Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.270113434X
240 pages

p. 164 à 227
doi: en cours

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no50-4 2003/4

2003 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine

Comptes rendus

GÉRARD LABROT, Sisyphes chrétiens. La longue patience des évêques bâtisseurs du royaume de Naples ( 1590-1760), Seyssel, Champ Vallon, 1999,252 p., 24,39 €.

Après son magistral ouvrage L’image de Rome, une arme pour la Contre-Réforme, Gérard Labrot, s’était déjà penché sur le royaume de Naples dans les Études napolitaines, villages, palais, collections(XVIe-XVIIIe s.). Il réunit donc ici ses principaux centres d’intérêt, avec cet examen de la Contre-Réforme dans le royaume de Naples.
Les rapports qui devaient être adressés au pape tous les trois ans par les évêques, et qui donnent une vision d’ensemble de l’état des diocèses du royaume et de l’action des prélats constituent la source principale de cette étude. Malgré la très grande disparité de ces comptes-rendus, et la grande hétérogénéité des ressources des évêques et de leurs diocèses, Gérard Labrot montre les très nombreuses difficultés auxquelles étaient confrontés les prélats, considérés comme des intrus dans une vie locale focalisée sur la personne du seigneur local. Les évêques, dans ces diocèses démunis, souvent frappés par les raids côtiers des Turcs et les tremblements de terre, apparaissent en fait comme des « combattants perpétuels » contre le clergé local et les feudataires, tout en essayant d’améliorer la vie religieuse de la population. En évoquant la « mer de difficultés » auxquelles étaient confrontés les évêques, l’auteur va ainsi exposer clairement le rôle réel de ces prélats dynamiques qui réussirent à rechristianiser ce royaume, à y appliquer les principes essentiels prônés lors du Concile de Trente.
Leur premier acte fut d’ajuster les paroisses aux évolutions démographiques tout en restaurant ou réaménageant les églises « indécentes » (parfois avec leurs propres deniers)
pour leur donner une « noblesse » inhérente à leur fonction. Ces campagnes furent conduites à la fin du XVIIe et dans la première moitié du XVIIIe siècle, beaucoup plus tardivement qu’en France, donc. Parallèlement, pour venir à bout des prêtres qui étaient trop intégrés dans la société civile, ils créèrent des séminaires grâce à une partie des bénéfices. Mais G. Labrot souligne que cette action fut toujours très progressive, lente voire discontinue. Les principes conciliaires étaient donc appliqués efficacement par les évêques du royaume. Par ailleurs, dans les constructions et reconstructions des églises paroissiales, les prélats « orchestraient les initiatives diocésaines » du clergé, des grandes familles de laïcs (Carafa, Orsini, Gonzague… ), ainsi que des communautés de fidèles et des multiples confréries; ils pouvaient aussi œuvrer directement, surtout quand ils étaient issus de familles importantes. Outre le monumental, les prélats redynamisaient aussi la foi en accentuant l’aspect miraculeux du christianisme (mise en valeur des reliquaires, inventions de corps saints par des fouilles… ). L’Église installait donc le fidèle « dans un espace complexe, hiérarchisé », la paroisse, tout en réaffirmant le rôle clef de la cathédrale et sans négliger celui des chapelles. En fait, seuls les réguliers s’avéraient peu contrôlés par les évêques, puisque les prélats n’avaient un droit de regard que sur les monastères de moins de 12 personnes depuis 1625. Pourtant, une remise en ordre de bon nombre de couvents n’aurait pas été superflue, surtout pour ceux installés dans des villes importantes, et dans lesquelles des jeunes filles nobles étaient conduites.
Outre son action sur le terrain, l’évêque devait aussi veiller à exhiber la dignité épiscopale en soulignant son pouvoir temporel, le palais épiscopal en étant le signe le plus manifeste; la construction d’un palais épiscopal permettait, aussi, de laisser un souvenir grandiose à la postérité… Le prélat devait parallèlement magnifier la cathédrale, symbole religieux par excellence du diocèse. Il devait essentiellement appliquer les principes borroméens ( Instructiones fabricae… ) et veiller à la présentation de l’édifice avec notamment une attention soutenue à la présence de sépultures qui pouvaient causer des problèmes olfactifs… Les évêques restaurèrent également leur édifice, le modernisèrent avec des plafonds à caissons, des stucs tout en donnant des conseils pour l’emplacement des autels mineurs. Dans tous ces cas de figures, ils manifestèrent la volonté de conserver l’édifice ancien, pour « montrer la longévité de l’institution ». Cette préoccupation est donc très proche de celles des prélats français, qui conservèrent, restaurèrent voire reconstruisirent en gothique au cours des Temps modernes.
Mais la connaissance des édifices ne serait pas complète sans une étude sur les équipements et décors, objet du dernier chapitre. G. Labrot met alors en évidence d’une part l’importance de la sacristie, véritable écrin – par son très riche décor de marbre, peinture, stucs – des ornements liturgiques et des objets précieux du culte, et d’autre part, il souligne la richesse du siège épiscopal et du maître autel, installé dans le chœur à proximité des chanoines. Une fois encore nous retrouvons les principes-clefs du Concile de Trente avec l’affirmation du caractère premier de l’Eucharistie et la suprématie du chef de diocèse.
À l’aide de sources peu connues mais de première importance, cette brillante synthèse permet donc de dresser un panorama complet d’un domaine trop souvent ignoré et de mieux apprécier la situation religieuse du royaume de Naples, tant du point de vue monumental qu’au niveau de l’organisation religieuse elle-même. Dans cette synthèse passionnante et inédite sur ce type de sujet, le rôle des évêques, ces véritables sisyphes religieux des Temps modernes, est parfaitement démontré grâce à une écriture précise ponctuée de petites conclusions intermédiaires qui permettent au lecteur de toujours suivre l’idée de l’auteur, tout en intensifiant l’intelligence des propos. On peut cependant regretter l’absence d’une carte des diocèses du royaume de Naples qui aurait permis de mieux comprendre la situation géographique et politique de certains prélats.
La lecture de cet ouvrage devrait inciter d’autres chercheurs à se pencher sur les mentalités religieuses dans le royaume de Naples, ou encore, à mener une étude similaire sur les autres provinces à l’aide de sources identiques à celles utilisées par l’auteur.
Hélène ROUSTEAU-CHAMBON

