Vous consultezVieux saint et grande noblesse à l’époque moderne : Saint Denis, les Montmorency et les Guise
Jean-Marie LE GALL Université Paris I (Panthéon-Sorbonne) UFR d’Histoire 17, rue de la Sorbonne 75231 Paris cedex 05
« Jésus est fils de Dieu, et de très bonne famille par sa mère »: sainteté et noblesse ont toujours fait bon ménage. Les études sur la période médiévale ont souligné l’origine aristocratique de nombreux saints, notamment dans l’Europe du Nord. Durant l’époque moderne, la noblesse ne dédaigne pas la sainteté, dès lors qu’elle lui permet d’accroître son pouvoir symbolique et charismatique[1] [1] André VAUCHEZ, La sainteté en Occident au Moyen Âge,...
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2 Mais si les liens entre les élites et les nouveaux saints sont étudiés, l’usage que l’aristocratie peut faire des anciens est moins connu, sauf pour quelques dynasties souveraines : ainsi la valorisation du culte de saint Louis par les Bourbon[2] [2] Pierre MOREL, « Le culte de St Louis », Itinéraires,...
suite. Les études sur les origines incroyables de certains lignages ont plutôt souligné la volonté de la noblesse de s’enraciner chez les Troyens ou dans l’aristocratie sénatoriale romaine, comme les Juvenal des Ursins[3] [3] P. S. LEWIS, « La noblesse des Juvenal des Ursins »,...
suite. Le premier XVIe siècle est marqué dans toute l’Europe par cette recherche des origines légendaires. Ainsi la Renaissance que, dans une généalogie des progrès de l’esprit humain, l’historiographie considère comme une préface de l’ère de la raison critique, est aussi celle qui vit proliférer les inventions de fausses histoires, tant il est vrai que le critique et le faussaire ne font souvent qu’un[4] [4] Anthony GRAFTON, Faussaires et critiques : créativité...
suite. En dressant les généalogies bibliques des peuples, le Pseudo Berose édité par Annius de Viterbe offre un grand réservoir de vraies fausses preuves, permettant l’élaboration de ces mythologies des origines, fondatrices d’une identité singulière et d’une supériorité liée à l’ancienneté. Cette quête des premiers ancêtres est à la fois attestée et diffusée par l’imprimerie dans les best-sellers romanesques, tel l’Orlando Furioso paru en 1516, dans lequel L’Arioste décrit la généalogie troyenne des Este. Le mot « généalogiste » apparaît dans la langue française au milieu du XVIIe et pas moins de 130 généalogies, légendaires et historiques ont été publiées, selon Lenglet de Fresnoy, durant la première modernité dans le royaume des lys[5] [5] Roberto BIZZOCCHI, Genealogie incredibili : scritti...
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3 Certes, la noblesse apprécie ces généalogies qui entretiennent le culte de la lignée, au même titre que l’héraldique[6] [6] Sur l’héraldique : Michel NASSIET, Parenté, noblesse...
suite. Les oraisons funèbres lors des obsèques sont un moment fort de l’incantation lignagère, au point de susciter l’indignation de certains prédicateurs[7] [7] « Quand les prédicateurs à la mode, profanant la sainteté...
suite. Mais loin d’être réservé à la vieille noblesse, cet habitus mentis se trouve jusque dans les livres de raison des bourgeois[8] [8] André BURGUIÈRE, « La mémoire familiale du bourgeois...
suite. Dans les Essais (livre I, chapitre 46), Montaigne constate que la généalogie est fort prisée par les parvenus. Dès le XVIe siècle, certains ont ironisé sur cet engouement, comme Rabelais dressant l’ancestrale lignée de Gargantua. Pour autant, « l’abstracteur de quintessence » déclare que si chacun connaissait son histoire familiale, plusieurs déchoiraient tandis que d’autres seraient promus. Quand Adam bêchait et qu’Ève filait, où était le gentilhomme, disaient déjà les Lollards ? La généalogie peut nourrir le sentiment de supériorité ou animer les combats de l’égalité en diffusant l’idée d’une universelle noblesse.
4 Cet usage massif mais ambivalent de la recherche des ancêtres a conduit les historiens à en rechercher la signification. On a longtemps vu dans cet engouement généalogique une crise de la noblesse, matérielle et identitaire, aujourd’hui fort contestée. Concurrencée par la montée des officiers, discréditée lors des guerres de religion, incapable enfin d’apparaître comme détentrice de la vertu, la grande noblesse opérerait avec le concours de la monarchie un blocage social en se repliant sur son sang[9] [9] Ibidem. , p. 773. ...
suite. Mais prenant le contrepied de cette historiographie qu’il a lui-même contribué à élaborer, André Burguière a récemment suggéré, plus que démontré, que la grande noblesse au XVIIe siècle avait délaissé la conscience généalogique au profit de l’exaltation des vertus personnelles. En effet, ce qu’il qualifie de « démocratisation de la prétention généalogique » aurait détourné les grands nobles d’une pratique culturelle qui n’est plus socialement distinctive[10] [10] A. BURGUIÈRE, « L’État monarchique et la famille »,...
suite. Ces stimulantes mais différentes interprétations reposent néanmoins toutes sur la réduction de la généalogie à des usages exclusivement et étroitement sociologiques, sans penser que la généalogie peut servir à d’autres fins que la légitimation d’une ascension ou d’une prééminence sociales.
5 Or l’affichage généalogique peut aussi servir à exprimer une prise de position politique, civique ou religieuse. Rappeler au roi la figure de son ancêtre saint Louis peut être un moyen de renforcer la sacralité de la fonction régalienne par la sainteté du lignage qui l’exerce. Mais c’est aussi un procédé spéculaire pour dénoncer l’indignité du souverain régnant. De même, la quête de l’originel permet d’étayer bien d’autres distinctions que les hiérarchies sociales au sens étroit du terme. Elle nourrit les différences urbaines, nationales et confessionnelles[11] [11] Claire DOLAN, « L’identité urbaine et les histoires...
suite. Ainsi, dans la controverse religieuse, la convocation des priora tempora a dans un premier temps déstabilisé le catholicisme, car son invocation ébranlait les traditions plus récentes. Mais très vite, dans le débat avec les protestants, l’Église a récupéré l’argument de la tradition, qu’elle oppose à la sola scriptura, en mobilisant l’ancienneté de ses dogmes et de ses rites, ainsi que la continuité apostolique. En dressant massivement des séries d’évêques, les catholiques établissent la genèse et la généalogie de leur magistère. Les Pères de l’Église et les vieux saints sont donc nécessaires à la controverse religieuse, qui est aussi sociale et politique.
6 Mais les études ont été peu attentives au prestige que certaines maisons peuvent tirer de leur proximité avec les vieux saints. Pourtant, on ne peut passer la vieille sainteté par pertes et profits[12] [12] Ainsi au début du XVIIe siècle, une ancienne famille de...
suite. Dans le second XVIIe siècle encore, une famille marchande de Limoges, les Nicolas, se déniche pour ancêtre patronymique un saint évêque, Nicolas, évêque de Smyrne[13] [13] A. BURGUIÈRE, « La mémoire familiale », art. cit. ,...
suite. Un martyr aussi ancien et prestigieux que saint Denis, disciple de saint Paul attesté dans les Actes des apôtres, devenu l’évangélisateur des Gaules, le premier évêque de Paris, auteur d’un corpus si utile à la controverse anti-protestante qu’il étouffe longtemps toute controverse sur son authentification, un si grand saint, protecteur du roi, de la couronne et du royaume, pouvait-il ne pas être récupéré par les grands lignages du XVIe siècle ?
7 Deux familles cadettes, deux familles dont la rivalité domine le XVIe siècle, les Guise et les Montmorency, ont cherché à établir des liens avec ce « Dieu tutélaire de la France », comme le surnomme un voyageur anglais.
8 L’exploitation de la mémoire dionysienne s’est opérée sur le mode généalogique chez les Montmorency et sur le mode topographique chez les Guise.
9 Loin de viser seulement à étayer leur ascension sociale ou leur proximité avec les monarques, cette référence à saint Denis a eu des significations religieuses mais aussi politiques, dont finit par s’inquiéter la monarchie. Elle va notamment remettre en cause l’invention généalogique des Montmorency, établie à la fin du XVe siècle, par laquelle ceux-ci prétendent avoir été convertis par saint Denis en personne. Faut-il dès lors voir dans l’intervention des experts royaux une forme de critique rationnelle appliquée à la généalogie et bannissant le merveilleux ? En fait, la royauté a moins le souci de démarquer le vrai du faux que de défendre sa légitimité symbolique et historique face à de grands lignages qui, par le biais d’appropriation topographique ou généalogique, cherchent à afficher leur ancienneté, leur autonomie et donc leur autorité.
LES MONTMORENCY CONVERTIS PAR SAINT DENIS
10 La famille de Montmorency est ancienne, mais on oublie souvent que l’ascension du lignage dominant la première modernité ne s’opère qu’à la fin du XVe siècle par une branche cadette restée fidèle à Louis XI et Charles VIII, alors que les autres choisissaient le camp du Téméraire[14] [14] Francis DECRUE DE STOUTZ, Anne de Montmorency, Paris, 1885,...
suite. Guillaume de Montmorency, père du connétable, gagne ainsi la faveur royale, garde la devise des Montmorency, « Dieu aide au premier chrétien », et récupère de multiples héritages. Anne, ainsi désigné parce que sa marraine est la duchesse de Bretagne et reine de France, est placé dans l’entourage du jeune François d’Angoulême. Cette amitié de jeunesse perdurera et fera sa fortune.
11 Guillaume a aussi resserré les liens du sang avec la famille de Savoie en mariant son fils Anne avec Madeleine, fille du grand bâtard de Savoie, René, et d’Anne de Lascaris, descendante des empereurs d’Orient, comtesse de Tende.
12 Avec la promotion des Valois d’Angoulême, et du fils de Louise de Savoie au trône, c’est un peu du sang des Montmorency qui se rapproche du trône.
13 Anne de Montmorency sera d’ailleurs appelé par Louise de Savoie « mon neveu »[15] [15] Brigitte BEDOS REZAK, Anne de Montmorency, seigneur de la...
suite. Mais l’ascendance avec une famille d’origine impériale et grecque n’est pas non plus sans intéresser Guillaume.
14 Celui-ci adopte en effet le motto grec Aplanos, qui signifie inébranlable, infaillible ou sans erreur[16] [16] B. BEDOS REZAK, ibidem. , p. 64. André DU CHESNE,...
suite. Dans cette référence grecque, il y a probablement une conversion à l’hellénisme, qui gagne la France dans ces années-là, et qui est en partie une manière de se démarquer de Rome, qui prétend au monopole de l’antiquité latine. Le philhellénisme des gallogrecs n’est pas que linguistique, il est en partie politique[17] [17] Claude Gilbert DUBOIS, Celtes et Gaulois au XVIe siècle;...
suite. Voilà pourquoi les Français ne sont nullement mécontents d’avoir été évangélisés par un Athénien de l’Aréopage, comme le rappelle longuement la préface de François Marillac à la première édition en langue française de la Hiérarchie céleste de Denis l’Aréopagite, dédiée à HenriII. Saint Denis joue un rôle clé dans la translatio studii d’Athènes à Paris, puisque Rome n’est plus dans Rome, comme le chante Du Bellay.
Ascension lignagère et invention légendaire
15 C’est dans ce contexte familial et général que surgit la légende généalogique qui fait des Montmorency les descendants d’un certain Lisbius, qui serait le premier notable gaulois converti par l’Aréopagite avant d’être martyrisé.
16 Ainsi, Denis converti par saint Paul aurait converti à son tour le premier des Montmorency. Peut-être la légende est-elle plus ancienne, mais je n’en ai trouvé nulle trace. Vieille histoire ou invention récente, Guillaume est assurément le premier qui y ait autant cru et tenu à le faire savoir, notamment en commandant en 1525 que son tombeau présente, outre les douze apôtres, la figure de cinq saints, parmi lesquels saint Denis[18] [18] René BAILLARGEAT, L’église collégiale de Saint-Martin...
suite. Ce cénotaphe est placé dans la collégiale de Montmorency que Guillaume fait totalement rebâtir en vue d’en faire la nécropole familiale. Les vitraux de l’abside mis en place en 1525 mêlent les portraits des membres de la famille et les saints, ces derniers présentant et protégeant les premiers. Cette magnifique série verrière est encore en partie visible à la collégiale Saint-Martin de Montmorency. Y manque toutefois le vitrail central qui figurait saint Denis portant sa tête, en compagnie du Christ, de la Vierge, des saints Laurent, Martin et Blaise[19] [19] Ibidem, p. 144. Ce vitrail est reproduit dans Lucien...
suite. Si faire voir sert à faire croire, Guillaume de Montmorency a affiché avec éclat sa descendance avec le premier disciple de saint Denis. Il a aussi manifesté sa dévotion envers l’apôtre des Gaules et le protecteur des rois en étant le premier Montmorency à figurer parmi les bienfaiteurs de l’ancestrale confrérie de saint Denis établie dans l’abbaye de Saint-Denis[20] [20] Archives Nationales, (désormais AN) Paris, L 865, n° 2,...
suite. La vénération du saint lié au premier ancêtre de la famille s’inscrit dans le sens que la Renaissance donne à la pietas[21] [21] Wolgang REINHARD, Papauté, confession, modernité, Paris,...
