2003
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lieux et acteurs de la politique
Un menchevik face à la défaite : Martov et la révolution
d’Octobre
Jean-Paul Depretto
Jean-Paul DEPRETTO Université
de Toulouse-Le Mirail 5, allée Antonio-Machado 31058 Toulouse
cedex
Jean-Paul DEPRETTO Un menchevik face à la défaite: Martov et la
révolution d’Octobre Aujourd’hui bien oublié du grand public, Martov
(1873-1923) a incarné en octobre 1917 l’opposition menchevique à Lénine.En
s’appuyant sur de nouveaux docu~ments publiés en Russie ces dernières années,
cet article tente d’analyser la façon dont ce «marxiste orthodoxe» a expliqué
sa défaite face aux bolcheviks. Tout en critiquant les erreurs politiques du
parti menchevique, Martov met l’accent sur les causes sociales de la victoire
communiste: son mode de pensée déterministe le conduit à présenter Octobre
comme le résultat nécessaire du développement historique, mais dans ce cas, son
opposition à la prise du pouvoir par Lénine n’est-elle pas vaine ? Après sa
mort, ses idées ont été reprises par son successeur à la tête du parti
menchevique, F. Dan (1871-1947). En conclusion, l’article évoque brièvement
l’héritage intellectuel de ce courant de pensée et son rôle dans le
développement de la soviétologie aux États-Unis après la Seconde Guerre
mondiale.
Today, very few people know who was Martov (1873-1923) ; yet, in
October 1917, he was the symbol of the Menshevik opposition to Lenin. Using new
documents recently published in Russia, this article aims at analysing how this
« orthodox Marxist » explained his defeat in October 1917. Martov acknowledged
the political errors of the Menshevik party, but at the same time laid emphasis
on the social factors of the Bolshevik victory : being a « social-fatalist »,
he described the October revolution as the necessary result of the historical
development, but if that is true, was not his opposition to Lenin’s takeover
necessarily vain ? After Martov’s death, his successor as Menshevik Party’s
head, F. Dan (1871-1947), clung to his ideas. In conclusion, the author
analyses briefly the intellectual legacy of the Mensheviks and their role in
the development of sovietology in the United States after World War
II.
Figure la plus connue du menchevisme, L. Martov, qui appartient
à la même génération que Lénine, est né le 24 novembre 1873 à Constantinople,
dans une famille juive cultivée, appartenant à la haute société. Son père,
agent de la Société russe de navigation et de commerce, était le correspondant
de deux journaux russes d’orientation libérale : polyglotte, il connaissait
très bien les littératures russe, française et allemande. Au Premier Lycée de
Saint-Pétersbourg, le jeune Martov participe à un cercle de tendance
démocratique;
il devient socialiste. En 1891, il entre à la faculté des
sciences de la capitale, grâce aux relations de son grand-père qui lui
permettent d’échapper au
numerus
clausus frappant les Juifs; très vite, ses études l’ennuient et il
se consacre à la politique. Il est arrêté une première fois en février 1892 et
passe environ trois mois en prison : cet épisode marque la fin de ses études à
l’université. Il adhère au groupe « Libération du travail » de
Saint-Pétersbourg, qui se réclame du théoricien marxiste G. Plekhanov. Condamné
à deux ans d’exil dans une ville dépourvue d’université, il choisit Vilno, où
il fait la connaissance de plusieurs militants socialistes juifs, qui sont
devenus ensuite des animateurs du Bund
[1]. De retour à Saint-Pétersbourg en 1895, il participe
avec Lénine à la création de l’« Union de lutte pour la libération de la classe
ouvrière ». En 1897, tous deux sont condamnés à trois ans d’exil en Sibérie
orientale. Assigné à résidence dans la région de Touroukhansk, Martov s’allie à
Potresov et à Lénine pour combattre le « révisionnisme »
[2] et l’« économisme »
[3]; sa peine purgée, il les rencontre à
Pskov au début de 1900. Cette entrevue a débouché sur la création du journal
Iskra : installé à l’étranger à partir
de mars 1901, Martov y publie de nombreux articles. Il était alors l’ami intime
de Lénine, mais dès 1902 apparurent de premiers signes de désaccord entre les
deux hommes
[4]. C’est au
Congrès de Bruxelles-Londres (été 1903) que se produisit la scission entre
bolcheviks et mencheviks. Cependant, la véritable portée de l’événement n’a pas
été claire d’emblée : en 1903, les divergences entre les deux courants
n’existaient qu’à l’état de germes, mais avec le temps, menchevisme et
bolchevisme devaient diverger très profondément
[5]. Lénine et Martov ont repris plus d’une fois leur
collaboration
[6] (par
exemple lors de la révolution de 1905, pour combattre le tsarisme dans
l’unité). C’est à l’initiative de Lénine que le parti social-démocrate connaît
une nouvelle scission en 1912; le Bureau Socialiste International tenta de
réconcilier les deux organisations rivales, mais le Congrès de l’Internationale
prévu pour août 1914 n’eut pas lieu à cause de la guerre
[7].
Cette dernière divisa les mencheviks. La plupart d’entre eux,
dont Martov, devinrent « internationalistes. Ils condamnaient le conflit comme
une aventure impérialiste et appelaient à l’unité du mouvement socialiste : à
leurs yeux, celui-ci avait le devoir d’exercer une pression sur tous les
gouvernements pour obtenir une paix « sans annexions ni indemnités ». Actifs
dans le mouvement de Zimmerwald ( 1915), ils récusaient néanmoins le «
défaitisme révolutionnaire » de Lénine, qui considérait la défaite de la Russie
comme un moindre mal pour le prolétariat russe
[8]. Face à eux, l’aile droite du menchevisme (Potresov)
adoptait des positions « défensistes » : pour elle, les socialistes devaient
participer à l’effort de guerre de la Russie et collaborer avec la bourgeoisie
au sein des comités de l’industrie de guerre
[9].
Éxilé en Suisse, Martov n’arriva à Petrograd que le 9 mai 1917.
À cette date, ses camarades de parti Tseretelli, Dan et Tchkheidze avaient déjà
décidé que les mencheviks participeraient à un gouvernement de coalition avec
la bourgeoisie : en matière de politique étrangère, bien qu’anciens
Zimmerwaldiens, ils incarnaient le « défensisme révolutionnaire », c’est-à-dire
la poursuite de la guerre aux côtés des Alliés
[10]. Qualifiés de « centristes », ils
contrôlaient le parti menchevique
[11]. Dès son arrivée, Martov s’opposa au principe même
de la coalition avec les libéraux (cadets); les 16 et 17 juillet, il appela à
former un « gouvernement de la démocratie » fondé sur tous les partis
représentés dans les soviets
[12]. Mais ce fut en vain : le Congrès menchevique qui se
tint en août 1917 resta fidèle à l’idée de coalition
[13].
Attaché à l’esprit de Zimmerwald, Martov condamna l’offensive
de Kerenski et insista sur l’urgence de la paix : « ou la révolution tuera la
guerre, ou la guerre tuera la révolution »
[14]. Mais là encore, le Congrès d’août refusa de le
suivre. Les positions de la gauche « internationaliste » restèrent minoritaires
dans le parti menchevique jusqu’à la révolution d’Octobre incluse; lors d’un
Congrès extraordinaire ( 30 novembre-7 décembre), Martov s’empara de la
direction en gagnant à lui une partie des « défensistes révolutionnaires »,
regroupée autour de F. I.
Dan ( 1871-1947). Il fut désormais le principal responsable et
théoricien du menchevisme, et le resta jusqu’à sa mort en 1923. Du point de vue
social, il apparaît comme une personnalité représentative du groupe dirigeant
de la social-démocratie, où les intellectuels juifs russifiés étaient
nombreux.
Martov s’est toujours présenté comme un marxiste orthodoxe : en
1917, il considérait les conceptions de Lénine, pour qui une révolution
socialiste était possible en Russie, comme de dangereuses « déformations ».