OLIVIER BONFAIT, Les tableaux et les pinceaux. La naissance de l’école bolonaise, Rome, École Française de Rome, 2000,519 p.

L’ouvrage d’Olivier Bonfait, issu de sa thèse, porte sur la naissance et la constitution de l’école bolonaise de peinture entre 1680 et 1780. Si l’auteur rappelle dans son avantpropos que son travail fut d’abord guidé par un « manque » sur cette école oubliée par Francis Haskell dans Mécènes et peintres. L’art et la société au temps du baroque italien, il apparaît rapidement que ce livre ne se contente pas d’exhumer des artistes méconnus, mais qu’il propose une démonstration originale et ambitieuse, à rebours des schèmes traditionnels de l’historiographie récente sur l’autonomisation du champ artistique, l’émancipation de l’artiste et la naissance d’un droit d’auteur à l’époque moderne. Refusant cette perspective linéaire et progressiste, l’auteur revendique une « évolution régressive » (p. 2), et lie la naissance de l’école bolonaise de peinture au collectionnisme de la noblesse de la cité. Au tournant du siècle, l’appropriation de la peinture par la noblesse, qui affirme symboliquement son statut social, conduit à l’unification stylistique à l’origine de l’école bolonaise du Seicento. Dès lors, l’auteur montre que les mondes de l’art à Bologne passent d’une structure tripolaire vers 1630, à l’époque du Guerchin et de Guido Reni, où la réputation des peintres dépend des lettrés et d’un forum critique, à une structure bipolaire vers 1700 qui met face-à-face le peintre et son patron.
Tout en revendiquant son appartenance « humaniste » à la discipline de l’histoire de l’art, ce livre s’inscrit aussi dans une stratégie d’intégration méthodologique avouée. Au service d’une histoire formelle de l’art, l’auteur utilise des travaux d’histoire sociale et culturelle (Simona Cerutti, Roger Chartier) aussi bien que ceux des sociologues de l’art, comme ceux de Howard Becker auquel il reprend les notions de « monde de l’art », « convention », « création collective », ou de Harrison White. À cette diversité des apports théoriques répond la multiplicité des sources utilisées, parmi lesquelles 350 inventaires après décès de commanditaires et d’artistes, 40 contrats de commande et un livre de comptes.
L’ouvrage se présente en deux parties. L’auteur met d’abord en valeur la naissance du collectionnisme bolonais et l’investissement symbolique de la noblesse dans la peintureau tournant du siècle; il se place ensuite du côté des artistes pour étudier la constitution de l’école bolonaise de peinture. Dans un premier temps, il montre comment se met en place un univers symbolique de tableaux dans les palais nobles de Bologne vers 1690-1700, en s’appuyant principalement sur une lecture statistique des inventaires après décès. Il note ainsi la croissance forte du nombre de tableaux dans les intérieurs bolonais, et particulièrement celle de la demande nobiliaire, multipliée par deux entre 1690 et 1790, et leur part croissante dans la valeur mobilière. Signe de la naissance d’une collection, on passe de « l’accumulation d’images-objets » (p. 25) à la collection de tableaux, où l’art de la représentation prime. Ce gain symbolique de l’image se traduit par la place nouvelle des tableaux dans le salon ou la galerie des palais, liée à l’aménagement noble de l’habitat, mais aussi par un dispositif nouveau, le cadre doré, qui donne au tableau toute sa valeur. Cette lecture culturelle des inventaires après décès révèle l’évolution du regard que l’on posait sur l’œuvre, et Olivier Bonfait se livre alors à une « petite histoire anthropologique du regard » (p. 59) dans la lignée des travaux de Michaël Baxandall.
Dans les années 1630, l’image – souvent portrait de famille – servait à l’héroïsation de la lignée; à la fin du siècle, en revanche, les tableaux marquent la participation et l’identification de la noblesse à des valeurs universelles représentées dans des tableaux d’histoire, et la collection de tableaux n’est plus un phénomène marginal pour la noblesse bolonaise. Cette appropriation de la peinture tient peut-être à la perte de prestige de la noblesse dans les années 1690-1700, que cette dernière cherche à compenser par de nouveaux modes de représentation, et trouve dans la collection « le symbole d’une vertu : la noblesse » (p. 123). Au même moment, on constate une normalisation des collections, comme le montre bien l’exemple des négociants Monti. Leur intégration au patriciat bolonais en 1719 passe par une réorganisation de la collection, où règnent désormais l’Histoire et les peintres du Seicento bolonais, et dont sont expulsés les peintres étrangers.
Avec deux tiers de tableaux bolonais, l’investissement massif de la noblesse dans les collections entre 1680 et 1730 est centré sur l’école bolonaise contemporaine, mais il ne dure pas. Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle en effet, les commandes aristocratiques baissent et les collections changent d’aspect avec l’introduction du panthéon artistique international qui réduit les artistes locaux contemporains à un rôle décoratif, d’un goût nouveau pour les arts graphiques (dessins et estampes), et l’importance accrue de l’original par rapport à la copie – alors que jusque dans les années 1740, original et copie faisaient bon ménage, participant également au patrimoine visuel du palais. L’accroissement de la demande picturale nobiliaire au tournant du siècle permet l’apparition d’une école bolonaise de peinture. Ainsi, la reproduction des « valeurs de l’aristocratie à travers les mêmes héros et les mêmes gestes » (p. 241) favorise l’homogénéisation de la production picturale et la théorisation du bon goût.