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17 Si parmi les innombrables disciples de Denis, on compte, à mesure que passe le temps, une foule croissante de fondateurs de sièges épiscopaux, comme pour ramener toute l’évangélisation de la France à la mission apostolique du premier évêque de Paris, on rattache donc aussi à saint Denis le fondateur d’une illustre maison de France au début du XVIe siècle. Tout d’abord, parce que la Renaissance reste marquée par la volonté d’établir l’origine de toute chose – savoirs, religions, nations et familles – dans l’Orient matriciel. C’est de cette ville d’Athènes, héritière du savoir de l’Égypte, que vient saint Denis, le convertisseur du premier des Montmorency. Ensuite, ceux-ci inscrivent leur histoire dans la mémoire collective du royaume et semblent l’assumer en partie[22] [22] Maurice HALBAWCHS, Les cadres sociaux de la mémoire, éd. ...
suite. Enfin, cette invention des origines s’inscrit dans un contexte familial spécifique. Le cadet de famille qui réussit à s’imposer comme chef du lignage par la fidélité au roi et une habile politique de mariage et de récupération d’héritages, Guillaume, dissimule par ce mythe une ascension personnelle en faisant croire à une prééminence sociale établie de tout temps et atemporelle. Comme le souligne le dominicain Étienne de Chypre, la fonction de ces généalogies pour les familles est de « se montrer presque avoir été de toute éternité »[23] [23] Étienne DE CHYPRE, Les généalogies de soixante-sept très...
suite. Les Montmorency incarnés par cette branche familiale ont toujours occupé en France la première place, déjà au temps primitif de saint Denis. Ils sont les premiers convertis par le premier apôtre des Gaules.
18 Mais dans cette première moitié du XVIe siècle où le saint est encore publiquement honoré par les souverains, qui ordonnent plusieurs expositions des reliques en l’abbaye royale, Guillaume de Montmorency souligne aussi par cette innovation généalogique sa proximité avec le roi. L’usage de la symbolique régalienne par les officiers vise à conforter et à visualiser leur relation privilégiée avec le monarque. Ainsi Jacques Cœur, au XVe siècle, a baptisé plusieurs de ses navires du nom de Notre-Dame-Saint-Denys ou de Notre-Dame-Saint-Michel[24] [24] Christian DE MERINDOL, « Piété et politique dans les...
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19 Le successeur de Guillaume, le connétable Anne a eu une position éminente dans la monarchie au point d’apparaître dans le second XVIe siècle comme le premier favori de l’histoire de France[25] [25] Nicolas LE ROUX, La faveur du roi. Mignons et courtisans...
suite. Il n’a pas négligé d’asseoir sa fortune sur un capital symbolique, en renforçant les liens de parenté royale notamment.
20 Parenté spirituelle tout d’abord, puisque François, son fils a pour parrain le roi François Ier[26] [26] B. BEDOS REZAK, Anne de Montmorency… op. cit. , p. 45,53. ...
suite. Parenté charnelle aussi. Le connétable et Henri II décident d’unir plus étroitement leur sang en mariant Diane, fille naturelle du roi Henri II avec François de Montmorency. Si le connétable a consolidé le rang et la gloire du sang, en revanche, il n’a pas cherché à exploiter la référence dionysienne. Ses éloges mettent moins en avant sa généalogie prestigieuse que sa virtu, conformément à la tradition humaniste. Le triomphe et les gestes de monseigneur Anne de Montmorency, composé par un parent vers 1538, l’éminent helléniste Jean de Luxembourg, évêque de Pamiers, passe très vite sur le lustre familial pour glorifier les exploits militaires et l’indéfectible fidélité du connétable[27] [27] Jean DE LUXEMBOURG, Le triomphe et les gestes de Mgr Anne...
suite. La faveur du roi récompense la valeur de l’homme. Divers éloges du connétable, restés à l’état manuscrit, comme celui de Gilbert Bayard, font aussi abstraction du passé lignager pour se focaliser sur les mérites personnels[28] [28] Bibliothèque Nationale de France, (désormais BNF), ms...
suite. Le connétable semble n’avoir rien fait pour rappeler le souvenir de Lisbius et s’associer par certaines dévotions à la mémoire dionysienne. Ainsi sa bibliothèque ne compte aucun ouvrage de saint Denis, son testament ne l’évoque pas, et surtout son magnifique tombeau ne présente aucune statue du saint, sans qu’on sache si c’est intentionnel ou bien le fait d’un inachèvement du monument[29] [29] René BAILLARGEAT, Histoire du mausolée d’Anne de Montmorency,...
suite. Rien n’atteste donc d’une valorisation par le connétable de la légende de Lisbius.
21 Faut-il voir dans cette attitude la confirmation de la thèse d’Ellery Schalk selon laquelle la noblesse est avant tout alors une vertu personnelle plus qu’un héritage racial ? Pourtant, dans le même temps, d’autres familles se forgent des généalogies imaginaires, le père d’Anne n’y ayant pas été lui-même insensible.
22 Certes, ces figures fondatrices sont moins la matrice d’une singularité génétique, qu’une exigence et une prédisposition morales[30] [30] Arlette JOUANNA, L’idée de race au XVIe siècle, Montpellier,...
suite. Mais plutôt que de chercher le sens que chaque époque donne à l’imaginaire généalogique, ne convient-il pas, avant tout, de considérer l’usage que chaque strate familiale en fait par rapport à son époque et à sa position dans les configurations politique, religieuse, clientéliste ? En l’occurrence, dans l’histoire moderne de la famille Montmorency, la glorification du lignage, utile pour Guillaume, cadet en transit social, devient sous Anne moins nécessaire que la glorification de celui qui fait accomplir à cette branche une promotion historique sans précédent, celle de l’entrée dans l’étroit cercle des ducs et pairs. Désormais le grand ancêtre de cette tige familiale, c’est justement le connétable. Ses multiples blessures et ses innombrables séquestrations suffisent à sa gloire, comme bientôt les balafres et les victoires aux Guise.
Origine légendaire et appartenance confessionnelle
23 Les héritiers du connétable, à savoir François, mort en 1579, et son frère Henri, le gouverneur du Languedoc, ne sont pas aussi bien en cour que celui qui, malgré des défaveurs, avait été favori de deux rois. Ils vont donc se réfugier davantage derrière leur généalogie en réveillant la mémoire de Lisbius et de saint Denis, mais cette fois moins dans un souci de promotion familiale que dans une perspective politique et religieuse. Le hasard s’en mêle aussi. Le connétable meurt en 1567 à la bataille de Saint-Denis. Suite à la surprise de Meaux, le roi a fui à Paris et Condé a entrepris de faire le siège de la capitale. Pour ce faire, il s’empare de l’abbaye. Dans la plaine sacrée du Lendit, le jour de la Saint Michel, le combat s’engage[31] [31] Anne LOMBARD JOURDAN, « La bataille de Saint-Denis »,...
suite. Blessé, et ramené dans son hôtel parisien, le connétable succombe.
24 Tandis que son cœur rejoint celui d’Henri II aux Célestins le 17 novembre, son corps est exposé jusqu’au 23 novembre, date des obsèques solennelles à Notre-Dame[32] [32] BNF, ms fr 4317, fol. 183. ...
suite. Arnauld Sorbin, prédicateur et confesseur du roi, y prononce l’oraison funèbre. Elle commence par une citation de l’Aréopagite puis vient l’évocation de « Lisbius noble parisien qui [… ] premier reçeust la foy par les prédications » de saint Denis[33] [33] Arnauld SORBIN, Oraison funèbre prononcée à Notre-Dame...
suite. Cette « race » des Montmorency est donc historiquement attachée à la vraie foi et génétiquement programmée pour lutter contre l’hérésie, depuis Lisbius jusqu’au connétable en passant par Simon de Montfort, pourfendeur des Albigeois. Dans cette oraison, la figure de saint Denis, le convertisseur, est mobilisée contre l’hérésie et en faveur du connétable. La mort à Saint-Denis d’un fidèle de tant de rois lui aurait même permis selon Michel de Castelnau d’être inhumé auprès de son maître, Henri II, dans l’abbatiale, mais le connétable voulut reposer dans la nécropole familiale bâtie par son père[34] [34] Michel DE CASTELNAU, Mémoires, Paris, 1660, t. 2,...
suite. Les obsèques achevées à Notre-Dame le 23 novembre, le corps a peut-être été exposé dans l’abbaye avant d’être inhumé à Montmorency le 17 février. Là, Sorbin prononce une seconde oraison où il déplore la division de la noblesse gauloise par les sectes et rappelle que c’est Clovis qui a banni le paganisme et évité à la France de basculer dans l’hérésie arienne[35] [35] Arnauld SORBIN, Seconde oraison funèbre, Paris 1568, p. 12v°. ...
suite. Il n’est plus fait ici mention du lien avec Denis.
25 Et l’ensemble des tombeaux et épitaphes rédigés par Dorat, Ronsard, d’Espence, Pasquier et autres lettrés proches du roi se gardent bien de rappeler le lien avec Lisbius et saint Denis[36] [36] Epitaphes sur le tombeau de haut et puissant seigneur Anne...
suite.
26 S’il faut attendre la mort du connétable pour voir revenir la légende de Lisbius, c’est que François et Henri, ses fils, sont confrontés à une situation confessionnelle familiale assez confuse. Dans les années 1560, un doute plane en effet sur la religion des Montmorency. En France, certains parents sont ouvertement engagés dans l’hérésie, tels les neveux d’Anne, Coligny, François d’Andelot et Odet de Châtillon. D’autres, à l’extérieur, sont compromis avec elle comme le baron de Montigny, ou le comte d’Hoorn, tous deux Montmorency et tous deux figures emblématiques et martyrisées du soulèvement des Pays-Bas. François, le fils aîné du connétable est gouverneur de Paris et il est assez mal vu des Parisiens depuis qu’en 1564, il les a empêchés de déterrer un huguenot au cimetière des Saints-Innocents. Claude Haton signale qu’on n’a jamais « sceu faire jugement s’il estoit catholique », et l’accuse de favoriser les réformés[37] [37] Claude HATON, Mémoires, éd. Laurent Bourquin, Paris, Éditions...
suite. Des bruits circulent sur son attitude face au soulèvement condéen de 1567 qui voit périr son père[38] [38] Barbara DIEFENDORF, Beneath the Cross. Catholics and Huguenots...
suite. Une brochure, intitulée Mémorables annotations sur les dernières paroles de feu monsieur le connétable refusant la paix à monsieur le prince de Condé relate l’inquiétude des catholiques qui « par la suasion des Parisiens » croient que le connétable « avait secrète intelligence avec messieurs ses neveux »[39] [39] Est-ce une allusion à la conférence de La Chapelle Saint-Denis...
suite. Certes la brochure, favorable aux protestants, voit dans sa mort une sanction infligée par Dieu. Mais elle révèle la méfiance des Parisiens envers le connétable et son fils François. Ils ne sont certes pas protestants mais n’inspirent pas confiance aux catholiques.
27 Profiter des obsèques pour discrètement rappeler la conversion du lignage par le premier évêque de Paris, c’est occulter toute cette vague de calomnies et reconstruire une lignée croyante. Peu après, en juin 1570 circule d’ailleurs dans la capitale une généalogie des Montmorency (celle de Forcadel ?). Or c’est en évoquant la diffusion de ce texte que le curé parisien Jean de La Fosse signale que les habitants de Rouen, lors de la Fête-Dieu, accusent François de Montmorency d’être un traître au catholicisme et au royaume[40] [40] Jean DE LA FOSSE, Journal d’un curé ligueur, Paris, 1866,...
suite. Sous la plume du mémorialiste, ce télescopage de la rumeur infamante et de la généalogie éclaire la finalité de celle-ci. Montrer que bon sang ne saurait être de mauvaise foi.
28 L’origine légendaire quasi mythique opère donc une suspension du temps historique pour rendre le passé éternellement présent. La généalogie participe ici à la défense d’une identité croyante bafouée, en l’ancrant dans un événement fondateur d’une essence originelle inaltérable. Dans le cadre d’une pensée de la Renaissance marquée par l’établissement de sympathies et de connivences en vue d’établir la continuité et l’unité, ici familiale, le rappel de la proximité généalogique des Montmorency avec le saint apôtre des Gaules projette à jamais sur la lignée une fidélité au catholicisme qu’aucun accident historique ne saurait altérer.
