2002
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lectures
« Choc des civilisations » ou choc des disciplines ?
Les sciences sociales et le comparatisme
Étienne Anheim
Étienne ANHEIM École française de Rome Piazza Farnese, 67 00186, Rome (Italie)
Benoît Grévin
Benoît GRÉVIN Université de Paris X-Nanterre, département d’histoire, UFR Sciences sociales et Administration, 200, avenue de la République, 92000 Nanterre.
À propos de :
MARCEL DETIENNE, Comparer l’incomparable,
Paris, Seuil, 2000;
JACK GOODY, L’Orient en Occident,
Paris, Seuil, 1999 ( 1ère éd. Cambridge, 1996).
Les sciences sociales d’aujourd’hui, et singulièrement l’histoire, semblent
avoir oublié une « mondialisation » que Fernand Braudel ou Immanuel
Wallerstein avaient largement contribué à construire comme objet de savoir.
Alors que les politologues monopolisent l’espace du discours savant dans les
médias, débattant des mouvements anti-mondialisation ou de la plausibilité
d’un « choc des civilisations » diagnostiqué en 1993 par Samuel Huntington
dans un ouvrage à la scientificité douteuse mais que certains ont malheureusement cru prophétique après septembre 2001, les historiens, sociologues,
anthropologues ou géographes peinent à faire émerger un savoir cohérent,
qui prendrait en charge l’ensemble des sociétés à travers le temps et l’espace.
Le comparatisme n’est certes pas absent des déclarations d’intentions,
souvent sur un mode incantatoire et rhétorique, mais le cloisonnement entre
disciplines paraît suffisamment fort pour étouffer la plus grande part des velléités. Il est renforcé par des hésitations théoriques : les historiens, pas plus que
les autres intellectuels, n’échappent au climat idéologique de leur époque. Le
triomphe récent du relativisme culturel explique la volonté affichée de comparatisme, mais le consensus autour du respect et de la découverte de l’« Autre »
cache généralement mal un refus d’aborder les questions fondamentales à l’origine de la démarche comparatiste : y a-t-il une ou plusieurs rationalités, une ou
plusieurs connaissances scientifiques, les sciences sociales occidentales peu-vent-elles rendre compte de sociétés non-occidentales ? Ces problèmes sont
abordés avec répugnance, tant ils semblent engager les historiens dans des
considérations politiques et philosophiques qui leur paraissent étrangères.
Derrière ces difficultés se dissimule une hésitation quand au sens même du
mot « comparatisme », qui est tantôt utilisé pour qualifier la comparaison entre
sociétés, tantôt pour parler de la comparaison entre disciplines des sciences
sociales, de sorte qu’on ne voit pas toujours si la difficulté à mettre en pratique ce
comparatisme vient de la diversité des civilisations, ou de la diversité des disciplines qui les étudient. Ce problème, qui est celui même de la définition de l’activité de comparaison, est au cœur de notre lecture des livres de Jack Goody et de
Marcel Detienne, qui sont des contributions importantes à l’éclaircissement de
ces questions et à la pratique du comparatisme. Recourant tous deux à l’histoire
et à l’anthropologie, mais fort différents dans le ton et les perspectives, ces deux
ouvrages illustrent deux conceptions du comparatisme, qui conduisent à une discussion sur la place de la comparaison dans la théorie et la pratique des sciences
sociales.
L’« INCOMPARABLE COMPARATISME » DE MARCEL DETIENNE
Comparer l’incomparable est un livre qui remplit de perplexité. Ses quelque
cent vingt pages composent un pamphlet virulent, aux envolées souvent
lyriques, l’auteur se posant en imprécateur de la corporation historienne tout
entière. Marcel Detienne est d’abord connu pour ses travaux sur la religion en
Grèce ancienne, dans la lignée de Jean-Pierre Vernant, Moses Finley ou Pierre
Vidal-Naquet, et ses analyses de mythes et de pratiques rituelles ont été influencées par le structuralisme. En dirigeant un ouvrage collectif sur les savoirs de
l’écriture en Grèce ancienne, il a marqué son intérêt pour le comparatisme, qui
ensuite s’est concrétisé par la parution de plusieurs ouvrages collectifs
[1].
L’introduction et le premier chapitre de
Comparer l’incomparable présentent une
critique de la pratique des historiens, tandis que les quatre suivants proposent
des études de cas comparatistes, faisant appel à l’histoire et à l’anthropologie.
Detienne critique
Le ton de l’ouvrage retient d’emblée l’attention : à la fois énergique et souvent définitif
[2], il devient parfois franchement agressif. L’introduction, baptisée
« ouverture », et le premier chapitre (« Si d’aventure un anthropologue rencontre
un historien ») concentrent les attaques les plus virulentes. Elles sont parfois
personnalisées
[3], mais restent le plus souvent anonymes et générales, jusqu’à
l’excès (il est le plus souvent question « des historiens »). Intimement lié à son
contenu, ce choix d’écriture place M. Detienne dans une position de donneur
de leçons qui n’est pas facile à assumer, surtout lorsque ces leçons sont aussi
générales.
Il est particulièrement péremptoire dans sa manière de fustiger le peu d’intérêt des historiens pour l’anthropologie, ce qui laisse penser que le comparatisme
est pour lui un problème de passage d’une discipline à l’autre. Il est vrai que les
historiens négligent souvent de s’intéresser aux autres domaines constituant les
sciences sociales, mais il exagère la situation et se pose en unique défenseur d’une
démarche qu’il voudrait subversive, sans voir les pratiques concrètes d’un certain
nombre de ses collègues. Beaucoup de séminaires de recherche font aujourd’hui
appel à la collaboration entre historiens et anthropologues, sans entonner le
refrain de la résistance comparatiste, et plusieurs travaux collectifs peuvent en
attester
[4]. Un examen plus précis des formes de collaboration entre historiens et
anthropologues aurait peut-être donné à Marcel Detienne plus de prudence.
Autre illustration du ton virulent, l’obsession de Marcel Detienne pour le
nationalisme supposé des historiens. Une nouvelle fois, le constat repose sur
une réalité, celle de la surreprésentation universitaire des études françaises, qui
mériterait effectivement d’être l’objet d’une réflexion collective. Mais lorsqu’il
essaie d’analyser les causes de cette situation, il s’emporte. L’historien français
est accusé d’être passé sous la bannière d’un nationalisme tyrannique au
XIX
e siècle, après le tournant de 1870, et de perpétuer ce modèle, en se vouant
à un culte exclusif de la nation et de la destinée de l’homme occidental, dans un
raccourci simpliste, du « miracle grec » aux triomphes des temps modernes. Il
n’y a guère de pages où la « Nation » ne soit évoquée pour expliquer les difficultés du comparatisme actuel. Pourtant, l’argumentation de ce point, qui est le
cœur de sa démonstration, est faible : aucune analyse de détail, aucune justification, le prétendu nationalisme est asséné sans être jamais démontré, ce qui finit
par créer une vraie impression de malaise, d’autant que l’histoire des sciences
sociales est dans le livre l’objet d’un traitement bien peu historique
[5]. Peu d’historiens se reconnaîtront dans le portrait-charge d’un ramassis d’officiants
nationalistes héritiers du culte de la patrie : c’est une occasion manquée de
poser un problème réel.
La présentation biaisée du « problème nationaliste » n’est pas isolée : dans
l’ensemble, ce pamphlet est émaillé d’amalgames ou d’interprétations rapides.
Ainsi, le portrait des fameux « historiens nationaux » est l’occasion de critiquer
Claude Lévi-Strauss, coupable d’avoir confirmé par son opposition entre « sociétés chaudes » et « sociétés froides » les préjugés des historiens sur les « peuples sans
histoire », rejetés hors de la connaissance universitaire courante. Faire de Lévi-Strauss le fossoyeur de sa propre discipline est assez singulier, et trahit une lecture plutôt hâtive des textes de l’anthropologue, qui s’est toujours efforcé de
nuancer cette métaphore propre aux contresens, et dont le succès lui a échappé
[6]
(ce qui, plus largement, pose le problème de la circulation de « vulgates » approximatives des auteurs importants des sciences sociales). Autre attaque qui confine
au contresens, envers Gérard Noiriel, drapé en dangereux réactionnaire :
« Auparavant, il aura prescrit [“le docteur Noiriel” (
sic)] (… ) outre le classique et toujours efficace “retour aux sources”: un renforcement de la discipline,
oui, un contrôle plus efficace des permis de recherche, plus démocratique, bien
sûr, rien ne vaut le jugement des pairs, afin de circonscrire, dans l’intérêt de tous,
quels sont “les problèmes communs à tous les historiens”. De France. Pour les
autres, on verra plus tard. Sauvons la France, d’abord »
[7].
Mais quand le lecteur veut examiner le contexte exact des citations tirées
de Noiriel pour voir si elles n’ont pas été détournées de leur sens, M. Detienne
ne renvoie qu’à « tout cela en vrac dans l’ouvrage de Gérard Noiriel, “historien”,
Sur la crise de l’histoire, Paris, Belin, 1996 »
[8]. Le nationalisme de Gérard
Noiriel ne paraît évident ni à la lecture de cet ouvrage, ni à la lumière du reste
de son œuvre
[9], au contraire, et Marcel Detienne semble de mauvaise foi : là où
il voit du nationalisme, ne se trouve en réalité qu’une réflexion sur la profession de l’historien dans la France d’aujourd’hui, qui n’est que le cadre institutionnel du débat.