La deuxième partie du livre détaille la constitution de l’école bolonaise autour de Franceschini, Pasinelli, Creti et Dal Sole. Le rétrécissement du marché à un petit nombre de nobles locaux, et la territorialisation de la demande resserrent les liens entre le peintre et son patron. La codification de la rhétorique picturale et de la théorie du bon goût telle qu’elle est développée par Zanotti, secrétaire de l’Académie Clémentine, participe de cette unification de l’école bolonaise. Olivier Bonfait ouvre sa démonstration par l’analyse détaillée du livre de comptes de Franceschini ( 1648-1729), peintre méconnu mais qui, pour Zanotti, « est le peintre qui incarne le mieux les nouvelles conventions esthétiques, artistiques et morales de l’école bolonaise, de ce nouveau monde de l’art qui, en 1706-1710, réussit à fonder l’académie » (p. 251). La comparaison de cette source, abordée de manière très neuve, avec le livre de comptes du Guerchin ( 1591-1666) permet à l’auteur de dégager le passage d’un marché public du temps du Guerchin, dont les revenus sont assurés à 40% par des commanditaires issus de la bourgeoisie, à un réseau restreint d’aristocrates intéressés par des tableaux d’histoire. À la logique de marché se substitue une logique de service, dans laquelle le commanditaire n’est plus le client mais le patron du peintre. La disparition d’un marché public a des conséquences importantes sur la formation de la valeur et sur les modes de rétribution, comme le montre l’auteur dans de très belles pages. La « comune e pubblica estimazione » du Guerchin n’est plus qu’un mythe du temps de Franceschini; désormais la rémunération est le fruit d’un rapport de forces toujours singulier entre le peintre et son patron. Surtout, derrière la logique de service se profile une logique de la reconnaissance, où l’on récompense la virtù du peintre et non plus son travail.
Franceschini apparaît alors comme un peintre de cour, payé par le prince de Liechtenstein d’une médaille d’or à son effigie.
Autre conséquence directe du rétrécissement du marché de la peinture, les contrats entre artistes et commanditaires se développent, alors qu’ils étaient inconnus du temps du Guerchin ou du Guide ( 1575-1642). En 1660, la mention d’un dessin préparatoire à la commande est dans la quasi-totalité des contrats, ce qui montre bien le poids grandissant du commanditaire dans l’invention de l’œuvre, et Crespi ( 1665-1747), qui résiste à ce contrôle serré du commanditaire, fait figure d’exception. Ainsi naissent le « temps des conventions » et l’école bolonaise. Participent de ce mouvement les premiers traités de codification du bon goût, notamment celui de Malvasia en 1686 – qui invite à soumettre le talent créateur, ou genio, de l’artiste, au giudicio –, et surtout la fondation de l’Académie Clémentine en 1709. Loin d’être une étape dans l’autonomisation du champ artistique, comme l’affirme l’historiographie récente sur le sujet, aveuglée par le récit de fondation largement mythique qu’en fait Zanotti, l’Académie « constitue en fait, pour les artistes, un espace de représentation honorifique de leur « virtù » qui compense la perte de leur talent créateur, et un lieu idéal pour tenter une régulation plus contrôlée du marché et une unification des manières : elle est l’instrument de l’école. » (p. 4). En mettant fin aux conflits d’atelier entre Reni, l’Albane, Dominiquin et Guerchin, l’Académie Clémentine devient le symbole de la nouvelle école bolonaise unifiée autour de Franceschini, et identifiée au territoire de la cité.
Cette forte thèse convainc par la rigueur de sa démonstration et s’appuie sur un traitement original des sources; on peut lire ainsi des pages remarquables sur la construction de la réputation à partir de la comparaison faite entre le livre de comptes de Franceschini, étudié comme document économique et culturel, et la biographie de l’artiste écrite par Zanotti. La qualité de la démonstration est également servie par la richesse des matériaux étudiés, largement inédits. Ainsi l’horizon visuel de la Bologne du XVIIIe siècle s’éclaire grâce aux nombreuses visites qui sont faites dans les intérieurs bolonaiset l’étude précise de la carrière du peintre Franceschini permet de comprendre l’évolution du statut de l’artiste et du marché de la peinture à Bologne.
Pareille profusion des informations, qui étoffe le propos de l’auteur, rend parfois ardue la lecture de l’ouvrage, pour un lecteur peu familier avec la quantité des maîtres et des commanditaires bolonais évoqués tout au long du livre; d’autant que les annexes, qui constituent par ailleurs un outil de référence sur la peinture bolonaise au XVIIIe siècle, n’intègrent pas les notices biographiques de l’ensemble des peintres cités. Ceci n’enlève rien à la qualité d’un ouvrage qui s’impose comme référence et qui propose une lecture nouvelle des rapports entre création et consommation artistique, à contre-courant de l’historiographie traditionnelle du champ artistique.
Charlotte GUICHARD

JACQUES BLAMONT, Le lion et le moucheron. Histoire des marranes de Toulouse, Paris, Odile Jacob, 2000,464 p.