29 Dans une pensée marquée par l’analogie, la généalogie fonctionne sur le modèle de l’homologie, en inscrivant chaque individu dans l’immémoriale essence familiale. L’identité git dans la répétition à l’identique des facultés de Lisbius, véritable génotype[41] [41] « L’identité visée n’est pas celle de l’individu...
suite. L’antiquité de la conversion et du convertisseur scelle et signe l’authenticité de la foi des Montmorency comme l’exprime, en 1599, l’augustin Roland Bourdon dans son oraison funèbre d’une fille du connétable, Madeleine, abbesse de LaTrinité à Caen : « Cette antiquité est louable pour avoir esté un de cette maison qui habitant à Paris du temps de Jésus Christ fut le premier qui converty par saint Denys embrassa la foy chrétienne : vray augure de ce que depuis est arrivé, que ceux de cette maison seroient vrais protecteurs et deffenseurs de cette religion »[42] [42] Roland BOURDON, Harangue funèbre prononcée en l’abbaye...
suite. Le prestige des Montmorency ne tient pas qu’à l’ancienneté de la maison mais aussi à celle de sa conversion au catholicisme.
Saint Denis, Lisbius et l’autochtonie des Montmorency
30 Enfin ce rappel de Lisbius, et donc des origines gauloises, insiste sur l’autochtonie des Montmorency, tandis que les Guise sont alors réputés étrangers[43] [43] A. JOUANNA, Le devoir de révolte, Paris, Fayard, 1989,...
suite. Horsains, ils apparaissent néanmoins comme dépositaires de la lutte contre l’hérésie, par leur lignée carolingienne, par la victoire de la branche aînée des Lorraine à Saverne et par la victoire de François de Guise à Dreux.
31 Face au charisme du lignage rival, les Montmorency ont besoin de rappeler leur émanation gauloise et ce lien étroit avec l’histoire catholique du royaume.
32 On comprend combien évoquer la figure ancestrale du noble gaulois Lisbius converti par l’apôtre des Gaules peut légitimer cette stratégie. C’est à Montmorency-Damville qu’en 1571, le jurisconsulte Forcadel, un protégé des Montmorency, proche du monarchomaque François Hotman, dédie son Montmorency gaulois. Ce texte vise moins la monarchie qu’il ne cherche en creux à souligner l’enracinement patriotique des Montmorency face aux Guise, dont Forcadel veut à l’évidence brider les ambitions[44] [44] Voir FORCADEL, Montmorency gaulois, p. 18 :...
suite. Il y déplore que certains grands « ont négligemment laissé ternir le lustre de leur bon bruit ». Il fait de la famille une descendante des rois celtes, et de Lisbius le « chef de la république de Paris », lointain prédécesseur donc de François de Montmorency, gouverneur d’Ile-de-France depuis 1556. Il rappelle ensuite la conversion de Lisbius par saint Denis, geste qui augure d’un « zèle ardent pour la religion » chez tous les Montmorency[45] [45] E. FORCADEL, Montmorency… op. cit. , p. 4,6-7. ...
suite. Bref, en matière de foi et d’autochtonie, les Montmorency ne le cèdent à personne.
33 En 1579, à la mort du maréchal François de Montmorency, François Rose, aussi appelé Jean de La Gessée, publie un Traicté sur les généalogies alliances et faicts illustres de la maison de Montmorency. Afin de se faire un nom dans la Renaissance de la critique, l’auteur s’oppose à Forcadel, qu’il trouve défectueux sur certains points. Mais il rappelle que Lisbius, venu de Libye est « un des plus nobles citoyens de Paris ». Tantôt Gaulois, tantôt Libyen, Lisbius est en tout cas toujours converti par Denis, natif d’Athènes, disciple de saint Paul. Cette mention, comme celle de la devise aplanos, prêtée ici au connétable, est un moyen de désigner la fidélité du défunt à Dieu, au prince et à la chose publique. Lisbius était à la fois un notable de Lutèce et un chrétien zélé, autant de qualités que les Montmorency ont du mal à assumer et à faire accepter par des Parisiens qui n’ont d’yeux que pour les Guise[46] [46] François ROSE, Traicté sur les généalogies, alliances...
suite. Or cet éloge du passé veut guider l’interprétation de l’action du maréchal François de Montmorency, gouverneur de Paris qui sut s’opposer à l’entrée du cardinal de Lorraine à Paris en 1565. À chaque fois, le rappel du rang et de la conversion de Lisbius confirme que les Montmorency sont les premiers barons chrétiens, les premiers disciples de l’apôtre de France et du premier évêque de Paris.
34 Enfin, la généalogie peut aussi quitter le positionnement confessionnel et la rivalité nobiliaire pour s’inscrire dans la polémique politique : encore que la figure de Lisbius converti par Denis soit moins évidente à employer lorsqu’il s’agit de justifier le soulèvement de 1574, alors que sont distendus les liens entre la monarchie, François et Henri de Montmorency. Le premier est embastillé et le second, gouverneur du Languedoc, prend les armes au côté des Malcontents et des protestants. Dans un manifeste, Damville accuse la monarchie, noyautée par les Italiens, de vouloir détruire la vieille noblesse. Il proclame son « naturel françois issu de tige des barons chrétiens et barons de France ». Catholique mais gallican, il réclame la tenue d’un concile. Dans la Briesve remontrance de France de 1575 qui justifie le soulèvement, Innocent Gentillet voit dans les Montmorency les descendants d’un compagnon du franc Mérovée. Cette valorisation des origines franques plutôt que gauloises lance moins le racisme nobiliaire qu’elle ne sert à affirmer l’antiquité de la monarchie mixte, établie chez les Francs[47] [47] A. JOUANNA, Le devoir… op. cit. , p. 158,170,456,...
suite. Ils ont libéré la Gaule dira bientôt François Hotman dans sa Francogallia, et leurs héritiers, les nobles défendent toujours la liberté du royaume contre le tyran. Quant au titre de premier baron, Innocent Gentillet le rapporte au droit né de la conquête, dans lequel Pasquier verra bientôt l’origine des fiefs et de la stratification sociale. Dans cette nouvelle configuration, le protestant Gentillet opère une sécularisation de la généalogie et de la titulature des Montmorency, en écartant toute référence à Lisbius gaulois et donc à saint Denis. Il ne peut enter la famille dans une sainteté que récusent les réformés.
35 Les années 1560 voient s’épanouir la controverse sur les origines du royaume mais aussi sur celles des Montmorency[48] [48] Arlette JOUANNA signale que Charles du Moulin dans ses Concilia...
suite. L’usage du héros fondateur doit être mis en situation. Dans la galerie des ancêtres illustres et légendaires, les grands invoquent en fait celui qui correspond le mieux à leur objectif du moment. Contre les rois tentés par la tyrannie, on évoque la fraternité des conquérants francs avec leur chef, manière de rappeler qui les a faits rois. Contre les rumeurs sur la religion des Montmorency et dans la lutte contre les Guise réputés étrangers mais ultra-catholiques, les Montmorency préfèrent valoriser l’autochtonie gauloise et la tradition catholique attachée à la conversion du gaulois Lisbius par l’apôtre de France. L’usage des vieux aïeux fondateurs doit être replacé dans le contexte de son énonciation pour en comprendre la signification.
LES GUISE ET LES SANCTUAIRES NATIONAUX
36 Il y a déjà longtemps, Lucien Romier a insisté sur l’antagonisme latent des Guise et des Montmorency. Au-delà des stratégies de clientèles, des conflits politiques, l’affrontement entre les deux familles ne peut pas faire l’économie d’une rivalité du capital symbolique[49] [49] Joseph BERGIN, « The decline and fall of the house of...
suite. Branche cadette d’une famille souveraine, les Guise ont donc aussi cherché des alliances de sang avec la maison de France, notamment en mariant Marie Stuart à François II. Ils ont aussi fait dresser une généalogie flatteuse que l’humaniste Symphorien Champier, médecin du duc de Lorraine, précise au début du siècle avant qu’un archidiacre de Verdun, Richard de Wassembourg, affirme en 1549 que les Lorraine descendent de Clodion le Chevelu, lui-même descendant de Jules César et des Troyens[50] [50] Jean-Marie CONSTANT, Les Guise, Paris, Hachette, 1984, p. 195. ...
suite. Dès les années 1550, la filiation carolingienne est ainsi reconnue par Ronsard. Manière de réfuter l’accusation d’être étrangers et d’affirmer leur rang alors que s’affirment les distinctions et les prérogatives des princes du sang[51] [51] A. JOUANNA, « Les Guise et le sang de France », in Yvonne...
suite.
37 À ce capital de l’ancienneté, les Guise joignent aussi un capital identitaire religieux qui les place « dans une posture d’intimité avec un Dieu d’immanence qui fait d’eux une lignée divinement choisie pour accomplir les hauts faits et les gestes de défense de la religion traditionnelle »[52] [52] Denis CROUZET, « Capital identitaire et engagement religieux :...
suite. Alors que les princes du sang, les Bourbon et les Condé sont gagnés à l’hérésie vers 1580, les Guise, qui ne sont pas du sang royal, valorisent leur essence catholique.
38 Mais s’ils peuvent tirer profit de l’engagement des Lorraine à Saverne contre l’hérésie, de la présence du cardinal de Lorraine à Trente, s’ils peuvent exploiter dans un passé plus ancien la figure de Godefroy de Bouillon, aucune généalogie ne les rattache à la figure de saint Denis[53] [53] René TAVENEAUX, « L’esprit de croisade en Lorraine...
suite. Mais la représentation lignagère n’est pas le seul terrain où la légende dionysienne et les familles aristocratiques peuvent se rencontrer. Le mythe dionysien nourrit aussi des lieux de mémoire comme l’abbaye de Saint-Denis, où prient les Parisiens et affluent les voyageurs européens[54] [54] Pour une réflexion récente sur la notion de lieux sacrés,...
suite. Les Montmorency ont exploité la proximité généalogique avec le saint mais ils ne sont jamais parvenus à détenir l’abbaye de Saint-Denis, en raison de la proximité de leur duché-pairie avec les domaines de l’abbaye[55] [55] En septembre 1551, à la demande des religieux, Henri II...
suite. En revanche, les Guise vont accroître leur capitalisation symbolique par l’appropriation de cette topographie dionysienne.
Les fruits de Saint-Denis pour les Guise
39 Pour faire oublier leur réputation de princes étrangers, les Guise ne négligent pas le profit symbolique et politique qu’ils peuvent dégager des lieux sacrés où se forge l’identité nationale[56] [56] On notera qu’au XVIIe siècle, les ordres religieux étrangers...
suite. Ceux liés à la Vierge, comme la seigneurie de Marchais Liesse acquise au milieu du XVIe siècle en un temps où s’affirme, selon Bruno Maes, la dimension nationale de ce pèlerinage marial[57] [57] Bruno MAËS, « Pèlerinages nationaux et identité nationale...
suite. Ils détiennent aussi l’archevêché de Reims, ville du sacre[58] [58] Un exemple de l’usage politique de ce lieu symbolique. ...
suite. Mais aussi les lieux liés à saint Denis. À commencer par l’abbaye abritant ses reliques, que les Lorraine possèdent sans discontinuer de 1556 à 1588 puis de nouveau à partir de 1594[59] [59] Elle n’est pas en droit et ni même en fait réservée...
suite. Dans la détention de la plus riche abbaye de France, les Lorraine recherchent bien sûr un profit financier, les deniers au comptant qu’ils en tirent s’élevant en 1580 à 49170 livres tournois selon Joan Baker.
40 Certes, l’excédent démographique guisard, féminin notamment, explique aussi cette ruée sur le système bénéficial monastique. Mais Saint-Pierre de Reims, Chelles, Jouarre, Notre-Dame de Soissons, sont autant d’abbayes royales liées aux dynasties successives. Les maisons retenues sont de plus en plus situées dans les zones où sont établis les Guise, afin de renforcer leur assise foncière, seigneuriale, clientéliste et politique mais aussi symbolique, par la capture du rayonnement de certains lieux sacrés, liés notamment à la mémoire dionysienne, comme l’abbaye de Saint-Denis au XVIe ou à Montmartre entre 1657 et 1699. Cluny, Reims, Saint-Denis sont des bénéfices qui confèrent, comme l’admet le cardinal de la Rochefoucauld, de la « dignité » aux Guise. Les en priver serait les humilier[60] [60] Ibidem, p. 796. ...
suite. Certains monastères deviennent ainsi en quelque sorte un élément quasi patrimonial et familial.
41 Comme abbé de Saint-Denis, le cardinal de Lorraine a officié lors des funérailles d’Henri II, de Charles IX ainsi que lors du couronnement d’Elizabeth d’Autriche. Quant on sait qu’en tant qu’archevêque de Reims il a aussi sacré ces deux rois, on mesure le bénéfice rituel que le cumul de ces deux sièges confère, dans le système cérémonial monarchique. En outre, le cardinal de Lorraine aime se rendre dans son abbaye de Saint-Denis et s’y montrer notamment lors des grandes fêtes qui voient accourir la foule. Il officie ainsi lors de la messe de Noël de 1557 et de 1558[61] [61] Jean LESTOCQUOY, Correspondance des nonces en France, 1557-1561,...
suite. Il y célèbre aussi la messe lors de la fête de saint Denis, le 9 octobre 1570, et le nonce souligne la très grande affluence du peuple de Paris, d’autant qu’une foire vient s’adosser à la fête du saint et en rehausser l’attraction[62] [62] Vi ho visto tanto concorso di popolo che quella chiesa che...
suite. En officiant en ce jour de liesse dionysienne, le cardinal capte au profit de sa famille une partie de la dévotion que les Parisiens portent au saint fondateur de l’Église de Paris. Outre leurs victoires militaires, c’est aussi par cette communion dans une même dévotion que les Guise construisent leur charisme dans la capitale.