Les amalgames de Marcel Detienne vont parfois très loin dans l’insinuation, comme on peut en juger :
« N’est-ce pas à cette puissante corporation [« des historiens agrégés et docteurs », sic]
qu’est encore aujourd’hui confié, et très officiellement, le magistère de la conscience nationale ? Comment écrire aujourd’hui l’histoire de France ? se demandent les meilleurs d’entre
eux, en écho à d’autres nationaux d’Angleterre ou d’Allemagne tout aussi attentifs au sentier,
aux méandres de leur spécificité. Nous venons de l’apprendre, disent les échotiers, un bon
tiers des Français de 1998 sont prêts à marcher dans le pas des nationaux. N’est-ce pas la
même coulée qui va de Maurice Barrès aux paroissiens de Le Pen et du Front national en
passant par Vichy et ses eaux de jouvence ?» [10].
Le rapprochement peu argumenté entre les historiens français et les
résultats électoraux du Front National, même s’il se veut provocateur, voire
ironique, est difficilement acceptable et témoigne encore une fois de la rapidité avec laquelle M. Detienne analyse la situation actuelle de la discipline historique, et ses rapports avec les disciplines voisines, en particulier
l’anthropologie.
Detienne théoricien du comparatisme ?
À la quarantième page commence la seconde partie du livre, qui vise à
présenter l’intérêt de la démarche comparatiste à partir d’exemples puisés
dans les ouvrages collectifs interdisciplinaires dirigés par Marcel Detienne.
Dans le second chapitre, « construire des comparables », l’auteur souligne la
nécessité d’un travail collectif entre anthropologues et historiens (le problème
sous-jacent semble donc une nouvelle fois être celui du comparatisme entre
disciplines) puis, à partir de l’exemple de l’analyse comparée des rituels de
fondation, explique comment procède ce comparatisme : « Que sont les
“comparables” entre historiens et anthropologues ? Ce ne sont pas des
thèmes, répétons-le, mais les mécanismes de pensée observables dans les articulations entre les éléments agencés (… ). Ces mécanismes, ce sont “des
plaques localisées d’enchaînement quasi-causal”»
[11]. Dans les pages suivantes,
ces ambitions le conduisent pourtant à une typologie (qui refuse de s’avouer
comme telle) des mythes fondateurs à travers le monde. Le troisième chapitre, « Mettre en perspective des régimes d’historicité », en dépit d’un titre
alléchant, n’apporte pas de discussion théorique sur le relativisme et les fondements du comparatisme, alors que son objet, la perception du passé dans
les différentes sociétés, aurait pu le laisser penser. Il ne fournit que des analyses segmentaires, à partir de récits mythiques, sur les différentes conceptions du temps historique, au Japon, à Rome, en Grèce
[12].
Le quatrième chapitre, « Expérimenter dans le champ de polythéismes »,
pose un autre problème : les analyses comparatistes proposées par l’auteur, sous
l’invocation de Dumézil, révèlent un malentendu fondamental sur l’usage du
terme « comparatisme ». En effet, elles concernent uniquement des mythes et
des fonctions de dieux grecs et n’ont de « comparatiste » que la méthode structurale de comparaison de segments de mythes entre eux : Marcel Detienne
glisse ici d’un emploi désignant la comparaison entre disciplines, à celui qualifiant la comparaison entre réalités historiques (y compris à l’intérieur d’une
même société). En fait, de larges développements gréco-grecs sont inclus dans
l’ouvrage à la faveur de cette ambiguïté, qui serait acceptable si elle était assumée, mais qui n’est jamais clarifiée par l’auteur, de sorte que le terme de « comparatisme » oscille constamment entre deux définitions. Enfin, le cinquième et
dernier chapitre, « Des pratiques d’assemblée aux régimes politiques », veut
découvrir à travers la mise en parallèle d’une culture d’Éthiopie, les Ochollo,
des structures de la république cosaque au XVIIe siècle, de l’Italie des communes médiévales et de la Grèce archaïque, des formes de démocraties différentes, et finit là encore par la constatation de la multiplicité des créations
humaines.
Puisque sa quatrième de couverture proclame : « un pamphlet ? Oui, et théorique », quelle est la théorie du comparatisme que pratique Marcel Detienne ? Il
aurait pu porter sur des questions sociales, économiques ou politiques, problèmes qui supposent de revenir du ciel des mythes a-temporels vers la terre
banale du déroulement historique. Chez M. Detienne, l’histoire est d’abord l’histoire des discours, des mythes et des représentations, analysés et comparés dans
un cadre atemporel, même quand il aborde la question des « régimes d’historicité », et l’anthropologie à laquelle il recourt est du même type. Il se moque de
ses collègues hellénisants confits dans leur discipline mais oublie que, même en
histoire grecque, tout le monde ne s’occupe pas de mythes et de discours, et
qu’en général, la majorité des historiens, et pas seulement les occidentalistes,
sont confrontés à des archives, quelle que soit leur forme.
Ce comparatisme qui compare des représentations n’est jamais vraiment
justifié, si ce n’est peut-être, brièvement et de manière plutôt surprenante, dès
la première page de l’introduction : « il n’y a rien que l’esprit humain fasse si
souvent que des comparaisons. Bernardin de Saint-Pierre le dit à propos. Pour
le sens commun, comparer est un verbe bien éveillé. Il accompagne le regard
du chaland, il anime l’œil du critique »
[13]. On ne trouve guère d’autre questionnement sur le fondement théorique du comparatisme. Du penchant naturel de
l’esprit humain jusqu’à un comparatisme de représentations, l’idéalisme qui
domine le livre de Marcel Detienne fait bien peu de cas des considérations
méthodologiques et de la construction sociale de nos catégories aussi bien que
de celles des sociétés étudiées. Il laisse également de côté, sans vraiment s’en
expliquer, le problème au cœur de la tradition comparatiste, celui de
l’Occident. En effet, depuis Marx, Durkheim ou Weber, le comparatisme s’est
constitué comme la solution possible pour résoudre l’interrogation fondatrice
des sciences sociales : quelle est la spécificité historique et sociale de
l’Occident, qui lui a donné les moyens de dominer le monde, mais aussi de
construire un savoir scientifique qui permettait une interrogation réflexive sur
cette domination ? Ce problème fondamental à tous égards – tant pour la
situation politique aujourd’hui que pour l’histoire des sciences sociales –
semble à peu près absent du livre de M. Detienne. Peut-être, comme le laisseraient supposer certains passages du chapitre sur les assemblées politiques,
est-ce parce qu’il pense que la question est ethnocentriste, et qu’elle empêche
de poser les vraies bases d’un comparatisme relativiste ? Mais dans cette éventualité, on regrette l’implicite de la démarche, d’autant qu’il n’est pas sûr que
refouler la « question d’Occident » hors de la réflexion sur le comparatisme soit
la meilleure solution.
En ce sens, il est particulièrement intéressant de lire, en parallèle au livre
de Detienne, l’ouvrage de Jack Goody L’Orient en Occident, qui fait également
appel au comparatisme, mais d’une manière très différente. Là où
M. Detienne semble enfermé dans une conception idéaliste du comparatisme,
tout en refusant de prendre en compte dans sa réflexion le problème du rapport historique entre l’Occident et le reste du monde, J. Goody met au
contraire ces deux aspects au centre de son ouvrage. Puisant comme
M. Detienne aux deux sources de l’histoire et de l’anthropologie, son projet est
précisément de reprendre la question occidentale en lui appliquant une
méthode comparatiste qu’il veut affranchie de toute forme d’idéalisme.
Anthropologue formé à l’école britannique de l’après-guerre, ayant longtemps étudié les cultures ghanéennes, puis, en collaboration avec sa femme,
l’organisation sociale et économique du Gujarât, en Inde, il a entrepris dans
une série de livres, traduits en français, d’étudier la place du passage de l’oralité à l’écriture dans le processus de rationalisation et d’accumulation de la
connaissance, et, en partie en liaison avec cette problématique, d’examiner les
modèles de développement de l’activité économique. Parallèlement à ces
enquêtes, il a mené des recherches sur les variations de structures familiales à
travers le monde
[14].
L’Orient en Occident est à la fois une suite logique et une synthèse de ses
recherches antérieures : J. Goody y propose une réflexion globale sur les critères de l’exception occidentale, révisés par la confrontation avec l’« Orient ».
Le projet de l’ouvrage est ambitieux, et sans doute les spécialistes peuvent-ils
trouver ça et là, dans des terrains moins familiers à l’anthropologue, des
approximations
[15]. Cependant, Jack Goody fait preuve d’un savoir impressionnant, et d’une très grande rigueur dans l’emploi des sources secondaires,
quand il y recourt. Dominé par un dialogue avec l’œuvre de Weber, l’ouvrage
ne cherche cependant pas à bâtir un système alternatif, et les thèmes discutés,
pris séparément, ne sont pas inédits. Il faut plutôt y chercher un essai de synthèse théorique des enquêtes pratiques qui, au cours du siècle, ont permis de
modifier notre vision de la spécificité occidentale.
Le fil conducteur wébérien
Jack Goody examine avec rigueur, point après point, les éléments fondamentaux sur lesquels le comparatisme wébérien a bâti sa présentation de l’exception
occidentale. La démonstration part du plus général et du plus abstrait, le problème
de la rationalité (chap. I : la rationalité en question). Pour Weber, la rationalisation
tient une place fondamentale dans le développement de l’Occident à l’époque
moderne, et Jack Goody tente, en contrepoint, d’apprécier les différences entre les
formes de rationalité en Orient et en Occident. Il commence par une analyse des
procédés syllogistiques aristotéliciens, suivie d’une présentation de formules
parasyllogistiques qui se rencontrent, avec des statuts très différents, dans les
textes divinatoires mésopotamiens, certains écrits de penseurs de l’antiquité chinoise, ou de penseurs bouddhiques, indiens, et japonais
[16]. La démarcation entre
logique et absence de logique se ferait, selon lui, entre civilisations orales et écrites,
et non véritablement entre la philosophie grecque (ou d’inspiration grecque), et le
reste du monde. On retrouve l’idée développée dans
La raison graphique, que c’est
la formalisation écrite, quelle qu’elle soit, qui a permis la réflexion syllogistique et
plus généralement le développement de la rationalité, entre autres de la rationalité
comptable, qui est l’objet du chapitre suivant.
