éventuels crimes antérieurs et à leur sujet en général [79]. Dans les coutumes, il était d’ailleurs stipulé que certaines mesures ne pouvaient pas être prises sans l’approbation implicite ou la tolérance des habitants du quartier.
De même, aucune personne ne pouvait être obligée de quitter sa maison lorsqu’un contrat de loyer était encore en cours, à moins que ce ne soit pour indécence ou manque de conduite paisible dans le quartier, ce qui, dans le dernier cas, impliquait que les voisins y jouaient un rôle [80]. Les transgressions que le voisinage ne considérait pas comme un crime restaient plus souvent sans solution.
On pouvait « oublier » de signaler des suspects, de reconnaître des biens volés, de refuser l’aide lors d’arrestations ou faire fi de demandes de renseignements. En 1668 par exemple, on vit fleurir des affiches contre un nouvel impôt. Les autorités de la ville firent grand cas de cette affaire, promirent une récompense de 2000 florins, mais ne réussirent jamais à trouver les auteurs, parce qu’apparemment personne n’avait vu quoi que ce soit [81]. À la fin du XVIIIe siècle, il y avait dans les différents quartiers populaires peu d’enthousiasme pour aider les autorités dans leur recherche des bandes de jeunes spécialisées dans le vol de vêtements et de petits produits de luxe. Ainsi ceux-ci pouvaient être répandus à meilleur marché.
Parfois, on allait plus loin que ces formes de résistance passive [82]. Au début du XVIIIe siècle, des contrebandiers d’eau-de-vie furent plus d’une fois protégés par de grands groupes de spectateurs, qui empêchèrent les gardiens de l’ordre de les arrêter et de saisir leurs marchandises. Par deux fois, une foule libéra même quelques déserteurs qui étaient conduits vers leur exécution [83]. C’est seulement dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que l’appareil local de répression fut renforcé. En 1752, une force policière rémunérée de 47 personnes fut instituée, et à la fin de l’Ancien Régime, ce nombre d’hommes « veillants » montait à 200 [84].
Au-delà du rapport de force construit dans la rue, les quartiers essayèrent également d’influencer la décision juridique d’une manière plus officielle. Un soir d’été en 1706, deux personnes se promenaient, une échelle sous le bras, avec quelques sacs remplis de marchandises dont ils ne pouvaient pas sur-le-champ justifier l’origine. Ils furent arrêtés par le lieutenant du bailli, qui proposa aux échevins de les bannir de la ville. Selon lui, il s’agissait d’étrangers qui, depuis un certain temps, recevaient toutes sortes de « vilaines personnes ». Le curé de la paroisse l’appuya, et fit remarquer que les suspects avaient en effet une allure inquiétante. Le doyen et le quartier prirent cependant la défense d’un des suspects, qui selon eux avait toujours « tenu une maison honnête », sans que quoi que ce soit puisse lui être reproché [85]. Un grand nombre de déclarations semblables ont été conservées. La plupart du temps, on affirmait très bien connaître un habitant du quartier mis en cause, « et que personne n’avait eu l’occasion de se plaindre de lui » [86]. Après une analyse de plus de 5000 affaires en justice, Anne Marie Roets arriva à la conclusion que les personnes sans domicile fixe étaient condamnées de façon plus sévère, alors que ceux qui vivaient à Gand jouissaient d’un traitement plus généreux [87]. Plus d’un auteur a suggéré que de telles interventions de voisins et/ou de membres de famille ont eu une influence certaine sur les poursuites et les sentences [88]. Les citadins bien ancrés dans la vie locale des quartiers, le monde des métiers ou des confréries, jouissaient d’une certaine protection juridique. Que l’on porte atteinte à celle-ci, et les voisins, les collègues ou les amis n’hésitaient pas à protester par des requêtes. Souvent, on prétend que ceux-ci s’en sortaient en payant une amende ou par un autre règlement informel, alors que les étrangers étaient arrêtés ou martyrisés beaucoup plus vite, et subissaient plus fréquemment des châtiments physiques, et étaient pendus plus fréquemment que les bourgeois.