42 Ils cherchent aussi à dégager un profit politique de la fonction abbatiale du plus prestigieux monastère du royaume. Vers 1560, une partie de la noblesse, certains réformés et certains juristes dénoncent, dans une campagne de libelles, la mainmise des Guise sur le gouvernement de François II. L’un des points de la querelle est d’affirmer que le souverain doit être tenu pour mineur afin de provoquer la convocation des États Généraux et une régence qui soustrairait le jeune souverain à l’emprise de sa belle-famille. L’enjeu historico-juridique est donc la définition de l’âge de la majorité du roi. Certains vont jusqu’à distinguer une minorité à deux degrés, l’une jusqu’à 14 ans impliquant la tutelle, l’autre jusqu’à 25 ans, la curatelle[63] [63] J. -M. CONSTANT, Les Guise… op. cit. , p. 39. ...
suite. Une créature des Guise, Jean du Tillet prend alors leur défense par un savant traité Pour la majorité du roi très chrétien contre les écrits des rebelles, où il confirme que la majorité est bien à 14 ans. Deux libelles lui rétorquent qu’elle doit être placée à 22 voire 25 ans[64] [64] A. JOUANNA, Le devoir… op. cit. , p. 125-126. ...
suite. Les Guise ne sont certes pas ceux qui prétendent à la régence. Pourtant dans l’une des réponses à Du Tillet, celui-ci est accusé de vouloir affermir la tyrannie du cardinal en citant les antécédents des abbés de Saint-Denis, Suger et Mathieu : « Pauvre homme, que veux-tu conclure par cela ? Est-ce pour montrer que ton cardinal étant abbé de Saint-Denis, d’aussi bon titre que Judas vendit Jésus-Christ, a par conséquent le droit de régence ?»[65] [65] Mémoires de Condé, t. 1, p. 439,457. ...
suite. Ainsi, la rumeur et leurs détracteurs prêtent aux Guise, à partir de leur simple titre d’abbé de Saint-Denis, une ambition à la régence qu’ils n’ont peut-être pas, pas plus qu’ils n’ont eu sérieusement l’intention d’accéder au trône selon Jean-Marie Constant[66] [66] Tout au plus Jean-Marie CONSTANT voit-il dans leur production...
suite.
43 Mais il faut bien reconnaître que les Guise n’ont rien fait pour démentir cette rumeur, et qu’ils se sont prêtés à des gestes ambigus, notamment autour des lieux liés à la mémoire dionysienne. Faut-il évoquer après Wassy, l’entrée triomphale du duc par la porte Saint-Denis, itinéraire emprunté par le rois[67] [67] B. DIEFENDORF, Beneath the Cross… op. cit. , p. 62. ...
suite ?
44 Deux des moments forts de cette rencontre entre le charisme guisard et le magnétisme du sanctuaire dionysien se situent en 1583 lors des processions blanches et en 1589 lors de la Ligue.
Les processions blanches à Saint-Denis
45 En juin 1583 éclate en Champagne une vague pénitentielle dans une aire largement tenue par les Guise, puisqu’ils y détiennent le gouvernement militaire et l’archevêché de Reims. Sont particulièrement visés par les processions blanches les sanctuaires de Liesse, foyer de dévotion mariale, et Corbeny, qui abrite les reliques de saint Marcoul, par lesquelles le peuple considère que le roi reçoit son pouvoir thaumaturgique[68] [68] Le pape a affirmé, en 1547, que c’était l’onction...
suite. Certes, quelques paroisses parisiennes vont à Notre-Dame, mais pour Denis Crouzet, rien de vraiment important. L’auteur a magistralement analysé la pulsion sacrale pénitentielle qui pousse les paysans vers les espaces hiérophaniques, mais la géographie du phénomène le conduit aussi à suggérer que les Guise auraient, sinon orchestré, du moins profité de cet élan pénitentiel, qui est de nature bien différente de celui de l’archiconfrérie des pénitents lancée par Henri III et étudiée par Frances Yates[69] [69] Denis CROUZET, « Recherches sur les processions blanches...
suite. Or, un proche du cardinal de Guise, le moine de Saint-Denis, Jacques Le Bossu, est rétrospectivement plus explicite : le cardinal de Guise a organisé les processions en Champagne[70] [70] Jacques LE BOSSU, Sermon funèbre pour l’anniversaire...
suite.
46 Il se trouve que l’abbaye de Saint-Denis possédée par le cardinal de Guise voit aussi le vendredi 9 septembre affluer 660 personnes venues de Brie, tant hommes, femmes que « petits enfants », « habillés de blanc depuis tête aux pieds, portant des croix en leurs mains et chandeliers. Ils cheminent avec dévotion, portant le Saint Sacrement surmonté d’un beau ciel blanc portés par quatre gentilshommes chantant ensemble beau cantique et oraisons, spécialement à la louange de Notre Dame ». À Saint-Denis, le grand-prieur, homme du cardinal, ordonne de réserver un accueil solennel aux pénitents. Douze reliquaires sont mis sur l’autel matutinal, dont les reliques de saint Cloud, ce prince déchu, tandis que le chef de saint Denis est porté sur l’autel. La communauté monastique se rend au-devant du Saint Sacrement, à La Courneuve, puis organise une procession dans l’abbaye. Toute la nuit les pèlerins, appelés « candides » en raison de la blancheur de leur habit, restent en prières tandis que les moines leur distribuent pain et vin. Le lendemain, dom Henri Godefroi, docteur en théologie, prêche. À partir du 18 septembre jusqu’au 28 octobre défilent sans cesse d’innombrables paroisses d’Île-de-France et de Paris : 2 000 personnes le 18 septembre, 3 000 le jour de la Saint Michel en provenance de la seule paroisse Saint-Laurent de Paris[71] [71] AN, LL 1216, fol. 158v°-160. ...
suite. La dernière manifestation date du 24 novembre, conformément à la chronologie établie par Denis Crouzet.
47 Les registres capitulaires de l’abbaye modifient significativement la géographie des processions blanches établie à partir du traité du chanoine Meurier. Leur cartographie se superpose vraiment de manière trop confondante avec l’implantation guisarde. Ces déambulations conduisent vers les sanctuaires qui définissent la sacralité du royaume : outre Liesse, Reims, Corbeny, il faut désormais ajouter Saint-Denis. Si elles ont peu touché la cathédrale Notre-Dame, tenue par Gondi, elles se sont portées significativement vers l’abbaye détenue par les Guise. Un proche du cardinal, élevé second personnage de l’abbaye après le grand prieur en mars 1583, le chantre Jacques Le Bossu, a témoigné de l’intérêt porté par son maître pour tous ces sanctuaires monarchiques et nationaux. C’est dans l’abbaye de Saint-Denis que le futur cardinal de Guise, jusqu’alors paillard, tel l’ancien païen saint Paul, aurait été soudain appelé par Dieu à l’état ecclésiastique[72] [72] J. LE BOSSU, Sermon funèbre pour l’anniversaire de très...
suite. De fait, il y a été sacré archevêque de Reims le 27 février 1583[73] [73] AN, LL 1216, fol. 145. ...
suite. Le cloître dionysien est son chemin de Damas, un lieu d’inspiration et de révélation de la mission divine assignée à sa famille. L’archevêque de Reims aurait eu à cœur d’augmenter le nombre des moines à Saint-Denis et à Saint-Remy de Reims[74] [74] J. LE BOSSU, Sermon funèbre… op. cit. , fol. e3v°. ...
suite. Si cela ne fut pas réalisé, il « avoit doublé le nombre des religieux du prieuré de Corbeny », fait rédiger par Jacques Le Bossu de nouveaux statuts et procéder à des réparations dans cette église[75] [75] Ibidem. fol. e4. ...
suite. Aux yeux de Le Bossu, ce ligueur guisard apologète du tyrannicide, les Guise incarnent à travers les âges la défense de la foi. Depuis Saverne jusqu’à la victoire sur les reîtres en passant par Dreux, les ducs ont agi pour « garantir la France de la domination des hérétiques »[76] [76] J. LE BOSSU, Deux devis d’un catholique et d’un politique...
suite. La possession de Saint-Denis leur permet d’étayer cette posture politique et confessionnelle.
Saint-Denis contre le roi
48 Lorsque le cardinal de Guise est assassiné en 1588, les Guise et la Ligue font tout pour garder l’abbaye. Tout d’abord, dès le 30 décembre, Mayenne envoie des soldats quérir le trésor pour le mettre à Paris, contre l’avis des moines et sans l’accord du roi. Là, les reliques de saint Denis seront portées en procession solennelle par Mayenne pour implorer le saint de protéger la capitale contre le roi qui l’assiège. Les Guise et la Ligue retournent contre HenriIII son saint protecteur, avant de priver sa mère et le roi assassiné de sépulture dans la nécropole royale. Ainsi la famille de Lorraine, qui a progressivement fait main basse sur les lieux fondateurs de la religion royale, en use pour délégitimer et désacraliser le dernier Valois et sa mère en refusant d’accueillir leurs corps près du saint patron du royaume, dans le giron de la continuité dynastique[77] [77] Depuis le XIIIe siècle, Saint-Denis fait système avec...
suite. On comprend l’acharnement d’Henri IV à reconquérir l’abbaye en juillet 1590.
49 Un Guise, le chevalier d’Aumale tente de s’en emparer le jour de la sainte Geneviève 1591, mais périt vainement sous les murs. Tenir Saint-Denis est pour les Guise un objectif stratégique et symbolique, pour asseoir leur réputation à Paris et tenir en joue la monarchie. Henri IV le sait bien, qui décide de faire rapatrier la dépouille de son prédécesseur (ce qui n’interviendra qu’en 1610), de se convertir en l’abbaye en juillet 1593, et projette aussi de s’y faire sacrer. La recharge sacrale de la monarchie et le triomphe du principe dynastique passent par Saint-Denis, à la fois lieu symbolique de la succession apostolique en France et de la succession dynastique[78] [78] Sur Saint-Denis et les Guise : Jean-Marie LE GALL,...
suite.
50 Au XVIe siècle, les grands lignages ont donc utilisé pour de multiples raisons la mémoire du saint qui introduisit dès le premier siècle la foi en Gaule : et ce, soit parl’exploitation généalogique d’éléments de la légende, soit par l’usage du principal lieu de mémoire du saint, l’abbaye qui porte son nom et qui garde ses reliques. Comment la monarchie a-t-elle réagi devant cette exploitation de la mémoire d’un saint qui est aussi celui du roi et de sa famille ?
LA MONARCHIE ET LES GENÉALOGIES AU XVIIe SIÈCLE
51 L’invocation de la conversion de Lisbius chez les Montmorency, comme les tentatives guisardes de récupération sacrale des lieux de la mémoire dionysienne, nous sont apparues principalement liées à l’affrontement des capitaux symboliques de deux lignages qui s’affrontent, puis secondairement et tardivement liées à la contestation de la politique puis de la légitimité royales. Henri IV prive les Guise de Saint-Denis jusqu’en 1594, en nommant le cardinal de Vendôme.
52 Certes, les Lorraine reviendront à Saint-Denis, mais il faut constater qu’au XVIIe siècle, la monarchie confiera l’abbaye à des princes du sang, pas toujours fidèles comme Conti, et à des principaux ministres comme Mazarin, avant de supprimer le titre abbatial, dont les revenus sont transférés à la fondation de Saint-Cyr. À partir de Louis XIV, le titre abbatial, celui de Suger, ne peut plus servir à la gloire d’un lignage. Les Guise se sont rabattus alors sur Montmartre.
53 La bénédiction de la nouvelle abbesse, Françoise Renée de Lorraine, en 1657, est faite en grande pompe par le légat, Antonio Barberini, neveu d’Urbain VIII, en présence de nombreux évêques, de « presque toute la cour » et du peuple de Paris.
54 Celui-ci accourt en masse en cette octave de la Pentecôte, comme pour raviver en un haut lieu de dévotion dionysienne du XVIIe siècle, les liens entre un pieux lignage et la montagne du martyre de l’apôtre des Gaules.
55
« Le long chemin depuis Paris jusqu’à Montmartre se couvrit d’une multitude incroyable de personnes de toutes sortes d’âges et de conditions. Et l’avidité des Parisiens à voir cette religieuse fille de la maison de Guise se rendit si importune [… ] qu’on fut contraint de la faire se remettre plus de dix fois aux fenêtres de sa chambre pour contenter cette multitude ».
56 Le récit de la cérémonie rappelle que le site du martyre de l’apôtre des Gaules est désormais placé sous la protection d’une famille dont c’est la mission historique de défendre la foi.
57
« Dieu fit cette maison pour sauver les mortels, pour soutenir sa gloire et venger ses autels. Quand l’impiété règne, on voit toujours l’Église choisir pour protecteur, quelqu’un du sang de Guise »
[79] [79] Bénédiction de Madame de Guise, abbesse de Montmartre,...
suite.
