2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les pratiques de l’art : auteurs, institutions, publics
Le théâtre et ses publics : pratiques et représentations du parterre à Paris au XVIIIe siècle
Jeffrey S. Ravel
Jeffrey S. RAVEL Massachusetts Institute of Technology History Faculty, E 51-285 77 Massachusetts Avenue Cambridge, MA 02139-4307
Jeffrey S. RAVEL
Pratiques et représentations du parterre à Paris au XVIIIesiècle
Cet article analyse les pratiques des
spectateurs qui s’installaient aux parterres des
salles de spectacle parisiennes au XVIIIesiècle.
Il étudie également des représentations littéraires de ces spectateurs à l’époque. Les gens
qui se mettaient au parterre, presque tous des
hommes, restaient debout pendant tout le
spectacle; ils se bousculaient, bavardaient,
regardaient les femmes aux loges.Néanmoins,
il semble que cette situation tumultueuse augmentait l’attention du spectateur à ce qui se
passait sur scène. Des débats sur la discipline
du parterre, qu’on entendait de plus en plus
vers la fin de l’Ancien Régime, nous donnent
des aperçus surprenants des plus grandes
questions politiques et culturelles qui ont
éclaté en 1789.
This article studies the practices of
theatre spectators who stood in the parterre,
or pit,of Parisian playhouses in the eighteenth
century. It also analyzes representations of
these spectators in the literature of the day.
Eighteenth-century parterre spectators,
almost exclusively male, stood for the entire
three to four hours of each evening’s performance; during this time, they milled about,
engaged with each, and interacted with
women and others in the loges. In important
ways, however, the chaotic situation of the
parterre appears to have enhanced the spectator’s engagement with the spectacle onstage.
Debates over disciplining the pit’s turbulent
behavior, increasingly frequent in the last two
decades of the Old Regime, provide surprising insight into the larger political and cultural questions that arose on the eve of the
French Revolution.
« Les théâtres des nations aristocratiques ont toujours été remplis de spectateurs qui
n’appartenaient point à l’aristocratie, écrit Tocqueville. C’est au théâtre seulement que les
classes supérieures se sont mêlées avec les moyennes et les inférieures, et qu’elles ont
consenti sinon à recevoir l’avis de ces dernières, du moins à souffrir que celle-ci le donnassent. C’est au théâtre que les érudits et les lettrés ont toujours eu le plus de peine à faire prévaloir leur goût sur celui du peuple, et à se défendre d’être entraînés eux-mêmes par le sien.
Le parterre y a souvent fait des lois aux loges » [1].
Dans ce passage, Tocqueville suggère que les théâtres publics fonctionnent
comme des endroits où les hiérarchies sociales habituelles sont abolies. Il proclame que parfois la plèbe au parterre peut obliger les classes supérieures à
adhérer à ses jugements littéraires et, implicitement, à ses jugements politiques.
Quand bien même Tocqueville ne visait peut-être pas en tête les théâtres publics
parisiens de l’Ancien Régime, ses observations peuvent servir de parfaite introduction à l’étude du parterre parisien du XVIIIe siècle. Les spectateurs du
XVIIIe siècle qui se pressaient dans les parties limitées du parterre de la Comédie-Française, de la Comédie-Italienne et de l’Opéra ont mis en actes une liberté
d’expression, un mélange des classes et une circulation des idées qu’on retrouve
alors dans peu d’autres endroits. L’État essaya bien de discipliner ces amateurs
de théâtre et il y eut bien des débats parmi les intellectuels pour dire que ces gens
devaient être assis sur des bancs, mais durant la majeure partie du siècle, les
enthousiasmes du parterre ont montré qu’on ne pouvait pas les réfréner. Dès
lors, il importe d’analyser les pratiques parisiennes du parterre pour saisir leurs
significations dans la culture politique française d’avant la Révolution.
QUI SE METTAIT AU PARTERRE ?
Déterminer la composition des publics n’est pas une tâche facile : les
archives ont partiellement disparu, les catégories sociales actuelles ne correspondent pas aux distinctions du XVIII
e siècle, et le nombre des entrées au théâtre,
durant tout le siècle, se compte en millions. L’étude disponible, à la fois la plus
complète et la plus nuancée, concernant l’identité sociale des spectateurs des
théâtres publics du XVIII
e siècle, est celle de l’historien du théâtre Henri
Lagrave
[2], qui décrit un public réparti en deux groupes. Tout d’abord celui que
Lagrave appelle « le public riche »: des hommes et des femmes d’origine noble,
des officiers militaires, pages, petits-maîtres, prêtres, hommes de loi, financiers,
provinciaux et étrangers, dont Lagrave suggère qu’ils n’étaient pas soumis à des
restrictions concernant leur présence au théâtre, en raison de leur situation
financière et de leurs emplois du temps quotidiens
[3]. Un second ensemble, parmi
ce public assoiffé de théâtre, renvoie au « public populaire » qui se caractériserait
par une capacité financière réduite et un emploi du temps limité pour aller au
théâtre. Les billets les moins chers à la Comédie-Française et à la Comédie-Italienne, en tout cas ceux donnant accès au parterre, coûtaient en effet l’équivalent d’un jour de gages pour la plupart des travailleurs manuels
[4]. De plus, le
traditionnel lever de rideau de cinq heures de l’après-midi dans les théâtres privilégiés signifiait que de nombreux travailleurs et petits bourgeois ne pouvaient
aller au théâtre que les dimanches ou l’un des douze jours fériés de l’année.
En se servant des archives de police, source sous-exploitée par Lagrave,
on peut réévaluer ces appréciations
[5]. En premier lieu, les archives du
Lieutenant Général de Police qui nous sont parvenues, contiennent des détails
intéressants sur l’arrestation et l’emprisonnement des spectateurs détenus
pour comportement indiscipliné. Ensuite, les dossiers des commissaires comprennent des déclarations faites par des individus qui étaient des victimes des
pickpockets pendant qu’ils étaient au théâtre
[6]. Ces deux sources, mises bout à
bout, nous permettent d’identifier 303 individus qui sont allés au théâtre
public dans la période de 1717 à 1768, soit cinquante ans. De ce groupe,
257 hommes se trouvaient au parterre. La composition sociale du parterre
selon Lagrave se trouve-t-elle corroborée ? Le tableau suivant confirme la
diversité sociale du parterre; selon cet échantillon, les officiers militaires, les
avocats parisiens et les hauts financiers se trouvaient avec les étudiants, les
apprentis et les employés dans les parterres bondés des théâtres privilégiés.
SPECTATEURS DU PARTERRE
par catégories sociales, 1717-1768
Catégorie
Officiers militaires
Avocats, financiers, bourgeois
Marchands, maîtres artisans
Soldats
Clercs, domestiques
Apprentis, garçons, etc.
Étudiants, jeunes hommes
Gens de province
Sans emploi, inconnu
Total
CF
6
20
16
6
9
11
17
2
3
90
CI
10
28
18
2
7
9
1
5
2
82
OP
8
8
5
1
1
–
–
–
1
24
NP
–
1
4
–
3
–
1
1
1
1 1
Total
24
57
43
9
20
20
19
8
7
207
CF = Comédie-Française;CI = Comédie-Italienne;OP = Opéra;NP =Théâtres non priviligiés.
Voir Ravel, The Contested Parterre, p. 229-37, pour des sources et une liste des 207 spectateurs.
On voit que la distinction entre un public « riche » et « populaire » n’est pas
utile quand on parle du parterre. La richesse des gens qui prétendent être des
financiers ou des officiers militaires, par exemple, fluctuait nettement. Si nous
prenons l’exemple des financiers dans le parterre, nous nous apercevons qu’il
y avait une énorme différence entre : François Louis Lattainant de Bainville,
âgé de 43 ans et « Chevalier Grand trésorier des ordres militaires et hospitaliers »; Alexandre Despueche, âgé de 68 ans et « Banquier à Paris »; et Michel
Patrice Maulny de la Toussière, « vérificateur des douanes du Roy de la généralité de Bourges » qui visitait Paris. Ces trois personnages ont étés volés par
des pickpockets au parterre de la Comédie-Italienne à la fin des années 1750
ou au début des années 1760
[7].
Ainsi, même des catégories largement définies suggèrent une diversité du
public du parterre et nous posent problème pour attribuer toute sorte de goût
théâtral unifié à ces spectateurs variés. Distinguer un public « populaire » au
parterre reste tout aussi difficile. Même en retirant les officiers militaires, les
membres des professions libérales, les marchands, les maîtres artisans (qui sont
des catégories de richesse et de statut social potentiels), il demeure d’importantes différences entre les catégories restantes. Les étudiants et les clercs de
notaire provenaient souvent de familles assez riches voire très riches; ils aspiraient à des positions de pouvoir et de prestige et étaient généralement fervents
de Lettres. Bien qu’ils fussent arrêtés de temps en temps et dans des proportions similaires aux apprentis et aux employés de magasins, il ne faudrait pas
croire que ceux-ci répondaient aux spectacles de la même façon que ceux-là.
L’identification sociale des spectateurs du parterre que nous donnent les
archives de police suggère que leurs attitudes, les réponses qu’ils se faisaient
entre eux ou aux autres spectateurs, ainsi qu’aux acteurs jouant sur la scène,
ne peuvent être analysés seulement en fonction de critères socio-économiques.
