Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.270113109X
224 pages

p. 177 à 208
doi: en cours

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no49-4 2002/4

2002 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Lectures

Comptes rendus

 
LAURENT AVEZOU, Sully à travers l’histoire. Les avatars d’un mythe politique, Paris/Genève, École des Chartes/ H. Champion/Droz, 2001,554 p., 30,48 €.
 
 
Était-il bien nécessaire de consacrer plus de cinq cents pages denses à un personnage aussi terne que Sully, dont tout Français sait, grâce à ses souvenirs scolaires, qu’il a principalement servi de faire-valoir à un authentique héros populaire, le brave Henri IV – dont la légende solaire est constellée d’anecdotes savoureuses : le panache blanc, talisman de ses soldats; la poule au pot du dimanche; les innombrables réparties gasconnes – et dont les spécialistes du XXe siècle rappellent qu’il a servi de caution au maréchal Pétain, la Révolution nationale s’inspirant visiblement du fameux principe, « Labourages et pâturages sont les deux mamelles de la France », pour proclamer que « la terre, elle, ne ment pas » et sacraliser l’ordre éternel des champs…
Or, on sort de la lecture de ce passionnant ouvrage – issu d’une thèse d’École des Chartes soutenue sous la direction de Bernard Barbiche, en 1996 – convaincu qu’un tel travail s’imposait. Et c’est précisément parce que Sully ne possède pas, devant l’histoire, la « pointure » de son maître, que Laurent Avezou a pu réaliser avec brio ce qui est le rêve de tout historien de l’histoire : en premier lieu suivre, dans la très longue durée, de sa naissance à sa mort, ou du moins son effacement, un mythe historique; d’autre part et surtout, effectuer l’inventaire général de toutes les manifestations politiques, sociales, culturelles, artistiques de ce travail de mémoire, accomplir la pesée globale de tous ses supports, depuis les plus brillants jusqu’aux plus modestes, qui ne sont pas les moins révélateurs.
Dans sa reconstitution chronologique du destin posthume de Sully, menée du XVIe à la fin du XXe siècle, avec une rigueur scientifique qui n’exclut ni l’alacrité du style ni l’humour dans le développement de la pensée, Laurent Avezou distingue des temps faibles et des temps forts. Le Siècle de Louis XIV correspond ainsi à une phase de latence pour le souvenir de Sully : il n’est guère convenable, sous le Roi-Soleil, de rappeler les origines rustiques et quelque peu « crottées » de la dynastie des Bourbons. D’autre part, Sully, appartenant à la religion réformée, n’était guère en odeur de sainteté auprès d’un monarque qui prétendait rétablir l’unité religieuse du royaume.
Le principal temps fort de cette mémoire correspond à la seconde moitié du XVIIIe siècle : parce qu’il a la réputation d’avoir pris la défense des laboureurs, Sully devient, notamment chez les Physiocrates, le modèle du bon ministre qui a compris, contrairement à Colbert entiché de manufactures, que l’agriculture constitue la principale richesse des nations. Puis, sous Louis XVI, chaque ministre réformateur – Turgot et surtout Necker – est présenté comme le nouveau Sully d’un nouvel Henri IV, le couple-modèle ainsi reconstitué devant nécessairement faire le bonheur des Français.
Après une période d’oubli pendant la Révolution, le mythe est réactualisé sous la Restauration pour légitimer le retour des Bourbons et atténuer la portée de la légende impériale. Cependant, alors qu’au XVIIIe siècle, le courant de sympathie en faveur du surintendant de finances est réellement spontané, lié au mouvement économique et à la volonté réformatrice des élites, sous la Restauration, la promotion de Sully relève de la propagande officielle pure et simple.
Toutefois, malgré sa connotation légitimiste, les manuels scolaires de la Troisième République intègrent sans difficulté – à l’image d’Ernest Lavisse qui lui consacre une biographie dans la « Bibliothèque des écoles et des familles » chez Hachette – ce ministre laborieux dans la galerie des grands serviteurs de la France, aux côtés de Suger, de Colbert, de Richelieu, de Mazarin et de Turgot. Dans un pays encore largement rural, qui tente de se relever après le traumatisme de la défaite de 1870, Sully incarne parfaitement les valeurs morales que les « Hussards noirs » de Jules Ferry veulent inculquer aux petits paysans : amour du travail bien fait, goût de l’épargne et de l’effort, modestie du comportement. La réputation agrarienne et ruraliste du compagnon d’Henri IV est exploitée sans vergogne par Vichy, qui cherche à métamorphoser Sully et Olivier de Serres en précurseurs de la Révolution nationale, qui voit cependant le crépuscule du mythe, même si Antoine Pinay et, plus récemment, Édouard Balladur, ont pu être comparés à Sully dans la presse.
L’intérêt du travail de Laurent Avezou n’est pas seulement de montrer comment l’image mythologique d’une figure de proue est conditionnée par les exigences politiques et sociales modernes et contemporaines. Sa thèse est une brillante illustration de ce que doit être toute synthèse historiographique : la prise en compte globale, de l’ensemble de la documentation relative au personnage étudié. Il a ainsi dépouillé non seulement tous les supports de l’écriture de l’histoire concernant Sully – les travaux érudits, académiques, scolaires, populaires – mais aussi analysé les œuvres littéraires, les plus obscures comme les plus célèbres – La Henriade de Voltaire, un roman inconnu de Dumas, l’œuvre d’Henri Pourrat, entre autres – et inventorié de manière quasi-exhaustive les ensembles iconographiques, depuis les portraits contemporains de Sully (Pourbus et son école), jusqu’aux billets de banque émis par Vichy en passant par les tableaux classiques et romantiques, les décors de théâtre, les tapisseries, les pendules, les vases de Sèvres, etc.
Malgré sa richesse, cette œuvre n’est pas exempte de lacunes et de défauts et suscite quelques interrogations et réserves. L’auteur a choisi de déployer son enquête de manière chronologique de la fin du XVIe à la fin du XXe siècle. Pour l’analyse des textes, ce parti pris s’avère pertinent. Il l’est un peu moins, à mon sens, sur le plan iconographique. Plutôt que de disperser en divers endroits du livre l’examen des images de Sully, n’aurait-il pas été plus cohérent et plus fécond de resserrer cette quête des illustrations en une séquence unique ?
Il arrive même à l’auteur, pourtant si attentif à replacer avec bonheur toute œuvre dans son contexte politique et religieux, de négliger de le faire à propos d’une toile de Jean-Auguste Dubouloz (ou Dubouleau): Sully encore écolier échappe au massacre de la Saint-Barthélémy à l’aide d’un livre d’évangile. « Pour la première fois, note Laurent Avezou, un artiste s’intéressait à la jeunesse du personnage ». Or, quand on sait que cette peinture, violemment anticléricale, est exposée au salon de 1831 – c’est-à-dire l’année de la publication de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, du sac de l’archevêché et de nombreux actes de vandalisme hostiles au clergé dans toute la France (croix de mission et calvaires abattus notamment) –, on peut se demander si cette toile ne participe pas, elle aussi, au combat contre l’Église qui caractérise les premières années de la monarchie de Juillet.
D’autre part, une des conclusions générales que Laurent Avezou tire de son travail est qu’il n’existe « pas de querelle des deux France autour de l’image de Sully ». Or les recherches que j’ai moi-même menées sur ce sujet – « Le mythe scolaire de Sully de la Troisième à la Cinquième République », Tréma, déc. 1997, n° 12-13 – m’incitent à être plus nuancé : la manière dont Sully échappe aux meurtriers, lors de la Saint-Barthélémy, par exemple, est souvent utilisée par les manuels laïques dans une perspective résolument anticléricale, mais est passée sous silence dans les ouvrages confessionnels.
Ces réserves sont néanmoins mineures par rapport à tout ce que le travail de Laurent Avezou apporte de neuf et d’original à l’historiographie de l’époque moderne et contemporaine. Dans les études, encore trop peu nombreuses, qui portent sur la construction mythologique d’un thème héroïque ou d’une figure de proue nationale, son Sully à travers l’histoire mérite de figurer dans la continuité du Dimanche de Bouvines ( 1973) de Georges Duby, de Jeanne d’Arc à travers l’histoire ( 1993) de Gerd Krumeich et de L’Empereur à la barbe fleurie ( 1997) de Robert Morrissey. Par sa capacité à maîtriser les usages pluriels et conflictuels du passé et de la commémoration en France, Laurent Avezou imprime, au sein du « territoire de l’historien », sa marque personnelle à cet immense chantier en plein développement, ouvert par Pierre Nora, que sont les « Lieux de mémoire ».
Christian AMALVI
 
DAVID PARROTT, Richelieu’s Army. War, Government and Society in France, 1624-1642, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, 599 p.
 
