Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131081
288 pages

p. 69 à 88
doi: en cours

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Les pratiques de l'art : auteurs, institutions, publics

no49-3 2002/3

2002 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine

La seconde révolution de la lecture dans l’Italie du XVIIIe siècle

Brendan Dooley Brendan DOOLEY School of Humanities and Social Sciences, International University Bremen Campus Ring, 1 D - 28759, Bremen, RFA
Brendan DOOLEY La seconde révolution de la lecture dans l’Italie du XVIIIesiècle Au cours du XVIIIesiècle en Italie, des conceptions nouvelles et radicales de la lecture ont incité les écrivains à affiner les stratégies visant à susciter l’action par leurs écrits. En réaction à l’accroissement des lecteurs et des matériaux disponibles, les rédacteurs de périodiques des Lumières ont cherché dans la psychologie de la subjectivité de nouveaux modes d’expression littéraire. Au moyen d’une langue délibérément destinée à stimuler l’imagination et la créativité des lecteurs, ils ont tenté de revêtir leurs idées réformatrices d’un discours nouveau de connivence et d’intimité avec le lecteur.Ils espéraient ainsi promouvoir leurs programmes politiques et sociaux, sans ignorer les significations différentes que des lecteurs différents allaient pouvoir tirer de leurs écrits. During the course of the eighteenth century in Italy, radical new ideas about reading inspired writers to refine their strategies for inspiring action by their works.In response to the increase in readers and reading material, writers of the periodical literature of Enlightenment looked to the psychology of subjectivity for new modes of literary expression. By adopting language deliberately designed to spark readers to read imaginatively and creatively, they sought to cloak their reforming ideas in a new discourse of collusion and intimacy. This way they hoped to promote their political and social programs without ignoring the different meanings different readers might derive from what they wrote.
Comprendre l’acte de lire n’a jamais été un impératif plus pressant qu’au XVIIIe siècle; et bien plus pressant pour les écrivains que pour quiconque.
Franco Venturi en a donné, à ce jour, l’exemple le plus élaboré et le plus convaincant, en montrant que les écrivains réformateurs italiens étaient parvenus à convertir les gouvernements de leurs États à certaines de leurs idées. En d’autres termes, comme le dit Venturi, à les rallier à leur objectif : « raccorder les mots et les choses » [1]. Il soutient que, dès 1760, la circulation des idées réformatrices, associée à la prise de conscience de la détérioration des conditions politiques et sociales, fit émerger un véritable courant d’opinion en faveur du changement. À son tour, ce courant obligea les législateurs à arrêter avec encore plus de précision les termes d’un programme de réformes. En explorant le contenu des journaux et des gazettes à grand tirage, il s’est efforcé de montrer – pour reprendre ses propres termes – que le lecteur florentin de 1760, ou encore les lecteurs milanais ou vénitiens, connaissaient véritablement les déficiences de l’Ancien Régime [2]. Cette perspective coïncide exactement avec celle de Jeremy Popkin concernant la France : c’est aux alentours de la seconde moitié du XVIIIe siècle que le courant d’opinion formé par la presse a commencé à exercer sa fonction moderne de surveillance, de modération et de transformation du pouvoir politique [3].
Cependant, les écrivains de l’époque étaient tout sauf certains de l’impact réel de leurs idées [4]. « Que pouvez-vous espérer exactement, quelqu’un demandera-t-il. Prétendez-vous peut-être détrôner le privilège personnel, l’ancien maître du monde ? Je n’espère rien », se répondit à lui-même le réformateur originaire de Modène, Ludovico Muratori, dans son traité révolutionnaire Della Publica Felicità (Venise, 1749). « Néanmoins, je ne puis absolument pas me désoler d’avoir recommandé et fait l’éloge du bien public, même si mon infortune est de parler dans le vide » [5]. Quand la réforme eut atteint son apogée dans le Milan du milieu du siècle, Pietro Verri, directeur de la revue littéraire le Caffé, suggéra que « chaque auteur qui sait écrire, c’est-à-dire, qui écrit des choses qui valent la peine d’être lues et qui écrit avec ordre, clarté et grâce (… ) est certain d’obtenir, tôt ou tard, l’estime et la considération du public ». Cependant, il tempéra ce formidable optimisme en ajoutant :
« Quiconque veut être lu du public doit tolérer les jugements que chacun a le droit de formuler » [6]. Pour ces écrivains, la réception de la littérature imprimée semblait dépendre au moins autant de la façon dont les gens lisaient que de ce qu’ils lisaient.
Jusqu’à présent, la recherche sur la presse italienne du XVIIIe siècle s’est concentrée sur ce qui était lu. Les études se sont étendues des États de Savoie jusqu’aux États Pontificaux [7]. La plus importante activité industrielle de la péninsule dans le domaine de la publication – celle de Venise – a été analysée et sa production répertoriée [8]. La portée du genre le plus populaire – les almanachs – a aujourd’hui été établie de façon claire [9]. À ce jour enfin, une recherche a été entreprise pour rechercher tous les livres transmis par héritage dans la ville caractéristique de Piacenza [10]. En bref, nous savons maintenant que la production de livres a doublé au cours du XVIIIe siècle. La censure fut contaminée par une politique gouvernementale visant à encourager la croissance du commerce, et le taux d’alphabétisation augmenta de 50% dans certaines zones rurales [11]. Ce taux continua cependant d’être plus faible dans le Sud que dans le Nord, beaucoup plus urbanisé. Les lieux publics urbains de lecture étaient les cafés et, à Milan, Venise et Modène, c’étaient aussi les bibliothèques publiques à horaires réguliers [12]. Les commerçants continuèrent à lire d’autres choses que les manuels spécialisés – de la même façon que les clercs lisaient autre chose que de la théologie, et les femmes autre chose que des romans. Si jamais une révolution de la lecture eut lieu dans la société italienne, ce fut bien au XVIIIe siècle.
Aucune de ces études n’a en fait posé la question fondamentale : comment les gens lisaient-ils et que pensaient-ils de la lecture ? Cette omission ne semblera inexplicable qu’aux familiers de l’historiographie récente de la lecture et de l’éducation : depuis l’anecdotique ouvrage de Gordon et Patricia Sabine, jusqu’aux travaux de Norman Holland et Simon Lesser [13]. Après tout, lire implique sans équivoque « une toile de signaux d’attentes et d’interprétations » [14], mais entre les théories actuelles de la linguistique, de la critique et de la psychanalyse, le consensus s’arrête là. Ce qu’il advient entre le texte et le lecteur à notre époque n’est en aucune façon un problème académique sans contenu, étant donnés les enjeux liés à la conception d’une pédagogie plus efficace dans notre société cosmopolite. Mais s’agissant d’une époque historique lointaine, l’urgence s’est sans doute moins faite sentir. En effet, les problèmes de la preuve et de l’analyse, impliqués dans la réponse à de telles questions, sont presque insurmontables. Cependant, certains moyens de prendre sur le fait, pour ainsi dire, le lecteur du siècle, semblent plus prometteurs que d’autres et il serait sans doute intéressant de souligner les perspectives qu’ils offrent.
 