Bien que le concept de classe soit un outil important pour toute enquête
concernant la réception des représentations théâtrales au XVIII
e siècle, nous
devons faire attention aux divisions du parterre lui-même, qui ne suivaient
pas les classes sociales, et aux motivations qui ne provenaient pas de critères
économiques. Le public du parterre n’était pas un consommateur de produits
culturels de la même manière que le sont aujourd’hui les gens qui vont au
théâtre. Il ne concentrait pas nécessairement son attention tout entière sur ce
qui se passait sur scène pendant trois heures, afin de rendre un verdict déterminé par son origine socio-économique, comme Lagrave et John Lough ont
pu l’affirmer
[8]. Au contraire, il apparaît que les spectateurs se déplaçaient, en
interaction les uns avec les autres, dans d’autres parties de la salle, tout en suivant de près ce qui se passait sur scène. Les acteurs, en retour, ne demandaient
pas l’attention silencieuse et captive du public. Afin de comprendre le contexte
culturel dans lequel ces spectateurs jugeaient les troupes privilégiées, nous
devons regarder en deçà de la composition sociale du parterre et étudier les
pratiques ordinaires de ses occupants. Il faut insérer l’expérience du parterre
dans la vie quotidienne du capitale
[9].
Aller en ville pour se rendre jusqu’au théâtre au XVIII
e siècle, en voiture ou
à pied, pouvait s’avérer difficile. Les tempéraments s’échauffaient souvent au
fur et à mesure que les cochers, leurs passagers, les passants et les gardes s’approchaient de l’entrée des théâtres, particulièrement depuis que des passagers
avaient demandé à leur cocher de les déposer aussi près que possible de l’entrée du théâtre, alors que les gardes avaient l’ordre stricte de faire circuler les
voitures et de laisser les entrées de théâtre dégagées. La foule volatile des
domestiques, des laquais et des autres passants qui se rassemblaient derrière
les barrières de police, afin de regarder les gens arriver au théâtre aux environs
de 17 heures, augmentait les tensions inhérentes entre les cochers et les soldats
obligés de les contrôler. Le samedi 3 novembre 1742, au moment où une large
foule arrivait à la Comédie-Française pour une représentation d’
Inès de Castro,
pièce d’Antoine Houdard de la Motte, le cocher de M
me d’Aiguillon, qui « était
un homme ivre furieux et insolent », s’est garé de telle sorte que les spectateurs
ne pouvaient ni entrer ni sortir du théâtre par la porte du parterre. Lorsqu’un
officier lui a demandé de bouger sa voiture, il a refusé et a dit à l’officier « d’aller se faire foutre ». Quand des collègues de l’officier se sont approchés du
cocher récalcitrant, un autre conducteur nommé le Pierre, a essayé expressément d’exciter la livrée qui se pressait à l’entrée pour le défendre. Bien que le
cocher de M
me d’Aiguillon ait reçu un simple avertissement, le Pierre fut
envoyé se reposer en prison pendant presqu’un mois
[10].
Parfois, le conflit venait de derrière les barrières; dix ans plus tard, en
février 1751, un domestique nommé Gossot, au service de l’ambassadeur des
Pays-Bas, essaya de passer à pied au travers des barrières de police. Quand la
sentinelle de garde lui enjoignit de reculer, il refusa de partir et donna un coup
de poing dans l’estomac à un caporal, avant d’être neutralisé par les gardes.
Alors qu’ils embarquait, Gossot réclama de l’aide auprès des autres domestiques en livrée qui avaient été témoins de la scène (« À moi la livrée !»). Il s’ensuivit une petite bataille entre soldats et le guet d’une part; les domestiques à
cheval et à pied et les servants en livrée d’autre part
[11].
Même durant les soirées où la parade des voitures se faisait sans incident,
les spectateurs pouvaient rencontrer sur le chemin de la billetterie des scènes
de rue provocantes. La plupart de ces troubles étaient liés aux efforts du gouvernement pour imposer de la discipline aux Parisiens. Les gens qui se rendaient au Palais-Royal en décembre 1729 virent la figure de Scipion Toussaint,
coursier noir aux ordres du Comte de Montanzier, mis au carcan, sur la place en
face du théâtre pendant trois nuits consécutives. Toussaint était accusé d’avoir
crié de « vives » insultes à des troupes de l’Armée qui se trouvaient devant la porte
et d’avoir frappé l’un d’eux de sa canne. En même temps qu’il était mis au
carcan, il portait une pancarte sur son cou qui disait qu’il était un « domestique
violent envers la garde de l’opéra ». Une génération plus tard, en 1760, plusieurs pickpockets de théâtres furent ainsi attachés au carcan devant les trois
théâtres privilégiés avec des placards qui disaient « voleurs du théâtre »
[12]. À la
fin de l’Ancien Régime, comme si c’était pour mettre l’accent sur leur vigilance, les soldats faisaient une parade sur les places en face de chaque théâtre,
une heure avant le lever de rideau. Louis-Sébastien Mercier rapporte dans son
Tableau de Paris que les soldats avaient l’habitude d’effectuer des manœuvres
de bataille et de charger leur fusils à la vue des spectateurs qui arrivaient
[13].
Une fois au théâtre, les spectateurs du parterre allaient à la billetterie pour
payer leur entrée. De nuit, lorsque le public n’était pas nombreux, l’attente
devant la billetterie n’était pas trop éprouvante. Mais les soirs où une pièce
était créée ou bien lorsqu’une pièce populaire était au milieu de sa tournée,
acheter un billet devenait un parcours du combattant. Peut-être le comble du
tumulte s’est-il produit le 3 septembre 1760, le jour de la première de
Tancrède
de Voltaire, lorsque les gens ont commencé à se rassembler en face de la billetterie à 11 heures. Un contingent de police surveillait cette activité afin de supprimer les bagarres et vols commis par les filous omniprésents. En dépit des
meilleurs efforts des officiers, le chaos de la foule attendant d’acheter des
billets pour la pièce de Voltaire était frappant : « Il y a même eu un particulier
qui a tirée son épée sur un domestique; plusieurs y ont eu leur canne cassée, et
tous ceux qui ont eu des billets n’ont pu les avoir qu’aux dépens de leur frisure
ou de quelque part l’habit déchiré. » Les officiers racontent même que certains
malins arrachaient les chapeaux des personnes les plus proches du guichet et
les jetaient dans la rue, forçant ainsi les personnes frustrées et sans chapeau à
choisir entre une place dans la queue et leur couvre-chef qui se trouvait au
beau milieu de la rue
[14].
DANS LA SALLE DE SPECTACLE
Une fois les billets en poche, quelle qu’en fût la provenance, les spectateurs se présentaient eux-mêmes à l’entrée du théâtre, où ils donnaient leur
billet à un huissier. En échange, ils recevaient une contremarque indiquant
l’endroit du théâtre où ils avaient payé leur entrée. Une gravure représentant le
plan d’ensemble de la salle de la Comédie-Française de 1689 à 1770 et provenant
de l’Encyclopédie nous permet de suivre le spectateur du parterre au fur et à
mesure qu’il progresse dans le théâtre [fig. 1]. Tous les spectateurs entraient par
des portes marquées d’un R, mais les gens qui se dirigeaient vers les premières
loges ou vers la scène, devaient poursuivre par les deux escaliers marqués d’un P, où
un autre contrôleur leur permettait d’accéder aux étages supérieurs, en échange
de leur billet. De là, ils allaient aux loges, à l’amphithéâtre ou sur la scène. Les
spectateurs qui avaient tous payé au moins les vingt sous pour entrer au parterre
pouvaient y rester pour regarder la représentation. Ceux qui avaient des billets
pour le parterre se voyaient en principe interdire l’accès aux étages supérieurs
mais pouvaient circuler dans les passages marqués d’un L ou aller passer leur
temps au café, au sous-sol du théâtre. Finalement, quand le spectateur du parterre était prêt, il montait le petit escalier pour aller à l’une des deux portes qui
menaient au parterre, marqué d’un G.
FIGURE 1
© Institute Archives and Special Collections.
FIGURE 2
© Institute Archives and Special Collections, Massachusetts Institute of Technology.
Une vue latérale de la même salle aide à visualiser la taille physique du parterre au théâtre [fig. 2.]. Dans cette gravure, provenant également de
l’Encyclopédie, le parterre est la surface qui descend légèrement de gauche à
droite en dessous du centre des trois balcons; l’amphithéâtre, légèrement élevé
et équipé de bancs, est à gauche; la fosse d’orchestre et la scène sont à droite.
Le parterre au théâtre occupait un espace d’environ 100 m
2; les parterres dans
les deux autres théâtres étaient de taille similaire
[15]. Un dessin au crayon de la
Comédie-Italienne dans les années 1760 par P.A.Wille montre le parterre de
l’Hôtel de Bourgogne complet [fig. 3]; l’océan de spectateurs dans le dessin de
Wille met l’accent sur leur multiplicité et leur anonymat. Les estimations officielles placent le nombre maximum de spectateurs du parterre à 600 dans les
deux théâtres non lyriques mais le plus grand nombre de spectateurs payants
au parterre à la Comédie-Française est de 773, le 19 février 1690. Les archives
de police mentionnent des foules de plus de 700 personnes à la Comédie-Italienne
[16].
FIGURE 3
© Bibliothèque Nationale de France.
Les troupes de théâtre comptaient sur les capacités orales des auditeurs
pour indiquer le début des représentations, puisque les techniques d’illumination grossières empêchaient de diminuer l’intensité de la lumière avant le lever
de rideau
[17]. Aux environs de 17 heures, par conséquent, une main frappait
trois fois avec un bâton le sol de la scène pour annoncer le début de la représentation aussi bien aux spectateurs qu’aux acteurs. Le rideau se levait alors et
la pièce commençait. Certains spectateurs du parterre arrêtaient sûrement de
faire du bruit, se taisaient et se concentraient entièrement sur la pièce. Mais
d’autres continuaient de se bousculer, de parler avec d’autres personnes ou
regardaient les spectateurs qui restaient visibles depuis les loges. Les
contraintes physiques du parterre conditionnaient la perception que le spectateur avait de la pièce en même temps que de son statut social, de ses goûts littéraires, de ses opinions politiques ou de ses sympathies religieuses. Quels que
soient les titres ou la richesse, le spectateur du parterre se mêlait avec des gens
qui poussaient, qui bousculaient; il éprouvait de la fatigue physique et endurait
des cris sempiternels.