 
Les rapports entre la formation de l’État moderne et l’évolution de l’art de la guerre ont alimenté une bonne part des débats sur la révolution militaire ( cf. Cliff Rogers (dir.), The Military Revolution Debate. Readings on the Military Transformation of Early Modern Europe, Boulder, 1995). Au-delà des controverses sur les formes de cette révolution, il semblait généralement admis que la capacité à lever et à entretenir des armées de plus en plus nombreuses, le renforcement du contrôle administratif sur l’appareil militaire et le développement d’un système fiscal approprié à l’effort de guerre avaient été des facteurs déterminants de la construction des États modernes. Dans ce processus, Richelieu a pu apparaître comme l’acteur capital qui permit de renforcer l’autorité des intendants d’armée, des commissaires des guerres et des secrétaires d’État, alors que sévissait le tour de vis fiscal. Parmi les symboles de la puissance militaire acquise par la monarchie française, émerge la bataille de Rocroi ( 19 mai 1643), où l’armée commandée par le jeune duc d’Enghien défit les Tercios espagnols réputés invincibles. Ce triomphe a longtemps été considéré comme le fruit d’une double évolution : d’une part, l’armée française montrait qu’elle avait parfaitement assimilé le nouvel art de la guerre inspiré des méthodes de Maurice de Nassau et de Gustave-Adolphe de Suède; d’autre part, l’effort d’organisation mené par Richelieu révélait son efficacité en survivant à son auteur.
Le livre de David Parrott, ample et précis à la fois, détruit cette image d’Épinal qui fait la part trop belle au génie des chefs militaires et au pouvoir de Richelieu. Pour déconstruire le mythe et proposer une nouvelle vision des rapports entre l’armée et les structures de l’État, David Parrott commence par invalider une lecture trop machiavélienne de l’histoire militaire du règne de Louis XIII. L’efficacité de l’armée française reposait avant tout sur le noyau dur des troupes expérimentées, parmi lesquelles les mercenaires (de Bernard de Saxe-Weimar, notamment) ont joué un rôle capital. La violence du racolage, les misères de la vie militaire et la fréquence de la désertion ont entretenu une instabilité et une faiblesse structurelles des troupes levées dans le royaume. Il n’y a donc pas de corrélation immédiate entre l’émergence d’un recrutement national, l’accroissement de la puissance militaire de l’État et l’affirmation de l’absolutisme. Il convient aussi de nuancer l’influence des méthodes de combat adoptées dans les armées suédoise et hollandaise, dans lesquelles de nombreux calvinistes français (et même des catholiques) se sont battus. Le bel ordonnancement du drill imposé par Maurice de Nassau, ainsi que les contributions des théoriciens marqués par le modèle antique de la légion romaine, doivent être considérablement réévalués, afin de mieux mettre en évidence la diversité des influences et des pratiques. Sur les champs de bataille, la distance considérable qui sépare la théorie de la pratique doit inciter à la plus grande prudence lorsqu’il s’agit d’évaluer le rôle du modèle stoïcien dans l’évolution de l’art de la guerre. Il est ainsi difficile de concevoir l’armée comme un instrument de discipline et de contrôle social dont la monarchie aurait tiré un profit politique immédiat. Mais au-delà de ce débat qui prolonge celui de la révolution militaire, David Parrott propose de déplacer le problème en modifiant le niveau d’analyse du fait militaire.
Pendant la guerre de Trente Ans, alors que les fronts se multipliaient et nécessitaient le déploiement coordonné de forces considérables, l’essentiel n’était pas tant de remporter telle ou telle victoire, mais d’assurer la défense stratégique du royaume et des territoires occupés. C’est ainsi, par exemple, que la cavalerie, négligée par les grands théoriciens de l’art militaire, fut redécouverte et développée pour son rayon d’action et sa capacité à étendre le contrôle d’un territoire tel que l’arrière-pays d’une ville assiégée, par exemple. Pour David Parrott, la guerre de Trente Ans impose la nécessité d’une réflexion mettant l’accent sur les grands équilibres stratégiques plutôt que sur la tactique. Dès lors, l’issue ponctuelle d’une bataille, aussi retentissante fût-elle, ne doit pas masquer les forces et les faiblesses des systèmes militaires qu’elle met en opposition. De ce point de vue, le constat de la supériorité française doit être révisé.
Les succès de Rocroi ou de Lens ne doivent pas occulter l’incapacité française à mener une stratégie efficace assurant la cohésion entre les différents théâtres d’opération et permettant de prendre durablement le contrôle de territoires autorisant la subsistance d’une armée. Le constat de cet échec amène David Parrott à examiner les armées de Richelieu du point de vue de leurs structures d’administration et de contrôle plutôt qu’à travers le talent des généraux, la pertinence de tel ordre de bataille ou la valeur des troupes. Il ne faut pas oublier que les succès ponctuels remportés sur les champs de bataille ont été acquis au prix des convulsions de la Fronde. L’armé de Richelieu n’est donc pas une formidable machine de guerre au service d’un État Leviathan.
D’ailleurs, ses effectifs n’étaient pas aussi importants qu’on l’a souvent prétendu.
Une estimation couramment admise situe ces effectifs entre 120 et 130000 sur la foi de documents qui ne laissent pas apparaître le « manque au complet » provoqué par les désertions, les morts et les déficits quasi structurels qui affectent chaque compagnie.
Comme l’avait déjà démontré B. Krœner ( Les routes et les étapes. Die Versorgung die französischen Armeen in Nordost-Frankreich (1635-1661). Ein Betrag zur Vermaltungsgeschichte des Ancien Regime, Münster, 1980), David Parrott propose de minorer les effectifs calculés à partir des rôles de montre. Ses estimations laissent ainsi apparaître la véritable ampleur de l’effort militaire réalisé au moment la guerre de Trente Ans : en 1634, Richelieu pouvait disposer de 45000 fantassins et de 3 à 4000 cavaliers; à la fin des années 1630, le nombre de soldats en campagne s’élevait au maximum à environ 70 à 80000, auxquels s’ajoutaient moins de 25000 hommes affectés dans les garnisons des places fortes. Il paraît donc réaliste de considérer que l’effectif moyen des armées sur pied pendant la guerre de Trente Ans se situait à environ 90000. Au-delà de cette révision du volume global des armées, David Parrott prend soin de préciser que le calcul des effectifs de l’armée doit tenir compte des objectifs fixés par la stratégie. Ainsi, il ne s’agit pas tant de savoir combien de soldats étaient mobilisés, que de rapporter ce nombre aux besoins.
Ainsi, il apparaît que les 25000 hommes affectés dans les garnisons des places fortes étaient tout à fait insuffisants pour soutenir une politique de défense et de contrôle territorial. À titre de comparaison, précisons pour confirmer l’analyse de David Parrott, que la politique du « Pré carré » mise en place par Vauban et Louvois a mobilisé une proportion beaucoup plus considérable de soldats : en 1690, sur l’effectif théorique des 178550 hommes de l’infanterie, 115350 étaient en garnison. (V. Belhomme, L’armée française en 1690, Paris, Librairie militaire de L. Baudoin, 1895). Par ailleurs, il convient aussi de moduler la portée des chiffres en fonction de la composition des troupes et du soin avec lequel elles étaient entretenues. Sur des théâtres d’opérations jugés secondaires, comme l’Italie, le paiement et le recrutement des troupes étaient beaucoup plus aléatoires que sur les fronts du Nord-Est où les enjeux stratégiques étaient capitaux.
La question centrale de l’adaptation des moyens militaires aux objectifs définis par la stratégie adoptée par Richelieu, repose évidemment sur le problème budgétaire. En prolongeant les travaux de Richerd Bonney, David Parrott met en évidence les dysfonctionnements du circuit de financement de la guerre. Le régime des « assignations » qui affecte certaines recettes aux dépenses militaires s’avère totalement inefficace pour satisfaire en temps voulu les besoins des armées. On se demande malgré tout si la description des dysfonctionnements du système fiscal, de l’aliénation des revenus de la monarchie par le système de la ferme, des exactions des « prédateurs » et des méfaits de la « corruption », n’évalue pas la question budgétaire au nom d’une rationalité économique et administrative qui n’a jamais existé sous l’Ancien Régime.
Quoi qu’il en soit, il importe surtout de remarquer, comme le fait David Parrott, que Richelieu n’avait pas les moyens de sa politique. Comment se fait-il, dès lors, que l’armée ne se soit pas totalement effondrée et que des désastres comme ceux de Corbie, de Fontarabie ou de Thionville ne se sont pas multipliés ?
Pour pallier ses nombreuses insuffisances budgétaires, l’État comptait sur l’initiative et la contribution des officiers. L’armée de Richelieu (et dans une moindre mesure, de ses successeurs… ) reposait largement sur le système de l’entreprise, qui transformait chaque capitaine et chaque colonel en créancier, voire en substitut de l’État. Pour lever un régiment, le roi octroyait à un colonel une lettre de commission et une somme forfaitaire pour chaque soldat recruté. Ce système obligeait les colonels à prendre en charge sur leurs fonds personnels tous les frais supplémentaires qui n’étaient pas couverts par l’allocation attribuée par le roi. Parfois, il fallait même avancer le montant de cette allocation en espérant un remboursement toujours aléatoire. Une fois la troupe levée, la responsabilité de son entretien incombait largement aux capitaines des compagnies, qui recevaient, eux aussi, une allocation forfaitaire. À charge pour le capitaine de maintenir sa compagnie au complet et convenablement équipée. Là aussi, le décalage pouvait être grand entre les sommes allouées et la réalité des dépenses. En définitive, la levée et l’entretien des troupes reposaient en grande partie sur un véritable système de crédit : capitaines et colonels étaient souvent obligés d’avancer de l’argent à l’État, quand ils ne devaient tout simplement se substituer à lui. Ainsi, la condition ordinaire d’un officier était de s’endetter. Cette obligation, ne l’oublions pas, était amplifiée (compensée ?) par la vénalité des charges qui devenait quasiment systématique. David Parrott suggère, plus qu’il ne le montre, le probable lien entre la vénalité et l’entreprise militaire. Pour un capitaine endetté pour les besoins de l’entretien de sa compagnie, le seul espoir de recouvrer les fonds engagés était de vendre sa charge. Si le système de l’entreprise occupe une place centrale dans l’administration des armées, il est aussi probable qu’il ait joué un important rôle politique, que David Parrott ne s’attarde pas à explorer. Son livre s’intéresse plus au rôle des mercenaires et aux contrats qu’ils passent avec le roi, qu’aux modestes gentilshommes engagés dans la carrière des armes. Or, pour la noblesse servant dans les armées du roi, la culture du service royal et ses éventuelles conséquences sur le « malcontentement » s’enracine dans ces pratiques très concrètes de l’entreprise et de la vénalité. Il serait toutefois injuste de faire grief à David Parrott de ne pas avoir développé la dimension politique de son sujet, car là n’est pas son propos. Il s’agit plutôt pour lui de montrer comment les structures financières et administratives du système militaire mis en place sous Richelieu ont déterminé la conduite de la guerre. Ainsi, l’entreprise militaire suppose la délégation, voire l’aliénation d’un certain nombre de fonctions régaliennes à des personnes privées. La question est donc de savoir jusqu’à quel point ce phénomène a infléchi les orientations stratégiques définies par Richelieu.
Le renforcement des structures civiles d’administration et de contrôle des armées, via le secrétaire d’État à la guerre, les intendants et les commissaires des guerres, ne saurait ainsi passer pour un projet prémédité. Il s’agit bien plutôt d’une réaction face à l’influence de tous ceux qui mènent la guerre comme une entreprise privée : grands seigneurs qui placent leur clientèle dans l’armée, chefs mercenaires qui tentent de concilier objectifs stratégiques et rentabilité financière, officiers soucieux de toucher les dividendes de leur contribution à l’effort de guerre, etc. David Parrott montre ainsi l’armée comme le théâtre de luttes d’influence où Richelieu et les secrétaires d’État agissent, eux aussi, comme des patrons de clientèles. Loin du schéma réducteur du progrès monolithique de l’absolutisme, cette perspective permet de décrire l’administration de l’armée comme un processus dynamique. Dans le prolongement des analyses de William Beik ( Absolutism and Society in Seventeenth-Century France.
State Power and Provincial Aristocraty in Languedoc, Cambridge University Press, 1985), le livre de David Parrott met en évidence les multiples formes de conflits, de négociations et d’accommodements entre l’État monarchique et ses serviteurs. Ce système qui concédait aux chefs militaires une grande part d’autonomie déchargeait l’État d’un certain nombre d’obligations financières. Mais, tout cela avait quand même un coût. Les troupes, en partie abandonnées à elles-mêmes, faisaient payer aux populations civiles les faillites de leur encadrement. Outre les multiples formes de contribution (logement des gens de guerre, ustensiles, levées, etc.), les déprédations causées par les gens de guerre ont provoqué une longue crise dont la Fronde n’est que l’apogée. Le système militaire mis en place dans les années 1660, les victoires rapides et éclatantes de la guerre de Dévolution, peuvent ainsi servir d’étalon pour mesurer l’ampleur du contrôle du pouvoir central sur l’appareil militaire. Par comparaison, l’effort militaire réalisé sous Richelieu paraît mal assumé par l’État.
En mettant ainsi l’accent sur le contrôle administratif et financier de la guerre, le livre de David Parrott constitue un véritable tournant dans l’approche du fait militaire au XVIIe siècle. Il confirme la vitalité, pour ne pas dire l’hégémonie, de l’historiographie anglo-saxonne dans ce domaine. Par sa remarquable synthèse, John Lynn ( Giant of the Grand Siècle. The French Army 1610-1715, Cambridge University Press, 1997) avait déjà contribué à sortir de l’ombre l’histoire militaire du XVIIe siècle. La contribution de David Parrott montre à quel point cette histoire est utile à celle de l’État. Contrairement à leur habitude, les éditeurs français seraient bien avisés de saisir la nécessité voire l’urgence qu’il y a à traduire de tels ouvrages.
Hervé DRÉVILLON
 
