2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Ordre et conflits dans les villes d’Ancien Régime
Entre loyalisme et rébellion : les assemblées générales de la ville de Grenoble ( 1588-1598)
Stéphane Gal
Stéphane GAL Université Pierre Mendès France, Domaine Universitaire, BP 47 38040 Grenoble cedex 9
Stéphane GAL
Les assemblées générales de la ville de Grenoble, 1588-1598
Les assemblées générales de Grenoble,
ouvertes à tous les habitants, jouaient encore
un rôle considérable à la fin du XVIe siècle.
Symboles identitaires de l’autonomie urbaine,
elles donnaient également une force particulière à l’expression du loyalisme des notables
de la cité à l’égard du souverain. Cependant,
la disparition d’Henri III,en 1589,transforma
ces sages instruments d’obéissance en redoutables foyers de dissidence. De retour dans le
giron royal, les assemblées, composées essentiellement d’ex-ligueurs, se muèrent en
groupes de pression capables de faire obstacle
à la réintégration politique des protestants, ne
cédant, au début du XVIIesiècle, qu’au prix
de leur propre déclin.
The general councils of Grenoble, open
to all citizens, still played a significant role
from 1588 to 1598.A symbol of identity and
urban autonomy, they also strengthened the
loyalty to the king as expressed by their members, many of whom were prominent citizens
of the town.However,after the death of Henri
III in 1589, these good instruments of obedience were transformed into dangerous seats
of dissidence.After the return of Grenoble to
the royal camp,the councils,which were composed of numerous ex-leaguers, became a
lobby able to prevent protestants from returning to the city’s politic life until the beginning of the seventeenth century,when the role
of these councils declined.
L’histoire des villes françaises pendant les guerres de religion a été considérablement renouvelée ces dernières années. De grandes monographies
urbaines ou provinciales ont permis de remettre à jour une histoire par trop
positiviste et quelque peu vieillie. Les travaux menés depuis les années 1980
ont mis en lumière l’importance des ressorts sociaux dans les engagements
politiques et religieux, tout en révélant une formidable diversité dans leur
mode d’expression
[1]. La période de la Ligue apparaît à cet égard comme une
étape extrêmement riche : classe moyenne des Seize parisiens
[2], transversalité
sociale de l’activisme ligueur à Rouen, luttes de factions à Marseille… À l’image
d’une grande partie des cités du royaume, Grenoble connut une période de
profonde confusion au tournant des années 1580-1590, cherchant à tâtons la
cause à laquelle offrir son loyalisme civique. D’abord fidèle à Henri III dans la
tourmente des années 1584-1588, la cité dauphinoise finit par se tourner vers
la Ligue entre 1589 et 1590, quasi unanimement, mais sans passion. Après une
grosse année d’inextricables difficultés, les canons de François de Bonne, sieur
de Lesdiguières, chef des protestants du Dauphiné et bientôt duc puis connétable de France, la ramenèrent dans le giron royal. Transformée en forteresse,
gardienne de la frontière alpine, la ville incarna bientôt la légitimité royale
dressée face aux ennemis du bon roi Henri
[3]… Mais comment ces grandes
mutations furent-elles vécues par les hommes qui peuplaient les rouages de la
municipalité ?
L’étude des assemblées générales de la cité dauphinoise permet d’aborder
la période sous un angle à la fois sociologique et politique, grâce aux registres
consulaires
[4]. Très bien conservés, ils déroulent le temps municipal avec une
grande régularité. Ils ont gardé la trace de chaque assemblée ainsi que la liste,
plus ou moins hiérarchisée selon les professions, de la plupart des participants.
Les imprécisions toutefois sont nombreuses : quant au nombre exact d’individus présents par exemple dont la liste s’achève souvent par un frustrant « et
plusieurs autres… » qui laisse le chercheur dans la plus grande perplexité ! Seul
un dépouillement systématique de toutes les assemblées générales peut alors
permettre d’aboutir à un recensement assez juste des individus ayant au moins
une fois dans l’année fréquenté ce genre de réunion. Autres imprécisions,
celles concernant les professions mentionnées très irrégulièrement par le
secrétaire de la ville. Les rôles des tailles, qui précisent fréquemment la profession et l’adresse des imposés, permettent de combler en partie ces lacunes.
D’autres précieux compléments sont apportés enfin par les « enquêtes sur les
vie, mœurs et religion » des candidats à la bourgeoisie ou aux offices locaux :
notaires delphinaux et sergents.
Le rôle très secondaire que ces assemblées jouaient dans certaines cités
pourrait nous faire croire au premier abord qu’elles ne furent pas le reflet d’un
engagement politique profond, du moins au sens contemporain du terme.
Certes l’histoire nationale, perçue à travers le prisme de la cité, était filtrée, dissoute au quotidien par le pragmatisme gestionnaire de ses bourgeois. Il est vrai
aussi que, malgré les choix politiques et religieux radicalement différents de la
décennie 1588-1598, de l’opposition ligueuse à l’enregistrement de l’Édit de
Nantes, l’étude de ces assemblées fait apparaître une relative permanence des
individus présents, qui pourrait laisser croire à une relative atonie de la vie politique. Mais Grenoble ne fut pas pour autant une ville de « rieurs » regardant, du
haut de leurs remparts, s’abattre la grêle sur le voisinage
[5]. Il serait donc maladroit
de dénier a priori toute épaisseur idéologique, et surtout religieuse, à des assemblées qui furent souvent au premier plan lors des troubles de la période.
À la fin du XVI
e siècle, les assemblées générales, ouvertes à tous les habitants, tenaient encore une place importante dans la vie de la capitale dauphinoise. Fer de lance des « puissances indigènes », selon la formule qu’Henri
Drouot appliqua à la Bourgogne, elles apparaissent comme un indicateur privilégié du dynamisme municipal et de l’intérêt que pouvaient porter les habitants à la
destinée de leur cité
[6]. Après avoir analysé le fonctionnement des instances municipales, nous pourrons dessiner la morphologie sociale des assemblées de la ville
de Grenoble et examiner le rôle politique qu’elles jouèrent entre 1588 et 1598.
LES ROUAGES MUNICIPAUX : ENTRE COUR SOUVERAINE ET SOUVERAINETÉ POPULAIRE
Pour comprendre le rôle joué par ces assemblées, il est tout d’abord nécessaire de préciser quelles étaient leurs attributions exactes, de mesurer la place
qu’elles tenaient encore dans les rouages municipaux à une époque où, partout,
le poids des villes reculait face à celui de l’État. Comme dans de nombreuses
autres cités de la France du XVI
e siècle
[7], la vie municipale grenobloise était rythmée par les réunions de ses divers conseils : Conseil « ordinaire » ou « extraordinaire », « conseil des quarante » ou « universel » qui composaient autant de
niveaux de la représentation municipale des quelque 5500 à 6000 Grenoblois
que comptait alors la cité
[8].
À la base, piliers de la gestion municipale, on trouvait quatre consuls.
Direction collégiale donc de la cité, avec toutefois un ascendant moral du premier consul toujours issue de la noblesse. Les quatre consuls étaient choisis
chaque année par leurs prédécesseurs
[9] puis élus par une assemblée générale
pour une, deux, voire trois années non consécutives, sauf exception
[10]. La
fonction de consul demandait une grande disponibilité, faiblement récompensée par une indemnité versée en fin de consulat. Elle nécessitait donc des sacrifices que seuls les notables étaient en mesure de supporter. Chaque consul
était pourtant censé représenter un des principaux groupes sociaux de la cité :
un noble, de robe le plus souvent, comme premier consul; un homme de loi
comme second, un procureur en général; puis un marchand et un artisan
comme troisième et quatrième consul
[11]. Vital Chomel parlait à ce sujet d’une
oligarchie « harmonieusement tempérée »
[12]. Pourtant à la fin du XVI
e siècle
l’oligarchie municipale s’était resserrée. Le quatrième consul n’était déjà plus
un artisan mais toujours un marchand ou un homme de loi issu de la rive
droite de l’Isère.