Il ne défend pourtant pas une position relativiste qui verrait plusieurs rationalités, fondées sur l’irréductibilité linguistique, s’affronter sans qu’il soit possible
de retrouver un élément commun entre elles : il étudie une rationalité unique dont
les traces apparaissent dans l’ensemble des civilisations écrites. Le problème
wébérien n’a cependant pas complètement disparu. Soit on pose, comme
J. Goody semble le faire, qu’il n’y a qu’un type de rationalité, et alors il faut bien
admettre qu’en dépit de réévaluations intéressantes, les constructions logiques
formelles indiennes, chinoises ou japonaises invoquées sont restées très en deçà
de la logique occidentale classique. Soit ces systèmes logiques sont mis sur un
pied d’égalité avec la logique occidentale, mais alors, ce ne peut être que parce
qu’ils sont irréductibles les uns aux autres, ce qu’il ne peut pas accepter.
Il paraît résoudre le problème en élargissant la notion de « rationalisation »,
pour ne pas la cantonner à des procédures intellectuelles. La forme de rationalité
qui l’intéresse le plus est celle qui est associée au calcul des moyens et des fins
nécessaires au développement d’un commerce de grande échelle. Il peut donc
soutenir que les éléments de rationalité logique présents dans les grandes civilisations écrites sont suffisants pour accompagner des développements comparables
à celui de l’Occident. Un autre des intérêts de l’élargissement de la notion de
rationalisation est de rappeler, contre un sens commun souvent marqué par les
théories de l’intérêt, que l’autonomisation de la rationalité, économique par
exemple, n’est pas forcément une rationalisation de l’organisation sociale : il paraît
donc légitime de suivre J. Goody dans sa méfiance à l’égard d’une analyse trop
rapide de l’Occident en termes de rationalisation.
Mais le problème est une nouvelle fois seulement déplacé vers l’aval. Si des
économies marchandes puissantes, plus considérables par leur volume et tout
aussi perfectionnées dans leurs techniques que celle des Européens florissaient en
Orient à leur arrivée, il faut bien que le commerce européen
outsider ait trouvé un
soutien hors du jeu économique lui-même pour s’imposer à la longue et finir par
entraîner la conquête de l’Orient par l’Europe. Le triomphe de l’Europe en
Orient ne passe pas par les lois « rationnelles » de la concurrence commerciale,
mais par un avantage militaire appuyé sur une révolution scientifique qui s’affirme assez brutalement dans les faits à partir du milieu du XVII
e siècle
[17]. Or, on
peut faire remarquer que cette supériorité scientifique est le fruit d’une rationalité
qui n’est pas celle, plus générale, mise en œuvre par les lettrés des mondes traditionnels européens, indiens ou chinois : c’est celle qui privilégie la procédure et
l’expérimentation scientifique sur le simple ajustement des moyens et des fins. Il
est peut-être commode, comme le rappelle Jack Goody, de parler d’un « usage
plus large des procédures de rationalisation », mais il reste pertinent de distinguer
entre une rationalité pratique, possédant des prolongements théoriques plus ou
moins importants, largement répandue dans les sociétés traditionnelles écrites, et
l’apparition d’une rationalité théorisée et autonomisée, désormais moteur d’une
révolution scientifique qui assujettit l’ensemble du monde, construit comme un
objet extérieur de connaissance, aux procédures de la recherche et du contrôle
scientifique.
Goody étudie ensuite la rationalisation des méthodes de comptes (chap. II :
« rationalité et ragioneria »), pour aboutir à une étude de cas concret du développement économique moderne puis contemporain d’une partie de l’Inde
(chap. III : « commerce et économie de l’Inde » et chap. IV : « l’expansion du commerce et de l’industrie en Inde »). Ces trois chapitres critiquent la nécessité du lien
wébérien entre rationalité scientifique et économie marchande, au cœur du problème de la naissance du capitalisme.
L’auteur montre que des procédures de comptabilité écrite existent dans
d’autres aires culturelles, et donc qu’elles n’expliquent en rien le développement
occidental. Il réfute aussi la spécificité d’une rationalité monétaire occidentale
précoce en soulignant l’existence de la comptabilité monétaire dans l’Orient
antique depuis bien longtemps. Il faut cependant noter qu’il ne s’agit plus de la
même monnaie, la monnaie réelle s’étant répandue dans l’Orient ancien et en
Grèce relativement tardivement à l’échelle de l’antiquité, à partir d’un centre de
diffusion aux marges orientales du monde grec, le royaume de Lydie
[18]. Dans les
deux chapitres centrés sur l’Inde, Goody fournit à la fois des analyses chiffrées du
développement quantitatif et du rayon d’action des commerçants indiens, particulièrement gujârâtî, qui montrent que jusqu’au XVII
e siècle, par certains aspects,
les flux de commerce étaient bien supérieurs à leurs équivalents européens (par
exemple dans le domaine du textile)
[19]. Au fur et à mesure des analyses détaillées,
un certain nombre d’idées reçues volent en éclat : le caractère autarcique du commerce indien se révèle complètement mythique; les formes de contrôle étatique,
pour exister comme en Europe, n’empêchent pas l’existence d’un entrepreneuriat
indépendant; les analyses wébériennes sur l’incompatibilité des éthiques religieuses indiennes avec le capitalisme ne résistent guère dans la pratique aux failles
d’une société multiconfessionnelle
[20]. On remarque cependant que la démonstration réussie pour le capitalisme marchand peine face au capitalisme industriel
occidental, dont Goody ne parvient pas vraiment à réduire la spécificité.
Il poursuit son examen critique en analysant ensuite les rapports entre l’organisation sociale et familiale, ses correspondances éthiques, et le développement du
capitalisme, avec des exemples indiens, chinois, japonais (chap. VI : « la famille et
les affaires en Orient »), et leur contrepartie occidentale (chap. VII : « De la communauté à l’individu ? Une historiographie de la famille occidentale »). Il propose
une réévaluation du rôle de la famille élargie, presque égal en Orient et en
Occident, contre le mythe de l’individu occidental promoteur du capitalisme. Les
critiques sur la prétendue impossibilité d’inclure le capitalisme dans un réseau de
parenté large sont très convaincantes : Goody montre que le capitalisme classique
occidental fonctionne aussi en s’appuyant sur de tels réseaux, systématiquement
voilés par la mise en avant de l’individu, et que, dans la société moderne comme à
l’époque contemporaine, le capitalisme chinois ou indien trouve un de ses
meilleurs supports dans la parenté élargie.
Toutefois, la déconstruction du credo wébérien tend parfois à caricaturer les
situations. Ainsi, l’exemple d’une famille de commerçants chinois cultivant au
XIX
e siècle les principes de la culture confucéenne et l’art de la comptabilité raffinée fournit à J. Goody l’occasion de souligner que, contrairement aux affirmations de Weber, le confucianisme n’est pas incompatible avec le développement
du capitalisme. Le raisonnement peut paraître spécieux : il est évident que le
confucianisme, idéologie officielle indissociable de la culture chinoise impériale,
exerçait son emprise sur les individus composant les cercles marchands, comme
sur l’ensemble de la société. Le problème est de savoir dans quelle mesure le verrouillage politique de l’Empire par les lettrés, promoteurs et diffuseurs de cette
idéologie, a entravé l’essor d’un capitalisme à la chinoise, selon les hypothèses
développées par Weber, mais surtout argumentées dans le domaine économique
par Étienne Balazs. Le confucianisme en soi n’est pas plus ou moins compatible
avec le commerce que le christianisme, l’hindouisme ou l’islam : d’une manière ou
d’une autre, ils le sont tous. C’est comme cadre institutionnel qu’on a pu avancer
qu’il l’était, en interdisant aux marchands le minimum d’indépendance à l’égard
de l’État
[21].
Le dernier chapitre (« Travail, production et communication ») critique un
dernier point classique, l’organisation du travail, en montrant les limites d’une
théorie occidentale du salariat. L’auteur esquisse ensuite avec prudence une
réflexion pour reprendre la question de l’exception occidentale, à partir de l’étude
des savoirs et des techniques, en particulier de communication. Enfin, dans la
conclusion (« réévaluations »), prolongeant ce dernier chapitre, il livre la synthèse
de ses analyses pour réexaminer à l’échelle de la planète les critères d’émergence
de l’Occident, et proposer une nouvelle vision de notre développement. Ces deux
dernières parties méritent d’être discutées plus attentivement, car elles révèlent à
la fois les forces et les faiblesses de ses positions.
Le comparatisme de Goody : enseignements pratiques et problèmes théoriques
Il faut souligner que non seulement l’ensemble des analyses est solide et
bien argumentée, mais que les hypothèses combattues sont discutées avec
équité et mesure
[22]. Aussi l’
Orient en Occident réussit largement à faire partager
l’opinion de J. Goody, qui modifie la vision traditionnelle de l’exception occidentale sur certains points importants. L’apport le plus remarquable consiste
en une révision de la téléologie présente à l’arrière-plan des réflexions sur
l’Occident. Jack Goody ne conteste pas qu’il y ait une « particularité occidentale », quel que soit le vocabulaire employé pour la désigner. En revanche, la
ligne directrice de son livre est de contester l’interprétation classique de cette
particularité, dont l’origine remonte au moins à Marx et Weber, en terme de
nécessité. Dans le schéma hérité de la sociologie allemande, la « question
d’Occident » est posée comme une question
de droit : quels sont les éléments
qui
devaient conduire à la domination occidentale sur le reste du monde. D’où
le recours à des concepts figés comme la rationalité ou la famille nucléaire.