CHRISTOPHE BLANQUIE, Les présidiaux de Richelieu. Justice et vénalité ( 1630-1642), Paris, Éditions Christian, 2000,323 p., 21,67 €.
 
 
Quiconque entreprend l’étude de n’importe quel aspect de la vénalité des charges d’Ancien Régime confirme l’observation de Christophe Blanquie : l’immensité et la complexité du système rendent impossible une recherche globale pour un seul chercheur. On respecte d’autant plus feu Roland Mousnier d’avoir su mener à terme son ouvrage monumental sur la vénalité des offices sous Henri IV et Louis XIII, qui reste encore le point de départ de toute recherche sérieuse à ce sujet. Mais, depuis trop longtemps, le livre de Mousnier emporte trop souvent le dernier mot. Ayant établi sans contradiction possible l’importance d’une pratique qui pénètre partout sous l’Ancien Régime, cet ouvrage a eu tendance à détourner les recherches ultérieures et à conduire les spécialistes de cette période à entériner ses conclusions, malgré le cadre d’analyse discutable proposé par l’auteur. Ce n’est qu’assez récemment que les chercheurs ont entrepris de revisiter l’histoire de la vénalité pour saisir la complexité de ses processus et discuter la structure interprétative de Mousnier.
Le livre de Christophe Blanquie place d’emblée son auteur parmi les plus distingués de cette nouvelle génération de chercheurs. En se bornant à un choix d’exemples soigneusement sélectionnés, il peut montrer en détail comment l’expansion du nombre de compagnies judiciaires s’effectuait au moment d’une poussée de créations sans précédent. Bien que l’établissement de la juridiction présidiale remontât à 1552, très peu de nouveaux sièges ont été créés avant 1630. Mais en une douzaine d’années, on assiste à une véritable « vague présidiale » avec l’érection de 36 de ces tribunaux. Même si plusieurs d’entr’eux s’avèrent transitoires, la plupart ne disparaissent qu’avec l’Ancien Régime. Et si, au XVIIIe siècle, les présidiaux en général se trouvent dans un état de crise qui durera jusqu’à leur suppression révolutionnaire, au siècle précédent les plaideurs ne manquent jamais, pas moins que les acquéreurs de charges. En effet, l’une des conclusions majeures du livre renvoie au fait que la prolifération de charges vénales et des compagnies ainsi constituées ne fut jamais le fait seul de l’offre, c’est-à-dire de la création arbitraire des offices par l’État pour se procurer de l’argent. Elle obéit également à une demande sociale, sinon à un besoin véritable. Demande multiple : d’une justice moins chère, d’une justice plus proche des justiciables, du prestige qu’apporte à une ville l’érection ou la promotion d’un siège, des affaires que stimule un tel établissement, pour ne pas mentionner l’attrait de la considération sociale pour les acquéreurs de charges. Cette dernière n’attire pas seulement les bourgeois ambitieux, la charge de sénéchal dans un siège nouvellement établi suscitant l’intérêt de la « noblesse seconde » de province.
Au surplus, répondre à cette demande implique des actes positifs de l’État, donc l’augmentation de l’autorité du roi. En traçant soigneusement la formulation et l’imposition des édits de création des présidiaux et de traités par lesquels leurs offices furent vendus, Christophe Blanquie démontre la complexité du processus, et souligne par conséquent la profondeur d’expertise que devaient posséder ceux qui lançaient et guidaient l’évolution de chaque cas. La qualité de ceux qui conseillaient le roi en ressort de pleine évidence. Poursuivre les créations contribue souvent en même temps à l’élaboration de procédures nouvelles, tel l’accroissement du rôle du Grand Conseil, chargé de plus en plus fréquemment de l’enregistrement des édits de création. Et même si aucun d’entre ces derniers ne passe sans rencontrer des oppositions de la part des intérêts lésés par les nouveaux tribunaux, tels les juridictions rivales, les propriétaires de greffes, les seigneurs, les États et gouverneurs provinciaux, l’arbitrage entre ces demandes rivales sert à augmenter d’autant plus l’autorité royale, et amasse en même temps un corpus de précédents utiles.
Bref, comme l’avance l’auteur à plusieurs reprises, « la vénalité n’est pas simplement conçue comme un moyen de mobiliser des fonds, comme une rente, un emprunt sur les aisés. Elle a encore une dynamique propre qui pourrait même faire sinon oublier du moins passer au second plan les relations financières de long terme qu’elle construit entre le roi et ses officiers » (p. 203-204). Après ces recherches, personne ne négligera plus les ramifications complexes et non financières de toute décision de créer de nouveaux offices. Et pourtant, sans l’impératif financier, n’est-il pas permis de demander si toutes ces choses ne se seraient pas passées ? N’oublions pas que la vague présidiale ne s’isole que pour limiter le champ de recherches de l’auteur. Bien qu’il n’en fasse pas mention, les années 1630 apportèrent une prolifération générale de la vénalité à tout niveau – vague vénale plutôt que présidiale. En choisissant d’étudier d’une manière tellement détaillée le texte des édits, traités et arrêts qui concernent les seuls présidiaux, il arrive (malgré lui sans doute) à détourner l’attention des lecteurs de tout ce qui se passait au-delà de ces textes et des gens qu’ils touchaient. Ne sous-estimons pas la valeur de la lecture proche des documents législatifs : Christophe Blanquie leur fait rendre beaucoup plus qu’on n’aurait cru possible, quelquefois en insistant tout simplement pour qu’on accepte la bonne foi de ce qui est dit dans les préambules. Mais en revanche, là où les préambules invoquent une motivation financière, il a tendance à s’en méfier. A-t-il effectivement pris l’habitude qu’il remarque lui-même chez les acquéreurs d’offices, qui « aimoient mieux… ne laisser aucun vestige du traitant par les quittances » (témoignage d’un contemporain cité p. 204)? Il est vrai qu’il consacre un chapitre entier et très détaillé aux rapports des traitants avec les Parties casuelles et le Trésor de l’épargne.
Cela constitue encore une contribution importante à nos connaissances. Mais il ne note nulle part que les traitants sont aussi des donneurs d’avis, et que les créations d’offices trouvent souvent leur origine non pas chez le personnel qui sert le Conseil du roi, mais chez les hommes d’affaires privés à la recherche d’opportunités de profit. C’est auprès de ces derniers qu’on trouve la véritable expertise à identifier les chances du marché, et le roi à son tour n’accepte jamais leurs avis sans l’espérance d’en profiter. Au surplus, on ne trouve nulle part dans ce volume le mot de « chantage ». Or, il est bien évident (surtout dans les cas où les créations sont abandonnées ou révoquées) que c’est exactement cela dont il s’agit. L’intérêt du roi est de trouver ce qui rend le plus, ou le plus promptement, même si cela entraîne la révocation ou l’abandon de créations annoncées.
On ne saurait guère douter que maintes créations sont précisément conçues pour être révoquées si tout va bien… De temps en temps, il est vrai que l’auteur fait mention d’un espace destiné à la négociation. Mais l’étude formelle des édits et des traités, si fructueuse soit-elle, laisse peu d’opportunité pour faire paraître le dessous des choses – tandis qu’on soupçonne que dans la plupart des cas, le fond de l’affaire reste un résultat financier avantageux pour le roi, et que la façade pointilleuse de documentation publique ne sert qu’à établir un semblant de décence pour une série assez brutale d’échanges d’argent.
Ces observations ne sont nullement formulées pour diminuer l’importance d’un livre qui constitue une avancée précieuse pour notre compréhension du fonctionnement de la vénalité, au moment où sa contribution aux coffres de l’État est à son comble. Mais, en insistant à ce point sur le fait que la création d’offices constitue beaucoup plus qu’une affaire de finance, l’auteur risque d’occulter un peu la permanence du besoin d’argent, qui fait bien marcher le système entier.
William DOYLE
 
DIDIER OZANAM, Les diplomates espagnols du XVIIIe siècle. Introduction et répertoire biographique ( 1700-1808), Madrid-Bordeaux Casa de Velázquez-Maison des Pays Ibériques, 1998,578 p., 26,67 €.
 