Pourtant, l’événement d’octobre 1917 semble donner raison à son rival : les
bolcheviks ayant réussi à se maintenir au pouvoir, Martov fait figure de
vaincu. Comment ce vaincu pense-t-il sa
défaite sur le moment, dans le feu de l’action ? C’est dans cette
perspective que nous allons analyser un ensemble de textes écrits par Martov en
octobre-décembre 1917, afin de saisir ses réactions « à chaud », en essayant de
répondre à trois interrogations : A-t-il reconnu que la révolution d’Octobre
représentait une défaite pour son parti ? Si c’est le cas, comment a-t-il
expliqué ce revers inattendu, qui paraissait démentir sa vision de la Russie et
de son avenir et quelle est à ses yeux la signification sociale d’Octobre
?
Quelles conclusions en a-t-il tirées pour son action politique
?
[15]
La réponse à la première question est positive, sans aucun
doute. Dès le 19 novembre, onze dirigeants « internationalistes », dont Martov,
écrivaient dans une adresse « aux membres du parti »
[16] :
« Le parti se trouve confronté à une grande défaite
politique. Il a été vaincu le 25 octobre, en tant que parti sur lequel
s’appuyait le Gouvernement Provisoire, renversé par le coup d’État bolchevique;
il a été vaincu en tant que parti prolétarien qui a essuyé des échecs
successifs aux élections politiques de toute sorte dans les plus grands
centres [17], il a subi
des défaites successives lors des nouvelles élections aux soviets [18] et aux comités de
l’armée, il a été vaincu, enfin, comme organisation qui, trois mois après son
Congrès d’unification [19], se trouve en état d’anarchie intérieure : formation
d’organisations fractionnelles parallèles sur le plan local, concurrence de
listes fractionnelles aux élections à l’Assemblée Constituante [20], etc. ».
Il était relativement facile à Martov d’avouer cet échec, dans
la mesure où, se trouvant dans l’opposition, il n’était pas responsable de la
politique menée :
à ses yeux, la coalition avec les « éléments censitaires » (la
bourgeoisie) et les attitudes défensistes expliquent la défaite
[21]. Le sabotage de la
bourgeoisie a retardé les réformes qui auraient évité l’explosion d’Octobre
:
« La république démocratique, la démocratisation de l’armée,
la réforme foncière, tout était freiné [… ]. Et de fait, le développement dans
ces domaines et la lutte pour la paix se firent contre la volonté de la
bourgeoisie » [22].
C’est pourquoi la révolution russe a piétiné pendant huit mois,
provoquant la révolte contre un État incapable de mettre fin à la guerre
[23].
Mais Martov souligne qu’il n’entend pas « expliquer tous les
échecs du parti par ses erreurs politiques, bien qu’il leur accorde un grand
rôle »
[24]. C’est ici
qu’intervient une deuxième ligne d’interprétation, qui fait appel au
déterminisme historique : certes, les dirigeants mencheviques portent une part
de responsabilité, mais
« les événements de cette sorte ne sont en aucun cas un
hasard historique, [… ] ils sont le produit de ce qui les a précédés, ils sont
prédéterminés par toute la marche du développement social. C’est pourquoi il
est impossible d’arrêter ou de prévenir la marche du développement, d’influer
sur le rapport des forces de classe qui s’est développé au cours du stade
précédent de la Révolution russe » [25].
Martov peut à bon droit être qualifié de « social-fataliste
»
[26]. Pour lui,
Octobre est un soulèvement victorieux de soldats et d’ouvriers
[27] :
« Comprenez que nous avons devant nous un soulèvement
victorieux du prolétariat, c’est-à-dire que presque tout le prolétariat suit
Lénine, attend du coup d’État sa libération sociale [… ]. Dans ces conditions,
ne pas être dans les rangs du prolétariat, fût-ce dans le rôle d’opposition,
est presque insupportable » [28].
En dépit des déclarations de Kerenski, la capacité de combat de
son gouvernement s’est avérée nulle : «[… ] le balai de la révolte des soldats
a chassé la coalition [… ]»
[29].
Cette dernière était « odieuse » à la classe ouvrière
[30]; pas une ville, pas un régiment sur le
front n’a défendu Kerenski
[31]. Ouvriers et soldats bolchevisés apparaissent comme
une force irrésistible
[32] : « Tu assistes à la défaite de la révolution et tu
te sens impuissant à faire quelque chose ».
Pour désigner cette force, Martov emploie à plusieurs reprises
le terme de
stixija
[33], qui signifie
littéralement « élément » et qui désigne un mouvement spontané comparable à un
phénomène de la nature. Les bolcheviks sont coupables d’avoir déchaîné cette
stixija dont ils sont prisonniers : «
La
Pravda, d’autres journaux
bolcheviques et les « ministres » eux-mêmes appellent ouvertement aux lynchages
et aux violences »
[34].
Aux yeux de Martov, le soulèvement d’Octobre n’est pas autre
chose qu’un
bunt dans la tradition
russe, c’est-à-dire une révolte spontanée
[35] : il dénonce à plusieurs reprises le règne de «
l’anarchie ». Dans l’intelligentsia, le
bunt évoquait la figure de Pougatchëv
[36], tel que l’a dépeint
Pouchkine dans
La fille du capitaine (
1836)
[37] : Martov
accuse d’ailleurs Lénine d’avoir « une conception à la Pougatchëv de la lutte
des classes »
[38]. On
cite souvent ces mots de Grinëv, héros du roman de Pouchkine : « que Dieu nous
garde de voir une révolte (
bunt) à la
russe, absurde et sans merci !»
[39].
Depuis Pouchkine, dans la mémoire des élites cultivées, le
bunt est devenu synonyme de
soulèvement dépourvu de programme constructif et accompagné de violences
physiques
[40] : Martov
dénonce la Terreur exercée par les soldats, les marins et les gardes rouges,
qualifie les bolcheviks de « Bachi-Bouzouks »
[41] et dénonce le comportement « de plus en plus sauvage
» des militaires. Il souligne que ces derniers ne sont pas des prolétaires,
mais des paysans : ouvriériste, Martov se méfie des ruraux.
Notons au passage que la référence à la
Pugatchëvchtina n’est pas
originale
[42] : on la
trouve sous la plume de M. Gorki, dans le journal menchevique internationaliste
Novaja Jizn’. Pour l’historien libéral
(cadet)
P. N. Milioukov
[43], « Lénine et Trotsky dirigent un mouvement beaucoup
plus proche de Pougatchëv, de Razine
[44], de Bolotnikov
[45] – de notre XVIII
e et
XVII
e siècles – que du dernier mot de
l’anarcho-syndicalisme européen »
[46]. Un autre adversaire des bolcheviks, P. B. Strouvé (
1870-1944) écrivait en 1921 :
« La révolution de 1917 fut une Pugatchëvchtina au nom du socialisme. C’est
pourquoi elle est passée sur le pays en une trombe si dévastatrice. À la fin
des fins, comme la Pugatchëvchtina,
elle a pris la forme d’une organisation militaire, menant une guerre civile
» [47].
D’une façon générale, la révolution d’Octobre marque pour
Martov le retour du « passé maudit » de la Russie, ce pays « asiatique », «
arriéré du point de vue économique et culturel »
[48] : Lénine a une « conception à la
Araktcheev du socialisme »
[49], inacceptable pour quiconque a été « éduqué par Marx
et par l’histoire européenne »
[50]. Martov insiste sur le bas niveau culturel des
partisans de Lénine
[51] :
«[… ] sous la couverture du “pouvoir du prolétariat”
s’épanouit en fait secrètement le pire esprit petit-bourgeois avec tous les
vices spécifiquement russes de l’inculture [52] (carriérisme de mauvais aloi, corruption,
parasitisme, dévergondage, irresponsabilité, etc.) [… ]».