INTERROGER LES PRATIQUES DE LECTURE
 
 
L’historiographie moderne des pratiques de lecture a connu en France une double impulsion. Roger Chartier a souligné, avec d’autres, combien la présence protestante induisait une imprégnation livresque. Dans les campagnes, les anciens maîtres d’école lisaient des fables et des romances à leurs compagnons villageois lors des veillées et les nobles lisaient pour leur famille les jours de pluie.
Les citadins étaient constamment bombardés par les produits de la presse, certains comportant des textes accompagnés d’illustrations, destinés à être « lus » même par les illettrés [15]. Bien plus que sur la psychologie de la lecture, R. Chartier se penche sur le contexte de la lecture; et, pour une bonne partie, ses acteurs sont aux frontières de l’alphabétisation. De son côté, Claude Labrosse a tenté de pénétrer l’esprit d’un groupe plus éduqué : les lecteurs de Jean-Jacques Rousseau, à travers l’étude, entre autres sources, de quelque deux cents lettres écrites en réaction à La Nouvelle Héloïse. Les lecteurs, après avoir vu dans le texte toutes sortes de choses, depuis l’histoire authentique jusqu’à la compilation de proverbes et d’enseignements moraux, laissent parler des expériences personnelles intenses.
L’un d’eux déclare que le livre lui a donné une raison de vivre; un autre prétend qu’il l’a précipité dans un torrent de larmes [16]. Tous sont persuadés que la littérature est une force prépondérante dans leurs vies.
La question de savoir comment les lecteurs italiens éduqués lisaient, ne peut évidemment pas être abordée en retraçant les différentes controverses soulevées par certains livres. Cette tâche, Venturi l’a entreprise avec une exhaustivité à couper le souffle, au moins en ce qui concerne les livres publiés par les réformateurs du XVIIIe siècle. Démontrer que les ouvrages de Muratori furent contestés par Giovanni Antonio Querini et Gioseffo Pasquale Cirillo, et que ceux de Cesare Beccaria le furent par Ferdinand Facchieri, satisfait sans doute l’histoire de la philosophie politique ou celle de la pensée sociale de cette période [17]. Mais le temps que leurs opposants affûtent leur riposte et leurs objections, le « mal » était fait : les idées réformatrices avaient produit leur effet, et la réflexion avait déjà franchi plusieurs étapes. Ce qui importe, c’est donc plutôt de restituer quel pût être l’effet immédiat produit par la lecture, en recréant l’intimité provoquée par les premières impressions d’un livre. Une telle étude contribuerait non seulement à l’histoire de la propagation des Lumières, mais aussi à l’histoire de la diffusion de la littérature, quelle qu’elle ait été.
Les autobiographies présentent le même genre de problèmes que la littérature polémique, même si elles sont indispensables pour découvrir les impressions durables qui changèrent la vie de leurs lecteurs. Cependant, et pour ce qui concerne le sommet de l’élite littéraire, il est pratiquement impossible de distinguer cette enquête de l’histoire intellectuelle conventionnelle. L’autobiographie de Giambattista Vico retrace une expérience livresque à partir de quatre auteurs :
Platon, Tacite, Francis Bacon et Hugo Grotius. Chacun d’entre eux, dans l’esprit de Vico, a représenté un moment formateur essentiel dans l’histoire de la pensée occidentale [18]. Vittorio Alfieri a ainsi rapporté l’expérience de sa première lecture approfondie des Vies de Plutarque : « En entendant certains passages sur ces grands hommes,» se rappelle-t-il, « je me suis souvent levé en proie à une profonde agitation et, complètement transi, j’ai éclaté en sanglots de douleur et de rage d’être né dans le Piémont à une époque et sous des gouvernements où l’on ne pouvait ni dire, ni faire de grandes choses » [19]. Il y mêle même ses voisins : « J’ai lu [les Vies] quelquefois quatre ou cinq fois dans un tel transport de larmes, de cris et même de fureur, que quiconque m’aurait entendu depuis une pièce voisine m’aurait certainement pris pour un fou. » Le même type de sources autobiographiques procure d’autres exemples, comme l’expérience de la mystique Veronica Giuliani, fille d’un fonctionnaire de Piacenza, au début du XVIIIe siècle. Un jour, alors qu’elle lisait la traduction du Paradis ouvert à Philagie, par Paul de Barry, Dieu lui apparut soudain : « Ferme ce livre, parce que je veux être pour toi ton livre et tout ce dont tu as besoin [20]. » Après avoir ressenti une « certaine paix intérieure » en tournant son âme vers l’« union avec Dieu », elle reprit de nouveau le livre. Mais Dieu lui dit à nouveau de le fermer. Son expérience de ce qui avait pu être le pouvoir suggestif de la lecture, dans un état proche de l’union mystique, présente bien des parallèles avec celle des mystiques des siècles précédents [21].
Pour prendre sur le fait le lecteur du XVIIIe siècle, et pour mieux comprendreses particularités, toutes ces sources ont une faiblesse commune : plutôt que les premières impressions laissées par la lecture, elles retracent des impressions réfractées à travers une expérience bien ultérieure [22]. Giambattista Vico passa l’essentiel de sa vie d’adulte à réfléchir aux questions soulevées dans les livres de ses auteurs préférés et il écrivit son autobiographie au moins en partie pour faire valoir sa propre revendication d’être allé au-delà de leurs accomplissements, pour créer une « nouvelle science ». Sans nul doute cette expérience influença-t-elle ce qu’il choisit de dire. Alfieri, poète déjà couronné de succès quand il écrivit, chercha à donner à ses admirateurs un portrait digne de foi afin d’assortir leurs impressions de ses travaux. Veronica Giuliani, pour obscurcir sa vision d’elle-même et de son rôle, reçut les stigmates.
Afin d’étudier les habitudes de lecture des érudits du XVIIIe siècle, au moins serait-il plus approprié d’examiner cette forme caractéristique qu’est le commentaire sur un auteur. Que ces érudits aient continué à adopter cette forme antique de communication de leurs pensées à propos de sujets courants de leur temps, révèle en soi beaucoup de choses. Cela suggère la persistance de ce qu’on pourrait appeler le souvenir des habitudes philologiques de l’humanisme de la Renaissance. On en trouve un bon exemple dans les annotations minutieuses d’Apostolo Zeno au sujet de la Biblioteca dell’eloquenza Italiana de Giusto Fontanini. Les commentaires hargneux, les réflexions et les polémiques portant pratiquement sur chaque phrase que Fontanini écrivit, l’emportent de loin sur l’œuvre originale [23]. Le commentaire d’Antonio Genovesi sur l’Elementa Physicae de Petrus Van Musschenbroek en fournit une autre illustration. Il montre peut-être ce qui traversait l’esprit du lecteur italien imprégné des meilleures traditions de la philosophie et de la littérature italiennes, tandis qu’il lisait cet ouvrage parfois hostile (du moins aux collaborateurs italiens) et parfois simplement énigmatique :