En dépit des efforts de la police pour limiter la vente de billets au parterre,
les troupes de théâtre motivées par l’argent y entassaient le plus de personnes
possibles. Un agent de police en 1736 décrivait un parterre tellement plein qu’il
ne pouvait même pas entrer pour arrêter les fauteurs de trouble, faisant ainsi
confiance aux espions postés à l’intérieur pour identifier les victimes à la fin de
la représentation
[18]. Dans ces circonstances difficiles, les spectateurs avaient
coutume de se frayer un chemin vers les endroits d’où on pouvait les voir; les
habitués du théâtre moins agressifs étaient contraints aux extrémités du hall.
Un Marseillais de 19 ans, détenu par la police en décembre 1742 pour avoir mis
le désordre dans le parterre, expliqua que la police l’avait arrêté par erreur
parce qu’il avait eu la malchance d’entrer dans le parterre « dans le moment que
les personnes qui estoient au parterre se poussoient les uns les autres avant que
la pièce commence, dans la veue sans doute de se procurer les places plus avantageuses »
[19]. Le jeune homme ajouta à son martyre, peut-être d’une façon
trompeuse, qu’il venait de sortir de sa leçon de flûte et qu’il ne voulait pas entrer
dans cette foule de peur que sa flûte, cachée sous ses vêtements, fût cassée.
Le public et la police décrivent ainsi de véritables vagues humaines qui
s’approchent de la scène pour mieux la voir, à la manière d’un flux et reflux.
Un officier qui était à la Comédie-Italienne, remarque en mars 1747 que les
bousculades étaient particulièrement violentes : « des jeunes gens se sont avisés
dans le parterre entre les deux pièces de faire le flux pour avoir de la place
dans le milieu ». Un autre agent de police se plaint dans un rapport de
février 1749 que la foule, ne le reconnaissant pas, avait fait mouvement sur
lui
[20]. La force dégagée durant ces combats pouvait être prodigieuse. Pendant
le même événement de février 1749, la police demanda à un individu non
identifié de quitter le théâtre après qu’on l’a vu tourner le dos à la foule du parterre afin de gagner plus de puissance en poussant avec ses jambes
[21]. Un
occupant du parterre, dans une lettre au
Journal de Paris en 1777, s’est plaint
de coups de coude dans l’estomac, de coups de fouet dans les jambes, d’épées
qui s’entrechoquent, de perruques grasses et de bousculades qui le transportaient d’une extrémité du parterre à une autre
[22].
Les jours où le parterre était moins peuplé, la danse remplaçait parfois les
vagues collectives du « flux et reflux ». Durant l’entr’acte entre l’Œdipe de
Voltaire et une comédie en un acte à la Comédie-Française le 30 novembre
1733, un groupe de jeunes gens forma un cercle et commença à danser.
L’officier de police écrivit qu’il « a percé dans le centre et fait cesser les danses
et les tumultes ». La police enregistra un incident similaire dans le parterre du
même théâtre privilégié dix ans plus tard
[23]. Même les jours où le parterre était
presque vide, le comportement des gens debout ressemblait à peine à celui du
spectateur attentif auquel nous nous serions attendu. Un mardi matin en
octobre 1743, selon un témoin, « il y avoit très peu de monde, et à peine quarante personnes dans le parterre, où étant entré avant qu’on alumat j’ai trouvé
cinq ou six tant officiers que gendarmes en surtout; s’amusants à faire aboyer
et rapporter un de ces grands chiens qui suivent les carosses… »
[24].
Le manque d’aération et la surchauffe contribuaient à l’énervement général de la foule. Le cri familier de « Ouvrez les loges !», invitait à l’ouverture des
portes des loges afin de permettre la circulation de l’air dans la salle. Il pouvait
être entendu les jours où le parterre était plein. Parfois, des employés du
théâtre respectaient ces demandes, mais ils le faisaient souvent contre l’avis des
personnes occupant les loges, particulièrement en hiver; un officier de police
exaspéré en janvier 1749 répondit à ces cris : « Messieurs… il ne faut pas s’imaginer que les loges doivent être toujours ouvertes et même point du tout lorsqu’il y a des dames qui ne veulent pas le permettre, n’étant point obligées de
s’enrhumer pour votre satisfaction !»
[25]. Les poêles qui chauffaient les salles du
théâtre et les foyers en hiver faisaient que les bâtiments, faiblement ventilés,
devenaient étouffants durant l’été. Les architectes des théâtres y remédièrent
seulement à la fin du siècle dans les nouveaux théâtres, en incluant des ouvertures additionnelles derrière les troisièmes balcons et en multipliant les ventilations à l’intérieur des bâtiments pour faciliter la circulation de l’air
[26].
Les spectateurs du parterre faisaient aussi face à la menace des pickpockets
et autres voleurs qui circulaient alors dans les théâtres. Pendant une représentation à la Comédie-Italienne en 1770, une bande de voleurs jouait sur la peur des
flammes qu’avaient les spectateurs, en criant faussement qu’un feu venait de se
déclarer : dans la panique qui s’ensuivait, ils profitaient tellement bien de la
confusion que trois douzaines de déclarations de vols furent enregistrées par la
police le lendemain
[27]. Les policiers firent de leur mieux pour coincer les filous
omniprésents. On suspectait certains d’entre eux d’accéder au théâtre en achetant des billets à des spectateurs qui partaient à l’entr’acte
[28]. Dans la plupart des
cas, les efforts furent réduits à néant, mais à la fin de 1758, on réussit à briser une
bande organisée de pickpockets de théâtre et on recouvrit beaucoup d’objets qui
avaient été chapardés au parterre
[29]. Les voleurs, une bande composée d’un travailleur sur bois, d’un pâtissier, d’un marchand forain et d’un maquignon qui
avaient filé pendant plusieurs mois avec des montres en or, des tabatières joliment décorées et d’autres objets de poche précieux, et ce dans les trois théâtres
privilégiés et les autres salles de spectacle. Les enquêtes qui s’ensuivirent, qui
découvrirent un réseau de recel étendu jusqu’à Lyon et Rouen, eurent pour
conséquence l’arrestation et l’incrimination des voleurs, qui furent publiquement exposés au carcan en face des salles de spectacles privilégiés, fouettés,
marqués au fer rouge et envoyés aux travaux forcés dans les galères du roi
[30].
Dans le parterre surchauffé, où les gens s’entassaient et étaient en proie
aux vols, la honte de son propre corps – pudeur que l’on éprouvait de plus en
plus au fil du temps et que Norbert Elias et d’autres ont bien étudié dans
l’Europe de l’Ancien Régime – était en retrait
[31]. La consommation excessive
de nourriture et de boissons ainsi que l’étalage des fonctions corporelles
contraient les processus de la civilité. Le boire et le manger étaient des activités
communes au parterre; en plus des cafés et tavernes aux alentours des
théâtres, chacun des théâtres privilégiés avait un limonadier, servant dans un
café en-dessous de l’amphithéâtre et vendant de la nourriture et des boissons
aux clients
[32]. Pour ce qui concerne la Comédie-Française jusqu’à 1770, il
semble que le Procope, de l’autre côté de la rue, fournissait des rafraîchissements pour les spectateurs de celle-ci
[33]. La consommation des boissons
conduisait à bien des turbulences, comme le 4 octobre 1739, quand un « cy-devant sous-brigadier des fermes » frappa un autre spectateur avec sa canne,
menaça de frapper les gardes qui finalement l’arrêtèrent et injuria avec véhémence ceux qui l’arrêtaient. Quand les agents de police lui demandèrent son
nom, ce contrôleur des impôts saoûl et non coopératif rétorqua qu’il s’appelait
« va te f[aire] f[outre]»
[34].
Les excrétions corporelles aussi bien que le boire et le manger se rencontraient dans les parterres surpeuplés. Un lundi 13 janvier 1777, la Comédie-Française déçut son public, qui comprenait la Duchesse de Bourbon, quand
elle fut incapable de représenter Les Horaces, à cause de l’absence inexpliquée
de l’acteur principal. Les comédiens cherchèrent à adoucir le parterre mécontent, mais leurs efforts se révélèrent futiles, comme le rapportent les Mémoires
secrets:
« Cependent le Parterre témoignoit son humeur; en vain a-t-on voulu calmer par un discours préparatoire, cela ne s’est terminé qu’en offrant de rendre l’argent aux mécontents. Un
d’eux a poussé l’indécence jusqu’à faire ses ordures au milieu de l’assemblée, escorté & soutenu par quelques polissons comme lui [35]. »
Pareil geste signifiait le manque de volonté du public de suivre les règles
habituelles de l’échange gouvernant la relation spectateur-spectacle. Cet acte
de transgression pourrait être interprété comme une protestation envers les
mesures qui visaient à réprimer le parterre. Il est assez intéressant de voir que
l’auteur des Mémoires secrets continue à raconter l’incident en notant :
« La Duchesse de Bourbon est restée, mais n’a point voulu être juge entre le Public et les
Comédiens, comme ceux-ci le désiroient, ou plutôt elle leur a déclaré qu’il falloit se rendre au
désir du premier [36]. »
Le texte ne spécifie pas si la Duchesse est restée en dépit de la représentation
stercorale dans le parterre ou en dépit de la représentation substituée. Sa volonté
de ne pas contredire le parterre indique cependant qu’elle reconnaît la réponse
du parterre au changement de programme inconsidéré et abrupt des acteurs.