Ce premier noyau municipal était complété par des conseillers élus pour
moitié chaque année. Une liste de plusieurs candidats, choisis parmi la noblesse
et le tiers état, était dressée par les nouveaux consuls, puis une assemblée générale élisait parmi ces candidats deux conseillers par ordre. L’autre moitié était
composée de consuls ou de conseillers de l’année précédente désignés par les
nouveaux consuls. On pouvait ainsi, en tant que conseiller, siéger une, voire
deux ou trois années après son mandat initial. Le premier ordre quant à lui,
était systématiquement représenté parmi les conseillers par deux chanoines qui
s’acquittaient fort scrupuleusement de leur tâche, par roulement au sein des
chapitres de la cathédrale Notre-Dame et de la collégiale Saint-André. En tout,
le conseil ordinaire de la ville comptait quatorze personnes, d’où son nom de
« conseil des quatorze ». À ce dernier venaient s’adjoindre deux juges politiques
ou « politiens »
[13], responsables chacun de la juridiction en matière de police
d’une moitié de la ville, en deçà et au-delà du seul pont qui enjambait alors
l’Isère. Le rythme des réunions était hebdomadaire, sauf au cas où des affaires
pressantes nécessitaient une réunion immédiate dite alors « extraordinaire ».
Le lieu des délibérations n’était pas toujours fixe et l’on peut constater une
relative mobilité des conseils au sein de la cité, surtout lors des conseils extraordinaires. Souvent dans une tour, la « Tour de Lisle » au nord-est de la ville, qui
faisait office de « maison de ville », elles pouvaient aussi avoir lieu chez un consul
ou dans la boutique d’un notable. Ce relatif nomadisme devait contribuer à
rendre plus présentes dans l’espace de la cité, et partant plus proches de la
population, les instances municipales. En revanche, l’absence d’un lieu qui leur
fût vraiment adapté les privait d’une identité forte face aux puissants pouvoirs
locaux qu’étaient le parlement ou le lieutenant général
[14]. Fait significatif, après
la prise de la cité, en 1591, Lesdiguières transformera la « Tour de Lisle » en vulgaire arsenal, attribution qui semblait mieux convenir à cet ouvrage militaire
qui, faut-il le souligner, n’avait rien d’un arrogant beffroi
[15].
Pour les affaires importantes, d’ordre fiscal, militaire ou financier, on
consultait les notables de la ville lors d’assemblées particulières. Leur nombre
était fixé à vingt-six individus qui venaient s’ajouter aux quatorze consuls et
conseillers. D’où leur nom de « conseil des quarante » quoiqu’ils ne fussent
jamais autant lors de ce type de réunion qui pouvait parfois se confondre avec
celle du conseil ordinaire. Ses membres étaient élus au cours d’une assemblée
générale comme ce fut le cas en 1573. Il devait comporter six ecclésiastiques
dont des chanoines de la cathédrale et de la collégiale Saint-André élus par leur
chapitre ainsi que les prieurs de Saint-Laurent et de la Madeleine. Sept personnes provenaient de la noblesse de robe courte ou longue et treize du tiers
état, riches marchands et hommes de loi. On peut constater que la parité entre
les différents ordres était scrupuleusement respectée, le conseil se réservant le
droit d’appeler d’autres individus en sus « pourvu toutefois que des deux premiers estats… y en ait autant que du tiers »
[16]. Souvent ces assemblées précédaient et préparaient l’assemblée plus vaste du « conseil général et universel de
tous les manants et habitants ». Toutefois, dans des cas d’extrême urgence,
comme lors du siège de la ville, entre novembre et décembre 1590, le conseil
des quarante remplaçait les assemblées générales, puisque les habitants étaient
mobilisés pour la défense de leur cité.
L’assemblée générale des habitants ou conseil universel, était censée consulter l’ensemble de la population sur des questions de première importance engageant la vie de tous ses membres. Ces mini « états généraux », à l’échelle d’une
ville, avaient à se prononcer sur des problèmes d’ordres extrêmement divers :
ordres économique et fiscal, comme la décision de faire lever un nouvel impôt
par exemple ou la délicate péréquation des tailles; ordre militaire avec l’organisation des corps de gardes pour la défense de la ville; au sujet du fonctionnement
de la municipalité : comme lors de l’élection des consuls et des conseillers; au
sujet de politique générale déterminant la position de la cité face aux grands événements et nécessitant l’approbation de toute la communauté : comme le renouvellement de sa fidélité au roi lors des barricades ou de l’assassinat des Guise en
1588, comme l’engagement dans la Ligue en 1589… Les résultats des délibérations, selon leur contenu, étaient soumis à l’homologation du parlement : élections, impôts nouveaux, entrée dans la Ligue… Des commissaires du parlement,
un président et un conseiller, étaient toujours présents pour présider les réunions.
Garants du droit, ils donnaient force de loi aux décisions de l’assemblée en les
enregistrant. Ceci démontre une relative tutelle de la cour souveraine plus qu’une
réelle souveraineté populaire. Mais cette dernière n’était pas pour autant annihilée, au contraire, la présence des parlementaires lors des séances venait souligner
toute l’importance que l’on accordait à l’expression de la population.
Les habitants étaient conviés, à son de trompes et de proclamations faites
aux carrefours de la cité, à se rendre dans la grande salle de la maison de ville,
voire dans le second bureau du palais, où se rassemblait l’assistance présidée
par les consuls et les membres du parlement. Les individus présents, après
avoir été informés à voix haute de l’ordre du jour par le premier consul, avaient
à se prononcer au moyen d’un vote à main levée sur les propositions du conseil.
Ce vote tenait largement du plébiscite puisqu’il entérinait toujours les décisions
« à l’unanimité » ou peu s’en fallait. Cet unanimisme des assemblées, auquel
venait parfois s’ajouter des problèmes d’absentéisme, avaient conduit certaines
villes à renoncer à leur convocation. À Romans, depuis 1542, ces assemblées
avaient purement et simplement cessé d’exister. On les avait remplacées par des
assemblées plus étroites composées seulement de quelques notables. Dans les
villes provençales la règle voulait qu’un conseil extraordinaire auquel s’ajoutait
une poignée de notables fît office d’assemblée générale de tous les habitants
[17].
Entre 1588 et 1598, c’était encore loin d’être le cas dans la ville de Grenoble, où
le conseil universel de tous les habitants se réunissait en moyenne huit à dix fois
par an, en fonction des nécessités.
LA COMPOSITION SOCIALE DES ASSEMBLÉES GÉNÉRALES :
DÉSÉQUILIBRE SOCIAL ET PERMANENCE INDIVIDUELLE
Contrairement à certaines villes où le nombre de participants était strictement réglementé
[18], les assemblées grenobloises étaient théoriquement ouvertes à
tous, c’est-à-dire à tous les chefs de famille en règle avec la loi. Lors des élections
consulaires, pour bien souligner leur caractère universel, on allait jusqu’à ouvrir
grand les portes de la salle afin que chacun pût y entrer librement : pour « que
ladicte eslection se face plus librement par tous les habitantz de lad. ville, a requis
que la porte soyt tousjours ouverte à ce qu’il soyt permis à tous lesd. habitantz de
quelque qualité qu’ilz soyent y pouvoyr entrer et donner voys libre… »
[19].
Ces assemblées toutefois étaient loin de réunir tous les chefs de famille de
la cité et le suffrage n’était « universel » que sous la plume du secrétaire de la
ville. Une assemblée de plus de quatre-vingts personnes, peut-être quatre-vingt-dix, était un record
[20]. Ce qui, rapporté au nombre de chefs de famille de
la ville et de ses plus proches faubourgs en 1590
[21], soit environ 1076 individus
[22], nous amène péniblement à 8,3% de la population civique. Sur l’année
les assemblées rassemblaient environ 19,3% des Grenoblois autorisés.
