2003
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Comptes rendus
• PATRICE BRET(DIR.), L’Expédition
d’Égypte, une entreprise des Lumières, 1798-1801. Actes du colloque
international 8-10 juin 1998, Paris, Techniques et Documentation,
1999,436 p. M.-N. BOURGUET, D. NORDMAN, V. PANAYOTOPOULOS, M. SINARELLIS(DIR.),
Enquêtes en Méditerranée. Les expéditions
françaises d’Égypte, de Morée et d’Algérie, Athènes, Institut de
recherches néohelléniques, F.N.R.S, 1999,349 p.
• FREDERICK COOPER, THOMAS C. HOLT, REBECCA J. SCOTT,
Beyond Slavery. Explorations of Race, Labor, and
Citizenship in Postemancipation Societies, Chapel Hill, North
Carolina University Press, 2000,198 p., £ 25.95.
GÉRARD LABROT, Sisyphes chrétiens.
La longue patience des évêques bâtisseurs du royaume de Naples (
1590-1760), Seyssel, Champ Vallon, 1999,252 p., 24,39 €.
Après son magistral ouvrage L’image de Rome, une arme pour la
Contre-Réforme, Gérard Labrot, s’était déjà penché sur le royaume de
Naples dans les Études napolitaines, villages,
palais, collections(XVIe-XVIIIe s.). Il réunit donc ici ses
principaux centres d’intérêt, avec cet examen de la Contre-Réforme dans le
royaume de Naples.
Les rapports qui devaient être adressés au pape tous les trois
ans par les évêques, et qui donnent une vision d’ensemble de l’état des
diocèses du royaume et de l’action des prélats constituent la source principale
de cette étude. Malgré la très grande disparité de ces comptes-rendus, et la
grande hétérogénéité des ressources des évêques et de leurs diocèses, Gérard
Labrot montre les très nombreuses difficultés auxquelles étaient confrontés les
prélats, considérés comme des intrus dans une vie locale focalisée sur la
personne du seigneur local. Les évêques, dans ces diocèses démunis, souvent
frappés par les raids côtiers des Turcs et les tremblements de terre,
apparaissent en fait comme des « combattants perpétuels » contre le clergé
local et les feudataires, tout en essayant d’améliorer la vie religieuse de la
population. En évoquant la « mer de difficultés » auxquelles étaient confrontés
les évêques, l’auteur va ainsi exposer clairement le rôle réel de ces prélats
dynamiques qui réussirent à rechristianiser ce royaume, à y appliquer les
principes essentiels prônés lors du Concile de Trente.
Leur premier acte fut d’ajuster les paroisses aux évolutions
démographiques tout en restaurant ou réaménageant les églises « indécentes »
(parfois avec leurs propres deniers)
pour leur donner une « noblesse » inhérente à leur fonction.
Ces campagnes furent conduites à la fin du XVIIe et dans la première moitié du
XVIIIe siècle, beaucoup plus tardivement qu’en France, donc. Parallèlement,
pour venir à bout des prêtres qui étaient trop intégrés dans la société civile,
ils créèrent des séminaires grâce à une partie des bénéfices. Mais G. Labrot
souligne que cette action fut toujours très progressive, lente voire
discontinue. Les principes conciliaires étaient donc appliqués efficacement par
les évêques du royaume. Par ailleurs, dans les constructions et reconstructions
des églises paroissiales, les prélats « orchestraient les initiatives
diocésaines » du clergé, des grandes familles de laïcs (Carafa, Orsini,
Gonzague… ), ainsi que des communautés de fidèles et des multiples confréries;
ils pouvaient aussi œuvrer directement, surtout quand ils étaient issus de
familles importantes. Outre le monumental, les prélats redynamisaient aussi la
foi en accentuant l’aspect miraculeux du christianisme (mise en valeur des
reliquaires, inventions de corps saints par des fouilles… ). L’Église
installait donc le fidèle « dans un espace complexe, hiérarchisé », la
paroisse, tout en réaffirmant le rôle clef de la cathédrale et sans négliger
celui des chapelles. En fait, seuls les réguliers s’avéraient peu contrôlés par
les évêques, puisque les prélats n’avaient un droit de regard que sur les
monastères de moins de 12 personnes depuis 1625. Pourtant, une remise en ordre
de bon nombre de couvents n’aurait pas été superflue, surtout pour ceux
installés dans des villes importantes, et dans lesquelles des jeunes filles
nobles étaient conduites.
Outre son action sur le terrain, l’évêque devait aussi veiller
à exhiber la dignité épiscopale en soulignant son pouvoir temporel, le palais
épiscopal en étant le signe le plus manifeste; la construction d’un palais
épiscopal permettait, aussi, de laisser un souvenir grandiose à la postérité…
Le prélat devait parallèlement magnifier la cathédrale, symbole religieux par
excellence du diocèse. Il devait essentiellement appliquer les principes
borroméens ( Instructiones fabricae… )
et veiller à la présentation de l’édifice avec notamment une attention soutenue
à la présence de sépultures qui pouvaient causer des problèmes olfactifs… Les
évêques restaurèrent également leur édifice, le modernisèrent avec des plafonds
à caissons, des stucs tout en donnant des conseils pour l’emplacement des
autels mineurs. Dans tous ces cas de figures, ils manifestèrent la volonté de
conserver l’édifice ancien, pour « montrer la longévité de l’institution ».
Cette préoccupation est donc très proche de celles des prélats français, qui
conservèrent, restaurèrent voire reconstruisirent en gothique au cours des
Temps modernes.
Mais la connaissance des édifices ne serait pas complète sans
une étude sur les équipements et décors, objet du dernier chapitre. G. Labrot
met alors en évidence d’une part l’importance de la sacristie, véritable écrin
– par son très riche décor de marbre, peinture, stucs – des ornements
liturgiques et des objets précieux du culte, et d’autre part, il souligne la
richesse du siège épiscopal et du maître autel, installé dans le chœur à
proximité des chanoines. Une fois encore nous retrouvons les principes-clefs du
Concile de Trente avec l’affirmation du caractère premier de l’Eucharistie et
la suprématie du chef de diocèse.
À l’aide de sources peu connues mais de première importance,
cette brillante synthèse permet donc de dresser un panorama complet d’un
domaine trop souvent ignoré et de mieux apprécier la situation religieuse du
royaume de Naples, tant du point de vue monumental qu’au niveau de
l’organisation religieuse elle-même. Dans cette synthèse passionnante et
inédite sur ce type de sujet, le rôle des évêques, ces véritables sisyphes
religieux des Temps modernes, est parfaitement démontré grâce à une écriture
précise ponctuée de petites conclusions intermédiaires qui permettent au
lecteur de toujours suivre l’idée de l’auteur, tout en intensifiant
l’intelligence des propos. On peut cependant regretter l’absence d’une carte
des diocèses du royaume de Naples qui aurait permis de mieux comprendre la
situation géographique et politique de certains prélats.
La lecture de cet ouvrage devrait inciter d’autres chercheurs à
se pencher sur les mentalités religieuses dans le royaume de Naples, ou encore,
à mener une étude similaire sur les autres provinces à l’aide de sources
identiques à celles utilisées par l’auteur.
Hélène ROUSTEAU-CHAMBON
OLIVIER BONFAIT, Les tableaux et les
pinceaux. La naissance de l’école bolonaise, Rome, École Française
de Rome, 2000,519 p.
L’ouvrage d’Olivier Bonfait, issu de sa thèse, porte sur la
naissance et la constitution de l’école bolonaise de peinture entre 1680 et
1780. Si l’auteur rappelle dans son avantpropos que son travail fut d’abord
guidé par un « manque » sur cette école oubliée par Francis Haskell dans
Mécènes et peintres. L’art et la société au temps
du baroque italien, il apparaît rapidement que ce livre ne se
contente pas d’exhumer des artistes méconnus, mais qu’il propose une
démonstration originale et ambitieuse, à rebours des schèmes traditionnels de
l’historiographie récente sur l’autonomisation du champ artistique,
l’émancipation de l’artiste et la naissance d’un droit d’auteur à l’époque
moderne. Refusant cette perspective linéaire et progressiste, l’auteur
revendique une « évolution régressive » (p. 2), et lie la naissance de l’école
bolonaise de peinture au collectionnisme de la noblesse de la cité. Au tournant
du siècle, l’appropriation de la peinture par la noblesse, qui affirme
symboliquement son statut social, conduit à l’unification stylistique à
l’origine de l’école bolonaise du Seicento. Dès lors, l’auteur montre que les
mondes de l’art à Bologne passent d’une structure tripolaire vers 1630, à
l’époque du Guerchin et de Guido Reni, où la réputation des peintres dépend des
lettrés et d’un forum critique, à une structure bipolaire vers 1700 qui met
face-à-face le peintre et son patron.
Tout en revendiquant son appartenance « humaniste » à la
discipline de l’histoire de l’art, ce livre s’inscrit aussi dans une stratégie
d’intégration méthodologique avouée. Au service d’une histoire formelle de
l’art, l’auteur utilise des travaux d’histoire sociale et culturelle (Simona
Cerutti, Roger Chartier) aussi bien que ceux des sociologues de l’art, comme
ceux de Howard Becker auquel il reprend les notions de « monde de l’art », «
convention », « création collective », ou de Harrison White. À cette diversité
des apports théoriques répond la multiplicité des sources utilisées, parmi
lesquelles 350 inventaires après décès de commanditaires et d’artistes, 40
contrats de commande et un livre de comptes.
L’ouvrage se présente en deux parties. L’auteur met d’abord en
valeur la naissance du collectionnisme bolonais et l’investissement symbolique
de la noblesse dans la peintureau tournant du siècle; il se place ensuite du
côté des artistes pour étudier la constitution de l’école bolonaise de
peinture. Dans un premier temps, il montre comment se met en place un univers
symbolique de tableaux dans les palais nobles de Bologne vers 1690-1700, en
s’appuyant principalement sur une lecture statistique des inventaires après
décès. Il note ainsi la croissance forte du nombre de tableaux dans les
intérieurs bolonais, et particulièrement celle de la demande nobiliaire,
multipliée par deux entre 1690 et 1790, et leur part croissante dans la valeur
mobilière. Signe de la naissance d’une collection, on passe de « l’accumulation
d’images-objets » (p. 25) à la collection de tableaux, où l’art de la
représentation prime. Ce gain symbolique de l’image se traduit par la place
nouvelle des tableaux dans le salon ou la galerie des palais, liée à
l’aménagement noble de l’habitat, mais aussi par un dispositif nouveau, le
cadre doré, qui donne au tableau toute sa valeur. Cette lecture culturelle des
inventaires après décès révèle l’évolution du regard que l’on posait sur
l’œuvre, et Olivier Bonfait se livre alors à une « petite histoire
anthropologique du regard » (p. 59) dans la lignée des travaux de Michaël
Baxandall.