L’étalage évident des fonctions corporelles dans un espace public comme
le parterre pouvait également déranger plusieurs suppositions habituelles
concernant les rangs sociaux et les pratiques. Le 18 août 1751, la police arrêta
le Fermier Général Berthe pour avoir uriné dans le parterre de la Comédie-Française
[37]. Le sergent qui arrêta Berthe écrivit qu’il avait écroué le Fermier
Général « pour avoir sans précaution aucune pissé dans le parterre et pour
avoir tenu des propos offençans pour la garde »
[38]. Il n’est pas évident de comprendre ce que l’absence de « précaution » signifie, mais dans sa demande de
liberté au Lieutenant Général de Police, Berthe déclare qu’il avait été « accusé
faussement d’avoir pissé contre l’orquestre, estant assis sur le petit banc à
côté »
[39]. Peut-être Berthe, influencé par la liminalité vertigineuse du parterre,
a-t-il participé à un moment rabelaisien de renouvellement corporel, mais une
fois dégrisé, il s’est retrouvé en prison et a renié l’égalité sociale carnavalesque
du parterre. Sa défense jouait sur son statut social : « Je prie Votre Grandeur de
faire attention qu’un honneste homme sait conserver les bienséances et n’est
pas coupable de ce dont on m’accuse, et qu’il est fort triste pour un homme
établi et honnête de se trouver conduit au Fort L’Evesque
[40]. »
Les corps d’hommes au parterre mangeaient, buvaient, déféquaient et urinaient donc; ils faisaient aussi l’expérience de désirs sexuels, si l’on en croit ce
que nous racontent les journaux, les romans et d’autres sources
[41]. L’exclusion
des femmes du parterre déterminait en partie les expressions de la sexualité de
celui-ci (et vice versa). La tradition, plus que la loi, interdisait l’entrée aux
femmes, puisqu’aucune des ordonnances du Roi concernant le théâtre parues
aux XVII
e et XVIII
e siècles ne les empêchait de se rendre au rez-de-chaussée du
théâtre. La peur des violences commises au parterre peut expliquer, au début,
cette exclusion, mais au XVIII
e siècle, les femmes n’étaient pas bannies d’autres
espaces urbains violents comme les marchés, les tavernes et les rues elles-mêmes. Bien plus, les inquiétudes concernant la prostitution et le fait d’être
dérangé dans le parterre par une sociabilité masculine écrasante contribuaient
à interdire la présence des femmes dans cet endroit du théâtre.
Cependant, des exceptions existaient. En 1778, lorsque Voltaire fut couronné de triomphe durant une représentation d’
Irène, sa dernière pièce, un
observateur rapporte que le parterre du théâtre des Tuileries était plein de
femmes
[42]. Bien qu’il soit possible que des femmes se soient faufilées dans le
parterre dans d’autres occasions tumultueuses, comme les représentations
gratuites ou des nuits d’ouverture ou de clôture annuelles autour de Pâques,
d’autres sources suggèrent que les femmes ont pu également être presentes au
parterre dans bien d’autres soirées. En février 1763, le censeur Marin adressa
un mémoire à Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, le directeur
de la Librairie, dans lequel il raconte une entrevue avec Madame de Beaumer,
la nouvelle rédactrice en chef du
Journal des Dames. Marin remarque avec
raillerie que Beaumer apparut dans son bureau en pantalon avec un large chapeau et une épée à son flanc. Quand le censeur lui demanda pourquoi elle était
habillée en homme, elle lui répondit qu’elle avait l’intention d’aller au théâtre
ce soir-là, pour faire la critique de la nouvelle pièce pour son journal et qu’elle
espérait économiser de l’argent en achetant un billet au parterre. En outre, elle
affirmait qu’elle s’habillait toujours en homme lorsqu’elle voulait aller au
théâtre
[43]. La romancière du XIX
e siècle, George Sand, dans son autobiographie, rapporte que sa mère disait que sa tante et elle portaient des vêtements
d’homme pour accompagner leur mari au théâtre durant la Révolution et
l’Empire, mais aussi en partie parce que les billets du parterre étaient moins
chers
[44].
Étant donné que des « hommes » dans le parterre pouvaient être des femmes
et que par conséquent, ils déviaient des critères du désir hétérosexuel masculin,
on peut aussi imaginer que d’autres spectateurs qui eux remplissaient les critères
biologiques de masculinité, pouvaient être intéressés par des expériences non
hétérosexuelles. Bien que la nature semi-anonyme et pleine de monde du parterre semble faciliter l’activité homosexuelle masculine, les preuves sont difficiles
à fournir. Un passage intéressant des mémoires du père de Mirabeau raconte
une rencontre dans le parterre de la Comédie-Italienne dans les années 1730
[45].
Un soir qu’il regardait une représentation, il sentit une main passer le long de sa
ceinture. La main s’arrêta à l’ouverture de sa poche mais se retira lorsque
Mirabeau fit un léger mouvement en avant. Le jeune Marquis, se retournant, vit
un homme « qui paraissait regarder en bas et en haut avec agitation ». Mirabeau,
curieux de voir ce qui se passerait, permit à l’homme de s’approcher derechef;
dès qu’il le fit, Mirabeau le regarda directement et lui dit « quelque chose que
l’homme prétendit ne pas entendre ». Cependant, il retira sa main de nouveau.
Comme dernier test des intentions de l’homme non identifié, Mirabeau mit sa
main dans sa veste et en tira l’ouverture; l’homme commença à tirer la veste vers
le haut et par son extrémité. Finalement, Mirabeau décida de se débarrasser de
l’homme en annonçant à un groupe de jeunes se trouvant devant lui : « Si quelqu’un de vous était dans le nouveau goût, voilà une perruque qui me persécute
depuis une heure. » Sur ces mots, selon Mirabeau, l’homme disparut dans la
foule. L’incident est intéressant parce qu’il suggère que ce type d’échange
pouvait exister : les parterres des théâtres parisiens fournissaient-ils une occasion à des hommes tels que l’accosteur nerveux de Mirabeau de rechercher des
rencontres homosexuelles
[46] ?
La menace des femmes qui se travestissaient, et l’activité homosexuelle
masculine dans le parterre, peuvent avoir exagéré le comportement hétérosexuel déjà agressif de beaucoup d’hommes qui se trouvaient dans le parterre. Ces actes commençaient déjà dans le parterre. Un rapport de police de
1724 décrit une scène à l’entrée de la Comédie-Française où un nombre de
jeunes gens, ivres et armés d’épées, s’était réuni pour commenter la mise des
dames qui entraient au théâtre : « Ces jeunes gens disoient hautement ‘ah, que
celle-là est laide, celle-cy a la jambe bien faite, celle-là a un bas bien tiré, celle
qui descend qui est vestue de jaune a de plus gros tétons que l’autre
[47]… » Ce
petit jeu continuait dans le théâtre, lorsque les hommes au parterre recherchaient les femmes aux balcons. Une gravure de 1782 de l’intérieur du
théâtre de Bordeaux nous offre des preuves évidentes de ce passe-temps
[fig. 4]: trois hommes en différents endroits du parterre ont une lorgnette à
leurs yeux et regardent les femmes aux balcons. Casanova raconte une expérience similaire dans ses mémoires lorsqu’il déclare que juste après son arrivée à Paris, il était à la Comédie-Italienne « dans le parterre, regardant des
dames aux loges »
[48].
L’agression masculine se manifestait fréquemment par des cris de « Place
aux dames !». Un dimanche de 1750, la police arrêta un clerc de notaire et
l’assistant d’un marchand essayant de calmer un parterre qui hurlait : « Place
aux dames, place aux secondes, place à la demoiselle qui a un mouchoir
[49] !»
Apparemment, la présence de plusieurs hommes qui étaient assis dans une
loge en face des dames avec un mouchoir avait déclenché ces cris. De leur
côté, les femmes dans les loges pouvaient se prêter avec plaisir aux inspections visuelles des spectateurs du parterre; un occupant masculin d’une loge
du deuxième étage à la Comédie-Française en 1743 se trouva lui-même
déplacé de son premier rang, avant le lever de rideau, quand il laissa place à
une femme de la loge voisine qui cherchait, avec deux autres compagnes, à
échapper à l’oubli du banc de derrière
[50]. À la Comédie-Italienne, un après-midi de 1749, la police elle-même essaya de satisfaire les yeux baladeurs du
parterre en demandant, avant la représentation, aux hommes assis en avant
des dames aux deuxième et troisième rangs des bancs des loges de céder leur
place aux spectatrices
[51].
FIGURE 4
©Houghton Library, Harvard University.
LE PARTERRE, LA CABALE ET LE SPECTACLE
Les querelles de quartier, les pickpockets, les libertins et la jeunesse
désordonnée, voilà ce qu’un spectateur du parterre pouvait connaître. Ces
exemples suggèrent que les pratiques du parterre du XVIIIe siècle aboutissaient à une expérience du théâtre nettement différente de l’événement esthétique simplement contemplatif avec lequel nous sommes aujourd’hui
familiers. On est tenté de dire que les spectateurs d’autrefois ne s’engageaient
pas avec le spectacle. Certains observateurs du XVIIIe siècle laissent cependant entendre que le chaos du parterre ne faisait qu’augmenter l’intensité
intellectuelle et émotionnelle de l’expérience des habitués du théâtre. Avant
de fustiger le théâtre public du XVIIIe siècle pour son indiscipline et le public
pour son ingratitude, il convient néanmoins d’écouter les commentaires de
deux contemporains, Condillac et Diderot.