Goody reprend le débat en rappelant que le problème n’est au départ qu’une
question de fait. De fait, l’Occident est dans une position dominante, mais il
faut veiller à ce que les sciences sociales ne construisent pas des causalités
déterministes et idéalistes qui travailleraient l’ensemble du devenir occidental,
comme la « rationalité ». Il n’y a pas de causes structurelles nécessaires, mais
seulement la construction contingente et historique d’une domination, et il
faut le plus possible substituer à la téléologie occidentale l’analyse de contextes
socio-historiques précis, et à la causalité mécanique la recherche inépuisable
des conditions – sans y voir aucun privilège ou autre miracle propre à l’essence
de l’Occident.
De cette révision théorique découle une vision différente de la domination
occidentale. Plutôt que de remonter le plus loin possible dans une recherche
des origines, Goody montre au contraire le caractère tardif de la domination
occidentale. La raison grecque, pas plus que le christianisme médiéval, ne
contiennent de manière nécessaire un principe de supériorité qui commanderait les destins de l’Occident, plusieurs siècles par avance. Ce n’est qu’entre le
XVIe et le XVIIIe siècle que l’Occident a commencé à exercer une domination
sur des parties de plus en plus reculées du monde, et ce très progressivement.
En pratiquant cette lecture critique de la tradition occidentale, Jack Goody
montre toute la difficulté qu’il y a à construire un savoir socio-historique prenant comme objet la société même (l’Occident) qui l’a rendu possible. En ce
sens, sa reprise critique des notions wébériennes prend un sens particulièrement fort, celui d’une critique des notions mêmes que la
doxa des sciences
sociales a placées au centre de l’étude de l’Occident. Il montre ainsi à quel
point la fameuse question de l’individualisme des sociétés occidentales
contemporaines a pu parasiter le débat. Cet individualisme semble être davantage le présupposé idéologique de beaucoup de chercheurs depuis le
XIX
e siècle, qu’une réalité démontrable. Sans doute y a-t-il quelque chose de
spécifique à l’Occident dans le rapport entre individu, groupe et norme
sociale, mais parler tout simplement d’« individualisme », sans plus de précision, a plutôt tendance à brouiller le débat
[23]. Les chercheurs en sciences
sociales, qui utilisent leurs instruments conceptuels dans l’analyse de sociétés
éloignées, se satisfont souvent, pour ce qui est de la leur, d’idées préconçues
venues de la philosophie et de l’économie politique du XIX
e siècle, sans chercher à voir avec leurs propres outils dans quelle mesure l’individu occidental
contemporain est réellement individualiste ou individualisé. Peut-être le mythe
de l’individualisme joue-t-il justement un rôle trop important dans l’inconscient académique au sujet de la genèse de l’Occident ? En rappelant que la
domination occidentale est une question de fait et non de droit, qu’elle est
finalement récente et peut-être réversible, qu’enfin elle a suscité des mythes
historiographiques qui expriment davantage l’idéologie occidentale que ses
conditions sociales concrètes, Goody prescrit à l’Occident une cure d’amaigrissement métaphysique, et tout le poids téléologique de la question occidentale est évacué au profit d’une analyse historique, anthropologique et
sociologique rigoureuse.
On peut cependant faire quelques observations sur la direction suggérée
par l’auteur dans son dernier chapitre pour explorer la particularité occidentale. Goody suggère que l’aspect le plus décisif du développement occidental
serait à chercher dans une histoire des savoirs et des techniques, en particulier
des techniques de communication. On peut y voir une tendance « culturaliste »
dans l’analyse, tendant à substituer à l’économie, à l’organisation sociale ou
aux mentalités un autre domaine qui serait déterminant pour le devenir occidental. Cette direction semble pertinente : l’évolution des techniques et des
savoirs, entre le XIIIe et le XVIIe siècle, pose un certain nombre de problèmes
majeurs, qui pourtant ont souvent été abandonnés par les historiens généralistes au profit des spécialistes de l’histoire des sciences, des idées ou des techniques. À l’évidence, ce domaine, qui sort à nouveau aujourd’hui de l’oubli, est
riche de perspectives pour reprendre la question de la spécifité occidentale.
Cependant cette approche révèle deux problèmes du livre. Tout d’abord,
on peut remarquer que l’emploi des catégories d’Orient et d’Occident est souvent mal défini : suivant les passages du livre, les termes reçoivent des sens
variables, ce qui reflète certes une partie de leur évolution sémantique, mais
qui aurait au moins pu être précisé dans le détail, tant ce point est important
dans le raisonnement (ce qui aurait pu être l’occasion d’un intéressant dialogue avec les géographes). Mais surtout, ce couple Orient/Occident l’intéresse moins qu’il n’y paraît, puisque son objectif est d’invalider cette coupure
au profit d’une unité, culturelle justement, l’Eurasie. Cette perspective, liée à
l’opposition fondamentale pour Goody entre écriture et oralité, pose un problème : elle semble reproduire le schéma tant critiqué chez Weber ou Marx,
créant une nouvelle ligne de partage, entre les sociétés à écriture de l’Eurasie, et
les sociétés sans écriture du reste du monde. Le bénéfice historique de la critique de l’Occident risque alors d’être englouti à perte dans une nouvelle téléologie, celle d’une Eurasie ayant reçu l’écriture en partage.
Reste un autre problème posé par l’hypothèse culturaliste : sans doute Jack
Goody désigne-t-il un champ riche et encore mal exploré pour poser le problème occidental, mais une fois l’histoire occidentale débarrassée de sa métaphysique, s’éloigne-t-il vraiment de ses prédécesseurs dans le domaine du
comparatisme ? Ce n’est pas sûr. Il veut critiquer le comparatisme « idéaliste »,
qui trouve dans des objets-fétiches (la raison, le livre de compte, l’individu, la
famille nucléaire) les facteurs explicatifs de la spécificité occidentale. Mais en
critiquant les notions une par une, même pour les déconstruire, J. Goody s’impose malgré tout ce schéma idéaliste qu’il récuse. Pris dans le fil de sa critique, il
a tendance à substituer aux notions wébériennes des notions du même ordre, qui
semblent parfois réintroduire l’idéalisme historique. C’est que son approche
tend à comparer des idées abstraites, en laissant une place mince aux pratiques
et aux usages concrets de ces notions. Un exemplepour illustrer cette critique.
Dans son développement sur la comptabilité, il aborde le cas chinois pour
contredire Weber : « Weber pensait qu’une comptabilité “rationnelle”n’avait pu
se développer en Chine parce qu’il y manquait un système de représentation
positionnelle des nombres et parce que les Chinois dépendaient des abaques,
qui leur interdisaient le calcul tabulaire ». L’interprétation wébérienne est ici
typique de l’idéalisme que lui reproche Goody : il fait de la présence ou de l’absence d’un élément culturel isolé une cause efficiente sur le développement
social et économique. Mais comment Goody « retourne »-t-il la lecture de
Weber ? « Sur ces différents points, Weber était mal informé : le zéro existait; les
abaques complétaient plus qu’ils ne remplaçaient la tenue de livres de comptes
(… ). L’idée selon laquelle les abaques auraient interdit le calcul tabulaire
semble bel et bien fausse ». Goody se place ainsi sur le même terrain que
Weber, et adopte ses présupposés idéalistes : au lieu de critiquer Weber en
expliquant qu’on ne peut pas faire de la présence ou de l’absence d’un instrument, hors de son contexte socio-historique, un critère déterminant de développement, il montre que cet instrument était bel et bien présent, et donc que
ce n’est pas son absence qui a empêché le développement chinois : pour
Goody, Weber se trompe parce que l’abaque permettait le calcul tabulaire, et
non parce que l’hypothèse de l’abaque est une position idéaliste.
De même, il ne suffit pas, pour critiquer l’idée wébérienne de « désenchantement du monde », de constater l’existence d’une catégorie marchande, ou de
telle ou telle forme d’organisation sociale ou religieuse. Restant fidèle jusqu’au
bout à son anti-idéalisme, Goody aurait pu faire basculer le débat du comparatisme en faisant remarquer que ce ne sont pas des notions abstraites comme
le protestantisme ou la rationalité qui font l’histoire, mais bien l’usage concret
de ces notions par les sociétés. Faire du savoir occidental le nouveau critère
risque de reproduire le même schéma : au fond, il manque une dimension institutionnelle et sociale aux objets examinés par Goody. On peut donc regretter
qu’il n’aille pas toujours au bout de la tâche qu’il s’est lui-même assigné, évacuer l’idéalisme de l’entreprise comparatiste. Mais peut-être l’obstacle rencontré n’est-il pas le fruit du hasard ? Pourquoi ces deux tentatives de
comparatisme, pourtant très éloignées l’une de l’autre, en viennent-elles toutes
deux à butter, de manière très différente, sur l’obstacle de l’idéalisme ? Il faut
pour finir essayer de comprendre « ce qui résiste » dans la notion même de
comparatisme, et qui rend les réflexions générales si difficiles à son sujet.
LE COMPARATISME, PIVOT D’UNE SCIENCE SOCIALE UNIFIÉE.
Reprenons la lecture parallèle de Goody et Detienne : leur confrontation
peut éclairer les enjeux de la pratique comparatiste. L’un et l’autre choisissent
une démarche pragmatique, sans partir d’un discours théorique sur le comparatisme. Une lecture attentive révèle pourtant le statut théorique qu’ils donnent
au problème. Chez Marcel Detienne, le comparatisme a pour ambition de rapprocher différentes disciplines : dès lors, il a le mérite de poser clairement le
problème d’un horizon commun des sciences sociales : « ne suffit-il pas, en
effet, d’effacer les préjugés entre des savoirs si proches pour que les historiens
et les anthropologues conviennent que, les uns et les autres, ils ont d’abord à
“se brancher sur un réseau culturel particulier”, sur l’horizon d’un même
grand savoir des sociétés humaines, à construire certes »
[24]. La même idée est à
l’œuvre dans le chapitre suivant, « construire des comparables », où l’auteur
plaide pour un échange entre historiens et anthropologues, de manière à
« prendre mesure très tôt, très vite, que nous avons à connaître la totalité des
sociétés humaines, toutes les civilités possibles et imaginables, oui, à perte de
vue, historiens et anthropologues confondus », idée largement appuyée sur une
image mythique de l’origine des sciences sociales, dans l’unité de la
Renaissance
[25]. À la lecture de ces passages, on ne peut s’étonner que davantage de l’absence totale de prise en compte, même pour le réfuter, du problème occidental – mais sans doute était-il trop dangereusement identitaire
aux yeux de Detienne ?