Dans les années 1630, l’image – souvent portrait de famille –
servait à l’héroïsation de la lignée; à la fin du siècle, en revanche, les
tableaux marquent la participation et l’identification de la noblesse à des
valeurs universelles représentées dans des tableaux d’histoire, et la
collection de tableaux n’est plus un phénomène marginal pour la noblesse
bolonaise. Cette appropriation de la peinture tient peut-être à la perte de
prestige de la noblesse dans les années 1690-1700, que cette dernière cherche à
compenser par de nouveaux modes de représentation, et trouve dans la collection
« le symbole d’une vertu : la noblesse » (p. 123). Au même moment, on constate
une normalisation des collections, comme le montre bien l’exemple des
négociants Monti. Leur intégration au patriciat bolonais en 1719 passe par une
réorganisation de la collection, où règnent désormais l’Histoire et les
peintres du Seicento bolonais, et dont sont expulsés les peintres
étrangers.
Avec deux tiers de tableaux bolonais, l’investissement massif
de la noblesse dans les collections entre 1680 et 1730 est centré sur l’école
bolonaise contemporaine, mais il ne dure pas. Dès la seconde moitié du XVIIIe
siècle en effet, les commandes aristocratiques baissent et les collections
changent d’aspect avec l’introduction du panthéon artistique international qui
réduit les artistes locaux contemporains à un rôle décoratif, d’un goût nouveau
pour les arts graphiques (dessins et estampes), et l’importance accrue de
l’original par rapport à la copie – alors que jusque dans les années 1740,
original et copie faisaient bon ménage, participant également au patrimoine
visuel du palais. L’accroissement de la demande picturale nobiliaire au
tournant du siècle permet l’apparition d’une école bolonaise de peinture.
Ainsi, la reproduction des « valeurs de l’aristocratie à travers les mêmes
héros et les mêmes gestes » (p. 241) favorise l’homogénéisation de la
production picturale et la théorisation du bon goût.
La deuxième partie du livre détaille la constitution de l’école
bolonaise autour de Franceschini, Pasinelli, Creti et Dal Sole. Le
rétrécissement du marché à un petit nombre de nobles locaux, et la
territorialisation de la demande resserrent les liens entre le peintre et son
patron. La codification de la rhétorique picturale et de la théorie du bon goût
telle qu’elle est développée par Zanotti, secrétaire de l’Académie Clémentine,
participe de cette unification de l’école bolonaise. Olivier Bonfait ouvre sa
démonstration par l’analyse détaillée du livre de comptes de Franceschini (
1648-1729), peintre méconnu mais qui, pour Zanotti, « est le peintre qui
incarne le mieux les nouvelles conventions esthétiques, artistiques et morales
de l’école bolonaise, de ce nouveau monde de l’art qui, en 1706-1710, réussit à
fonder l’académie » (p. 251). La comparaison de cette source, abordée de
manière très neuve, avec le livre de comptes du Guerchin ( 1591-1666) permet à
l’auteur de dégager le passage d’un marché public du temps du Guerchin, dont
les revenus sont assurés à 40% par des commanditaires issus de la bourgeoisie,
à un réseau restreint d’aristocrates intéressés par des tableaux d’histoire. À
la logique de marché se substitue une logique de service, dans laquelle le
commanditaire n’est plus le client mais le patron du peintre. La disparition
d’un marché public a des conséquences importantes sur la formation de la valeur
et sur les modes de rétribution, comme le montre l’auteur dans de très belles
pages. La « comune e pubblica estimazione » du Guerchin n’est plus qu’un mythe
du temps de Franceschini; désormais la rémunération est le fruit d’un rapport
de forces toujours singulier entre le peintre et son patron. Surtout, derrière
la logique de service se profile une logique de la reconnaissance, où l’on
récompense la virtù du peintre et non
plus son travail.
Franceschini apparaît alors comme un peintre de cour, payé par
le prince de Liechtenstein d’une médaille d’or à son effigie.
Autre conséquence directe du rétrécissement du marché de la
peinture, les contrats entre artistes et commanditaires se développent, alors
qu’ils étaient inconnus du temps du Guerchin ou du Guide ( 1575-1642). En 1660,
la mention d’un dessin préparatoire à la commande est dans la quasi-totalité
des contrats, ce qui montre bien le poids grandissant du commanditaire dans
l’invention de l’œuvre, et Crespi ( 1665-1747), qui résiste à ce contrôle serré
du commanditaire, fait figure d’exception. Ainsi naissent le « temps des
conventions » et l’école bolonaise. Participent de ce mouvement les premiers
traités de codification du bon goût, notamment celui de Malvasia en 1686 – qui
invite à soumettre le talent créateur, ou genio, de l’artiste, au
giudicio –, et surtout la fondation de
l’Académie Clémentine en 1709. Loin d’être une étape dans l’autonomisation du
champ artistique, comme l’affirme l’historiographie récente sur le sujet,
aveuglée par le récit de fondation largement mythique qu’en fait Zanotti,
l’Académie « constitue en fait, pour les artistes, un espace de représentation
honorifique de leur « virtù » qui
compense la perte de leur talent créateur, et un lieu idéal pour tenter une
régulation plus contrôlée du marché et une unification des manières : elle est
l’instrument de l’école. » (p. 4). En mettant fin aux conflits d’atelier entre
Reni, l’Albane, Dominiquin et Guerchin, l’Académie Clémentine devient le
symbole de la nouvelle école bolonaise unifiée autour de Franceschini, et
identifiée au territoire de la cité.
Cette forte thèse convainc par la rigueur de sa démonstration
et s’appuie sur un traitement original des sources; on peut lire ainsi des
pages remarquables sur la construction de la réputation à partir de la
comparaison faite entre le livre de comptes de Franceschini, étudié comme
document économique et culturel, et la biographie de l’artiste écrite par
Zanotti. La qualité de la démonstration est également servie par la richesse
des matériaux étudiés, largement inédits. Ainsi l’horizon visuel de la Bologne
du XVIIIe siècle s’éclaire grâce aux nombreuses visites qui sont faites dans
les intérieurs bolonaiset l’étude précise de la carrière du peintre
Franceschini permet de comprendre l’évolution du statut de l’artiste et du
marché de la peinture à Bologne.
Pareille profusion des informations, qui étoffe le propos de
l’auteur, rend parfois ardue la lecture de l’ouvrage, pour un lecteur peu
familier avec la quantité des maîtres et des commanditaires bolonais évoqués
tout au long du livre; d’autant que les annexes, qui constituent par ailleurs
un outil de référence sur la peinture bolonaise au XVIIIe siècle, n’intègrent
pas les notices biographiques de l’ensemble des peintres cités. Ceci n’enlève
rien à la qualité d’un ouvrage qui s’impose comme référence et qui propose une
lecture nouvelle des rapports entre création et consommation artistique, à
contre-courant de l’historiographie traditionnelle du champ
artistique.
Charlotte GUICHARD
JACQUES BLAMONT, Le lion et le
moucheron. Histoire des marranes de Toulouse, Paris, Odile Jacob,
2000,464 p.
La recherche généalogique est un passetemps à la mode qui
débouche rarement sur des travaux historiques dignes de ce nom. Il est
d’heureuses exceptions, telles que le livre de Jacques Blamont. L’auteur,
astrophysicien de renom, n’avait, au départ de son entreprise que le banal
souci de retrouver la trace de ses ancêtres. Une des nombreuses branches
l’ayant conduit dans les archives d’Amsterdam, il tomba, neuf générations en
arrière, sur un Toulousain nommé Roque de Léon. Poussant plus avant ses
investigations, il découvrit que ce dernier avait été condamné à mort par
contumace, avec dix-sept autres marranes, par le Parlement de Toulouse en 1685.
Voulant en savoir plus sur cette affaire assez ténébreuses, il donna à sa
recherche un tout autre tour. Quinze années plus tard, après avoir balancé
entre les facilités du roman – ouf ! – et les exigences plus austères de
l’essai, Jacques Blamont nous présente un ouvrage qui excède très largement les
limites locales de son sous-titre.
Car si Toulouse constitue une sorte de nœud vers lequel
convergent les multiples protagonistes de cette étude, pour s’en éloigner dans
une tragique précipitation, c’est, à travers ce cas d’espèce, le destin d’une
partie de la diaspora juive à l’époque moderne qui est le véritable objet du
livre.
Tous ceux qui s’intéressent aux communautés marranes en France
– Bayonne, Bordeaux, Nantes, Rouen, Languedoc et Provence… –, en Europe –
Espagne, Portugal, Londres, Hollande… – et même dans les « Isles », tireront
ainsi un grand profit de ce travail.
Avec patience, l’auteur, a sillonné la plupart de ces lieux,
accumulant une masse de documents inédits, particulièrement bien mis en valeur
dans le texte comme dans les annexes :
l’index comporte plus d’un millier d’entrées, seize tableaux
généalogiques présentent les ramifications et alliances des principaux acteurs,
depuis leurs origines ibériques au XVIe siècle jusqu’à leur situation au XVIIIe
siècle… Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, le livre propose dans
le corps des chapitres comme à la fin de chacun d’eux des tableaux synoptiques
et analytiques des principaux documents cités et étudiés.
Bien qu’expulsés de France en 1394, les juifs, ou plutôt les
convertis « marranes », trouvèrent, de la fin du XVe au début du XVIIe siècle,
un refuge relativement accueillant dans les ports du Pays Basque et à Bordeaux.
Chassés d’Espagne et du Portugal, ils s’installèrent dans ces villes, protégés
par des privilèges royaux (Louis XI, Henri II).