l’histoire de la révolution scientifique de Musschenbroek [24]. Ces sources ont en commun une grande partie des problèmes relatifs au recul et à l’intention des autobiographies. Zeno écrivit ces annotations sur Fontanini en partie à cause d’une vendetta contre un ancien associé devenu un rival. Genovesi voulait donner à ses étudiants une introduction facile à un sujet difficile. Les commentaires des textes, comme ceux de Francesco Dalmazzo Vasco sur L’Esprit des Lois de Montesquieu, une lecture faite à la lumière de Jean-Jacques Rousseau, pourraient être légèrement meilleurs, si les premières impressions n’avaient pas disparu dans les révisions ultérieures [25].
Les notes de lecture sont même plus proches des premières impressions.
Par exemple, le carnet de Giuseppe Baretti contient cependant apparemment plus de fragments de publications de journaux ou de revues, par exemple, que de véritables notes [26]. Les annotations en marge, la version non officielle des commentaires, peuvent aussi servir d’exemple, comme celles de Scipione Maffei sur les Riflessioni sul buon gusto de Muratori (Venise 1708) [27]. Mais le problème est que ces notes communiquent rarement l’impression d’un livre dans son entier, ni son impact. En effet, dans ce cas, Maffei commenta principalement un chapitre, plus tard supprimé, concernant les duels. En faisant de la sorte, il commença une série de réflexions qui le conduisirent à la rédaction de son Della Scienza Chiamata Cavalleresca en 1710.
Pour surprendre le lecteur plus modeste du XVIIIe siècle en pleine lecture, les registres de l’Inquisition semblent former la source la plus intéressante. On peut ainsi examiner cette confession soumise au Saint-Office vénitien au début du XVIIIe siècle, par une religieuse du nom de Maria Cecilia Sacrati :
« Je déclare que, pendant toute cette période, c’est-à-dire environ dix-huit ans (… ) j’ai professé obstinément pour diverses sectes, à savoir, les calvinistes, les luthériens et les athées; d’autre part j’ai eu foi en plusieurs dogmes. Tout cela à cause des instigations de l’astrologue qui me donnait les livres, dont l’un d’entre eux, je me rappelle était de Calvin; et je me suis réjouie de cette lecture contraire à la religion catholique (… ). J’ai tenté d’inculquer ces maximes hérétiques à autant de personnes que possible, en conversant avec insouciance aussi bien en privé qu’en public [28]. »
Apparemment, les textes des grands réformateurs religieux du XVIe siècle exerçaient encore leur énorme pouvoir au XVIIIe. Et ce genre d’expérience provoquait une peur considérable du livre parmi les élites, aussi bien dans les cercles ecclésiastiques que politiques. Mais la lecture semble parfois avoir eu l’effet inverse, et avoir incité à la sainteté. Bernardina Renzi, paysanne de Viterbo à la fin du XVIIIe siècle, savait lire comme tant d’autres de sa classe sociale, mais ne savait pas écrire. Elle dit à l’Inquisition locale que sa lecture de la biographie de Catherine de Sienne lui avait inspiré des actes d’un héroïsme spirituel des plus rares [29]. Cependant, il est nécessaire d’interpréter de telles sources avec prudence. Les confessions extorquées sous la menace de la torture doivent être accueillies avec un certain scepticisme; et même si elles pourraient, en dehors de cela, refléter le véritable état d’esprit de l’accusé, elles sont souvent retranscrites dans un langage convenu par des scribes loin d’être intègres, agissant en complices d’interrogateurs habitués à trouver un démon derrière chaque buisson.
La correspondance fournit sans doute la meilleure façon de saisir sur le fait le lecteur du XVIIIe siècle, et ses impressions passagères, quand cette information est disponible. Voici une lettre écrite en 1738 par le naturaliste Carlo Francesco Cogrossi à l’historien Giovanni Maria Mazzuchelli :
« Dès que j’ai reçu votre judicieux et précieux livre [ Notizia istoriche e critiche intorno alla vita ed agli scritti di Archimede, Brescia, 1737], impatient de le lire, je l’ai immédiatement envoyé au libraire, et quand il fut relié, je me suis mis sur le champ avec grand plaisir à le lire et à l’aimer. Je n’ai pas été déçu dans mes espérances bien fondées d’y trouver les choses dites par Archimède rendues par vous sous leur vraie lumière et d’observer avec quel bon goût et avec quelle érudition vous avez réussi la critique, Archimède étant un auteur sur qui les anciens et les modernes ont beaucoup écrit. Pour vous dire la vérité, il y a peu de livres que j’ai la patience de lire deux fois consécutives. Le vôtre est l’un d’entre eux, et il servira également parmi les autres d’ornement singulier à ma petite bibliothèque [30]. »
Cette précieuse esquisse du lecteur dans son étude évoque avec éloquence un monde des livres caractéristique de la civilisation préindustrielle. Au XVIIIe siècle, un livre était accueilli dans la maison comme un invité d’honneur; et, tout comme l’invité, il était autorisé à se rendre dans les lieux appropriés pour se rafraîchir avant de se joindre à la conversation. Quand la situation a-t-elle changé ? Il faut rassembler plus d’indices afin de le découvrir.
Toutes ces sources, si on les compare et qu’on les recoupe pourraient composer la base de la prochaine histoire de la pratique de la lecture au XVIIIe siècle. Mais en vérité, pour saisir les divers modes de lecture à travers le siècle, une autre sorte de source est nécessaire, sous une forme plus fermement établie que celle, infiniment versatile, des mémoires et des lettres, et cependant plus variée que la forme figée des annotations, des notes de marge et des interrogations. La seule source qui semble correspondre à cela pourrait bien s’avérer être l’une des plus grandes sources encore inexplorée sous cet angle, car à première vue, elle n’y semble pas particulièrement adaptée : il s’agit du journalisme littéraire [31].
 