De plus, les différents groupes sociaux y étaient très inégalement représentés.
Certaines activités ne furent même jamais présentes. Ainsi, entre 1588 et 1598, on
ne compte aucun prêtre en dehors des chanoines
[23], aucun boucher, rôtisseur et
autre écorcheur… On ne compte pas davantage de représentants des métiers de
la terre, mais cette absence reflétait un recul général de la profession à l’échelle de
toute la cité. En 1590, ils n’étaient plus que 1% des individus inscrits sur le rôle
des tailles
[24]. Cette disparition sociale au sein de la représentation municipale
venait souligner le caractère nettement urbain qu’avait pris la cité dauphinoise et
son affirmation en tant que capitale administrative de la province grâce au rôle clé
joué par son parlementau cours du siècle. Ce dernier comptait alors une trentaine
de conseillers et quatre présidents auxquels s’ajoutait une chambre des comptes.
Autour du parlement gravitait une foule d’avocats, procureurs et autres praticiens. Métropole du droit, Grenoble drainait la noblesse de robe et d’épée de
toute la province. Riche clientèle qui stimulait commerce et artisanat dans la cité.
Ainsi, on peut constater une véritable invasion des juristes dans les conseils,
vivantes incarnations de l’ombre grandissante que le parlement projetait sur la
municipalité. Ils fournissaient, et de loin, le plus gros contingent lors de chaque
assemblées. Entre 1588 et 1590, ils représentaient pas moins de 32% des effectifs
totaux, soit cent dix-huit hommes de loi sur un total de trois cent soixante-quatre
individus différents ayant fréquenté au moins une fois les assemblées.
Les procureurs venaient au premier rang et constituaient à eux seuls la moitié
des effectifs de la basoche. Venaient ensuite les avocats, y compris les plus éminents d’entre eux, les avocats consistoriaux exerçant à la cour du parlement, avec
23% des présents. Suivaient les notaires, juges, clercs et autres praticiens… Les
juristes étaient massivement représentés si l’on compte qu’ils étaient à peine cent
quatorze inscrits sur le rôle des tailles en 1590
[25]… Envahissants, ils occupaient
souvent deux sièges consulaires sur quatre. Sans compter que le premier consul,
certes noble mais souvent de robe longue, était lui aussi un homme de loi, en
général un avocat consistorial. Certaines années, c’étaient donc trois sièges sur
quatre qui étaient occupés par des juristes, ils étaient devenus omniprésents dans
les affaires de la cité et leur poids n’allait cesser de croître
[26].
Dans le partage des responsabilités municipales les hommes de loi se
heurtaient à un autre groupe dont ils étaient souvent issus, celui des marchands. Ces derniers, bien que moins nombreux, avait connu une forte ascension au cours du siècle. Ils constituaient environ 8% des membres des
assemblées et, comme les juristes, occupaient des postes clés dans le conseil.
Ces deux groupes se disputaient le siège de quatrième consul qui représentait
le seul véritable enjeu des élections consulaires. Mais la lutte se fit aux dépens
des marchands certainement affaiblis par les difficultés économiques engendrées par les conflits des années 1580-1590. Alors qu’ils occupaient ce fauteuil
à part égale avec les juristes entre 1574 et 1587, ils ne parvinrent pas à rétablir
l’équilibre dans les années 1588-1598… Le rapport juristes-marchands était
donc le plus souvent de trois contre un en faveur des juristes
[27].
Les ecclésiastiques et la noblesse, conformément à leurs effectifs réduits
au sein de la cité étaient faiblement mais toujours représentés avec respectivement 3% et 5% des individus présents. Il faudrait toutefois leur ajouter les
membres du parlement, de la chambre des comptes et les grands officiers, 5%,
mais dont la présence n’était pas régulière et toujours limitée.
Face à cette représentation des notabilités, qui atteignait tous groupes
confondus 56% des individus, on pouvait compter 22% d’artisans du cuir,
métal ou bois et de membres des professions de bouche et de la restauration
dont le montant de la taille, pour certains, dépassait à peine dix sols en 1590
[28].
C’est peu au regard des 36% d’artisans recensés sur le rôle des tailles de 1590,
mais c’est encore beaucoup en comparaison de certaines villes, comme
Rennes par exemple, où l’entrée des assemblées générales leur était formellement interdite
[29]. Cependant, si leur poids numérique était encore relativement
important, leur poids décisionnel avait considérablement reculé au cours du
siècle. En perdant le quatrième fauteuil à partir de 1587
[30], ils avaient perdu
toute représentation consulaire hormis celle des assemblées générales. C’est
peut-être la raison pour laquelle ils ne se détournèrent pas de ces dernières. Ils
étaient encore 26% à les fréquenter en 1598. Plus qu’un moyen de peser sur la
politique de la cité, elles demeuraient pour les artisans, comme pour les marchands d’ailleurs, un lieu privilégié d’échanges, d’informations sur la conjoncture dont dépendait peu ou prou leurs professions. C’était particulièrement
vrai pour les boulangers qui devaient se plier au prix du pain fixé par les
consuls. Que dire enfin des menuisiers, maçons et autres artisans, souvent
mandatés pour les interminables réfections des enceintes de la ville ?
Ces déséquilibres sociaux ne donnèrent jamais lieu à des tensions particulières au sein des assemblées. En revanche, ce fut au sein du groupe des notables,
notamment des juristes, que les rivalités se firent les plus vives. À la faveur de
l’essoufflement des troubles religieux et de l’accroissement de la fiscalité, la
grande querelle autour de la taille se réactiva
[31]. Bien qu’elle s’exprimât surtout
dans le cadre du conseil d’État à partir de 1595, elle eut quelques échos au sein
des assemblées consulaires appelées à limiter le nombre des exemptions. À l’occasion, juristes et marchands se rapprochèrent même pour défendre des revendications communes face à la noblesse représentée par le premier consul
[32].
Entre 1588 et 1598 on constate une relative permanence des individus participant aux conseils universels. En effet, plus de la moitié des présents aux assemblées générales de 1598, soit 79 individus sur cent cinquante-six exactement,
étaient déjà là entre 1588 et 1590. De plus, 61 d’entre eux étaient présents en
1590, c’est-à-dire en pleine période ligueuse de la ville… Ceci fait apparaître une
certaine inertie des effectifs de ces assemblées souvent constituées d’habitués.
Pour les ci-devant consuls ou les ci-devant conseillers, le conseil universel était un
moyen privilégié de rester en contact avec la vie municipale qu’ils avaient, à une
époque, contribué à façonner. Trente d’entre eux ( 19,2%), anciens consuls des
années 1575-1597, fréquentaient encore les assemblées de 1598. Ainsi, certains
individus présents l’année de l’Édit avaient participé à des assemblées ayant eu
lieu vingt-trois ans plus tôt
[33] ! Ils étaient en mesure de constituer un fort groupe
de pression et continuaient même à avoir des représentants au sein du conseil
consulaire : le quatrième consul, en 1598, occupait déjà cette place pour la Ligue
en 1590. Ceci explique sans doute les sourdes résistances de la municipalité
devant les revendications protestantes des années 1591-1598 ! Impossible pour
ces derniers de retrouver une place dans un conseil consulaire où l’hostilité à leur
égard était inscrite dans les plus élémentaires habitudes du groupe.