Leurs activités commerciales et bancaires les hissèrent souvent
à des niveaux de fortune élevés et conduisirent certains dans les grandes cités
du bassin de la Garonne. À Toulouse, par exemple, Antoinette, fille de Pierre
de Louppes (en réalité Lopes) qui fit souche et devint capitoul, se maria à
Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne et eut pour fils Michel… D’autres, tels le
médecin et philosophe Francisco Sanchez, firent une brillante carrière à
l’université. Toutefois, il s’agissait de personnalités isolées, dont la
notabilité favorisa l’intégration aux milieux dirigeants.
Le groupe qu’étudie plus particulièrement Jacques Blamont
présente un profil différent. Il fait irruption dans la capitale du Languedoc
dans les années 1645-1650, alors que cette dernière traverse une longue période
d’atonie économique. Les ressorts de sa prospérité se sont brisés vers 1560
avec la crise du pastel. La bourgeoisie locale, anoblie par le capitoulat ou
les offices parlementaires, vit confortablement de ses rentes foncières et
délaisse désormais les viles occupations du commerce. Dans ce contexte morose,
une seule activité marchande de grande ampleur subsiste : l’importation des
laines d’Espagne. Un Portugais, Pierre Soares Rivière (
alias de Ribera), associé dans une
compagnie bordelaise à Gaspard Gonzalles, commence à vendre ces produits à
Toulouse avant de s’y installer en 1647. Très rapidement, l’affaire prend de
l’ampleur : en une dizaine d’années, dans un rayon qui excède les deux cents
kilomètres – d’Auch à Montpellier, de Cahors à Pamiers, de Saint-Flour à
Castelnaudary – la plupart des grandes et moyennes cités, sont en relation
commerciale avec lui. De la laine, le trafic s’élargit à une gamme diversifiée
de textiles mais aussi au crédit : prêt de numéraire ou escompte de lettres de
changes qui témoignent de contacts avec les principales places de France et
même Anvers. Pierre achète plusieurs maisons à Toulouse et installe deux sœurs
et un frère. Dans le même temps, Gaspard Gonzalles et ses deux fils ont
développé leurs propres activités dans la ville et se consacrent au commerce
garonnais. Vers 1660, alors que s’achève cette phase de mise en place d’une
tête de pont bordelaise à Toulouse pour rayonner sur le Haut Languedoc, arrive
un autre marrane, d’origine probablement madrilène, Jean Lopes Alvin. Puis
c’est le tour de François Pereire de Louzade…
Toulouse, ville au catholicisme farouche, semble alors faire
preuve d’une tolérance inhabituelle : non seulement elle accueille parmi les
professeurs de la faculté de médecine un converse judaïsant échappé des griffes
de l’Inquisition espagnole, Balthazar Orobio de Castro, mais encore elle ne se
montre guère regardante pour autoriser le règlement de la succession de Soares
à sa mort en 1660. Il est vrai que rien de tout cela ne contrevient aux
objectifs du tout puissant Colbert, qui soutient Riquet dans son ambitieux
projet de canal des Deux Mers. Plus sensible aux résultats qu’aux
considérations confessionnelles, le ministre a pleinement conscience de
l’apport essentiel des juifs à la croissance du commerce et de la banque, dans
cette région comme dans tout le royaume et ses colonies.
Au cours de la décennie qui s’ouvre alors, l’expansion des
affaires attire et fixe à Toulouse une petite communauté d’une vingtaine de
familles. En plus des laines espagnoles, ce sont des marchandises anglaises ou
hollandaises transitant par Bordeaux que ces négociants diffusent dans une
large aire qui couvre le sud du Massif Central et l’ensemble du Languedoc. En
retour, sont drainés vers le port d’Aquitaine, blé, bétail ou huile de ce vaste
hinterland. Appuyées d’une part sur un
réseau de correspondants marranes implantés à Lisbonne, Bayonne, Rouen, Londres
ou Amsterdam et, de l’autre, sur un maillage de revendeurs et colporteurs
locaux, les compagnies toulousaines contrôlent les circuits d’échange des
produits et le crédit. Les clans Roque de Leon, Silva Moreno, Mirande ou
Cardoze dominent le système lorsque celui-ci atteint son apogée vers 1675. Leur
implantation dans la ville semble solide : ils commencent à se constituer une
assise foncière et ont aisément trouvé des appuis dans la noblesse
parlementaire.
Trompeuse sécurité. Au début des années 1680, sous l’influence
de Louvois et de la Maintenon, la question religieuse redevient prépondérante.
Certes, les protestants sont les premiers visés, mais, par contrecoup les
marranes sont pris, eux aussi, dans la tourmente. C’est la bourse des marchands
de Toulouse, où leur enrichissement a suscité bien des jalousies, qui lance
l’offensive dès le début de 1685 : accusés de judaïser, les principaux chefs de
familles marranes sont déclarés de prise de corps. Prévenus à temps, les
accusés et leurs proches ont fui en abandonnant tous leurs biens. Quatrevingt
domestiques témoignent de la réalité de pratiques clandestines interdites,
tandis que divers ornements et objets de cultes, découverts à l’occasion de
perquisitions, ne laissent planer aucun doute sur le caractère trompeur de leur
conversion au christianisme. Deux procès, aussi rapides que vains, règlent par
contumace le sort des prévenus et de leurs familles. En quelques semaines,
quatre décennies d’effort se trouvent anéanties et leurs promoteurs dispersés à
jamais.
Que sont-ils devenus ? Les traces de nombre d’entre eux
semblent perdues.
Plusieurs enfants de condamnés peuvent être identifiés à
Bordeaux; ils ont été recueillis par des proches. Les Mirande se sont établis à
Londres, où ils ont participé à l’édification de la synagogue de la ville et
ont fait fortune dans la banque. Quant à Roque de Leon, considéré à Toulouse
comme le « rabbe » de la communauté, il a rejoint de la famille à Amsterdam où
il se rejudaïse avec ses enfants, fonde une maison de commerce et finit ses
jours en 1715.
Toulouse est-elle passée à côté d’une chance de redevenir une
grande cité d’affaires ?
L’auteur le pense. Ses arguments ne sont certes pas
négligeables et on doit lui savoir gré d’avoir fait resurgir, à partir d’une
documentation inconnue (il a découvert et étudié, par exemple, 725 actes
notariés pour les seules affaires de Roque de Leon), une part bien ignorée de
l’activité commerciale et financière de la ville. La dispersion de cette
communauté entreprenante de marranes a de toute évidence été préjudiciable à sa
prospérité.
Mais ce petit groupe mal intégré était-il capable, à lui seul,
de secouer une torpeur dont les racines socio-économiques étaient profondes ?
D’autant que l’intolérance à l’égard des juifs est loin d’être un épiphénomène
dans les sociétés d’Ancien Régime, tandis que les cas de Bordeaux et de Bayonne
font plus figure d’exceptions que de règle !
Didier FOUCAULT
JOSEPH PÉREZ, De l’humanisme aux
Lumières. Études sur l’Espagne et l’Amérique, Madrid, Casa de
Velázquez, 2000,449 p., 33,54 €.
Ce bel ouvrage de la Collection de la Casa de Velázquez
rassemble vingt-neuf articles, contributions et comptes rendus de lectures, en
français et en espagnol, publiés par Joseph Pérez entre 1962 et 1998 dans
diverses revues et actes de colloques. Ils sont regroupés en trois parties : Du
Moyen Âge aux Temps modernes; Littérature et société; Les Indes, de la
découverte à l’émancipation. Certains textes courts jettent une lumière vive
sur un personnage ou une œuvre, parfois peu connus (« Luis Zapata », 1979, « Le
Voyage en Turquie », 1994), sur un épisode ayant laissé dans les archives des
traces un peu éparpillées (« Moines frondeurs et sermons subversifs », 1965),
ou au contraire sur une question déjà largement documentée et débattue («
Conquête et colonisation : la querelle des justes titres », 1986). D’autres en
revanche, sont destinés à faire le point sur des problématiques en cours de
constitution ou de renouvellement, à l’époque de leur première publication, et
fournissent au lecteur d’aujourd’hui de passionnants éléments de compréhension
de certaines évolutions historiographiques (« L’idéologie de l’État », 1989, «
Des alumbrados aux
chuetas», 1974, « Vitoria, Sepúlveda,
Las Casas et les problèmes de la conquête et de la colonisation »,
1972).
C’est que dans le domaine de l’hispanisme, Joseph Pérez a
participé activement au défrichement de nombreux champs, depuis abondamment
labourés par l’ensemble de la communauté scientifique et qui, pour poursuivre
la métaphore agricole, donnent actuellement de bien beaux fruits. Dans le cadre
de ses travaux sur l’humanisme espagnol, et de l’investissement considérable
des humanistes dans les controverses déclenchées par la prise de possession des
Indes espagnoles, il utilise et il cite les différentes chroniques officielles
commandées et financées par les souverains, textes parfois peu accessibles, peu
publiés, partant peu consultés. Or, à l’occasion de la célébration des
centenaires de la naissance de Charles Quint ( 2000) et de la mort de Philippe
II ( 1998), le thème de l’historiographie officielle des rois Habsbourg, un
temps traité par certains érudits français au début du siècle
[1], a pris un tout nouvel essor.
Les rares connaissances disponibles sur ce thème ont fait l’objet de tentatives
de systématisation qui ont éclairé d’un jour particulièrement novateur le
rapport de la société espagnole du XVIe siècle, et tout particulièrement de sa
monarchie, à l’histoire et au traitement de l’histoire
[2], ainsi que la longue bataille
menée pour la maîtrise de l’histoire des Indes
[3].
Ainsi qu’en témoignent les titres de nombreux articles repris
dans ce volume, Joseph Pérez s’attache avec constance à présenter et à définir
l’humanisme espagnol, ses rapports avec la scolastique, l’influence des
humanistes sur le processus de nomination et d’appropriation des Indes
occidentales. Il est aussi tout particulièrement attentif à ce qu’il appelle «
l’histoire spirituelle de l’Espagne », dans ses manifestations les plus
orthodoxes comme dans les moindres signaux de déviance, voire d’hérésie, et il
suit en cela avec minutie les traces de l’Inquisition et des travaux sur
l’Inquisition. Dans un article proposant la synthèse de plusieurs comptes
rendus d’ouvrages touchant tous, de près ou de loin, à la question de
l’illuminisme espagnol (« Des alumbrados aux chuetas»), il nous offre ainsi un vertigineux
panorama de thèmes d’histoire religieuse et sociale dont le traitement sera par
la suite repris et affiné par différents chercheurs en histoire, en littérature
et en anthropologie. Il donne enfin toute sa mesure d’historien de l’Espagne du
XVIe siècle avec deux solides synthèses, « La couronne de Castille » et «
L’idéologie de l’État », toutes deux parues dans le volume, qui a fait date,
sur Le premier âge de l’État en
Espagne (CNRS-éditions), offrant ainsi aux néophytes comme aux
chercheurs plus aguerris une peinture rigoureuse de l’organisation politique et
institutionnelle de la monarchie, et annonçant les grandes réussites que seront
ses histoires générales de l’Espagne.
