2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Politiques de Vichy
Les enfants africains de la Révolution nationale : la politique vichyssoise de l’enfance et de la jeunesse dans les colonies de l’AOF ( 1940-1943)
Ruth Ginio
Ruth GINIO Université hébraïque de Jérusalem Département des études africaines Mont Scopus Jérusalem 91 905, Israël
Ruth GINIO
Les enfants africains de la Révolution nationale
Dès la mise en place du système éducatif colonial, l’administration française en AOF
a été confrontée à des difficultés,dont la principale était d’inculquer aux enfants africains
les valeurs de la civilisation française, sans
effacer la distance qui sépare le colonisateur
du colonisé. À l’époque de Vichy, l’administration coloniale en AOF accorde une attention spéciale aux enfants africains de la
«Révolution nationale». Elle applique les
réformes de l’«éducation générale» mises en
place en métropole. Les nouvelles conceptions éducatives, leur contenu et leurs objectifs, donnent une légitimation forte aux idées
coloniales qui existaient bien avant Vichy,
mais qu’il n’était guère aisé de concilier avec
les valeurs républicaines. La devise «Travail,
Famille, Patrie» était, pour l’administration coloniale, plus aisée à expliquer aux écoliers
africains que la précédente, « Liberté, Égalité,
Fraternité », que contredisaient totalement
les réalités coloniales dans lesquelles ils
évoluaient.
Since the establishment of the colonial
education system, French administration in
FWA confronted difficulties of which the principal was the way to expose African children
to the values of French civilization without
blurring the borderline between coloniser and
colonized. During the Vichy years in FWA the
colonial administration accorded special attention to the African children of the “National
revolution”.It implemented in the colonies the
reforms of the “General Education” put into
practice in France. The new educational
concepts, theirs contents and objectives had
given a strong legitimisation to colonial ideas
that existed well before Vichy but were not easy
to reconcile with the Republican values. The
motto:Work, Family, Motherland was, for the
colonial administration, easier to explain to African schoolchildren then its precedent :
Liberty, Equality, Fraternity that totally contradicted
the colonial realities in which they lived.
Dans son conte
Tombouctou, publié en 1883, Guy de Maupassant raconte
l’histoire d’un Africain, fils d’un chef local et engagé dans l’armée française, le
narrateur étant l’officier qui le commande. Tombouctou – ce nom lui a été
donné par son officier, qui a déclaré son vrai nom imprononçable – est décrit
comme un personnage corpulent, secoué d’un rire permanent, parlant un
français baragouiné, possédé par une joie irrépressible qui le fait déambuler en
gesticulant, au point que les gens le tiennent pour fou
[1]. Maupassant semble,
en fait, avoir voulu présenter son héros africain comme un grand enfant rieur
[2].
Cette image de l’Africain comme enfant était assez répandue dans l’administration coloniale française. Elle était censée d’une part expliquer « l’arriération »
de l’Afrique par rapport à l’Europe, d’autre part légitimer la présence colonisatrice. Une telle perception de l’Africain adulte comme « un grand enfant » a
conduit le colonisateur à s’interroger sur l’éducation à dispenser en Afrique :
comment faire pour élever et éduquer des enfants dont les parents sont eux-mêmes des enfants, mentalement et intellectuellement ? N’est-il pas dangereux
de faire qu’un enfant soit plus adulte que ses parents ? Comment éduquer les
enfants africains sans les rendre étrangers à leurs propres parents et à leur propre
milieu ? Comment inculquer aux enfants africains les valeurs de la civilisation
française sans effacer la distance qui sépare le colonisateur du colonisé ? Autant
d’interrogations dont l’étude revêt un grand intérêt pour la compréhension de la
politique coloniale mise en œuvre à l’égard des enfantsde ces « grands enfants ».
On examinera ici la manière dont le régime colonial en Afrique
Occidentale Française (AOF) a répondu à ces interrogations au cours de la
période relativement brève – les années 1940-1943 – durant laquelle le régime
de Vichy exerce son autorité sur ce fragment de l’Empire français
[3]. Durant sa
courte existence, le régime déploie des efforts intenses pour structurer la vie
des individus et de la collectivité, en France et dans l’Empire, selon l’idéologie
de la Révolution nationale appelée à remplacer celle de la III
e République
[4]. Le
désir de conduire des réformes rapides et importantes naît du désastre de
juin 1940, découle également du besoin de justifier la collaboration avec l’ennemi et de désigner les responsables de la défaite.
La Révolution nationale a accordé une place primordiale à l’enfance et à la
jeunesse, qui constituent, à ses yeux, les éléments les plus sains de la nation.
N’ayant pas été corrompus par les valeurs républicaines, les jeunes, filles et garçons, sont considérés comme le premier instrument de la renaissance de la
France, dont l’avenir semble dépendre de la santé mentale et physique des enfants
de la Révolution nationale. Une telle représentation de la jeunesse se donne à voir
sur les affiches de propagande du régime qui présentent l’image de jeunes gens
athlétiques et de jeunes filles au corps sain qui brandissent le drapeau national,
défilent, travaillent dans les champs ou participent à des activités sportives
[5].
Vichy n’oublie pas la jeunesse de l’Empire, que ce soient les enfants des
colons et des administrateurs ou ceux des indigènes. Ces derniers, de même
que les jeunes Français, sont considérés comme le moyen de transmettre les
valeurs de la Révolution nationale aux populations africaines et de renforcer
leur loyauté envers la France, malgré la défaite et les circonstances difficiles
qui en découlent, pourvu qu’elles soient gérées intelligemment
[6].
Dans le cadre de cette étude, on s’efforcera d’appréhender l’attitude de
Vichy à l’égard des enfants africains de l’AOF, notamment dans sa capacité à se
conformer aux conceptions du colonialisme quant à l’éducation et l’instruction
de l’enfant africain. En d’autres termes, il s’agit d’apprécier dans quelle mesure
les fondements du colonialisme français pouvaient s’adapter aux valeurs de la
Révolution nationale. L’intérêt accru que l’administration coloniale française,
sous Vichy, accorde à cette question, ainsi que l’expression qu’il reçoit dans la
définition des objectifs de l’éducation, autorisent une vision d’ensemble de la
politique éducative française mise en œuvre dans les colonies africaines et permettent de cerner les conceptions de l’administration coloniale française sur plusieurs points, notamment l’intelligence de l’enfant africain et ses limites, la
crainte de l’aliénation par rapport à son milieu ou encore l’approche éducative
des filles. Mais auparavant, il est nécessaire de passer brièvement en revue les
circonstances qui ont conduit à l’établissement de l’autorité vichyssoise en AOF.
La fédération de l’AOF a été confiée à l’autorité du gouverneur-général
Pierre Boisson durant l’été 1940, après que ce dernier a déclaré son allégeance au
régime de Vichy lorsqu’il était encore gouverneur du Congo français. Elle a été
défendue énergiquement contre les tentatives de la France libre pour s’y établir
avec l’appui de la Grande-Bretagne, après que l’Afrique Équatoriale Française,
passée à de Gaulle, a été perdue. Pour la France, au lendemain de son humiliante
défaite et l’occupation des deux tiers de son territoire, l’Empire est devenu un
thème important de propagande, synonyme de restauration d’une partie, au
moins, de son prestige. Les lois et règlements promulgués en métropole ont automatiquement force de loi dans les territoires de l’Empire, où l’autorité française
est préservée et reconnue par les accords d’armistice signés entre Pétain et
l’Allemagne
[7]. Pour renforcer les liens entre la métropole et l’Empire, les réformes
instaurées par le régime dans les structures de l’enseignement général et de l’enseignement complémentaire sont appliquées largement en AOF.
Pour le colonialisme français en Afrique, sous la III
e République, l’éducation des Africains apparaissait comme un objectif cardinal, conforme à l’idée
de la « mission civilisatrice » de la France. Elle était l’un des principaux instruments qui devaient amener les Africains de l’état de « barbarie » à une situation
où ils jouiraient au moins des avantages fondamentaux, matériels et moraux,
de la civilisation française. Plus concrètement, les Français avaient besoin
d’Africains dotés d’une instruction élémentaire pour l’établissement et le
maintien de l’ordre colonial
[8].