Si Octobre peut être interprété comme une manifestation de
l’archaïsme russe, Martov se tourne aussi vers l’histoire de France pour
comprendre l’événement. Lénine apparaît comme un jacobin, qui a instauré la
dictature d’une minorité et gouverne le pays par des « méthodes blanquistes
»
[53]. Soldats, marins
et gardes rouges qui exercent la Terreur sont comparés aux sans-culottes
[54]; Martov souligne
toutefois une importante différence entre les deux révolutions :
« Les jacobins et les sans-culottes aspiraient à la même
transformation sociale dans l’intérêt de la majorité petite-bourgeoise que
l’Assemblée législative. Ils étaient une “avant-garde”parce qu’ils étaient
résolus et radicaux dans la réalisation de ces tâches. Alors que dans la présente
révolution, les léninistes donnent à “l’avant-garde”le rôle d’une force qui
imposera à la Constituante non des méthodes autres, plus radicales pour les tâches
reconnues par la majorité du peuple (la paix, la république, la réforme
agraire), mais des méthodes tout à fait contraires à la conscience de la
majorité du peuple [… ]» [55].
Même le futur est pensé par référence à l’histoire de France
:
«[… ] le régime de Terreur, de violation des libertés des
citoyens et d’outrages à la Constituante au nom de la “dictature de classe”tue
à la racine les rudiments d’éducation démocratique acquis par le peuple en huit
mois et prépare le terrain le plus favorable au bonapartisme de toute espèce
» [56].
La Révolution française tenait une place de choix dans le
discours politique des révolutionnaires russes
[57] et l’idée que Lénine fût un
jacobin
[58] n’est pas
née en 1917 : elle remonte à la naissance même du menchevisme et du
bolchevisme.
En 1903, le menchevik P. B. Axelrod ( 1850-1928) critiquait,
sans le nommer, Lénine et ses « utopies organisationnelles », qui
transformaient les adhérents du parti social-démocrate « en petits rouages, en
petites roues dont un centre omniscient dispose à son gré »; il ajoutait
:
« Au bout du chemin où cette utopie entraîne notre mouvement,
luit, comme un point brillant, le club jacobin, c’est-à-dire l’organisation des
éléments révolutionnaires-démocratiques de la bourgeoisie, entraînant derrière
elle les couches les plus actives du prolétariat, par le canal des
sociétés populaires (en français dans
le texte)» [59].
Dans
Nos tâches
politiques ( 1904), qui marque sa rupture politique avec Lénine,
Trotski critique ce dernier pour avoir écrit
[60] : « Le jacobin lié indissolublement à
l’organisation du prolétariat
devenu conscient de ses intérêts de
classe, c’est justement
le social-démocrate
révolutionnaire
[61] ». Il s’efforce de montrer que « la
social-démocratie est au moins aussi éloignée du jacobinisme qu’elle l’est du
réformisme. Robespierre est, au moins, aussi éloigné de Bebel que l’est
Jaurès
[62] ».
Et il conclut qu’il faut choisir : « Oubien jacobinisme, oubien
socialisme prolétarien ! »
[63].
Un an plus tard, le menchevik A. Martynov dénonçait à son tour
Lénine :
« La conclusion la plus logique du jacobinisme quel qu’il
soit, son couronnement, est l’idée de la dictature révolutionnaire au cours de
la prochaine révolution. Il n’y a pas de doutes que cette idée attrayante vient
à l’esprit des “élèves”les plus courageux de Lénine. Elle donne certainement
des ailes à Lénine lui-même. Détruisez ce “rêve”, et avec elle se détruiront
immédiatement le plan jacobin de l’insurrection, la méthode jacobine pour
instaurer l’hégémonie et tout le château de cartes de Lénine » [64].
Au total, Martov a visiblement le sentiment que la
social-démocratie a échoué dans ses tentatives pour former des ouvriers
conscients : le 30 novembre 1917, devant le Congrès extraordinaire, il déclare
: « La lutte pour l’Assemblée Constituante doit être pensée comme une lutte
pour la rééducation ou la première éducation politique du prolétariat »
[65].
Le lecteur l’aura compris : chez Martov, l’explication de la
défaite vaut condamnation des vainqueurs, accusés de démagogie sociale
[66] :
«[les léninistes] ont décrété le “contrôle ouvrier”, en
enlevant à l’entrepreneur toute autorité sur l’usine, ils ont proclamé “la
jouissance égalitaire de la terre”pour plaire aux SR de gauche, ils ont annoncé
un moratoire pour les appartements et les billets à ordre, ils promettent une
“jouissance égalitaire”des appartements, ils ont réduit les rations
alimentaires des officiers au niveau de celles des soldats, ils promettent une
“nationalisation des banques”immédiate [… ]» [67].
Les bolcheviks flattent les « bas instincts égoïstes » de la
foule
[68]; Martov
critique en particulier leur « politique anarcho-syndicaliste de “contrôle
ouvrier”
[69] qui
sacrifie les intérêts globaux de la classe ouvrière à la défense des intérêts
de certaines professions et de certains groupes ». Les mencheviks étaient
hostiles au « contrôle ouvrier », parce que les comités d’usine concurrençaient
les syndicats, où leur influence était forte. Martov constate l’efficacité de
la démagogie bolchevique
[70] :« beaucoup d’ouvriers quittent le parti
[menchevique]»; l’armée, qui veut la fin de la guerre, soutient le nouveau
gouvernement
[71]. Les
résultats des élections à la Constituante
[72] confirment la défaite d’Octobre : les mencheviks
n’ont recueilli que 1500000 voix ( 3,1% des suffrages exprimés), dont plusieurs
centaines de milliers en Géorgie; même dans les villes, leur influence était
faible ( 6,1%)
[73].
Cet état de choses plaçait Martov dans une position difficile : comment engager
la lutte contre les bolcheviks dans ces conditions ? Après la révolution
d’Octobre, il se prononce pour un gouvernement associant tous les partis
socialistes, bolcheviks compris, et excluant les « éléments censitaires ». Des
négociations ont eu lieu avec les bolcheviks à ce sujet, mais elles ont échoué
du fait de l’attitude de Lénine. Les mencheviks n’avaient aucun moyen de
contraindre ce dernier à partager le pouvoir. En fait, leur désarroi était
grand : la réussite de l’insurrection d’Octobre mettait en défaut leurs schémas
sur l’avenir de la Russie. Elle apparaissait comme un « paradoxe » et une «
absurdité historique »
[74], dans la mesure où, à leurs yeux, seule une
révolution bourgeoise était possible en Russie, vu l’état d’« arriération » de
ce pays. Dès le départ, Martov s’oppose à la prise du pouvoir par Lénine, mais
en même temps son mode de pensée déterministe le conduit à présenter Octobre
comme le résultat nécessaire du développement historique. Il cherche à résoudre
cette contradiction en affirmant le caractère utopique du projet bolchevique
:
« La révolution russe ne peut pas réaliser de transformation
socialiste de la société, car une telle transformation n’a pas commencé dans
les pays capitalistes avancés et en Russie même les forces productives sont à
un niveau de développement trop bas, et pour cette raison les masses
travailleuses [… ] ne sont pas intéressées à l’anéantissement de la société
capitaliste [… ]» [75].
Cette tentative pour « sauter dans la révolution socialiste »
ne peut se terminer que par un krach : l’écrasante majorité des paysans est
hostile à des « expériences communistes »
[76]. C’est pourquoi les mencheviks doivent concentrer
toute leur « énergie sur la mise en accusation et la dénonciation de la
politique léniniste dans l’espoir que l’élite des ouvriers partisans de Lénine
comprenne où il la mène et forme un noyau capable d’orienter la politique de la
« dictature » dans une autre direction ». En somme, il faut escompter que le
prolétariat se « dégrisera »
[77]. Mais apparaît alors un autre risque : si le
bolchevisme fait fiasco, « il y a beaucoup de raisons de craindre qu’il soit
remplacé non par le triomphe de la démocratie, mais par une anarchie
universelle ». Martov a toujours été hostile à la lutte armée contre le régime
soviétique, qu’il considérait comme « aventureuse »: « Si les bolcheviks sont
vaincus par la force des armes, le vainqueur sera une troisième force qui
nous
[78] écrasera tous
»
[79].