Cependant si les travaux de Joseph Pérez ont gardé toute leur
fraîcheur au fil des années, c’est principalement grâce à la vigueur de
l’écriture et à l’ampleur du style, ainsi qu’au souci constant d’une pédagogie
remarquablement efficace. Les démonstrations sont simples et enthousiastes,
imprimant à la langue, qu’il s’agisse de l’espagnol ou du français, un rythme
vif, qui tient toujours éveillée l’attention du lecteur. L’auteur n’hésite pas
à livrer ses impressions et tente de nous transporter avec lui dans un XVIe
siècle qu’il décrit avec une familiarité parfois surprenante. Il nous fait nous
en sentir si proches qu’il s’agit là sans conteste du plus grand succès du
livre : apporter un tel plaisir de lecture sur des sujets certainement bien
austères est un exploit dont il faut souligner ici la rareté.
Mireille PEYTAVIN
MANUEL HERRERO SÁNCHEZ, El
acercamiento hispano-neerlandés 1648-1678, Madrid, Conseja Superior
de Investigaciones Cientificas, 2000,427 p., 24,04 €
De 1648 à 1678, le tiers de siècle étudié ici couvre une
période originale de l’histoire européenne. De la paix de Münster à la paix de
Nimègue, les alliances traditionnelles sont défaites et les prétentions à la
suprématie mondiale sont transformées. Sur le continent, la puissance des
Habsbourg d’Espagne est ruinée, d’autant que la guerre hispanoportugaise dure
jusqu’en 1668. Les ambitions hégémoniques se sont déplacées pour s’incarner
dans la volonté de grandeur de Louis XIV. Sur mer, les Provinces-Unies
apparaissent comme les grands bénéficiaires des derniers conflits, mais
l’Angleterre de Cromwell et de la Restauration mène une même politique maritime
: celle des Actes de Navigation qui conduisent aux trois guerres
anglo-néerlandaises.
Ainsi, l’hostilité radicale des États-Généraux envers
l’ancienne puissance espagnole se mue progressivement en une alliance politique
et économique. Ce processus de rapprochement s’étend sur près de trois
décennies, que l’auteur s’attache à comprendre afin d’en reconstituer les
éléments caractéristiques et d’en noter les principaux jalons.
Clairement énoncée dans l’introduction, la problématique
souligne que l’Espagne et les Provinces-Unies représentent des puissances
conservatrices, au sens où la péninsule ibérique vit une époque de «
reféodalisation » (vénalité des charges, vente du patrimoine royal), et la
République, une période de domination d’un capitalisme commercial étroitement
lié à une structure économique pré-capitaliste. Entre ces deux formations
sociales, une alliance antagonique se met en place entre les élites marchandes
et bourgeoises des Provinces-Unies et les aristocraties méridionales
(italiennes et espagnoles).
Pour étayer ses affirmations, l’auteur allie l’histoire
politique à l’histoire économique, s’inspirant de ses maîtres, Jonathan Israël
et José Alcalá-Zamora y Queipo de Llano, dont il faut noter la réédition du
remarquable ouvrage : España, Flandes y el mar
del Norte (1618-1639). La última ofensiva europea de los Austrias
madrileños (Centro de estudios políticos y constitucionales, Madrid,
2001). La rigueur du travail de M.Herrero Sánchez se manifeste par l’abondance
et la variété des sources utilisées, par les nombreuses références
bibliographiques puisées à des sources géographiques diverses, ce qui explique
les multiples notes de bas de page fort utiles au chercheur. On peut regretter
l’hommage excessif et polémique rendu par l’auteur à son maître néerlandais,
Jonathan Israël, hommage qui sert très souvent à villipender d’autres
historiens. D’autre part, du point de vue de l’édition, l’absence d’index est
fâcheuse pour un ouvrage de cette ampleur.
Afin d’analyser le rapprochement hispano-néerlandais, l’étude
s’articule autour de quatre parties successivement consacrées aux éléments de
convergence (I) et aux obstacles (II) à la coopération hispano-néerlandaise;
puis, afin de vérifier ces notions de complémentarité et d’opposition, elle
s’attache à deux zones sensibles des relations bilatérales : les Pays-Bas
espagnols, d’une part (III), le monde méditerranéen, d’autre part
(IV).
Dès la paix de Münster, les éléments de convergence entre les
anciens belligérants de la guerre de 80 ans sont manifestes. La conjoncture
favorise le règlement politique : d’un côté, la sécession portugaise de 1640
permet à Madrid de reconnaître les implantations hollandaises au Brésil; de
l’autre, l’avance française sur les frontières septentrionales (prise de
Dunkerque en 1646) représente une menace pour les possessions espagnoles, mais
aussi pour les Provinces-Unies qui prennent peu à peu conscience du danger
émanant d’un possible voisinage avec l’allié français. Les clauses de la paix
sanctionnent des rapports de force : la fermeture des Bouches de l’Escaut
montre bien que les Provinces-Unies ne veulent pas d’une concurrence des
Pays-Bas méridionaux; le commerce anversois continue à en pâtir. Pourtant, et
l’auteur l’indique à juste titre, certains articles ouvrent la porte à plus de
souplesse dans les relations bilatérales, comme l’article 23 qui atténue le
monopole espagnol dans les Indes et autorise la halte des navires des
Provinces-Unies en cas d’avarie. Cette complémentarité s’exprime aussi par la
dépendance espagnole à l’égard de leur ancienne possession. Dès 1649, des
navires néerlandais suppléent à la marine anglaise pour acheminer des troupes
espagnoles en Flandres afin de lutter contre l’ennemi français. En 1656-1657,
ces mêmes navires accompagnent les flottes et les galions ibériques pour
échapper aux attaques anglaises, ce qui permet de maintenir la
Carrera. Les fournitures hollandaises
à la marine espagnole augmentent, même si la production péninsulaire reste
encore majoritaire. Avec la fin de l’asiento portugais, Curaçao joue un rôle
croissant dans l’approvisionnement des Indes occidentales en main-d’œuvre
africaine, alors que, jusqu’en 1662, le gouvernement espagnol ne donne que des
licences.
Il passe ensuite deux asientos avec des Génois, derrière lesquels
l’auteur reconnaît la main de marchands hollandais. En 1685, l’asiento est conclu avec la maison Balthasar
Coymans.
Enfin, l’approvisionnement en épices, interrompu à la suite de
la rupture avec Lisbonne, s’effectue dorénavant par l’intermédiaire de
négociants hollandais. Ces liens économiques sont complétés par l’établissement
de consultats dans les deux pays et par l’échange de diplomates. Les agents du
roi d’Espagne obtiennent le concours d’informateurs précieux (dont le fils de
De Witt, certes, pensionné par plusieurs puissances), et les diplomates
néerlandais bénéficient de l’écoute bienveillante du marquis de Velada et du
comte de Peñaranda, l’ancien négociateur de Münster.
Une seconde partie évoque les divergences politiques,
économiques et religieuses qui freinent la coopération bilatérale et rappellent
les antagonismes passés. Ainsi, le paiement des dettes envers le prince
d’Orange, après qu’un accord a été trouvé pour le dédommager des confiscations
espagnoles, est l’occasion de disputes. Les litiges frontaliers sur
l’outre-Meuse (autour de Maastricht) ou les plaintes néerlandaises à l’encontre
des corsaires mayorquins, ostendais et basques attisent une animosité latente.
Dans ce cadre, l’auteur précise le réel rapport de force : « l’étroite capacité
de manœuvre de Madrid contrastait avec la dureté des mesures de rétorsion
prises par les États-Généraux » (p. 96), et il cite le cas, comme riposte à la
course en 1669, de la prise de navires de la flotte de la mer océane à
Flessingue, alors sous protection néerlandaise. Si, à partir de 1648, les
Néerlandais ont le quasi-monopole de la contrebande sur les marchés ibériques,
par le biais des Flamands, de leur côté, les responsables espagnols ne cessent
de déplorer cette activité que l’exigence de certificats d’origine est bien
loin de contenir. Même en-dehors de cette contrebande, la participation des
Hollandais à la Carrera de India
augmente grâce à l’emploi de prête-noms, à l’octroi de faveurs, et par l’achat
de licences, d’autant que la guerre opposant l’Angleterre et l’Espagne entre
1655-1660, accélère la pénétration hollandaise en Amérique. Enfin, quand les
Provinces-Unies demandent l’autorisation d’extraire le sel (de très bonne
qualité)
d’Araya, au Venezuela, elles se heurtent à un refus
systématique de Madrid, bien que ce marché, fortement perturbé par divers
conflits (avec le Portugal pour le sel de Setubal, avec la France pour celui de
Brouage), soit indispensable à l’économie hollandaise.
Périodiquement, des querelles religieuses réapparaissent, sur
la liberté de culte, sur le contrôle tatillon des négociants néerlandais par
l’Inquisition, ou sur la présence d’importantes communautés sefardim. La
monarchie catholique refuse de reconnaître l’identité de ces négociants alors
qu’elle les accepte quand ils empruntent un pseudo-nyme christianisé; c’est
ainsi qu’Antonio Lopes Suasso adopte le nom de Willem del Monte et devient un
des principaux facteurs de Charles II, finançant l’expédition de Ruyter à
Messine ( 1675), puis celle des délégués à Nimègue. En remerciement de ses
services, il obtient le titre de baron d’Avernas-le-Gras l’année suivante. Là
encore, l’opposition se transforme en complémentarité.