Dans l’Essai sur l’origine des connaissances humaines, publié en 1746,
l’abbé de Condillac emploie un exemple théâtral pour éclairer les rouages
de la mémoire. Il demande pourquoi l’être humain ne se souvient pas des
perceptions sensorielles, présentes dans notre conscience. L’attention, selon
lui, est le principe qui fait que certaines perceptions sont plus vives à l’esprit humain que d’autres. L’expérience des amateurs du théâtre illustre ce
principe :
« Chacun a pu remarquer qu’on n’est jamais plus porté à se croire le seul témoin d’une
scène intéressante, que quand le spectacle est bien rempli. C’est peut-être que le nombre, la
variété et la magnificence des objets remuent les sens, échauffent, élèvent l’imagination, et,
par là, nous rendent plus propres aux impressions que le Poète veut faire naître. Peut-être
encore que les spectateurs se portent mutuellement, par l’exemple qu’ils se donnent, à fixer
la vue sur la scène [52]. »
Pour Condillac, l’expérience tumultueuse et pleine de monde qu’est le
théâtre sert paradoxalement à accroître notre attention, concentrant celle-ci
sur soi comme le récepteur des événements sur scène. L’effort mental nécessaire pour bloquer les turbulences du parterre et pour traiter les impressions
générées par le dramaturge et les acteurs facilite l’illusion théâtrale plutôt
qu’il ne la détruit. L’énergie consacrée par des voisins, que ce soit dans le parterre ou dans les loges, sert seulement à renforcer le sens de l’isolement au
milieu de la foule. Bien que Condillac cherchât à élaborer une épistémologie
sensualiste, son utilisation de l’exemple des théâtres publics souligne l’importance accordée par ses contemporains à cette expérience.
À la même époque, Diderot allait plus loin dans son analyse systématique des arts dramatiques. Sa vision la plus perspicace vient probablement
de sa réponse épistolaire en 1758 à la dramaturge et romancière
Mme Riccoboni :
« Il y a quinze ans que nos théâtres étaient des lieux de tumulte. Les têtes les plus froides
s’échauffaient en y entrant, et les hommes sensés y partageaient plus ou moins le transport
des fous… On s’agitait, on se remuait, on se poussait, l’âme était mise hors d’elle-même. Or,
je ne connais pas de disposition plus favorable au poète. La pièce commençait avec peine,
était souvent interrompue, mais survenait-il un bel endroit… et l’engouement passait du parterre à l’amphithéâtre, et de l’amphithéâtre aux loges. On était arrivé en chaleur, on s’en
retournait dans l’ivresse… C’était comme un orage qui allait se dissiper au loin, et dont le
murmure durait longtemps après qu’il était écarté. Voilà le plaisir [53]. »
L’image de la tempête souligne ce que Diderot perçoit comme l’impact
positif de l’indiscipline des théâtres. Les agitations, le flux et le reflux, les passions facilement surgies chez le spectateur, particulièrement ceux du parterre,
tout cela sert à maximiser l’impact dramatique de la pièce, plutôt qu’à le dissiper ou le diminuer. La vision « habermassienne » du public des Lumières nous
a préparés à n’identifier une activité critique que dans la rencontre placide
entre un lecteur et l’objet imprimé
[54]. Mais l’exemple des théâtres publics du
XVIII
e siècle démontre que cette critique raisonnée n’était pas incompatible
avec un manque de civilité ni avec un comportement carnavalesque. En fait,
comme Condillac et Diderot l’appréciaient, le stimulus physique du parterre
pouvait servir à accroître l’acuité critique du spectateur, le forçant ainsi à intervenir dans la représentation. Plutôt que de préserver le sens critique du détachement que nous apprécions quand nous allons au théâtre de nos jours, les
spectateurs du parterre du XVIII
e siècle insistaient sur la participation, de
manière émotionnelles et physiquement explicite. Leurs façons de participer
et d’évaluer le spectacle étaient inséparablement liées aux pratiques dans le
théâtre et hors du théâtre, que nous venons d’examiner.
Néanmoins, ces pratiques étaient inquiétantes pour les auteurs et acteurs,
forcés de collaborer avec les spectateurs interventionnistes. Tout au long du
siècle, ils répondirent à ces luttes sur la scène et sur la page; l’une de leurs
armes les plus puissantes était l’accusation selon laquelle la réponse d’un
public avait été injustement manipulée par une « cabale » ou par un groupe de
spectateurs qui avaient été instruits avant, afin de répondre à la pièce d’une
certaine façon, quels que soient les mérites de la représentation. Les cabales
existaient certainement dans les théâtres du XVIII
e siècle. Mais la cabale s’est
souvent avérée un mirage imaginé par des écrivains négligés et des comédiens
méprisés. La réponse à la tragédie
Mariamne de l’abbé Nadal en 1725 montre
le destin des auteurs qui recouraient trop facilement à la cabale. Nadal créa sa
pièce deux mois avant que la Comédie-Française jouât une version triomphale de la même histoire, par Voltaire
[55]. Quand la pièce de Nadal s’arrêta
après quatre représentations désastreuses, il publia un texte avec une préface
explicative qui imputait son échec à Nicolas Thieriot, ami de Voltaire, qui
aurait organisé une cabale dans le parterre contre son œuvre. Ses accusations
amères lui valurent un retour de manivelle, lorsqu’une lettre datée du 20 mars
1725 circula, en réponse à sa préface. La missive était signée de « Thieriot »
mais la plupart des spécialistes ont suggéré que c’était le travail de Voltaire
[56].
D’une façon vicieusement pleine d’esprit, celui-ci fait remarquer que la dernière ressource de tous les grimauds est de se plaindre de la cabale. Il est d’accord avec l’abbé pour dire qu’il y avait une cabale ce soir-là au parterre; elle
avait été organisée par Nadal, qui avait donné des billets à ses amis. Mais ses
partisans s’ennuyaient tellement, écrivait Voltaire, qu’ils ont rendu leurs
billets, disant qu’ils préféraient payer de leur propre poche et huer la pièce
avec tous les autres. La lettre contient des douzaines d’autres insultes et de
critiques contre Nadal, qui firent passer les accusations de l’abbé pour mesquines et sans intérêt.
Les réponses rapides et dévastatrices occasionnées par la préface de
Nadal démontrent les dangers des polémiques menées dans les préfaces. Loin
d’apporter une conclusion qui lui aurait permis une réception plus favorable
de sa tragédie, il a fourni une réponse qui permettait qu’on critiquât encore
plus son effort dramatique. Les successeurs de Nadal ignorèrent son
exemple, cependant, et leurs accusations continuèrent à apporter la suspicion
sur le jugement indépendant et sur les pratiques du parterre, jusqu’à la
Révolution. Cependant, le dramaturge et philosophe Jean-François
Marmontel essaya de combattre ce réflexe facile de la part des auteurs, qui,
pensait-il, caractérisait injustement le public des théâtres, dans un article
appelé « cabale », publié dans un supplément à l’
Encyclopédie en 1776
[57]. Dans
cet essai, Marmontel écrit « qu’on peut juger les lumières d’un siècle par le
plus ou le moins d’ascendant que la cabale a pris sur l’opinion publique, et
par l’espace de temps qu’elle a soutenu de mauvais ouvrages, ou qu’elle en a
déprimé de bons ». Il rassure les jeunes auteurs, qui considèrent la scène, que
« dans un siècle dont le goût est formé », un bon travail n’a jamais succombé à
la cabale, et que les mauvaises pièces n’ont jamais réussi à maintenir leur rang
au haut de l’affiche. En d’autres termes, il a toujours estimé que la cabale,
bien que constituant une menace momentanée pour les travaux de mérite, ne
triompherait jamais sur « une opinion publique qui est juste, et qui marque à
chaque chose le degré d’admiration, d’estime, ou de mépris qui lui est dû ».
Pour lui, dans le dernier quart du siècle, le tribunal tant vanté de l’opinion
publique se trouvait dans les parterres et les loges, facilement capables de
vaincre les préjugés et les inconsistances de la cabale.
N’écrivant que quatre ans plus tôt, Voltaire n’était cependant pas si sanguin sur le sujet. À la fin de sa vie, le Patriarche disait que « c’est principalement au parterre de la Comédie-Française, à la représentation des pièces
nouvelles, que les cabales éclatent avec le plus d’emportement… elles ont
dégoûté les hommes de génie, et n’ont pas peu servi à décréditer un spectacle
qui avait fait si longtemps la gloire de la nation »
[58]. Voltaire, bien sûr, avait
raison de décrier la cabale;
Artémire, Hérode et Mariamne, Mahomet, Sémiramis
et d’autres pièces du canon voltairien avaient souffert des flèches de la part des
factions scandaleuses du parterre, le soir des premières. Mais ses contemporains le suspectaient aussi de distribuer des billets du parterre à ses amis et à
ses admirateurs, le soir des premières de ses pièces, et de comploter la chute
des pièces écrites par des dramaturges concurrents.
Au-delà des caractéristiques formelles et organisées de la cabale, éternelle
menace des dramaturges et acteurs, il y avait les interventions plus ou moins
spontanées des spectateurs du parterre. Les membres du public faisaient ainsi
comprendre qu’ils entendaient participer à la représentation en cours.