On peut aussi expliquer cette permanence des membres des conseils universels par le fait que les habitués de ce genre d’assemblées ne furent jamais
inquiétés pour leurs opinions politiques malgré les changements, parfois violents, intervenus dans la ville. Contrairement à ce qui se fit dans d’autres villes
de province, les ligueurs grenoblois, lors de leur prise de pouvoir, ne procédèrent à aucune proscription
[34]. Le simple fait de demeurer dans la ville était
considéré comme un acquiescement à la politique municipale. Lors de son
retour forcé dans le giron royaliste, la ville n’eut pas davantage à subir une
épuration systématique de ses membres ligueurs… Les plus acharnés d’entre
eux avaient pris soin de quitter la ville, mais rien n’indique qu’ils eussent été
inquiétés en y restant. Au contraire, Lesdiguières en voulait semble-t-il plus
aux parlementaires qu’aux consuls et ne se soucia donc pas de la municipalité
[35]. Il savait que cette dernière, contrairement au parlement, n’était plus de
taille à faire obstacle à son autorité.
Entre 1588 et 1598, les assemblées grenobloises jouèrent un rôle politique
essentiel. C’est en leur sein que se manifestaient la pompe civique et le loyalisme de la ville, tout comme s’y exprimaient aussi les résistances et les désobéissances des Grenoblois.
ENTRE OBÉISSANCE ET RÉSISTANCE : LE RÔLE POLITIQUE DES ASSEMBLÉES GÉNÉRALES
Les élections des consuls et des conseillers étaient un rendez-vous essentiel, entouré d’une grande solennité. L’événement, qui courait parfois sur près
d’un mois
[36], avait une portée à la fois civique et symbolique visant à édifier les
bourgeois rassemblés autour des intérêts de leur cité. Des commissaires du
parlement, président et conseillers, requis pour la circonstance, relevaient par
leur présence le prestige de l’assemblée. Tour à tour, ils prenaient la parole
pour engager les Grenoblois, par de « belles et notables remonstrances et
exhortations », à faire preuve du plus grand civisme :
« Mesdictz seigneurs Du Vache et de Virieu conseillers et commissaires susdictz ont
l’ung apres l’autre exhorté le peuple de vouloyr en Dieu et sayne conscience toutes affections
cessans procedder à l’eslection desd. nouveaulx consulz pour la prochaine année [37]… »
Le discours pouvait insister sur l’importance du vote et sur la nécessité
pour les électeurs « qu’ilz ayent à nommer personnes ydoynes et cappables pour
le gouvernement du public… ». Les candidats aux consulats eux-mêmes étaient
parfois sensibilisés à leur future tâche de pâtres civiques
[38]. Solennité de façade
pourrait-on rétorquer ? Quelle était en effet la portée exacte de ces votes ?
Les élections des membres du conseil étaient le fruit d’une cooptation que
l’on pourrait qualifier de partielle. Cooptation, en effet, parce que le choix des
futurs conseillers n’était pas entièrement libre puisqu’ils étaient, au préalable,
désignés par les consuls. Partielle parce que, dans un deuxième temps, c’était
bien à l’assemblée seule que revenait le droit de désigner, parmi la liste des
consuls puis des conseillers, tel ou tel individu plutôt que tel autre
[39]. Le choix
des candidats pouvait d’ailleurs susciter des protestations qui obligeaient alors
les consuls à se justifier et, le cas échéant, à modifier leur liste
[40]. On était loin
d’une élection démocratique, mais chacun était tout de même invité à se prononcer librement et les voix étaient scrupuleusement « marquées à traictz de
plume » par le secrétaire de la ville
[41]. D’ailleurs, signe certain de l’intérêt que
les Grenoblois portaient aux élections, ces assemblées étaient celles qui rassemblaient le plus de participants.
Autres reliefs des conseils universels, ils étaient le cadre privilégié où se
manifestait le loyalisme de la cité à l’égard du souverain. Les habitants, rassemblés en grand nombre à cette occasion, renouvelaient solennellement leur
fidélité par un serment prêté, main levée, par chacun des participants.
L’ébranlement du pouvoir royal lors des barricades ou lors de l’assassinat des
Guise suscita de telles manifestations, temps forts du loyalisme civique.
Inversement, les conseils pouvaient aussi offrir, faute de tribune, un cadre
propice à l’expression du mécontentement populaire, voire de la désobéissance. Au cours de l’année 1589, sous la pression des événements, des tensions vinrent secouer la belle harmonie municipale. Le problème principal,
derrière lequel affleurait la perspective d’un engagement ligueur, était lié au
contentieux apparu entre les habitants et le nouveau lieutenant général
nommé par le roi, Alphonse d’Ornano. Plusieurs griefs s’étaient accumulés au
fil des mois contre le représentant du roi. Étranger à la province nommé à la
place d’un enfant du pays
[42], il était surtout soupçonné de complicité avec les
protestants de Lesdiguières. Les Grenoblois, travaillés par les idées ligueuses,
ne lui pardonnèrent pas de vouloir faire entrer ses troupes dans leur cité.
Ornano refusait de se départir d’une garde personnelle qui semblait de plus en
plus justifiée devant la tournure que prenaient les événements, tandis que les
Grenoblois, exaspérés par le passage des gens de guerre, ne pouvaient souffrir
un seul homme d’armes de plus dans leurs murs. Chacune des deux parties se
rejetant la responsabilité de la dégradation de la situation, l’impasse était totale.
On décida de tenter une médiation grâce à la réunion d’une assemblée générale placée sous la houlette des délégués du parlement, notamment le premier
président Ennemond Rabot d’Illins
[43], le 3 mai 1589. On voit ici un autre rôle
important attribué à ce type d’assemblées, celui de vider les différends et de
ramener la concorde par les moyens pacifiques de la délibération publique.
Le résultat cependant fut nul. Certes on vit chacune des parties y faire assaut
d’amabilité, mais pour mieux rester campée sur ses positions initiales… On
convoqua alors une autre assemblée pour le 7 mai
[44]. Mais cette fois, les
ligueurs de la ville étaient venus grossir les rangs des participants, bien décidés
à faire basculer la situation en leur faveur. Alors que l’on s’acheminait péniblement vers un compromis, le mécontentement des individus présents fut tel
qu’une émeute éclata en plein conseil et dispersa l’assemblée. Une partie du
parlement, dont ses membres les plus éminents, quitta Grenoble pour Saint-Marcellin en guise de protestation contre ce qui avait tout l’air d’un coup
d’état, déclenché en pleine assemblée générale, qui plus est sous leur présidence. Le secrétaire ne s’épanche pas, hélas, sur l’événement décrit avec la
plus froide sobriété administrative, mais on devine pourtant la gravité de la
situation : « Et après causant quelque esmeute survenue audict conseil par certains des habitantz de la ville estantz audict conseil l’on n’a passé plus oultre
ains se sont tous retirez sans opiner ne conclure aultre chose »
[45].
Presque un an, jour pour jour après les événements parisiens, les
Grenoblois, pour un motif (ou prétexte !) semblable, montaient à leur tour à
l’assaut contre l’autorité royale. Mais force est de constater que ces « barricades grenobloises » étaient sans commune mesure avec leurs grandes sœurs
parisiennes. Elles reflètent en cela une certaine modération des Grenoblois en
proie aux plus grandes hésitations. Alors que la partie semblait gagnée pour
les ligueurs, le vide laissé par l’absence de l’autorité de la cour souveraine du
parlement poussa les « insurgés » à revenir sur leurs pas. Les ligueurs, encore
peu assurés de soutiens extérieurs solides, ne purent empêcher les remords de
gagner les membres du conseil, qui jusque-là avaient laissé faire. Consciente
de la gravité de l’événement survenu lors de l’assemblée du 7 mai, la municipalité ne se sentit pas de taille à assumer, seule, une rupture avec le roi. Les
jours suivant l’émeute, le conseil, auquel vint opportunément se joindre
Albigny, chef des ligueurs grenoblois, protesta de son dévouement au roi et à
son lieutenant.