 
Ce volumineux ouvrage constitue un instrument de travail utile pour les recherches historiques sur le domaine ibérique. Il inclut le règne de Philippe V à partir de 1700 et s’étend jusqu’à l’intervention française dans la péninsule en 1808. Plus de la moitié des pages est consacrée au répertoire biographique des quelque 550 agents du Roi Catholique en poste à l’extérieur.
Les notices possèdent une structure commune (nom, naissance, parents, fonctions…
sources). Elles forment aussi un corpus hétérogène puisqu’on y trouve des diplomates – depuis le commis jusqu’à l’ambassadeur en incluant les secrétaires d’ambassades, les chargés d’affaires, les envoyés… – et des membres du corps consulaire.
Ces fiches précisent systématiquement les postes occupés en dehors de la péninsule. Elles permettent aussi de brosser de courtes biographies donnant au lecteur un rapide panorama sur les options politiques possibles qui s’offraient aux diplomates et aux consuls face aux diverses ruptures politiques que connut l’Espagne. Par exemple, la notice du cardinal Francisco Acquaviva ( 1665-1725) laisse entrevoir la complexité des relations avec Rome dans les premiers temps du règne de Philippe V. Des personnages plus célèbres de l’histoire espagnole comme le comte de Miranda sont mentionnés, ainsi que les postes qu’ils ont occupés. Quatre listes annexes permettent un usage rapide de ce répertoire, avec l’établissement de relevés des chefs de poste par pays d’affectation, des consulats par régions et par postes, des consulats bénéficiant de dotation financière et d’un recensement alphabétique des épouses connues de diplomates avec renvoi à ces derniers.
Une longue introduction technique ( 125 pages) précise les cadres du recrutement (modalités, formations, réseaux) et les origines sociales et géographiques des ambassadeurs et des consuls. Ces derniers se différencient socialement par leur appartenance au monde marchand et géographiquement par leur origine périphérique (Catalogne, Aragon, Andalousie et Pays Basque pour la moitié d’entre eux). La hiérarchie des postes et des agents, les changements au cours des divers règlements, les rémunérations et l’existence de véritables cursus font l’objet de descriptions minutieuses. Il s’agit donc d’un travail d’érudition qui offre un nouvel outil au monde de la recherche.
Alain HUGON
 
BERNARD GAINOT, 1799, un nouveau jacobinisme ?, Paris, Éditions du CTHS, 2001,542 p., 31 €.
 
 
Le 18 Brumaire de l’an VIII, Bonaparte motiva le coup d’État qui venait d’avoir lieu par l’anarchie où se trouvait la République française tout au long des années précédentes. Il se présentait dès lors comme le sauveur de la France, seul apte à rendre sa gloire et sa prospérité à la Grande Nation. Dans un livre issu d’une thèse de doctorat, Bernard Gainot vient mettre définitivement fin au mythe bonapartiste. Non seulement il ressuscite une période du Directoire, trop peu connue, dont la vie politique fut pourtant intense, mais il reconstitue encore les réseaux néo-jacobins qui en ont été en partie responsables, et les péripéties plus générales vécues durant l’an VII par la République française. Il prouve enfin que la crise (nationale et non parisienne)
qui mène au renversement du Directoire en prairial de la même année, et qui s’aggrave avec les défaites successives de l’été, aurait pu être résolue différemment. Parmi les solutions pour remédier aux problèmes, il y avait celle de la démocratie représentative, défendue par les néo-jacobins ou celle de la république oligarchique ou ploutocratique, prônée par les modérés ou les libéraux. À suivre les discussions et les décisions parlementaires, toutes deux l’emportaient de loin dans l’éventail des possibilités, sur le césarisme ou la restauration monarchique. Rien n’était donc joué d’avance.
Reconstituer le « parti » néo-jacobin implique une réflexion sur la signification initiale du terme. Avant d’être « néo », le jacobinisme fut un produit de son temps et ne fut pas forcément à l’image des représentations actuelles : à savoir, synonyme de centralisme, de terrorisme, voire de totalitarisme. Gainot le voit comme inséparable du débat public sur la loi et indissociable de l’éducation mutuelle propagée par les sociétés de pensée. Il démontre aussi que le courant n’est ni centraliste, ni fédéraliste, et sûrement pas uniforme. Il n’y aurait donc pas un discours jacobin mais une somme de discours, d’où émerge une réflexion sur la démocratie représentative. Ici, il s’agit avant tout, il est vrai, du néo-jacobinisme. C’est-à-dire d’un mouvement qui a vécu les traumatismes de l’an II et qui en a tiré des leçons. C’est ce qui fait notamment l’intérêt de l’ouvrage, puisque nous voilà confrontés à des hommes qui, forts de leurs expériences passées, vont tenter de reformuler un programme ou du moins un projet démocratique, fondé sur la loi et le droit. Ce programme, fluctuant selon les circonstances, repose sur trois piliers : l’existence des sociétés politiques (et le droit d’association); la souveraineté du peuple (et la liberté des suffrages); la liberté de la presse (et la liberté d’opinion). S’y ajoute la promotion de la suprématie du pouvoir législatif, sans cesse menacé, à leurs yeux, par le despotisme de l’exécutif. En cela, les néo-jacobins se distinguent des révisionnistes de l’an VIII, qui tentent de rééquilibrer les pouvoirs en faveur « de la pleine puissance exécutive » (p. 454). Ceux-ci recherchent « les moyens de gouverner », tandis que ceux-là (les démocrates) songent à dissoudre le gouvernement dans la représentation, à confier les moyens d’action (propres au gouvernement) à des commissions législatives et à concéder au peuple la surveillance de leur bon fonctionnement (p. 455). Au pouvoir préservateur – « pouvoir judiciaire des autres pouvoirs » – conçu par Constant pour veiller à la constitutionnalité des lois, il y en a, tel Metge, qui opposent imprudemment les assemblées extraordinaires du peuple – à qui reviendrait ce pouvoir. D’autres, il est vrai, comme Antonelle, reconnaissent que c’est par les élections (régulières) que s’exprime le mieux la souveraineté populaire. Là, sont sanctionnés les bons et mauvais représentants.
Mais tous les néo-jacobins se retrouvent pour condamner la république oligarchique, qui tend à confiner l’ensemble des citoyens dans la sphère privée, au profit d’une élite de professionnels.
Il n’est pas pour autant question de « démocratie directe », Gainot tient à le préciser. La chose est inconcevable aux yeux des révolutionnaires, marqués par leur lecture des classiques et la culture des Lumières. Tout comme est inconcevable la notion de « parti », dans son sens moderne. Pourtant, c’est bien un parti (d’opposition) qui se dessine durant l’an VII et qui trouve sa place dans l’enceinte de l’Assemblée. Briot, député néo-jacobin, formule l’un des premiers ce que pourraient être la définition et la fonction d’un tel parti. Le 18 Brumaire coupa court à cette expérience. Ainsi fut brisée une logique : celle de la république représentative qui aurait pu « évoluer vers la constitution graduelle de partis stables » (p. 163).
Retrouver les réseaux néo-jacobins n’était pas chose facile, car, s’ils parvinrent à se maintenir dans les diverses administrations, ils eurent rarement l’occasion de s’exprimer au grand jour. Seule la période qui suit le renversement du Directoire ouvrit un espace de liberté, bientôt clos par les lois répressives du 17 fructidor an VII. Une analyse précise des élections de l’an VII, qui, contrairement à celles de l’an VI, n’avaient pas encore été étudiées, est toutefois révélatrice, puisqu’elle permet un comptage précis des diverses tendances : régression des candidatures officielles ( 40% d’élus dans les deux conseils);
légère progression des néo-jacobins ( 23% d’élus); le reste revenant aux républicains conservateurs ou modérés ( 37%). Elle permet par ailleurs de relativiser l’apathie et l’indifférence des Français en ces derniers jours du Directoire. L’étude des élections témoigne en effet de l’effervescence politique en période électorale, des pratiques afférentes (scissions, rixes, cabales, intrigues) et donc, d’un apprentissage indéniable de la citoyenneté. Les résultats des élections de l’an VII dessinent une carte politique où se lisent des fluctuations. Un fief conservateur pouvant devenir à prédominance démocrate et vice-versa. Ces fluctuations sont sensibles aussi à la tribune nationale. Tel ou tel député libéral ou modéré rejoint les néo-jacobins en temps de crise (avant prairial)
ou s’en détache, quand sont proposés des décrets jugés « anarchistes »: emprunt progressif ou forcé; déclaration de la patrie en danger. Cette prise en considération des ralliements stratégiques incite l’auteur à douter de la nature néo-jacobine du « coup » de Prairial, qui serait le résultat d’une insatisfaction profonde, touchant les milieux les plus divers, à Paris et en province. Les quelque 30000 adresses envoyées au corps législatif invitent à conclure en ce sens, dans le même temps où elles suggèrent la préexistence de réseaux politiques locaux. Elles ont sans nul doute encouragé une alliance entre libéraux, modérés et néo-jacobins contre les directeurs, jugés responsables de la crise.
Ce qui distingue les néo-jacobins de la génération précédente, c’est sans nul doute la primauté qu’ils accordent aux libertés individuelles, à l’existence de sociétés particulières, au loyalisme constitutionnel. De même, diffèrent les membres qui composent cette nébuleuse. Les clivages en effet se sont déplacés. C’est ce que révèle l’étude des profils particuliers. Plus question désormais de lutte entre jacobins et girondins.
Tous deux peuvent fort bien cohabiter au club du Manège, tandis qu’il n’est pas rare non plus d’y retrouver des membres de la ci-devant Plaine. De fait, le néo-jacobi-nisme se réfère plus volontiers aux principes des années 1790-1791, et exorcise les années terribles – et la guerre fratricide qui a mené à l’exécution des meneurs girondins. Les appartenances sociales prouvent encore que rien ne les sépare des autres groupes. Accède à la législature, dans quelque groupe que ce soit, une classe politique dont la composition demeure proche de ce qu’elle était en 1789.
C’est sur les moyens de la régénération et sur l’équilibre des pouvoirs que vont s’affronter entre juillet et septembre 1799 les démocrates et les modérés (bientôt qualifiés de « révisionnistes », avec à leur tête Sieyès). Là se décèlent les équivoques des néo-jacobins. Car, proclamer la « patrie en danger » réveille chez beaucoup de tristes souvenirs. Les solutions révolutionnaires prônées par les démocrates ne sont pas accueillies unanimement par ceux-là même qui peuplent leur camp. Et cela se comprend, d’autant plus qu’à Paris les faubourgs ne demeurent pas en reste. De fait, les paradoxes ne manquent pas, que ne relève peut-être pas suffisamment l’auteur.
Certes, les néo-jacobins ont de fort beaux principes, mais la patrie déclarée en danger, ne vont-ils pas opter pour des mesures peu démocratiques ? Qu’en sera-t-il alors de la liberté de la presse et du droit d’association ? Qu’en est-il de leur respect pour la Constitution ? Pour ce qui est de leurs positions vis-à-vis des républiques-sœurs, condamnent-ils la politique directoriale par sympathie pour les patriotes étrangers ou par antipathie pour un pouvoir jugé incapable et corrompu ? Le Journal des Hommes libres illustre assez bien l’ambiguïté des positions, quand il incrimine la politique étrangère du Directoire vis-à-vis de la Prusse et met l’accent sur la perte des départements du Rhin – et non sur l’oppression des patriotes allemands.
S’il y a incontestablement résurgence d’un « parti » jacobin qui parvient à s’implanter dans les départements et à siéger à l’Assemblée, il est difficile de croire en son reniement définitif des solutions utopiques. La victoire des modérés en fructidor réduit à néant la régénération, telle que l’entendaient les démocrates. Leurs dirigeants tentent de demeurer dans la légalité et de constituer une force d’opposition parlementaire, mais ils y sont contraints en somme par la majorité, qui s’est refusée à adopter des mesures de salut public, et par le manque de soutien populaire. Ces quelques réserves exprimées, l’ouvrage ressuscite à merveille la France directoriale, sa culture politique dynamique et ses jacobins nouveaux en quête d’une théorie qui rallie au lieu de diviser; malgré leurs paradoxes, ils se dirigent peu à peu vers la voie qui mène au compromis, indispensable au bon fonctionnement de la République.
Le plus remarquable, c’est que ces hommes vont une fois de plus sortir de l’ombre en 1815, quand il s’agira de reconstituer des fédérations pour tenir en échec les royalistes et prévenir une invasion des alliés. Les démocrates, dont la voix fut muselée durant l’Empire, vont le défendre pour essayer de reconquérir les libertés dont ils avaient tant de fois, mais en vain, rêvé. Gainot a raison. Il n’y a pas de derniers Jacobins. Ils n’ont cessé d’être, car indissociablement liés à la période passionnante qui recouvre la fin du XVIIIe et tout le XIXe siècle. Avec les républicains libéraux – tel Constant, que l’auteur assimile sans doute trop à Sieyès, alors que le premier voit dans l’élection populaire « l’unique remède à la corruption des assemblées », contrairement à Sieyès, partisan des listes de notabilité –, les néo-jacobins sont à l’origine de ce qui parut un temps inconcevable : la république démocratique.
Annie JOURDAN
 