Lorsqu’il voulut définir la politique éducative officielle, en 1903, le régime
colonial français en AOF fut toutefois confronté à un dilemme difficile à surmonter
[9] : les enseignants devaient s’occuper d’une population d’enfants qu’ils
considéraient comme intellectuellement très limités. Georges Hardy, nommé en
1912 inspecteur général de l’éducation en AOF, écrit, dans son ouvrage intitulé
Une conquête morale, que tout programme d’études qui exigerait des connaissances abstraites serait trop compliqué pour les capacités des Africains, constituerait une perte de temps et risquerait de susciter des difficultés
[10]. L’hypothèse qui
fondait la politique éducative française était que l’enfant africain n’avait pas les
capacités intellectuelles de l’enfant européen et qu’il fallait donc élaborer des
contenus éducatifs différents pour l’éducation en Afrique. Elle s’inspirait essentiellement des thèses de Gustave Le Bon, selon lesquelles il serait sans utilité d’intégrer les Africains à la civilisation française, puisque leurs caractères raciaux
restreignaient leurs possibilités en les empêchant même de formuler les idées
simples de l’Européen ordinaire
[11]. La question de savoir si ces entraves étaient
liées à des facteurs biologiques ou au milieu était certes âprement discutée. Reste
que même ceux qui voyaient dans le climat africain le responsable qui entravait le
développement intellectuel des indigènes ne pensaient pas que le transfert de l’enfant sous un autre climat procurerait une solution immédiate du problème. À leur
avis, il faudrait de longues années d’évolution. Le problème était considéré
comme insoluble en une génération, voire en plusieurs. En tout état de cause,
l’idée d’un tel transfert d’enfants africains sous un autre climat n’était pas à
l’ordre du jour pour l’administration coloniale, qui voyait dans l’Afrique le milieu
de l’enfant africain : c’était là qu’il fallait lui procurer une forme quelconque d’instruction élémentaire. Une des difficultés résidait dans la manière de formuler les
objectifs d’une telle éducation. Et c’est ici que se révèle la contradiction que devait
résoudre la politique éducative coloniale :en recevant une éducation française, l’enfant africain risquait de développer des ambitions indésirables et de mépriser son
milieu « arriéré. » L’enjeu était donc d’octroyer aux enfants africains une instruction
élémentaire suffisante pour qu’il puisse influer favorablement sur son entourage,
mais sans le renier ou vouloir s’en éloigner. En outre, pour accomplir cette tâche
civilisatrice, il fallait former une élite restreinte d’« auxiliaires africains » tout en
veillant à ce que la majorité des enfants africains continue à vivre, comme par le
passé, avec l’aide des instruments primaires que leur procurerait la civilisation
française
[12]. Hardy soutenait que la résolution de ce dilemme résidait dans ce qu’il
appelait « une éducation morale. » Dans son ouvrage intitulé
Nos grands problèmes
coloniaux, il écrit : « Aux colonies, plus que partout ailleurs, l’enseignement doit se
préoccuper d’éducation morale autant que d’instruction, puisque le milieu familial est incapable de seconder sur ce point l’action de l’école
[13]. »
La distinction ainsi établie entre instruction et éducation figure également
dans la réforme du système éducatif mise en œuvre dans la France de Vichy et
qui reçoit le nom d’« éducation générale ». À son fondement idéologique, on
trouve l’idée que l’éducation républicaine est en grande partie responsable des
faiblesses de la société française. La victoire allemande aurait été le résultat,
entre autres, de la supériorité du maître d’école prussien, alors que sous l’influence des maîtres laïques français, l’école publique aurait adopté une culture
pseudo-intellectuelle qui aurait sapé la morale et le patriotisme des écoliers
[14].
L’idéologie vichyssoise distingue donc entre « éducation » et « instruction ».
L’instruction, c’est-à-dire l’activité des écoles de la République, est considérée
comme la formation de l’esprit critique et de la capacité de pensée individuelle –
deux qualités considérées comme négatives par Vichy. Au contraire, l’éducation
est censée brider les instincts et encourager l’obéissance aux lois
[15]. L’« éducation
générale » a donc pour fonction de réparer les dégâts de l’éducation républicaine.
Elle ambitionne de réserver une place éminente aux activités scolaires comme le
sport, l’éducation physique, les travaux manuels, le chant choral, les excursions,
le camping de plein air, qui s’ajouteront aux disciplines générales
[16].
Lorsque l’administration coloniale de Vichy s’emploie à définir une politique éducative en AOF, elle s’appuie sur les réformes de l’éducation entreprises en métropole. Mais ces dernières, qui ne prennent pas en compte le
problème spécifique de l’éducation des enfants africains, offrent-elles des
réponses adéquatesaux questions que se posent les autorités coloniales ?
Un rapport, établi à l’époque de Vichy par M. Barbieri, le directeur d’une
école rurale africaine, s’interroge ainsi sur les reproches que les enseignants
français adressent aux écoliers noirs. Il constate qu’ils portent essentiellement
sur leur incapacité à observer, à comprendre leur environnement et à intérioriser les notions inculquées par la réflexion et le jugement. Chez ces jeunes qui
sont au seuil de leur vie d’adultes, l’absence de compréhension de la valeur de
l’effort personnel, du respect pour le travail assumé librement, est particulièrement soulignée. À leur sortie de l’école, ils ont toujours la mentalité de l’élève
qui accomplit ses tâches parce qu’elles lui sont imposées et qu’il serait sanctionné s’il les refusait. S’il se félicite des réformes de l’éducation introduites en
France par Vichy, le directeur n’en considère pas moins que la situation est
plus difficile encore en Afrique. Certains responsablesde la politique d’éducation en Afrique coloniale estiment en effet que les programmes scolaires africains sont trop vastes, trop encyclopédiques, en particulier à une époque où
l’on accorde une telle importance à l’éducation physique et au travail manuel.
Ils souhaitent des programmes simplifiés, au caractère moins encyclopédique
et théorique, qui ne les éloignent pas de leur véritable objectif tel qu’il a été
défini par le Maréchal. Cependant, le directeur de l’école met en garde contre
une assimilation des problèmes posés par l’éducation en France à ceux rencontrés par l’éducation africaine. Nul ne contestera, soutient-il, que celle-ci s’adresse
à des enfants africains issus d’un milieu arriéré, à « l’intelligence encore en sommeil »
[17]. Cette dernière formule de « l’intelligence en sommeil » est intéressante,
en ce qu’elle suggère la perspective d’un « réveil », sans que l’on sache pour
autant le temps estimé nécessaire par l’administration coloniale pour éveiller l’intelligence des enfants africains, et si tant est que ce soit estimé possible.
Le rédacteur de ce rapport trouve dans les réformes de Vichy en France
une réponse adéquate à la question de l’adaptation du système éducatif à l’intelligence en sommeil de l’enfant africain. Il souligne néanmoins les différences considérables existant entre les problèmes posés par l’éducation en
France et en Afrique. Il est également conscient du fait que les réformes en
métropole ne sont pas destinées à s’appliquer en Afrique. Il reste que la modification des programmes français dans un sens moins général et théorique
s’inscrit dans une logique qui semble convenir à l’éducation dans les colonies.
Cette vision d’une intelligence africaine en sommeil, véhiculée par l’administration coloniale, se reflète, à l’époque de Vichy, dans les instructions relatives à la
formation de moniteurs de jeunesse européens et africains. D’après ces instructions, cette intelligence limitée serait due non à une fatalité biologique, mais au
milieu ambiant. Aussi le constat s’applique-t-il également, dans une certaine
mesure au moins, à la jeunesse européenne des colonies. De ce fait, les instructions destinées au personnel de l’administration des colonies prévoient de prendre
en compte, pour ce qui est de la jeunesse vivant en Afrique, le retard pris dans le
développement de son intelligence, dû aux conditions climatiques. En ce qui
concerne l’organisation des activités des jeunes Africains, les instructions précisent que la tâche qui attend les organisateurs sera bien plus lourde encore. Outre
le climat, dont l’influence est jugée plus déterminante sur les jeunes Africains,
l’Islam est mentionné comme une cause supplémentaire du retard sur le plan
intellectuel. En dépit de la présence française, les cercles islamiques, qui se répandraient de plus en plus parmi les jeunes Africains, sont accusés de s’opposer à
toute transformation du mode de vie. C’est pourquoi il est décidé que la formation théorique des moniteurs de jeunesse ne sera pas uniforme, mais comportera
des programmes distincts pour les jeunes Européens et pour les jeunes Africains.
Alors que les premiers débattront essentiellement de sujets métropolitains, les
seconds étudieront l’histoire de ce qu’on appelle leur race, leurs traditions et leurs
coutumes. On peut néanmoins noter que les jeunes Africains ne sont pas considérés comme formant un bloc monolithique : on distingue ainsi parmi eux les
« évolués », autrement dit ceux qui ont reçu une éducation française. Pour ces derniers, l’accent est mis sur les résultats personnels, alors que pour les autres, la discipline constitue le principal objectif recherché
[18].