Les mois qui suivirent furent occupés à raccommoder une situation que
le cours des événements s’acharna à dégrader. La mort du roi, au début du
mois d’août, rompit le principal lien qui retenait encore la ville dans le camp
royaliste. Un lieutenant général en qui la ville eût confiance l’aurait peut-être
maintenue hors de la Ligue, mais Ornano était loin d’avoir ce crédit. La nouvelle qu’une trêve avait été signée entre ce dernier et Lesdiguières vint confirmer tous les soupçons qui pesaient sur lui et donna le coup de grâce à un
loyalisme déjà moribond. De plus, contrairement à la situation du mois de
mai, la ville savait pouvoir compter désormais sur un protecteur puissant. Le
duc de Savoie, Charles-Emmanuel I
er, correspondait avec d’éminents représentants de la noblesse seconde dauphinoise : Charles d’Albigny, gouverneur
de la ville; Guillaume de Saint-Marcel d’Avançon, archevêque d’Embrun, en
exil à Grenoble depuis la prise de sa cité par Lesdiguières en 1585, et Charles
du Mottet, qui fut délégué de la noblesse dauphinoise aux États généraux de
Blois en 1588… Le duc avait opportunément proposé son aide pour chasser
les protestants de la province, dès le mois d’août, quelques jours seulement
après la mort d’Henri III. Il est vrai que le duc visait, sinon la couronne, du
moins le Dauphiné ou la Provence
[46] ! Pour la ville, un tel engagement sur la
voie de la désobéissance ne pouvait se faire sans réunir les habitants de la cité.
Il était plus que jamais nécessaire de faire corps autour de la municipalité
[47].
Le 29 septembre 1589, jour de la Saint-Michel, plus de quatre-vingt-deux
individus juraient à l’unanimité « vouloyr vivre et mourir catholicques et en la
religion catholicque, apostolique et romaine et hobeyr au roy très crestien et
catholicque legitime oinct et sacré qu’il plairra à Dieu nous donner… »
[48]. Le
serment fut solennellement prêté « chescun ayant levé leur main, tous ses
moyenen propres vyes pour l’execution de la presante conclusion »
[49]. Les
assemblées qui, jusqu’alors, avaient été le cadre privilégié de l’expression du
loyalisme de la ville à l’égard du souverain, devenaient désormais le symbole
de l’engagement commun dans la rébellion face à Henri IV. L’autorité souveraine du parlement resté à Grenoble fut requise pour homologuer l’engagement et permit ainsi à la municipalité de se draper dans ce qui avait toutes les
apparences de la légalité.
Toutefois, à l’image de ce qui se passait dans le reste du royaume, seule
une partie du parlement avait opté pour la Ligue. Les parlementaires ligueurs
ou neutres étaient restés à Grenoble, les autres, autour du président Artus
Prunier de Saint-André, avaient transféré le parlement à Romans
[50]. Les parlementaires restés à Grenoble basculèrent très progressivement dans la rébellion. Leurs membres les plus éminents, dont le premier président Ennemond
Rabot d’Illins, défendirent tout d’abord une position médiane de « moyenneurs ». Celle-ci, au nom de la paix et de la justice, consistait à n’opter ni pour
la Ligue ni pour le roi. Cette position entre les deux partis était audacieuse
mais intenable et les plus modérés des « moyenneurs », dont le premier président, rejoignirent finalement le parti loyaliste
[51]. À l’automne 1590, le partage
entre parlementaires ligueurs et royaux était
grosso modo de moitié-moitié. Il y
avait alors dans le Grenoble ligueur seize conseillers dont un président. Pour
clarifier leur engagement, ces derniers se décidèrent enfin à homologuer le
serment de la Saint-Michel prêté un an auparavant par la ville.
Cette brisure au sein du parlement n’était pas sans gêner la municipalité
qui ne semblait pas vouloir s’émanciper de la tutelle relative que l’autorité de
la cour souveraine exerçait sur elle. Toujours soucieuse de gérer au mieux les
affaires de la ville et de respecter les procédures, elle semblait vouloir se réfugier sans cesse sous les pans rassurants du grand manteau parlementaire
[52]. La
ville ne cessa donc de demander les autorisations pour lever de nouveaux
impôts, des troupes, battre monnaie, etc. Autorisations que le parlement se
refusait souvent à donner. La volonté de ne pas rompre avec un équilibre
parlement-municipalité ancien et accepté explique cette réaction docile allant
à l’encontre d’une des grandes aspirations ligueuses qui recherchait, au
contraire, un retour à une plus ample autonomie municipale : on connaît le
sort tragique qui fut réservé au premier président du parlement de Toulouse
et celui de Barnabé Brisson à Paris ! Un autre facteur contribuait à rapprocher
la municipalité de son parlement : le premier consul était toujours un avocat
consistorial et de ce fait un proche des magistrats de la cour souveraine. Il
pouvait donc jouer un rôle modérateur lors des différends qui éclataient entre
les deux instances. Dans la période d’adversité qui s’amplifia avec le choix
ligueur, et du fait de quelques tensions financières, la ville se fit un peu moins
docile mais jamais dissidente. Si les consuls menacèrent les parlementaires, ce
fut seulement de démissionner de leurs fonctions municipales, non de s’arroger leurs pouvoirs. À aucun moment la municipalité ne revendiqua une quelconque autonomie à l’égard du parlement. Si ce dernier fut moins présent
dans les conseils au cours de la période ligueuse, il ne le dut pas à une réaction
municipale défendant les libertés et autres privilèges de la cité, mais parce
qu’il ne fonctionnait plus normalement : l’éparpillement de ses membres ne lui
permettant même plus de rendre la justice !
Entre un parlement affaibli par son éclatement et une municipalité financièrement aux abois, la marge de manœuvre des ligueurs était étroite. Les
atermoiements savoyards et la finesse stratégique de Lesdiguières firent le
reste. Fin décembre 1590, un conseil des quarante opinait aux conditions du
vainqueur qui avait déjà pris par les armes la moitié de la ville. La ville passée
dans le camp royaliste n’opéra aucune modification dans son fonctionnement. Aucune proscription ne venant perturber la représentation municipale,
les assemblées générales reprirent leur place, avec les mêmes individus, ou
peu s’en fallait, au rythme des événements qui déterminaient leurs convocations. Cette permanence des membres des assemblées générales joua contre
les protestants qui réintégraient la cité après sa soumission. On sait que, au
cours des quelques années qui précédèrent ou qui suivirent l’Édit de Nantes,
les protestants cherchèrent à recouvrer pleinement leur place de citoyens
dans la cité. Ils en avaient été évincés depuis 1567, dernière année où ils
avaient pu présenter, après une requête au parlement, des candidats aux élections consulaires, candidats dont aucun n’avait été élu. Depuis cette date, la
direction consulaire était confisquée par les catholiques
[53]. La prise de la ville
par un chef de guerre huguenot n’avait rien changé sur ce point. Ils adressèrent donc à plusieurs reprises des protestations aux consuls, dénonçant le
« complot entre les catholiques romains ». En 1596, ils s’insurgeaient devant
l’iniquité de la répartition des gardes, tailles et logements des gens de guerre
dont ils étaient anormalement surchargés. En novembre 1599 les protestants
de la ville paraissaient avoir repris du terrain, mais pas assez selon eux. Ils
réclamèrent que le conseil consulaire soit composé des deux-tiers de ceux de
leur religion, à l’image de ce qui se pratiquait à Montélimar et à Die où les
catholiques étaient minoritaires
[54]. Les consuls leurs opposèrent les libertés de
la ville
[55]. On comprend mieux l’audace des protestants exigeant de passer de
la sous-représentation à une représentation majoritaire lorsque l’on sait que
l’Édit de Nantes venait d’être enregistré, en septembre de la même année, par
le parlement de Grenoble. Il était le premier à le faire après celui de Paris.
Une chambre mi-partie était créée et la ville devenait une des douze places de
sûreté concédées aux religionnaires de la province
[56].