La recherche généalogique est un passetemps à la mode qui débouche rarement sur des travaux historiques dignes de ce nom. Il est d’heureuses exceptions, telles que le livre de Jacques Blamont. L’auteur, astrophysicien de renom, n’avait, au départ de son entreprise que le banal souci de retrouver la trace de ses ancêtres. Une des nombreuses branches l’ayant conduit dans les archives d’Amsterdam, il tomba, neuf générations en arrière, sur un Toulousain nommé Roque de Léon. Poussant plus avant ses investigations, il découvrit que ce dernier avait été condamné à mort par contumace, avec dix-sept autres marranes, par le Parlement de Toulouse en 1685. Voulant en savoir plus sur cette affaire assez ténébreuses, il donna à sa recherche un tout autre tour. Quinze années plus tard, après avoir balancé entre les facilités du roman – ouf ! – et les exigences plus austères de l’essai, Jacques Blamont nous présente un ouvrage qui excède très largement les limites locales de son sous-titre.
Car si Toulouse constitue une sorte de nœud vers lequel convergent les multiples protagonistes de cette étude, pour s’en éloigner dans une tragique précipitation, c’est, à travers ce cas d’espèce, le destin d’une partie de la diaspora juive à l’époque moderne qui est le véritable objet du livre.
Tous ceux qui s’intéressent aux communautés marranes en France – Bayonne, Bordeaux, Nantes, Rouen, Languedoc et Provence… –, en Europe – Espagne, Portugal, Londres, Hollande… – et même dans les « Isles », tireront ainsi un grand profit de ce travail.
Avec patience, l’auteur, a sillonné la plupart de ces lieux, accumulant une masse de documents inédits, particulièrement bien mis en valeur dans le texte comme dans les annexes :
l’index comporte plus d’un millier d’entrées, seize tableaux généalogiques présentent les ramifications et alliances des principaux acteurs, depuis leurs origines ibériques au XVIe siècle jusqu’à leur situation au XVIIIe siècle… Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, le livre propose dans le corps des chapitres comme à la fin de chacun d’eux des tableaux synoptiques et analytiques des principaux documents cités et étudiés.
Bien qu’expulsés de France en 1394, les juifs, ou plutôt les convertis « marranes », trouvèrent, de la fin du XVe au début du XVIIe siècle, un refuge relativement accueillant dans les ports du Pays Basque et à Bordeaux. Chassés d’Espagne et du Portugal, ils s’installèrent dans ces villes, protégés par des privilèges royaux (Louis XI, Henri II).
Leurs activités commerciales et bancaires les hissèrent souvent à des niveaux de fortune élevés et conduisirent certains dans les grandes cités du bassin de la Garonne. À Toulouse, par exemple, Antoinette, fille de Pierre de Louppes (en réalité Lopes) qui fit souche et devint capitoul, se maria à Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne et eut pour fils Michel… D’autres, tels le médecin et philosophe Francisco Sanchez, firent une brillante carrière à l’université. Toutefois, il s’agissait de personnalités isolées, dont la notabilité favorisa l’intégration aux milieux dirigeants.
Le groupe qu’étudie plus particulièrement Jacques Blamont présente un profil différent. Il fait irruption dans la capitale du Languedoc dans les années 1645-1650, alors que cette dernière traverse une longue période d’atonie économique. Les ressorts de sa prospérité se sont brisés vers 1560 avec la crise du pastel. La bourgeoisie locale, anoblie par le capitoulat ou les offices parlementaires, vit confortablement de ses rentes foncières et délaisse désormais les viles occupations du commerce. Dans ce contexte morose, une seule activité marchande de grande ampleur subsiste : l’importation des laines d’Espagne. Un Portugais, Pierre Soares Rivière ( alias de Ribera), associé dans une compagnie bordelaise à Gaspard Gonzalles, commence à vendre ces produits à Toulouse avant de s’y installer en 1647. Très rapidement, l’affaire prend de l’ampleur : en une dizaine d’années, dans un rayon qui excède les deux cents kilomètres – d’Auch à Montpellier, de Cahors à Pamiers, de Saint-Flour à Castelnaudary – la plupart des grandes et moyennes cités, sont en relation commerciale avec lui. De la laine, le trafic s’élargit à une gamme diversifiée de textiles mais aussi au crédit : prêt de numéraire ou escompte de lettres de changes qui témoignent de contacts avec les principales places de France et même Anvers. Pierre achète plusieurs maisons à Toulouse et installe deux sœurs et un frère. Dans le même temps, Gaspard Gonzalles et ses deux fils ont développé leurs propres activités dans la ville et se consacrent au commerce garonnais. Vers 1660, alors que s’achève cette phase de mise en place d’une tête de pont bordelaise à Toulouse pour rayonner sur le Haut Languedoc, arrive un autre marrane, d’origine probablement madrilène, Jean Lopes Alvin. Puis c’est le tour de François Pereire de Louzade…