58 Si la monarchie a laissé les Guise capter de nouveau les revenus mais aussi une part de dignité que procurent ces bénéfices prestigieux, elle a en revanche sapé la filiation des Montmorency avec l’action apostolique dionysienne, qui s’avère bien plus dangereuse pour l’historiographie monarchique.
59 Il est devenu traditionnel de dire que, lors des Guerres de religion, la noblesse ne se singularise plus par la vertu et que, concurrencée par l’office anoblissant, elle se replie sur une définition raciste et génétique d’elle-même.
60 C’est donc dans le sang que s’immerge de plus en plus l’imaginaire nobiliaire.
61 Les exigences d’une histoire parfaite imposent à la noblesse de fournir des preuves critiques et historiques permettant l’établissement de la hiérarchie nobiliaire. Répondant à cette attente, la monarchie établit en 1595 la charge de généalogiste des ordres du roi, puis instaure en 1615 celle de juge d’armes, occupée par les d’Hozier. La fermeture sur le sang s’accompagne de la dépossession de la société du droit d’anoblissement taisible, au profit d’experts mandatés par le souverain. La monarchie veut maîtriser la généalogie, et le passé comme les érudits romains au XVIe et gallicans au XVIIe siècle épluchent les vieux martyrologes pour mieux établir historiquement et positivement la vérité catholique. La chronologie et la datation deviennent un habitus mentis[80] [80] Francesco MAIELLO, Histoire du calendrier de la liturgie...
suite. La légende doit se soumettre à la dictature métrique de la logique chronologique.
62 Pour prendre place dans la hiérarchie nobiliaire, même les Montmorency doivent fournir des preuves fiables de leur antiquité. Non pas pour prouver qu’ils ne sont pas roturiers, mais pour prouver par des documents historiques l’ancienneté de leur maison, qui détermine leur localisation dans la hiérarchie nobiliaire. En décembre 1595, Eme de Veelu, chartrier de l’abbaye de Saint-Denis reçoit une lettre du connétable de Montmorency qui « requeroit et demandoit qu’on lui fist donner tesmoignage par nos titres (ceux de l’abbaye)
63 authentiques de sa maison, noblesse seigneurerie »[81] [81] AN, LL 1218, fol. 37v°. ...
suite. La lettre du duc signale que ces preuves sont « pour luy servir à la prise de l’ordre du Saint Esprit, désirant faire paroitre l’antiquité de sa maison ». Plus que la légende du saint, ce sont les archives de l’abbaye de Saint-Denis qui deviennent l’un des foyers mémoriaux de la noblesse des Montmorency. Loin de n’être que des sources de revenus et de collations diverses, les monastères et leurs chartes deviennent les gardiens de plus en plus protégés et convoités de la mémoire nobiliaire. En 1624, la primauté des Montmorency n’est plus étayée selon le géographe du roi André Du Chesne ( 1584-1640) par l’ancienneté légendaire mais sur les chartes qui prouvent que cette famille « dure en ligne masculine depuis plus de 650 ans »[82] [82] André DU CHESNE, Histoire généalogique de la maison de...
suite.
Une légende dangereuse pour la monarchie
64 Dans le cas des Montmorency, ce placement des origines familiales dans le champ de la chronologie et hors de l’atemporalité du mythe, a aussi un intérêt politique essentiel, en permettant au monarque de faire taire une légende dionysienne qui fait concurrence à la légende royale. En effet, dans l’oraison funèbre de Madeleine de Montmorency, prononcée en 1595 à LaTrinité de Caen, l’augustin Roland Bourdon déclare que « la maison de Montmorency est si ancienne qu’elle estoit avant qu’il y eust des rois en France »[83] [83] R. BOURDON, Harangue funèbre…, op. cit. , p. 9. ...
suite. En 1609, l’ambassadeur anglais, George Carew relate que le connétable lui avait déclaré plusieurs fois qu’il existait des barons de Montmorency avant qu’il n’y ait des rois de France, ce dont s’irrita fort Henri IV, qui rappela à l’ambassadeur qu’avant Henri II, cette famille n’avait pas plus de sept ou huit mille livres de biens[84] [84] La description de la France, faite sur le modèle des ambassadeurs...
suite. À la fin du XVIe siècle, la mémoire dionysienne porte en elle fondamentalement un inconscient subversif, ici dévoilé.
65 Il y a une France chrétienne convertie avant Clovis[85] [85] Clovis chez les historiens, éd. Olivier GUYOT JEANIN, Bibliothèque...
suite, il y a des nobles, chrétiens de surcroît, avant la monarchie. Cette légende pose l’autonomie du royaume vis-à-vis du souverain et l’autonomie de l’histoire ecclésiastique vis-à-vis de l’histoire monarchique.
66 L’action des experts généalogistes va alors consister à neutraliser ces prétentions politiques et religieuses qu’induit l’origine légendaire des Montmorency, en la déplaçant chronologiquement. Un fidèle serviteur de la monarchie, conseiller du roi, président de la monnaie de Paris, Fauchet, publie en 1599 une nouvelle édition de ses Antiquités et histoires gauloises et françoises. Alors que l’on s’attendrait à le voir évoquer saint Denis et Lisbius dans le chapitre 19 du Ier livre, intitulé Commencement du nom chrétien, il n’en est rien. L’histoire chrétienne de la France commence comme dans toutes les histoires monarchiques avec Clovis (Livre II, chapitre 19). Là en revanche où Fauchet innove, c’est en divulguant dans un ouvrage en langue française une possibilité émise en latin en 1557 par Robert Ceneau, à savoir que Lisbius serait le premier des trois mille compagnons de Clovis baptisé après lui[86] [86] Claude FAUCHET, Les antiquités et histoires gauloises,...
suite. Dès lors, saint Denis n’est plus celui qui convertit les Montmorency, mais cette tâche incombe à saint Rémi et à Clovis. Les Montmorency ne sont plus chrétiens avant que la monarchie ne l’ait été. La conversion des premiers barons ne peut que succéder à celle de Clovis.
67 Il ne s’agit pas pour la monarchie de rationaliser la méthode établissant les généalogies et surtout les origines, ni de rejeter la légende de Lisbius, mais de la délocaliser de telle sorte qu’elle ne fasse plus de tort aux formes de légitimation du pouvoir régalien. La légende d’une conversion dionysienne des Montmorency ne doit pas menacer le monopole de la légende d’une France convertie par Clovis.
68 La conservation de l’État implique la défense des usages légendaires de légitimation. Nulle grande famille n’est catholique avant le souverain, c’est-à-dire mieux que lui. Ainsi, de même qu’au XVIIe siècle le sang royal ne se mêle plus à celui des sujets, la monarchie supprime toute possibilité pour les Montmorency d’exploiter un lien avec le saint du monarque.
69 En 1624, le géographe du roi, André Du Chesne, offre au prince de Condé qui vient d’épouser Charlotte de Montmorency, héritière de la maison, une Histoire généalogique de la maison de Montmorency et de Laval justifiée par chartes, titres…[87] [87] On notera que Charlotte de Montmorency a été inhumée...
suite. Pour la première fois, les deux hypothèses, Lisbius converti par saint Denis ou par saint Rémi, sont présentées en parallèle, ce qui les relativise. Ensuite, l’ancienneté de la maison n’est plus tenue par Du Chesne comme un critère d’anoblissement, « vu que toutes celles qui sont au monde se dérivent de Noé semblent également anciennes ». Ce qui distingue les Montmorency, ce n’est plus l’ancienneté de la famille, c’est leur proximité avec l’histoire de la dynastie et avec le sang royal, que vient encore renforcer l’alliance avec le prince de Condé. La prééminence des Montmorency découle de ce qu’ils ont été les premiers convertis après Clovis, qu’ils ont mêlé leur sang à celui des rois et que ceux-ci les ont gratifiés d’offices de la couronne très prestigieux, que Du Chesne décompte : soit six connétables, six maréchaux, trois amiraux. Toutefois, Du Chesne ne nie pas la valeur de ces origines légendaires, car finalement elles aboutissent aux mêmes conclusions que la méthode critique, à savoir que d’emblée la famille fut éclatante, à la différence d’autres d’un « fort petit commencement »[88] [88] A. DU CHESNE, Harangue… op. cit. , p. 5-6,52. Ce...
suite. Mais il n’y a plus d’autonomie de l’essence montmorencyenne vis-à-vis de la monarchie.
Usages matrimoniaux et politiques d’une légende persistante
70 Malgré ce coup porté à la légende, celle-ci est encore exploitée et mobilisée dans le premier XVIIe siècle. Le rappel du lien avec saint Denis sert tout d’abord à établir des parallèles flatteurs entre des maisons qui s’unissent. Ainsi le gouverneur du Languedoc Henri II épouse une des Ursins, famille italienne qui compte « vingt-deux saints au nom desquels saint Thomas d’Aquin, saint Charles Borromée, le grand saint Benoît, le bienheureux Louis de Gonzague ». Les Ursins se disent les « premiers entre les grandes familles de l’Empire à avoir reçeu la foi » et selon Mademoiselle Des Portes, c’est la providence qui a uni cette famille avec les Montmorency, « dont la maison se glorifie du même avantage parmi les Français »[89] [89] La vie de madame la duchesse de Montmorency supérieure...
suite. L’évocation parallèle d’une même primauté dans la conversion au christianisme permet ici de justifier l’union des familles en les tenant pour égales. Avec le sang, l’ancienneté et les positions curiales, les légendes des origines fondatrices participent donc à la difficile appréciation internationale des rangs entre les différents lignages européens. Ceci étant, la duchesse, retirée à la Visitation de Moulins après l’exécution de son époux, n’a jamais manifesté de dévotion pour saint Denis (elle vénère saint Joseph, François de Sales). Saint Denis est un saint dont la veuve ne réclame pas la protection mais une recharge identitaire dans la défense de la mémoire de son mari et du lignage.
71 En effet, les Montmorency voient au XVIIe siècle plusieurs de leurs membres les plus insignes monter sur l’échafaud. Montmorency-Bouteville pour s’être battu en duel en 1627, Henri II gouverneur du Languedoc en 1632 pour s’être associé au complot de Gaston d’Orléans. Or l’année suivante, paraît en latin, à Douai, une longue vie de saint Denis par le père Halloix, de la Compagnie de Jésus. Il n’est pas sûr que l’auteur ait été informé de l’exécution du chef de la maison de Montmorency. À moins que plus subtilement, il ait décidé de n’en rien dire, pour mieux placer son texte hors des contingences de l’histoire immédiate, et ainsi mieux affirmer la valeur de ses assertions sur la perpétuité des Montmorency. En effet, à deux longues reprises, Halloix évoque la pérennité accordée aux Montmorency par le seul fait de leur précoce conversion. À ses yeux, la conversion de Lisbius lui a valu la survivance de la race des Montmorency et tant que cette famille sera chrétienne, elle subsistera toujours[90] [90] Pierre HALLOIX (SJ), Illustrium ecclesiae orientalis scriptorum...
suite. En 1643, année de la disparition de Louis XIII, Simon Du Cros rédige et publie pour la duchesse, en français cette fois, une Histoire de la vie d’Henri dernier duc de Montmorency contenant tout ce qu’il a fait d’admirable depuis sa naissance. Il s’agit de « défendre la mémoire du grand homme » à l’heure où commence un nouveau règne. L’ouvrage commence par l’évocation du nom de Montmorency et le rappel des deux hypothèses sur la conversion de Lisbius soit par saint Denis, soit par saint Rémi. Cette dernière hypothèse n’empêche nullement du reste la dévotion à saint Denis, puisque « saint Remy ayant ordonné à Clovis d’envoyer tous les ans un présent à l’église de Saint-Denis, les chefs de cette maison avoient l’honneur de l’aller offrir en qualité de premier baron »[91] [91] Simon DU CROS, Histoire de la vie d’Henri… fol. a1v°. ...
suite. À cette ouverture du livre sur la sainteté des origines familiales répond sa clôture sur la mort du dernier Montmorency. On rappelle que celui-ci repose à Saint-Sernin de Toulouse, où ne gisent, depuis Charlemagne, que des « martyrs et saints canonisés »[92] [92] Ibidem, p. 300. ...
suite. Toute la littérature consécutive à la mort du gouverneur du Languedoc vise à occulter le rebelle qui, n’ayant pu mourir en héros militaire à Castelnaudary, décida de mourir en saint[93] [93] A. JOUANNA, Le devoir… op. cit. , p. 241. De multiples...
suite. Le dernier des Montmorency meurt en bon chrétien, comme le premier de la lignée. « Si les biens heureux sont autant de saints, il peut être de ce nombre », affirme Puget de La Serre[94] [94] PUGET DE LA SERRE, Mausolée érigé à la mémoire immortelle...
suite.