Le comparatisme se présente assez différemment chez Jack Goody, moins
porté au discours auto-justificateur, même s’il n’est pas absent. Il met plusieurs fois en garde le lecteur contre les difficultés du comparatisme, qui semblent être pour lui des difficultés à faire converger les résultats des enquêtes
historiques et anthropologiques
[26], et qui risquent de faire exagérer les particularités de certaines sociétés (en particulier, l’Occident). Mais plutôt que de
refouler ces particularités hors du champ, Goody estime qu’il n’est pas impossible de les affronter, justement avec les outils du comparatisme : « la recherche
des singularités (… ) ne peut avoir quelque valeur que si elle reste profondément comparatiste »
[27]. Dès lors, on comprend pourquoi chez Goody, le comparatisme est intimement lié à la question occidentale : « je plaide au contraire
pour la nécessité d’inscrire l’histoire de l’Europe dans une perspective plus
large, à partir d’un point de vue englobant ». Mais à la différence de Detienne,
Goody ne pose pas vraiment le problème des rapports entre disciplines
– anthropologie, histoire, sociologie – devant constituer ce « point de vue
englobant ». Lui-même passe sans cesse de l’une à l’autre, tout en considérant
qu’elles produisent des concepts de nature différente, qu’il faudrait « traduire ».
Detienne pose la question de l’unité des sciences sociales autour du comparatisme, tandis que Goody se confronte à la difficulté de l’exception occidentale :
pourquoi cette « hémiplégie », et comment en sortir ? À condition d’accepter
que les problèmes posés par le comparatisme ne puissent se résoudre en restant dans le domaine de la pratique, et qu’il est nécessaire de s’interroger sur le
statut théorique du comparatisme au sein des sciences sociales, on peut
essayer de comprendre comment nouer ces deux ambitions.
Le comparatisme comme enjeu théorique pour les sciences sociales
La lecture parallèle des deux livres a fait émerger un vrai problème de
définition du comparatisme : de Detienne à Goody, on passe d’un comparatisme entre disciplines à un comparatisme entre sociétés, sans que les auteurs
fassent une véritable distinction entre les deux usages du mot. Pourtant, la
question est fondamentale : il se trouve que des sociétés différentes sont prises
en charge par des disciplines différentes, mais la superposition entre les deux
n’a pas l’évidence supposée par ceux qui poseraient l’équivalence entre comparaison des disciplines et comparaison des sociétés. Il est possible qu’une
partie des difficultés vienne précisément de la confusion entre ces deux
enjeux, que nous voudrions ici au contraire soigneusement distinguer, en
réservant désormais l’emploi de « comparatisme » à la pratique de la comparaison entre sociétés, pour ne parler que d’« interdisciplinarité » sur le problème
des échanges entre histoire et anthropologie, par exemple.
Chez Marcel Detienne comme chez Jack Goody, le problème de fond est
justement celui de l’interdisciplinarité, de la confrontation des résultats entre
histoire et anthropologie. La principale difficulté serait la différence des objets
à comparer, qui relèvent de disciplines et de méthodes d’essence différente,
d’où le recours « idéaliste » aux représentations ou aux notions, plus faciles à
manier, recours qui est donc le résultat direct de la confusion entre interdisciplinarité et comparatisme.
Cette différence d’essence entre disciplines, qui refléterait une différence
entre sociétés étudiées, a de nombreux défenseurs : on comprend que
Detienne et Goody y recourent sans éprouver le besoin de se justifier. Le discours traditionnel des historiens, même pour ceux qui se préoccupent de comparatisme, est celui d’une diversité des sciences sociales, parmi lesquelles
l’histoire a une identité irréductible. C’est ainsi que Marc Bloch prend dès l’introduction du
Métier d’historien ses distances à l’égard de la sociologie
[28].
Même Gérard Noiriel, grand interlocuteur des sociologues parmi les historiens, hésite à confondre les deux disciplines d’un point de vue théorique
[29].
Mais l’expression peut-être la plus classique de cette position est exprimée par
Antoine Prost, qui malgré un discours très nuancé sur les deux disciplines
refuse de les confondre d’un point de vue épistémologique, au nom d’une
conception très « scientifique » et quantitative de la sociologie, qui serait inaccessible à l’histoire
[30].
Ce discours lui-même est en cause : le comparatisme s’édifie, du moins
aux yeux des historiens, sur la croyance en une singularité de la science historique parmi les sciences sociales. Le comparatisme devient alors épineux, car il
pose le problème de la « barrière d’espèce » : comment confronter des résultats
obtenus dans des champs aussi divers que l’anthropologie, l’histoire et la
sociologie ? Ne sachant trop comment définir des protocoles de comparaison
en théorie, le comparatiste est tenté de pallier ce manque par une pratique à
tâtons, risquant d’isoler les plus petits dénominateurs communs des sociétés,
de glisser peu à peu vers des abstractions éloignées des pratiques sociales, illustrant ainsi les dangers de confondre interdisciplinarité et comparaison. Pour
parvenir à dissocier de manière satisfaisante ces deux aspects du problème, il
faut commencer par examiner l’interdisciplinarité, pour montrer qu’elle n’a
rien à voir avec les difficultés théoriques posées par la pratique du comparatisme, mais que ce dernier est au contraire la solution théorique, du point de
vue de la méthode, aux problèmes posés par l’interdisciplinarité, qui sont des
problèmes sociologiques plus qu’épistémologiques.
Une différence de fait (plusieurs disciplines existent historiquement)
signifie-t-elle une différence de droit (elles ont des fondements théoriques différents)? Face au discours sur la spécificité de l’histoire et à la répartition des
rôles convenue qu’il entraîne (la particularité de l’histoire serait le travail sur le
temps, celle de la sociologie l’étude du monde contemporain ou du moins des
structures synchroniques, et celle de l’anthropologie les sociétés sans écriture,
ou plus largement non-occidentales), une autre position existe, celle de l’unité
théorique de la science sociale. Les distinctions entre disciplines, évoquées à
l’instant, ne résistent guère à une analyse critique. Qui pourrait soutenir
sérieusement que la sociologie et l’anthropologie ne prennent pas aujourd’hui
en compte la temporalité ? Beaucoup de travaux récents dans ces deux disciplines, mais surtout la fondation même de ces disciplines démontrent l’inverse.
Sans doute un point de vue très franco-français, associé à une mauvaise lecture des figures de proue de ces champs, comme Lévi-Strauss ou Bourdieu,
explique-t-il ce malentendu. Mais il faut rappeler ici que les racines anglosaxonnes de l’anthropologie, diffusionniste ou évolutionniste, plongent précisément, par leurs modèles théoriques, dans le déroulement chronologique, et
que les fondateurs de la sociologie allemande, de Marx à Weber, sont porteurs
d’une approche profondément historique. Inversement, si la sociologie et l’anthropologie ont vocation à produire des lois et des modèles, qui peut réellement penser que l’histoire fasse l’économie de cette démarche, pour n’être
qu’un pur récit idiographique des événements dans le temps ? Bien sûr, il est
toujours possible d’argumenter en expliquant que ces convergences ne sont
que l’effet d’échanges entre des disciplines au départ fondamentalement
opposées. Mais n’est-il pas plus simple de considérer qu’il n’y a, d’un point de
vue théorique, qu’une seule science sociale, dont les normes se sont élaborées
entre la fin du XIXe siècle et les années 1930 ?
Dans cette perspective, l’histoire des sciences sociales depuis le siècle dernier montre un double mouvement. D’une part, le mouvement de « disciplinarisation » entamé dans le dernier tiers du XIXe siècle n’a fait que s’accentuer,
chaque corporation produisant un discours auto-justificateur. D’autre part, la
plupart des innovations conceptuelles ont circulé d’une discipline à l’autre,
moyennant le retard créé par la méfiance des voisins les uns pour les autres.
Dans ce contexte, on constate à intervalles réguliers la résurgence d’un discours théorique unitaire sur les sciences sociales. Le projet durkheimien est en
lui-même une perspective englobante sur la science sociale, dans lequel toutes
les disciplines trouveraient leur méthode commune sous la forme de la nouvelle sociologie. Ce projet a rencontré l’opposition des historiens de l’école
méthodique mais il a fini par être pris en charge par les fondateurs des
Annales
[31]. Après la Seconde Guerre mondiale, c’est de l’anthropologie que
vient une nouvelle proposition « unitaire », avec Claude Lévi-Strauss, qui se
voit opposer le projet tout aussi unificateur de Fernand Braudel
[32]. Aujourd’hui
encore, ces propositions sont portées par les principaux représentants de la
sociologie française, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron
[33], de même que
par les chercheurs qui travaillent sous la bannière de la « socio-histoire »
[34].