Toulouse, ville au catholicisme farouche, semble alors faire preuve d’une tolérance inhabituelle : non seulement elle accueille parmi les professeurs de la faculté de médecine un converse judaïsant échappé des griffes de l’Inquisition espagnole, Balthazar Orobio de Castro, mais encore elle ne se montre guère regardante pour autoriser le règlement de la succession de Soares à sa mort en 1660. Il est vrai que rien de tout cela ne contrevient aux objectifs du tout puissant Colbert, qui soutient Riquet dans son ambitieux projet de canal des Deux Mers. Plus sensible aux résultats qu’aux considérations confessionnelles, le ministre a pleinement conscience de l’apport essentiel des juifs à la croissance du commerce et de la banque, dans cette région comme dans tout le royaume et ses colonies.
Au cours de la décennie qui s’ouvre alors, l’expansion des affaires attire et fixe à Toulouse une petite communauté d’une vingtaine de familles. En plus des laines espagnoles, ce sont des marchandises anglaises ou hollandaises transitant par Bordeaux que ces négociants diffusent dans une large aire qui couvre le sud du Massif Central et l’ensemble du Languedoc. En retour, sont drainés vers le port d’Aquitaine, blé, bétail ou huile de ce vaste hinterland. Appuyées d’une part sur un réseau de correspondants marranes implantés à Lisbonne, Bayonne, Rouen, Londres ou Amsterdam et, de l’autre, sur un maillage de revendeurs et colporteurs locaux, les compagnies toulousaines contrôlent les circuits d’échange des produits et le crédit. Les clans Roque de Leon, Silva Moreno, Mirande ou Cardoze dominent le système lorsque celui-ci atteint son apogée vers 1675. Leur implantation dans la ville semble solide : ils commencent à se constituer une assise foncière et ont aisément trouvé des appuis dans la noblesse parlementaire.
Trompeuse sécurité. Au début des années 1680, sous l’influence de Louvois et de la Maintenon, la question religieuse redevient prépondérante. Certes, les protestants sont les premiers visés, mais, par contrecoup les marranes sont pris, eux aussi, dans la tourmente. C’est la bourse des marchands de Toulouse, où leur enrichissement a suscité bien des jalousies, qui lance l’offensive dès le début de 1685 : accusés de judaïser, les principaux chefs de familles marranes sont déclarés de prise de corps. Prévenus à temps, les accusés et leurs proches ont fui en abandonnant tous leurs biens. Quatrevingt domestiques témoignent de la réalité de pratiques clandestines interdites, tandis que divers ornements et objets de cultes, découverts à l’occasion de perquisitions, ne laissent planer aucun doute sur le caractère trompeur de leur conversion au christianisme. Deux procès, aussi rapides que vains, règlent par contumace le sort des prévenus et de leurs familles. En quelques semaines, quatre décennies d’effort se trouvent anéanties et leurs promoteurs dispersés à jamais.
Que sont-ils devenus ? Les traces de nombre d’entre eux semblent perdues.
Plusieurs enfants de condamnés peuvent être identifiés à Bordeaux; ils ont été recueillis par des proches. Les Mirande se sont établis à Londres, où ils ont participé à l’édification de la synagogue de la ville et ont fait fortune dans la banque. Quant à Roque de Leon, considéré à Toulouse comme le « rabbe » de la communauté, il a rejoint de la famille à Amsterdam où il se rejudaïse avec ses enfants, fonde une maison de commerce et finit ses jours en 1715.
Toulouse est-elle passée à côté d’une chance de redevenir une grande cité d’affaires ?
L’auteur le pense. Ses arguments ne sont certes pas négligeables et on doit lui savoir gré d’avoir fait resurgir, à partir d’une documentation inconnue (il a découvert et étudié, par exemple, 725 actes notariés pour les seules affaires de Roque de Leon), une part bien ignorée de l’activité commerciale et financière de la ville. La dispersion de cette communauté entreprenante de marranes a de toute évidence été préjudiciable à sa prospérité.
Mais ce petit groupe mal intégré était-il capable, à lui seul, de secouer une torpeur dont les racines socio-économiques étaient profondes ? D’autant que l’intolérance à l’égard des juifs est loin d’être un épiphénomène dans les sociétés d’Ancien Régime, tandis que les cas de Bordeaux et de Bayonne font plus figure d’exceptions que de règle !
Didier FOUCAULT