LES CONTROVERSES LITTÉRAIRES
 
 
Les journaux littéraires du XVIIIe siècle, particulièrement en Italie, ont continué à adopter la forme du compte rendu introduite en France au siècle précédent par le Journal des sçavans. Semaine après semaine (ou trimestre après trimestre), elles rendirent compte des livres publiés des deux côtés des Alpes. Et à partir de 1710, avec la revue trimestrielle Giornale de’letterati d’Italia d’Apostolo Zeno et de ses collaborateurs, ils essayèrent vraiment de présenter des lectures complètes de ces livres, remplaçant la forme de l’avis de publication caractéristique de leurs prédécesseurs du XVIIe siècle (le Giornali de Francesco Nazari et Benedetto Bacchini). Quand ces lectures n’étaient pas envoyées par les auteurs des livres en question – une pratique courante à l’époque –, elles ouvraient une fenêtre unique sur les habitudes de lecture de leurs contemporains.
Un exemple révélateur est celui de Zeno, qui donna un aperçu minutieux et complet (en 70 pages) du second volume de la Storia di Venezia de Pietro Garzoni, racontant la Guerre de Succession d’Espagne (Venise, 1719). Il s’est évidemment assis pour écrire le compte rendu, la plume à la main, d’une façon extrêmement professionnelle, indiquant les numéros de page du livre, reportés ensuite dans les marges de la revue. En une page, il narre les événements principaux racontés par Garzoni de la page 5 à la page 12; il résume ensuite, en une autre page, les pages 12 à 16 de l’ouvrage, et ne néglige pas de signaler ses nombreuses omissions, émaillant son exposé de phrases telles que : « Il continue à raconter… » et « le reste de ce [livre, chapitre etc.] est consacré à… ». passées les deux cents premières pages de l’ouvrage de Garzoni, son attention commença à faiblir et il lut de plus en plus vite, résumant toujours davantage jusqu’à ce que, à la fin de sa lecture, il galope à raison de trente pages de texte par page de revue, ralentissant seulement pour la conclusion. Mais aucune excuse ne fut nécessaire aux yeux de Zeno; il n’oubliait rien de significatif dans une lecture destinée, de toute évidence, non seulement à remplacer le livre lui-même dans l’intérêt des lecteurs de la revue qui n’allaient vraisemblablement pas acheter l’original, mais aussi à refléter la même lecture littérale et idéale que l’auteur lui-même aurait souhaitée. Pour Zeno, il n’y avait qu’une seule façon de lire un livre [32].
Le format de la revue changea de façon significative au cours du XVIIIe siècle pour refléter, comme on peut le supposer, à la fois les changements perçus dans le public du journalisme et dans les goûts littéraires, et les changements dans la façon de lire les livres. Un coup d’œil à la revue littéraire hebdomadaire Novelle letterarie de Giovanni Lami, lancée à Florence en 1740 avec un calendrier de publication beaucoup plus court que n’importe quelle revue précédente, suggère que Lami se trouva parfois obligé de ne faire guère plus que lire et transcrire mot à mot les introductions, ou simplement feuilleter le livre et traduire un chapitre ou deux au hasard. Quand il essayait de lire aussi soigneusement que le temps le lui permettait, il avait rarement le loisir de peaufiner ses notes de lecture pour en faire des comptes rendus exhaustifs. Son compte rendu d’Il Cristianesimo felice nelle missioni dei Padri della Compagnia di Gesù nel Paraguai (Venise, 1743) en fournit un bon exemple. Il ne prétend en aucune façon fournir un résumé page par page.
Nous pouvons presque suivre son regard, sautant d’un sujet à l’autre. Il commence avec la « Préface au lecteur » en recopiant une phrase ou deux presque exactement. Ensuite, il parcourt la table des matières, qu’il transcrit, s’arrêtant chaque fois que le sujet attire suffisamment son attention pour sauter tout droit à un chapitre. Ainsi, Lami cite le chapitre deux : « Quel pouvoir les Espagnols et les Portugais ont-ils ici », au sujet de « la cruauté et de la barbarie pratiquée par les premiers, qui surpassait de loin tout ce que le tyran le plus malfaisant et le plus criminel aurait pu imaginer », avant de passer aux têtes de chapitres suivantes avec des plongées occasionnelles dans le texte [33]. Nous sommes ici en présence de ce que l’on pourrait appeler, à défaut d’une meilleure expression, « la lecture rapide ».
À d’autres endroits chez Lami, on trouve des exemples de ce que l’on pourrait appeler « une lecture superficielle », comme quand il fait remarquer : « Je suis enchanté de lire le début » d’un livre précis, qu’il n’avait de toute évidence pas lu jusqu’à la fin [34].
La « lecture rapide » et la « lecture superficielle » apparaissent comme deux modalités d’une lecture extensive, par opposition à la lecture plus intensive de livres moins nombreux [35]. Le risque, en comparant ces exemples afin d’élaborer une histoire de la lecture, réside dans le fait que, chaque fois que l’on est à la recherche de changements au cours du siècle – par exemple, de la lecture intensive de Zeno à la lecture extensive de Lami –, il se peut que l’on se trouve simplement en présence de deux personnalités singulières qui aimaient lire de façon différente.
Cependant, un autre témoignage de la seconde moitié du XVIIIe siècle peut nous offrir quelques indications. Il provient de l’Osservatore veneto, de Gaspare Gozzi :
« Ne voyez-vous pas combien de libraires il y a ? [… ] Chaque jour des livres sont vendus et achetés; de nouveaux frontispices font leur apparition chaque jour; on écrit et on imprime constamment. Si les gens n’utilisaient pas la méthode de lecture que j’ai décrite, pensez-vous qu’il serait possible à ces personnes de lire comme elles le font, sans déranger le moins du monde leur intellect ?»
Et la méthode qu’il décrit est la suivante :
« Vous feuilletez rapidement [mes pages], ainsi, si quelqu’un vous interroge, vous ne pouvez que dire que vous les avez lues. Après chaque phrase, demandez du café ou la blague à tabac; et s’il y a des gens qui parlent autour de vous, écoutez ce qu’ils disent et répondez leur de temps à autre ou cajolez votre chien en lui adressant de temps en temps des mots réconfortants [36]. »
Ceci convient très bien au style de lecture de Lami.
La lecture extensive n’a évidemment pas été une invention du XVIIIe siècle.
Le grand bibliothécaire ducal toscan Antonio Magliabechi, était réputé pour avoir lu pratiquement tous les livres entreposés dans la bibliothèque des Médicis de son époque, ce qui correspondait quasiment à tout ce qui avait été publié en Italie au XVIIe siècle [37]. Sa lecture était en effet si extensive que, malgré sa réputation d’érudit, il semble qu’il n’ait eut le temps de laisser derrière lui aucun écrit de sa plume. Que le style extensif en soit venu à dominer les revues littéraires de la dernière moitié du XVIIIe siècle, ne fait que renforcer la conclusion déjà indubitable : une véritable révolution de la lecture se préparait.
La question de savoir ce que les gens – en particulier les écrivains – pensaient de l’acte de lire promet de livrer des conclusions d’une bien plus grande importance et véritablement basées sur des preuves beaucoup moins contestables que toutes les conclusions concernant la vitesse de lecture. Un changement majeur est certain : une modification dans la façon de voir la lecture comme un domaine essentiel de la politique.
Lecture et politique
Au début du XVIIIe siècle, Ludovico Antonio Muratori pouvait légitimer l’utilisation judicieuse de la censure comme un moyen d’éviter « les erreurs et les doctrines perverses » [38]. Inversement, quelque 70 ans plus tard, le juriste napolitain Giuseppe Filangieri évoquait le « tribunal de l’opinion publique » dont une presse libre faisait partie intégrante :
« Mais ce tribunal n’a ni forum ni tribune. Il n’y a pas de réunions, il n’y a pas d’oratoire :
comment peut-il alors être informé de la violation d’une loi utile, du défaut ou du vice découvert dans une autre, d’une erreur que l’administration a commise ou est sur le point de commettre; d’un mal qui a été introduit ou est sur le point d’être introduit dans le gouvernement ? Comment ses votes peuvent-ils l’emporter en faveur d’un bien à accomplir, d’un autre à répandre, d’un autre à renforcer. Comment peut-il être informé des desseins d’un ministre inique, ou des abus de l’autorité d’un magistrat ? Comment peut-il se protéger contre ce sommeil dans lequel la prospérité elle-même, associée à la paresse naturelle des hommes, a plongé si souvent les peuples qui la possédaient, et comment le législateur peut-il être sûr de disposer et de déployer ce tribunal qu’il se doit de protéger et de défendre contre l’activité d’une ambition sans cesse conspiratrice et vigilante ? Comment, finalement, ce tribunal peut-il correspondre aux vues du sage législateur, intéressé à administrer au gouvernement toutes les aides possibles pour préserver et répandre le bien, et toutes les façons et les obstacles s’opposant à l’introduction du mal ? La liberté de la presse est ce moyen [39]. »
Ces idées méritent d’être comparées avec des affirmations contemporaines similaires de Malesherbes et d’autres, afin d’illustrer le changement dans les règles de publication de l’Ancien Régime à l’âge moderne du Quatrième État [40].
D’autres aspects de la question concernant l’opinion des gens sur l’acte de lire n’ont, à ce jour, pas été abordés en détail. Les historiens de la littérature, il est vrai, se sont intéressés à l’art de la persuasion du XVIIIe siècle. Mario Fubini a exploré le style de Muratori afin d’apprécier ses stratégies pour plaire au public; et il suggère que la simplicité et l’absence de fioritures faisaient partie d’un effort conscient pour briser les barrières entre l’écrivain et le public [41]. La plupart des historiens de la littérature qui ont étudié de près le rôle de la rhétorique se sont appliqués à retracer l’émancipation des écrivains du XVIIIe siècle des théories rhétoriques classiques, expliquant leur originalité et analysant leur critique de la créativité littéraire [42]. Et bien que ces études aient réussi à établir la frontière entre le rationalisme du début du XVIIIe et les origines du romantisme, elles n’ont cependant pas totalement exploré les idées des auteurs concernant leurs relations avec leur public.
 