La réforme de « l’éducation générale » semble également servir l’ambition du
colonialisme français de « promouvoir l’enfant africain dans son milieu », un
objectif souffrant d’une contradiction interne qui n’échappe à l’administration
coloniale. La « promotion dans le milieu » est une impasse. Ce que la France offre
aux enfants africains qui reçoivent une éducation française, ce n’est pas une
ascension dont les seules limites seraient déterminées par le potentiel personnel
de chaque enfant, pour autant qu’il soit reconnu, mais une simple promotion
dont les limites sont strictement déterminées par l’administration coloniale et non
par les capacités intellectuelles de l’enfant. Une telle limitation de leur progrès
était au centre des conceptions développées par l’administration coloniale française de la III
e République concernant l’évolution de l’enfant africain. Elles étaient
les siennes dès avant l’époque de Vichy, mais elles sont clairement accentuées par
les réformes éducatives menées par Vichy en France et en Afrique. En clair, il était
hors de question que l’éducation donnée aux enfants et aux jeunes Africains suscite chez eux des ambitions que l’administration coloniale jugeait démesurées. On
craignait que les jeunes Africains, filles et garçons, placés au contact d’une éducation française n’en viennent à mépriser leur milieu naturel. L’écart énorme entre
l’éducation française qui leur était inculquée à l’école et « l’arriération » de leur
milieu, de leur foyer et de leurs coutumes familiales, risquait, dans l’esprit des
Français, de les enfermer dans une situation bloquée de mépris à l’égard de leurs
parents et de les faire aspirer à sortir de leur milieu « arriéré ». De telles ambitions
n’étaient pas souhaitables, car elles risquaient de susciter le désordre et l’émergence d’une classe d’Africains instruits, mais frustrés par les entraves que l’administration coloniale opposait à la réalisation des ambitions suscitées par
l’éducation qui leur avait été prodiguée
[19]. Sous Vichy, la crainte d’une telle frustration s’accentue encore dans une situation délicate, face à la propagande gaulliste et britannique qui est diffusée à partir des colonies britanniques voisines et
exploite un terreau fertile
[20].
L’un des moyens les plus sûrs pour éviter que l’enfant africain ne délaisse
son milieu était de ne pas lui procurer une éducation dépassant le niveau élémentaire qui, pour l’administration coloniale, suffisait bien largement. Ce
choix d’octroyer une instruction strictement élémentaire et le souci de n’autoriser qu’une minorité d’enfants à poursuivre leurs études au-delà, sont renforcés à l’époque de Vichy. Un décret de 1942, qui remplace celui de 1924, exclut
catégoriquement que l’école de village soit considérée comme la première
étape d’une instruction qui mènerait à des niveaux plus élevés. Il précise qu’au
terme des quatre ans d’études à l’école primaire élémentaire, les enfants
retourneront dans les familles. Un certain nombre d’entre eux pouvait bien
poursuivre leurs études, mais, en principe, il ne fallait pas encourager un mouvement dont la conséquence assurée serait une dangereuse aliénation de ces
enfants par rapport à leur milieu naturel
[21]. L’accentuation des entraves empêchant le passage des écoliers à un niveau plus élevé est mise en évidence dans
un rapport établi après la période vichyssoise, en janvier 1944, sur les services
de l’éducation en AOF. Ce document exprime sa surprise devant le petit
nombre d’élèves présents dans les écoles primaires supérieures. Il s’agit là
d’une réalité, selon le rapporteur, qui restreint la possibilité de sélectionner une
véritable élite d’élèves. Le rapport invite donc la nouvelle administration coloniale à agrandir de manière significative les établissements scolaires ou à en
construire de nouveaux
[22].
Le directeur d’école de village déjà mentionné plus haut a proposé une
autre solution au problème de l’aliénation de l’enfant africain à l’égard de son
milieu. Il soutient en effet qu’il faut s’efforcer de restreindre, autant que possible, l’écart existant entre le programme des écoles et le milieu des écoliers.
Deux exemples tirés de deux des principales matières d’enseignement, le
Français et l’Histoire, servent à étayer sa démonstration. M. Barbieri invite à
faire du Français un moyen d’expression simple et familier et non un « jargon
prétentieux et obscur, composé à coup de mots puisés dans le dictionnaire et
trop souvent vides de sens, comme il se produit parfois ». À cette fin, il faut
demander aux écoliers d’écrire sur les choses qui leur tiennent le plus à cœur
– leur pays, leur village, leurs parents –, d’écouter les récits, les légendes et
les dictons qu’on raconte chez eux et de les traduire en un français simple,
d’écrire librement sur ce qui les intéresse, les amuse – des anecdotes quotidiennes, des scènes de village et des champs. Les enfants doivent faire part à
leur maître de leurs sentiments et de leurs impressions. Car lorsque l’enfant
considère son univers et le traduit, il apprend à mieux le connaître et l’apprécier, tout en le jugeant à sa vraie valeur. Il en saisit la beauté, mais il en voit également les défauts qu’il devra redresser. Pour finir, ce directeur d’école de
village exprime l’espoir que l’enfant africain ne souhaitera plus quitter son milieu
et qu’il saura se construire un bonheur modeste et sûr dans son milieu traditionnel, tout en souhaitant le transformer dans des limites clairement établies. En ce
qui concerne l’Histoire, il ne faut enseigner que l’histoire locale. L’histoire de la
colonie et de l’action de la France ne peut s’apprendre que dans les livres. Il faut
donc encourager les écoliers à l’étudier par eux-mêmes, pour connaître les gens
de leur entourage. Et c’est ainsi qu’ils pourront savoir comment leur famille
vivait par le passé et apprendre à mieux honorer la France. La même démarche
devrait être appliquée également dans l’enseignement de la Géographie
[23].
Au fondement de ces propositions sur l’enseignement du Français, de
l’Histoire et de la Géographie – matières prégnantes pour la formation de l’identité –, on trouve l’idée très clairement affirmée que l’univers de l’enfant africain
n’est pas la France, mais bien la colonie dans laquelle il réside. C’est dans ce
cadre que l’enfant doit puiser ses références mentales. Or, à en croire
M. Barbieri, le point de vue qu’il développe ne s’inspire pas des réformes
mises en œuvre par le pouvoir métropolitain : il les nourrissait dès avant l’établissement de l’État Français. Il reste qu’il apprécie indubitablement la légitimation que la réforme de « l’éducation générale » apporte à son idée qu’il faut
adapter l’éducation scolaire française au milieu dans lequel les élèves vivent.
Dans un article publié dans Jalons, l’organe des colons français en AOF, on
peut également lire une critique de la tentative faite pour inculquer à l’enfant africain une éducation trop intellectuelle et un soutien à l’application en Afrique des
principes vichyssois de l’éducation. L’auteur attaque les parents et les maîtres africains des écoles de village et affirme que le but de l’instruction donnée aux
enfants africains n’est pas de les transformer en intellectuels qui délaisseront leur
milieu naturel, mais d’en faire des agriculteurs ou des ouvriers qui travailleront et
vivront mieux. Il regrette en outre que les populations indigènes ne pensent
qu’aux diplômes et aux postes de fonctionnaire, que des notions pratiques telles
que l’hygiène et l’élevage de bestiaux n’aient aucune valeur aux yeux des parents.
Il décrit également le maître d’école africain idéal :
« On veut que l’instituteur rural soit “le paysan destiné à éduquer des paysans, apte à modeler dans ces mentalités enfantines encore plastiques, le cultivateur, l’artisan”. On le recrute très
jeune, sortant directement du milieu familial, sans gros bagage intellectuel. Il ne sera pas, pense-t-on, déformé par un long stage dans ces séminaires laïques comme on a appelé les établissements d’enseignement primaire supérieur; il conservera la mentalité paysanne et le goût de la vie
simple au village. Il acquerra cependant le savoir personnel et l’intelligence pratique indispensables à son rôle. »
Mais l’auteur regrette
in fine que cette image idéale reste éloignée de la réalité,
parce que beaucoup de maîtres cultivent toujours l’obsession des programmes
d’études, l’illusion de la puissance du livre et le mépris du travail manuel
[24].
Il ne s’agit pas ici d’affirmer que Vichy et l’administration coloniale partagent la même conception de l’écolier. Si Vichy souhaite éviter une instruction
trop abstraite et puisée dans les livres, ce n’est pas parce qu’il considère que les
enfants français ne disposent pas des instruments intellectuels à son assimilation,
mais bien parce qu’il craint que ce type d’instruction encourage la pensée créative et l’esprit critique et porte donc atteinte à la capacité du système éducatif à
former l’écolier français selon les valeurs de la Révolution nationale. Mais pour
les éducateurs en AOF, l’évolution des conceptions éducatives qui se fait jour en
France constitue un énorme soulagement. Il devient maintenant envisageable de
concilier les valeurs de la Métropole avec leur application dans les colonies, une
tâche impossible à l’époque de la République
[25]. Il apparaît en effet beaucoup
plus simple d’exposer la philosophie d’une politique éducative soucieuse d’éviter
un enseignement ambitieux trop nourri de faits, de préserver les liens des élèves
avec leur milieu d’origine et d’encourager les activités physiques agricoles et
sportives ou les travaux manuels, lorsque ces principes sont,
mutatis mutandis, la
base de l’enseignement métropolitain. Le souci du régime vichyssois de ne pas
encourager l’esprit critique et la pensée personnelle était présent dans l’esprit des
enseignants des colonies depuis l’établissement des structures scolaires de l’AOF.
L’individualisme n’avait jamais été une valeur bienvenue dans l’éducation coloniale. Son rejet en France métropolitaine légitime des conceptions bien antérieures à l’établissement de Vichy sur les objectifs de la mission civilisatrice que la
France accomplit dans les colonies africaines.
En outre, les valeurs prônées par Vichy – la famille, le travail, le retour à la
terre, la tradition – sont perçues comme des valeurs fondamentales de la société
africaine que l’on s’inquiète justement de voir disparaître sous l’effet de l’exposition des enfants à l’éducation française républicaine. Sous Vichy, l’administration
coloniale peut donc se contenter d’expliquer aux populations africaines, et
notamment aux enfants qui fréquentent les écoles, que le nouveau régime métropolitain encourage précisément les valeurs qui sont celles de la société africaine
« traditionnelle ».
Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’administration coloniale en AOF ait
choisi d’appliquer à la lettre les réformes de l’éducation générale. En prévision de
leur présentation, l’administration a organisé à Dakar, en 1941, une formation
sur l’éducation générale à l’intention des maîtres européens et africains. Mamadou
Dia, l’un des maîtres qui y prirent part, et devait, par la suite, devenir le premier chef
de gouvernement du Sénégal indépendant, a rédigé un rapport sur les impressions
que lui a laissées cette formation. Deux semaines durant a été dispensé un enseignement fait de cours et d’exemples portant sur les activités de l’éducation générale,
l’accent étant mis sur le travail pratique et les visites d’écoles
[26].
Incontestablement, le sport et l’éducation physique constituent l’un des
aspects des réformes éducatives qui a été particulièrement mis en valeur. Sur
ce point, l’administration coloniale ne considère pas les indigènes comme inférieurs et reconnaît aux Africains des qualités physiques égales, sinon supérieures à celles des Européens. Ce point de vue contraire aux thèses racistes
des nazis est également partagé par le régime de Vichy, comme le montre une
photo publiée dans
L’Armée nouvelle du 2 avril 1942, représentant deux athlètes sénégalais en tenue de bain, figurant aux côtés d’athlètes blancs, et qui
porte la légende : « Quelques beaux spécimens d’athlètes sénégalais. » Il s’agit
de glorifier des corps puissants, l’exercice physique et l’esprit d’équipe
[27]. Les
instructions de l’administration coloniale vichyssoise, qui visent à accorder
certains allégements aux jeunes Européens suivant une formation d’éducation
physique avec des jeunes Africains, montre que ceux-ci sont parfois considérés
comme plus doués que leurs condisciples européens
[28].
Vichy a également fait des efforts pour augmenter les moyens au service
des activités sportives scolaires. En septembre 1942, à la suite de la visite qu’il
vient d’effectuer dans les écoles de Dakar, un représentant du gouverneur de
région a recommandé la construction d’une piscine au lycée Van Vollenhoven et
l’extension des terrains de sport de l’école Faidherbe en démolissant le cinéma
Rex adjacent ainsi que quelques cases d’indigènes. Il s’agit d’atteindre un
double objectif, d’une part développer les activités sportives de l’école, d’autre
part éliminer la gêne morale que le cinéma représente pour les écoliers
[29].
L’hygiène est un autre aspect central de la réforme de l’éducation générale
et constitue un sujet de préoccupation pour l’administration coloniale française en AOF bien avant 1940. Les Français considéraient en effet les Africains
comme totalement dépourvus de connaissances en hygiène. Vichy institue
l’enseignement de l’hygiène dans les écoles et crée un Service médico-social de
l’enfance et de la jeunesse qui fonctionne dans tous les établissements scolaires, dans les ateliers d’apprentissage, les groupements corporatifs de jeunes,
les mouvements de jeunesse et les sociétés sportives. L’objectif déclaré de ce
service est de contenir et d’éradiquer les maladies infectieuses, de veiller à l’hygiène partout où des enfants s’assemblent, de leur inculquer les règles de l’hygiène personnelle, d’adapter les exercices d’éducation physique à chaque
écolier selon ses capacités et d’instaurer un examen médical périodique
[30].
La question de l’hygiène et du « bien-être de l’enfant » sert également de
prétexte à l’administration coloniale pour ressusciter les décrets limitant l’activité des écoles coraniques dirigées par des marabouts. Ces écoles, qui existaient
en AOF dès avant la colonisation, avaient été considérées d’emblée comme
une menace contre le régime colonial qui souhaitait établir des structures
scolaires laïques. Mais après 50 ans et quatre décrets limitant l’établissement
d’écoles coraniques, l’administration coloniale avait fini par conclure qu’elle
devait les considérer avec une tolérance dédaigneuse
[31]. Vichy imprime un
tournant brutal à cette politique attentiste et l’administration coloniale entreprend une action énergique contre les écoles coraniques au nom de la défense
de l’enfant, de la morale et de l’hygiène
[32].
À l’époque vichyssoise, le contenu des cours de morale prend une teinte
fortement pétainiste. Les nouveaux programmes des écoles primaires supérieures, publiés en novembre 1942, réunissent sous le titre de « morale » les
valeurs de la Révolution nationale, en particulier, la fameuse trinité
« Travail, Famille, Patrie ». Les cours évoquent les principaux devoirs de
l’enfant à l’égard de lui-même, de ses proches et de Dieu, ainsi que les qualités exigées de l’écolier – respect, obéissance, travail, courage, sincérité et
loyauté. Ils mettent également l’accent sur la famille comme cellule de base de
la société et comme école de toutes les valeurs. Les enfants lui doivent le respect. On inculque en outre le fondement historique et moral de l’idée de
nation par des conférences portant sur le rôle de la nation, les conditions
nécessaires à son bon fonctionnement, l’importance de la hiérarchie et des
élites pour la préservation d’un État régulé, les devoirs et la loyauté à l’égard de
l’État et de ses dirigeants
[33].
Les principes qui fondent l’éducation générale n’ont rien de nouveau. Ce
sont ceux qui guident l’action des personnels chargés de la politique éducative
depuis les débuts de l’AOF. Il reste que les réformes éducatives de Vichy donnent une impulsion nouvelle à leur application. Grâce à l’éducation générale,
l’administration coloniale a l’occasion de rectifier ce qui, à son sens, restait
encore à parfaire dans les structures éducatives coloniales. L’essentiel du
budget dont elle dispose est attribué à la mise en œuvre des programmes qui
découlent de l’éducation générale, comme le sport ou le travail manuel, alors
que l’instruction aux niveaux supérieurs des collèges est presque totalement
négligée. Ainsi s’est réduit l’écart entre les objectifs déclarés de l’éducation en
France et ceux de l’AOF. Les programmes destinés aux élèves africains portent désormais une dénomination officielle et bénéficient du patronage du
Maréchal. Les valeurs prônées par l’éducation générale, qu’il s’agisse du respect du travail, de la famille et de la nation, sont les valeurs que l’administration de l’AOF prônait déjà auparavant. Mais elles s’inscrivent désormais dans
un cadre clair et ordonné, reconnu en Métropole également. Nul doute qu’il
était plus aisé à l’administration coloniale d’exposer aux élèves des écoles africaines la devise « Travail, Famille, Patrie » que d’expliquer la précédente,
« Liberté, Égalité, Fraternité », que contredisaient totalement les réalités coloniales où ils vivaient.
La figure du maréchal Pétain comme père aimé de ses enfants africains est
placée au centre de l’éducation dispensée dans les écoles coloniales de l’AOF.
Elle se transmet aux écoliers par le biais des cérémonies, des chants, des
images, des photos ou des bustes dans les classes. Par une circulaire du
10 mars 41, adressée à tous les gouverneurs de région, Pierre Boisson ordonne
la tenue d’une cérémonie quotidienne dans toutes les écoles de l’AOF : elle
consiste en un lever du drapeau, tandis que le directeur hurle « France » pour
inviter les élèves de se mettre à chanter en chœur. Cette cérémonie est quotidienne et se déroule même pendant le week-end et les jours de congé, les
élèves méritants ayant l’honneur de consacrer leur temps libre à son accomplissement. En transmettant ces instructions à ses subordonnés, le gouverneur
du Dahomey souligne ainsi l’importance de cette cérémonie :
« Ce geste symbolique, si beau dans sa simplicité, doit contribuer à faire naître ou à
accroître chez nos petits dahoméens la certitude que malgré les moments cruciaux qu’elle
traverse, la France est toujours grande, vivante et qu’elle a droit plus que jamais au respect, à
l’amour et à la reconnaissance de ses enfants d’adoption » [34].
En appelant les enfants adoptifs de la France à lui conserver leur loyauté,
l’administration coloniale leur octroie ce dont ils n’avaient jamais disposé
jusque-là, c’est-à-dire l’image d’un père sur lequel ils peuvent focaliser leur
admiration et leur amour pour la France. Ce n’est pas par hasard que le chant
Papa Pétain, au nom court et frappant, a été choisi pour les célébrations de la
semaine impériale au Dahomey, en 1941. Ses paroles ont été rédigées par
Salomon Biokou, maître d’école de Porto-Novo, la capitale du Dahomey. Il a
été chanté lors des cérémonies par un chœur d’écoliers :
« Maréchal Pétain, nous écoliers du Dahomey/Nous te saluons encore/Aujourd’hui/Pour
la grande œuvre que tu as accomplie en ce monde-ci/Nous te remercions… Afin d’achever
l’œuvre commencée/Nous autres, travaillerons avec ardeur et confiance/Et tu seras fier de
nous/Notre Maréchal Pétain; Maréchal Pétain, Notre Papa [35]. »
Pétain n’est pas seulement décrit comme un père autoritaire dont les
enfants espèrent qu’il sera fier d’eux. Il est aussi un père proche et aimant, un
père qu’on peut tutoyer. Cette place centrale qu’occupe l’image paternelle de
Pétain dans l’éducation coloniale apparaît également dans les mémoires rédigés par des Africains longtemps après l’époque de Vichy. Léopold Kaziende
décrit ainsi, du point de vue du maître d’école, ce qui se passait dans son école
à cette époque
[36]. Abdourahman Konaté narre quant à lui ses souvenirs d’écolier
[37]. Kaziende, qui est âgé de 30 ans lorsqu’il est affecté comme maître
d’école dans son école régionale du Niger, rappelle dans ses mémoires qu’il
croyait sincèrement que le Maréchal sauverait la France et qu’il avait en lui
une confiance absolue
[38]. Les deux auteurs rapportent que l’admiration pour
Pétain était immense dans les écoles. Les bustes du maréchal y trônaient, les
couleurs y étaient hissées tous les matins et, souvent, les enfants chantaient en
chœur le « Maréchal, nous voilà !»