JOSEPH PÉREZ, De l’humanisme aux Lumières. Études sur l’Espagne et l’Amérique, Madrid, Casa de Velázquez, 2000,449 p., 33,54 €.

Ce bel ouvrage de la Collection de la Casa de Velázquez rassemble vingt-neuf articles, contributions et comptes rendus de lectures, en français et en espagnol, publiés par Joseph Pérez entre 1962 et 1998 dans diverses revues et actes de colloques. Ils sont regroupés en trois parties : Du Moyen Âge aux Temps modernes; Littérature et société; Les Indes, de la découverte à l’émancipation. Certains textes courts jettent une lumière vive sur un personnage ou une œuvre, parfois peu connus (« Luis Zapata », 1979, « Le Voyage en Turquie », 1994), sur un épisode ayant laissé dans les archives des traces un peu éparpillées (« Moines frondeurs et sermons subversifs », 1965), ou au contraire sur une question déjà largement documentée et débattue (« Conquête et colonisation : la querelle des justes titres », 1986). D’autres en revanche, sont destinés à faire le point sur des problématiques en cours de constitution ou de renouvellement, à l’époque de leur première publication, et fournissent au lecteur d’aujourd’hui de passionnants éléments de compréhension de certaines évolutions historiographiques (« L’idéologie de l’État », 1989, « Des alumbrados aux chuetas», 1974, « Vitoria, Sepúlveda, Las Casas et les problèmes de la conquête et de la colonisation », 1972).
C’est que dans le domaine de l’hispanisme, Joseph Pérez a participé activement au défrichement de nombreux champs, depuis abondamment labourés par l’ensemble de la communauté scientifique et qui, pour poursuivre la métaphore agricole, donnent actuellement de bien beaux fruits. Dans le cadre de ses travaux sur l’humanisme espagnol, et de l’investissement considérable des humanistes dans les controverses déclenchées par la prise de possession des Indes espagnoles, il utilise et il cite les différentes chroniques officielles commandées et financées par les souverains, textes parfois peu accessibles, peu publiés, partant peu consultés. Or, à l’occasion de la célébration des centenaires de la naissance de Charles Quint ( 2000) et de la mort de Philippe II ( 1998), le thème de l’historiographie officielle des rois Habsbourg, un temps traité par certains érudits français au début du siècle [1], a pris un tout nouvel essor. Les rares connaissances disponibles sur ce thème ont fait l’objet de tentatives de systématisation qui ont éclairé d’un jour particulièrement novateur le rapport de la société espagnole du XVIe siècle, et tout particulièrement de sa monarchie, à l’histoire et au traitement de l’histoire [2], ainsi que la longue bataille menée pour la maîtrise de l’histoire des Indes [3].
Ainsi qu’en témoignent les titres de nombreux articles repris dans ce volume, Joseph Pérez s’attache avec constance à présenter et à définir l’humanisme espagnol, ses rapports avec la scolastique, l’influence des humanistes sur le processus de nomination et d’appropriation des Indes occidentales. Il est aussi tout particulièrement attentif à ce qu’il appelle « l’histoire spirituelle de l’Espagne », dans ses manifestations les plus orthodoxes comme dans les moindres signaux de déviance, voire d’hérésie, et il suit en cela avec minutie les traces de l’Inquisition et des travaux sur l’Inquisition. Dans un article proposant la synthèse de plusieurs comptes rendus d’ouvrages touchant tous, de près ou de loin, à la question de l’illuminisme espagnol (« Des alumbrados aux chuetas»), il nous offre ainsi un vertigineux panorama de thèmes d’histoire religieuse et sociale dont le traitement sera par la suite repris et affiné par différents chercheurs en histoire, en littérature et en anthropologie. Il donne enfin toute sa mesure d’historien de l’Espagne du XVIe siècle avec deux solides synthèses, « La couronne de Castille » et « L’idéologie de l’État », toutes deux parues dans le volume, qui a fait date, sur Le premier âge de l’État en Espagne (CNRS-éditions), offrant ainsi aux néophytes comme aux chercheurs plus aguerris une peinture rigoureuse de l’organisation politique et institutionnelle de la monarchie, et annonçant les grandes réussites que seront ses histoires générales de l’Espagne.
Cependant si les travaux de Joseph Pérez ont gardé toute leur fraîcheur au fil des années, c’est principalement grâce à la vigueur de l’écriture et à l’ampleur du style, ainsi qu’au souci constant d’une pédagogie remarquablement efficace. Les démonstrations sont simples et enthousiastes, imprimant à la langue, qu’il s’agisse de l’espagnol ou du français, un rythme vif, qui tient toujours éveillée l’attention du lecteur. L’auteur n’hésite pas à livrer ses impressions et tente de nous transporter avec lui dans un XVIe siècle qu’il décrit avec une familiarité parfois surprenante. Il nous fait nous en sentir si proches qu’il s’agit là sans conteste du plus grand succès du livre : apporter un tel plaisir de lecture sur des sujets certainement bien austères est un exploit dont il faut souligner ici la rareté.
Mireille PEYTAVIN

MANUEL HERRERO SÁNCHEZ, El acercamiento hispano-neerlandés 1648-1678, Madrid, Conseja Superior de Investigaciones Cientificas, 2000,427 p., 24,04 €