DIFFUSION DES IDÉES ET ESTHÉTIQUE DE LA RÉCEPTION
 
 
On dispose de diverses études sur la façon dont les auteurs voient la lecture, qui vont au-delà des questions d’opinion politique et de persuasion rhétorique.
Certains des travaux les plus novateurs concernent non pas l’Europe moderne mais la Grèce antique. À première vue, cela peut sembler sans grand rapport;
mais les questions qu’ils soulèvent paraîtront maintenant familières. Deux théories principales concernant les effets du mot écrit étaient disponibles, selon Jesper Svenbro, toutes deux influencées par des pratiques de lecture répandues dans la Grèce antique [43]. D’un côté, les auteurs considéraient l’écriture comme un acte de domination. Etant donné que la lecture se faisait essentiellement à voix haute, les écrivains voyaient leurs lecteurs comme des instruments passifs prêtant leurs voix à leurs mots muets. En effet, certains termes utilisés pour désigner la relation de l’écrivain avec le lecteur avaient des connotations presque érotiques, pour accompagner la pénétration réelle des sons verbaux. Cette approche peut avoir persuadé les penseurs les plus libéraux de s’abstenir entièrement d’exprimer leurs idées par écrit, alors qu’ils voyaient dans les discussions réfléchies une façon d’atteindre la clarté philosophique plutôt qu’un moyen d’affirmer un pouvoir.
L’attitude d’un maître comme Socrate, affirme Svenbro, peut être comprise à la lumière de cette théorie. D’un autre côté, l’occasion moins fréquente de la lecture silencieuse suggère un autre concept disponible dans cette culture : celui d’un moins grand rapport de force entre l’écrivain et le lecteur. Quoi qu’il en ait été, un examen plus approfondi de la terminologie utilisée dans les descriptions de l’acte de lire à des époques plus anciennes, pourrait fournir des résultats utiles.
Pour l’Europe transalpine moderne, les représentants de l’École connue sous le nom d’« esthétique de la réception » ont été particulièrement attentifs au problème de l’histoire des idées sur la lecture [44]. D’abord développée à Constance et en Allemagne de l’Est dans les années 1960, cette École critique s’est efforcée de ramener la question du public réel de lecteurs d’une œuvre au sein de la discussion du sens esthétique. Non que le lecteur ou quelque équivalent ait été entièrement absent de ce débat, mais les concepts critiques usuels se réfèrent à un « lecteur idéal » ou à un « lecteur désiré » présupposé par l’auteur.
Le lecteur « sous-entendu » dans le texte, ou le « super-lecteur » ou le « lecteur informé » supposé par le critique, sert à rendre compte de toutes les significations possibles d’un texte, même celles inconnues de l’écrivain. Aucun de ces concepts ne s’attache vraiment aux vrais lecteurs. Les praticiens de l’esthétique de la réception, à la place, ont cherché à associer la théorie littéraire et la socio-logie de la lecture, pour répondre aux nouvelles questions sur le comportement du vrai lecteur. Ils ont ainsi offert un modèle de la construction du sens à trois dimensions, comme une collaboration entre l’auteur, le texte et le public.
Lecture objective, lecture subjective
De façon surprenante, Wolfgang Iser situe les racines historiques de la démarche de cette esthétique de la réception parmi les auteurs de romans britanniques du XVIIIe siècle [45]. Selon lui, Laurence Sterne a fait sienne la psycho-logie de John Locke et a fondé son roman Tristam Shandy sur la conviction que toute connaissance provient de l’association mentale par l’individu d’une myriade d’impressions empiriques accidentelles. Cependant, il ignora la conclusion de Locke, pour qui cette procédure épistémologique produisait une sorte de connaissance relativement semblable pour tout le monde, au moins en ce qui concerne les choses les plus importantes : d’où la stabilité d’une société. Aussi Sterne chercha-t-il à mettre au jour les grandes diversités dans l’intellect et la personnalité, qui conduisent à l’instabilité et à l’imprévisibilité. Il fit se comporter les personnages de différentes façons dans des situations précises, en fonction de leurs impressions spécifiques : voyez les réactions imprévues d’oncle Toby aux affirmations de Walter Shandy. Sterne révéla la difficulté des relations humaines dans un monde dominé par la subjectivité. Il permit même au lecteur d’expérimenter le rôle de la subjectivité dans la détermination du sens de la littérature, en lui fournissant une page vierge (chapitre38) afin d’écrire ses impressions, créant ainsi le premier exemple que nous ayons de fiction interactive.
Cette École critique de la réception s’est jusqu’à présent uniquement préoccupée du roman, mais elle pourrait également proposer des hypothèses, des interpertétations à vérifier, en utilisant d’autres sortes d’écrits, pour répondre aux questions que les historiens veulent poser. En fait, avant le XVIIIe siècle, l’assimilation des idées exprimées sur une page était considérée comme un processus ne posant relativement pas de problème, un processus en somme uniquement affecté par l’intelligence plus ou moins grande des lecteurs ou leur plus ou moins grande attention. Mais on a peu à peu reconnu au cours du XVIIIe siècle les multiples facettes de la conscience. En Italie comme en Grande-Bretagne, ce changement entraîna la première reconnaissance de ce qui pourrait être appelé une théorie subjective de la lecture : une théorie qui considérait la lecture comme un acte profondément subjectif, déterminé par les expériences empiriques uniques du sujet.
Dans le numéro du mois d’août 1761 de l’Osservatore veneto, de Gozzi, se trouve ainsi expliquée la différence entre la lecture et la parole :
« Quiconque a parlé publiquement, a communiqué à ses mots le charme de sa voix et tous les artifices de ses gestes; un livre se présente sans autre recommandation qu’une lettre de dédicace ou un poème, qui vaut bien peu de chose parce que les gens sont aujourd’hui las de cette pratique; et, même alors, ce n’est pas le livre qui parle, mais (on pourrait dire) la personne qui le lit [46]. »
De fait, cette constatation se situe à l’opposé de la théorie dérivée par Svenbro de l’expérience de la Grèce antique et distingue deux théories de la communication – objective et subjective. La théorie objective voit la communication comme ayant un sens objectif – celui qui provient de l’esprit de l’orateur; elle est, selon la métaphore de Gozzi, toujours exprimée dans la voix de l’orateur. Dans les meilleures circonstances, celui qui écoute, reçoit ce sens. S’il ne le reçoit pas, c’est qu’il ne faisait pas attention ou que l’orateur marmonnait.
La seconde théorie est la théorie subjective. Selon celle-ci, on s’attend à ce que le lecteur reçoive un sens différent de ce que l’écrivain pensait communiquer.
Le sens n’est pas concentré dans l’écrivain; il est créé en collaboration par la voix de celui qui lit. Donc, il y a autant de lectures possibles qu’il y a de lecteurs. Comme l’a fait remarquer Gozzi à une autre occasion : « Voyez combien sont nombreux les cerveaux des hommes, et il vous semblera impossible, faits comme ils le sont de la même pâte, qu’ils pensent tous différemment. Mais il en est ainsi [47]. »
Il n’est pas facile de définir le passage d’une théorie objective à une théorie subjective de la lecture et de la communication avec suffisamment de précision pour qu’on puisse l’identifier au sein de tout un ensemble d’écrits du XVIIIe siècle. Pour élucider plus avant la théorie objective, il est nécessaire de faire marche arrière jusqu’à la période antérieure au milieu du XVIIIe siècle. La meilleure expression que je connaisse de la théorie de la lecture la plus répandue alors est le Trattato dello stile e del dialogo de Sforza Pallavicino : « Si les hommes pouvaient manifester leurs idées immédiatement comme les anges, les mots seraient superflus. » Autrement dit, « un vaisseau est nécessaire pour transporter ce liquide d’un esprit à l’autre »; et ce vaisseau c’est la rhétorique [48]. De même qu’il n’y a qu’un liquide, il n’y a qu’un sens à un livre et donc une seule façon de le lire; et de même qu’il n’y a qu’une seule façon de lire un livre, il n’y a qu’une seule façon de parler de ce qu’il contient. D’où la pratique journalistique courante du début du XVIIIe siècle, qui consistait à produire de longs extraits ou résumés des livres. Au début de sa carrière, le journaliste Angelo Calogerà suggéra que le travail du journaliste était de dire ce qui était dans les livres « avec une exacte impartialité. Un journaliste est un historien » [49]. Et, du moins lorsqu’il transmettait le sens d’un texte, ne s’attendait-on pas plus à observer une interaction entre lui et le texte qu’on ne l’attendait entre l’historien et la Guerre du Péloponnèse.
La proposition selon laquelle il n’existait en fait qu’une seule véritable façon de lire un livre devint pour les journalistes du début du XVIIIe siècle un axiome professionnel. On en a vu un bon exemple avec le compte rendu de la Storia di Venezia de Pietro Garzoni rédigé par Zeno : il donne un extrait qui pourrait remplacer le livre lui-même. À la même époque, Scipione Maffei, dans son Osservazioni letterarie, adopta la même approche. Après une brève introduction de six pages au Paragone della poesia tragica d’Italia con quella di Francia (Zurich, 1732) de Pietro Calepio, il consacra trente pages au contenu du livre, racontant patiemment chapitre par chapitre ce que l’auteur avait à dire (sur la tragédie en tant que genre littéraire, sur l’organisation rigoureuse du drame français et l’ignorance des acteurs italiens, sur les excès de la vulgarité française en citant les exemples principaux de Calepio tirés de Racine et de Corneille, ou encore à propos des alexandrins. Il n’avait alors parcouru que quatre-vingts pages de l’original [50] ! Son compte rendu des Notizie (… ) intorno alla vita ed agli scritti di Archimede de Giovanni Maria Mazucchelli était essentiellement un condensé en treize pages de cette biographie d’Archimède [51]. La tentation est grande de qualifier de tels comptes rendus de bien plats. Mais s’ils sont si différents des comptes rendus tels qu’on les rédigera plus tard, c’est aussi qu’ils n’étaient pas supposés exprimer une réaction personnelle ni même une appréciation digne de foi des œuvres en question. De fait, les Osservazioni letterarie et le Giornale de’letterati d’Italia furent tous deux publiés anonymement.
Les textes de la littérature de fiction ont été traités exactement de la même manière, ce qui suggère que la littérature de fiction et la littérature savante étaient considérées comme des produits du même artisanat littéraire. L’extrait du poème « Gli occhi di Gesù » de Pier Jacopo Martello donné par Zeno, était en fait une tentative pour donner une version en prose du poème, avec les numéros de page indiqués dans la marge [52]. Il raconte comment l’auteur (page 4) se fait passer pour le père d’Orlando (le même Orlando que dans le poème de l’Arioste), apparaît en rêve à Orlando et le guide vers le Paradis (naturellement la Lune), l’exhortant (p. 5 à 10) à abandonner ses chansons sur les yeux d’Amarillis et pour commencer à chanter les yeux de Jésus. Orlando consent (p. 10 à 13) et rencontre le prophète Elijah (p. 13 à 21) qui le conduit à travers une grande galerie où le portrait de Jésus est accroché. Ainsi de suite pendant six pages : soit presque ce que ferait de nos jours un étudiant de première année d’université si on lui demandait d’écrire sur le poème – ou, plus exactement, comme Zeno l’avait fait dans le compte rendu de la Storia de Garzoni.
Bien sûr, donner un aperçu d’une œuvre n’était pas la même chose que d’en faire la critique et la critique n’était absente dans aucune des premières revues. Après un résumé fidèle de ce qui était supposé être le contenu objectif du poème de Martello, Zeno en vint à la véritable analyse. « M. Martello a transmis de la nouveauté à sa locution,» nota-t-il, « qui est noble et soutenue bien que le rythme semble parfois artificiel » [53]. En d’autres endroits, Zeno manifesta son désaccord avec telle ou telle image, telle ou telle idée, ayant à l’occasion recours aux notes de bas de page soigneusement intitulées « observations des journalistes ». Même dans la critique, il cherchait à maintenir un certain degré d’objectivité. Il faisait appel non pas à l’expérience personnelle du critique mais, comme le montrèrent récemment les historiens littéraires, aux normes et aux règles classiques, où, selon Zeno aux « catégories des Écoles ». Toujours dans le cas de Martello, il écrivit : « ce poète possède un esprit libre; il ne veut aucune contrainte à sa pensée ou à son discours; et il exerce librement son goût poétique dans se soucier des considérations que les autres considèrent comme des lois inviolables » [54].
 