[39]. L’impression que cet hymne faisait sur les
écoliers est évidente dans les entretiens que nous avons menés soixante ans
après l’époque de Vichy : presque toutes les personnes qui ont évoqué leurs
souvenirs de cette époque se sont mises à chanter l’hymne de Vichy sans en
oublier une parole
[40]. Ces témoignages montrent l’influence que la propagande
vichyssoise a exercée sur les écoliers et sur leur maître. À en croire Konaté,
l’image de Pétain comme père protecteur et aimant était présentée de manière
si convaincante que les élèves de son école ne connaissaient plus la France qu’à
travers l’image de Pétain
[41].
L’ÉDUCATION DES FILLES AFRICAINES
La Révolution nationale fait également une place aux filles. Dans la société
vichyssoise, la jeune fille qui deviendra un jour une épouse est appelée à jouer
un rôle des plus cruciaux. En effet, elle doit être l’axe autour duquel la famille
– la cellule sociale fondamentale – s’organise. La jeune fille est censée se
former aux rôles « naturels » de l’épouse et de la mère. C’est pourquoi la
réforme de l’éducation générale en France accorde une grande importance à
l’éducation des filles, la propagande s’étendant sur le rôle de la femme en tant
qu’épouse et mère, sur l’importance de sa présence au foyer où elle pourra se
consacrer à sa vocation essentielle, donner naissance au plus grand nombre
d’enfants possible. Cette vocation maternelle a été valorisée dès avant l’époque
de Vichy, au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque l’on s’inquiétait de voir les taux de natalité français évoluer à un niveau de beaucoup inférieur à celui des Allemands
[42]. Ceci dit, sous Vichy, l’image de la mère est
devenue un objet de culte sur les affiches de propagande et la fête des Mères a
été promue au rang de fête annuelle célébrée avec éclat. Au-delà de ces mises en
scène, le régime a pris des mesures concrètes en faveur des familles, comme les
réductions d’impôts pour les familles comprenant plus de deux enfants. Des
obstacles juridiques ont également été dressés contre le divorce, facteur de dissolution de la cellule familiale. Quant à l’avortement, il a été interdit strictement
[43].
L’accent mis sur le rôle que la jeune fille française est appelée à jouer se
retrouve dans la politique éducative vichyssoise. Pour Vichy, la conception
éducative républicaine qui prône l’égalité entre tous les hommes et implique
des programmes identiques pour les garçons et les filles constitue un mensonge
avéré. Selon l’idéologie vichyste, il n’est pas question de confondre l’égalité des
âmes devant Dieu et une égalité concrète entre les membres d’une même
société. Une telle égalité n’existe pas et rien ne justifie une éducation identique
pour tous les écoliers. En ce qui concerne les jeunes filles, Vichy considère que
c’est précisément l’éducation et la formation professionnelle qui leur ont été
dispensées qui les ont amenées à renier leur vocation biologique
[44]. Le nouveau
régime tente donc de procéder, par le biais des réformes éducatives, à une
refonte des programmes destinées aux filles. En août 1941, il promulgue un
décret dont un article stipule que les programmes seront centrés sur l’apprentissage des disciplines adaptées aux capacités et à la fonction de la femme,
telles que la couture, la cuisine, l’hygiène et les soins aux enfants
[45].
Avant l’époque de Vichy, l’administration coloniale de l’AOF s’était préoccupée de l’éducation des filles, mais sans prendre des mesures significatives.
Elle fit peu et lentement. À ce propos, Hardy écrivait dès 1917 : « Quand nous
amenons un garçon à l’école française, c’est une unité que nous gagnons;
quand nous y amenons une fille, c’est une unité multipliée par le nombre des
enfants qu’elle aura »
[46]. Un décret de 1924 a certes souligné l’importance de
l’éducation des femmes, sans laquelle l’éducation de la population africaine
resterait superficielle, alors que c’est la femme qui était responsable de l’éducation de la prochaine génération. Toutefois, aucune mesure concrète ne fut
adoptée, au moins jusqu’à l’arrivée du gouvernement du Front populaire qui
prit deux décisions importantes avec l’établissement d’une école primaire
supérieure de jeunes filles à Bingerville (Côte-d’Ivoire) en 1937, et, un an plus
tard, celui d’une école normale de jeunes filles à Rufisque (Sénégal).
Cependant, l’administration coloniale estimait que l’objectif essentiel de l’éducation était de transformer les jeunes filles en ménagères. Ses programmes
incluaient donc la cuisine, la couture, les soins aux enfants et l’hygiène
[47]. Là
encore, les réformes vichyssoises adoptées en métropole viennent légitimer des
conceptions coloniales préexistantes.
Il faut se souvenir, cependant, que, contrairement à la France où l’instruction primaire des filles était obligatoire depuis 1882
[48], sur les 71245 élèves que
compte l’école publique à la veille de la Seconde Guerre mondiale, 6500 seulement étaient des filles. Dans les écoles privées, les filles étaient 3799 pour un
total de 12281 élèves. Jusqu’à la fin de la guerre, le nombre des filles ne
dépasse pas 10% du total des écoliers. Surtout dans le secondaire, la mise en
place d’écoles de filles s’était faite beaucoup plus tardivement que celle des
écoles de garçons
[49].
Sous Vichy, la question de l’éducation des filles en AOF bénéficie d’un certain intérêt, mais qui ne va pas au-delà du stade des déclarations. Si l’administration coloniale souhaite barrer la route de l’enfant africain en l’empêchant de
quitter son milieu « naturel », l’espace octroyé à la fillette africaine est plus étroit
encore : en clair, il se restreint à son ménage. Dans le cadre de la formation de
l’éducation générale évoquée ci-dessus, l’une des conférences est consacrée à
l’éducation des filles. Dans sa conférence, M
me Le Goff déplore la malheureuse
situation de la femme africaine qui a incité les autorités à prendre en main l’éducation des filles. Ce qui, selon elle, importe avant tout, c’est, plus que les discours
sur l’éducation des femmes, la forme de pensée qu’elle induit chez elles. La
femme africaine éduquée acceptera son rôle de ménagère et n’aura pas l’impression qu’elle se trouve en droit de sacrifier ses devoirs et de caresser des rêves sur
ce qu’elle pourrait obtenir dans la vie grâce à son éducation. Dès lors, il faut surtout enseigner aux filles à soigner les enfants, à cuisiner, à coudre, à faire la lessive, à repasser et à entretenir la maison. La conférence de M
me Le Goff traite
également de l’éducation mixte des filles et des garçons, dont les défauts dépassent de loin les avantages, mais qui ne sera plus une nécessité dès le moment où
l’on disposera de suffisamment de classes et d’écoles. La démonstration des
inconvénients de l’enseignement mixte se nourrit d’images tirées, consciemment
ou non, de la vie du foyer, celle qui est réservée aux seules jeunes filles : « Il ne
faut pas mettre plus longtemps la paille à côté du feu, le chou à côté de la chèvre,
ne plus mélanger œufs et cailloux, filles et garçons »
[50]. Se trouve ainsi soulignée
la faiblesse des filles qui risquent d’être brûlées, dévorées, brisées par les garçons
si elles les côtoient trop longtemps. La séparation des sexes permet de souligner
leurs différences et d’éviter que s’estompe la limite qui les sépare. Dans l’ordre
social de la Révolution nationale, chacun doit connaître sa place : l’enfant africain
doit rester dans son milieu et la jeune fille africaine dans son foyer.
Quoique, formellement, les programmes de l’éducation générale soient
également destinés aux filles, les rapports remis à l’administration coloniale
montrent qu’ils n’ont guère été mis en œuvre. Les difficultés rencontrées par
les directeurs des écoles de filles sont le manque de place et de vêtements
adaptés aux activités de l’éducation générale, c’est-à-dire de culottes courtes.
Par ailleurs, les établissements manquent de moniteurs car l’armée, qui fournit
l’essentiel du contingent, manifeste beaucoup moins d’intérêt pour l’éducation
des filles que pour celle des garçons
[51].