Autrement dit, la défaite de Lénine pourrait bien signifier le
triomphe de la contre-révolution sur l’ensemble du mouvement ouvrier
[80]. Pendant toute la guerre
civile, la direction du parti menchevique a constamment maintenu sa volonté de
s’en tenir à des formes de combat non-violentes, ce qui constituait une
importante divergence avec les socialistes révolutionnaires, au moins jusqu’en
1919. Martov a constamment justifié cette attitude : dans son dernier article,
il écrivait à ce sujet :
« Car, si – comme nous l’admettions en 1917-1918 – Octobre
était une révolution paysanne-petite-bourgeoise, dirigée par le prolétariat et
teintée de l’utopisme d’un prolétariat arriéré, alors, pour un parti
prolétarien marxiste, il ne pouvait y avoir qu’une politique : tout en
critiquant son utopisme et en combattant les traits politiques réactionnaires
qui en découlent, soutenir cette révolution face aux forces
contre-révolutionnaires et être prêt à une union directe avec elle (un
“accord”), si les conditions de cette union donnent au prolétariat socialiste
la possibilité de garder son [81] visage et d’influencer la révolution dans le sens de
son émancipation de l’utopisme et de ses traits réactionnaires » [82].
Martov est mort le 4 avril 1923, de la tuberculose, en
Allemagne, où il était arrivé à l’été 1920, pour un séjour en principe
provisoire, qui s’est transformé en exil définitif
[83] : la situation politique dans sa patrie
lui a interdit tout retour. Les privations endurées en Russie soviétique
pendant la guerre civile ont certainement contribué à sa disparition
prématurée. À cette occasion, l’organe des mencheviks à l’étranger,
Socialistitcheskij Vestnik, paraissant
à Berlin depuis le 1
er février 1921,
a publié un numéro spécial « À la mémoire du guide inoubliable »
[84]. Le 24 avril,
deux de ses camarades lui rendaient un hommage, dont ces quelques extraits
donneront une idée
[85]
:
« Grâce à J.O. [86], notre parti a porté propre et pur son drapeau
marxiste à travers les
épreuves les plus pénibles. Grâce à J.O., a été posée une
base solide pour la construction, dans le futur, d’un parti ouvrier marxiste.
(… ). En cela – réside le mérite inoubliable, immortel de J.O. devant la classe
ouvrière de Russie. Mais c’est aussi son immense mérite devant le prolétariat
du monde entier, qui, dans son développement ultérieur, devra apprendre pas mal
de “l’expérience russe”» (R. Abramovitch).
«(… ) les idées de Martov conservent toute leur force de vie,
même après sa mort.
Naturellement, il a fait des erreurs plus d’une fois dans sa
vie, comme se trompe l’homme politique le plus génial. Mais, alors que le
“triomphe”du bolchevisme est la dernière [87] page de son histoire, alors que le bolchevisme est
déjà tout entier dans le passé, Martov appartient
encore entièrement à l’avenir. Dans ses œuvres, encore des
générations entières d’ouvriers apprendront à penser et à sentir en
socialistes. » (F.I. Dan).
« Très aimé et respecté de son vivant », le fondateur du
menchevisme « acquit une stature d’icône après sa mort »
[88], comme Lénine.
Son successeur à la tête du parti, Dan, est resté fidèle à la politique qu’il
avait défendue après Octobre : la « ligne Martov », caractérisée par le double
rejet de la dictature communiste et de la lutte armée contre cette dernière, a
inspiré les prises de position des mencheviks exilés jusqu’en 1940, même si le
consensus à ce sujet est devenu de plus en plus fragile après 1929
[89]. C’est seulement en
1940-1942 que Dan perdit la direction du parti au profit des mencheviks de
droite : ces derniers rejetaient la « ligne Martov », mais continuaient à
révérer le défunt dirigeant.
En 1931, analysant le livre de Trotsky
Histoire de la révolution russe (t.
1
« La révolution de février »), Dan rendait hommage à Martov
:
« Sous la direction de Martov [90], la social-démocratie de Russie a su, dès les
premiers jours après Octobre, surmontant l’amertume naturelle de la défaite,
comprendre les vraies raisons historiques de cette défaite, sa “nécessité”
historique relative, son sens historique et déterminer sur cette base son
attitude à l’égard de la dictature bolchevique victorieuse [… ]» [91].
Dans ses articles, Dan reprend et développe les thèmes chers à
son maître spirituel
[92] : la victoire des bolcheviks sur tous les autres
partis socialistes « est un fait historique indiscutable »: elle « n’était ni
un hasard ni le résultat de machinations particulièrement géniales ou
diaboliques de Lénine. Elle s’enracinait dans les circonstances de l’époque de
guerre », qui ont créé dans la société une psychologie tout à fait
particulière. Octobre ne relevait pas tant du marxisme que du modèle «
bakouniniste »
[93]. La
défaite de la social-démocratie s’explique en partie par ses erreurs, dont la
plus grave était d’avoir accepté de fait la poursuite de la guerre; quant à la
politique de coalition, elle avait eu pour résultat de ralentir la réforme
agraire
[94]. Les
bolcheviks ont su utiliser « l’arriération séculaire de la classe ouvrière »
pour parvenir au pouvoir
[95] : le prolétariat « ne pouvait se libérer des
illusions engendrées par l’arriération, ni atteindre une maturité de classe »
dans les quelques mois qui séparent Février d’Octobre. Le mouvement
révolutionnaire dirigé par les bolcheviks représentait avant tout un « courant
de soldats »:
«[… ] partout, la force principale du mouvement est
constituée de soldats, de paysans en uniforme, armés et rassemblés en unités
organisées et, adossée à cette force paysanne organisée [… ], une “minorité
active” du prolétariat peut réaliser les plans de Lénine et, à la fin des fins,
édifier la dictature du prolétariat » [96].
En résumé, la révolution bolchevique peut être caractérisée
comme « petite-bourgeoise-paysanne, bien que dirigée par un parti prolétarien
et fortement imprégnée de l’utopie du prolétariat arriéré »
[97].
Il découlait de cette analyse que « dans la situation
historique présente, la dictature bolchevique, avec tous ses côtés négatifs,
toutes ses erreurs et tous ses crimes, devenait une phase insurmontable du
processus révolutionnaire ».
Vu les circonstances, les mencheviks gardaient un seul espoir :
que le régime soviétique entame un processus de démocratisation;
malheureusement, la NEP n’a pas tenu les promesses qu’elle avait suscitées à
cet égard et l’éditorial du
Courrier
socialiste consacré au dixième anniversaire de février 1917
constatait la désastreuse évolution de la révolution russe
[98].
Incontestablement, dans le contexte de l’histoire soviétique,
les mencheviks apparaissent comme des vaincus. Dans la nuit du 25 au 26 octobre
1917, tandis que le canon tonne dans Petrograd, Trotsky leur lance :
«[… ] vous êtes de pitoyables faillis. Vous avez joué votre
rôle. Allez-vous en donc où est désormais votre place : dans la poubelle de
l’Histoire !»
[99].
Vingt ans plus tard,
l’Histoire
du parti communiste/bolchevik de l’URSS
[100] qualifiait les
mencheviks d’opportunistes, de scissionnistes, de conciliateurs, d’agents de la
bourgeoisie, de petits-bourgeois, de traîtres et de « social-chau-vins ».
Pendant la plus grande partie de la période soviétique, il a été impossible
d’étudier objectivement ce parti
[101], considéré comme « non prolétarien », «
petit-bourgeois »
[102]; c’est seulement à la fin de l’ère Gorbatchev que
la situation a commencé à se modifier
[103].
Déçus dans leurs espoirs, les mencheviks ont connu une première
revanche aux États-Unis, où ils se sont réfugiés en 1940 après l’invasion de la
France par les armées allemandes. Plusieurs d’entre eux font figure de
pionniers de la soviétologie américaine. La critique littéraire V. Alexandrova
( 1895-1966) a utilisé ses chroniques du
Socialistitcheskij Vestnik pour écrire un livre
qui analyse la littérature soviétique en tant que témoignage sur l’évolution de
la société
[104].