De 1648 à 1678, le tiers de siècle étudié ici couvre une période originale de l’histoire européenne. De la paix de Münster à la paix de Nimègue, les alliances traditionnelles sont défaites et les prétentions à la suprématie mondiale sont transformées. Sur le continent, la puissance des Habsbourg d’Espagne est ruinée, d’autant que la guerre hispanoportugaise dure jusqu’en 1668. Les ambitions hégémoniques se sont déplacées pour s’incarner dans la volonté de grandeur de Louis XIV. Sur mer, les Provinces-Unies apparaissent comme les grands bénéficiaires des derniers conflits, mais l’Angleterre de Cromwell et de la Restauration mène une même politique maritime : celle des Actes de Navigation qui conduisent aux trois guerres anglo-néerlandaises.
Ainsi, l’hostilité radicale des États-Généraux envers l’ancienne puissance espagnole se mue progressivement en une alliance politique et économique. Ce processus de rapprochement s’étend sur près de trois décennies, que l’auteur s’attache à comprendre afin d’en reconstituer les éléments caractéristiques et d’en noter les principaux jalons.
Clairement énoncée dans l’introduction, la problématique souligne que l’Espagne et les Provinces-Unies représentent des puissances conservatrices, au sens où la péninsule ibérique vit une époque de « reféodalisation » (vénalité des charges, vente du patrimoine royal), et la République, une période de domination d’un capitalisme commercial étroitement lié à une structure économique pré-capitaliste. Entre ces deux formations sociales, une alliance antagonique se met en place entre les élites marchandes et bourgeoises des Provinces-Unies et les aristocraties méridionales (italiennes et espagnoles).
Pour étayer ses affirmations, l’auteur allie l’histoire politique à l’histoire économique, s’inspirant de ses maîtres, Jonathan Israël et José Alcalá-Zamora y Queipo de Llano, dont il faut noter la réédition du remarquable ouvrage : España, Flandes y el mar del Norte (1618-1639). La última ofensiva europea de los Austrias madrileños (Centro de estudios políticos y constitucionales, Madrid, 2001). La rigueur du travail de M.Herrero Sánchez se manifeste par l’abondance et la variété des sources utilisées, par les nombreuses références bibliographiques puisées à des sources géographiques diverses, ce qui explique les multiples notes de bas de page fort utiles au chercheur. On peut regretter l’hommage excessif et polémique rendu par l’auteur à son maître néerlandais, Jonathan Israël, hommage qui sert très souvent à villipender d’autres historiens. D’autre part, du point de vue de l’édition, l’absence d’index est fâcheuse pour un ouvrage de cette ampleur.
Afin d’analyser le rapprochement hispano-néerlandais, l’étude s’articule autour de quatre parties successivement consacrées aux éléments de convergence (I) et aux obstacles (II) à la coopération hispano-néerlandaise; puis, afin de vérifier ces notions de complémentarité et d’opposition, elle s’attache à deux zones sensibles des relations bilatérales : les Pays-Bas espagnols, d’une part (III), le monde méditerranéen, d’autre part (IV).
Dès la paix de Münster, les éléments de convergence entre les anciens belligérants de la guerre de 80 ans sont manifestes. La conjoncture favorise le règlement politique : d’un côté, la sécession portugaise de 1640 permet à Madrid de reconnaître les implantations hollandaises au Brésil; de l’autre, l’avance française sur les frontières septentrionales (prise de Dunkerque en 1646) représente une menace pour les possessions espagnoles, mais aussi pour les Provinces-Unies qui prennent peu à peu conscience du danger émanant d’un possible voisinage avec l’allié français. Les clauses de la paix sanctionnent des rapports de force : la fermeture des Bouches de l’Escaut montre bien que les Provinces-Unies ne veulent pas d’une concurrence des Pays-Bas méridionaux; le commerce anversois continue à en pâtir. Pourtant, et l’auteur l’indique à juste titre, certains articles ouvrent la porte à plus de souplesse dans les relations bilatérales, comme l’article 23 qui atténue le monopole espagnol dans les Indes et autorise la halte des navires des Provinces-Unies en cas d’avarie. Cette complémentarité s’exprime aussi par la dépendance espagnole à l’égard de leur ancienne possession. Dès 1649, des navires néerlandais suppléent à la marine anglaise pour acheminer des troupes espagnoles en Flandres afin de lutter contre l’ennemi français. En 1656-1657, ces mêmes navires accompagnent les flottes et les galions ibériques pour échapper aux attaques anglaises, ce qui permet de maintenir la Carrera. Les fournitures hollandaises à la marine espagnole augmentent, même si la production péninsulaire reste encore majoritaire. Avec la fin de l’asiento portugais, Curaçao joue un rôle croissant dans l’approvisionnement des Indes occidentales en main-d’œuvre africaine, alors que, jusqu’en 1662, le gouvernement espagnol ne donne que des licences.
Il passe ensuite deux asientos avec des Génois, derrière lesquels l’auteur reconnaît la main de marchands hollandais. En 1685, l’asiento est conclu avec la maison Balthasar Coymans.
Enfin, l’approvisionnement en épices, interrompu à la suite de la rupture avec Lisbonne, s’effectue dorénavant par l’intermédiaire de négociants hollandais. Ces liens économiques sont complétés par l’établissement de consultats dans les deux pays et par l’échange de diplomates. Les agents du roi d’Espagne obtiennent le concours d’informateurs précieux (dont le fils de De Witt, certes, pensionné par plusieurs puissances), et les diplomates néerlandais bénéficient de l’écoute bienveillante du marquis de Velada et du comte de Peñaranda, l’ancien négociateur de Münster.