Mirabeau père se rappelle un épisode du début des années 1730, qui atteste
cette revendication de participation du public
[59]. Un jour, dans le parterre,
pendant l’entracte, après que ses collègues et lui ont fait taire l’orchestre afin
de chanter des chansons provinciales « que le parisien aime beaucoup », quelqu’un lui fit passer une note pour qu’on demandât aux acteurs de jouer
Tartuffe dans les jours suivants
[60]. Quand l’orateur de la troupe s’adressa au
public à la fin de la soirée, pour annoncer les représentations des jours suivants, Mirabeau fit sa demande, qui fut acceptée. Le jour suivant, cependant,
les affiches collées sur les murs de Paris ne faisaient mention d’aucune représentation prévue du chef-d’œuvre de Molière. Mirabeau envoya un message à
un homme nommé Ducré, « un chef de jeunesse », pour le rencontrer au
Procope, à 16 heures, avec autant de jeunes gens que possible. Selon ses estimations, Ducré est arrivé au rendez-vous avec quatre cents personnes à sa
suite. Ils complotèrent pour prendre leur revanche sur les acteurs, distribuèrent des billets de parterre aux jeunes gens et se rendirent au théâtre. En dépit
de la présence d’un garde bien musclé, Mirabeau et ses amis refusèrent aux
acteurs la permission de jouer
Britannicus, la tragédie prévue. Un exempt,
l’épée à la main, accompagné de vingt-cinq soldats armés de fusils et de baïonnettes, entra dans le parterre à la recherche des instigateurs. Mais la densité de
la foule força les soldats à pointer leurs armes en l’air et les spectateurs les poussèrent par derrière et sur les côtés, se mettant bien contre eux, afin qu’ils ne
puissent pas abaisser leurs armes pour tirer. Finalement, nous dit Mirabeau, les
soldats quittèrent le parterre, murmurant sous cape, ce qui amusa certains des
vrais spectateurs du théâtre. À ce moment, une importante duchesse – non
identifiée – arriva, et les acteurs, encouragés par sa présence et le soutien des
hommes assis sur la scène, reprirent la tragédie racinienne. Sentant que ce
moment pourrait être perdu, Mirabeau cria haut et fort « Allons, mes amis,
quitte ou double !»; selon ses propres mots, « ce fut alors un enfer ». Il rapporte
que certains jeunes gens essayèrent de grimper sur la scène pour attaquer les
actrices, qui furent rapidement repoussées dans les coulisses, pendant que
d’autres commencèrent à escalader les murs du parterre pour aller vers les
loges. À ce moment, l’anarchie menaça de prendre tout le théâtre. La police
n’avait pas réussi à contenir les jeunes gens, et les acteurs avaient été incapables de calmer le groupe suffisamment de temps pour continuer la représentation. Il est intéressant de voir que la Duchesse choisit d’agir, à ce
moment, comme médiateur entre la troupe et le groupe de Mirabeau. Elle
envoya un page auprès de Mirabeau et Ducré, dans le parterre, leur demandant
de venir dans sa loge. Après quelque hésitation, de peur d’être attaqués par un
garde s’ils quittaient le parterre, ils allèrent à sa loge, où elle demanda qu’ils
écoutent les acteurs expliquer pourquoi ils n’avaient pas joué
Tartuffe. Ils le firent
dans l’arrière-scène puis retournèrent dans la loge de la Duchesse et lui accordèrent sa demande de permettre à la troupe de terminer sa représentation, sans
autres troubles.
Ces remarquables incidents montrent la volonté des spectateurs du parterre. Mirabeau n’organisa pas de cabale contre un dramaturge ou acteur en
particulier; il présenta plutôt son combat comme un effort pour « sauver son
honneur » face à une insulte de la part des acteurs. Les problèmes de classes
influencèrent le début et la conclusion de l’affaire. Mirabeau ne pouvait pas
tolérer la désobéissance de ces vils acteurs, qui étaient exclus des sacrements
de l’Église et d’autres privilèges civils de l’État. Ainsi, seule la Duchesse,
femme de la cour, de haut rang, pouvait-elle résoudre la dispute d’une façon
telle que les acteurs pouvaient continuer leur représentation et que Mirabeau
ne perdait pas la face. Mais cet incident devrait être interprété comme une
lutte pour le pouvoir entre les acteurs et les spectateurs du parterre pour le
répertoire, un problème de base du théâtre public.
La hiérarchie de ce partenariat était évidente dans des exemples où le parterre était le médiateur entre des membres des troupes privilégiées; dans
pareils cas, le parterre transformait les querelles de coulisse entre acteurs en
des drames sur la scène qui supplantaient même les représentations des textes
dramatiques. Le 19 février 1757, à la Comédie-Italienne, les acteurs Rochard
et Chaville commencèrent à se disputer dans les coulisses
[61]. Le second avait
pris la place du premier sur scène pendant un mois, à cause de la maladie de
Rochard. Mais Rochard était finalement revenu sur scène. Mécontent des
succès de l’autre dans ses rôles à lui, il décida ce soir-là de critiquer Chaville
dans les coulisses. Les critiques de Rochard, selon des témoins, étaient dites si
fortement qu’on pouvait les entendre dans le parterre. Avant qu’un garde ne
soit intervenu, les deux hommes en étaient venus aux mains et se préparaient
à tirer leurs épées. Chaville fut emmené en prison mais Rochard réussit à fuir
le théâtre avant que les gardes ne l’attrapent.
Deux nuits plus tard, les deux acteurs jouaient une scène de la même
pièce, Ninette à la cour, qui avait occasionné l’accès de colère de Rochard.
Dans cette pièce, Rochard jouait le Prince, Chaville Colas (l’amant de
Ninette) et Mme Favart Ninette. Durant une scène entre le Prince, Colas et
Ninette, l’actrice chanta les lignes suivantes au Prince/Rochard :
Tu nous perdra Colas,
Ne souffle pas,
C’est un Seigneur, Colas.
Oh ! Monseigneur
Je suis vot’serviteur,
Ninette à votre cœur,
C’est pour nous bien de l’honneur.
Ensuite, en chantant quelque chose qui n’était pas prévu pour le
Prince/Rochard, elle ajouta les quatre lignes suivantes pour montrer sa loyauté
à Colas/Chaville :
Va-t-en au diable,
Le coup m’accable,
Va-t-en au diable,
Chien d’suborneur [62].
Le parterre, au courant de la dispute entre les deux acteurs qui avait
conduit à l’emprisonnement de Chaville, commença à applaudir vigoureusement l’ambiguïté. Rochard, furieux et personnellement offensé, arrêta de jouer
et adressa les paroles suivantes au parterre : « Messieurs, comme je m’aperçois
que mon service ne vous plaît plus, je quitte, et me retire dans le moment
même. » L’acteur offensé quitta alors la scène, perturbant ainsi la représentation. Chaville et Mme Favart s’en allèrent aussi mais à la poursuite de leur collègue, pendant que les spectateurs assis sur scène s’en allaient également pour
voir la manifestation du mécontentement de Rochard dans les coulisses.
Rochard n’avait pas encore atteint sa loge que la police apparut pour l’arrêter pour désobéissance. Avant d’être incarcéré, l’acteur eut cependant le choix
entre retourner sur scène pour terminer la représentation ou aller en prison. Il
hésita apparemment alors que nombre de comédiens lui conseillèrent de retourner sur scène. Pendant ce temps, le parterre répondait à la sortie de Rochard en
criant le nom du comédien afin de le convaincre de revenir. Ses collègues le persuadèrent finalement que sa peine serait moins sévère s’il jouait la pièce. De
retour sur scène, il fit une révérence profonde et dit, en guise d’excuse,
« Messieurs, vos bontés me sont si chères qu’elles m’obligent à venir vous
demander [pardon]». À ces mots, le parterre explosa en applaudissements, ce
qui continua pendant le reste de la représentation.
Une semaine plus tard, avec Chaville sorti de prison, le même trio de comédiens se trouva sur scène à la fin d’une pièce intitulée La Bohémienne. La conclusion de la pièce se déroulait lorsque Mme Favart, jouant une vieille femme, dit à
son mari aussi vieux (Rochard), d’embrasser son beau-frère (joué par Chaville).
Les deux hommes, jouant leur drame personnel aussi bien que le texte, s’embrassèrent un certain nombre de fois. Ils le firent, selon ce qu’en disent de ces
événements, parce que le parterre demandait le geste répété de réconciliation.
Les spectateurs du parterre écrivaient ainsi collectivement la pièce qu’ils voulaient voir, et les comédiens obéissaient. L’incident fournit le moment parfait des
amateurs du théâtre du XVIII
e siècle; les lignes entre le texte et le sous-texte
étaient floues puisque la réalité et le théâtre convergeaient. L’auteur du compte
rendu, Thomas-Simon Gueullette, conclut son histoire en écrivant : « Cette
réconciliation théâtrale fut extrêmement bien applaudie. Rochard obtint sa
liberté
[63]. »
La conclusion que nous pourrions tirer est que les spectateurs masculins
qui choisissaient de voir une pièce depuis le parterre, il y a deux ou trois
siècles, faisaient l’expérience d’un espace social et d’un ensemble de pratiques
culturelles uniques. Le public du parterre ne ressemblait ni à la foule des
émeutes rurales ni au marché urbain. Il n’allait pas non plus avec l’organisation
politique disciplinée et organisée de la démocratie moderne et occidentale. Le
parterre se trouvait plutôt à mi-chemin entre des notions d’avant la Révolution
et des pratiques politiques représentatives modernes; comme le régime français du XVIIIe siècle, qui le soutenait et le poliçait, le théâtre public s’est fondé
sur ses prédécesseurs de la Renaissance et a anticipé sur ses successeurs
modernes et commerciaux. Au XVIIIe siècle, les spectateurs du parterre avaient
plus de contrôle sur les spectacles qu’à n’importe quel autre moment de
l’Histoire. Pour cette raison, le parterre est important non seulement pour
l’histoire de l’esthétique française et de la culture lettrée, mais aussi pour l’histoire de la transition de l’État absolutiste à la démocratie moderne. L’étude
d’un débat lancé à la fin de l’Ancien Régime va nous permettre de mieux
cerner les enjeux politiques liés aux pratiques du parterre.