PHILIPPE-JEAN HESSE, JEAN -PIERRE LE CROM (ÉD.), La Protection sociale sous le régime de Vichy, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001,377 p., 23 €.
 
 
Lorsqu’on tient compte du véritable cataclysme social provoqué par la débâcle de mai-juin 1940 (crise humanitaire, masse de réfugiés, carences alimentaires, situation précaire des orphelins, des veuves ou des familles de prisonniers, flambée du chômage, pour n’en citer que quelques aspects), il est surprenant que l’on ait à ce jour pratiquement ignoré la question de la protection sociale et de l’action humanitaire entre 1940 et 1944.
Cet ouvrage comparatif, et novateur dans son approche, vient éclairer ces sujets quasi oubliés que sont législation et pratiques sociales de l’État français.
Sans doute n’avait-t-on pas abordé les réformes, ou les évidentes continuités en matière de couverture sociale sous Vichy, par peur de sembler remettre en question, voire redorer l’image autoritaire, paternaliste, raciste, exclusionnaire, hiérarchique, réductrice et intégriste du régime de Vichy, réalité qui n’est en fait plus à prouver, et qu’il serait impossible de dénier. D’ailleurs, le premier paragraphe de cet ouvrage tient lieu d’avertissement : « il est (… ) difficile de séparer les initiatives en matière sociale des jugements généraux sur les divers gouvernements successifs et cela se révèle encore plus vrai pour la période vichyste où toute tentative d’analyse d’un point précis apparaît immédiatement comme une prise de position globale sur le régime » (p. 9). Or, c’est bien la tâche délicate que se donne cette équipe : analyser des institutions tels le Secours national, la Croix-Rouge, la législation couvrant les accidents du travail, ou encore les mutuelles, sans pour autant perdre de vue que ce régime qui assistait d’une main, déportait de l’autre. Les auteurs de ce volume se présentent de ce fait comme la troisième génération de chercheurs sur Vichy, construisant sur les bases des connaissances acquises par les deux précédentes générations : la première autour de la haute politique et la collaboration en particulier (Robert Paxton par exemple), et la seconde autour de l’opinion publique (avec Pierre Laborie). Loin d’effectuer une quelconque apologie détournée, les contributeurs à ce volume répondent donc à une vraie question : si le Welfare State à la française émane de l’idéologie républicaine, quel sort le régime explicitement antirépublicain et anti-égalitaire de Vichy a-t-il réservé aux valeurs de l’État-providence ? En guise de réponse immédiate, les auteurs commencent par apporter un impressionnant récapitulatif de l’histoire de la couverture sociale en France et ailleurs (démontrant au passage des connaissances approfondies des modèles sociaux américain, britannique, allemand et même néo-zélandais), soulignant les apports étrangers, et tout spécialement bismarkiens (ce qui peut surprendre), au modèle social français.
Fort d’un travail d’archives ambitieux, ce recueil marie approches sociales, économiques et judiciaires. Dans un premier temps, il dresse l’inventaire des réformes sociales instaurées par Vichy, ainsi que des continuités avec la Troisième République, en matière d’assurance et d’assistance sociale. En ce qui concerne cette dernière question, Philippe-Jean Hesse met en relief les soucis de Vichy face à une situation sanitaire gravissime.
Les hauts-responsables de l’État français essayèrent tant bien que mal d’améliorer la médecine scolaire et industrielle, tout en augmentant l’autonomie des caisses d’assurance sociale. Bien sûr, au passage, Vichy imprégna de son idéologie tout un éventail d’actes sociaux ou humanitaires, y compris la prise en charge des enfants, en prônant pour les jeunes le retour aux sources, à la campagne, au grand air, etc., ce qui correspondait évidement à un des leitmotive du régime. Il y a donc lieu d’évoquer des mesures et un esprit « familialiste » ou encore « ruraliste » (p. 50,55), et de noter par ailleurs que les Français ne furent pas dupes; ainsi que l’indique Hesse, les ouvriers regardèrent d’un œil soupçonneux la médecine du travail maréchaliste (p. 44).
Dans un chapitre judicieux sur « Le soutien économique aux familles », Michèle Bordeaux analyse justement quelques-unes des intentions idéologiques transparentes du régime pétainiste dans le domaine familial. M. Bordeaux fait ressortir « l’intention profondément sexiste de réduire la femme, actrice de la défaite, à son unique fonction d’épouse et de mère éducatrice, et de rappeler à l’homme vaincu son rôle politique originel de chef » (p. 87). Plus encore, l’auteure insiste sur la dimension normalisatrice de la législation pétainiste, qui, il est important de le rappeler, s’était calquée sur des textes antérieurs. Par normalisation, nous entendons ici un discours et des lois mettant l’accent non seulement sur la « race française », mais encore sur la légitimité. Pour atteindre ces buts, les ingénieurs sociaux pétainistes adoptèrent une politique de persuasion d’une part, et de surveillance, et même de punition de l’autre. Alors que certains se voyaient donc retirer des primes ou des droits, notamment par le biais de la très punitive taxe de compensation familiale visant les célibataires, d’autres, notamment les « chefs de famille », cumulaient les avantages fiscaux et financiers. Enfin, parmi les multiples exemples présentés dans ce chapitre, un cas en particulier retient l’attention. M. Bordeaux montre du doigt à juste titre les délégués régionaux à la Famille comme autant de missionnaires locaux agissant dans les communes. Ainsi, ces tyrans de village punissaient l’adultère, déterminaient le montant des primes, et finissaient par contrôler bien des aspects de la vie quotidienne, jusqu’à sélectionner les familles qui obtiendraient des ustensiles de cuisine, ou encore des chaussures. Dans ce schéma, pour reprendre les mots de l’auteure, « pas de casserole, de bassine ou de bouilloire pour les célibataires » (p. 112).
Dans ce cas précis, on observe donc un glissement entre concours social et contrôle social, comme à d’autres moments dans cet ouvrage, on relève un glissement analogue qui s’est produit entre l’humanitaire et le coercitif sous Vichy.
Dans deux riches chapitres, Jean-Pierre Le Crom traite de l’assistance publique et des agences humanitaires. En analysant la lutte pétainiste contre le chômage, manifestée par des mesures censées interdire le travail féminin, proscrivant le cumul des emplois, ou renforçant les pouvoirs des offices de placement, J.-P. Le Crom décèle dans ces mesures le reflet d’intentions avant tout économes, pour un régime cherchant à réduire au minimum ses dépenses (p. 173). Voilà donc le résultat logique de l’anti-étatisme affiché par le Maréchal lui-même, lorsqu’il parlait d’un État d’avant-guerre « énorme et débile » (p. 180). Dans le chapitre sur les organismes humanitaires sous Vichy, Le Crom retrace l’instrumentalisation idéologique de l’humanitaire, illustrée, s’il en fallait la preuve, par la formule Secours national = Maréchal Pétain.
Au final, on pourra regretter cependant, comme dans bien des ouvrages collectifs, certains décalages qui apparaissent entre des chapitres : celui sur l’Alsace-Lorraine, par exemple est curieusement consacré dans ses deux-tiers à la période précédant 1940, et n’explore qu’à peine les mesures sociales appliquées en Alsace annexée par le Troisième Reich – sujet qui aurait pourtant apporté un regard comparatif intéressant, d’autant qu’il est souvent question dans cet ouvrage du degré d’influence du régime hitlérien sur son homologue pétainiste en matière sociale. En outre, il est curieux que ce livre pourtant très réceptif à l’historiographie du monde anglophone ne fasse aucune référence à l’important ouvrage de Susan Pedersen ( Family, Dependence, and the Origins of the Welfare State :Britain and France, 1914-1945, Cambridge University Press, 1993; cf. RHMC, 42-3,1995, p. 509-512).
Par ailleurs, en adoptant une ligne d’analyse essentiellement juridico-statistique plutôt que socio-culturelle, ce travail collectif court également le risque de privilégier des textes abstraits (peut-être même, dans certains cas, restés lettres mortes) par rapport au vécu des Français. Il ne s’agirait pas de rebrosser une grande fresque de la vie des Français sous l’Occupation, mais plutôt de vérifier si la couverture sociale maintenue et réinventée sous Vichy fonctionnait bel et bien sur le terrain; car au cours des deux dernières années du régime, les fonctionnaires travaillant en huis clos formulèrent souvent des projets utopiques totalement détachés de la réalité locale. Ceci dit, les minutieuses recherches d’Yvon Le Gall lui permettent de raconter la saga d’un certain Louis Chevrolet, qui obtint gain de cause, et donc dédommagement, après un accident survenu en travaillant dans une usine allemande, sans jamais avoir apporté de certificat de reconnaissance de l’accident (p. 136).
Pour revenir à la question des origines républicaines de la couverture sociale en France, Jean-Pierre Le Crom pose une question cruciale (p. 164): comment Vichy a-t-il pu maintenir un système basé non seulement sur des valeurs universelles, mais aussi sur des principes de droits et d’acquis sociaux, de solidarité – bref, sur les valeurs certes positivistes, issues d’un réformisme social français élaboré au XIXe siècle pour répondre à des phénomènes de crise sociale profonde identifiés par Durkheim ? Cette problématique me paraît beaucoup plus porteuse que celle de rupture/continuité entre Vichy et les Troisième et Quatrième Républiques, souvent évoquée en fin de chapitres dans cet ouvrage, qui constitue un débat inépuisable et quelque peu stérile à mon sens, car l’on sait que Vichy tenta de tirer un trait sur un passé « décadent,» tout en bâtissant paradoxalement ses fondations sur des textes, des réseaux, et bien sûr des hommes républicains.
D’après les auteurs de ce volume, Vichy aurait carrément élargi la protection sociale entre 1940 et 1944 (conclusion, p. 358), sous la forme de nouvelles allocations, de soutien aux familles, aux personnes âgées etc., si bien que les auteurs relèvent une « ambiguïté fondamentale » de ce régime, à la fois social et autoritaire; ambiguïté qui, pour simplifier, aurait trompé certains Français trop crédules ou candides et leur auraient incités à se rallier à la Révolution nationale (p. 364). Si cette réponse ne donne pas totale satisfaction, la question fondamentale, elle, mérite qu’on s’y attarde. Jean-Pierre Le Crom nous rappelle que c’est le régime de Vichy qui, n’étant pas à un paradoxe près, légiféra pour la première fois sur la notion d’assistance à personne en danger. « Porter secours » conclut-il, « n’est pas l’apanage des sociétés démocratiques (p. 234). Et pour Yvon Le Gall, parmi les réformes sociales de Vichy, on en trouve beaucoup qui n’avaient rien pour choquer et, avec des redéfinitions, [elles] sont parvenu[e]s jusqu’à nous » (p. 124).
Comment donc interpréter cette vision presque schizophrène d’un régime précurseur et réactionnaire, utopiste et autoritaire ? Vichy serait donc un régime « Janusien » (p. 364), protéiforme à l’extrême, ce qu’affirmait d’ailleurs déjà Robert Paxton lorsqu’il décrivait les clivages au sein du régime.
Sans puiser dans les écrits de l’universitaire américain James Scott, pour qui l’État régulateur et tentaculaire serait à l’origine de bien des maux, il me semble que l’on pourrait cependant effectuer un rapprochement avec les travaux de Zygmunt Bauman sur la Shoah, ou encore le livre de Robert Proctor sur le traitement de pointe du cancer sous les Nazis. Pour Bauman, l’Holocauste serait imputable au déréglage d’une espèce « d’État jardinier,» qui aurait permis à ses chefs d’amputer certaines branches pour en faire pousser d’autres – encore une variation sur le thème d’un régime qui tue d’une main pour soigner de l’autre. Pour Proctor, le fait que la médecine nazie ait élaboré des techniques de guérison précurseuses en matière de cancer, alors que les médecins représentaient un des corps les plus loyaux au Führer, ne fait que renforcer cette contradiction [1]. Nul besoin d’adhérer à des thèses ultra-libérales pour remarquer ces paradoxes.
Force est de constater que dans le cas des assistances et assurances sociales sous Vichy, les valeurs humanitaires et sociales républicaines ne s’évaporèrent pas en 1940, pas plus que les Français ne se seraient transformés en délateurs du jour au lendemain.
Jean-Pierre Le Crom apporte des éléments particulièrement troublants dans ce même registre : Vichy aurait procuré des aides financières aux familles de juifs étrangers, ou encore aux familles d’internés politiques – internés et persécutés par ce même régime, donc. Certes, le montant en question demeurait relativement faible, mais pour reprendre la question de l’auteur, « il faut se demander comment ce souci “humanitaire” peut se concilier avec la politique antisémite du régime de Vichy » (p. 168-169). Ce cas semble rompre avec la logique d’exclusion qui dicta que Vichy laissât mourir des patients que l’on considérait comme « tarés » [2], tout en augmentant les allocations aux familles nombreuses, ou que l’on confisquât les biens des Juifs déportés pour les remettre au Secours national, par exemple. Car dans ce cas, c’était bel et bien le même groupe qui se voyait persécuté et « secouru » en quelque sorte, en contradiction avec l’esprit Robin des bois que semblait revendiquer Vichy. Mais ces ambiguïtés cachent peut-être une cohérence machiavélique : on sait que pour Vichy, faire du social comportait un volet eugénique.
Ainsi, les hauts-fonctionaires de Vichy entendaient se servir de l’État-providence à leur manière, en le retournant contre les valeurs sociales qui l’avaient forgé. Et cela, les auteurs de ce volume le montrent à plusieurs reprises, en insistant sur les revers discriminatoires des mesures sociales pétainistes. L’un des mérites de ce volume est bien de faire ressortir les nombreuses ambiguïtés et contradictions sociales de Vichy.
Éric JENNINGS
 