LES TRANSFORMATIONS DU COURRIÉRISME LITTÉRAIRE
 
 
Tout ceci changea considérablement au milieu du XVIIIe siècle; et pour expliquer cette transition, il n’y a pas lieu de minimiser l’importance du déclin de la rhétorique classique et de la montée de la psychologie à sensation. De la même façon, l’importance de l’expérimentalisme stylistique pur ne doit pas non plus être sous-estimée. Deux autres influences majeures doivent cependant y être ajoutées, qui modifièrent considérablement la vie littéraire en Italie.
L’une fut l’émergence d’une profession littéraire identifiable, détachée des réseaux du mécénat et dépendant entièrement du public des lecteurs. Les journalistes en furent parmi les plus grands bénéficiaires, comme l’ont montré Norbert Jonard et Mario Infelise [55]. L’autre raison a été l’augmentation du volume de la littérature imprimée disponible, à tel point que le journaliste Francesco Antonio Zaccaria put écrire en 1750 : « Si le Bon Dieu ne nous envoie pas ici bas quelque épidémie dévoreuse de papier pour nous débarrasser de tous ces ouvrages mauvais et inutiles, nous devrons très bientôt abandonner nos maisons pour faire place à ces invités d’honneur, dont l’indiscrétion devient plus odieuse à mesure que leur nombre augmente [56]. »
Face à une telle compétition, s’assurer une portion sûre d’un public de lecteurs de plus en plus sophistiqué était difficile et pas toujours garanti. Le journaliste vénitien Giovanni Francesco Scottoni le savait bien lorsqu’il introduisit tristement, par ces mots en guise d’adieux à son public, son dernier volume de la revue littéraire Notizie utili : « Ces informations, que j’avais coutume d’appeler utiles, doivent, réflexion faite être appelées inutiles [57]. » Confrontés à une montagne de livres et à un besoin de donner à la rédaction un profil éditorial plus net, les journalistes se tournèrent vers un format plus court et plus sub-jectif. La formule la plus prometteuse semble avoir été celle inventée à la fin du XVIIe siècle par un autre journaliste vénitien, Girolamo Albrizzi, dans Galleria di Minerva : rassembler un ensemble de lecteurs en flattant la vanité des abonnés, invités à envoyer leurs lettres afin qu’elles soient publiées, ou en inventant carrément des lettres – une technique développée avec encore plus de succès par Richard Steele et Joseph Addison en Angleterre dans le Tatler et le Spectator, et reprise avec un certain enthousiasme par les journalistes italiens dans la seconde partie du XVIIIe siècle.
Angelo Calogerà, dans une de ses nouvelles revues publiée à cette période sous le titre de Memorie per servire all’istoria letteraria fut parmi ceux qui abandonnèrent la formule du condensé pour celle de la lettre. Ceci lui permit de présenter la lecture de chaque livre comme il l’aurait fait à un ami, comme une expérience unique conditionnée par d’innombrables faits journaliers. Par exemple : « Si je devais vous faire le compte rendu complet que vous me demandez à propos du livre du Signor [Francesco Maria] Zanotti concernant les forces vives [ Della forza de’corpi che chiamano viva, Bologne, 1752], il serait certainement nécessaire que je le lise, mais je trouve cette tâche impossible à cause d’un douloureux mal de tête dont je ne me suis pas encore entièrement remis. Je l’ai lu, cependant, et de là vous pouvez conclure combien ce livre m’a plu, parce que mon mal de tête n’a jamais interrompu ma lecture [58]. » Ce texte exprime-t-il le véritable degré d’émotion d’un lecteur souffrant, à propos d’un livre de physique, ou bien n’était-ce qu’une façon d’excuser une lecture partielle ou inattentive ? Nous ne le savons pas, parce que Calogerà ne dit rien de plus sur le livre.
Calogerà associa ses expériences de lecture non seulement à des événements extérieurs mais aussi à d’autres expériences de lecture, au moyen d’une série de raccordements irrationnels et inexplicables, aussi subjectifs que la conscience elle-même. Il n’y avait aucun souci de regroupement des articles par sujets ou par lieu de publication comme dans d’autres revues. Dans l’un de ses numéros, la vie de Palladio écrite par Tommaso Temanza lui rappela la Carta geografica generale delle isole di Malta e del Gozzo d’un certain Signor De Palmeus, apparemment parce que Palladio et Palmeus commençaient tous les deux par les lettres PAL. Puis « Gozzo », dans le titre de Palmeus lui fit penser aux Lettere diverse de Gozzi, un nom phonétiquement très proche. Un ensemble de Remarques sur le Dictionnaire, au titre trompeur de Pierre Bayle, lui rappela une autre sorte de dictionnaire n’ayant aucun lien avec ce dernier : le Dictionnaire des pièces du théâtre et l’abrégé de l’histoire des auteurs et des acteurs de Mouhy [59]. Dans un autre numéro, une discussion sur les écrivains de Trévise conduisit à une discussion sur Francesco Giustinian, évêque de Trévise, qui, à son tour, conduisait à une lecture d’un ouvrage sur l’histoire des Lombards en Italie consacrée à Giustinian par Bernardo Zanetti [60]. Ce que Calogerà produisit alors, fut une carte des habitudes mentales caractéristiques du lecteur.
Au milieu du siècle, Francesco Zaccaria et ses collaborateurs de la Storia letteraria d’Italia remplacèrent les résumés par des descriptions des pages de titres, des dédicaces et des préfaces des imprimeurs, et même par des tables des matières complètes, laissant au lecteur le loisir de découvrir lui-même le contenu des livres, à l’exception de ce que la critique devait absolument éclaircir [61]. Parfois, le critique transcrivait des poèmes entiers (par Anton-Filipo Adami), ou des longs passages d’ouvrages historiques (par Vettor Sandi) ou philosophiques (par Sigismondo Gerdil), laissant au lecteur le soin de se faire une opinion [62]. Plutôt que de parler d’ouvrages individuels, le critique littéraire préférait regrouper tout un ensemble d’ouvrages pour donner au lecteur une orientation générale, même quand, comme dans le cas de la polémique entre Pietro Chiari et Carlo Goldoni, le critique lui-même n’avait pas lu « attentivement » les ouvrages [63]. Contrairement au début du XVIIIe siècle, les journaux littéraires ne prétendaient plus alors remplacer les livres en question.
Ce glissement vers une présentation plus subjective de la lecture, au cours du milieu du XVIIIe siècle a eu ainsi plusieurs conséquences. L’une d’entre elles a déjà été montrée : la lecture commença à être conçue, d’un point de vue théorique, comme un acte subjectif. Comme Gasparo Gozzi l’a dit : « Ce n’est pas le livre qui parle, mais la personne qui le lit. » En second lieu, la lecture et la critique devinrent une seule et même démarche subjective. Lire, c’était interpréter, et interpréter c’était critiquer, critiquer c’était suivre son propre cheminement mental. Tout ceci ajoutait encore un autre outil à la puissante batterie désormais à la disposition de la critique moderne. Et cela contribuait clairement à la tendance à l’éloignement des canons et des règles abstraits de la critique, qui culminaient dans les théories esthétiques de Cesare Baccaria, lequel, non par hasard, avait travaillé au conseil de rédaction de la revue littéraire Caffé [64].
Le moyen de valider les jugements de la critique subjective ne résidait ni dans les résumés, ni dans les règles, mais faisait appel à l’intersubjectivité. En passant en revue un ensemble de lettres de l’érudit Giusto Fontanini dans sa revue littéraire Frusta letteraria, Giuseppe Baretti en ignora le contenu et, à la place, il invita le lecteur à considérer avec attention « ces amateurs d’antiquités qui se perdent à expliquer chaque misérable pierre qu’ils trouvent dans un cimetière, et ces bibliophiles qui font acquisition de tous les livres entièrement oubliés ou généralement négligés par toutes les classes cultivées » [65]. Parfois, il disait simplement au lecteur d’aller acheter ou emprunter l’ouvrage à lire. C’est ce qu’il fit après avoir soumis le théâtre de Carlo Goldoni à une critique cinglante. « Comparez ce qu’il a écrit à ce qu’Aristarque écrit », affirma-t-il en faisant allusion à son personnage journalistique, « je vous promets que vous deviendrez tous des Aristarques si vous êtes des hommes et des Aristarchesses si vous êtes des femmes » [66].
Quand Baretti recensait de la poésie, le plus subjectif de tous les arts, il ne mentionnait aucun extrait de poèmes. À la place, il parlait simplement de la forme particulière des vers – soit dans le style de Pétrarque ou de Berni, et ainsi de suite.
Il compara L’Uomo de Pietro Chiari à son modèle supposé, l’Essay on Man d’Alexander Pope, montrant que Chiari n’avait pas consulté l’original mais seulement une traduction française [67]. Souvent, il transcrivait une grande partie des ouvrages en question, qu’il faisait suivre par une explication concernant leur bonne ou leur mauvaise qualité [68]. Rien, aux yeux de Baretti, ne pouvait remplacer la lecture personnelle du lecteur. Et d’une façon très caractéristique, la seule exception d’un poème dont il relata le contenu strophe par strophe, en donnant des extraits, fut un des ses propres poèmes (publié sous un pseudonyme) [69].
La conséquence la plus importante de cette acception subjective de la lecture fut le développement d’un nouveau discours de connivence et d’intimité avec le lecteur et, finalement, un nouveau soutien pour des genres nouveaux. Cesare Beccaria, collaborateur du Caffé, l’exprima ainsi : « Les hommes de ce genre, qui sont la majorité, voient un livre comme ils voient un homme qui veut s’immiscer dans leurs affaires et réformer toute leur famille; ils sont terrifiés à l’idée de voir toute la structure de leurs idées bouleversée ». Et, ceci à juste titre, sous un Ancien Régime littéraire marqué par l’autoritarisme interprétatif, où un livre était justement supposé avoir ce but. « Mais un journal, continua-t-il, qui se présente à vous comme un ami, qui veut juste murmurer un mot ou deux à votre oreille – et ceci peut suggérer quelques vérités utiles, non pas en masse, mais une par une, et cela peut supprimer quelque erreur de votre esprit presque sans que vous vous en rendiez compte – est bien plus opportun et plus attentionné ». La raison en est, selon Beccaria, que chacun est occupé à écrire ce journal dans sa tête alors qu’il lit et qu’ainsi la différence entre le lecteur et l’auteur est réduite à rien. « La différence entre un auteur et un lecteur insulte notre amour-propre, parce que la plupart des gens ne se croient pas capables d’écrire un livre; mais chacun pense qu’il peut écrire un journal [70]. »
* * *
Ce nouveau discours de connivence et d’intimité avec le lecteur fut bien la seconde révolution de la lecture au XVIIIe siècle en Italie. Sa signification mérite plus d’attention qu’on ne lui en a donnée jusqu’à présent. Elle a largement ouvert la porte au discours sur la sentimentalité, qui commençait alors juste à se développer dans le domaine de l’esthétique, et dont le style autobiographique expansif d’Alfieri n’était qu’une manifestation. Toutes sortes de conjectures sont possibles concernant la relation entre la seconde révolution de la lecture et la première, qui avait frappé chaque génération et avec chaque invention nouvelle dans les techniques de communication. Peut-être qu’avec des outils plus efficaces à leur disposition, pour gagner non seulement l’esprit mais le cœur de leurs lecteurs, les écrivains de la deuxième moitié de ce siècle, dans tous les domaines, de la réforme politique à l’esthétique littéraire, pouvaient au moins espérer se retrouver à parler un peu moins dans le désert qu’auparavant. Mais avant de diagnostiquer une relation plus directe entre « les mots et les choses », il convient de poursuivre cette enquête sur les pratiques de la lecture.
(Traduit de l’américain par Cécile Blondel)
 