Toutes ces propositions reposent sur l’idée que l’intelligibilité des sociétés est
du même ordre, qu’on ait affaire à une époque reculée ou contemporaine, et
à des aires géographiques familières ou éloignées. Bien sûr, chacune des formulations successives peut susciter des réserves quant à la forme exacte à
donner à cette science sociale, et à la répartition des tâches entre les différentes disciplines. On pourra critiquer l’exigence nomologique de Durkheim,
trouver discutable la distinction de Lévi-Strauss entre ethnologie et histoire
selon que les phénomènes sociaux soient conscients ou inconscients, ou
encore ne pas adhérer à l’idée de Jean-Claude Passeron sur l’opposition de
« style » entre récit historique et raisonnement sociologique. Il reste que l’élément fondamental de ces démarches est bien la construction d’une science
sociale unifiée autour d’un souci commun, l’intelligibilité des sociétés et de
leurs transformations dans le temps, sans que se posent de problèmes de traduction des résultats obtenus dans un champ ou un autre. De ce point de vue,
l’anthropologue est l’historien qui s’occupe des sociétés sans écriture, tandis
qu’« historien » ne serait que le nom spécifique des anthropologues attachés à
l’étude des sociétés à écriture : on peut donc laisser de côté la question de l’interdisciplinarité, comme l’exemple d’une fausse question théorique, pour se
tourner vers le véritable problème, la question de la comparaison entre sociétés.
Dans la tradition « unitaire » de la science sociale, justement, le comparatisme tient une place tout à fait primordiale. Durkheim écrivait ainsi en 1887 :
« dès lors qu’elle compare, l’histoire devient indistincte de la sociologie », et on
retrouve la même position clairement exprimée chez Simiand en 1903. L’école
durkheimienne dans son ensemble fait de la comparaison entre les sociétés le
fondement même du savoir de la nouvelle science sociale : alors que les monographies sont la règle, Durkheim et ses disciples défendent l’idée que la seule
manière de construire et de vérifier des hypothèses, en histoire, en ethnologie
aussi bien qu’en économie ou en géographie, réside dans la comparaison morphologique entre sociétés, quels que soient les écarts existants. Dans l’affrontement avec les historiens « méthodiques », les sociologues font ainsi valoir que
tout raisonnement historique, au moins de manière implicite, s’appuie toujours sur l’évaluation comparative d’une société par rapport à d’autres, même
s’il s’agit seulement de comparer la Beauce du XIIIe siècle à la Picardie de la
même époque. Lévi-Strauss leur fait écho en 1949, lorsqu’il critique la
méthode monographique de Malinowski, défendant dans un même mouvement la nécessité du comparatisme et de l’histoire pour l’anthropologue :
« quand on se borne à l’étude d’une seule société, on peut faire œuvre précieuse (… ). Mais on s’interdit toute conclusion pour les autres. Quand, au surplus, on se limite à l’instant présent de la vie d’une société, on est d’abord
victime d’une illusion : car tout est histoire; ce qui a été dit hier est histoire, ce
qui a été dit il y a une minute est histoire. Mais surtout, on se condamne à ne
pas connaître ce présent, car seul le développement historique permet de soupeser, et d’évaluer dans leurs rapports respectifs, les éléments du présent »
[35]. Jean-Claude Passeron rappelle la place centrale du comparatisme chez Durkheim et
Weber, signale ses limites épistémologiques (la méthode comparative ne peut
pas permettre la construction d’une science « dure »), et conclut que « c’est
l’exemple même de ce qu’on est condamné à faire pour tenir un raisonnement
sociologique » (ou historique, puisqu’il n’y a pas de différence théorique entre
les deux pour lui)
[36]. Si l’on veut prendre un dernier exemple chez un historien, on peut songer au dernier livre de Christophe Charle qui compare
l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne entre 1900 et 1940, dans l’introduction duquel l’auteur écrit : « quand il est français, comme c’est le cas ici,
l’historien doit s’efforcer aussi de sortir de la seule logique intellectuelle particulière à sa nationalité et de la culture spécifique qui l’informe (… ). Comment
y parvenir sans la comparaison, prise comme un outil d’auto-analyse de ses
propres préjugés ?»
[37]. Ainsi entendu, le comparatisme se révèle finalement le
pivot théorique qui permet d’articuler des disciplines homogènes d’un point
de vue épistémologique, mais aussi d’approfondir la connaissance interne de
chaque objet dans son champ : il y a un lien essentiel entre l’idée d’une unité de
la science sociale et le comparatisme.
Le faible écho rencontré chez les historiens par Le raisonnement sociologique,
qui constitue pourtant la dernière grande synthèse défendant l’unité de la
science sociale, montre bien le décalage qui peut exister entre une proposition
théorique, sa réception et sa mise en pratique. Chaque discipline continue à
tenir un discours idéologique sur sa propre identité; ce n’est pas là une affaire
de mauvaise volonté, mais plutôt un « effet de champ ». Les propositions unitaires ont été reçues avec suspicion de la part des autres disciplines, dans la
mesure où leur discours théorique était indissociable d’une ambition hégémonique de la discipline de départ. Durkheim avec la sociologie, Lévi-Strauss avec
l’anthropologie, Braudel avec l’histoire ont tenté d’unifier le champ de la
science sociale au bénéfice symbolique et pratique de leur propre discipline. La
production d’un discours identitaire fictif par les spécialistes des différentes disciplines est du même ordre : chaque sous-champ tente de protéger son institutionnalisation et sa légitimité par une démonstration de sa spécificité théorique.
Une telle grille de lecture éclaire certaines oppositions prétendument
théoriques entre disciplines, comme ce lieu commun qui veut que l’histoire
n’invente pas ses propres concepts, mais les emprunte aux autres. On peut se
demander si la position dominante de l’histoire, dans le champ des sciences
sociales de la fin du XIXe siècle, n’a pas conduit la sociologie et l’anthropologie
à se construire en assumant des exigences modélisatrices et théoriques plus
fortes, visant précisément à subvertir la domination historienne. Au même
moment, le rejet de l’approche nomologique par les historiens, qui a fondé la
croyance dans le prétendu empirisme de la science historique, peut être compris comme la réaction de défense d’une corporation dominante socialement,
mais dominée théoriquement, et qui refuse de passer sous la coupe de disciplines marginales. Ce n’est qu’après plusieurs décennies que les historiens
reprennent à leur compte le projet durkheimien, à un moment où son assimilation est possible sans menace pour la domination universitaire de l’histoire
(mais il est repris par un groupe lui-même minoritaire dans le champ des historiens, les fondateurs des Annales, qui l’utilisent, exactement comme
Durkheim, pour construire une position théorique forte destinée à subvertir la
corporation des historiens – ce qui a été une belle réussite). Le conflit entre
Braudel et Lévi-Strauss est du même ordre, répétant cette opposition entre un
projet théorique fort porté par une discipline dominée dans le champ (ethnologie – anthropologie), et la discipline dominante socialement (histoire), commençant par refuser des propositions théoriques, qui si elles étaient acceptées
mettraient en danger sa domination sociale, pour finir rapidement par les
englober dans un nouveau projet repris à son compte.
Depuis les années 1930, la science sociale se construit sur un modèle théorique commun, mais cette réalité théorique est sans cesse obscurcie par la
structure disciplinaire du monde académique. Dès lors, le comparatisme
permet de rouvrir le jeu interdisciplinaire en faisant valoir que bien des débats
soi-disant théoriques entre disciplines ne sont que la production de discours
déterminés par la structure du champ disciplinaire. Faute d’une réflexivité suffisante, donc faute d’une vraie histoire sociale des sciences sociales, nous nous
révélons dans nos débats souvent incapables de nous affranchir d’idéologies
identitaires – et malheureusement, quand nous parvenons à nous en affranchir, il est rare que ce soit sans une volonté hégémonique sur les disciplines
voisines. Ainsi, on peut parfois se demander si défendre aujourd’hui une différence de nature entre l’anthropologie et l’histoire ne serait pas finalement le
dernier reliquat d’un ethnocentrisme occidental…
On comprend finalement la nécessité de distinguer entre « comparatisme »
et « interdisciplinarité ». Confondre ces deux points obscurcit la réflexion, en faisant passer pour un problème scientifique ce qui est une question sociologique,
la diversité des disciplines. À partir du moment où il n’y a pas de barrière d’espèce entre le savoir produit par les anthropologues, les historiens et les socio-logues, on fait de la comparaison entre sociétés le cœur de la science sociale, et
cette comparaison n’a pas besoin de recourir à des représentations, des rituels
ou des objets pré-construits : il peut s’agir d’un comparatisme global où les
objets, isolés comme point de départ provisoire, ne seraient pas coupés de leurs
fondements sociaux et institutionnels. Il s’agit finalement de considérer l’histoire mondiale comme un domaine sans solution de continuité, dont le découpage par discipline est une situation de fait et non de droit, de même que
d’autres découpages qui peuvent également avoir des conséquences scientifiques (par exemple, découpage, à l’intérieur d’une même discipline, entre historiographies nationales, ce qui peut produire des savoirs « décalés » autour des
mêmes objets). Le comparatisme n’est pas une pratique exotique, mais l’horizon nécessaire de toute pratique de la science sociale, et étudier un objet n’est
pas seulement rendre compte de sa spécificité irréductible, mais le replacer
dans un espace de coordonnées relatives dont l’étendue couvrirait l’ensemble
des sociétés humaines. Faute de percevoir cette dimension théorique, le comparatisme, confondu avec l’interdisciplinarité, est construit comme une difficulté
alors qu’il est une solution, située entre deux ordres de problèmes, les problèmes théoriques liés à la définition d’une unique science sociale, et les problèmes sociologiques liés aux rapports concrets entre les disciplines.
Retour à la pratique du comparatisme
Faire un détour théorique pour montrer la richesse et la centralité du concept
de comparatisme ne signifie pas qu’il faut se détourner de la pratique concrète : si
l’on veut pousser la réflexivité jusqu’au bout, on est obligé de poser la question
des conditions pratiques de l’exercice. Il ne s’agit pas bien évidemment de prescrire des règles de méthode pour la comparaison, ce qui reviendrait exactement à
écrire un traité général d’épistémologie des sciences sociales, puisqu’elles reposent essentiellement sur le comparatisme, mais plutôt de tirer quelques conséquences pratiques des observations faites précédemment.