L’auteur consacre sa troisième partie aux Pays-Bas. Il réfute
l’idée d’une partition qui aurait entraîné une coupure complète entre
Provinces-Unies et Pays-Bas espagnols; il insiste sur leur situation économique
et sociale (ch. 8 et ch 9), nuançant la portée de la fermeture des bouches de
l’Escaut. La Belgique apparaît progressivement, telle une marge qui
s’autonomise, face aux Provinces-Unies et à l’ennemi français. En même temps,
elle constitue un glacis protecteur pour la République devant les avancées
françaises (ch. 7). Si le front septentrional a pu résister jusqu’en 1659, ce
n’est plus le cas ensuite. Au cours de la guerre de Dévolution, Madrid en
appelle aux États Généraux contre Louis XIV, puisque cette guerre
franco-espagnole se double d’un conflit économique entre les Provinces-Unies et
la monarchie du Roi-Soleil (le tarif de 1667). Cependant, ce moment est celui
du plus grand isolement politique de l’Espagne; à partir de 1670 et du traité
de Garantie avec l’Angleterre, les Provinces-Unies et la Suède, Madrid joue à
nouveau un rôle international et commence à jouer de sa meilleure arme – sa
faiblesse – pour obliger ses alliés à prendre parti et à la soutenir : c’est ce
que sanctionne en 1678 la politique de la Barrière, véritable garantie à la
conservation des Flandres. En Méditerranée, la coopération hispano-néerlandaise
est manifeste, par exemple dans la lutte contre la piraterie, et jusque dans le
désastre naval face à la marine française au large de la Sicile en 1676 (ch.
14). Pourtant, Madrid contrôle encore le bassin occidental, via Gibraltar,
Messine, Piombino et Naples, et elle conserve des points d’appui dans le
Maghreb, avec Ceuta, Peñon de Velez, Melilla, Mazalquivir et Oran, auxquels
s’ajoute la conquête d’Alhucemas en 1673, mais Tanger est perdue en 1643.
Cependant, les moyens s’avèrent largement insuffisants, surtout à partir des
années 1670, en regard de l’armement français et de l’essor commercial des
puissances anglo-saxonnes (ch. 10, ch. 12 et ch. 13). L’auteur souligne aussi
les tensions qui régissent les relations entre Madrid, son ancien bailleur de
fonds génois et le dynamisme économique néerlandais (ch. 11).
Ce livre confirme la nécessité de nuancer la portée du déclin
espagnol puisque, au cours de la minorité de Charles II, Madrid demeure un des
acteurs essentiels de la scène politique et économique du vieux continent, en
dépit d’une « périphérisation » de l’économie méditerranéenne. D’autre part, le
maintien du patrimoine territorial Habsbourg durant ce même règne ne s’effectue
pas contre les possessions, mais bien en accord avec les élites de celles-ci,
ce qui contribue à expliquer la longue résistance de l’empire
ibérique.
Alain HUGON
ALAIN AYATS, Louis XIV et les
Pyrénées catalanes de 1659 à 1681. Frontière politique et frontières
militaires, Canet, El Trabucaire, 2002,876 p., 35 €.
Ce gros livre est l’édition d’un doctorat consacré à la défense
du Roussillon d’après 1659, soutenu à Montpellier en 1990. Le texte n’a pas été
vraiment retouché et la bibliographie nullement mise à jour.
L’auteur explique son choix en disant que l’histoire militaire
roussillonnaise n’a pas suscité de vocations depuis 1990, et que le XVIIe
siècle roussillonnais reste « quasiment inconnu » (p. 8 et 12). Or, les
recherches sur le Roussillon se sont développées au cours de la dernière
décennie. Du reste, l’auteur connaît la bibliographie récente, pour en avoir
utilisé certains titres dans son livre sur la révolte des Angelets (
Les guerres de Josep de la Trinxeria (1637-1694).
La guerre du sel et les autres, Canet, El Trabucaire, 1997). Et
bizarrement, quelques travaux récents ont été intégrés dans certaines notes,
sans que la bibliographie générale en ait profité. Les sources sont
essentiellement constituées de documents du Service Historique de l’Armée de
Terre (SHAT), série A 1 (correspondance du secrétariat d’État à la guerre),
systématiquement dépouillée pour la période 1659-1681, et ponctuellement
complétée par les archives du Génie (Vincennes) et de l’Intendance de
Roussillon (série C des Archives départementales des
Pyrénées-Orientales).
Dans l’introduction, l’auteur expose son but : voir comment une
province, frontalière et nouvellement conquise, s’intègre dans le système
défensif d’un État « archétype de l’absolutisme », qui affirme son rang
européen face à l’Espagne à qui le territoire a été soustrait. Cet objectif
affiché devrait permettre d’éclairer un des multiples aspects de l’intégration
du Roussillon et être matière à comparaisons. La période choisie correspond
justement aux vingt-deux premières années de l’installation française dans la
province, à partir du traité des Pyrénées ( 7 novembre 1659) jusqu’à la
bénédiction de Mont-Louis ( 27 octobre 1681), pièce maîtresse du dispositif
défensif mis en place par les Français. L’auteur considère qu’il y a eu une «
métamorphose » de la défense roussillonnaise durant cette période, au rythme de
la prise en compte de la vulnérabilité et de l’intérêt stratégique de la
province par la monarchie. Il pense que les multiples propositions d’échanges
du Roussillon avec les Pays-Bas ne signifient pas que la France veuille
abandonner ce territoire frontalier mais que, une fois les Pays-Bas acquis par
échange, il serait facile de reconquérir le Roussillon.
Alain Ayats explique qu’un plan thématique n’aurait pas pu
rendre la complexité des problèmes. La chronologie est donc au centre de ce
travail qui aurait pu en être une réhabilitation. Cela dit, l’auteur ne donne
aucune justification de ses choix de périodisation : 1659-1668-1673-1678-1681.
« Ce travail se présente donc souvent comme une espèce de chronique », écrit-il
(p. 14), « nous avons eu peut-être trop tendance à donner à notre travail la
forme d’un recueil de textes ». De fait, cette thèse se révèle un travail
essentiellement narratif, une chronique, souvent très détaillée et répétitive,
d’opérations ou d’inactions militaires, suivant un rythme annuel, de projets et
décisions, de visites de chantier, etc. Qui plus est, cette chronique est le
plus souvent une suite de longues citations. Donner la parole aux acteurs se
conçoit, mais qu’ils la monopolisent semble bien excessif. Si la source
exploitée par l’auteur est riche (parfois trop riche) d’informations, elle
aurait mérité un autre traitement, et en premier lieu une critique, et le livre
aurait gagné à ce que les apports aient été synthétisés autour de
démonstrations claires. Des faits décrits dans le livre, quelques thèmes nous
ont paru émerger, à maintes reprises.
Le Roussillon, issu des comtés catalans de Roussillon et
Cerdagne, est une « Province conquise ». Une fois annexée, et alors que tous
les points ne sont pas totalement réglés avec les Espagnols, la province reçoit
une organisation administrative nouvelle. Par les édits de juin 1660, un
Conseil Souverain est créé qui remplace certains organes administratifs et
judiciaires catalans sur lesquels les Français avaient pu s’appuyer avant le
traité de 1659. Dans ce Conseil, les charges sont occupées par des Catalans, la
plupart réfugiés du sud, à cause de leur attitude ouvertement pro-française au
cours du soulèvement de 1640, et ainsi récompensés. Ce groupe mériterait d’être
mieux étudié : quel est l’itinéraire de ces individus ? Comment se sont-ils
fait accepter en Roussillon ? Quel est leur rôle réel dans la politique
d’intégration ? L’édifice administratif est renforcé, en novembre 1660, par la
création de l’Intendance de Roussillon – une des moins étendues du royaume – et
de la charge de gouverneur militaire qui restera dans la famille de Noailles
jusqu’à la Révolution.
La question des frontières reste très importante. Le Roussillon
qui était un nord pour les terres catalanes devient un sud; mais sa frontière
septentrionale avec le Languedoc ne disparaît pas puisque, si elle n’est plus
politique, elle reste économique.
Militairement, la province doit assurer la défense de la
nouvelle frontière pyrénéenne de la monarchie; les autorités françaises
s’aperçoivent très vite que la Cerdagne partagée entre France et Espagne ouvre
les territoires français aux armées espagnoles, qui n’y rencontrent aucun
obstacle naturel. Le contrôle de la Cerdagne devient une priorité;
d’où le choix du site de la citadelle de Mont-Louis qui, non
seulement contrôle les routes d’Espagne vers le Conflent (et de là vers
Perpignan) et vers le Capcir (et de là vers le Languedoc par la vallée de
l’Aude), mais aussi la Cerdagne bien au-delà de la frontière politique. Les
frontières ne sont pas uniquement politiques et militaires. Les limites
religieuses ont posé des problèmes, d’une part car le concordat de Bologne ne
s’appliquait pas dans la province où le clergé était tridentin et ultramontain,
adepte d’une liturgie baroque, mais aussi parce que le clergé régulier
dépendait de provinces espagnoles et que la Cerdagne appartenait au diocèse de
la Seu d’Urgell. Tout cela a suscité des conflits de juridiction, des luttes
pour la distribution des bénéfices, ces derniers étant utilisés comme
instrument d’assimilation d’une partie de l’élite. La volonté de créer une
frontière culturelle sur la frontière politique, en coupant les Catalans du
Roussillon des Catalans du sud, se traduit dès septembre 1661 par
l’interdiction d’aller étudier en Catalogne du sud et par l’introduction des
Jésuites dont le collège perpignanais sera le fer de lance de l’enseignement en
français.