Son mari S. Schwarz ( 1883-1973), qui suivait les questions sociales pour le
même journal, a publié en 1952 une somme consacrée au monde du travail, qui,
jusqu’à une date récente, constituait la seule synthèse disponible en français
dans ce domaine
[105] : si les recherches menées depuis lors ont parfois
conduit à contester ses conclusions
[106], ce livre reste aujourd’hui encore une lecture
indispensable pour quiconque s’intéresse au prolétariat russe. Il a aussi écrit
deux volumes sur l’histoire des Juifs soviétiques
[107], où, entre autres questions, il
analyse de façon remarquable l’antisémitisme populaire sous la NEP
[108]. Avant même la fin de
la guerre, D.J. Dallin ( 1889-1962) a voulu présenter au lecteur américain
La vraie Russie des Soviets
[109] : outre
une percutante critique des sottises qui s’écrivaient aux États-Unis sur
l’allié russe, l’auteur écrit des pages pertinentes sur les spécificités de la
hiérarchie sociale en URSS, la mobilité sociale ascendante des plébéiens, le
gonflement du nombre des fonctionnaires et ses causes, le style de vie de
l’élite, l’héritage du servage dans les kolkhozes, la paysannerie et la guerre,
le rôle du Komsomol dans la société, la collaboration avec l’occupant nazi,
etc
[110]. L’analyse
de la conception léninienne du parti
[111] semble plus convenue, dans la mesure où elle met
l’accent presque uniquement sur la centralisation et la discipline, en ignorant
les débats internes qui ont agité l’organisation bolchevique avant 1917. Le
chapitre sur le travail forcé
[112] s’appuie sur des reportages de journalistes
américains et anglais, des témoignages d’origines diverses (dont celui de V.
Kravchenko
[113])
et des récits d’anciens détenus; il retrace le développement du
système concentrationnaire
[114], à partir de la création du camp des îles Solovki,
au début des années 1920 et souligne son rôle dans la réalisation des plans
quinquennaux
[115].
Dallin estime à 5-6 millions le nombre de personnes astreintes au travail forcé
en 1934-1935 et ajoute : « Ces chiffres continuèrent à croître, et cela avec
une grande rapidité pendant certaines années »
[116].
Bien qu’il ne cite pas de chiffres pour les années suivantes,
l’auteur considère visiblement que les effectifs des prisonniers pourraient
atteindre 15 à 20 millions
[117]. Il a poursuivi ses recherches, qui ont abouti à la
publication d’une monographie, écrite en collaboration avec Boris I.
Nicolaevsky
[118],
qui s’est attiré les foudres de D. Manouilski, représentant de l’Ukraine aux
Nations Unies, et d’A.Vychinski, vice-ministre des Affaires étrangères, ancien
menchevik, connu pour son rôle dans les procès de Moscou
[119]. L’ouvrage a été passionnément
discuté aux États-Unis, le débat portant notamment sur le nombre de
détenus
[120] : il
est inutile de s’appesantir sur ses enjeux politiques, dans un contexte de
guerre froide. Les mencheviks étaient divisés : l’économiste Naum Jasny (
1883-1967) pensait que ce nombre ne dépassait pas 3,5 millions en 1940
[121]. Pour parvenir à ce
résultat, il a procédé à une analyse serrée d’un document « confidentiel », le
« Plan économique pour 1941 », saisi par les nazis en URSS et récupéré par les
Américains à la Libération. Les archives du Goulag, désormais ouvertes,
fournissent les données suivantes
[122] :
Population au 01/01/1940 Camps du Goulag
Colonies de travail 1344408 315584
Connaisseur hors pair et critique féroce des statistiques
soviétiques, Jasny a pu montrer que dans les années 1930, les publications
officielles exagéraient fortement la production de grains : de 1933 à 1953, les
chiffres furent falsifiés, notamment en estimant la récolte sur pied (dite «
biologique »), et non une fois engrangée : il fallait démontrer les succès de
la collectivisation, alors qu’en fait l’agriculture céréalière a stagné pendant
une décennie. Les conclusions de Jasny ont été confirmées
a posteriori quand, à la faveur de la
déstalinisation, les autorités publièrent des données plus fiables, comme le
montre le tableau suivant
[123] :
Récolte de grains (millions de tonnes)
Chiffres officiels (années 1930) Estimations de Jasny ( 1949) Chiffres
officiels de 1959 1933-1937 92,7 75,7 72,9 1937 120,3 96 97,4
La liste est longue des travaux publiés par les
mencheviks
[124].
Arrêtons-nous un instant sur Nicolaevsky
[125] ( 1887-1966), éminent historien du mouvement
révolutionnaire russe et international, dont les riches archives personnelles,
déposées à la Hoover Institution on War, Revolution and Peace (Stanford),
constituent une source de premier plan pour les chercheurs : y sont conservées,
par exemple, des publications mencheviques clandestines des années vingt, qui
informent sur des grèves ouvrières et sur l’état d’esprit des travailleurs de
l’industrie
[126].
Bien sûr, tout n’est pas également convaincant dans l’œuvre de Nicolaevsky : je
pense ici à sa pratique de « kremlinologue », qui peut parfois laisser
sceptique le lecteur d’aujourd’hui
[127].
Les mencheviks réfugiés aux États-Unis ont eu la chance d’être
associés de leur vivant à l’écriture de leur propre histoire, au double titre
de témoins et de chercheurs : en 1959, Léopold Haimson
[128] lançait le
Inter-University Project on the History of the
MenshevikMovement, dont les archives se trouvent aujourd’hui à
l’Université de Columbia (New York). Ce vaste programme a donné lieu à
plusieurs publications
[129], qui ont tenté de restituer aux sociaux-démocrates
russes leur visage défiguré par la propagande soviétique. Aujourd’hui, c’est
dans leur patrie que les adversaires malheureux du bolchevisme bénéficient
d’une réhabilitation posthume
[130], qui n’est pas toujours dépourvue de tendances à
l’idéalisation
[131]
: le public russe est friand de biographies et les historiens ont consacré
livres et articles aux figures d’Axelrod ( 1850-1928), de Martov, Riazanov (
1870-1938), Soukhanov ( 1882-1940), etc
[132].
Cet article est issu d’une communication présentée au colloque
« Penser la défaite » organisé par P. Laborie et P. Cabanel (Université de
Toulouse-Le Mirail, 20 au 21 mai 1999).
Lettre de J.O. Martov à N. S.
Krist
[133]
Petrograd, 30 décembre 1917
Ma chère amie !
J’ai eu une occasion d’envoyer une lettre et je me dépêche de
la saisir, car je ne sais pas si tu as reçu la lettre (soumise à la censure
d’ici) que je t’ai envoyée récemment à Stockholm, d’où on devait te la
réexpédier. Comme j’y critiquais les bolcheviks, je ne suis pas convaincu que
le « camarade flic » n’ait pas retenu cette lettre. Je n’ai pas eu d’autres
occasions depuis le coup d’État, car à la frontière on fouille maintenant tout
le monde et on confisque les lettres.
Dans cette lettre, je t’expliquais en détail pourquoi je suis
resté dans « l’opposition » au nouveau régime « socialiste », comme tu le
prévoyais, naturellement. Depuis, la situation s’est encore précisée. Il ne
s’agit pas seulement de ma profonde conviction qu’essayer d’implanter le
socialisme dans un pays arriéré économiquement et culturellement est une utopie
absurde, mais aussi de mon incapacité organique à m’accommoder de cette
conception à la Araktcheev du socialisme et de cette conception à la Pougatchëv
de la lutte des classes, qui sont engendrées, naturellement, par le fait même
qu’on essaie d’implanter un idéal européen sur un sol asiatique. On obtient un
bouquet difficile à supporter. Pour moi, le socialisme a toujours été non la
négation de la liberté individuelle et de l’individualité, mais au contraire
leur plus haute incarnation, et je me représentais le principe du collectivisme
comme directement opposé à « l’état de troupeau » et au nivellement. Et tous
ceux qui ont été éduqués par Marx et par l’histoire européenne ne comprennent
pas le socialisme autrement. Ici s’épanouit un tel quasi-socialisme « de
tranchées et de caserne », fondé sur une « simplification » générale de toute
la vie, sur le culte je ne dirai même pas du « poing calleux », mais tout
simplement du poing, que tu te sens comme coupable devant tout bourgeois
cultivé. Et comme la réalité est plus forte que n’importe quelle idéologie, et
que donc sous la couverture du « pouvoir du prolétariat » s’épanouit en fait
secrètement le pire esprit petit-bourgeois avec tous les vices spécifiquement
russes de l’inculture (carriérisme de mauvais aloi, corruption, parasitisme,
dévergondage, irresponsabilité, etc.), l’effroi vous saisit quand vous pensez
combien l’idée même de socialisme est discréditée pour longtemps dans la
conscience du peuple, et combien est sapée la confiance de ce dernier dans sa
capacité à créer son histoire de ses mains. Nous allons –
via l’anarchie – sans aucun doute vers
quelque césarisme fondé sur la perte de confiance du peuple dans sa capacité à
se gouverner lui-même.