Considérer le comparatisme comme le pivot méthodologique d’une science
sociale unique peut avoir un effet de pacification des débats inter- et intra~disciplinaires : le fameux thème de « l’importation des concepts » perdrait beaucoup de
sa dimension polémique. Quelle est la différence entre un médiéviste qui utilise
une notion empruntée à un antiquisant ou un moderniste, et celui qui ira la chercher chez un sociologue ou un anthropologue ? Aucune, si ce n’est l’effet produit,
en deux sens contraires. En un sens, le milieu récepteur montre parfois une hostilité de principe, sans fondement autre que le corporatisme. À l’inverse, l’utilisateur est souvent tenté de tirer de ses lectures extra-disciplinaires des effets de
pouvoir. Nombre d’historiens n’utilisent-ils pas les références d’autres disciplines
pour cautionner un discours surplombant face à leurs collègues ? Ces deux attitudes, évidemment l’une et l’autre bien commodes, perdent leur crédit et leur
légitimité si l’on accepte le principe d’une unité de la science sociale.
Mais il faut éviter à notre tour l’idéalisme : une perte de crédit en théorie ne
signifie pas que la pratique des individus en sera changée, tant que le discours
n’est pas associé à des dispositions institutionnelles. Ce dont souffre le plus le
comparatisme, c’est de la division effective du travail entre les disciplines, et des
difficultés matérielles à construire des comparaisons. Combien d’étudiants de
DEUG, voire de doctorat en histoire, ont-ils reçu une formation de base en
anthropologie et en sociologie – et inversement ? Comment trouver le temps et les
moyens pour des universitaires de créer des structures d’échange et de débats
entre spécialistes des différentes disciplines – surtout dans un contexte universitaire où les enseignants-chercheurs sont déjà surchargés ? Ces questions sont ici
sans doute les plus importantes, et on s’étonne que dans sa virulence, Marcel
Detienne les ignore assez largement et fasse comme si ce n’était qu’une question
de bonne volonté
[38]. Il faut également arrêter de croire que la production d’un vrai
savoir comparatif, et plus largement, la rénovation des disciplines de la science
sociale, puisse être le fait de quelques « grands hommes », qui s’inscriraient dans la
lignée de Durkheim, Bloch, Lévi-Strauss ou Braudel, de quelques géants qui sauraient de leur esprit embrasser des horizons inaccessibles aux autres. Une vraie
avancée, dans ce domaine comme dans tant d’autres, ne peut passer que par un
travail collectif, et donc par des structures d’accueil institutionnelles plus larges
que celles actuellement existantes.
On peut aussi tirer quelques enseignements de la pratique comparatiste illustrée par M. Detienne, J. Goody et les autres tentatives récentes que nous avons
évoquées. D’abord en ce qui concerne les objets étudiés. Un comparatisme intégral entre sociétés nécessite une base concrète de départ, pour permettre au dialogue de se nouer. Il n’est donc pas possible d’éviter de partir d’objets de
recherche déjà existants pour commencer, mais avec prudence. D’une part, ces
objets doivent faire l’objet d’un accord préalable entre spécialistes des différentes
disciplines (de manière à orienter le moins possible le questionnement de départ),
et selon une logique qui dans la mesure du possible soit celle des pratiques
sociales concrètes, et non d’une étude des représentations qui fait courir le risque
d’un idéalisme abstrait, pente naturelle du comparatisme. D’autre part, il ne faut
pas perdre de vue le caractère expérimental de ces objets, qui ne sont que des
« portes d’entrée » dans les sociétés à comparer : arriver à une conclusion définitive
sur l’objet lui-même est souvent suspect, car le travail de comparaison, à partir du
moment où l’objet choisi est replacé dans la logique de chacune des sociétés, doit
justement avoir pour effet de déplacer progressivement les interrogations. Les
objets choisis n’ont de valeur que pragmatique, il ne faut pas les considérer en
eux-mêmes comme des fins, mais comme des problèmes.
Enfin, se pose la question de savoir ce qu’on peut attendre du comparatisme.
La volonté de tirer à toute force une conclusion de l’examen comparé, qui donne
souvent lieu à des généralités peu probantes, pose problème. Il n’est pas sûr que le
but du comparatisme soit de conclure à des lois générales sur des objets comme la
rationalité ou les assemblées; il se peut que la comparaison, en tant que pratique
unifiante de la science sociale, serve surtout à construire potentiellement un
espace mondial de l’histoire des sociétés, et à permettre aux spécialistes de chaque
champ d’approfondir ses propres analyses par la découverte d’autres formes
socio-historiques.
Les ouvrages de Marcel Detienne et de Jack Goody ont donc pour grand
mérite de remettre la question du comparatisme au centre de la réflexion des historiens, des anthropologues et des sociologues. Leurs tentatives concrètes dans le
champ du comparatisme peuvent susciter certaines réserves, comme une tendance à comparer des représentations ou des notions abstraites, ce qui est l’effet
d’une pratique peut-être trop économe de réflexion théorique sur elle-même. Un
détour épistémologique montre que, plutôt que de considérer le comparatisme
comme un exercice de traduction entre disciplines différentes nécessitant le passage par une abstraction idéaliste ou relativiste, on peut y voir la pratique concrète
d’une science sociale unitaire, ayant pour but de construire une intelligibilité
générale de l’histoire humaine à travers le temps et l’espace, mais qui ne soit pas
oublieuse de ses conditions de possibilité (c’est-à-dire d’un traitement spécifique
de la question occidentale, puisque l’Occident exerce une domination de fait sur
le monde, mais donne aussi les instruments intellectuels permettant d’analyser,
voire de critiquer cette domination).
À condition de clarifier le statut épistémologique et sociologique du comparatisme, certaines difficultés peuvent être écartées, pour mieux se concentrer sur
le vrai problème (l’organisation sociale du comparatisme entre chercheurs), et
mieux percevoir la triple nécessité de cette pratique. D’abord, parce que le comparatisme permet de renouer avec les interrogations fondatrices sur la nature de la
science sociale, et sur les rapports entre les disciplines qui la composent, disciplines dont la division est la conséquence historique de la structure universitaire,
et non le résultat de divergences épistémologiques. Ensuite parce que le comparatisme, replacé au cœur de la pratique scientifique, est en réalité la seule méthode
permettant d’expliquer et de comprendre les transformations des sociétés
humaines à travers le temps et l’espace. Enfin, parce que le comparatisme est la
réponse « politique » la plus autonome que la science sociale, toutes disciplines
confondues, puisse proposer à la société qui l’a rendue possible. Face aux deux
tentations jumelles de l’absolutisme occidental et du pur relativisme, le comparatisme constitue, pour reprendre les mots de Jack Goody, l’espoir d’arriver à « une
évaluation plus juste de “notre”passé, de “notre”présent – ainsi que du passé et
du présent des “autres”», dans un monde aux destins désormais inéluctablement
croisés
[39].
Nous tenons à remercier Caroline Douki, Philippe Minard et Valérie Theis pour leur relecture
amicale, leurs suggestions et critiques, ainsi que Jocelyne Dakhlia, Daniel Rivet, Jean-Claude
[1]
Marcel DETIENNE (dir.),
Les savoirs de l’écriture en Grèce ancienne, Villeneuve d’Ascq, Presses
Universitaires de Lille, 1988,2e éd. corrigée 1992; Id.,
Tracés de fondations, Louvain-Paris, Peeters,
1990; Id.,
Transcrire les mythologies. Tradition, écriture, historicité, Paris, Albin Michel, 1994;
M. DETIENNE, G. HAMONIC (dir.),
La déesse Parole. Quatre figures de la langue des dieux (Inde, Célèbessud, Géorgie, Cuna du Panama), Paris, Flammarion, 1994; M. CARTRY, M. DETIENNE, (dir.),
Destins
de meurtriers, Paris, École Pratique des Hautes Études, 1996.
[2]
Un exemple parmi tant d’autres, tiré de
Comparer l’incomparable: « les comparatistes de passage sont abattus à vue, sans sommation. Ils se comptaient d’ailleurs sur les doigts d’une main, comme
les ethnologues, administrateurs ou voyageurs, ces chétifs qui n’avaient droit ni aux chaires ni même
aux strapontins de l’université », p. 11, ou encore p. 13 : « comparer les Grecs avec les Grecs non seulement ne gêne personne mais va dans le sens des historiens naturellement amoureux de la Nation et
qui s’en tiennent sagement au partage des disciplines. Oui, honneur à l’institution, respect des douaniers, le passeport en règle, et le reste vient tout seul : être reconnu dans sa profession, décorations,
académies, anoblissement. Enivrant, pour une démission à peine remarquée », enfin p. 17 : « l’œil du
comparatiste est primesautier, qualité dont on fera son premier défaut. Peu importe : son regard doit
être vif et surtout amusé. Les paupières lourdes sur un œil fixe authentifient le sérieux de l’historien
national, chargé d’enquêter sur l’identité des Tupis, ou des Anglais serrés contre les Écossais et les
Irlandais, et pourquoi pas ? des Français de France, si délaissés ces temps derniers. Profitons de cette
ouverture pour jeter un coup d’œil en direction de la petite bande des aventuriers de “l’histoire parfaite”. Aucun prurit de généalogie. C’est le temps où se promène Michel de Montaigne, sceptique
sans diplôme. Les humanistes ont l’âge de Rimbaud, l’insolence de Lautréamont. Etc. ».
[3]
Comparer l’incomparable, p. 12 : « J’ai vu des hellénistes comme Moses I. Finley ou Jean-Pierre
Vernant partir d’un bon pas vers la mise en perspective de sociétés séparées par le temps et par l’espace, et quelques années plus tard, rentrer au village afin sans doute de mieux comparer les Grecs
avec les Grecs ? Historiens pris au piège de la spécificité d’une culture qui se referme comme une
huître ? Comparatistes de la première heure tentés de s’installer là où les avantages et les honneurs
sont un jour acquis ?».