Évidemment, c’est le poids du fait militaire et de la guerre
qui domine. Que nous soyons en région de frontière avec l’Espagne, dans une
province récemment conquise, aggrave la situation. Dès les premières années,
selon les chiffres donnés par Alain Ayats, on peut estimer la présence
militaire à un soldat pour environ 24 habitants. Le livre est jalonné par les
problèmes récurrents, qui ne sont pas propres à la zone, du logement des gens
de guerre et des quartiers d’hiver, de l’approvisionnement, des incidents entre
soldats et particuliers et entre soldats eux-mêmes, des désertions, des
maladies, du financement des fortifications. On aurait aimé mieux savoir qui
tire profit, et dans quelles proportions, du ravitaillement. Quel est le poids
réel des contributions et du logement sur les habitants ? Quelles en sont les
conséquences sur la vie économique de la province ? Au fil des pages se
révèlent, toutefois, le poids des dépenses engagées pour renforcer les défenses
et en créer de nouvelles, et les efforts humains et financiers importants
déployés par la monarchie pour contrôler le pays, tant vis-à-vis de l’extérieur
que face à la résistance de la population à l’intérieur de la province. Même
s’il manque un véritable effort pour synthétiser les informations et en tirer
des conclusions, on voit bien, çà et là, que les habitants sont sollicités, que
la milice catalane (le sometent)
est même levée pour assurer la défense, que la monarchie
française fait appel aux troupes supplétives de Miquelets, que des révoltes
(révoltes du Sel et des Angelets entre 1663 et 1675 après l’introduction de la
gabelle transformant en contrebande le commerce « traditionnel » du sel) et
conspirations (en 1674 à Perpignan et Villefranche de Conflent) ont lieu, que
le commerce est remis en question par la guerre. L’époque étudiée est, pour les
Pyrénées catalanes, celle d’un changement puisque la montagne s’érige en
frontière politique mais aussi mentale, comme Peter Sahlins l’a montré pour la
Cerdagne ( Frontières et identités
nationales [ 1989], Paris, Belin, 1996) et comme l’auteur pourrait
l’avoir aussi démontré en mettant en relation divers éléments qu’il apporte,
sur la participation des populations locales à la défense armée de cette
nouvelle frontière, ou sur le rejet des Français dans le Catalogne au sud des
Pyrénées – dû à leur présence militaire presque constante au cours des guerres
de Louis XIV et aux sacrilèges d’églises auxquels ils se livraient (p.
476,477,600) –. Mais, malgré le contrôle absolu de Louvois auquel l’auteur
accorde beaucoup d’importance – au point d’y consacrer une grande partie de sa
conclusion –, le Roussillon conserve une grande originalité; Michel Brunet
parle même d’une « sorte de protectorat » ( Le
Roussillon, une société contre l’État (1780-1820), Perpignan, El
Trabucaire, 1990, p. 535) et la région se révèle finalement attachée à sa
catalanité de longue durée, comme l’a montré Raymond Sala (
Dieu, le roi, les hommes.
Perpignan et le Roussillon
(1580-1830), Canet, El Trabucaire, 1996).
Patrice POUJADE
PATRICE BRET(DIR.), L’Expédition
d’Égypte, une entreprise des Lumières, 1798-1801. Actes du colloque
international 8-10 juin 1998, Paris, Techniques et Documentation,
1999,436 p. M.-N. BOURGUET, D. NORDMAN, V. PANAYOTOPOULOS, M. SINARELLIS(DIR.),
Enquêtes en Méditerranée. Les expéditions
françaises d’Égypte, de Morée et d’Algérie, Athènes, Institut de
recherches néohelléniques, F.N.R.S, 1999,349 p.
Ces deux ouvrages font écho au grand chantier en cours sur
l’histoire des expéditions scientifiques. Les actes du colloque organisé par
l’Académie des inscriptions et belles lettres et l’Académie des sciences
constituent un état des lieux très complet sur les recherches actuelles sur
l’expédition d’Égypte. Il est impossible ici de rendre compte des 27
contributions, mais il faut souligner leur qualité et la cohérence de
l’ensemble, fait rare dans les publications d’actes de colloque.
Le projet était de rendre compte de la diversité et de la
pluridisciplinarité des recherches actuelles sur l’expédition d’Égypte, en
regroupant des spécialistes internationaux, égyptologues, historiens des
sciences, historiens de la médecine, arabisants et ottomanistes, sémiologues,
historiens des techniques, et en se penchant sur un corpus à la fois textuel et
graphique. La Description de l’Égypte
constitue ici un objet et un horizon qui rassemble une grande partie des
articles, et la richesse de la publication transparaît dans la variété des
propos que suggère le document.
Fidèles à l’esprit de l’expédition, alliant la philosophie et
les armes, ces actes, réunis par Patrice Bret, retracent à la fois l’histoire
politique et militaire de l’expédition, en interrogeant cette nouvelle pratique
du voyage, donnant naissance aux expéditions scientifiques et militaires du
XIXe siècle. Une attention particulière a été portée au regard égyptien,
analysé en miroir. Il faut noter aussi d’emblée la volonté des organisateurs de
résister à la tentation de la célébration (le colloque s’est tenu pour le
bicentenaire de l’expédition), ce à quoi ont parfaitement répondu les
communications, et notamment celles qui portent sur le contexte politique de
l’expédition.
Dans la première partie, joliment intitulée « Les passeurs de
Lumières : politique, savoirs et idéologie », on retiendra, pour donner une
idée de la variété des points de vue adoptés, l’article d’André Raymond qui
s’interroge sur la réception de la politique des Lumières par les Égyptiens.
L’auteur s’appuie sur les écrits de l’historien égyptien Jabârti, membre du
Divan de Menou, pour montrer la faiblesse de l’empreinte institutionnelle des
Français, même dans l’élite égyptienne. Les Égyptiens ont d’abord vu
l’entreprise comme une opération de conquête. L’influence intellectuelle et
scientifique ne s’exercera que beaucoup plus tard.
Le second ensemble de communications est réuni sous le titre «
L’invention de l’Égypte pharaonique :Antiquités ». Patrice Bret y étudie
notamment les travaux du physicien et aérostatier Coutelle qui, par ses travaux
archéologiques, ethnologiques et techniques, symbolise à lui seul l’expédition.
Ses recherches sur les techniques de construction des pyramides et son rapport
sur le transport de l’obélisque de Luqsor comportent en effet les fondements
d’une méthode archéologique nouvelle, alliant les compétences d’ingénieurs, de
dessinateurs, de chimistes, de mécaniciens et de topographes. L’auteur montre
bien, aussi, à partir de cet exemple l’ambiguïté fondamentale de cette
archéologie mêlant une haute scientificité et la tradition des trophées. Un
autre pan de l’archéologie en Égypte est décrypté par Claude Traunecker, qui
s’attache à relever les utopies construites à partir de la réalité
archéologique de l’Égypte. Les planches et les textes de la
Description font ainsi des forêts de
colonnes de Karnak le signe d’un gouvernement équilibré, puissant, vertueux et
intègre. La dimension idéologique de l’archéologie, à la recherche d’une
grandeur passée et motivée par une vision utopiste, apparaît ici de manière
tout à fait convaincante.
La troisième partie est consacrée à l’un des thèmes majeurs de
l’étude de ces expéditions scientifique, celui de l’invention du territoire, et
des enjeux qui accompagnent la description des terrains d’expédition, notamment
dans le domaine de l’histoire naturelle.
Ghislaine Alleaume détaille les conditions de réalisation de la
carte d’Égypte lors de l’expédition, et souligne que l’Atlas de l’expédition, qui fait la gloire des
ingénieurs topographes, ne sera jamais utilisé par les Égyptiens, non à cause
des erreurs qu’il contient, mais par ce que son exhaustivité ne correspond pas
aux besoins de l’administration égyptienne. Pour les Français, l’enjeu de la
carte était le contrôle du territoire, et toutes les informations qui y sont
inventoriées vont dans ce sens. Pour l’administration égyptienne, l’important
sera d’optimiser l’exploitation des richesses produites, et donc de dresser un
état des lieux sélectif. L’exemple montre bien les limites des critères de
l’exhaustivité scientifique.
La dernière partie, « Retours d’Égypte : les savoirs en
représentation », aborde de front le monument éditorial que constitue la
Description. Anna Puisi y décortique
par exemple l’image du frontispice de l’ouvrage, où s’effectue la
transformation de l’aventure militaire en conquête culturelle et archéologique,
à la gloire de l’empereur qui figure en bonne place dans cette invitation à la
lecture. La dimension de propagande dans l’image est au centre de ce propos,
qui montre le lien étroit entre patronage et censure, et aussi la volonté de
cadrer l’entreprise : les bas-reliefs qui entourent l’image intègrent ainsi
discrètement l’espace égyptien dans la tradition classique.
Ces quelques exemples n’illustrent qu’une partie des
orientations de l’ouvrage dont l’ouverture est sans doute l’une des qualités
principales. Il faut noter enfin la qualité de l’édition, la présence d’une
bibliographie et d’un index tout à fait utiles, et l’édition de pièces annexes
inédites et de reproductions de grande qualité. Ainsi, plus qu’un recueil de
contributions, c’est un vrai livre sur l’Égypte que constitue l’ensemble des
contributions savantes réunies ici.
Malgré la qualité de certaines contributions, l’ouvrage
rassemblant les actes du colloque d’Athènes de juin 1995, intitulé
Enquêtes en Méditerranée est plus
inégal, et moins riche que le beau livre paru en 1998,
l’Invention scientifique de la
Méditerranée (Paris, EHESS, cf.
RHMC, 47-3,2000, p. 658). Un certain nombre d’auteurs ont d’ailleurs
contribué à ces deux ouvrages, et les éditeurs sont en partie les mêmes. Le
projet se veut pourtant différent, dans la mesure où le colloque d’Athènes
prend en compte une dimension un peu occultée il est vrai dans l’Invention, à savoir le regard grec sur
l’expédition de Morée. Cette dernière est au centre du livre, puisque plus de
la moitié des 21 contributions lui est consacrée. Il manque malheureusement à
l’ensemble un index, pourtant indispensable à la lecture de ce type d’ouvrage
collectif. L’article introductif de Marie-Noëlle Bourguet et Bernard Lepetit,
intitulé sobrement « Remarques sur les images de la Méditerranée », engage
pourtant avec enthousiasme à l’étude du sujet, puisque les auteurs analysent
finement le passage d’une image de Méditerranée barrière à une mer trait
d’union au XIXe siècle. Ils posent les fondements d’une étude sur la naissance
de l’idée de région méditerranéenne, soulevant la question d’une perception
homogène de l’espace et des paysages. L’évidence de l’être géographique mérite
d’être questionnée, et l’étude des représentations savantes doit y contribuer.
Maroula Sinarellis, par exemple, s’y exerce en étudiant l’image de la
Méditerranée à travers les pratiques géologiques des voyageurs. Daniel Nordman
revient sur la difficulté de travailler la notion de région à partir de
l’exemple algérien, Antoine Picon interroge l’imaginaire méditerranéen des
saint-simoniens, qui doit beaucoup au romantisme et à l’orientalisme. Nassia
Yakovaki montre la tentative française d’appropriation imaginaire de l’espace
qui apparaît par la publication en 1825 d’un texte du XIVe siècle, la
Chronique de Morée, tentative à
laquelle fait écho, en retour, une image « désottomanisée » de leur territoire
par les Grecs. À une autre échelle, Patrice Bret s’interroge sur l’image des
techniques européennes en Égypte, et sur l’image de la technique égyptienne,
pour montrer que s’exerce dans les deux sens un regard pluriel. Ces éclairages
s’intègrent cependant dans un ensemble un peu disparate, et dans lequel la
problématique n’a pas été prise en compte par tous les auteurs. Ce livre
témoigne pourtant, comme le précédent, du vif intérêt de l’histoire de ces
expéditions que Bernard Lepetit qualifia de « militaro-scientifiques » et
surtout de la diversité des champs d’approche possibles. Ces expéditions
apparaissent comme un bel objet pour des recherches pluridisciplinaires, que
les contributions ainsi rassemblées devraient inciter à poursuivre.