Tout ceci suggère que le rôle de l’arbitraire juridique dans le droit pénal de l’Ancien Régime – incarné par la procédure extraordinaire, la « correction arbitraire » et le banc de torture – doit être nuancé. Ces phénomènes que l’historiographie relie au processus de formation de l’État et à l’affirmation de l’absolutisme, pouvaient être influencés dans une certaine mesure, au plan local, par l’opinion publique et les habitants des quartiers.
Le traitement plus sévère des étrangers jette une lumière différente sur quelques thèmes classiques de l’histoire du droit, par exemple la stipulation dans les coutumes des villes qui prescrivait que les bourgeois ayant commis ailleurs un crime avaient le droit d’être jugés par leur propre banc échevinal.
Cette règle a surtout été considérée comme un moyen d’acquérir de l’influence sur l’arrière-pays de la ville, et comme symbole de l’autonomie urbaine [89]. En plus de cela, cette règle renforçait aussi la sécurité juridique des bourgeois de Gand, puisque ceux-ci n’étaient pas jugés comme des étrangers devant l’un ou l’autre tribunal. Cela explique aussi que lorsque Charles Quint annula cette stipulation pour Gand en 1540, ce fut une sanction contre la ville rebelle : la protection juridique collective des bourgeois gantois en dehors de leur ville s’en trouva atteinte. [90] C’est dans une même optique qu’il faut apprécier le bannissement de la ville, la sanction qui, jusque vers 1750, fut le plus souvent prononcée dans la juridiction criminelle urbaine [91]. Outre la disparition – surtout pour les pauvres – des liens absolument nécessaires avec les voisins et les membres de famille, tous les bannis devenaient des étrangers dans leur lieu de domicile suivant, avec toutes les conséquences que cela entraînait pour leur position juridique [92].
L’assistance aux pauvres
L’assistance aux pauvres excluait en principe les étrangers, invités à déguerpir. À partir de 1663, le Magistrat obligea les doyens à lui transmettre régulièrement la liste des étrangers venus se fixer dans leur voisinage. Souvent, il était également prescrit que le quartier ne pouvait pas accepter de bienvenue d’étrangers sans l’accord du collège des échevins. Tout ceci n’était pas toujours accueilli avec un égal enthousiasme [93]. À plusieurs reprises, les autorités de la ville se plaignirent de l’inobservation de ces mesures, et tentèrent de la sanctionner par des amendes. Il est difficile d’évaluer leur degré de bonne ou mauvaise application. Le terme même d’« étranger » est une catégorie, ambivalente, dont la signification fluctue selon la période et le locuteur [94]. Le doyen du voisinage jouait cependant un rôle essentiel, étant chargé de déclarer la présence de supposés « étrangers » dans son quartier. Le livre des comptes de la chambre des pauvres, où étaient consignés tous les noms des étrangers communiqués par les doyens, indique que, sur 212 quartiers, il n’y en avait que 10, en 1771, et 30 en 1785, qui transmettaient dûment les listes requises [95]. En la matière, la politique des autorités semble ne remporter de succès que si lorsque les « étrangers » sont perçus par les habitants du quartier comme des éléments gênants [96].