72 Lors de la Fronde, la participation d’un Montmorency aux troubles se trouve de la même manière légitimée et justifiée par ce rappel de l’ancienneté, du prestige et de la quasi sainteté du nom. François Hercule de Montmorency ( 1628-1695), fils du décapité de 1627, protégé du grand Condé, prend part à la Fronde condéenne en tenant Bellegarde en avril 1650, avant de rejoindre la princesse de Longueville[95] [95] Katia BEGUIN, Les princes de Condé, rebelles, courtisans...
suite. Or, dans une mazarinade justificative et apologétique appelée Apothéose de la duchesse de Longueville princesse du sang, Bouteville est présenté comme « le pilier et la renaissance de la très ancienne et illustre maison de Montmorency ». La famille décapitée, amoindrie et associée à la rébellion éprouve le besoin de relever son lustre en rappelant ses origines légendaires. La refondation passe par la participation à la Fronde et par la remémoration des origines. La mazarinade signale les deux possibilités, Lisbius, Gaulois converti par saint Denis ou Franc converti par saint Remi, comme si peu importait le saint et le siècle convertisseurs, seul comptant l’ancêtre lointain et dévot, Lisbius[96] [96] C. MOREAU, Choix de mazarinades, Paris, Société de l’histoire...
suite. Dans ce libelle, sa figure est exploitée afin de montrer la très haute naissance des rebelles et donc la légitimité de leur action. Loin des fortunes et infortunes historiques, le mythe de l’éternel recommencement galvanise un lignage affaibli. L’invocation rétrospective du lointain Lisbius constitue la prospective d’une restauration lignagère.
73 Dans le premier XVIIe siècle, malgré l’essor de l’érudition et la définition d’une nouvelle méthode généalogiste, la figure de Denis peut donc encore auréoler les Montmorency. Mais le rang de ceux-ci peut aussi être porté au crédit de l’authenticité de la légende dionysienne. Face à l’érudition qui déploie son arsenal de preuves et de contre-preuves historiques, chronologiques, philologiques pour récuser ou authentifier la légende dionysienne, certains ont préféré la défendre en s’appuyant sur les autorités et les dévotions à saint Denis, alors en pleine expansion. La technique du moine dom Doublet consiste ainsi à accumuler, contre les antidionysiens, les autorités certifiant l’ancienneté de la croyance en la légende dionysienne pour en déduire la validité. Les autorités faisant la vérité, les auteurs anciens et modernes, les rois et les puissants sont convoqués à la barre. Le jésuite Binet se place aussi sur ce terrain dévotionnel dans sa Vie apostolique de saint Denis Aréopagite parue en 1629, en évoquant le lien entre Lisbius et Montmorency afin d’inciter les princes de cette maison à honorer le saint, et par là même à discréditer les antidionysiens[97] [97] Jacques BINET, La vie apostolique de saint Denis Aréopagite,...
suite. Noblesse et sainteté sont solidaires. Ne sont-elles pas toutes deux affaires de foi ?
Le détachement des Montmorency de saint Denis
74 Toutefois, avec l’essor des méthodes de l’érudition et de la critique historique, la généalogie comme la patristique bannissent progressivement le merveilleux[98] [98] En France, la théologie à la fin du XVIe siècle proscrit...
suite. Dans son Histoire de l’histoire parue en 1599, La Popelinière proscrit la recherche des origines, fabuleuses ou mythiques. C’est aussi un des objectifs de Pasquier. La question des origines, par ses lacunes et ses implications providentialistes, est donc écartée. La référence au fondateur légendaire converti par saint Denis va disparaître à la fin du XVIIe siècle.
75 Les Montmorency n’osent plus alors se dire descendants d’un notable converti par saint Denis. Deux oraisons funèbres le prouvent. Le 21 avril 1695, en l’église de la maison professe des jésuites de Paris, prononçant l’éloge funèbre de François Henri de Montmorency, maréchal de France et duc de Luxembourg, le père Delarue passe vite sur « les temps obscurs » où s’enracinent la piété et la noblesse du lignage, mais affirme que « la couronne n’est pas plus ancienne sur la tête de nos rois que la noblesse dans le sang de ces héros. La foy de Jésus-Christ est montée avec Clovis sur le trône mais elle est entrée dans la cour sur les pas d’un Montmorency », manière de justifier le titre de premier baron chrétien. Clovis a remplacé Lisbius, saint Rémi occulte saint Denis et les Montmorency ne descendent plus du premier Parisien converti par saint Denis, mais du premier courtisan converti : formulation qui dit le glissement de la ville vers la cour, mais dont l’ambiguïté est patente, puisqu’elle ne dit pas si la conversion est un geste de foi ou de servilité courtisane[99] [99] P. DELARUE, Oraison funèbre de très haut et très puissant...
suite. Prononçant à son tour en 1708 l’oraison funèbre de monseigneur de Montmorency Laval, premier évêque du Québec, le sulpicien Joseph Séré de la Colombière déclare : « La maison de Montmorency est plus ancienne dans la monarchie que la religion chrétienne.
76 Ce nom était connu… dans les Gaules avant qu’on y prêchat Jésus-Christ, peut-être même avant qu’il vint au monde »[100] [100] Auguste GOSSELIN, Vie de monseigneur de Laval, Québec,...
suite. Ces deux oraisons soulignent la simultanéité de la noblesse des Montmorency et de la monarchie, mais toutes deux montrent qu’en un siècle, les Montmorency ne sont plus considérés comme chrétiens avant la couronne.
77 À son tour, le titre prestigieux de premier baron de France fait l’objet d’une diminutio capitisà laquelle s’emploient Saint-Simon et d’autres ducs et pairs. Pour le petit duc, le titre de premier baron est « un jeu de mot » forgé par les Montmorency pour « abuser le monde et se faire passer pour premiers barons du royaume tandis que la terre de Montmorency, mouvante de Saint-Denis est peut-être la première baronnie de ce district étroit connu sous le nom de l’Île-de-France »[101] [101] SAINT-SIMON, Mémoires, éd. Arthur de BOISLISLE, Paris,...
suite. Au même moment, l’érudition considère aussi que le titre d’apôtre de France accolé à saint Denis ne renvoie plus à l’ensemble du royaume mais réduit son apostolat à la seule Île-de-France. Après l’histoire, la géographie historique est invoquée pour saper toute forme de prééminence en désenchantant le pouvoir des devises ou des légendes. La noblesse, comme la sainteté, fait l’objet d’une approche critique qui rétracte l’imaginaire légendaire. Le XVIIIe siècle ne croit plus que les Montmorency descendent du premier baron converti par saint Denis ou saint Rémi, et ce siècle ne croit plus non plus à la légende dionysienne[102] [102] Voir LA CHESNAYE DES BOIS, Dictionnaire de la noblesse,...
suite.
* * *
78 Il apparaît donc nécessaire de repenser la signification de la généalogie avec d’autres a priori épistémologiques que celui de vouloir simplement y retrouver l’expression des frustrations de la noblesse ou des ambitions de la bourgeoisie. Ainsi, les Montmorency ne nous paraissent pas souffrir de problèmes financiers et loin d’être en déclin, la famille connaît une véritable promotion au XVIe siècle, parallèle à celle des Guise.
79 Au début du XVIe siècle, les Montmorency établissent un rapport de parenté avec Lisbius, le premier notable gaulois converti par saint Denis. Cette inscription des Montmorency dans la geste dionysienne a certes une signification sociale, montrer l’ascension du lignage dans la faveur royale. Mais son emploi et sa signification se diversifient ensuite selon les circonstances religieuses et politiques. Elle permet d’inscrire l’histoire familiale dans l’histoire nationale, d’afficher la difficile fidélité au catholicisme de certains de ses membres, de justifier des liens matrimoniaux avec une puissante famille étrangère, les Ursins, ou d’exalter l’autochtonie du lignage comme pour mieux faire ressortir l’étrangeté des Guise.
80 Pour faire oublier leur origine lorraine, ceux-ci cherchent en effet à capter le rayonnement qui découle de la possession des lieux de mémoire dionysiens.
81 En possédant Saint-Denis, mais aussi Liesse, ils s’attachent à ces sites sacrés largement fréquentés par les Parisiens, notamment en période de crise. N’est ce pas un des creusets de leur popularité auprès de la population de la capitale ? Cette analyse de l’usage symbolique des lieux réguliers démontre qu’on ne peut limiter la détention d’une charge d’abbé commendataire à un détournement des biens monastiques.
82 À travers le saint et ses lieux de mémoires, ces familles inscrivent enfin leur action dans l’histoire collective et immémoriale du royaume. La généalogie légendaire comme les dévotions dans des lieux sacrés se veulent atemporelles et expriment une vision d’un monde immuable. Voilà pourquoi la noblesse recherche la proximité généalogique ou topographique d’un vieux et prestigieux saint comme l’Aréopagite, par lequel se trouve défini le caractère quasi apostolique de l’Église de France.
83 Mais en s’approchant de la nécropole royale ou en s’accrochant généalogiquement au saint du roi, ces deux lignages peuvent aussi menacer le pouvoir royal. La monarchie doit réagir. Elle supprime dans le second XVIIe siècle le titre d’abbé de Saint-Denis en transférant le produit de la mense à la fondation de Saint-Cyr, privant ainsi la noblesse d’un juteux et puissant bénéfice, mais aussi d’un titre auquel s’attache une histoire prestigieuse. Certains abbés ne furent-ils pas régents du royaume, ou principal ministre ? La couronne pulvérise également la généalogie légendaire des Montmorency en faisant de Lisbius le premier chrétien converti et baptisé non par saint Denis, mais après Clovis, par saint Rémi. Il ne peut y avoir de grand lignage chrétien avant que le roi ne fit la France chrétienne. Les généalogistes royaux sont moins ici animés par la volonté de soumettre à la critique la construction des histoires familiales que par la mission de préserver les formes légendaires de légitimation monarchique. Du point de vue de la critique, le lien de Lisbius avec saint Rémi est en effet aussi peu fondé que celui avec saint Denis. Les généalogies ne perdent pas leur utilité sociale et politique, mais les experts royaux utilisent les arguments de la critique pour les rendre plus solides lorsqu’il s’agit d’affirmer l’autorité des souverains, et plus fragiles lorsqu’il s’agit d’effriter celles des grands lignages. Éminente figure savante de la république des lettres, Leibniz, en tant que généalogiste des princes de Brunswick, écuma aussi les bibliothèques italiennes et allemandes pour prouver la filiation de ce lignage avec les Este et les Guelfe, afin de rehausser le prestige de cette famille et ses droits sur la Frise, le Lauenbourg… [103] [103] André ROBINET, Leibniz, Iter Italicum, Florence, 1988,...
suite. L’émergence d’experts en généalogie, détenteurs de règles d’authentification ne signifie pas une modification des usages et des finalités de la généalogie.
84 Ces emplois et ces enjeux sont donc plus divers et singuliers qu’on ne le pense. D’un point de vue méthodologique, il convient de prendre davantage en considération l’usage spécifique que chaque famille et chaque individu peut faire du souvenir lignager dans un contexte donné. Les généalogies sont des textes fortement contextualisés, qui justifient l’attitude sociale mais aussi religieuse et politique d’un individu, d’un lignage, d’une institution, d’un groupe voire d’une nation comme l’a magistralement analysé Giuliano Gliozzi pour les généalogies bibliques des Amérindiens. Elles sont à analyser comme des productions idéologiques dont les finalités varient selon les circonstances et les milieux[104] [104] Giuliano GLIOZZI, Adam et le Nouveau Monde. La naissance...
suite. Ce tribut payé à l’érudition ne veut donc pas succomber aux délices de la généalogie mais, par une approche micro-historique, rétablir la diversité des usages et des stratégies d’emploi des origines légendaires, dans l’espoir d’en dégager l’interprétation d’un certain réductionnisme sociologique.
85 Enfin, loin de n’être qu’un hapax, cette pratique sociale d’appropriation simultanée de prestigieuses figures historiques et de lieux symboliques valorisateurs me semble à l’œuvre dans d’autres lignages, sur d’autres sites sacrés et avec d’autres généalogies. Je n’en citerai qu’un, sans le développer ici : celui des La Tour d’Auvergne qui, devenus princes souverains au XVIIe siècle, se proclament descendants du duc d’Aquitaine, Guillaume, fondateur de l’abbaye de Cluny, dont le cardinal de Bouillon devient abbé, où il fait inhumer ses parents et bâtir un mausolée, tandis que le tombeau de Turenne à Saint-Denis est l’occasion de rapprocher le lignage de celui des Lys. Là encore la monarchie interviendra, exilant Baluze pour s’être laissé berner par des fausses chartes, détruisant le mausolée des Bouillon à Cluny et martelant leurs armes sur le tombeau de Turenne à Saint-Denis. L’hagiographie des vieux saints, souvent adossée aux anciens sanctuaires, participe donc pleinement à la construction de la conscience nobiliaire.
Notes
[ 1] André VAUCHEZ, La sainteté en Occident au Moyen Âge, Rome, École française de Rome, 1981. Jean-Michel SALLMANN a démontré que 42% des saints modernes napolitains étaient issus du patriciat. De plus, la très forte présence de ce milieu nobiliaire parmi les témoins mobilisés dans les enquêtes de canonisation a permis de remettre en cause l’idée que la sainteté serait une production de la religion populaire : Naples et ses saints à l’âge baroque 1540-1750, Paris, Aubier, 1994 (notamment deuxième partie, chapitre II).