[4]
Dans une perspective de réflexion historiographique et disciplinaire, voir Hartmut ATSMA et
André BURGUIÈRE (dir.),
Marc Bloch aujourd’hui. Histoire comparée et Sciences sociales, Paris, Édition
de l’EHESS, 1990 et Heinz-Gerhard HAUPT, Jürgen KOCKA Hg.,
Geschichte und Vergleich. Ansätze und
Ergebnisse international vergleichender Geschichtsschreibung, Frankfurt am Main, Campus, 1996; quelques
exemples entre de nombreux autres d’ateliers interdisciplinaires dans les années 1990 : Alain BOUREAU
et Claudio-Serge INGERFLOM (éd.),
La Royauté sacrée dans le monde chrétien, Paris, Éditions du CNRS,
1992; divers numéros des
Annales ESC (stigmatisées par M. Detienne pour leur absence de ligne
comparatiste), dont par exemple « L’histoire du Japon sous le regard japonais »,
Annales ESC, 50/2,
1995; un des derniers numéros des
Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 133,2000 : « Science
de l’État », largement dominé par le dialogue entre Chine et Occident. M. Detienne semble ne considérer comme comparatistes que les entreprises interdisciplinaires qui relèvent de sa juridiction, sans
même parler d’une absence complète de réflexion sur le statut comparatiste d’une grande partie des
monographies d’histoire asiatique ou africaine contemporaines.
[5]
Le premier chapitre décrit ainsi une mythique unité de la science de l’homme, ancêtre des
sciences sociales, depuis la Renaissance jusqu’au XIXe siècle, unité brisée brutalement par la guerre de
1870, qui inaugure brutalement le règne de l’histoire nationaliste qui nous gouverne encore. C’est faire
peu de cas des efforts des chercheurs pour comprendre l’histoire des sciences de l’homme, qui ne
répond pas à ce schéma simpliste : voir Claude BLANCKAERT, Loïc BLONDIAUX, et alii (éd.),
L’histoire
des sciences de l’homme. Trajectoires, enjeux et questions vives, Paris, L’Harmattan, 1999, et plus largement,
les travaux de la Société Française pour l’Histoire des Sciences de l’Homme, et la récente
Revue
d’Histoire des Sciences Humaines publiée par les Presses du Septentrion.
[6]
Sur ces problèmes de lectures et contre-lectures, cf. les commentaires et explications de Claude
LÉVI-STRAUSS dans la préface de son livre
Le regard éloigné, Paris, Plon, 1983, p. 13-17.
[7]
Comparer l’incomparable, p. 35
[8]
Ibid., p. 131n.
[9]
Il faut rappeler que Gérard Noiriel a été l’un des premiers à institutionnaliser dans l’histoire
de France l’apport des immigrés, et que faire la genèse d’un enfermement, comme il le fait dans
La
tyrannie du national, n’est pas y adhérer !
[10]
Comparer l’incomparable, p. 26-27.
[11]
Ibidem, p. 51, la dernière formule reprise à Gérard Lenclud.
[12]
Mais dans un temps des origines à chaque fois, ce qui est évidemment plus reposant pour
tout le monde que d’affronter le monde des archives quelques siècles plus tard, quand les mythes sont
gênés par l’histoire…
[13]
Comparer l’incomparable, p. 9.
[14]
En anthropologie africaine, voir entre autres :
Death, Property and the Ancestors, Stanford, Ca.,
1962;
Technology, tradition and the State in Africa, Londres, 1971;
The Myth of the Bagre, Oxford, 1972.
Principaux ouvrages traduits :
La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Minuit,
1979, (première éd. 1977);
Cuisines, cuisine et classes, Paris, BPI-Centre Beaubourg, 1984 (première
éd. 1982)
; L’évolution de la famille et du mariage en Europe, Paris, Armand Colin, 1985;
La logique de
l’écriture, Paris, Armand Colin, 1986;
La culture des fleurs, Paris, Seuil, 1994.
[15]
C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’appendice, « les premières passerelles entre
l’Orient et l’Occident », p. 322-335, exposition très vague d’échanges et contacts entre Orient et
Occident dans l’antiquité. On relèvera par exemple p. 325 « l’échec de l’invasion perse de la Grèce en
480 avant J.-C. conduit à la libération des cités ioniennes, mais celles-ci ne retrouvent pas la prospérité qu’elles avaient connue à l’époque de l’hégémonie athénienne », ou encore p. 327, « la vigueur continue de cette tradition locale se vérifie à ceci que les Babyloniens ont conservé de nombreux traits de
leur civilisation antérieure longtemps après les conquêtes, recourant par exemple jusqu’au VIIe siècle
avant J.-C. à l’écriture cunéiforme alors qu’ils étaient en contact direct des écritures grecques et araméennes. » Ces approximations chronologiques de grande ampleur font un peu désordre. Par ailleurs
la faiblesse de cet appendice, comme par certains aspects des considérations générales sur le rééquilibrage entre Orient et Occident en introduction et en conclusion, est peut-être avant tout à renvoyer
à la faiblesse de ces pseudo-concepts. Qu’est-ce, notamment, que l’« Orient », sinon une caractérisation
commode de ce qui n’est pas occidental ?
[16]
Cf. A. Cheng,
Histoire de la pensée chinoise, Paris, Seuil, 1997, p. 132-138, qui donne un
résumé synthétique, clair et équilibré des débats des sinologues (relativistes et antirelativistes) concernant la portée du développement de la logique dans la Chine des Royaumes combattants (Ve-IIIe siècle
avant notre ère).
[17]
On pense aux intéressants développements de Goody sur le problème général du monde économique de l’Océan indien et pacifique aux XVIe-XVIIe siècles : c’est sans doute là qu’une clarification
est la plus nécessaire, pour montrer que l’arrivée des Européens, sauf dans certains secteurs plus fragiles (et encore avec des retours, comme le montre l’exemple de la côte swahilie) ne signe pas la prééminence effective de l’Europe avant le milieu du XVIIIe siècle. Voir Denys Lombard,
Le carrefour
javanais, 3 t., Éditions de l’EHESS, Paris, 1990, pour une vision concentrique des différents mondes
culturels s’emboîtant dans le Java de l’époque moderne, à travers une analyse concentrique des héritages successifs fondateurs de Java moderne.
[18]
L’Orient en Occident, p. 82 : « La rationalité de la comptabilité monétaire, sur laquelle Weber
insiste tant, fut manifestement présente dans le Proche-Orient antique et n’attendit nullement l’éveil
de l’Europe. Son existence était directement liée à l’application de l’écriture, non seulement aux
“entrées” et aux “sorties” des compagnies marchandes, mais à la gestion des temples et des palais de
ces régions ». Bien sûr, on peut se demander effectivement si le problème du passage à la monnaie
proprement dite est si important par rapport à l’existence d’une « rationalité comptable » dans les structures politico-économiques dites « palatiales ». Mais, sans jouer sur les mots, il est difficile de penser à
une rationalité monétaire sans monnaie effective.
[19]
L’Orient en Occident, p. 107-124,145-151 et 155-168.
[20]
Ibid., p. 153-154.
[21]
Ibid., p. 195-206, discutant les options wéberiennes (absence du développement du capitalisme chinois liée à la structure étatique et à son idéologie d’accompagnement confucéenne) qui furent
examinées en profondeur au milieu du XXe siècle par Étienne BALAZS,
La bureaucratie céleste. Recherches
sur l’économie et la société de la Chine traditionnelle, Paris, Gallimard, 1968.
[22]
Par exemple pour le problème des rapports entre éthique religieuse et dispositions commerçantes, bien que Goody soit, comme on l’a vu, très critique envers l’ensemble de la thèse wébérienne,
il admet néanmoins, p. 153, en discutant les positions de Louis Dumont, l’étroitesse de la relation
entre histoire économique et histoire des hérésies : « La relation est souvent étroite, bien que je sois
peu enclin, en ce qui me concerne, à la comprendre comme un lien de dépendance… ».
[23]
Voir E. Anheim et B. Grévin, « Le procès du “procès de civilisation”? Nudité et pudeur selon
H.P. Duerr »,
Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 48-1, janvier-mars 2001, p. 160-181, en particulier p. 177, et le volume collectif : Dominique IOGNA -PRAT, Brigitte BEDOS-REZAK (dir.),
Individu
et individuation au Moyen Âge, Paris, Flammarion, 2003, à paraître.
[24]
Comparer l’incomparable, p. 39
[25]
Ibid., notamment l’envolée lyrique p. 17 : « Aucun âge d’or en vue, ni à bâbord ni tribord,
mais un siècle, le seizième sur nos doigts d’écolier, et avec lui un grand souffle de printemps, de renouveau aux couleurs de Boticelli… ». Ce n’est, apparemment, pas du second degré…
[26]
L’Orient en Occident, p. 208 ou p. 236.
[28]
Marc BLOCH,
Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1997 ( 2e éd.),
p. 44.
[29]
Gérard NOIRIEL,
Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996, p. 164-173.
[30]
Antoine PROST,
Douze leçons sur l’histoire, Paris, Points-Seuil, 1996, p. 205-211.
[31]
Voir Marc Bloch dont le texte qui vient d’être cité en note marque à la fois les limites de la
coopération entre histoire et sociologie, mais qui montre aussi, par rapport à la génération précédente,
l’intérêt nouveau des historiens pour la sociologie durkheimienne.
[32]
Voir par exemple le texte « Histoire et ethnologie », publié en 1949 dans la
Revue de
Métaphysique et de Morale, 3-4, p. 363-391, mais surtout repris en tête du volume
Anthropologie structurale, édité en 1959 (Paris, Plon), ce qui suscite la réaction de BRAUDEL sous la forme du fameux
article « Histoire et sciences sociales : la longue durée »,
Annales ESC, 1958/4, p. 725-753, et de la republic