En dépit de l’importance accordée en métropole à l’éducation des filles à
leur rôle futur de mère et d’épouse, les budgets consacrés à l’éducation des filles
africaines ne sont pas augmentés. Les priorités coloniales n’ont pas été modifiées et les jeunes filles et les femmes africaines ne sont pas mieux traitées que
par le passé. Malgré l’intérêt manifesté pour le rôle que la femme africaine
pourrait jouer dans la transmission des messages que Vichy souhaite privilégier,
les fillettes africaines restent cantonnées aux marges de la Révolution nationale.
LES ACTIVITÉS EXTRA -SCOLAIRES
S’il accorde une importance considérable à l’école comme cadre éducatif,
le régime de Vichy estime toutefois nécessaire de la seconder par le biais d’activités éducatives supplémentaires. L’école, dit-on, ne peut remplir toutes les
missions que le nouveau régime envisage de mener en faveur des jeunes. La
mise en place de structures complémentaires doit conférer à l’État un monopole non seulement sur l’éducation scolaire des enfants, mais également sur sa
formation pendant son temps libre. Vichy a donc consacré, en France, des
sommes importantes au soutien des mouvements de jeunesse existants et à la
mise en place d’organisations et de foyers de jeunes supplémentaires. Dans ces
structures, les aspects physiques de l’éducation générale sont privilégiés sous
la forme d’excursions, de camping, de travaux physiques divers et de participation à des cérémonies officielles
[52].
Sous Vichy, l’organisation des jeunes en structures complémentaires est
également à l’ordre du jour en AOF. Il semble que cet aspect des réformes éducatives en France ait permis à l’administration coloniale de résoudre les contradictions que soulevait la prise en charge de la jeunesse africaine. Jusqu’en 1940,
les mouvements de jeunesse étaient peu développés et n’accueillaient qu’une
minorité de jeunes Africains « évolués » et « assimilés ». Mais l’État français leur
donne une très forte impulsion. L’important échange de notes entre membres
de l’administration sur les mouvements de jeunesse africains expose clairement
sa philosophie en la matière. Pour les autorités coloniales, l’organisation de la
jeunesse répond ainsi à une nécessité jugée impérieuse, celle de ne pas perdre le
contrôle de jeunes gens qui, même en temps normal, sont supposés constituer
une menace potentielle pour l’ordre colonial. Hardy explique dans
Nos grands
problèmes coloniaux que les jeunes Africains n’ont nulle gratitude à son égard et
ne craignent pas de le critiquer
[53]. Du fait des circonstances complexes de la
Seconde Guerre mondiale, du fait également de la propagande gaulliste et
anglaise diffusée depuis les colonies britanniques voisines, ces critiques constituent une menace très préoccupante. L’administration française redoute que les
propos séditieux ne trouvent des oreilles attentives parmi les jeunes frustrés qui
ont reçu une éducation française et veulent plus que ce que le régime colonial
leur a attribué. Par l’établissement et le contrôle des mouvements de jeunesse,
ce dernier espère toucher et contrôler les jeunes qui ne fréquentent pas l’école
coloniale tout en continuant à définir les cadres du temps libre de ses élèves.
Le désir de s’approprier le monopole de la formation des jeunes se traduit
par les règles strictes imposées aux Africains qui souhaitaient fonder leur
propre mouvement de jeunesse. Lorsque Abdoulaye N’Diaye, un jeune maître
d’école, demande l’autorisation de fonder un mouvement du nom de Société
de jeunesse Boisson, elle lui est refusée, en dépit de l’appréciation des services
du renseignement considérant qu’il ne constitue aucun danger pour la sûreté
publique. Les motifs invoqués pour le refus montrent le degré de mépris qui
est celui manifesté par l’administration coloniale envers la capacité des
Africains à fonder un mouvement de jeunesse digne de ce nom :
« En somme, il s’agit de la formation d’une de ces sociétés indigènes dont l’activité est
surtout dirigée vers l’organisation de tam-tam, danses, agapes, et qui ne durent que le temps
de dépenser en joyeuses fabricoles les subventions accordées par l’Administration et les premières cotisations des membres » [54].
Si l’administration coloniale ne rejette pas a priori l’établissement de mouvements de jeunesse africains, nul doute qu’elle préfère en avoir le contrôle. La
nécessité de fonder des organisations locales est apparue avec les problèmes
rencontrés par les autorités dans le recrutement de jeunes Africains dans les
mouvements de jeunesse français qui œuvrent en AOF. Il s’agit essentiellement
des scouts et de mouvements de jeunesse catholiques comme l’Association
catholique de la jeunesse française. L’administration coloniale attribue cette
difficulté au système très sélectif qui les caractérise. Selon les administrateurs,
le bas niveau intellectuel de la plupart des Africains empêche leur accueil dans
ces mouvements élitistes. Les mouvements de jeunesse catholiques font en outre
problème, du fait de leur appartenance religieuse, alors que la plupart des jeunes
Africains d’AOF sont musulmans. Comme l’intention des autorités est également
de toucher les jeunes qui n’appartiennent pas à la petite élite des « évolués », la
solution la plus évidence aux difficultés rencontrées réside dans la mise sur pied
d’un mouvement de jeunesse africain contrôlé par l’administration coloniale. Ce
qui est fait avec la création, en 1942, du mouvement des Gardes d’Empire dont
l’insigne est une flamme et dont l’objectif est de former des jeunes Africains dans
et pour leur milieu. Il est soutenu par les mouvements élitistes métropolitains.
La plupart de ses membres sont choisis parmi les écoliers âgés de 10 à
13 ans. Des états-majors locaux sont établis, d’abord à Dakar, puis dans les
chefs-lieux de région. L’une de leurs fonctions principales est de servir de
cadre général à tous les mouvements de jeunesse africains, anciens et nouveaux, qui ont été homologués par l’administration coloniale. L’établissement
d’un mouvement de jeunesse africain répond donc à la nécessité pour elle de
contrôler l’ensemble de ces mouvements et à son désir de ne pas détacher les
jeunes de leur milieu d’origine
[55].
Afin d’élargir encore le contrôle de l’activité des jeunes, on établit des
centres de travail et des maisons de jeunes selon le modèle des institutions établies en France par le régime de Vichy. Les centres de travail des Compagnons
de France doivent former les jeunes Africains aux travaux que l’administration
coloniale estime leur convenir : essentiellement l’agriculture et d’autres travaux
manuels. Il s’agit de dissuader les jeunes intellectuels africains de suivre leur
penchant « puéril » à rechercher les emplois intellectuels. Ces travaux doivent
fournir une occupation aux Africains touchés par le chômage et éviter ainsi
qu’ils ne s’adonnent à d’autres occupations comme l’espionnage au service
des Anglo-gaullistes, une activité plutôt bien rémunérée
[56]. Les Africains engagés dans ces centres évoluent dans un cadre dont le caractère militaire facilite
l’acquisition de la discipline et, pour les autorités, le contrôle de leurs activités.
Ils sont répartis en groupes, portent l’uniforme, et reçoivent un entraînement
physique, théorique et professionnel
[57].
Alors que les centres de travail ont pour vocation de dispenser la formation
professionnelle jugée « adéquate », les maisons de jeunes ont pour fonction de
remplir le temps libre des jeunes Africains avec des activités « utiles » ou, du moins,
« non nuisibles ». Rivet, le chef du Service de la jeunesse et des sports, souligne
qu’ils ne sont pas destinés à être des centres de loisirs pour les jeunes, mais bien
des centres éducatifs comparables à des communautés locales reflétant leurs traditions. Leur rôle est d’éradiquer les « mauvaises habitudes », mais également de
renforcer les liens qu’entretiennent les jeunes avec leur milieu. Les instructions
données aux moniteurs rappellent que les Africains ne comprennent que des
choses simples, dont l’application doit être directe et le bénéfice immédiat. Il s’agit
également d’amener les jeunes Africains à adopter un mode de vie plus adapté à
l’économie moderne, sans les éloigner pour autant de leur tradition. Chaque
maison de jeunes doit avoir une bibliothèque et proposer des activités culturelles,
qu’il s’agisse de conférences, de cours, de représentations théâtrales et de séances
de cinéma
[58].
L’ambition de contrôler les jeunes et leurs manières de penser même en
dehors de l’école se retrouve dans les activités de loisir proposées à l’extérieur des
organisations et des maisons de jeunes. Le cinéma est l’une d’entre elles. L’attrait
qu’il exerce sur les jeunes Africains sert la diffusion de la propagande du régime
par le biais des actualités et des courts-métrages qui accompagnent la projection
du film principal. Mais les autorités craignent l’impact négatif, contraire à celui de
la propagande, que peuvent avoir les œuvres de fiction qui séduisent les jeunes.
L’administration coloniale redoute les messages « immoraux » que le 7
e art est susceptible de véhiculer. Pour contrôler les réactions des spectateurs, notamment
celles des jeunes, il est décidé qu’un policier sera affecté à chaque salle avec pour
mission, à chaque représentation, de signaler les passages du film ayant entraîné
des réactions indésirables
[59].