[ 2] Pierre MOREL, « Le culte de St Louis », Itinéraires, n° 147,1970, p. 127-151; Pierre ZOBERMAN, Les panégyriques du roi prononcés dans l’Académie Française, Paris, Presses de l’Université de Paris Sorbonne, 1991; Éric ROBERT, « La mémoire de saint Louis sous les Bourbon, études des panégyriques et des vies de saint Louis », mémoire de maîtrise, université de Paris I, Nicole Lemaitre et Jean-Marie Le Gall dir., 2000.
[ 3] P.S. LEWIS, « La noblesse des Juvenal des Ursins », in Philippe CONTAMINE (dir.), L’État et les aristocraties (France, Angleterre, Écosse), XII-XVIIe siècle, Paris, Presses de l’École Normale Supérieure, 1989, p. 87. Au début du XVIe siècle, la chronique de Cluny rédigée par François de Rivo pour l’abbé dom Jacques d’Amboise, frère du tout puissant ministre légat, souligne ainsi l’ancienneté de ce noble lignage gaulois digne d’un chevalier Troyen. Martin MARRIER, Biblioteca cluniacensis, Paris, 1614, col. 1685. Originem iste domnus Jacobus reverendissimus Pater ex nobilissimo Gallorum genere traxit. Quod vetustissimi, moderni parentes summis laudibus extulere, domum praecipue vulgariter dictam d’Amboise, cuius cognome habet… Inenarrabiles viri ex hac familia prodierunt, ita ut equo Trojano merito conferri possit.
[ 4] Anthony GRAFTON, Faussaires et critiques : créativité et duplicité chez les érudits, Paris, Les Belles Lettres, 1993.
[ 5] Roberto BIZZOCCHI, Genealogie incredibili : scritti di storia nell’Europa moderna, Bologne, Il Mulino, 1995, p. 27 et 91. Sur la généalogie au Moyen Âge : Léopold GENICOT, Typologie des sources du Moyen Âge : les généalogies, Turnhout, Brepols, 1975 et Christiane KLAPISCH ZUBER, L’ombre des ancêtres. Essai sur l’imaginaire médiéval de la parenté, Paris, Fayard, 2000. Nous n’avons pas trouvé d’arbre généalogique visualisant de manière arborée la filiation avec Lisbius.
[ 6] Sur l’héraldique : Michel NASSIET, Parenté, noblesse et états dynastiques, XV -XVIe siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 2000.
[ 7] « Quand les prédicateurs à la mode, profanant la sainteté de leur ministère, entreprennent vos panégyriques ou vos oraisons funèbres, est-ce cette rhétorique de la croix ?… Vos louanges, ô mondains sont recherchées dans de longues généalogies, en des images enfumées, en des blazons, en des archives rances, moisies, souvent chimériques. On loue monsieur et madame parce qu’il est noble d’extraction, heureux en alliances …. », Léon de SAINT JEAN, La France convertie :octave à l’honneur de saint Denis l’Aréopagite, Paris, 1661, p. 238.
[ 8] André BURGUIÈRE, « La mémoire familiale du bourgeois gentilhomme », Annales ESC, 46/4, juilletaoût 1991, p. 772.
[ 9] Ibidem., p. 773.
[ 10] A. BURGUIÈRE, « L’État monarchique et la famille », Annales HSS, 56/2, mars-avril 2001, p. 313-336 (ici p. 326-329).
[ 11] Claire DOLAN, « L’identité urbaine et les histoires locales », Canadian Journal of History, 27/2, 1992, p. 277-298.
[ 12] Ainsi au début du XVIIe siècle, une ancienne famille de la noblesse messane, les Gournay de Metz, pourtant attestée depuis le XIIe siècle éprouve le besoin de s’inscrire dans la descendance d’un saint martyr, Livier, persécuté sous Attila, Bossuet n’hésitant pas à reprendre l’argument dans l’oraison funèbre d’un des membres de la famille en 1658. R. BIZZOCHI, Genealogie incredebili… op. cit., p. 65.
[ 13] A. BURGUIÈRE, « La mémoire familiale », art. cit., p. 777.
[ 14] Francis DECRUE DE STOUTZ, Anne de Montmorency, Paris, 1885, p. 70. Guillaume est le fils d’un second mariage de Jean de Montmorency avec Marguerite d’Orgemont. Les fils du premier mariage avec Jeanne de Fosseux, Jean et Louis ont pris le parti de Charles Le Téméraire. Les historiens ont été victimes des apologistes au service des Montmorency. Ainsi même Daniel DESSERT voit à juste titre dans les Montmorency la survivance de la féodalité en invoquant après les thuriféraires du temps, « la plus ancienne et illustre famille de France », avec ses quatre connétables, sa douzaine de maréchaux et amiraux… Tout ce mythe d’une grandeur immémoriale des Montmorency, vise justement à cacher l’ascension d’une branche cadette à la fin du XVe et à replacer la jeune pousse dans la forêt des grands ancêtres. Louis XIV prend le pouvoir : naissance d’un mythe, Bruxelles, Complexe, 1989, p. 18.
[ 15] Brigitte BEDOS REZAK, Anne de Montmorency, seigneur de la Renaissance, Paris, Publisud, 1990, p. 42.
[ 16] B. BEDOS REZAK, ibidem., p. 64. André DU CHESNE, Histoire généalogique de la maison de Montmorency et de Laval, Paris, 1624, p. 34, nous dit que cette devise est en usage depuis le XIVe mais il ne le prouve pas.
[ 17] Claude Gilbert DUBOIS, Celtes et Gaulois au XVIe siècle; le développement littéraire d’un mythe nationaliste, Paris, Vrin, 1972. George HUPPERT, L’idée de l’histoire parfaite, Paris, Flammarion, 1973, chap. IV. Colette BEAUNE, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1985, chap. I.
[ 18] René BAILLARGEAT, L’église collégiale de Saint-Martin de Montmorency, Paris, A. et J. Picard, 1959, p. 85-87.
[ 19] Ibidem, p. 144. Ce vitrail est reproduit dans Lucien MAGNE, L’œuvre des peintres verriers français : verrières des monuments élevés par les Montmorency, Paris, 1885, p. 71-72.
[ 20] Archives Nationales, (désormais AN) Paris, L 865, n° 2, p. 9. Sur la confrérie de saint Denis, Anne LOMBARD JOURDAN, « La confrérie de saint Denis », Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 141, 1983, p. 37-68.
[ 21] Wolgang REINHARD, Papauté, confession, modernité, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998, p. 41 sq.
[ 22] Maurice HALBAWCHS, Les cadres sociaux de la mémoire, éd. Gérard Namer, Paris, Albin Michel, 1996, p. 249.
[ 23] Étienne DE CHYPRE, Les généalogies de soixante-sept très nobles et illustres maisons partie de France, partie étrangères issues de Mérovée, Paris, 1586, épitre dédicatoire au duc de Piney; voir aussi Roberto BIZZOCCHI, « La culture généalogique dans l’Italie du XVIe siècle », Annales ESC, 46/4, juillet-août 1991, p. 797.
[ 24] Christian DE MERINDOL, « Piété et politique dans les cours royales et princières à la fin du Moyen Âge », Renaissance européenne et phénomène religieux 1450-1650, Montbrison, Association du centre culturel de la ville de Montbrison, 1990, p. 241.
[ 25] Nicolas LE ROUX, La faveur du roi. Mignons et courtisans au temps des derniers Valois, Seyssel, Champ Vallon, 2000, p. 45.
[ 26] B. BEDOS REZAK, Anne de Montmorency… op. cit., p. 45,53. Voir aussi Joan DAVIES, « The Politics of the Mariage Bed : Matrimony and the Montmorency family, 1517-1612 », French History, 6,1/2,1992, p. 63-93.
[ 27] Jean DE LUXEMBOURG, Le triomphe et les gestes de Mgr Anne de Montmorency, Paris, 1904. Le texte est de 1637.
[ 28] Bibliothèque Nationale de France, (désormais BNF), ms 5182, ms 4731, fol. 135.
[ 29] René BAILLARGEAT, Histoire du mausolée d’Anne de Montmorency, Persan-Beaumont, 1970.
[ 30] Arlette JOUANNA, L’idée de race au XVIe siècle, Montpellier, Presses de l’université de Montpellier III, 1981.
[ 31] Anne LOMBARD JOURDAN, « La bataille de Saint-Denis », Mémoires de la fédération des sociétés savantes de Paris et Île de France, t. 29,1978, p. 7-33.
[ 32] BNF, ms fr 4317, fol. 183.
[ 33] Arnauld SORBIN, Oraison funèbre prononcée à Notre-Dame aux funérailles de Montmorency, Paris, 1567, p. 11. Noter que le dispositif textuel rapproche et emploie de manière confondante la vie du saint et le corpus dionysien.
[ 34] Michel DE CASTELNAU, Mémoires, Paris, 1660, t. 2, p. 546. Rien dans le manuscrit français 4317 de la BNF n’atteste une étape à Saint-Denis.
[ 35] Arnauld SORBIN, Seconde oraison funèbre, Paris 1568, p. 12v°.
[ 36] Epitaphes sur le tombeau de haut et puissant seigneur Anne duc de Montmorency, Paris, 1567.
[ 37] Claude HATON, Mémoires, éd. Laurent Bourquin, Paris, Éditions du CTHS, 2001, t. 1, p. 202.
[ 38] Barbara DIEFENDORF, Beneath the Cross. Catholics and Huguenots in Sixteenth-Century Paris, Oxford, Oxford University Press, 1991, p. 73,81. Voir aussi Journal de Brulart, dans Mémoires de Condé, Londres, 1743, t. 1, p. 181.
[ 39] Est-ce une allusion à la conférence de La Chapelle Saint-Denis entre Condé et les Châtillon ?
[ 40] Jean DE LA FOSSE, Journal d’un curé ligueur, Paris, 1866, p. 131. François a été chargé d’établir la paix de Saint-Germain à Rouen.
[ 41] « L’identité visée n’est pas celle de l’individu mais celle de la lignée qui indéfiniment repète le père fondateur ». Pierre MAGNARD, Questions à l’humanisme, Paris, PUF, 2000, p. 75.
[ 42] Roland BOURDON, Harangue funèbre prononcée en l’abbaye de la sainte Trinité de Caen aux funérailles de Magdeleine de Montmorency, Paris, 1599, p. 9.
[ 43] A. JOUANNA, Le devoir de révolte, Paris, Fayard, 1989, p. 133.
[ 44] Voir FORCADEL, Montmorency gaulois, p. 18 : Les Lorraine peuvent se vanter d’avoir pour ancêtre Godefroy de Bouillon, mais celui-ci, pour avoir le titre de roi, a toujours refusé de porter couronne d’or sur son chef.
[ 45] E. FORCADEL, Montmorency… op. cit., p. 4,6-7.
[ 46] François ROSE, Traicté sur les généalogies, alliances et faicts illustres de la maison de Montmorency, Paris, 1579, p. 3,31-32.
[ 47] A. JOUANNA, Le devoir… op. cit., p. 158,170,456, note 12. « Les devanciers de ce Charles de Montmorency firent aussi plusieurs grans services à la couronne ayant toujours été employés aux affaires de ce royaume depuis sa première fondation, que les nobles et généreux François de Germanie se saisir de l’Isle de France, de manière que celuy de ses descendans qui depuis a esté sieur de Montmorency a toujours porté le titre de premier baron de France ». Briève remonstrance à la noblesse de France sur le fait de la déclaration de mgr le duc d’Alençon, 1576, p. 58. JOUANNA, « Origines du royaume », Histoire et dictionnaire des guerres de religion, Paris, Robert Laffont-Bouquins, 1998, p. 1175.
[ 48] Arlette JOUANNA signale que Charles du Moulin dans ses Concilia et responsia juris analytica a développé la thèse des origines franques du royaume : « Origines du royaume », ibid., p. 1174-1175.
[ 49] Joseph BERGIN, « The decline and fall of the house of Guise as an ecclesiastical dynasty », The Historical Journal, 25,3/4,1982, p. 781-803.
[ 50] Jean-Marie CONSTANT, Les Guise, Paris, Hachette, 1984, p. 195. R. Bizzochi, Genealogie incredibili… op. cit., p. 64. François de Rosière les fait descendre du troyen Antenor et Jérôme Vignier d’un mérovingien apparenté à un patricien romain.
[ 51] A. JOUANNA, « Les Guise et le sang de France », in Yvonne BELLENGER (dir.) Le mécénat et l’influence des Guise, colloque de Reims, 1994, Paris, H. Champion, 1997, p. 23-36.
[ 52] Denis CROUZET, « Capital identitaire et engagement religieux : aux origines de l’engagement militant de la maison des Guise », Sociétés et idéologies des temps modernes, Hommage à Arlette Jouanna, Montpellier, Publications de l’université de Montpellier-III, 1996, p. 576.
[ 53] René TAVENEAUX, « L’esprit de croisade en Lorraine au XVI-XVIIe siècles », L’Europe, l’Alsace et la France, études en l’honneur de Georges Livet, Colmar, Éditions d’Alsace, 1986.