S’agissant des pauvres en général, on mesure encore le degré d’autonomie des quartiers. Les doyens et les voisins négociaient souvent avec les instances officielles pour obtenir une aide aux pauvres de leur quartier, quoique ce fût en fait la tâche du prêtre de la paroisse [97]. En 1631, le doyen et les voisins du Brabantdam demandèrent de l’aide pour la veuve Tanneke Claeysen, « qui est tombée dans une telle indigence et état misérables qu’elle est nue et dépourvue de vêtements et qu’elle et sa fille souffrent quotidiennement de famine ». Diverses études ont insisté sur l’importance des relations de réciprocité dans les quartiers, s’agissant de secours temporaires (crédit, assistance aux malades, etc.), mais le caractère souvent informel de ces transactions les rend bien difficiles à évaluer [98]. Il est clair cependant que les doyens jouent un rôle essentiel, aussi bien dans le recensement des indigents que dans l’attribution des secours. Dans le cadre d’une action de charité, au cours de l’hiver de 1776, les représentants des autorités de la ville ont fait venir les doyens respectifs des quartiers afin qu’ils indiquent les maisons des pauvres [99]. Il est probable que ceux qui répondaient le mieux aux critères du quartier et du doyen arrivaient en meilleure position sur la liste.
Le règlement des petits conflits
Nous pouvons enfin trouver de pareils mécanismes lors des affaires civiles et lors du règlement de petits conflits. En 1684, le doyen et les voisins de la Baillestraat témoignèrent en faveur d’une fille de magasin, Petronelle De Clerck, en conflit avec le métier des épiciers. Le métier refusa de la reconnaître officiellement en qualité de membre parce que dans les livres, on ne trouvait aucune indication concernant son temps d’apprentissage de deux ans. Les voisins certifièrent qu’elle « avait travaillé comme servante et fille de magasin;
même qu’elle avait dû surveiller et diriger tout ce qui se passait dans la maison et dans le magasin », durant deux ans et demi, chez Simon De Smedt [100]. Parfois, on n’hésitait pas à s’opposer aux autorités urbaines elles-mêmes : en 1676, dans le cadre d’un procès intenté par la Ville à Jan Coppejans, poseur de dalles, concernant les travaux éxécutés par lui, ses voisins soulignèrent qu’il était un homme honnête, se conduisant tranquillement, travaillant jour après jour pour gagner sa vie et dont on n’avait jamais eu à se plaindre [101]. Vue la grande importance attribuée aux témoignages dans les procès de l’époque, la décision du doyen et des habitants du quartier de plaider en faveur ou contre quelqu’un était cruciale : raison supplémentaire, pour les Gantois, d’entretenir leur réputation et leurs bonnes relations avec les voisins.
* * *
Résider dans une rue, à Gand, avait de multiples implications sociales, financières et symboliques. Les habitants d’un quartier devaient verser des contributions régulières et respecter des normes collectives. Les obligations telles que la participation personnelle au dernier hommage rendu aux morts exigeaient du temps, et le don d’une part de capital symbolique. Celui qui transgressait ces conventions pouvait se voir infliger une amende par le doyen.
Les plus riches pouvaient être élus au doyenné, tâche qui demandait pas mal de temps. Inversement, les relations de quartier offraient aussi des avantages, notamment la possibilité de mobiliser son capital social en diverses circonstances de la vie. S’ajoutant aux liens de solidarité professionnelle, familiale ou associative, les relations sociales de quartier pouvaient être utilisées pour joindre les deux bouts, dans les moments difficiles, ou pour régler certains conflits sans intervention de la juridiction urbaine. Le cadre institutionnel du quartier pouvait être à la fois un relais pour s’approcher d’autres centres de pouvoir, ou pour les influencer. Le concours du voisinage, du doyen, pouvaient s’avérer fort utile en bien des circonstances.
Entre ces droits et ces devoirs, entre avantages et coût, la balance n’était pas forcément égale pour tous les habitants du quartier [102]. Après 1671, les plus riches ont supporté la charge financière la plus lourde. Appartenant aux réseaux sociaux supérieurs et dotés d’un capital financier, ils n’avaient pourtant pas immédiatement besoin du capital social généré par les relations de quartier. C’était bien sûr l’inverse pour les Gantois de condition plus modeste :
les habitants des simples maisonnettes payaient moins de « huisgeld », mais avaient un besoin plus grand de puiser dans les ressources offertes par l’insertion dans les relations de voisinage (soutien mutuel, crédit auprès des commerces locaux [103], protection juridique). Le cadre du quartier permettait aussi de faire contribuer des voisins plus riches à certains objectifs communs.