Alors que l’Édit faisait bruire le parlement ainsi que toute la province
grâce aux déplacements de ses commissaires
[57], on constate que pas plus en
1599 qu’en 1598 les conseils consulaires ne mentionnent l’événement. Pour
la municipalité grenobloise, et peut-être avec toute sa complaisance, l’Édit de
Nantes fut bien « un événement subreptice » comme l’a justement formulé
Bernard Cottret. Aux yeux des contemporains catholiques, à Grenoble
comme ailleurs, l’événement majeur de l’année 1598, la seule véritable victoire, était la paix de Vervins dont les registres consulaires gardèrent la
mémoire. Elle éclipsa complètement l’Édit de Nantes, réduit dans un premier
temps à être un « non-événement » dont on mit plusieurs années à percer les
mystères
[58]. Ce ne fut qu’à partir de 1601 que ce dernier eut une réelle répercussion sur les assemblées municipales de Grenoble qui se modifièrent progressivement en faveur d’une plus juste représentation confessionnelle
[59].
Cependant cette transformation intervenait à une époque où le rôle des
assemblées était en déclin.
En effet, on peut aussi voir dans le silence consulaire l’effacement, cette
fois-ci bien réel, des assemblées municipales, voire de la municipalité elle-même, à la fin du XVI
e siècle. Émanation purement absolutiste, l’Édit de
Nantes, malgré le caractère fondateur qu’il prit par la suite, n’avait en aucun
cas à être soumis à la consultation populaire. Pourtant, dans chacune des
villes qu’ils visitaient, les commissaires de l’Édit s’empressaient de réunir une
assemblée à laquelle était faite une lecture des principaux articles
[60]. Grenoble
semble donc avoir échappé à la règle : le rôle des assemblées de la ville y fut
complètement effacé par la présence du parlement
[61].
On peut aussi constater que, d’une manière générale, les thèmes abordés
lors des conseils universels de l’année 1598 avaient beaucoup moins de relief
que ceux des années 1588-1590. En 1598, les assemblées s’enfermèrent dans
des délibérations étroites, purement gestionnaires, ne dépassant que rarement
les murs de la cité. Les élections des membres de l’équipe consulaire et la discussion des diverses impositions accaparaient complètement les débats.
Entre 1588 et 1590 en revanche, les engagements étaient plus forts. La ville,
courtisée par tous les partis, voyait alors ses assemblées se prononcer sur des
orientations politico-religieuses d’ampleur nationale, la fréquence des serments prononcés en faveur du roi, ou de la Ligue, leur conférait une importance capitale. Plus que par revendication idéologique en faveur d’une plus
ample autonomie politique, c’était la densité historique de la période qui projetait la ville sur le devant de la scène, lui donnait plus de poids, et l’obligeait
à rechercher l’adhésion du plus grand nombre. La paix, au moins autant que
« la mainmise sur les villes » de la monarchie
[62] – mais l’un pouvait-il aller sans
l’autre ? – domestiquèrent le cours parfois tumultueux des assemblées de la
ville
[63]. La perte d’importance de ces dernières se manifesta concrètement par
une baisse sensible de leurs effectifs. Les individus présents aux assemblées
du conseil universel, au cours de l’année 1574, étaient au moins 257, … ils
n’étaient plus que 156 en 1598
[64] !
* * *
Entre 1588 et 1598, les assemblées générales de la ville de Grenoble continuèrent à remplir un rôle essentiel dans les rouages municipaux. Partiel reflet
de la marqueterie sociale de la cité, elles n’en contribuaient pas moins à tem-pérer, grâce à la permanence des artisans, l’oligarchie écrasante des hommes
de loi portés par l’influence grandissante du parlement. Pour ces derniers,
comme pour les marchands, les assemblées générales constituaient la première
sphère d’initiation aux affaires de la ville, un vivier d’où émergeaient tôt où
tard les prétendants à un siège de consul ou de conseiller.
Ainsi les assemblées générales avaient leurs habitués, qui pouvaient constituer un solide groupe de pression, notamment contre la minorité protestante
qui réintégrait la cité au cours de la décennie 1590. Impossible pour cette dernière de se refaire une place dans un corps municipal soudé par un long investissement commun dans les affaires de la ville. Épargnés par les épurations
politiques, les hommes de l’année de l’Édit étaient en partie ceux de l’année de
la Ligue, défendant huit ans après, certes plus modérément, les mêmes opinions à l’égard des huguenots. Ces derniers ne purent s’imposer qu’au siècle
suivant, mais à une époque où le poids des assemblées avait considérablement
régressé…
Nourries par les dangers et les enjeux des troubles religieux, voire par l’affaiblissement d’un parlement morcelé, ces assemblées avaient occupé une
place de taille dans la vie politique de la cité à la fin des années 1580 et au
début de la décennie 1590. À travers elles, les Grenoblois purent quelquefois
se convaincre d’avoir en main les rênes de leur destinée : en jurant leur foi à
Henri III, en rejetant le futur Henri IV et les membres exilés du parlement…
La paix retrouvée, l’assise monarchique et l’écrasante personnalité de son
représentant, le tout puissant duc de Lesdiguières, leur ôtèrent cette influence
que même l’agitation du procès des tailles ne leur rendit pas.
GRAPHIQUE 2
GRAPHIQUE 3
[1]
Philip BENEDICT,
Rouen during the Wars of Religion, Cambridge, Cambridge University Press,
1981; Bernard RIVET,
Une ville au XVIe siècle, Le Puy-en-Velay, Le Puy, Les Cahiers de la Haute-Loire,
1988; Wolfgang KAISER,
Marseille au temps des troubles : morphologie sociale et luttes de factions ( 1559-1595 ), Paris, Éditions de l’EHESS, 1992; Penny ROBERTS,
A City in Conflict, Troyes during the French
Wars of Religion, Manchester, Manchester University Press, 1996; Michel CASSAN,
Le temps des guerres
de religion, Le cas du Limousin (vers 1530-vers 1630), Paris, Publisud, 1996; Mark W. KONNERT
, Civic
Agendas and Religious Wars : Châlons-sur-Marne during the French Wars of Religion, Kirksville, Sixteenth-Century Journal Publishers, 1997; Olivia CARPI-MAILLY, « Amiens et la Ligue, vers 1550-1597. Genèse,
modalités et enjeux d’une révolution municipale », Thèse de l’université de Paris I, 1999. Pour une
problématique et une mise au point historiographique sur l’histoire sociale des institutions municipales,
on peut se référer aux articles de Philippe MINARD et de Guy SAUPIN parus dans
Le Bulletin de la
S.H.M. C., 2000/3 & 4, p. 119-122 et p. 123-134.
[2]
Robert DESCIMON,
Qui étaient les Seize ? Mythes et réalités de la Ligue parisienne (1585-1594),
Paris, Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l’Île-de-France, 1983.
[3]
Pour plus de détails : Stéphane GAL,
Grenoble au temps de la Ligue : étude politique, sociale et
religieuse d’une cité en crise (vers 1562-vers 1598), Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2000.
[4]
R. Descimon a étudié les assemblées parisiennes dans une optique semblable : « L’échevinage
parisien sous Henri IV ( 1594-1609), autonomie urbaine, conflits politiques et exclusion sociale »,
in Neithard BULST et J. P. GENET (dir.),
La ville, la bourgeoisie et la genèse de l’État moderne : XIIe-XVIIIe siècles, Paris, Éditions du CNRS, 1988.
[5]
J’emprunte cette image à Henri DROUOT,
Mayenne et la Bourgogne, Paris, Picard, 1937.
[6]
Henri Drouot parle de « forces en pleine vie » pour souligner le dynamisme des villes bourguignonnes de la seconde moitié du XVIe siècle,
in Mayenne…, op. cit., tome 1, p. 88.
[7]
Pour un exemple très détaillé des rouages municipaux pendant les guerres de religion, on peut
se référer à l’ouvrage de Charles LARONZE
, Essai sur le régime municipal en Bretagne pendant les guerres
de religion, Genève, Ed. Mégariotis Reprints, 1981, ( 1re éd. 1890) ; et pour une période plus tardive,
à Guy SAUPIN
, Nantes au XVIIe siècle : vie politique et société urbaine, Rennes, Presses Universitaires de
Rennes, 1996.