CHARLES D’ARAGON, La Résistance sans héroïsme. Texte présenté par Guillaume Piketty, Genève, Éditions du Tricorne, 2001,258 p.
 
 
Introuvable depuis plusieurs années, La Résistance sans héroïsme, constitue l’un des témoignages importants concernant les combats de l’ombre pendant l’Occupation.
Une première fois paru en 1977, il est aujourd’hui à nouveau exhumé grâce à la diligence dont fait preuve Guillaume Piketty, qui propose une réédition, augmentée d’une substantielle préface. Un index aurait été cependant souhaitable pour achever de faire de cet ouvrage, un instrument de travail plus aisément maniable.
Auteur d’une thèse remarquée sur Pierre Brossolette et fin connaisseur des arcanes de la Résistance, Guillaume Piketty donne à relire ce texte – devenu incontournable pour les historiens de la période – avec les clés d’une nouvelle compréhension. Il se livre à une double mise en contexte des mémoires de Charles d’Aragon, replaçant l’ouvrage dans la production mémorielle des années 1970 et, de manière plus générale, dans l’évolution historiographique récente. La Résistance sans héroïsme ne se veut ni le fruit de la mémoire gaulliste, ni celui de sa rivale communiste, mais se fixe comme objectif de faire « l’inventaire » des souvenirs de guerre, de la prérésistance à la Libération. Le contexte de « culture du soupçon », dans lequel sont rédigées ces mémoires, n’a pas manqué d’influencer le ton emprunté par son auteur – qui ne mit pas moins de sept années pour donner naissance à ce témoignage – comme si la dimension héroïque de la Résistance était, à ce moment-là, défendue. Le texte doit donc être resitué dans le sillage de la parution des mémoires « non conformistes » des années sombres, celles des grands témoins que sont Henri Frenay, Claude Bourdet ou Charles Tillon. Grâce aux archives privées de Charles d’Aragon, Guillaume Piketty peut également nourrir le texte réédité des documents qui ont servi à sa rédaction, à savoir les six cahiers du journal intime que Charles d’Aragon a tenu, entre décembre 1940 et août 1942. Examinant l’écart entre les sources et le résultat final, il permet d’en comprendre la genèse et la maïeutique. Rien de spontané dans cette forme d’écriture : La Résistance sans héroïsme, nous explique Guillaume Piketty, sont des mémoires longuement réfléchies et travaillées, reconstruites à un moment historiquement déterminé. Sans être un pamphlet, mais sans nostalgie, ni effet « anciens combattants », l’ouvrage décrit, sans complaisance, une Résistance où se mêlent les réseaux d’amitiés, tissés avant et pendant la guerre, issus de « sociabilités multiples ».
Il montre également les stratégies personnelles qui se font jour, de manière parfois précoce. Charles d’Aragon tient cependant jusqu’au bout le projet d’une mise en exposition de la période, modeste et juste, qui ne colore jamais de souvenirs magnifiés ce qu’il relate, mais au contraire restitue, dans une économie de moyens volontaire, l’enchaînement de circonstances qui voit naître la Résistance en zone sud.
Chronique d’un « temps déraisonnable » comme dirait Claude Bouchinet-Serreulles, La Résistance sans héroïsme, plonge le lecteur dans l’atmosphère de la zone non occupée après la débâcle de mai-juin 1940 et l’érection du régime de Vichy, au sommet duquel se tient « un vieux soldat libertin », le maréchal Pétain.
Il s’agit donc là d’un document précieux, écrit à froid, à distance de l’événement, rédigé par l’un des protagonistes discrets de ce que Georges Altman appelle la « Haute société résistante », membre des mouvements Liberté puis Combat. Guillaume Piketty se fait aussi biographe, brossant le portrait du marquis d’Aragon, gentilhomme campagnard « de haute culture », replié en 1940 en son château de Saliès, près d’Albi.
Issu d’une noble lignée, Charles d’Aragon naît en 1911 à Bourges dans une famille catholique, de tradition à la fois royaliste et républicaine. Diplômé de l’École libre des Sciences politiques, il entame une carrière de publiciste – il donne notamment des articles à L’Aube et à Temps Présent – tout en s’engageant dans le mouvement catholique social des années trente. L’antifascisme vient encore raffermir ses convictions démocratiques. Dans le cadre des Nouvelles Équipes Françaises, dont il figure parmi les fondateurs, Charles d’Aragon participe aux tournées de conférences régionales, qui débutent à partir de février-mars 1939, « pour dénoncer l’esprit de Munich » et « appeler à un sursaut civique », avec Francisque Gay, Georges Bidault, Jacques Madaule ou Maurice Schumann, entre autres. Engagé volontaire lorsque la guerre éclate, il intègre l’aviation et sert au Maroc jusqu’au moment de l’armistice.
Dans la Résistance, il rejoint à tâtons le groupe de La Dernière colonne, embryon du grand mouvement de zone non-occupée, Libération-Sud, puis devient un militant de Liberté et un responsable de Combat pour le Tarn. Un temps adjoint de Pierre-Henri Teitgen, secrétaire général clandestin à l’Information, ce « catholique résistant » prend, en juin 1944, le commandement militaire de la zone A, puis la vice-présidence de Comité départemental de Libération, dans le Tarn. Devenu maire de Saliès en 1945, Charles d’Aragon est député MRP des Hautes-Pyrénées à la première assemblée constituante du 21 octobre. Sa position de protagoniste, à la fois de la première « dissidence », puis de la lente constitution des organisations résistantes, des processus de libération et de rétablissement de la légalité républicaines, en zone sud, confère à son témoignage une valeur unique. La plume acérée, l’humour piquant et le talent de portraitiste achèvent de donner à la lecture de ce document un réel accent littéraire.
Guillaume Piketty le présente, à juste titre, comme « un livre complexe, au contenu inséparable des événements et débats survenus avant, pendant et après la période de la Résistance ». Loin des commémorations de la geste résistante, la définition du phénomène qu’apporte Charles d’Aragon mérite d’être encore aujourd’hui méditée. La Résistance se comprendrait tout simplement comme « un mouvement minoritaire, dont la périlleuse et multiforme existence s’était longtemps développée au milieu de l’incompréhension et l’hostilité du plus grand nombre ». Paradoxalement dénuée de banalité, cette assertion, qui fleure le bon sens, constitue le cœur de la réflexion que mène Charles d’Aragon sur ces terribles années.
Alya AGLAN
 