Au plan politique, les voisinages jouaient un rôle non négligeable. Ils pouvaient amortir les relations avec les autres centres de pouvoir, mais aussi servir de relais, de plaques tournantes pour nouer des alliances, des coalitions… Bien sûr, les relations à l’intérieur des quartiers, et les rapports que les voisinages entretenaient avec les autorités de la ville ont évolué. Au cours du XVIIe siècle, en particulier, la pression politique sur les quartiers augmenta, transférant vers ceux-ci une série de tâches sociales que les recettes communales ne pouvaient plus financer. Ceci ne fut pas sans effets sur la vie du voisinage et de la rue.
Tout d’abord, la structuration en quartiers fut étendue à tout le territoire de la ville. Ensuite, le rôle du doyen prît un sens nouveau, à mesure que s’affirmait sa fonction d’intermédiaire entre les autorités de la ville et le voisinage. En troisième lieu, la pression exercée d’en haut entraîna un nombre considérable de nouveaux conflits, concernant la répartition des contributions, en particulier avec les habitants de quartiers privilégiés et prospères. Enfin, la délégation de diverses tâches aux quartiers par le Magistrat favorisa des processus de négociation et d’appropriation mutuelle, restituant aux quartiers une certaine marge de manœuvre, à l’intérieur de rapports de force inégaux toutefois [104]. Pareille situation ne doit pas s’apprécier simplement en termes de contrôle ou d’autonomie plus ou moins grands des quartiers par rapport aux autorités urbaines, mais plutôt en termes de rapports de force dynamiques et de prérogatives évolutives.
Au Moyen Âge, la politique de la cité d’Artevelde s’inscrivait dans un système institutionnalisé de représentation formelle, accordée à de larges couches de la population par le moyen de la participation associative. En même temps, la sécurité juridique des bourgeois était garantie par toute une série de droits clairement fixés. L’imposition de la Concessio Carolina par Charles Quint en 1540 a toujours été présentée comme une rupture aussi radicale que totale. Le pouvoir politique des métiers dans la « Collatie » représentative fut anéanti, et dans le droit pénal, on constate alors une évolution vers un plus grand arbitraire. Après une flambée de courte durée sous la république calviniste, Gand est définitivement soumise aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec l’absolutisme et la centralisation. Dans cette vision, on insiste sur l’importance des configurations institutionnelles, mais on néglige quelque peu la complexité des problèmes concrets dans la politique locale de tous les jours. Les rues devaient être entretenues, les malfaiteurs devaient être recherchés, les indigents aidés ou contrôlés, et les conflits concernant les murs mitoyens réglés. Or, les autorités de la ville ne disposaient pas des moyens financiers, administratifs ou policiers pour se charger complètement de ces tâches. La participation d’un plus large public était donc nécessaire. Le Magistrat dut donc mener une politique prudente de négociation, d’alliances et de compromis [105]. Ainsi s’ouvraient des possibilités d’influence et de participation. Là résidait la force des quartiers, dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Vers la fin du XVIIIe siècle cependant, les revenus des accises augmentèrent, les institutions furent réformées et un appareil de police créé. À côté des quartiers, le Magistrat eut à sa disposition d’autres canaux politiques. De ce fait, on vit reculer aussi bien la marge de manœuvre personnelle des doyens que l’influence des quartiers.
Parallèlement, les autorités urbaines de Gand subirent elles-mêmes l’influence croissante du pouvoir central.