Laissons cependant la politique. Nous avons maintenant des
froids très rudes, et je souffre d’autant plus que depuis un mois environ, je
ne peux me débarrasser de ma toux; tu es à peine rétabli que tu fais un tour au
moment où souffle un vent froid, et tu vas à nouveau plus mal. J’essaie de
sortir le moins possible et de rester à la maison, d’autant plus que cela me
fatigue de marcher vêtu d’une pelisse courte très lourde (je l’ai acquise pour
400 roubles, provoquant l’envie de tous mes amis, qui disent qu’elle me donne
un air « imposant »: c’est une pelisse d’officier transformée en vêtement
civil).
Hélas ! Ces derniers mois, j’ai beaucoup vieilli (les maudits
bolcheviks sont probablement coupables : mon cœur ne supporte pas la plus
petite fatigue). Monter un escalier est pour moi une véritable torture, et ici,
comme par un fait exprès, faute de charbon, de moins en moins d’ascenseurs
fonctionnent. D’une manière générale, le charbon manque : l’électricité ne
fonctionne plus que quelques heures par jour, et bientôt, peut-être, elle
s’éteindra complètement. C’est bien que notre appartement soit chauffé au bois,
et non à la vapeur, de sorte qu’il ne fait pas très froid. D’une manière
générale, il y a déjà pas mal de privations. Pour l’instant, il y a encore de
la nourriture, mais bientôt, nous le craignons, les chemins de fer
s’arrêteront, et alors il se peut que cela aille mal.
D’une façon générale, c’est un miracle que nous soyons
vivants après deux mois de cette anarchie.
Je suis actuellement moins occupé qu’avant. Nous avons fermé
l’Iskra après nous
[134] être rendus maîtres
de
Lutch
[135]
(ex-
Rabotchaja Gazeta) au Congrès. Le
Comité central est maintenant aux mains des internationalistes, à la rédaction
de
Lutch nous sommes avec Martynov et
Astrov, et seul Dan, en tant que quatrième membre, représente cette partie des
anciens défensistes qui, après le coup d’État bolchevique, nous a rejoints,
reconnaissant qu’il est impossible de continuer la guerre et qu’il faut
combattre les bolcheviks, non pour rétablir Kerenski et la coalition, mais au
nom d’un gouvernement purement démocratique – sans la bourgeoisie. Les autres
défensistes sont passés dans l’opposition et une partie d’entre eux quittera
probablement le parti.
Je ne suis pas occupé au journal plus de 6 heures par jour,
de sorte que je me fatigue beaucoup moins qu’avant. Je peux lire plus; je vais
même au théâtre de temps en temps. Il y a quelques jours, j’ai été volé pour la
première fois (c’est rare, car toutes mes connaissances ont déjà été volées,
semble-t-il, plus d’une fois): on m’a volé mon portefeuille avec 90 roubles.
Que dit-on de la paix chez vous en Suisse ? À en juger d’après
Le Temps, que j’ai vu, en France on
n’y pense pas. Que fais-tu maintenant, reçois-tu des journaux russes, es-tu
enthousiasmée parce que tu entends sur la Russie ? Hélas ! Si tu étais ici,
fût-ce depuis une semaine, tu serais épouvantée. Une histoire séculaire a
accumulé tant de pagaille, de tels gisements de pagaille qu’il n’est pas
difficile de désespérer même si ta tête comprend qu’à travers les chemins les
plus sales et les plus tortueux, l’histoire peut cependant conduire à quelque
chose de bon.
Qui vois-tu ? Qui est chez vous ? De plus en plus souvent, je
commence à m’ennuyer des paysages suisses. Te verrai-je bientôt ? Peut-être, ce
sera assez vite. Comment vont Nata et Bob
[136] ? Embrasse-les pour moi. Et Toto
[137], il sait que
son père est ministre
[138] et qu’il reçoit les
visiteurs au Palais d’hiver ? Pauvre Anatolii Vasilievitch
[139] ! Entre nous, même
ses ennemis bourgeois ne le prennent pas au sérieux et ne le haïssent pas, ils
le tournent en ridicule. Eh bien, je ne veux pas cancaner. Je t’embrasse
plusieurs fois. Bonne Année, ma douce, ma chère ! Écris-moi. Transmets mon
salut à Anna Alexandrovna
[140]. Parle-moi de toi.
Ton Julij C[ederbaum]
Texte appartenant à la collection de B. Nicolaevsky, publié
pour la première fois dans Martov i ego
blizkie. Sbornik, New York,
1959, p. 48-50 (traduit du russe par J.-P.Depretto).
Cette lettre expose de façon émouvante le credo socialiste de
Martov, dont elle éclaire l’attachante personnalité. Elle fournit en outre des
informations sur la vie du parti menchevique deux mois après la révolution
d’Octobre, et des aperçus sur la vie quotidienne dans la Russie
soviétique.
[1]
Union générale des ouvriers juifs en Lithuanie, Pologne et
Russie, fondée en 1897, d’orientation socialiste, hostile au sionisme.
[2]
C’est-à-dire les partisans russes de Bernstein.
[3]
Les « économistes » mettaient l’accent sur les luttes
syndicales plutôt que sur le combat politique.
[4]
Le récit de l’itinéraire de Martov s’inspire de I. S. MAMAEV,
Vestnik Moskovskogo Universiteta,
série Histoire, 1995, n° 2. Cf. aussi G. IOFFE in
Svobodnaja Mysl´, 1991, n° 16, p.
26-27.
[5]
B. D. WOLFE,
Lénine et
Trotsky, Paris, Calmann-Lévy, 1951, p. 105-108.
[6]
Ibidem, p. 278-283 et
p. 285-286.
[7]
A. ASCHER (ed.),
The Mensheviks
in the Russian Revolution, Ithaca, Cornell University Press, 1976,
p. 23-24.
[8]
Ibidem, p.
25-26.
[9]
I. GETZLER, « The Mensheviks »,
Problems of Communism, novembre-décembre 1967,
p. 21. Nous avons simplifié : pour une vision plus nuancée, cf. Id., « Les
mencheviks »,
Le Contrat Social,
avr.-sept. 1968, p. 129.
[10]
I. GETZLER,
Martov,
Cambridge UP-Melbourne UP, 1967, p. 150.
[11]
A. ASCHER,
The Mensheviks…, op.
cit., p. 28.
[12]
Ibidem, documents 23
et 23a, p. 101-103.
[13]
Mencheviki v 1917 godu, tome 3-deuxième partie, Moscou,
Rosspen, 1997, p. 333 (recueil de documents).
[14]
I. GETZLER,
Martov, op.
cit., p. 152-154.
[15]
Nous poursuivons ainsi notre enquête sur le marxisme russe, cf.
J.-P. DEPRETTO,
Les ouvriers en URSS
1928-1941, Paris, Publication de la Sorbonne, 1997, p. 35-47 et «
Les conceptions officielles de la classe ouvrière en URSS (années 1920 et
1930)»,
Le Mouvement Social, n° 190,
janvier-mars 2000, p. 97-116.