Hélène BLAIS
DANIEL PANZAC, Les corsaires
barbaresques. La fin d’une épopée, 1800-1820, Paris, CNRS Éditions,
1999,311 p., 24,39 €.
Parmi les éléments qui ont nourri la peur des riverains du nord
de la Méditerranée et hanté l’imagination des Européens, la course barbaresque
occupe assurément une place centrale. Bon connaisseur du monde ottoman, Daniel
Panzac s’intéresse précisément dans sa dernière enquête à ces fameux corsaires
barbaresques, à ces « fers de lance de l’Islam », auxquels Salvatore Bono avait
jadis consacré une étude pionnière
[4]. Toutefois, ainsi que le précise le sous-titre de
l’ouvrage, D. Panzac se propose uniquement de présenter
La fin d’une épopée. Mais pour
atteindre cet objectif, la recherche ne peut se borner aux deux décennies
annoncées ( 1800-1820) et exige, comme le demandait à Michel Fontenay l’analyse
des « derniers feux du
corso chrétien
à Malte »
[5], une plus
grande épaisseur temporelle.
Brossant le tableau d’une pratique séculaire à l’aide d’une
documentation importante et diversifiée, D. Panzac expose d’entrée de jeu les
fondements de la course et, par là, les origines des États maghrébins. Les
corsaires barbaresques, que l’on ne saurait confondre avec des pirates « sans
foi ni loi », agissent en effet dans le cadre d’États constitués, les Régences,
mis en place par les Ottomans au XVIe siècle. Bien qu’appartenant
géographiquement parlant au Maghreb, le Maroc n’est que ponctuellement abordé
dans cette étude, dans la mesure où ce royaume se situe hors des provinces
ottomanes
[6].
Forme maritime d’une guerre pratiquée contre des États
chrétiens, la course barbaresque présente une dimension à la fois légitime et
religieuse. Afin de suivre au plus près ces « combattants de la foi », l’auteur
décrit l’organisation et le déroulement de campagnes corsaires (calendrier des
départs, territoire de chasse, géographie des prises), de l’armement des
navires (chebecs, polacres, barques, frégates, corvettes,… ) au partage du
butin en passant par la formation des équipages, les techniques de course (en
solitaire ou en meute)
et les méthodes employées (captures, rançonnements, razzias à
terre). Dans le suivi de ces opérations, Daniel Panzac souligne les différences
de comportements selon les Régences et selon les époques. Si, par exemple,
l’armement relève à Tripoli presque uniquement du pacha et à Alger
quasi-exclusivement du dey, à Tunis les entreprises privées, animées par de
grands négociants et des fonctionnaires proches du pouvoir, demeurent
considérables jusqu’au début du XIXe siècle. Dans ce dernier cas, la
rentabilité marchande semble avoir pris un temps le pas sur les préoccupations
politiques, idéologiques et économiques des deux autres Régences. La
répartition du butin étudiée pour une décennie à partir du seul exemple des
prises des corsaires d’Alger rappelle la réglementation suivie en ce domaine et
permet de retrouver les principaux acteurs de cette épopée (État, armateurs,
marins, soldats ou janissaires embarqués). Parmi les capitaines ou
raïs, « tout porte à croire », selon
Daniel Panzac et sans autre forme d’explication, que les « Chrétiens d’Allah
»
[7], si nombreux au
XVIIe siècle, sont désormais devenus rares (moins de 10% à Tripoli entre 1750
et 1770), cédant la place aux
raïs
maghrébins et turcs. Toutefois, évaluer l’importance économique du butin des
corsaires barbaresques (navires, marchandises, captifs) apparaît très vite
comme un exercice risqué et décevant, ne reposant que sur des sources
fragmentaires et occidentales. Il est tout aussi périlleux sinon impossible de
connaître la part du butin réinvestie dans la course que d’atteindre la
rentabilité de celle-ci, quand on ignore les investissements de départ. Le
terrain reste en friche. Finalement, la diffusion des espèces monétaires et
l’essor d’un groupe de négociants semblent être les seuls résultats tangibles
de cette activité maritime dont les apports demeurent, de l’aveu de l’auteur, «
variables et incertains ». Mais n’est-ce pas le lot de nombreuses opérations
maritimes ?
Les risques du métier liés aux fortunes de mer, aux
représailles d’États ennemis avec captures de navires et
esclavitude des hommes, n’ont pas le
mérite de l’originalité mais ont pu susciter des précautions particulières.
L’importance et la fréquence des pertes – difficiles à quantifier avec
satisfaction – occasionnées par les flottes de guerre et la course chrétienne,
ont par exemple favorisé la mise en place, par les théologiens musulmans, d’une
jurisprudence spécifique avec protection des biens, des droits et de la famille
des détenus ou disparus. Au-delà de cette protection et des apports, ou des
sorties, en numéraire ne serait-il pas bon de réfléchir à la place et au rôle
joué par les rachats de captifs des deux rives de la Méditerranée dans les
relations entre Chrétienté et Islam ?
Du début du XVIIe siècle à la fin du siècle suivant, les
actions des corsaires barbaresques, levier militaire des Régences face au monde
chrétien, s’inscrivent dans un jeu diplomatique complexe dans lequel Daniel
Panzac dégage trois séquences. Après le temps des premiers accords ( 1600-1650)
qui voit les puissances européennes chercher un terrain d’entente avec les
corsaires barbaresques qui n’ont jamais été si hardis et leurs prises si
nombreuses, vient le temps des amiraux diplomates et des nouvelles
confrontations ( 1650-1720), marqué par la volonté d’accommodements des uns
(Pays-Bas) et l’utilisation de la force des autres (Angleterre et France).
Enfin, si à partir de 1720, s’ouvre le temps des relations apaisées (
1720-1795), dès le milieu du XVIIIe siècle, la majeure partie des États
européens sont en paix avec les Régences barbaresques. Néanmoins, la course, ou
du moins sa menace, reste un moyen de pression fondamental pour les Régences
afin d’obtenir des présents, les versements de contributions financières
prévues par les traités et devenues préférables à un butin incertain. Ce temps
de l’apaisement reste cependant ponctué de nombreux heurts dans la mesure où,
comme le souligne avec force l’auteur, un principe fondamental des corsaires
est de n’être jamais en paix avec tous les États européens à la fois. D’où une
succession de nouveaux traités qui montrent indirectement combien le péril
n’est en rien confidentiel ou limité aux états riverains de la Méditerranée
:
traité avec la France ( 1770), le Danemark ( 1772), Venise (
1784-92) et les jeunes États-Unis ( 1790-97). Au vrai, les traités signés tout
au long du XVIIIe siècle entre les Régences et les États européens, plaçant les
deux parties sur un pied d’égalité, convenaient tout à fait aux deux camps,
dans la mesure où ils contribuaient à affirmer l’autonomie de la Barbarie
vis-à-vis de la Sublime Porte et où ils ne bouleversaient pas fondamentalement
les échanges commerciaux établis (cuir, huile, laine et surtout céréales
indispensables à l’approvisionnement de l’Europe occidentale). Par ailleurs,
aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’activité corsaire a presque totalement détourné
les Maghrébins du transport maritime. Les puissances européennes ont réussi à
confisquer ce secteur d’activité en assurant seuls les liaisons avec l’Afrique
du nord et plus généralement avec l’ensemble de la Méditerranée
arabo-musulmane, en mettant leurs bâtiments au service d’affréteurs ottomans
pour pratiquer la caravane maritime (forme de cabotage lointain).
Les conditions changent à la fin du XVIIIe siècle. Après un vif
renouveau lors des guerres suscitées par la Révolution française, surtout à
partir de 1793, la course connaît une brutale régression au cœur de la première
décennie du XIXe siècle. Cet abandon, qui ne doit rien à d’énergiques
interventions européennes, résulte d’initiatives maghrébines visant à
développer le transport maritime, à l’image de la marine marchande
grécoottomane en voie de constitution.
Utilisant des bâtiments construits en Occident, employant un
personnel d’encadrement largement chrétien, appliquant des techniques
contractuelles répandues en Europe, les Régences entendent se poser en
concurrents directs de celle-ci dans la vaste réorganisation économique en
cours. Armateurs, marins et négociants maghrébins, dont D. Panzac fournit de
précieux portraits en retraçant des fragments de carrières (comme les Ben Yûnis
de Tunis, et les Busnach ou les Bacri d’Alger), font montre à cette occasion de
réelles capacités d’adaptation aux nouvelles données internationales. Pour
l’auteur, le développement du commerce maritime, comme tentative de
substitution à la course, témoigne de la volonté d’intégration du Maghreb dans
le courant général de l’économie occidentale voire mondiale. Ne voit-on pas
alors des bâtiments, des marins et des marchands maghrébins fréquenter les
ports de l’Europe méditerranéenne (Livourne, Marseille, Barcelone) ?
Mais cette politique « unique dans l’histoire du Maghreb
moderne », qui commence, surtout à Tunis, à porter ses fruits dans les années
1806-1812, n’est qu’une brève parenthèse, qu’« une innovation conjoncturelle ».
La tendance s’inverse brutalement à partir de 1813. En effet, d’abord
accueillie sans opposition majeure par les Européens – en guerre il est vrai –
cette marine de commerce barbaresque suscite des réactions de plus en plus
vives une fois la paix revenue. Face à la reconquête commerciale de l’Afrique
du nord entreprise par les Occidentaux, les Régences réactivent la course,
véritable instrument militaire plus que machine économique. Les puissances
européennes n’admettent plus d’être défiées et l’équilibre, un temps établi
entre les belligérants, se trouve brutalement rompu. L’analyse de l’échec final
de la pratique corsaire et le constat de l’impossible dialogue entre les forces
en présence forment l’ultime partie de l’ouvrage, qui renoue quelque peu avec
l’histoire-bataille. L’internationalisation de la riposte occidentale, après le
cavalier seul des États-Unis, conduit au bombardement meurtrier d’Alger par
l’escadre anglohollandaise de Lord Exmouth en juillet 1816. La
quasi-suppression de la course après cette date et l’impossibilité pour les
principautés ottomanes d’Afrique du nord de se livrer au commerce et au
transport maritime, portent un rude coup à leur existence même. Au vrai, le
choc est d’autant plus rude que les édifices présentent déjà de profondes
lézardes.