NOTES
 
[1] Franco VENTURI, Settecento riformatore, vol. 1 : Da Muratori a Beccaria, Turin, Einaudi, 1969; vol. 2 : La chiesa e la repubblica dentro i loro limiti, 1758-1774, Turin, Einaudi, 1976, vol. 3 : La prima crisi dell’Antico Regime, 1768-1776, Turin, Einaudi, 1979, vol. 4 : La caduta dell’Antico Regime, 1776-1789, Turin, Einaudi, 1984, vol. 5 : L’Italia dei Lumi, 1764-1790, 2 vol., Turin, Einaudi, 1987-9.
[2] La citation sur « le lecteur florentin » provient de La prima crisi dell’Antico Regime, 1768-1776, p. XVI; sur « les mots et les choses » dans Da Muratori a Beccaria, p. XVI. Pour une vue d’ensemble, Renato PASTA, « Produzione, commercio e circolazione del libro nel Settecento », in Alberto POSTIGLIOLA, Un decennio di storiografia italiana sul secolo XVIII, Napoli, Istiuto Italiano per gli Studi Filosofici, 1995, p. 355-370. Voir aussi les articles de Maria Gioia TAVONI, Lodovica BRAIDA, Maria Grazia ACCORSI, Franca PETRUCCI NARDELLI et Lucia TONGIOGI TOMASI in Maria Gioia TAVONI, Françoise WAQUET (ac.), Gli spazi del libro nell’Europa del XVIII secolo. Atti del convegno di Ravenna, 15-16 dicembre 1995, Bologna, Pàtron, 1997. Pour le cas toscan, R. PASTA, « Editoria e stampa nella Firenze del Settecento », Editoria e cultura nel settecento, Florence, Olschki, 1997, p. 1-37; Susanna CORRIERI, Il torchio fra « palco » e « tromba ». Uomini e libri a Livorno nel Settecento, Modena, Mucchi, 2000.
[3] Jeremy D. POPKIN, News and Politics in the Age of Revolution. Jean Luzac’s « Gazette de Leyde », Ithaca, Cornell University Press, 1989, p. 42.
[4] Je fais référence à l’affirmation de Jon P. KLANCHER : « Les Romantiques anglais furent les premiers à devenir radicalement incertains de leurs lecteurs » ( The Making of English Reading Audiences 1790-1832, Madison, University of Wisconsin Press, 1987, p. 3).
[5] L. A. MURATORI, Della pubblica felicità, ed. Bruno Brunello, Bologna, Zanichelli, 1941, p. 4.
[6] Il Caffè, ed. Sergio Romagnoli, Milano, Feltrinelli, 1960, p. 203.
[7] Adriana LAY, « Libro e società negli stati sardi del Settecento », in Armando PETRUCCI (ac.), Libri, editori e pubblico nell’Europa moderna, Bari, Laterza, 1977, p. 249-285; Luigi BALSAMO et al., Produzione e circolazione libraria a Bologna nel Settecento. Avvio di un’indagine. Atti del V colloquio, Bologna, 22-23 febbraio, 1985, Bologna, Instituto per la storia di Bologna, 1987. J’examine l’historiographie actuelle avec plus de détails dans « Lettori e letture nel Settecento italiano », in Mario INFELISE, Paola MARINI (ac.), L’editoria de Settecento e i Remondini. Atti del Convegno, Bassano 28-29 Settembre, 1990, Bassano, Ghetina & Tassotti, 1992, p. 17-37. On pourrait ajouter : Maria Gioia TAVONI, Il banco del libraio e lo scafale del giurista. Carlo Trenti nella Bologna di fine Settecento, Bologna, Pàtron, 1993; Anna Giulia CAVAGNA, « I libri di Giovanni Giacomo Marinoni », in Gli spazi del libro nell’Europa del XVIII secolo, p. 129-152; Anna Giulia CAVAGNA, « ‘Il produrre testo proprio stampato è un impegnarsi con tutto il mondo’: produzione libraria, editoria e letture nel secondo Settecento pavese », Annali di storia pavese, 21,1992, p. 309-327. Pour ce qui regarde la production libraire destinée aux femmes, et les représentations iconographiques de la lecture : Tiziana PLEBANI, Il ‘genere’dei libri. Storie e rappresentazioni della lettura al femminile e al maschile tra Medioevo e età moderna, Milano, Franco Angeli, 2001.
[8] Mario INFELISE, L’editoria veneziana nel Settecento, Milan, Franco Angeli, 1989.
[9] Lodovica BRAIDA, Le guide del tempo : Produzione, contenuti e forme degli almanacchi piemontesi nel Settecento, Turin, Palazzo Carignano, 1989.
[10] Vittorio ANELLI, LUIGI MAFFINI et Patrizia VIGLIO, Leggere in provincia : un censimento delle biblioteche private a Piacenza nel Settecento, Bologna, Il Mulino, 1986.
[11] Marina ROGGERO, Insegnar lettere. Ricerche di storia dell’istruzione in età moderna, Alessandria, Edizioni dell’Orso, 1992, chap. 6.
[12] Marino ZORZI, La libreria di San Marco, Milan, Mondadori, 1988; Luigi BALSAMO, « Editoria e biblioteche della seconda metà del Settecento negli stati Estensi », in Marino BERENGO et Sergio ROMAGNOLI (a c.), Reggio e i Territori Estensi dall’Antico Regime all’età Napoleonica, Parma, Pratiche Editrice, 1979, t. 2, p. 505-532; Giancarlo ROVERSI, Valerio MONTANARI (ac.), Le grandi biblioteche dell’Emilia-Romagna e del Montefeltro. I testori di carta, Casalecchio di Reno, Grafis Edizioni, 1991; Brendan DOOLEY, « The public sphere and the organization of knowledge », in John MARINO (ed.), Early Modern Italy, Oxford, Oxford University Press, 2002.
[13] Gordon et Patricia SABINE, Books That Made the Difference : What People Told Us, Hamden (CT), Library Professional Publications, 1983; Norman HOLLAND, The Dynamics of Literary Response, Oxford, Oxford University Press, 1968; Simon O. LESSER, Fiction and the Unconscious, Boston, Beacon Press, 1957.
[14] Lyman BRYSON (ed.), The Communication of Ideas, New York, Harper, 1948, p. 3.
[15] Roger CHARTIER, Lectures et lecteurs dans la France d’Ancien Régime, Paris, Éditions du Seuil, 1987, p. 98,101. Plus récemment, L’ordre des livres, Aix-en-Provence, Édition Alinea, 1992. Développements récents de ces perspectives : Guglielmo CAVALLO, R. CHARTIER (éd.), Histoire de la lecture dans le monde occidental, Paris, Seuil, 1997; R. CHARTIER (éd.), Histoires de la lecture : un bilan des recherches : actes du colloque des 29 et 30 janvier 1993, Paris, IMEC Éditions, 1995; Hans Erich BÖDEKER (éd.), Histoires du livre : nouvelles orientations : actes du colloque du 6 et 7 septembre 1990, Göttingen, Paris, IMEC, 1995; Fréderic BARBIER et al. (éd.), Le livre et l’historien. Études offertes en l’honneur du Professeur Henri-Jean Martin, Genève, Droz, 1997.
[16] Claude LABROSSE, Lire au dix-huitième siècle. La « Nouvelle Héloïse » et ses lecteurs, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1985, p. 37-44.
[17] Da Muratori a Beccaria, p. 168-170 et 712.
[18] Sur ce travail, on trouve Mario FUBINI, Stile e umanità di Giambattista Vico, Milan-Naples, Ricciardi, 1965.
[19] Vittorio ALFIERI, Opere, vol. 1, ed. Luigi FASSÒ, Asti, Casa d’Alfieri, 1951, p. 93. Pour une autre lecture de Plutarque, Achille OLIVIERI, « Plutarco nel Settecento : lettori eruditi e civili », in Gli spazi del libro, op. cit., p. 181-192.
[20]Veronica GIULIANI, Un tesoro nascosto. Il diario di S.Veronica Giuliani, 5 vols., Città di Castello, Monastero delle cappuccine : 1969-1987, I, p. 414.
[21] Voir pour exemple, Giovanni ANTONAZZI, « Caterina Paluzzi e la sua autobiografia », Archivio Italiano per la Storia della Pietà, 8, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 1980, p. 167-192,200-205, 218-243.
[22] Renato PASTA, « Profilo di un lettore », Editoria e cultura nel settecento, op. cit., p. 193-223 (à propos des journaux de Giuseppe Pelli Bencivenni).