[16]
Mencheviki…,
op. cit., p. 333.
[17]
Voici, par exemple, les résultats des élections municipales à
Moscou (en%): Douma de la ville ( 25 juin 1917) Doumas de district ( 24
septembre 1917) Bolcheviks 11,5 50,9 Mencheviks 12,6 4,1 D’après W. G.
ROSENBERG « The Russian Municipal Duma Élections of 1917 : a Preliminary
Computation of Returns »,
Soviet
Studies, octobre 1969, tableau 8, p. 161.
[18]
Le 9 septembre 1917, Trotsky était élu président du Soviet de
Petrograd; de la capitale, le mouvement de bolchevisation gagnait Moscou, Kiev,
Saratov.
[20]
Ce fut le cas à Kharkov et à Petrograd.
[21]
Mencheviki…,
op. cit., p. 333; I. GETZLER, « Les
mencheviks », art. cit
., p.
131-132.
[23]
Ibid., p. 387 et p.
407.
[25]
Ibid., p. 385 et p.
337.
[26]
Nom que les anarchistes russes d’avant 1914 donnaient aux
sociaux-démocrates, dont ils critiquaient le mode de pensée déterministe. Cf.
M. CONFINO, « Idéologie et sémantique : le vocabulaire politique des
anarchistes russes »,
Cahiers du monde russe et
soviétique, juillet-décembre 1989, p. 266.
[27]
Il rejoignait ainsi l’analyse de Trotsky ( 25 octobre 1917)
citée par R. PIPES,
La Révolution
russe, Paris, PUF, 1993, p. 456. Sur la garnison de Petrograd comme
« facteur décisif » dans la prise du pouvoir par les bolcheviks, cf. A.
RABINOWITCH, « The Petrograd Garrison and the Bolshevik Seizure of Power », in
Revolution and Politics in Russia. Essays in
Memory of B. I. Nikolaevsky, Indiana UP, 1972, p. 181 et
191.
[28]
Mencheviki…,
op. cit., p. 345. Cf. aussi p.
334,387,529 et 604. Martov insiste cependant sur la passivité des « masses
ouvrières » au début du soulèvement d’Octobre
(ibidem, p. 339).
[31]
À Petrograd, la garnison n’a pas soutenu le gouvernement; dans
de nombreuses localités de province, les troupes choisirent la « neutralité »
(R. PIPES,
La Révolution…, op. cit.,
p. 449 et 462). Cf. aussi A. RABINOWITCH,
art.
cit., p. 190-191.
[32]
Mencheviki…,
op. cit., p. 346.
[33]
Ibidem, p. 335,387,448
et 529.
[34]
Ibid., p. 339,341 et
447.
[35]
Ibid., p.
334,387,447-448,584 et 605.
[36]
Pougatchëv utilisa les griefs des Cosaques de l’Oural pour les
soulever contre l’autorité, à l’automne 1773. Des serfs, en foule, les ouvriers
des mines et des usines de l’Oural, les Vieux Croyants, les Bachkirs, les
Tatars se joignirent aux Cosaques. Partout, Pougatchëv ordonnait d’exterminer
les fonctionnaires et les propriétaires fonciers et proclamait l’abolition du
servage, des impôts et du service militaire pour le peuple. Il fut exécuté de
manière particulièrement atroce en 1775.
[37]
Analysant « le
bunt
des soldats » en février 1917 et dans les mois qui suivirent, l’historien russe
V. P. Bouldakov fait clairement allusion à
La
fille du capitaine (cf. l’ouvrage collectif
Fevral´skaja revoljucija, Moscou,
1997, p. 217). Pour un rapprochement entre Lénine et Pougatchëv, cf. R.
PIPES
, La Révolution, op. cit., p.
472.
[38]
Mencheviki…,
op. cit., p. 586.
[39]
POUCHKINE,
La fille du
capitaine, Paris, Aubier, 1964, p. 363.
[40]
Mencheviki…,
op. cit., p. 529-530 et
585-586.
[41]
L’emploi de ce terme injurieux remonte à la période de la
guerre russo-turque des années 1870-1880
(ibidem, p. 530, note 5).
[42]
M. GORKI,
Pensées
intempestives Paris, Hachette-Pluriel, 1977, p. 167 : article du 6 (
19) décembre 1917.
[43]
Né en 1859, mort à Aix-les-Bains en 1943.
[44]
Stenka Razine, chef d’une bande de Cosaques du Don, se révolte
au printemps de 1670 : il proclame partout qu’on n’est plus tenu d’obéir aux
officiers du tsar et aux propriétaires fonciers. Ville après ville, le long de
la Volga, les membres des classes supérieures sont massacrés, tandis que les
soldats et le peuple font bon accueil à Razine. Ce dernier fut écartelé en juin
1671.
[45]
En 1606, Bolotnikov appela les classes inférieures (serfs,
paysans, esclaves, fugitifs et vagabonds) à se soulever contre l’autorité et la
propriété. Il répandait des manifestes invitant à s’armer pour anéantir les
seigneurs. Vaincu, il fut mis à mort en 1607.
[46]
P. N. MILIOUKOV,
Istorija vtoroj
russkoj revoljucii, t. 1, fasc. 1, Sofia, 1921, p. 11.
[47]
P. STROUVÉ traite la révolution russe comme un tout, sans
distinguer entre Février et Octobre (cf.
Razmychlenija o russkoj revoljucii Sofia, 1921,
p. 32). Il fut d’abord marxiste, puis dirigeant du parti cadet; pendant la
guerre civile, il soutint les Blancs. Il émigra en 1921 et mourut à
Paris.
[48]
Même thème de « l’asiatisme » chez GORKI,
Pensées…,
op. cit., p. 173,226,530 et 586; sur
la violence, cf. p. 206,210,214,242,279,297,329. Cf. aussi M. NIQUEUX, « L’«
asiatisme » chez Gorki ». Histoire d’un mythe », in A. DYKMAN, J.-P. JACCARD
(ed.),
Russies. Rossii, Mélanges offerts à G.
Nivat, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1995.
[49]
Le général A. Araktcheev, garde-chiourme de la pire espèce, fut
le Premier ministre (sans le titre) d’Alexandre Ier. Son nom est resté associé
aux « colonies militaires »: il s’agissait de combiner agriculture et service
militaire, de façon à réduire les frais d’entretien de l’armée et à permettre
aux soldats de mener une vie de famille normale. L’échec de cette réforme
s’explique par la réglementation tatillonne et le despotisme mesquin qui
régnaient dans les colonies, entraînant des révoltes, réprimées avec une
extrême cruauté.
[50]
Mencheviki…,
op. cit., p. 586.
[51]
Cf. aussi
ibidem, p.
344 et 555.
[52]
En russe, la notion d’inculture implique aussi l’idée de
mauvaises manières.
[53]
Ibid., p. 334,447,449
et 531. Dans le contexte russe, « jacobin » et « blanquiste » étaient
synonymes, cf. T. KONDRATIEVA,
Bolcheviks et
Jacobins, Paris, Payot, 1989, p. 62.
[54]
Mencheviki…,
op. cit., p. 387 et 529.
[55]
Ibidem, p.
555-556.
[56]
Ibid., p. 529; p.
339-340 (juin 1848,9 Thermidor).
[57]
Cf. par exemple M. MERVAUD, « Herzen et la révolution française
»,
Revue des études slaves, t.
61,1989, fasc. 1-2, en particulier p. 184-186 et T. KONDRATIEVA, « Le pouvoir
du précédent dans l’histoire : l’impact de la révolution française en Russie »,
ibidem, p. 201-202,210 et
214-215.
[58]
Pour une image littéraire des bolcheviks comme jacobins, cf. B.
PASTERNAK,
Le docteur Jivago in
Œuvres, Paris, Gallimard, Bibliothèque
de la Pléiade, 1990, p. 1061.
[59]
P. AXELROD, « L’unification de la social-démocratie de Russie
et ses tâches »,
Iskra, n° 55 ( 15
décembre 1903), p. 5.