L’autre moyen de « protéger » les jeunes Africains contre les « valeurs immorales » est le recours à la censure avant la projection dans les salles. À titre
d’exemple : en février et en mars 1942,45 films ont été interdits ou réservés aux
plus de 18 ans. L’interdiction et la limitation ne concernent que les cas de scènes
de « violence d’indigènes » contre des Européens ou d’irrévérence envers l’homme
blanc en général, et envers des Français en particulier. Les scènes immorales, tel
le bain de Tarzan et de Jane dans
Tarzan s’évade, sont également coupées
[60].
Mais cette censure pourtant sévère ne satisfaisait pas tous les administrateurs coloniaux. En 1942, le gouverneur du Sénégal se plaint ainsi du bas
niveau des films diffusés, accusés d’exercer une influence néfaste sur les jeunes
Africains, qui semblent exprimer bruyamment leurs sentiments durant la projection
[61]. Un fonctionnaire de Côte-d’Ivoire exprime le même souciet observe
le danger qui résulte de l’admiration manifestée par les jeunes Africains – qui
de toute façon n’ont que des valeurs douteuses – pour les rois du crime qu’ils
voient à l’écran et s’efforcent d’imiter
[62].
Pendant les années vichyssoises, l’administration coloniale cherche également à influencer les jeunes Africains évolués par le biais d’un journal qui leur
est destiné.
Dakar-Jeunes, supplément du journal
Paris-Dakar, paraît au début
de 1942 et compte six pages d’articles portant sur les thèmes que les rédacteurs estiment intéressants pour la jeunesse, comme le sport, des jeux, des
conseils de carrière et des « directives spirituelles et morales »
[63]. Par ailleurs, les
autorités s’emploient à impliquer la jeunesse dans les défilés et les cérémonies,
notamment les jours de souvenir et de fête, qui se déroulent hors du cadre scolaire. Symbole pour Vichy de la résistance opposée à l’Anglais et de l’union
entre tous les Français, la fête de Jeanne d’Arc est incontestablement la plus
importante. Les jeunes sont censés s’identifier à cette héroïne si juvénile et à
son sacrifice. Un tel processus d’identification ne va pourtant pas de soi puisqu’il conduit à enfreindre deux principes fondamentaux du régime. D’une
part, Jeanne d’Arc est une femme qui trahit sa vocation de mère au foyer. De
l’autre, elle a appelé à la lutte contre l’étranger qui menaçait la France et au
refus de la collaboration. Ceci n’a pas empêché Vichy de la choisir pour remplacer la Marianne républicaine et devenir une image centrale de sa propagande adressée plus particulièrement aux jeunes
[64]. Le jour de Jeanne d’Arc est
célébré par Vichy avec un éclat inhabituel, avec dépôt de gerbes au pied de ses
statues et des défilés un peu partout
[65].
En Afrique également, il est célébré par la propagande du régime. Une circulaire du gouverneur général Boisson envoyée aux gouverneurs de région
explique que la fête de Jeanne d’Arc est devenue un symbole pour les jeunes. Il
demande en conséquence à ce que les maîtres d’école donnent à leurs élèves
une leçon sur Jeanne d’Arc. Il souligne le lien qui unit cette célébration à la
Révolution nationale et aux messages de Pétain
[66].
La presse se fait l’écho de cette importance accordée au culte de Jeanne
d’Arc. Dans un article du 13 mai 1941, intitulé « Bravo les jeunes !», Paris-Dakar décrit la fête qui s’est déroulée à Dakar à la mémoire de la pucelle
d’Orléans et félicite les jeunes qui ont pris part aux défilés et aux cérémonies.
Il les remercie d’avoir ainsi élargi la Révolution nationale à l’AOF et apporté
l’espoir d’un avenir meilleur
[67].
Le régime de Vichy aspire donc à un contrôle aussi étendu que possible de
la jeunesse d’AOF. Les structures d’organisation complémentaires et la surveillance du temps libre lui permettent d’orienter les jeunes vers des activités
jugées « non nuisibles » tout en leur inculquant les valeurs de la Révolution
nationale. Les autorités caressent ainsi l’espoir de convaincre la jeunesse que la
grandeur de la France est intacte, malgré les circonstances pénibles de l’époque,
que le Maréchal et sa Révolution nationale renforcent le pays et lui rendent le
droit au respect de ses enfants africains.
* * *
L’examen de la politique coloniale de Vichy concernant la question de
l’enfance et de la jeunesse africaine a montré que l’évolution la plus importante qu’elle a suscitée réside dans la légitimation officielle des principes que la
politique éducative de l’administration coloniale soutenait depuis ses débuts, à
savoir le refus d’une instruction abstraite et théorique au profit d’une éducation morale, l’encouragement à la loyauté comme à l’obéissance et non à l’esprit critique et à l’individualisme, une éducation qui s’inspire du milieu dans
lequel évolue l’enfant et qui ne soit donc pas le simple décalque des livres scolaires, enfin des programmes distincts pour les filles, centrés sur l’enseignement des tâches du foyer. Les nouvelles valeurs qui doivent remplacer la
liberté, l’égalité et la fraternité sont en adéquation parfaite avec les idées que
l’administration coloniale souhaite répandre parmi les écoliers africains et
résolvent la contradiction qui existait dès l’origine entre les valeurs républicaines et les réalités de la colonisation dans la mise en forme de la politique
éducative en Afrique. À cela s’ajoute encore la nouvelle image du père, absente
sous le régime républicain. Les enfants africains ont désormais un père plus
accompli que leur père biologique, en mesure de les diriger sur la voie qui
convient au régime colonial, celle qui mène non au désir de progrès et à
l’abandon du foyer d’origine, mais au retour au sein de la famille pour que les
enfants africains de la Révolution nationale et du maréchal Pétain puissent
continuer à travailler pour leur patrie d’adoption : la France.
*Le présent article s’appuie en partie sur ma thèse de doctorat : « L’idéologie
coloniale de la France sous Vichy et sa mise en œuvre en AOF »[en Hébreu]soutenue
en mars 1999, et dirigée par Michel Abitbol, que je remercie ici. Je remercie également Steven Kaplan pour ses remarques sur la première mouture de cet article, et le
Harry S.Truman Institute for the Advancement of Peace, pour son appui financier.
[1]
Guy de MAUPASSANT, « Tombouctou », in
Contes choisis de Guy de Maupassant, Paris, Albin
Michel, 1960, p. 113-122.
[2]
William B. COHEN,
The French Encounter with Africans – White Response to Blacks,
1530-1880,
Bloomington, Indiana University Press, 1980, p. 245. La littérature anglaise du XXe siècle contient également des descriptions présentant les Africains comme de grands enfants. L’exemple le plus célèbre
est le poème de Rudyard Kipling, écrit en 1899 : «… Your new-caught, sullen people/Half devil and
half child ».
[3]
L’AOF est passée sous l’autorité du régime de Vichy en juin 1940. Après le débarquement
des Alliés en Afrique du Nord, dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, le gouverneur général vichyste,
Pierre Boisson, est resté en fonction jusqu’au transfert de l’autorité sur l’AOF aux forces de la France
libre, en juin 1943. Sur cette période intermédiaire : Catherine AKPO -VACHÉ,
L’AOF et la Seconde
Guerre mondiale, Paris, Karthala, 1996, p. 149-169.
[4]
Sur l’idéologie de la Révolution nationale : Jean-Marie GUILLON, « La philosophie politique de
la Révolution nationale » in Jean-Pierre AZÉMA et François BÉDARIDA (dir.),
Le régime de Vichy et les
Français, Paris, Fayard, 1992, p. 167-183.
[5]
Dominique ROSSIGNOL,
Histoire de la propagande en France, de 1940 à 1944 – l’utopie Pétain,
Paris, PUF, 1991, p. 134-147.
[6]
Sur la politique coloniale du régime de Vichy et sur les problèmes d’éducation à Madagascar :
Éric JENNINGS, « Vichy à Madagascar : la Révolution nationale, l’enseignement et la jeunesse, 1940-1942 »,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, 46/4, octobre-décembre 1999, p. 727-744, et du même
Éric JENNINGS,
Vichy in the Tropics. Pétain’s National Revolution in Madagascar, Guadeloupe and
Indochina, 1940-1944, Standford, Standford University Press, 2001 (trad. à paraître, Belin).
[7]
Sur les circonstances qui ont permis l’établissement du régime de Vichy en AOF : C. AKPO -
VACHÉ,
L’AOF …
, op. cit., p. 27-44.
[8]
Sur les objectifs de l’éducation en AOF sous la IIIe République : Alice L. CONKLIN,
A Mission
to Civilize. The Republican Idea of Empire in France and West Africa, Stanford University Press, 1997,
p. 73-86.
[9]
Sur l’établissement des structures de l’éducation coloniale, des débuts aux années 1920, voir la
thèse de Denise BOUCHE, « L’enseignement dans les territoires français de l’Afrique occidentale de 1817
à 1920
– Mission civilisatrice ou formation d’une élite ?», thèse de l’université Paris-I, 1974.
[10]
Georges HARDY,
Une conquête morale-L’enseignement en AOF, Paris, Armand Colin, 1917,
p. 196-198.
[11]
Gustave LE BON,
Lois psychologiques de l’évolution des peuples, Paris, Félix Alcan, 1916, p. 32-37.