(Version française revue par Philippe Minard)
 
NOTES
 
[1]Abréviations :AEG :Archives de l’État à Gand; AGR :Archives Générales du Royaume (Bruxelles); AVG : Archives de la Ville de Gand; BUG Hs. : Bibliothèque de l’université de Gand, Collection des manuscrits; BUG Vl. B. : Bibliothèque de l’université de Gand, « Vliegende Bladen » (Feuilles volantes) ; CFL : Conseil de Flandre; CPA : Conseil Privé autrichien, CPE : Conseil Privé espagnole, Off. Fisc. : Office Fiscal. Avec nos remerciements à la Fondation Olbrechts et à Philippe Minard. Cet article est fondé sur une recherche collective de laquelle ont été extraits : Harald DECEULAER, « Implicaties van de straat : rechten, plichten en conflicten in Gentse gebuurten ( 17de -18de eeuw)», Handelingen der Maatschappij voor Geschied-en Oudheidkunde te Gent, 50,1996, p. 121-147, et Marc JACOBS, « Sociaal kapitaal van buren. Rechten, plichten en conflicten in Gentse gebuurten (zeventiende-achttiende eeuw)», Volkskundig Bulletin, 22,1996, p. 149-176.
[2] Philip BENEDICT, « French Cities from the Sixteenth Century to the Revolution : an Overview », in Ph. BENEDICT (éd.), Cities and Social Change in Early Modern France, Londres, Unwin Hyman, 1989, p. 16-23,35; Jonathan BARRY, « Bourgeois Collectivism ? Urban association and the middling sort », in J. BARRY et Christopher BROOKS (éds.), The Middling Sort of People. Culture, Society and Politics in England, 1550-1800, Londres, MacMillan, 1994, p. 84-112.
[3] Johan DECAVELE (éd.), Gand. Apologie d’une ville rebelle : histoire, art, culture, Anvers, Mercator, 1989. Pour un aperçu historiographique : Marc BOONE, « Omzien met bewondering, vooruitblikken met verwachting. De Gentse geschiedenis van middeleeuwen en Ancien Régime », Handelingen der Maatschappij voor Geschiedenis en Oudheidkunde te Gent, 47,1993, p. 29-48.
[4] Koen VERVAEKE, De gebuurten te Gent, Louvain, mémoire de licence inédit, Katholieke Universiteit Leuven, 1982; J. DECAVELE, « De gebuurten tot omstreeks 1800 », in J. DECAVELE (ed.), Gebuurteleven en dekenijen in Gent, 14de-20ste eeuw, Gand, Archives de la ville, 1992 et H. DECEULAER, « Stadsbestuur en buurtbewoners in Gent. Interactie, participatie, en publieke opinie, 1658-1668 », Bijdragen en Mededelingen betreffende de Geschiedenis der Nederlanden, 110,1995, p. 3-26.
[5] Sur l’analyse des réseaux : Maurizio GRIBAUDI (éd.), Espaces, temporalités, stratifications. Exercices sur les réseaux sociaux, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998, p. 5-40. Sur l’importance du quartier : David GARRIOCH, Neighbourhood and Community in Paris, 1740-1790, Cambridge, Cambridge University Press, 1986; Jeremy BOULTON, Neighbourhood and Society. A London Suburb in the Seventeenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1987; Herman ROODENBURG, « Naar een etnografie van de vroegmoderne stad. De “gebuyrten” in Leiden en Den Haag », in PieterTE BOEKHORST, Peter BURKE et Willem FRIJHOFF (eds.), Cultuur en maatschappij in Nederland, 1500-1850. Een historischantropologisch perspectief, Meppel-Amsterdam, Boom/Open Universiteit, 1992, p. 219-243; Catharina LIS et Hugo SOLY, « Neighbourhood social change in West European cities. Sixteenth to nineteenth centuries », International Review of Social History, 38,1993, p. 1-30; Alain CABANTOUS, « Le quartier, espace vécu à l’époque moderne : ambiguïté et perspectives d’une histoire », Histoire, Économie et Société, 1994/3, p. 427-439; Bernd ROECK, « Neighbourhoods and the public in German cities of the early modern period : A magician and the neighbourhood network », in Anton SCHUURMAN et Pieter SPIERENBURG (eds.), Private Domain, Public Inquiry. Families and Life-styles in the Netherlands and Europe, 1550 to the Present, Hilversum, Verloren, 1996, p. 193-209; L. BOGAERS, «“Geleund over de onderdeur”. Doorkijkjes in het Utrechtse buurtleven van de vroege middeleeuwen tot in de zeventiendeeeuw », Bijdragen en Mededelingen betreffende de Geschiedenis der Nederlanden, 112,1997, p. 336-363.