[8]
Vital CHOMEL (dir.),
Histoire de Grenoble, Toulouse, Privat, 1976, p. 96.
[9]
Il y avait en général trois ou quatre candidats par degré consulaire. Le premier consul désignait ceux du premier degré, le deuxième consul ceux du second, etc.
[10]
Claude Basset, Premier consul en 1589, fut reconduit l’année suivante, faute de candidat !
[11]
Un arrêt du parlement stipulait que ne pouvaient être proposés des individus absents, ecclésiastiques ou conseillers au parlement… et demandait aux consuls « d’avoyr esgard à la neccessité des
affaires presentes et de choisir des personnes qui puissent dilligemment vacquer à lad. charge. » :
Archives Municipales de Grenoble (désormais AMG), BB 40, f°180.
[12]
V. CHOMEL,
op. cit., p. 100.
[13]
Élus en même temps que les conseillers, ils participaient également aux délibérations du
conseil.
[14]
Tulle rencontra ce genre de difficultés, accrues dans son cas par l’absence totale de maison
de ville, face aux pouvoirs de l’évêque et du lieutenant général (Michel CASSAN
, Le temps des guerres
de religion…, op. cit., p. 174-182).
[15]
Lorsque François de Belleforest fit un plan de Grenoble en 1575, il représenta la « Tour de
Lisle » mais ne précisa pas qu’il s’agissait de la maison de ville.
[16]
Auguste PRUDHOMME,
Inventaire sommaire des archives communales antérieures à 1789, Série
CC, Grenoble, Ed. Dupont, 1897, p. 405.
[17]
Emmanuel LE ROY LADURIE (dir.), « La ville classique »,
in Georges DUBY (dir.),
Histoire de
la France urbaine, Paris, Seuil, 1985, Tome 3, p. 158.
[18]
Comme à Rennes par exemple, Ch. LARONZE,
op. cit., p. 61.
[19]
AMG, BB 26, ff° 261-261v.
[20]
On sait que tous les participants n’étaient pas inscrits sur les registres consulaires et que l’on
peut trouver, en fin de liste, la mention : « et plusieurs aultres ». On est cependant loin des mille personnes évoquées par Drouot à Dijon lors des élections ou des 250 individus généralement présents
aux assemblées. (H. DROUOT,
op. cit., p. 89, note 2).
[21]
Seuls les individus habitant à Grenoble
intra muros ou dans les plus proches faubourgs participaient aux assemblées. Les autres, peu nombreux, pourtant inscrits sur le rôle des tailles de la ville,
ne se déplacèrent jamais.
[22]
Aux 907 inscrits sur le rôle habituel des tailles il faut ajouter 137 membres de la noblesse
de robe courte et longue inscrits sur le rôle d’un impôt exceptionnellement levé sur les trois ordres
en 1590 (Archives Départementales de l’Isère [désormais AD 38], B 247, ff° 170 et suivants) et une
trentaine de chanoines. Les autres membres du 1er ordre n’étant jamais représentés je n’en tiendrai
pas compte dans mon estimation de la population civique.
[23]
Contrairement à Rouen où les ecclésiastiques siégeaient en nombre dans le conseil qui avait
happé la municipalité, la ligue grenobloise ne regarda pas vers un idéal théocratique. (Ph. BENEDICT,
op. cit., p. 186-187). Elle se contenta de ses deux chanoines, fidèle au principe énoncé en 1588 selon
lequel un homme ne pouvait être à la fois au service de Dieu et de la ville : « luy estant chanoyne il est
lyé au service de Dieu, a ceste occation et par ainsy ne peult estre consul… » (AMG, BB 40, f°179v).
[24]
AMG, CC 14. À Romans en revanche, le quatrième consul était encore un laboureur en 1580 :
Emmanuel LE ROY LADURIE,
Le Carnaval de Romans, Paris, Gallimard, 1979, p. 34.
[25]
AMG, CC 14. Auxquels il faut ajouter vingt et un avocats du parlement, les avocats consistoriaux, traditionnellement dispensés de la taille et à ce titre tenus pour nobles.
[26]
Sur la place croissante des avocats dans la politique municipale au XVIIe siècle, voir l’exemple
de Dijon étudié par Michael P. BREEN, « La pensée politique des avocats au parlement de Dijon au
XVIIe siècle »,
in Jacques POUMAREDE et Jack THOMAS (dir.),
Les parlements de province, pouvoirs, justice et société du XVe au XVIIIe siècle, Toulouse, Framespa, 1996, p. 742-744. Les avocats représentaient
15% des échevins des années 1595-1599 contre 45% entre 1660-1670.
[27]
Le triomphe des juristes, dès le XVIe siècle, est caractéristique des villes parlementaires. Ailleurs
s’étaient souvent les marchands qui contrôlaient encore les conseils. Ils ne cédèrent vraiment aux juristes
les places qu’ils détenaient qu’au siècle suivant. À Nantes, entre 1565 et 1598, près de 40% des maires
étaient des marchands. Pour les échevins, au cours de la même période, la proportion était encore
plus importante puisqu’ils étaient 62% (Guy SAUPIN, « Sociologie du corps de ville de Nantes sous
l’ancien Régime 1565-1789 »,
Revue historique, n° 598, avril-juin 1996, p. 299-331).
[28]
Restent 22% de professions indéterminées mais qu’il faudrait sans doute répartir entre les
petits marchands et les artisans, la limite entre les deux étant parfois très perméable comme dans le
cas des drapiers, des chandeliers ou des apothicaires auxquels venait souvent s’ajouter le nom de marchands. Difficile de discerner la part du marchand de celle de l’artisan ou du petit boutiquier. Il semble
qu’un niveau social plus que la nature du travail déterminait leur rattachement aux uns ou aux autres.
Le changement de statut était alors signifié par l’ajout du mot « marchand » qui soulignait la promotion.
[29]
Ch. LARONZE,
op. cit., p. 61-62.
[30]
Si l’on considère les apothicaires comme des artisans, le dernier artisan disparaît en 1579.
C’est à cette date en effet que l’on rencontre le dernier apothicaire dont la profession n’est pas suivie de la mention « marchand ». En 1585, le même individu, qui fut une seconde fois quatrième consul,
est qualifié uniquement de marchand !
[31]
Le tiers état défendait l’idée d’une taille réelle alors que la noblesse, conservatrice, plaidait
en faveur de la taille personnelle. Ce débat avait suscité des troubles violents dans les années 1570 car
le poids de la taille retombait exclusivement sur le Tiers, s’alourdissant même à chaque anoblissement.
Avec les réquisitions et les levées sauvages des guerres civiles la discrimination fiscale devint insupportable. Des révoltes populaires éclatèrent en 1579-1580. Elles furent écrasées à Romans par les
notables puis à Moirans par les troupes royales. Voir E. LE ROY LADURIE,
Le carnaval de Romans, op.
cit., et Daniel HICKEY,
Le Dauphiné devant la monarchie absolue : le procès des tailles et la perte des libertés provinciales, 1540-1640, Grenoble-Moncton, Presses Universitaires de Grenoble, 1993 ( 1re éd.
Toronto 1986).
[32]
Voir D. HICKEY,
ibid., en particulier des pages 111 à 125.
[33]
Jacques Calignon par exemple, troisième consul en 1575.
[34]
On sait l’importance que les luttes de factions prirent à Marseille. Une partie des conseillers
fut remplacée de force par les ligueurs lorsque ces derniers prirent le pouvoir en 1588. W. KAISER,
op. cit., p. 285.