[12]
Ce dilemme ne se pose pas qu’en Afrique sub-saharienne. Les concepteurs de la politique
éducative dans d’autres parties de l’Empire français ont été confrontés aux mêmes questions;
cf. notamment, sur la politique éducative coloniale en Algérie, Fanny COLLONA, « Education
Conformity in French Colonial Algeria », in Frederick COOPER and Ann Laura STOLER (dir.),
Tensions
of Empire. Colonial Cultures in a Bourgeois World, Berkeley, University of California Press, 1997, p. 346-370. On trouvera une comparaison entre la politique éducative coloniale en AOF et celle menée en
Indochine dans Gail P. KELLY, « Colonialism, Indigenous Society and School Practices : French West
Africa and Indochina, 1918-1938 », in Philip G. ALTBACH & Gail P. KELLY (dir.),
Education and the
Colonial Experience, New-Brunswick, N. J., Transaction Books, 1984, p. 9-32.
[13]
Georges HARDY,
Nos grands problèmes coloniaux, Paris, A. Colin, 1929, p. 99.
[14]
Nick ATKIN, « Reshaping the Past : The Teaching of History in Vichy France, 1940-1944 »,
Modern and Contemporary France, n° 42,1990, p. 7.
[15]
Pierre GIOLLITO,
Histoire de la jeunesse sous Vichy, Paris, Perrin, 1991, p. 82-83.
[16]
W. D. HALLS,
The Youth of Vichy France, Oxford, Clarendon Press, 1981, p. 186; P. GIOLLITO,
Histoire de la jeunesse…,
op. cit., p. 181,184,192-193,197.
[17]
Archives nationales du Sénégal, Dakar (désormais : A.N.S.), O 624 ( 31), rapport de
M. Barbieri, directeur de l’École normale d’enseignement rural de Sevare, 1941.
[18]
A.N.S., O 516 ( 31), Service de la jeunesse de l’Afrique Noire — Instructions générales aux
chefs locaux, 1942.
[19]
AN.S., O 516 ( 31), Service de la jeunesse de l’Afrique Noire — Instructions générales aux
chefs locaux, 1942.
[20]
Sur la propagande britannique et gaulliste et la mise en œuvre de réseaux d’espionnage en
AOF, auxquels, participaient également des Africains qui y résidaient, voir C. AKPO -VACHÉ,
L’AOF …,
op. cit., p. 95-125.
[21]
A.N.S., O 176 ( 31).
[22]
Archives Nationales, Paris (désormais A.N.), 2G 43/59 ( 200mi/1850), AOF — Direction générale de l’Instruction publique, année scolaire 1942-1943, jan. 1944.
[23]
A.N.S., O 624 ( 31), rapport de M. Barbieri, directeur de l’École normale d’enseignement rural
de Sevare, 1941.
[24]
Jalons, n° 14, oct. 1942, p. 32-34.
[25]
Sur la question de la conformité des valeurs de la République avec des réalités coloniales,
voir A. CONKLIN,
A Mission…,
op. cit., p. 1-10.
[26]
A.N. 2G 41/82 ( 200mi/2687) – AOF – Inspection générale de l’enseignement, année scolaire
1940-1941.
[27]
Laurent GERVEREAU et Denis PESCHANSKI (dir.),
La propagande sous Vichy, 1940-1944,
Nanterre, BDIC, 1990, p. 162-163.
[28]
A.N.S., O 516 ( 31), Service de la jeunesse de l’Afrique Noire – Instructions générales aux
chefs locaux, 1942.
[29]
A.N.S., 13G/116 ( 180), sept. 1942.
[30]
A.N.S., O 516 ( 31).
[31]
D. BOUCHE, « L’enseignement dans les territoires… »,
op. cit., p. 288.
[32]
On peut supposer que le mobile réel de la nouvelle attaque contre les écoles coraniques est
le désir de ne pas laisser l’éducation des enfants qui fréquentent ces écoles hors du champ d’influence
de l’administration coloniale. Cependant, le prétexte invoqué par celle-ci est que ces écoles constituent
une exploitation des élèves et des parents par les marabouts, qui ne leur donnent rien en échange. Le
marabout n’enseignerait quasiment rien aux enfants, les enfants seraient obligés de mendier leurs repas.
Les vêtements doivent être fournis par les parents. À l’époque de la récolte, les marabouts emploient
les enfants dans leurs vergers; cf. Archives Nationales – Section d’Outre-mer, Aix-en-Provence, 2G 42/1
( 14mi/1835), Sénégal – Rapport politique annuel, 1942.
[33]
A.N.S., 18G/118.
[34]
A.N.S., O 125 ( 31), Porto-Novo, 11 février 1941, Circulaire – Gouverneur du Dahomey à
tous cercles.
[35]
A.N.S., O 31 ( 31), c-r. Des manifestations de la Semaine impériale 1941 au Dahomey.
[36]
Léopold KAZIENDE,
Souvenirs d’un enfant de la colonisation, t. IV, Porto-Novo, Éditions Assoulin,
1998. Kaziende est né en 1931 à Kaya, au Burkina-Faso. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est
maître d’école à l’école régionale de Niamey et à l’école de Filingue au Niger. Après l’indépendance du
Niger, il devient ministre et remplit ces fonctions jusqu’au coup d’État du 15 avril 1974.
[37]
Abdourahmane KONATÉ,
Le cri du mange-mil-Mémoires d’un préfet sénégalais, Paris,
L’Harmattan, 1990. Konaté est né en 1931 à St-Louis du Sénégal. Après l’indépendance, il exerce les
fonctions de préfet dans différentes régions du pays.
[38]
Ibid., p. 13. Kaziende raconte son histoire par l’entremise du personnage de Sadio. Il décrit
les discussions de Sadio et de son ami, au cours desquelles Sadio déclare que les forces de l’Axe gagneront la guerre. Il commence à avoir des doutes seulement après le débarquement des Alliés en Afrique
du Nord, en novembre 1942.
[39]
L. KAZIENDE,
Souvenirs d’un enfant…,
op. cit., p. 10; A. KONATÉ,
Le cri du mange-mil…,
op. cit., p. 57.
[40]
Par exemples : Entretiens avec Bara Diouf, né en 1931, Dakar, 14.2.01; Aliou Diagne Mbor,
né en 1924, Dakar, 17.2.01
[42]
Elizabeth EZRA,
The Colonial Unconscious – Race and Culture in Interwar France, Ithaca and
London, Cornell University Press, 2000, p. 39.
[43]
D. ROSSIGNOL,
Histoire de la propagande…,
op. cit., p. 141-143.
[44]
Francine MUEL -DREYFUS,
Vichy et l’éternel féminin, Paris, Éditions du Seuil, 1996, p. 251.
[45]
Ibid, p. 260-262.
[46]
G. HARDY,
Une conquête morale…,
op. cit., p. 75.
[47]
Paul DESALMAND,
Histoire de l’éducation en Côte-d’Ivoire, t. I, Paris, Éditions CEDA, 1996, p. 251.
[48]
Joseph MOODY,
French Education since Napoléon, Syracuse, Syracuse University Press, 1978, p. 97.
[50]
A.N., 2G 41/82, – AOF – Inspection générale de l’enseignement, année scolaire 1940-1941.
[51]
A.N.S., 13G/116 ( 180), 1941.
[52]
Sur l’organisation de la jeunesse en France à l’époque de Vichy, cf. P. GIOLLITO,
Histoire de
la jeunesse…,
op. cit., p. 496-547.
[53]
G. HARDY,
Nos grands problèmes…,
op. cit., p. 203-204.
[54]
A.N.S., 21G/84 ( 17), Renseignements – Enquête sur N’Diaye Abdoulaye – Société Jeunesse
Boisson, 6 sept. 1941.
[55]
A.N.S., O 516 ( 31), Service de la jeunesse de l’Afrique Noire – Instructions générales aux
chefs locaux, 1942.
[56]
Les documents qui traitent de la capture d’espions africains indiquent en général les sommes
d’argent qu’ils détenaient au moment de leur arrestation. Cf., par exemple, le cas de deux marchands
africains arrêtés en Côte-d’Ivoire, alors qu’ils venaient de la Côte-d’Or afin de rendre compte de l’état
des forces françaises; A.N.S., 5G/11 ( 17).
[57]
A.N.S., 13G/116 ( 180), sept. 1942.
[58]
A.N.S., 13G/116 ( 180), sept. 1942.
[59]
A.N.S., 11D/662, St-Louis, 7 déc. 1942, Rapport sur des films projetés entre le 27 juillet et
le 2 août 1942.
[60]
A.N.S., 17G/412 ( 126), février-mars 1942.
[61]
A.N., 2G 42/1 ( 200mi/1835). Rapport politique annuel, Colonie du Sénégal, 1942.
[62]
A.N.S., 17G/412 ( 126), 22 déc. 1942.
[63]
A.N.S., 13G/101 ( 180), 17 fév. 1942.
[64]
Eric JENNINGS, «“Reinventing Jeanne”: The Iconology of Joan of Arc in Vichy Schoolbooks,
1940-1944 »,
Journal of Contemporary