Fragilité politique et pouvoir contesté, populations affaiblies
par les disettes et la peste qui sévit à l’état endémique, économie d’échanges
marginalisée, inquiétante érosion monétaire caractérisent, à des degrés divers,
la situation interne des Régences. Leurs réactions, tardives et insuffisantes,
ne parviennent pas à secourir l’homme
malade. Si nous nous permettions un autre anachronisme, nous dirions
que désormais le fruit est mûr. Mais,
en ne retenant pas la date de 1830 comme terme de l’épopée des corsaires
barbaresques, Daniel Panzac entend ne pas faire de la conquête française
l’élément déterminant de ce déclin.
Au vrai, en portant atteinte à la course, n’a-t-on pas touché
aux fondations même des États et par là précipité l’effondrement des régences,
ces États-corsaires ?
Daniel Panzac, qui refuse à juste titre la vision caricaturale
d’un affrontement immuable entre les hommes des deux rives de la Méditerranée,
nous donne un travail qui n’oppose pas les « héroïques marins occidentaux » aux
« affreux pirates barbaresques ». La course « revisitée » qu’il propose, et qui
apporte nombre d’éléments neufs dont nous n’avons signalé que quelques aspects,
va au-delà d’épisodes militaires alimentant fantasmes et légendaire clinquant,
pour s’attacher à un moment-clé et méconnu de son histoire.
Regrettons simplement que celle-ci s’écrive trop souvent au
miroir d’archives diplomatiques françaises et souhaitons qu’une plus large
place soit faite à la documentation « barbaresque » afin d’atteindre, de
l’intérieur, cette épopée dont nous percevons mieux maintenant les principales
articulations. Les illustrations, les cartes, les graphiques et les tableaux
viennent enrichir avec bonheur ce travail de qualité auquel il faudrait
cependant retrancher nombre de coquilles et de fautes d’orthographe, en rien
imputables à l’auteur.
Gilbert BUTI
FRANCESCO BENIGNO, Ultra pharum.
Famiglie, commerci e territori nel Meridione moderno, Rome,
Meridiana Libri – Donzelli, 2001, 208 p., 18,08 €.
Ultra pharum : c’est
ainsi que, sous l’Ancien Régime, on désignait la Sicile, comme le territoire
situé au-delà du phare du détroit de Messine. Citra pharum désignait les terres qui
s’étendaient en-deçà de ce phare : la partie continentale de l’Italie la plus
au sud, c’est-à-dire le Midi. Si l’on change de point de vue et si l’on fait
porter son regard depuis la Sicile, le Midi devient l’au-delà du phare. « Cette
perspective spéculative – écrit Francesco Benigno dans sa préface – voudrait
suggérer l’utilité d’abandonner une vision séparée de l’histoire du Midi, celle
d’un Mezzogiorno analysé
(presque)
toujours sans prendre en compte la Sicile et, inversement,
celle d’une Sicile étudiée dans son insularité ».
Ultra pharum reprend
une série d’articles publiés dans les années 1990. L’ouvrage se divise en trois
parties. La première est consacrée aux processus de transformation du
territoire méridional dans la conjoncture du XVIIe siècle. La deuxième partie
traite du commerce maritime de la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe
siècle. Le modèle de la famille méridionale est le sujet de la troisième
partie. Les trois parties sont liées par un double fil conducteur. L’auteur
propose d’abord une esquisse méthodologique qui lui permet de comparer, de
façon très détaillée, l’historiographie italienne (et plus spécialement
l’historiographie méridionale) à l’historiographie internationale (pas
seulement française ou britannique mais aussi espagnole et portugaise). À côté
de cette critique des modèles de l’historiographie européenne, il est possible
de repérer des études de cas précises permettant d’analyser ces modèles sur une
échelle locale, en relation avec l’environnement et le contexte productif. Le
rapport entre le territoire et la population d’un côté et les ressources de
l’autre, constitue le deuxième fil conducteur de l’ouvrage. Il s’agit là d’une
tentative pour problématiser le lien entre les contraintes et les atouts
propres du Midi et ses dynamiques socio-démographiques.
Pendant la « crise du XVIIe siècle » (une catégorie
historiographique qui est d’ailleurs plus un obstacle qu’un instrument utile
pour comprendre cette période – cf. Francesco Benigno,
Specchi della rivoluzione. Conflitto e identità
politica nell’Europa moderna, Rome, Donzelli, 1999), la Sicile
connaît une transformation profonde de son économie et de sa situation
socio-politique. Du XVIe au XVIIIe siècle, la carte des installations dans le
triangle formé par les villes de Cefalù, Marsala et Terranova s’enrichit
d’environ 120 villages. La plupart d’entre eux appartiennent aux familles
bourgeoises, devenues économiquement puissantes pendant le « long XVIe siècle »
et promues au rang d’aristocrates par le moyen de ces nouvelles possessions
féodales. Ce « retour à la terre » témoigne de la primauté de l’ouest céréalier
de la Sicile et affirme la suprématie de Palerme sur l’île. Palerme devient le
siège du bloc économique et social dominant – un bloc que l’on a souvent défini
comme « parasitaire » et « absentéiste » – qui compte parmi ses membres des
barons et des marchands.
Le jugement négatif porté par l’historiographie du XIXe siècle
sur le phénomène de l’urbanisation et de la « colonisation féodale » a plus
récemment été redoublé par la littérature d’inspiration tiers-mondiste, avec
ses catégories d’agrotown et de
closed ressources. On parle de «
trahison » de la bourgeoisie, d’« hispanisation » des mœurs et des coutumes, de
la transformation de l’île en latifondo céréalier. Il s’agit là de jugements
sans appel pour lesquels, en Sicile (et peut-être dans le Midi tout entier), on
passe du phénomène de la féodalisation à celui d’une re-féodalisation.
Pourtant, il suffit de diriger les recherches historiques vers l’analyse des
stratégies d’investissements, soutient F. Benigno, pour que le paysage change
radicalement.« Les nouveaux barons, remplaçant les marchands traditionnels dans
le circuit productif, ont activé des stratégies de résistance à la dépression
du marché toujours présente. Ces stratégies impliquaient en même temps une
forte exploitation du travail humain et surtout une diversification des
débouchés et des cultures. Il s’agit d’un processus qui avance en parallèle
avec la transformation des flux productifs et financiers convergeant vers le
monde urbain et le changement des rapports entre la ville et son territoire de
proximité. Ces rapports-là sont très influencés par la grande disponibilité de
terre qualifiée, c’est-à-dire d’une terre dotée de l’appareil juridictionnel du
système féodal » (p. VIII). Même les tremblements de terre, contrainte extrême
du territoire méridional, n’arrêtent ni ne détruisent les potentialités de
l’île. À ce propos, après le tremblement de terre de 1693, on a observé que la
« destruction naturelle a libéré des énergies qui ont été longtemps mortifiées
par la sous-exploitation chronique du travail humain. Et cette sorte de miracle
économique devient une issue de secours pour la partie sud-orientale de la
Sicile pour sortir de l’impasse du XVIIe siècle » (p. 69).
La deuxième partie du livre, consacrée au trafic côtier,
analyse, elle aussi, le rapport entre les ressources et les limites, naturelles
et politiques, de l’île. Cet univers a très rarement fait l’objet d’études
scientifiques. C’est un monde peuplé « d’ambulants de la mer » qui sont les
protagonistes d’un commerce très répandu et développé, qui relie les différents
ports de l’île. « La navigation de cabotage en Sicile a représenté un des
pivots de l’organisation des échanges pendant l’époque moderne. La vaste
superficie montagnarde, la présence limitée de plaines et le manque de fleuves
importants, tout cela fait en sorte que la mer, plus que la terre, rapproche
les hommes et les marchandises, comme dans beaucoup de régions de la
Méditerranée » (p. 73). À partir du début du XIXe siècle, une fois la menace de
la piraterie arabe disparue, on a assisté à une reprise économique des côtes à
nouveau peuplées, aux dépens des centres à l’intérieur de l’île, presque
désertés. Cette reprise rend toute son importance économique au commerce
maritime. De cette économie naît une nouvelle classe dirigeante, à même de
remplacer l’ancienne classe des « patriciens ». C’est le cas de la ville de
Trapani, que l’auteur décrit dans toute sa richesse. Dans cette ville de la
pointe occidentale de l’île, les familles de marchands ont pris le pouvoir
politique grâce au contrôle des ressources naturelles (l’organisation de la
pêche du corail, la location des tonnare, la gestion des salines et l’exportation
de la soude) et à la gestion des pratiques traditionnelles de la
marine.
L’enchevêtrement entre les systèmes écologiques et productifs,
entre les équilibres démographiques et les constructions idéologiques est
décrit de manière plus détaillée encore dans la troisième partie de l’ouvrage,
lorsque l’auteur analyse un des lieux communsde l’histoire du Midi : la
famille. Il passe en revue tout le débat mené par les historiens du groupe de
Cambridge, soutenant que « bien loin de l’Europe méridionale préindustrielle,
qui est décrite comme un pays de forte fécondité naturelle se rapprochant du
Bangladesh d’aujourd’hui, le monde anglo-saxon aurait été capable de limiter sa
propre natalité par la pratique du prudential
marriage (bien avant de ce que l’on appelle la révolution
démographique)» (p. 145). De cette façon, les pays anglo-saxons se sont assurés
un développement économique de type capitaliste. Par contre, le Sud, dépourvu
de frein reproductif, serait condamné à la misère. On est encore une fois
confronté à la dichotomie Nord/Sud, qui ne sert qu’à développer une comparaison
déformée et simplifiée à l’extrême. Toutefois, si on s’éloigne de ces schémas
idéologiques et si on analyse les modèles de famille, les formes de la
cohabitation et leurs caractéristiques démogr