[ 54] Pour une réflexion récente sur la notion de lieux sacrés, Dominique JULIA, « Sanctuaires et lieux sacrés à l’époque moderne », in André VAUCHEZ (dir.), Lieux sacrés, lieux de culte, sanctuaires, Rome, École française de Rome, 2000, p. 241-296.
[ 55] En septembre 1551, à la demande des religieux, Henri II a soustrait Ecouen au duché pairie de Montmorency érigé en juillet de cette même année afin de ne pas soustraire cette seigneurie mouvante en plein fief de l’abbaye. Les Montmorency n’ont jamais possédé directement l’abbaye. Mais il faut souligner la présence éphémère d’un parent à la tête du prestigieux monastère avec Aymard Gouffier, mort en 1528. Il est le fils de Guillaume Gouffier et de sa femme, Philippe de Montmorency, sœur de Guillaume de Montmorency. La parenté est proche entre les Gouffier et les Montmorency ce qui explique leur présence sur les vitraux de la collégiale de Montmorency.
[ 56] On notera qu’au XVIIe siècle, les ordres religieux étrangers rechercheront aussi leur insertion dans le royaume et dans l’espace parisien en s’installant sur les lieux sacrés de la légende dionysienne : les Jésuites valorisent la mémoire ignatienne à Montmartre, les carmélites de sainte Thérèse introduites par Bérulle s’installent à Notre-Dame-des-Champs. Enfin, les Théatins essayeront d’occuper le prieuré de Saint-Denis-de-la-Chartre.
[ 57] Bruno MAËS, « Pèlerinages nationaux et identité nationale en France, XVe-XVIIIe siècles : Liesse, Saumur, Le Puy », Université de Reims, sous la direction de Vivianne BARRIE, Reims, 1999, p. 383-384.
[ 58] Un exemple de l’usage politique de ce lieu symbolique. Juste après le manifeste de Péronne, le duc de Guise s’empare de Chalons-sur-Marne et orchestre une mise en scène propre à inquiéter la cour : le seul héritier catholique présomptif, le cardinal de Bourbon se déplace en grande pompe de Péronne à Reims, accompagné des Guise : J.-M. CONSTANT, La Ligue, Paris, Fayard, 1996, p. 126.
[ 59] Elle n’est pas en droit et ni même en fait réservée aux membres de la famille royale contrairement à ce qu’écrit J. BERGIN, art cit., p. 784.
[ 60] Ibidem, p. 796.
[ 61] Jean LESTOCQUOY, Correspondance des nonces en France, 1557-1561, Rome, École française de Rome, 1977, p. 103,171.
[ 62] Vi ho visto tanto concorso di popolo che quella chiesa che é grandissima non lo capiva in tutto il di ve n’è concorso continuamente infinito numero, alla divotione quel santo che me ne son ritornato a casa con una consolatione grande; A. LYNN MARTIN, Correspondance du nonce en France, Fabio Mirto Frangipani, Rome, École Française de Rome, p. 107.
[ 63] J.-M. CONSTANT, Les Guise… op. cit., p. 39.
[ 64] A. JOUANNA, Le devoir… op. cit., p. 125-126.
[ 65] Mémoires de Condé, t. 1, p. 439,457.
[ 66] Tout au plus Jean-Marie CONSTANT voit-il dans leur production généalogique de racines carolingiennes un moyen d’établir leur « primauté à la cour de France » où certains les tiennent pour étrangers : Les Guise… op. cit., p. 195. Ce sont soit certains milieux ligueurs illuminés qui ambitionnent pour eux le trône ou alors des adversaires qui pour les discréditer leur prêtent des ambitions qu’ils n’ont pas personnellement. Ces faux, ou semi faux auraient été beaucoup invoqués et exploités après 1588 pour justifier le coup d’État, c’est-à-dire le double meurtre de Blois. Reprise de cette interprétation dans Michael WOLFE, The Conversion of Henri IV, London, Harvard University Press, 1993, p. 37.
[ 67] B. DIEFENDORF, Beneath the Cross… op. cit., p. 62.
[ 68] Le pape a affirmé, en 1547, que c’était l’onction et non le pèlerinage à Corbeny qui conférait le pouvoir thaumaturgique au roi.
[ 69] Denis CROUZET, « Recherches sur les processions blanches 1583-1584 », Histoire, Économie et Société, 1/4, octobre-décembre 1982, p. 527,551.
[ 70] Jacques LE BOSSU, Sermon funèbre pour l’anniversaire de très illustres, très magnanimes et très catholiques… duc et cardinal de Guise prononcé à Nantes, au monastère des filles de sainte Claire, Nantes, 1590, fol. f2v°.
[ 71] AN, LL 1216, fol. 158v°-160.
[ 72] J. LE BOSSU, Sermon funèbre pour l’anniversaire de très illustres, très magnanimes et très catholiques duc et cardinal de Guise, fol. d4v°.
[ 73] AN, LL 1216, fol. 145.
[ 74] J. LE BOSSU, Sermon funèbre… op. cit., fol. e3v°.
[ 75] Ibidem. fol. e4.
[ 76] J. LE BOSSU, Deux devis d’un catholique et d’un politique sur l’exhortation faicte au peuple de Nantes, Nantes, 1589, p. 85
[ 77] Depuis le XIIIe siècle, Saint-Denis fait système avec Reims dans la sacralisation royale et la construction de la religion royale. Jacques LE GOFF, « Aspects religieux et sacrés de la monarchie française du Xe au XIIIe siècle », in Alain BOUREAU, Claudio S. INGERFLOM (dir.), La royauté sacrée dans le monde chrétien, Paris, Éditions de l’EHESS, 1992, p. 26.
[ 78] Sur Saint-Denis et les Guise : Jean-Marie LE GALL, « Saint-Denis, les Guise et Paris sous la Ligue, 1588-1590 », French Historical Studies, 24/2,2001, p. 157-185.
[ 79] Bénédiction de Madame de Guise, abbesse de Montmartre, Paris, 1657, p. 11,15.
[ 80] Francesco MAIELLO, Histoire du calendrier de la liturgie à l’agenda, Paris, Seuil, 1996.
[ 81] AN, LL 1218, fol. 37v°.
[ 82] André DU CHESNE, Histoire généalogique de la maison de Montmorency, Paris, 1624, p. 4.
[ 83] R. BOURDON, Harangue funèbre…, op. cit., p. 9.
[ 84] La description de la France, faite sur le modèle des ambassadeurs vénitiens, est publiée dans Thomas BIRCH, An historical view of the negotiations between the courts of England, France and Brussels from the years 1592 to 1617, Londres, 1749, p. 457. « The constable hath told me twice or thrice that there were barons of Montmorency before there were kings of France. But the king told me, in a displeasing manner, talking with him once of the greatness of this family, that until Henry the second’s time, they were only gentlemen of seven or eight hundred pound land ».
[ 85] Clovis chez les historiens, éd. Olivier GUYOT JEANIN, Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 154,1996.
[ 86] Claude FAUCHET, Les antiquités et histoires gauloises, Paris, 1611, p. 117. Voir Robert CENEAU, Gallica historia duos tomos, Paris, 1557, p. 94.
[ 87] On notera que Charlotte de Montmorency a été inhumée sur un lieu de mémoire dionysien, chez les carmélites de Notre-Dame-des-Champs, où elle aimait se retirer. Le journal funèbre et tombeau lumineux de la quarantaine de madame la princesse douairière de Condé, Paris, 1651, p. 6.
[ 88] A. DU CHESNE, Harangue… op. cit., p. 5-6,52. Ce livre de Du Chesne est dans la bibliothèque de Richelieu. Il est estimé au milieu du XVIIe à 25 lt. Bibliothèque Mazarine, ms 4270, fol. 79.
[ 89] La vie de madame la duchesse de Montmorency supérieure de la visitation Sainte-Marie de Moulins, Paris, 1684, fol. a3,232.
[ 90] Pierre HALLOIX (SJ), Illustrium ecclesiae orientalis scriptorum vitae et documenta, Douai, 1633, p. 52. Lisbius enim prisca stirps et radix montmorencianae familiae qui primus e gallica nobilitate salutiferis aquis a Dionysio expiatus et christiani nominis gloria creditur insignitus, vivit etiamnum et viget, vigebitque perennibus, nec unquam intermorituris ad omnem posteritatem litteris. Il revient sur cette postérité assurée à perpétuité par la conversion initiale de Lisbius, page 72. Etiamnum viget claretque familia et quidem secundis christianorum votis et apprecationnibus aeternum videtur claritura.
[ 91] Simon DU CROS, Histoire de la vie d’Henri… fol. a1v°.
[ 92] Ibidem, p. 300.
[ 93] A. JOUANNA, Le devoir… op. cit., p. 241. De multiples relations du trépas relatent cette mort édifiante et cette inhumation parmi les saints de Saint-Sernin. Histoire véritable de tout ce qui s’est faict et passé dans la ville de Toulouse en la mort de monsieur de Montmorency, 1633, p. 26. Voir Constance CAGNAT, La mort classique : écrire la mort dans la littérature française en prose de la seconde moitié du XVIIe siècle, Paris, H. Champion, 1995.
[ 94] PUGET DE LA SERRE, Mausolée érigé à la mémoire immortelle du duc de Montmorency, sl, sd, p. 20.
[ 95] Katia BEGUIN, Les princes de Condé, rebelles, courtisans et mécènes dans la France du grand siècle, Seyssel, Champ Vallon, 1999, p. 430.
[ 96] C. MOREAU, Choix de mazarinades, Paris, Société de l’histoire de France, 1853, t. 2, p. 215.
[ 97] Jacques BINET, La vie apostolique de saint Denis Aréopagite, patron et apôtre de France, Paris, 1629, p. 287.
[ 98] En France, la théologie à la fin du XVIe siècle proscrit peu à peu la recherche de la prisca theologia et tourne le dos à l’effort de synthèse des deux antiquités pour se faire résolument historique. L’horizon de la théologie positive, ce n’est plus le corpus hermétique mais les trois, voire les six premiers siècles : Bruno NEVEU, Érudition et religion au XVIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1994, p. 338.
[ 99] P. DELARUE, Oraison funèbre de très haut et très puissant seigneur François Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, pair et maréchal de France, Paris, 1695.
[ 100] Auguste GOSSELIN, Vie de monseigneur de Laval, Québec, 1890, t. 1, p. 7.
[ 101] SAINT-SIMON, Mémoires, éd. Arthur de BOISLISLE, Paris, 1879, t. 2, p. 238. Voir aussi t. 14, p. 234.
[ 102] Voir LA CHESNAYE DES BOIS, Dictionnaire de la noblesse, Paris, t. 10,1775, p. 406. Il n’est fait aucune allusion aux origines légendaires.
[ 103] André ROBINET, Leibniz, Iter Italicum, Florence, 1988, p. 386 : Louis DAVILLÉ, Leibniz historien, essai sur l’activité et la méthode historique de Leibniz, Paris, 1886, p. 35-36,46,94-95,116.
[ 104] Giuliano GLIOZZI, Adam et le Nouveau Monde. La naissance de l’anthropologie comme idéologie coloniale : des généalogies bibliques aux théories raciales (1500-1700), Lecques, Théétète, 2000.
Résumé
Jean-Marie Le Gall: Saint Denis, les Montmorency et les Guise Cet article examine les usages symbo~liques, politiques et religieux que les grandes familles, les Guise et les Montmorency ont pu faire de la figure du saint du roi, apôtre de la Gaule, disciple de saint Paul, et premier évêque de Paris,saint Denis l’Aréopagite.Les Guise ont possédé l’abbaye de Saint-Denis puis l’abbaye de Montmartre dans la seconde moitié du XVIIesiècle, non seulement pour leurs revenus, mais aussi pour construire leur charisme auprès des Parisiens. Les Montmorency s’inventent au début du XVIesiècle une filiation avec Lisbius le premier notable gaulois converti par saint Denis. Certains emplois de cette mémoire dio~nysienne inquiètent la monarchie.Elle supprime le titre abbatial de Saint-Denis au XVIIesiècle tandis que les généalogistes royaux montrent qu’un Montmorency n’a pu être converti avant Clovis.L’État monarchique n’agit pas pour pro~mouvoir la critique dans le savoir historique et ses usages mais pour préserver ses propres formes légendaires de légitimation.
This paper studies how aristocratic families as Guise and Montmorency made symbolically, politically and religiously use of the Saint of the King, Gaule’s Apostle, Denys l’Aréopagite, disciple of saint Paul, and first bishop of Paris. Guise possessed Saint-Denis abbey and Montmartre abbey not only for financial incomes but also to build their charism in Paris. Montmorency forged a fabulous genealogy from Lisbius, the first Parisian leading citizens converted by saint Denis. But these uses of the king’s saint sometimes threatened the Monarchy. During the seventeenth century, Monarchy cancelled abbatial office of Saint-Denis. Genealogists of the King showed that Montmorency family could’nt be converted before Clovis. Monarchical State acted less in a rationalizing way than in order to pre~serve its legendary forms of legitimatation.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-Marie Le Gall « Vieux saint et grande noblesse à l'époque moderne : Saint Denis, les Montmorency et les Guise », Revue d’histoire moderne et contemporaine 3/2003 (no50-3), p. 7-33.
URL : www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2003-3-page-7.htm.