LE PARTERRE : ASSIS OU DEBOUT
À partir de 1777, de nombreux dramaturges, hommes de lettres et spectateurs de théâtre ont discuté du rôle du parterre. Ce débat fut lancé par la proposition d’installer des bancs dans les parterres des théâtres privilégiés de la
capitale, une suggestion en apparence sans conséquence, mais qui se révéla
pleine de signification. L’idée d’asseoir le parterre n’était alors pas entièrement
nouvelle. Un peu plus d’un siècle plus tôt, en 1657, le théoricien d’art dramatique d’Aubignac avait proposé de remédier aux désordres des théâtres en installant des sièges fixes au parterre
[64]. Voltaire, dont les pièces étaient parfois
victimes d’une cabale indisciplinée, fit écho à ces propos dans la préface à la
version imprimée de
Sémiramis, sa tragédie de 1748
[65]. Il pensait certainement
que le génie de Corneille et de Racine méritait mieux que d’être joué en face
de « ceux qui sont debout dans ce qu’on appelle
parterre, où ils sont gênés et
pressés indécemment, et où ils se précipitent quelquefois un tumulte les uns
sur les autres, comme dans une sédition populaire »
[66]. Ainsi identifia-t-il le
parterre comme un espace dominé par une culture populaire incompatible
avec les produits de la haute culture de la Comédie-Française.
Après l’élimination des sièges sur scène en 1759-1760, nombre d’appels pour réformer le parterre furent lancés, dans la quinzaine d’années suivantes
[67]. Le discours architectural de la période reflétait cette tendance;
dans leurs textes comme sur leurs plans, les meilleurs architectes de théâtre
de l’époque s’efforcèrent d’éliminer l’ìnfluence des « émeutes populaires » du
parterre. Dans ses classes d’architecture tenues dans les années 1750 et
publiées en 1771, Jacques-François Blondel recommandait de remplacer le
parterre, dans tous les théâtres français, par une série de gradins. Cette innovation « empêcheroit le tumulte et procureroit à nos salles cette tranquilité,
dont peut-être ils ne jouiront jamais qu’imparfaitement sans ces
précautions ».
[68] Claude Nicolas Ledoux, étudiant de Blondel, mit en pratique
ces préceptes dans la conception d’un parterre assis au théâtre public de
Besançon. Dans une lettre de 1775 à l’intendant bourguignon qui surveillait le
projet, Ledoux déplorait que seuls les parterres des théâtres français condamnent ainsi la « portion de l’humanité qui est la moins riche » à rester debout
pendant deux heures. Dans son théâtre à lui, dépourvu d’un tel parterre
debout, « la cabale cessera, et en détruisant par ce moyen ce qu’on appelle
faussement l’enthousiasme du parterre, on jugera plus sainement les
auteurs »
[69]. Le maître comme l’étudiant cherchèrent donc à « perfectionner » le
théâtre français à travers des modifications architecturales qui empêcheraient
tout comportement inconvenant du parterre.
On retrouve ce problème en examinant la gravure de 1771 représentant
l’intérieur proposé par l’architecte Charles de Wailly pour la nouvelle salle de la
Comédie-Française à Paris [fig. 5]. Ce dessin, destiné à être montré au public
du
Salon de 1771, montrait la nouvelle importance du théâtre comme monument civique et avant-coureur d’un renouveau urbain dans les métropoles de
la fin du XVIII
e siècle
[70]. Cela préfigurait également les tentatives de régulation
du parterre. À l’intérieur de la salle, les vues latérales adoptées par de Wailly
présentaient un rez-de-chaussée entièrement rempli de bancs. Dans le vieux
théâtre, depuis la restauration en 1759, la partie la plus proche de la scène,
qui accueillait l’orchestre, et la partie suivante, le parquet, comportaient des
bancs. Mais sur ce plan imaginaire, la plus grande section du sol, le parterre,
avait quinze rangées de bancs, ne laissant aucune place pour les spectateurs
debout. Au lieu des foules trop nombreuses qui fréquemment se trouvaient
dans le parterre, de Wailly peuplait ses dessins d’un parterre assis avec une
demi-douzaine de figures d’hommes qui parlaient calmement ou regardaient
la pièce. Il retirait la foule, qui auparavant occupait le parterre jusqu’au troisième balcon, de la vue des spectateurs qui achetaient les places très chères des
premier et deuxième balcons. Le remplacement du parterre debout par de
larges bancs créa un vide au centre de l’espace social façonné par la structure
de de Wailly; l’agitation des balcons contrastait vivement avec l’absence d’une
activité humaine dans le parterre. L’architecte offrait aux clients et au salon
public une image expurgée du monde social du théâtre, une image où le
tumulte du parterre debout serait dissimulé à la vue du troisième balcon et du
paradis. Dans cette vision architecturale, qui assumait cette volonté de discipline commune aux textes de Blondel et de Ledoux, les habitués du parterre
ne seraient plus capables de gêner les événements de la soirée. Les écrivains et
les acteurs qui commençaient à parler sérieusement en faveur d’un parterre
assis en 1777 partageaient les inclinations de ces architectes.
À la fin des années 1770, des plans circulaient à Paris et à la Cour pour
construire de nouveaux théâtres pour les trois troupes privilégiées de la ville.
Dans ce contexte, la question du parterre assis devint impérative, suite à un
article de Jean-François de la Harpe en 1777. Compte rendu de la pièce de
Jean-François Cailhava de l’Estendoux intitulée
L’Égoïsme, ce texte parut dans
un périodique récemment censuré et intitulé
Journal de politique et de littérature
[71]. La Harpe, un des philosophes de seconde génération qui consolidait le
pouvoir institutionnel et le prestige accumulé par Voltaire, Rousseau, Diderot
et leurs contemporains, était un critique littéraire impopulaire qui se trouvait
constamment attaqué et satirisé dans les journaux
[72]. Dans sa critique de la
pièce de Cailhava, il dénonçait ce qu’il percevait comme une réaction au
théâtre injustement négative lors de la première soirée, tandis qu’à la deuxième
soirée, le parterre rempli d’hommes payés pour applaudir la pièce avait
apporté une réponse positive. Il fit néanmoins bien plus que de critiquer simplement le parterre, dans son appel à l’action :
FIGURE 5
© Musées de la Ville de Paris by Spadem. (Phototèque)
« Il est temps, il faut l’avouer, que cette ridicule indécence de nos représentations
tumultueuses, livrées à une cabale qui crie, tandis que les honnêtes gens se taisent, fait place
enfin à l’ordre convenable & nécessaire qui doit régner dans des spectacles, d’ailleurs aussi
perfectionnées que les nôtres. Les personnes principales chargées de veiller à leur maintien
& à leur progrès, ont compris qu’il n’y avoit qu’un moyen de prévenir la décadence entière
du théâtre; c’est d’asseoir le Parterre. Nous touchions au moment de cette révolution [73]. »
Le texte de La Harpe indique ses sympathies : tous les problèmes des
théâtres privilégiés de Paris, y compris le règne de la cabale, le recul des
manières et du bon goût, l’incapacité de soutenir et nourrir les dramaturges
« doués », tout cela pouvait être éradiqué par le simple expédient d’un parterre
assis. Dans la chaleur de ses passions journalistiques, La Harpe réfuta avec
fougue ceux qui défendaient à tort le manque d’attention d’un parterre assis. À
ceux qui objectaient qu’un parterre assis serait moins attentif, et par conséquent moins passionné, La Harpe opposa l’expérience du Concert Spirituel et,
bien sûr, les assemblées de l’Académie Française; dans les deux cas, affirmait-il, un public assis n’est pas moins attentif à cause de son nouveau confort !
Les commentaires de La Harpe soulevèrent des réponses immédiates et
souvent polémiques, mais aussi le soutien d’autres personnes qui étaient de
son avis
[74]. La défense la plus puissante du parterre debout avant l’installation
des bancs à la Comédie-Française en 1782, parut dans le
Supplément à
l’
Encyclopédie. Reprenant l’article « Parterre » en 1777, Marmontel y analyse le
parterre d’une façon sensiblement différente de ceux qui cherchaient à discipliner ses membres et à éradiquer les restes de la culture populaire
[75]. Le
contraste fondamental entre ceux qui souhaitaient asseoir le parterre et
Marmontel se retrouve dans la croyance de ce dernier, selon laquelle un
public debout est plus vigoureux et par conséquent plus juste dans son jugement, qu’un public assis et indolent
[76]. Les spectateurs du parterre, écrit-il
dans le
Supplément, sont les moins riches, les moins raffinés et sans bonnes
manières. Mais ils sont aussi les moins altérés, les moins prétentieux et les
moins décadents
[77]. Ces hommes sont de vieux habitués des théâtres et leur
longue expérience de la scène leur a fourni un instinct de comparaison et de
bon goût. Selon Marmontel, le manque de vernis social du parterre est un
mérite; l’instinct du parterre lui sert bien quand il doit évaluer les pièces sur
le champ.
Néanmoins, croyait Marmotel, l’incorruptibilité innée du parterre est
insuffisante pour apprécier pleinement les beautés et les leçons morales de la
scène. Le fait que le parterre réussisse à saisir le plein impact de l’expérience
théâtrale est dû à la présence et au jugement d’un petit nombre d’hommes
hautement éclairés : « La multitude les écoute, et elle n’a pas la vanité d’être
humiliée de leurs leçons
[78]… » Marmontel attribuait cette vanité à l’influence
efféminante des loges; faute de femmes au parterre, le goût de celui-ci peut
être moins délicat, mais il est aussi « moins capricieux, et surtout plus mâle, et
plus ferme ». Le parterre incarne ainsi le parfait mélange masculin de l’instinct et de la raison : « Il est composé d’hommes sans culture et sans prétentions, dont la sensibilité ingénue vient se livrer aux impressions qu’elle
recevra du spectacle et qui, de plus, suivant l’impulsion qu’on leur donne,
semblent ne faire qu’un esprit et qu’une âme avec ceux qui, plus éclairés, les
font penser et sentir avec eux
[79]. » Une poignée de philosophes et les masses
masculines travaillent ensemble au tribunal du parterre, pour passer un jugement unanime et infaillible sur les pièces. Le parterre debout fournit ainsi,
selon Marmontel, la synthèse ultime du philosophe et des gens, de l’apprentissage humain et de l’instinct naturel qui garantit le bon goût et l’épanouissement de la civilisation.