[60]
L. TROTSKY,
Nos tâches
politiques, Paris, Belfond, 1970, p. 183 (souligné dans le
texte).
[61]
Tiré de Lénine, « Un pas en avant, deux pas en arrière »
(réplique à P. Axelrod, mai 1904). La signification de cette formule doit être
précisée : Lénine admettait l’analogie entre bolcheviks et montagnards (entre
mencheviks et girondins) dans la mesure où il ne s’agissait pas d’une
identification. Cf. son article de septembre 1904 in L. TROTSKY,
ibidem, Annexes, p. 230 et V. DALINE,
« Lénine et le jacobinisme »,
Annales historiques
de la Révolution française, janvier-mars 1971, p. 100. Sur cette
distinction entre analogie et identification, et sur la complexe position des
bolcheviks, cf. T. KONDRATIEVA,
Bolcheviks…, p. 63-69.
[62]
L. TROTSKY,
Nos
tâches…,
op. cit., p.
184,189 et 192.
[63]
Ibidem, p. 195
(souligné dans le texte).
[64]
T. KONDRATIEVA,
Bolcheviks…,
op.
cit., p. 57-59.
[65]
Mencheviki…,
op. cit., p. 388 et 529.
[66]
Ibidem, p. 341,343,387
et 448.
[67]
Sur Lénine comme démagogue, cf. M. GORKI,
Pensées…,
op. cit., p. 179,186-188,195-198,
224-225,247-250,333 : « la démagogie bolchevique, développant les instincts
égoïstes du moujik, étouffe son embryon de conscience sociale ».
[68]
Mencheviki…, op. cit.,
p. 447.
[69]
Ibidem, p. 449. Même
appréciation chez Gorki : « leurs idées syndicalistes anarchisantes », cf.
Pensées…,
op. cit., p. 177,189 et 208. Pour
Milioukov, Lénine est un « syndicaliste révolutionnaire », comme G. Sorel (
Rossija na perelome.
Bolchevistskij period russkoj
revoljucii, t. 1, Paris, 1927, p. 36).
[70]
Le 30 décembre 1917, Martov croit déceler des « premières
déceptions » chez les partisans du régime bolchevique, mais elles ne créent
selon lui que « de l’indifférentisme politique ». (
Mencheviki…,
op. cit., p. 585).
[71]
Ibidem, p. 345,388 et
584-585.
[72]
Elles se sont tenues les 12,13 et 14 novembre à Petrograd; dans
le reste du pays, elles ont eu lieu pendant la 2e quinzaine de
novembre.
[73]
L. G. Protasov
Vserossijskoe
Utchreditel’noe Sobranie. Istorija rojdenija i gibeli M., 1997, p.
216, 228 et 366.
[74]
O. V. VOLOBUEV, V. A. KLOKOV, « Publications américaines
récentes sur l’histoire du menchevisme »,
Otchestvennaja Istorija, 1992, n° 5, p.
212.
[75]
Mencheviki…,
op. cit., p. 447. Cf. aussi p.
335,339,448,529 et 556. Cette thèse est réaffirmée telle quelle en 1922 : seule
une révolution en Occident aurait modifié les perspectives : « Le passage dans
les mains du prolétariat européen, avec le pouvoir d’État, de la gestion des
forces productives aurait rendu possible l’organisation en Russie, avec l’aide
de l’Europe, d’embryons d’économie socialiste sur la base de la grande
industrie et de la coopération ». (« Notre plate-forme »,
Socialistitcheskij Vestnik, 4 oct.
1922, p. 4).
[76]
Ibidem, p. 387 et
529.
[78]
Ce « nous » désigne les partis socialistes de toute tendance,
ainsi que les syndicats, les soviets, etc.
[79]
Ibid., p. 340 et 604 (
29 octobre 1917).
[81]
Souligné dans le texte.
[82]
« Réponse aux critiques »,
Socialistitcheskij Vestnik, 17 janv. 1923, p.
11.
[83]
A. LIEBICH,
From the Other Shore.
Russian Social Democracy, Harvard, Harvard University Press, 1997,
p. 88-89 et 99.
[85]
Ibidem, 24 avril 1923,
p. 4 et 11.
[86]
Le vrai nom de Martov était Julij Osipovitch
Cederbaum.
[87]
Souligné dans le texte.
[88]
A. LIEBICH, « Martov’s Last Testament »,
Revolutionary Russia, vol. 12, n° 2,
déc. 1999, p. 7.
[89]
Id.
, From the other
Shore…,
op. cit., p.
83-84,86,197-198,237,263,266-267,281,338; id
., art. cit., en particulier p. 9-10;
Sotsialistitcheskij Vestnik, 23 mai
1931, p. 8.
[90]
Souligné dans le texte.
[92]
Ibid., 27 janvier
1933, p. 20.
[93]
Ibid., 23 mai 1931, p.
8.
[94]
Ibid., 13 juin 1931,
p. 6-7.
[96]
Ibid., 27 janvier
1933, p. 20-21.
[98]
Ibid., 12 mars 1927,
p. 1-2.
[99]
Ce discours s’adressait aussi aux SR : N. N. SOUKHANOV,
La Révolution russe 1917, Paris,
Stock, 1965, p. 339; J. REED,
Dix jours qui
ébranlèrent le monde, Paris, Éditions Sociales, 1958, p. 114; L.
TROTSKY,
Histoire de la révolution russe
t. 2.
Octobre, Paris,
Seuil, 1967, p. 691. Cf. aussi les réflexions de L. SCHAPIRO, « Au rebut de
l’Histoire »,
Le Contrat Social,
avr.-sept. 1968, p. 116-119.
[100]
Moscou, 1949 (texte de 1938, approuvé par le Comité central),
p. 49,59,70,103,105, 149-151,160,183,200,235,247.
[101]
Il faut nuancer cette affirmation pour les années vingt, où
plusieurs publications se sont efforcées de respecter les règles de la méthode
historique. Cf. P. JU. SAVEL ´EV, « L. Martov dans la littérature historique
soviétique »,
Otettchestvennaja
Istorija, 1993, n° 1, p. 98-99.
[102]
Cf. le livre, par ailleurs riche de données, de L. M. SPIRIN,
Krutchenie pomechtchitchikh burjuaznyx partij v
Rossii Moscou, 1977; M. I. STICHOV, « Sur la prétendue conception
SR-menchevique de la révolution prolétarienne »,
Vestnik Moskovskogo Universiteta, série
Histoire, 1971, n° 1, p. 54-60 et « Essai de périodisation de l’histoire de la
lutte du bolchevisme contre les partis petits-bourgeois »,
ibidem, n° 8,1977.
[103]
Cf. O.V. VOLOBUEV, G. I. ILIACHTCHOUK, « Le menchevisme après
Octobre »,
Istorija SSSR, 1991,
mars-avril, p. 32-51. La même revue a publié un article de l’historien
américain P. POMPER sur « Trotsky et Martov » (approche de psycho-histoire),
ibidem, septembre-octobre, p.
192-203.
[104]
V. ALEXANDROVA,
Literatura i
Jizn’: otcherki sovetskogo obchtchestvennogo razvitija do konca vtoroj mirovoj
vojny, New York, 1969. Pour des chroniques en français, cf. «
Jeunesse et littérature soviétiques »,
Le Contrat
Social, janv. 1960 et « La Chine dans la littérature soviétique »,
Ibidem, janv.-fév. 1964.
[105]
S. SCHWARZ,
Labor in the Soviet
Union, New York, 1952 (édition allemande en 1953); traduction
française,
Les ouvriers en Union
Soviétique, Paris, 1956. Ce livre a été distribué à l’étranger par
les services du gouvernement américain, cf. A. LIEBICH,
From the other Shore…,
op. cit., p. 298.
[106]
L’auteur, par exemple, insiste unilatéralement sur « le
caractère semi-paysan de la classe ouvrière russe », cf.
Les ouvriers…,
op. cit., p. 34.
[107]
Antisemitizm v Sovetskom
Sojuze et
Evrei v Sovetskom Sojuze s
natchala vtoroj mirovoj vojny ( 1939-1965), Ne