[6] L’importance de la dimension politique est soulignée par Lynn Hollen LEES, « The challenge of political change : urban history in the 1990’s », Journal of Urban History, 21,1994, p. 8 et 14-16. Pour une vue d’ensemble du paysage politique : Alain LOTTIN et Hugo SOLY, « Aspects de l’histoire des villes des Pays-Bas méridionaux et de la principauté de Liège », in A. LOTTIN, Jean-Pierre POUSSOU, H. SOLY, e.a. (éds.), Études sur les villes en Europe occidentale. Milieu du XVIIe siècle à la veille de la Revolution Française. Vol. II : Angleterre, Pays-Bas et Provinces-Unies, Allemagne rhénane, Paris, SEDES, 1983, p. 213-306 (en particulier p. 267-281), et Raymond VAN UYTVEN, « Burgerrecht en stedelijke instellingen », in Jan VAN DER STOCK (éd.), Stad in Vlaanderen. Cultuur en maatschappij, 1477-1787, Bruxelles, Crédit Communal, 1991, p. 19-29.
[7] Dominique VANNESTE, « Residential reflection of socio-economic patterns in 18th century Belgian towns : the example of the town of Ghent », in Roland BAETENS et Bruno BLONDÉ (éds.), Nouvelles approches concernant la culture de l’habitat. New approaches to living patterns, Turnhout, Brepols, 1991, p. 11-37, en particulier p. 18-19; G. VAN SEVEREN, Het gebuurte- en dekenijleven te Gent. Vroeger en nu, Gand, Kredietbank, 1977, p. 8, c. 1; J. DECAVELE, « Gebuurten », art. cit., p. 20-21.
[8] Sharon KETTERING, « Gift-giving and patronage in early modern France », French History, 2, 1988, p. 131-151. Un excellente sélection d’études sur le don est présentée in Aafke Elisabeth KOMTER (ed.), The gift : an interdisciplinary perspective, Amsterdam, Amsterdam University Press, 1996. Le rôle des dons dans les relations politiques à Gand est touché par M. BOONE, « Dons et pot-de-vin, aspects de la sociabilité urbaine au bas Moyen Âge. Le cas gantois pendant la période bourguignonne », Revue du Nord, 278, juillet-septembre 1988, p. 471-488.
[9] Pierre BOURDIEU, Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 180-183; id., Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 229-244 et Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994, p. 177-213 : « Donc l’économie économique est plus économique dans la mesure où elle permet de faire l’économie du travail de construction symbolique tendant objectivement à dissimuler la vérité objective de la pratique » (p. 186). À comparer avec Alain CAILLÉ, Don, intérêt et désintéressement. Bourdieu, Mauss, Platon et quelques autres, Paris, La Découverte, 1994.
[10] P. BOURDIEU, « Economisch kapitaal, cultureel kapitaal, sociaal kapitaal », in P. BOURDIEU, Opstellen over smaak, habitus en het veldbegrip. Gekozen door Dick Pels, Amsterdam, Van Gennep, 1989, p. 120-141, (p. 132). L’accent est aussi sur l’incorporation dans les Méditations pascaliennes, op. cit., p. 173-174.
[11] P. BOURDIEU, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 283-288.
[12] BUG, Ms. n° G 14933. La copie du procès-verbal de la réunion du 28 novembre 1638 se trouve sur le f. 93 v°-94 v°. Voir G. VAN SEVEREN, Gebuurte- en dekenijleven, op. cit., p. 7, c. 3 et p. 8, c. 1 pour d’autres exemples de livres de voisinage.