À la fin de son article, Marmontel souligne les effets néfastes d’un parterre assis, dans une langue héritée du discours politique typique de la
période qui précède juste la Révolution. Sans la libre communication de
l’émotion et de l’opinion qui existe dans le parterre debout, les spectateurs ne
pourraient jamais atteindre une décision commune; le caprice, la vanité et la
fantaisie qui règnent dans les loges s’empareraient du parterre, avec de graves
conséquences : «… si le parterre tel qu’il est ne captivait pas l’opinion
publique, et ne la réduisait pas à l’unité en la ramenant à la sienne, il y aurait
le plus souvent autant de jugements divers qu’il y a de loges au spectacle, et
que de longtemps le succès d’une pièce ne serait unanimement ni absolument
décidé »
[80]. Cette peur de la division, crainte fondamentale dans la culture
politique de l’Ancien Régime, conduit Marmontel à user de termes qui soulignent sa conscience de la signification politique de l’activité du parterre. Une
fois assis, écrit-il, la « démocratie » du parterre dégénérerait en une « aristocratie », ce qui conduirait à moins de liberté, d’ingénuité, de chaleur, de franchise
et d’intégrité. C’est d’un parterre libre que viennent les applaudissements,
écrit Marmontel, et les applaudissements sont « la sanction publique des jugements intimes ». Dans un spectacle sans applaudissements, comme dans une
organisation politique sans représentation, l’âme des spectateurs est isolée et
leurs opinions insignifiantes.
L’argument de Marmontel montre que la question du parterre cristallisait
plusieurs problèmes du XVIII
e siècle. Le débat sur les mérites respectifs de la
culture populaire et de la culture de l’élite était transposé dans la réflexion sur
l’architecture des salles de théâtre. La Harpe avait plaidé pour une séparation
de ces deux mondes, avec un système à deux gradins, des théâtres de boulevard
et des théâtres privilégiés. L’appel au « bons sens » du parterre debout fait
cependant écho à une apologie rousseauiste du jugement des gens simples, non
corrompus par l’artificialité de la société du XVIII
e siècle. Contrairement à
Rousseau, Marmontel localise ces vertus naturelles dans le parterre des théâtres
publics
[81]. Pour La Harpe, un public du théâtre existait déjà, dans sa capacité à
construire par son regard aussi bien le spectacle que la société bien disciplinée
qui regardait. Ce « public » était une entité collective qui se trouvait quelque part
au-dessus ou au-delà de la présence physique du parterre; le regard public
devait être employé pour contenir les excès corporels des spectateurs. Au
contraire, Marmontel laissait entendre que les hommes debout dans le parterre
constituaient le public. Le spectateur debout prêtait attention à la scène, croyait
Marmontel, parce qu’il venait pour voir la pièce. Ce processus était réciproque,
puisqu’il était plus facile de toucher l’âme quand on est debout dans un parterre plein de monde. Le corps devenait ainsi un conduit entre les passions évoquées sur scène et l’âme individuelle à laquelle elles étaient destinées. En
d’autres termes, le corps servait de lien entre les idées philosophiques et le comportement politique vertueux des masses. Des bancs dans le parterre, selon les
propos de Marmontel, gêneraient la démocratie du public.
Durant le demi-siècle suivant, pendant la Révolution, l’Empire et la
Restauration, c’est l’idée que Marmontel avait du parterre, et non celle de La
Harpe, qui l’emporta. Lorsque Tocqueville écrit De la Démocratie, il est clair
que le théâtre public, et les régimes politiques en général, allaient vers plus
d’égalité entre le haut et le bas, entre les loges et le parterre. « Le parterre y a
souvent fait des lois aux loges », écrit-il ironiquement en 1835. Les graines
d’une violente révolution sociale étaient en germe dans les murs des théâtres
royaux de l’Ancien Régime.
(traduction de l’auteur,
revue par Philippe Minard)
[1]
Alexis de TOCQUEVILLE,
De la Démocratie en Amérique ( 1835), Paris, J. Vrin, 1990, t. II, p. 79.
Cet article est tiré du livre dont je suis l’auteur,
The Contested Parterre : Public Theater and French
Political Culture, 1680-1791, Ithaca, Cornell University Press, 1999; je tiens à remercier M. Lylian
Bourgois, qui m’a aidé à préparer l’article. Pour un aperçu du parterre antérieur au mien, moins critique des sources mais qui insiste sur la valeur politique du parterre, voir Aristide PRAT, « Le parterre
au XVIIIe siècle »,
La Quinzaine, t. LXVIII, février 1906, p. 388-412. Pour le théâtre du siècle des
Lumières dans toutes ses dimensions politiques, sociales, et culturelles, voir Martine de ROUGEMONT,
La Vie théâtrale en France au XVIIIe siècle, Paris, Champion, 1988; et Pierre GOUBERT et Daniel ROCHE,
Les Français et l’Ancien Régime. Tome 2 : Culture et société, Paris, Armand Colin, rééd. 2000, p. 255-268.
[2]
Henri LAGRAVE,
Le Théâtre et le public à Paris de 1715 à 1750, Paris, Klincksieck, 1972, p. 207-258. Bien que le travail de Lagrave se limite chronologiquement aux trente-cinq années au début du
règne de Louis XV, ses thèses restent souvent valables pour la plus grande partie du XVIIIe siècle, au
moins jusqu’à 1774. John LOUGH,
Paris Theater Audiences in the Seventeenth and Eighteenth Centuries,
Londres, Oxford University Press, 1957, s’occupe exclusivement de la Comédie-Française.
[3]
Ce « public riche » s’asseyait partout dans la salle de spectacle; voir le récit dans le journal du
voyageur allemand J. C. Nemeitz du début du XVIIIe siècle, cité par LAGRAVE,
Le Théâtre et le public…,
op. cit., p. 232.
[4]
LAGRAVE,
Le Théâtre et le public…,
op. cit., p. 234-236, pour le salaire journalier d’un ouvrier
de l’époque.
[5]
LAGRAVE,
Le Public et le théâtre…,
op. cit., p. 241-244, se base uniquement sur le travail de Frantz
FUNCK -BRENTANO,
La Bastille des comédiens. Le For l’Évêque, Paris, Minerva, 1903, et surtout p. 258-302, c’est-à-dire un traitement anecdotique des arrêts des spectateurs tiré d’une partie des dossiers qui
existaient aux Archives de la Bastille, conservées à la Bibliothèque de l’Arsenal (désormais BA).
[6]
Archives Nationales, Paris (désormais AN) Y 10719-17623, papiers des commissaires du
Châtelet.
[7]
AN Y 13388,6 octobre 1762; BA ms 12025, f. 70,82, et AN Y 11337,17 octobre 1758; AN
Y 13388,24 novembre 1762.
[8]
J. LOUGH,
Paris Theatre Audiences…,
op. cit., organise son analyse des spectateurs des deux
siècles sous des rubriques de l’« aristocratie », la « bourgeoisie », et la « plèbe ». Lagrave, à lui, confirme
que « la tragédie [est] faite pour les grandes, la comédie pour les bourgeois, et la farce pour la peuple… »
(H. LAGRAVE,
Le Public et le théâtre…,
op. cit., p. 251.) En plus, Lagrave révèle un mépris regrettable
pour les pratiques de ces spectateurs, qu’il rejette comme des « enfants dissipés », incapables d’apprécier la « communion artistique » qui se passait au théâtre. (
Ibid., p. 445.)
[9]
Sur l’histoire sociale de Paris au XVIIIe siècle, voir notamment Daniel ROCHE,
Le Peuple de Paris,
Paris, Aubier Montaigne, 1981; Arlette FARGE,
La Vie fragile, Paris, Hachette, 1986; David GARRIOCH,
Neighbourhood and Community in Paris, 1740-1790, Cambridge, Cambridge University Press, 1986; and
Thomas BRENNAN,
Public Drinking and Popular Culture in Eighteenth-Century Paris, Princeton, Princeton
University Press, 1988.
[10]
BA ms 11515, f. 226-227.
[11]
BA ms. 11748, f. 36-49. BA ms 11650, f. 437-41, BA ms 11671, f. 92-104, et BA ms 11688,
f. 119-20 contiennent des récits des conflits pareils.
[12]
Sur Toussaint, voir BA ms 10295, f. 65-66; BA ms 11073, f. 337-338; et Services Historiques
de l’Armée de la Terre, Vincennes (désormais SHAT) Ya 274, chemise « discipline »; sur les voleurs de
1758, voir BA ms 12058.
[13]
Louis-Sébastien MERCIER,
Tableau de Paris, Amsterdam, 1783-1789, t. VI, p. 121-122. On a
remarqué la même chose à Angers en 1775 : J. RAVEL,
The Contested Parterre, op. cit., p. 175.
[14]
BA ms 10295, f. 95-96; voir un projet pour réformer la caisse aux théâtres dans le
Journal
de Paris, 27 décembre 1777,3-4.
[15]
LAGRAVE,
Le Théâtre et le public…,
op. cit., p. 76-89.
[16]
LAGRAVE,
Le Théâtre et le public…,
op. cit., p. 79,90, fn. 51.
[17]
ROUGEMONT,
La Vie théâtrale…,
op. cit., p. 161, sur l’éclairage des salles de spectacle, qui
suggère que la situation s’améliorait vers la fin du siècle.
[18]
BA ms 11317, f. 182.
[19]
BA ms 11514, f. 216.
[20]
BA ms 11607, f. 228-229; BA ms 11684, f. 248.
[21]
BA ms 11684, f. 248; pour d’autres exemples, voir BA ms 11757, f. 260-9; et BA ms 11778,
f. 175-181.