[35]
Dans une lettre au roi Henri IV, datée du 30 novembre 1590, Lesdiguières expliquait que
parmi les parlementaires qui avaient fait déclaration de lui être fidèles, seule une poignée lui manifestait une obéissance sincère. Les autres avaient rejoint le camp royal par simple opportunisme selon
lui. Il suggérait donc au roi de les remplacer (Joseph ROMAN et Comte DOUGLAS
, Actes et correspondances du connétable de Lesdiguières, Grenoble, Allier, 1878, volume 2, p. 449-501).
[36]
Le coup d’envoi des élections était donné traditionnellement à la Sainte-Luce ( 13 décembre)
lorsque les consuls dressaient la liste des candidats. Il n’était pas rare de les voir se poursuivre jusqu’en janvier.
[37]
Élections du 21 décembre 1588 (AMG, BB 40, ff° 181v-182).
[38]
En 1576, les commissaires les exhortaient à maintenir la concorde parmi les habitants et
« contenir et jecter hors toutes einnes et passions qu’ilz pourroyent avoyr les ungs envers les aultres… »
(AMG, BB 26, ff° 260v-261)
[39]
À Nantes le choix des consuls et conseillers se faisait un peu de la même manière. Les candidats toutefois étaient plus nombreux. Voir Guy SAUPIN,
« Les élections municipales à Nantes sous
l’Ancien Régime
»,
Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 1983, tome 90, n° 3, p. 429-450.
[40]
Lors de l’assemblée du 18 décembre 1588, Albigny, délégué par la noblesse, demanda aux
consuls d’expliquer pourquoi un individu d’abord inscrit sur les listes en avait été rayé. Le parlement
fut requis pour trancher, les élections furent reportées (AMG, BB 40, ff° 175v-176).
[41]
« A esté faict lecture de lad. nommination a haulte voix et sur icelle pour tous lesdictz habitantz a esté proceddé à lad. election les portes ouvertes et y proceddant par pluralité de voix marquée
à traictz de plume en la presence desd. sieurs conseillers et commissaires…
» : élections du 21 décembre
1588, AMG, BB 40, f° 182.
[42]
Le colonel Alphonse d’Ornano, homme de confiance d’Henri III, était d’origine corse. Il fut
nommé à la tête du Dauphiné immédiatement après la mort des Guise (à laquelle il avait d’ailleurs
participé). Cette nomination soudaine allait contre les aspirations des Dauphinois et contre les promesses faites par le roi de nommer le fils du précédent lieutenant général : Timoléon de Maugiron,
frère du mignon d’Henri III.
[43]
Haute figure de la noblesse de robe de la province, Ennemond Rabot d’Illins fut aussi commissaire de l’Édit en 1599.
[44]
Entre-temps, pour assurer sa propre sécurité, Ornano avait été contraint de trouver refuge
en dehors de la ville.
[45]
AMG, BB 41, f°71v.
[46]
En réalité le duc de Savoie comptait se faire proclamer protecteur et gouverneur du Dauphiné
par les états provinciaux. Il avait pris de vitesse le duc de Mayenne. Ce dernier, relativement populaire en Dauphiné grâce à sa campagne de 1580, était desservi par l’éloignement géographique. La
diplomatie savoyarde s’ingénia à détacher la ville de son influence.
[47]
À Rouen on fit aussi appel à une assemblée pour plébisciter l’engagement mais en insistant
davantage sur la souveraineté populaire qui devint un
« outil
» privilégié des ligueurs. (Ph. BENEDICT
,
op. cit., p. 181).
[48]
AMG, BB 41, f°124v.
[50]
Le parlement de Dauphiné était en fait divisé en trois. La partition de 1589 venait s’ajouter
à celle de 1585 qui avait vu les membres protestants du parlement fonder une cour de justice indépendante à Die.
[51]
S. GAL,
« Malaise et utopie parlementaires au temps de la Ligue : les “moyenneurs” du parlement de Dauphiné
»,
Revue historique, avril-juin 2001, n° 618, p. 403-431.
[52]
On est loin des provocations violentes des ligueurs marseillais qui humilièrent leurs consuls,
représentants de l’ordre établi comme pouvaient l’être les parlementaires à Grenoble (W. KAISER,
op.
cit., p. 282).
[53]
Les études fragmentaires de Peter France sur les protestants grenoblois nous permettent de
les estimer à environ 20% de la population dans les années 1560. Voir Peter FRANCE
, « La Réforme
et les guerres de religion à Grenoble : 1517-1590 », DES, Université de Grenoble, 1959, p. 78. Décimés
par les abjurations ( 69 entre 1572 et 1584, cela bien que la Saint-Barthélemy n’ait pas eu lieu à
Grenoble) ou l’exil, ils étaient certainement beaucoup moins nombreux dans les années 1590. Il est
difficile de savoir dans quelle proportion les protestants assistaient aux assemblées générales mais leur
présence est certaine si l’on considère l’importance qu’ils attachaient aux élections consulaires.
[54]
Auguste PRUDHOMME,
Inventaire sommaire des archives communales antérieures à 1789, série
BB, Grenoble, Ed. G. Dupont, 1886, p. 96 et 100. En 1602, Matthieu du Boeuf, par ailleurs présent
aux assemblées générales de 1598, protesta de l’absence de religionnaires dans le conseil, contrairement à l’ordre établi par les commissaires députés à l’observation de l’Édit de Nantes. Le conseil n’en
tint aucunement compte ! (
Ibid. p. 104). M. du Boeuf faisait probablement allusion à la requête des
réformés du Dauphiné présentée aux commissaires le 26 octobre 1599 :
« Et notamment ordonnant que
ceulx de ladite religion de Vienne, Vallance, Romans et autres seront indiferement admis à l’administration consulaire [… ] et particulierement que en ceste ville de Grenoble, qui est de quallité comme
les dessus dites, la maison de ville sera composée de l’une et l’autre relligion en egal nombre.
» (Cité
par Elisabeth RABUT,
Le Roi, l’Église et le Temple, Aubenas, la Pensée sauvage, 1987, p. 62).
[55]
AMG, BB 57,29-30 novembre et 17 décembre 1599.
[56]
Soit la moitié des places constituant l’armature défensive de la province.
[57]
E. Rabut a méticuleusement collecté les textes se rapportant à cette chevauchée de l’Édit
dans le Dauphiné (E. RABUT,
op. cit.).
[58]
Bernard COTTRET,
L’Édit de Nantes, Paris, Perrin, 1998, p. 169 sq. On remarque toutefois
à travers la revendication de novembre 1599 que la minorité protestante de Grenoble était certainement mieux informée.
[59]
E. RABUT,
op. cit., p. 152. Ordonnance du 29 décembre 1600. La requête protestante demandait aussi l’annulation des dernières élections ce qui leur fut refusé.
[60]
« Déclaration ou
brève remontrance était alors faite par Rabot d’Illins sur les intentions du roi
en cet édit et sur sa volonté qu’il fut exécuté, la population était exhortée à s’y soumettre.
» (E. RABUT,
op. cit., p. 24).
[61]
À Grenoble les commissaires semblent s’être contentés de recueillir les requêtes sans susciter d’assemblées. (
Ibid. pp. 61-63).
[62]
Jean-Pierre BABELON,
Henri IV, Paris, Fayard, 1984, p. 792. Lesdiguières n’hésitait pas à
interférer dans le cours des élections consulaires, comme en décembre 1597 par exemple, ce que déploraient les consuls. Voir aussi V. CHOMEL,
op. cit, p. 126-127.
[63]
Ch. Laronze constatait aussi que durant la période des troubles religieux, les assemblées générales de Nantes étaient
« fort nombreuses et ne pouvaient se tenir que dans les salles les plus spacieuses
» (Ch. LARONZE,
op. cit., p. 57).
[64]
Si en 1609 et 1610 les assemblées étaient encore très fréquentées, c’était faute d’être très
fréquentes… On en compte à peine trois en 1610 et seulement deux en 1609… pour les élections
consulaires !