FABRICE VIRGILI, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2000,392 p., 16,11 €.
 
 
L’épisode des femmes tondues était bien connu ! La pauvre fille au crâne rasé, le regard humide, l’œil apeuré, était au nombre des portraits indissociables de toute évocation de la Libération, dans la littérature, le cinéma, les témoignages, la chanson; au point que le substantif : la tondue, pouvait être réduit à ce sens historique. Or, la tonte des collaboratrices, elle, était un sujet historique neuf.
Le carnaval moche publié par Alain Brossat en 1992, a fait état de cet angle mort de l’historiographie. De ce fait, il laissa sans réponses les innombrables questions essentielles qu’il posait : certes, des femmes avaient été tondues à la Libération, c’était là une évidence, mais combien, par qui, pourquoi, où ? À ces interrogations élémentaires il était bien incapable de fournir des informations précises. En effet, si l’événement des femmes tondues fut très répandu et vu par des foules de témoins, la mémoire brouillée de cet épisode reposait sur des idées reçues : ces femmes étaient des boucs émissaires, la tonte avait été un exutoire au déchaînement des violences et des passions de la Libération, au demeurant les tondeurs étaient surtout des résistants de la dernière heure.
En l’absence de toute étude de fond, les historiens, eux aussi, tout en évoquant les tontes comme un des éléments du paysage des journées de la Libération, ne faisaient que répéter ces stéréotypes.
Néanmoins, depuis les années 1980, des chercheurs, en se détachant d’une histoire politique limitée le plus souvent à une histoire des élites, ont déplacé leur regard sur la France occupée, puis libérée, en mettant au centre de leurs problématiques la société, les gens « ordinaires », afin de saisir quelles avaient été les dynamiques sociales et culturelles d’une population soumise à de très fortes contraintes. Sur ce point, Fabrice Virgili s’inscrit dans le prolongement des travaux de Pierre Laborie sur l’opinion, de H.R. Kedward sur le maquis, de Jean-Marie Guillon sur la Libération, de François Rouquet sur l’Épuration, pour ne citer que quelques-uns des historiens à l’origine du renouvellement des études sur la Seconde Guerre mondiale. Nonobstant, en publiant La France « virile », l’ouvrage de Fabrice Virgili fait date, car en décalant l’angle d’observation sur la tonte, les tondues étant un des acteurs de l’événement parmi d’autres, il nous offre non seulement une lecture sur la transition de la société française de la guerre vers la paix, mais surtout il montre à quel point ce moment de crise fut un temps de tension des relations entre les sexes, et de réajustement des identités masculine et féminine.
L’apport factuel est considérable. Après avoir exploré les fonds des archives nationales et départementales de la Libération et de l’Épuration, Fabrice Virgili a été en mesure de fournir un tableau précis, et nuancé, de ces violences d’épuration à l’échelle de l’Hexagone, tout en insistant sur les variations régionales; son récit étant construit sur un échange permanent entre le local et le national. Il est étonnant d’observer, à une si courte distance, combien cet épisode fut complexe et décalé par rapport aux stéréotypes sur lesquels s’était fixée la mémoire collective de l’événement. Pour les Français de la Libération, raser le crâne des collaboratrices était un châtiment évident. En effet, les tontes avaient été annoncées sous l’Occupation. Les premières menaces remonteraient à 1941, les premières tontes clandestines ont été identifiées en 1943, des deux côtés de la ligne de démarcation, mais il est vraisemblable qu’il y en ait eu dans des circonstances voisines avant cette date. Au cours du premier semestre 1944, les attentats contre la chevelure des collaboratrices et les appels aux tontes ont été multipliés, dès lors, elles étaient attendues à la Libération. Ainsi, lors des journées de la Libération, on assista à l’explosion des tontes collectives, celles-ci formant la masse de l’échantillon constitué pour cette étude. Dans les semaines qui suivirent, les tontes publiques cessèrent, mais à nouveau des tontes clandestines furent perpétrées. On assista à une nouvelle flambée de tontes publiques en mai-juin 1945, lors du retour des déportés. À partir de l’été 1945, les tontes devinrent résiduelles, la dernière recensée datant du 14 mars 1946.
Au-delà des variations dans la chronologie et dans le volume des violences, des disparités clivant les villes et les campagnes, il y eut des tontes partout en France, tous les départements de la métropole en ont connu, alors qu’aucune consigne centralisée n’a été donnée, en dehors du cas du Languedoc. Fabrice Virgili estime à vingt mille les femmes qui auraient subi ce châtiment. Il s’agit d’un ordre de grandeur. Il est impossible de proposer une comptabilité exacte pour une exaction qui n’a pas donné lieu à un enregistrement systématique au moment où elle s’est produite. Mais le mode de calcul empirique et les rapprochements qu’il propose sont cohérents. Ce chiffre de vingt mille, recevable en l’état de la recherche, est évocateur de l’ampleur d’un phénomène que l’on peut rapprocher des dix mille exécutions, et qui confirme, sur ce point, combien l’Épuration fut massive et violente.
Car tout le livre montre l’effet de masse d’une société qui réserva aux femmes un châtiment attentatoire à leur identité de genre. En effet, contrairement au stéréotype, les femmes tondues pour relations sexuelles avec l’ennemi ne composeraient que 40% des collaboratrices ayant subi cette peine, les prostituées professionnelles n’ayant d’ailleurs le plus souvent pas été inquiétées. Des femmes ont donc été tondues aussi pour marché noir, pour délation, pour collaboration politique, pour travail volontaire, et même si quelques hommes ont eu le crâne rasé, Fabrice Virgili démontre magistralement que la tonte ne châtiait pas une collaboration sexuelle mais qu’elle fut le châtiment sexué de la collaboration. De nombreuses femmes accusées de collaboration ont été soumises à une double peine : d’abord tondues, puis traduites devant les chambres civiques ou les cours de justice; dans des cas extrêmes, elles ont pu être tondues avant d’être exécutées.
En coupant les cheveux, mais aussi en faisant défiler ces épurées en combinaison, certaines trempées après avoir été plongées dans une comporte, d’autres complètement nues, parfois en leur rasant le sexe, il s’agissait d’humilier des collaboratrices tout en leur déniant, provisoirement, l’expression de la féminité d’une femme adulte au sein d’une nation purifiée. La tonte est aussi un acte de purification d’un corps féminin, stigmatisé, car ayant été souillé par la collaboration. De la même manière, les franquistes et les phalangistes pendant la guerre civile espagnole humilièrent les républicaines, las rojas, en les rasant mais aussi en leur faisant boire de l’huile de ricin; nombreuses furent celles qui défilèrent tondues, en combinaison, souillées par leurs excréments dégoulinant le long de leurs cuisses. Au-delà des comportements salaces et brutaux de ces hommes jouissant d’humilier leur victime, on observe ici des rituels associant en un seul acte la punition de l’individu et la purification du corps. C’était ici l’une des principales fonctions de l’Épuration.
Le travail sur les protagonistes déconstruit une fois encore le mythe du résistant de la dernière heure. Les tontes sont une des formes de l’épuration de voisinage, que Fabrice Virgili préfère qualifier d’épuration de proximité, qui participa de la régulation des sociétés locales au lendemain de l’Occupation. Selon les lieux, les tondeurs étaient des résistants, des acteurs à part entière de la Libération, des représentants des pouvoirs publics, des voisins. Mais, au-delà de ces variations, on observe surtout la société locale se ressouder au moment de la tonte contre la tondue. Le tondeur est toujours un homme, dans le premier cercle qui l’entoure on isole systématiquement un attribut du pouvoir, un symbole d’autorité : un casque, un brassard, un képi…
Quant à la foule venue assister, elle compte aussi des femmes et des enfants manifestant leur approbation. Les tontes collectives de la Libération seraient ainsi un moment où les Français se sont retrouvés, unis, sur la voie publique; un moment intense de réappropriation des lieux, du territoire, de l’espace sonore; un acte de mémoire, qui faisait immédiatement suite à la nuit de l’Occupation, et exprimait dans cette mise en scène l’union de la communauté nationale recouvrant la maîtrise de son destin. Un moment de rencontre entre les acteurs de la Libération et la population.
C’est ici un des rares points sur lesquels nous ne suivons pas pleinement Fabrice Virgili. Certes, une part importante de la population approuva les tontes au moment où elles se produisirent, elle s’identifiait ici aux pouvoirs de la Libération. Mais une portion non moins négligeable de la population était inquiète au même moment, elle vit dans les tontes la confirmation de ce qu’elle appréhendait : des exactions, des « règlements de compte », perpétrés par des résistants locaux auxquels elle ne s’identifiait pas et qu’elle craignait. Il nous semble que les tontes furent aussi un moyen pour les résistants locaux de se faire connaître en affirmant publiquement leur autorité. En effet, de nombreux témoignages de désapprobation remontèrent, là où c’était possible, dans les journées qui suivirent la Libération; il faudrait davantage les prendre en considération. De fait, lors du montage du film sur la Libération de Paris tourné par le Comité de libération du cinéma français, les cinéastes supprimèrent les scènes de tontes et d’exécutions sommaires qu’ils avaient tournées, car ils voulaient présenter un document, qui en célébrant l’union des Parisiens derrière la Résistance et les FFL, devait proposer aux Français un mythe national recevable par le plus grand nombre. Le choix fut efficace, dès sa sortie fin août 1944, ce film, qui gommait les différends entre les résistants et les violences de l’Épuration, reçut un très bon accueil dans les salles. Fabrice Virgili insiste d’ailleurs sur ce point : dès que tombe la fièvre de la Libération, cette pratique suscita massivement de la honte; d’où les mythes qui se formèrent alors et brouillèrent la mémoire de l’épisode.
Par conséquent, pour donner du sens à cette pratique tellement singulière, il fallait réinsérer l’événement dans la durée. Fabrice Virgili insiste avec raison sur ce moment de crise dans les relations hommes-femmes, et finalement sur cette crise du masculin, dont les tontes seraient une des manifestations les plus spectaculaires.
D’autres hommes ont tondu au même moment dans des circonstances similaires, dans toute l’Europe qui avait été soumise par le Troisième Reich, de Jersey à la Grèce, de la Norvège à l’Italie. Les premières tontes pour le XXe siècle ont été isolées en Belgique, en 1918, lors du retrait des troupes allemandes. Avant la Seconde Guerre mondiale, les Corps francs avaient rasé des Allemandes accusées d’avoir entretenu des relations avec des membres des forces d’occupation alliées dans la Ruhr, et en Rhénanie, dans les années 1920; puis, les Nazis prolongèrent ces violences dans les années 1930, à l’encontre des Aryennes coupables « d’ignominie ». Surtout, les phalangistes et les franquistes ont tondu massivement les républicaines, à l’arrière garde, au titre de « la vieille coutume fasciste ». Plus généralement, les tontes auraient été pratiquées au cours de cette première moitié du XXe siècle, dans toute l’Europe, à des moments où les hommes, en ayant failli dans leur mission essentielle : défendre la nation, avaient baissé la nuque et durent assister à l’humiliante occupation de leur territoire; ou par des fascistes qui, vouant à la virilité un véritable culte, faisaient du rétablissement des relations hommes-femmes selon les voies traditionnelles l’un des axes essentiels de leur reconstruction du monde.
Cette agressivité exceptionnelle à l’égard des femmes témoignerait d’un moment où les relations hommes-femmes avaient été bouleversées par la guerre ou par les mutations engendrées par les dynamiques de la civilisation; elle manifesterait la volonté d’affirmer l’autorité masculine au moment où celle-ci s’était sentie menacée.
Ce n’était pas la première fois que la France avait vécu une occupation, mais jusqu’alors les femmes avaient été surtout considérées comme des victimes. Or, dans la représentation de la tondue, coexistent l’image de la femme responsable de ses actes, et l’idée que celle-ci ne peut prétendre à la maîtrise de son corps. C’est pourquoi il est nécessaire de mettre en perspective les tontes avec le suffrage féminin; c’est pourquoi il est nécessaire de mettre en relation le préambule de la constitution de 1946, où il est précisé que les droits de l’homme valent aussi pour les femmes, avec le tollé que produisit la publication du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, en 1949. Là où les hommes en 1870-1871, ou en 1914, dénonçaient les viols de masse commis par les soldats allemands au nombre des atrocités « boches », les Français en 1944 étaient obsédés par la « collaboration horizontale » et par la nécessité de punir les « femmes à boches ». Entre temps, de cette image de la passivité à celle de l’activité, n’était-ce pas aussi la perception des femmes qui avait changé ?
Luc CAPDEVILA
 