[23] Biblioteca dell’eloquenza italiana con le Annotazioni di Apostolo Zeno, 2 vols., Venice, Pasquali, 1753.
[24] Petrus VAN MUSSCHENBROEK, Elementa physicae conscripta in usus academicos… opera et studio Antonii Genuensis, Napoli, 1734. J’analyse brièvement cet ouvrage in Mario INFELISE, Paola MARINI (a cura di), Remondini. Un editore del Settecento, Milan, Electa, 1990, p. 324-329.
[25] Une sélection des annotations de Vasco est publiée in Illuministi italiani, tom. 3 : Riformatori lombardi, piemontesi e toscani, ed. Franco VENTURI, Milan, Ricciardi, 1958, p. 848-855.
[26] Franco FIDO, « Lettere e frammenti inediti di Baretti », Studi piemontesi, 2/2,1973 p. 146-154.
[27] M. F. MANTOVI, « Postille inedite di Scipione Maffei alle Riflessioni sopra il buon gusto di Ludovico Antonio Muratori », Atti e memorie della Deputazione di Storia Patria per le Antiche Provincie Modenesi, ser. 8, vol. 6,1954, p. 184-190.
[28]Venise, Archivio di Stato, Santo Uffizio, b. 132, procès de 1705 : « Espongo che in tutto questo tempo, cioè di anni diciotto in circa… ho professato con pertinacia diverse sette, cioè di Calvino, di Lutero, e l’Ateista, e inoltre poi credei a qualche dogma; e questo per istigazione dell’astrologo, dal quale ricevei i libri, uno dei quali mi ricordo esser stato di Calvino, dilettandomi in questa lettura contraria alla Cattolica religione… Queste massime ereticali ho procurato imprimere in tutte quelle persone hò potuto discorrendo senza riguardo tanto in privato che in pubblico. »
[29] Marina CAFFIERO, « Le profetesse di Valendano », in Gabriella ZARRI, (a cura di), Finzione e santità : tra medioevo ed età moderna, Turin, Rosenberg & Sellier, 1991, p. 496.
[30] Rome, Biblioteca Apostolica Vaticana, cod. vat. lat. 10005, c. 33r, lettre datée du 5 février 1738, consultée dans la bibliothèque de microfilms de la Fondazione Giorgio Cini à Venise : « Appena ricevuto il di Lei giudizioso e prezioso libro, impaziente di leggerlo, l’ho subito consegnato al libraio ed, appena legato, mi sono ben tosto applicato con tutto il piacere a goderlo. Non sono restato deluso nella ben fondata aspettativa di trovare le cose dette d’Archimede poste da Lei nel vero suo Lume e di osservare con quanto buon gusto e con quanta erudizione ella abbia maneggiata la critica, trattandosi d’un autore, di cui tanto e tanto è stato scritto dagli antichi e moderni. Pochi sono quei libri (a dirgliela) ch’io abbia la pazienza di leggere due volte, l’una dopo dell’altra. Il suo è uno di questi, e servirà anch’esso fra gli altri d’un singolare ornamento della mia piccola libreria. »
[31] Mario INFELISE, « L’utile e il piacevole. Alla ricerca dei lettori italiani del secondo Settecento », in Gli spazi del libro, op. cit., p. 113-128; et mon « Reading and reviewing history in early modern Europe », Rivista di storia della storiografia moderna, 18,1997, p. 51-68.
[32] Giornale de’letterati d’Italia, 27,1717, p. 15-85.
[33] Novelle letterarie, 1743, col. 548 : « Avviso ai lettori ».
[34] Novelle letterarie, 1744, col. 9 : « Io rimango incantato… a leggerme il cominciamento ».
[35] Cf. Rolf ENGELSING, Der Bürger als Leser. Lesergeschichte in Deutschland 1500-1800, Stuttgart, Metzler, 1974; mais aussi Robert DARNTON, « First steps toward a history of reading », Australian Journal of French Studies, 23,1986, p. 5-30.
[36] Gasparo GOZZI, L’osservatore veneto, 3 vols., Milan, Rizzoli, 1965,1, p. 105-106.
[37] Françoise WAQUET, « Antonio Magliabechi : nouvelles interpretations, nouveaux problèmes », Nouvelles de la république des lettres, 1,1982, p. 173-188.
[38] Riflessioni sul buon gusto, in Giorgio FALCO, Fiorenzo FORTI (a cura di), Opere di Ludovico Antonio Muratori, Milan, Ricciardi, 1964, p. 256.
[39] La Scienza della legislazione, Naples, 1780-1791, livre IV, chap. 52.
[40] Les vues de Malesherbes et de ses contemporains français sont analysées notamment in Keith M. BAKER, Inventing the French Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 188,192 (trad. fr. partielle : Au tribunal de l’opinion, Paris, Payot, 1989).
[41] Mario FUBINI, Dal Muratori al Baretti, Bari, Laterza, 1975,1, p. 31.
[42] Par exemple, Mario PUPPO, Critica e linguistica del Settecento, Verona, Fiorini, 1975, chap. 3.
[43] Jesper SVENBRO, Phrasikleia. An Anthropology of Reading in Ancient Greece (traduction Janet Lloyd), Ithaca, Cornell University Press, 1993.
[44] Hans Robert JAUSS, « Esthétique de la réception et communication littéraire », in Zoran KONSTANTINOVIC et al., Literary Communication and Reception : Proceedings of the 19th Congress of the International Comparative Literature Association, vol. 2., Innsbruck, AMOE, 1980, p. 15-26.
[45] Wolfgang ISER, The Act of Reading. A Theory of Aesthetic Response, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1980.
[46] L’osservatore veneto, 2, p. 25.
[47] L’osservatore veneto, 2, p. 295.
[48] Sforza PALLAVICINO, Trattato dello stile e del dialogo, Rome, Mascardi, 1662, p. 36.
[49] Storia letteraria d’Europa, 1,1726.
[50] Osservazioni letterarie, 1,1737, p. 265.
[51] Osservazioni letterarie, 3,1738, p. 219-233.
[52] Giornale de’letterati d’Italia, 5,1711, p. 258-267.
[53] Giornale de’letterati d’Italia, 5,1711, p. 265.
[54] Giornale de’letterati d’Italia, 5,1711, p. 266.
[55] Mario INFELISE, L’editoria veneziana nel Settecento, op.cit., chap. 7; Norbert JONARD, « La mutation de l’intellectuel au XVIIe siècle. Problèmes et perspectives », Atti del Centro Ricerche e Documentazione sull’Antichità Classica, 9,1977-1978, p. 329-343.
[56] Storia Letteraria d’Italia, 1,1750, p. vi.
[57] Mario INFELISE, « Appunti su Giovanni Francesco Scottoni, illuminista veneto », Archivio veneto, ser. 5, vol. 119,1982, p. 47.
[58] Memorie per servire all’istoria letteraria, février 1753.
[59] Memorie per servire all’istoria letteraria, janvier, 1753.
[60] Memorie per servire all’istoria letteraria, février, 1753.
[61] Storia letteraria d’Italia, 12,1758, p. 83,162.
[62] Storia letteraria d’Italia, 12,1758, p. 105,189,289.
[63] Storia letteraria d’Italia 12 ( 1759): 31.
[64] Gianmarco GASPARI, « Beccaria e la crisi del sensismo », in Sergio ROMAGNOLI et al., Cesare Beccaria tra Milano e l’Europa. Convegno di studi per il 250 anniversario della nascita, Rome-Bari, Laterza, Milan, Cariplo, 1990, p. 88-119.
[65] La frusta letteraria, ed. Luigi Piccioni, 2 vols., Bari, Laterza, 1932,1 : 354.
[66] La frusta letteraria, 2 : 34 : « Confrontando di mano in mano quello che ha scritto colui con quello che Aristarco va scrivendo, vi prometto che presto diventerete tutti Aristarchi se siete maschi o tutte Aristarchesse se siete femmine ». Sur Baretti en tant que critique culturel, je recommande Franco FIDO, Muse perdute e ritrovate, Florence, Vallecchi, 1988,115-134.
[67] La frusta letteraria, 2, p. 146-155
[68] La frusta letteraria, 1, p. 276,309.
[69] La frusta letteraria, 1, p. 386.
[70] Il Caffé, p. 291.
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