[13] Voir Alfons K.L. THIJS, « Religieuze rituelen in het emancipatieproces van Vlaamse en Brabantse handwerksgezellen (zestiende-negentiende eeuw)», in C. LIS et H. SOLY (eds.), Werken volgens de regels. Ambachten in Brabant en Vlaanderen, 1500-1800, Bruxelles, VUB Press, 1994, p. 231-281, p. 247 et note 84.
[14] BUG, Ms. n° G 14933, f. 1 r°-35 r°; les rentes à partir de 8 r°. L’enregistrement des recettes par rente que Dekistmaker avait introduit en 1638-1639, fut continué par ses successeurs durant trois décennies. Voir P. BOURDIEU, Raisons, op. cit., p. 204-213 et passim; P. BOURDIEU, « Le mort saisit le vif. Les relations entre l’histoire réifiée et l’histoire incorporée », Actes de la recherche en sciences sociales, 32/33, avril-juin 1980, p. 3-14.
[15] BUG, Ms. n° G 14933, f. 74 r°-75 v°. le premier mentionné est Cornelis Hudsebaut (doyen de la mi-août 1540 à la mi-août 1542). La liste fut systématiquement complétée par ses successeurs jusqu’en 1694. Les mentions des professions montrent qu’on recruta surtout parmi les procureurs et les avocats auprès du Conseil de Flandre et que plusieurs doyennes étaient mariées à des hommes exerçant la même profession.
[16] Pour plus de détails : M. JACOBS, « Sociaal kapitaal van buren », art. cit., p. 155-156.
[17] Il faut remarquer les différences avec le financement des fêtes imposées en 1600 et 1609. Pour ces manifestations exceptionnelles et externes, un livre de comptes séparé – « fermé » – était utilisé et les dépenses étaient faites d’abord et ensuite réparties sur base de la quantité de capital économique et culturel dont disposait un habitant du quartier.
[18] BUG, Ms. n° G 14933, f. 79 v°-80 v°. Le doyen obtint également les clefs des chaînes autour des deux échelles d’incendie et du crochet de secours, du tronc et du grenier au-dessus de la chapelle. BUG, Ms. n° G 14933, f. 86 v° ( 27 septembre 1608) et 89 v° ( 8 août 1624).
[19] « Item, si quelqu’un, que ce soit homme ou femme, cause quelque trouble ou querelle envers son voisin ou voisine avec des mots injurieux ou d’une autre façon, il perdra au profit du voisinage chaque fois XII gr. et si dans ce cas, il s’ensuivrait quelques coups ou autre désagrément, dans ce cas ils perdront II esc. gr., nonobstant l’appel éventuelle à la justice ». BUG, Ms. n° G 14933, f. 81 r°-83 r°.
[20] BUG, Ms. n° G 14933, f. 83 r°-85 v° ( 15 septembre 1606).
[21] Les institutions corporatives d’une ville sont analysées de façon systématique in Maarten PRAK, Republikeinse veelheid, democratisch enkelvoud. Sociale verandering in het Revolutietijdvak, ‘s-Hertogenbosch 1770-1820, Nijmegen, SUN, 1999. Voir Robert DESCIMON, « Corpo cittadino, corpi di mestiere e borghesia a Parigi nel XVI e XVII secolo. Le libertà dei borghesi », Quaderni storici, 30,1995, p. 417-444; R. DESCIMON, « De officieren van de Parijse schutterij aan het einde van de zestiende eeuw », Tijdschrift voor sociale geschiedenis, 23,1997, p. 12-41; Beatrix BAILLIEUL, De vier Gentse hoofdgilden Sint Joris, Sint Sebastiaan, Sint Antonius en Sint Michiel. Zeven eeuwen traditie van waken, feesten en teren, Gand, 1994, p. 32,36,45; A.K.L. THIJS, « Religieuze rituelen », art. cit., passim.