GILLES LE BEGUEC, DENIS PESCHANSKI (DIR.), Les élites locales dans la tourmente, du Front populaire aux années cinquante, Paris, CNRS Éditions, 2000,460 p.
 
 
L’étude des élites politiques locales entre 1935, date des élections municipales et des dernières consultations de ce type sous la Troisième République et les municipales de 1953, comble une lacune dans l’historiographie de ces temps troublés, par une analyse des élites réalisée à partir d’une approche décentralisée. Il s’agit de s’interroger, comme l’écrit d’emblée Denis Peschanski, sur les ruptures et les continuités qui ressortent de l’analyse du personnel politique local dans un champ chronologique marqué par les années noires, la Libération et le retour à la normale borné par la date de 1953, c’est-à-dire dans « une conjoncture d’exception ». Seule une enquête de grande ampleur pouvait atteindre cet objectif. C’est donc sur l’initiative de l’IHTP que plusieurs dizaines d’historiens, correspondants départementaux, ont défriché ainsi le terrain.
L’ouvrage comprend quatre parties. La première partie présente des synthèses à partir de l’analyse croisée des approches départementales. Robert Menchérini mesure l’évolution des forces politiques en proposant la périodisation suivante : une poussée socialiste et communiste dans la dynamique du Front populaire, la très grande diversité de l’épuration des élites locales sous Vichy selon les départements, la fracture de la Libération, qui favorise le retour des socialistes et des communistes et qui permet la naissance du MRP, et la période suivante marquée par « la vague RPF » et les reclassements. Il ne s’agit pas d’un retour à l’avant-guerre même si, en 1953, la « parenthèse se referme ». Pascal Plas analyse ensuite le poids des réseaux, en dressant une typologie simple, réseaux de terroir (réseaux ruraux), réseaux municipaux (réseaux urbains)
et réseaux hybrides. Il constate une reconstitution de ces réseaux à la fin de la période, mais pour lui comme pour Robert Menchérini, il ne s’agit pas d’un retour en arrière parfait, si l’on considère leurs modes de fonctionnement : il existe en effet des mécanismes d’implantation différents de la part des partis neufs comme le MRP ou le RPF dont les démarches sont plus rationnelles. La rupture est très nette à la Libération comme le démontre Alfred Wahl. Cependant, les résistants se retrouvent dans des partis dont ils avaient été membres avant la guerre. Enfin, Philippe Nivet analyse la secousse RPF, mais aussi le déclin rapide de celui-ci. On note que parmi les élus RPF, il existe de nombreux modérés et même d’anciens maréchalistes, mais ces anciens élus sont peu fidèles et contribuent à l’effacement de cette formation nouvelle.
Ces premières synthèses permettent au regretté Éric Duhamel de proposer dans la seconde partie une problématique des reclassements, malgré les difficultés d’identification des étiquettes politiques. La question centrale posée par Éric Duhamel est de savoir si le reclassement est « un substitut ou un palliatif au renouvellement du personnel politique ». Il montre aussi les liens entre reclassement et stratégie politique. Il existe des reclassements au profit des formations anciennes comme ceux du parti radical vers la SFIO, des reclassements par glissements des radicaux vers la droite, des reclassements au profit du RPF qui répondaient le plus souvent à des considérations opportunistes, des reclassements au profit également de nouvelles formations politiques comme le MRP ou l’UDSR. En fait, constate Éric Duhamel, ces reclassements ne traduisent pas forcément une évolution idéologique mais plutôt « une adaptation réfléchie aux circonstances ».
Le pragmatisme des élus locaux et l’importance des stratégies personnelles semblent l’emporter sur les stratégies collectives.
La seconde partie est complétée par la présentation des itinéraires individuels, Jean de Geoffre (Marc Bergère), René Pleven (Christian Bougeard) le président de l’UDSR qui s’est construit un solide bastion électoral dans les Côtes du Nord sachant très bien concilier enracinement local et carrière nationale, l’ardéchois Léon Perrier (Gil Emprin) qui n’a pas réussi son retour politique après sa libération en 1944, probablement parce qu’il fut « un vieux lutteur fidèle au radicalisme » dans un département (l’Isère) qui avait bien changé, Vincent Rotinat (Jean-Louis Laubry), un homme du terroir de l’Indre, le communiste Georges Marrane (Nathalie Viet-Depaule), Vincent Auriol (Gilles Morin) qui a déjà une longue carrière avant-guerre et qui retrouve tous les honneurs jusqu’à la Présidence de la république en 1947. Défenseur des « moyens » contre les gros, professionnel de la politique, Vincent Auriol s’identifie à son département, la Haute Garonne. Ces figures qui ont été sélectionnées sur des critères qui restent ignorés, montrent qu’il n’y a d’autres règles que l’absence de compromissions avec Vichy, condition des réussites ultérieures. On note aussi l’importance de l’enracinement local pour les carrières nationales.
Les approches départementales interviennent dans la troisième partie à partir de trois études de cas : Seine et Oise (Nadia Tenine-Michel), Vienne (Jean-Henri Calmon)
et Hérault (Hélène Chaubin), puis viennent des monographies comportant cinq à six pages d’analyse à partir des résultats des élections municipales et régionales. Les présentations sont construites selon un même modèle et elles comportent quelques phrases de conclusions revenant à la question initiale des ruptures et les continuités.
Ce large panorama des départements montre l’intérêt des approches départementales, malgré leur caractère parfois répétitif. Il permet ici de souligner la diversité des cas, en particulier la différenciation entre des zones rurales davantage marquées par les continuités, comme la Sarthe étudiée par Gérard Boëldieu, et les zones urbaines plus sensibles aux bouleversements de l’époque. Une autre différenciation est sensible, un renouvellement étant plus marqué dans les conseils municipaux que dans les conseils généraux. Dans la Vienne étudiée par Jean-Henri Calmon, le Conseil général est une « structure de la permanence ». Enfin, si beaucoup d’auteurs identifient bien une double rupture en 1940 d’une part et à la Libération d’autre part, ils constatent le plus souvent le retour d’hommes en place avant 1939; c’est le cas de l’Aquitaine é