Une seconde partie évoque les divergences politiques, économiques et religieuses qui freinent la coopération bilatérale et rappellent les antagonismes passés. Ainsi, le paiement des dettes envers le prince d’Orange, après qu’un accord a été trouvé pour le dédommager des confiscations espagnoles, est l’occasion de disputes. Les litiges frontaliers sur l’outre-Meuse (autour de Maastricht) ou les plaintes néerlandaises à l’encontre des corsaires mayorquins, ostendais et basques attisent une animosité latente. Dans ce cadre, l’auteur précise le réel rapport de force : « l’étroite capacité de manœuvre de Madrid contrastait avec la dureté des mesures de rétorsion prises par les États-Généraux » (p. 96), et il cite le cas, comme riposte à la course en 1669, de la prise de navires de la flotte de la mer océane à Flessingue, alors sous protection néerlandaise. Si, à partir de 1648, les Néerlandais ont le quasi-monopole de la contrebande sur les marchés ibériques, par le biais des Flamands, de leur côté, les responsables espagnols ne cessent de déplorer cette activité que l’exigence de certificats d’origine est bien loin de contenir. Même en-dehors de cette contrebande, la participation des Hollandais à la Carrera de India augmente grâce à l’emploi de prête-noms, à l’octroi de faveurs, et par l’achat de licences, d’autant que la guerre opposant l’Angleterre et l’Espagne entre 1655-1660, accélère la pénétration hollandaise en Amérique. Enfin, quand les Provinces-Unies demandent l’autorisation d’extraire le sel (de très bonne qualité)
d’Araya, au Venezuela, elles se heurtent à un refus systématique de Madrid, bien que ce marché, fortement perturbé par divers conflits (avec le Portugal pour le sel de Setubal, avec la France pour celui de Brouage), soit indispensable à l’économie hollandaise.
Périodiquement, des querelles religieuses réapparaissent, sur la liberté de culte, sur le contrôle tatillon des négociants néerlandais par l’Inquisition, ou sur la présence d’importantes communautés sefardim. La monarchie catholique refuse de reconnaître l’identité de ces négociants alors qu’elle les accepte quand ils empruntent un pseudo-nyme christianisé; c’est ainsi qu’Antonio Lopes Suasso adopte le nom de Willem del Monte et devient un des principaux facteurs de Charles II, finançant l’expédition de Ruyter à Messine ( 1675), puis celle des délégués à Nimègue. En remerciement de ses services, il obtient le titre de baron d’Avernas-le-Gras l’année suivante. Là encore, l’opposition se transforme en complémentarité.
L’auteur consacre sa troisième partie aux Pays-Bas. Il réfute l’idée d’une partition qui aurait entraîné une coupure complète entre Provinces-Unies et Pays-Bas espagnols; il insiste sur leur situation économique et sociale (ch. 8 et ch 9), nuançant la portée de la fermeture des bouches de l’Escaut. La Belgique apparaît progressivement, telle une marge qui s’autonomise, face aux Provinces-Unies et à l’ennemi français. En même temps, elle constitue un glacis protecteur pour la République devant les avancées françaises (ch. 7). Si le front septentrional a pu résister jusqu’en 1659, ce n’est plus le cas ensuite. Au cours de la guerre de Dévolution, Madrid en appelle aux États Généraux contre Louis XIV, puisque cette guerre franco-espagnole se double d’un conflit économique entre les Provinces-Unies et la monarchie du Roi-Soleil (le tarif de 1667). Cependant, ce moment est celui du plus grand isolement politique de l’Espagne; à partir de 1670 et du traité de Garantie avec l’Angleterre, les Provinces-Unies et la Suède, Madrid joue à nouveau un rôle international et commence à jouer de sa meilleure arme – sa faiblesse – pour obliger ses alliés à prendre parti et à la soutenir : c’est ce que sanctionne en 1678 la politique de la Barrière, véritable garantie à la conservation des Flandres. En Méditerranée, la coopération hispano-néerlandaise est manifeste, par exemple dans la lutte contre la piraterie, et jusque dans le désastre naval face à la marine française au large de la Sicile en 1676 (ch. 14). Pourtant, Madrid contrôle encore le bassin occidental, via Gibraltar, Messine, Piombino et Naples, et elle conserve des points d’appui dans le Maghreb, avec Ceuta, Peñon de Velez, Melilla, Mazalquivir et Oran, auxquels s’ajoute la conquête d’Alhucemas en 1673, mais Tanger est perdue en 1643. Cependant, les moyens s’avèrent largement insuffisants, surtout à partir des années 1670, en regard de l’armement français et de l’essor commercial des puissances anglo-saxonnes (ch. 10, ch. 12 et ch. 13). L’auteur souligne aussi les tensions qui régissent les relations entre Madrid, son ancien bailleur de fonds génois et le dynamisme économique néerlandais (ch. 11).
Ce livre confirme la nécessité de nuancer la portée du déclin espagnol puisque, au cours de la minorité de Charles II, Madrid demeure un des acteurs essentiels de la scène politique et économique du vieux continent, en dépit d’une « périphérisation » de l’économie méditerranéenne. D’autre part, le maintien du patrimoine territorial Habsbourg durant ce même règne ne s’effectue pas contre les possessions, mais bien en accord avec les élites de celles-ci, ce qui contribue à expliquer la longue résistance de l’empire ibérique.
Alain HUGON

ALAIN AYATS, Louis XIV et les Pyrénées catalanes de 1659 à 1681. Frontière politique et frontières militaires, Canet, El Trabucaire, 2002,876 p., 35 €.

Ce gros livre est l’édition d’un doctorat consacré à la défense du Roussillon d’après 1659, soutenu à Montpellier en 1990. Le texte n’a pas été vraiment retouché et la bibliographie nullement mise à jour.
L’auteur explique son choix en disant que l’histoire militaire roussillonnaise n’a pas suscité de vocations depuis 1990, et que le XVIIe siècle roussillonnais reste « quasiment inconnu » (p. 8 et 12). Or, les recherches sur le Roussillon se sont développées au cours de la dernière décennie. Du reste, l’auteur connaît la bibliographie récente, pour en avoir utilisé certains titres dans son livre sur la révolte des Angelets ( Les guerres de Josep de la Trinxeria (1637-1694). La guerre du sel et les autres, Canet, El Trabucaire, 1997). Et bizarrement, quelques travaux récents ont été intégrés dans certaines notes, sans que la bibliographie générale en ait profité. Les sources sont essentiellement constituées de documents du Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), série A 1 (correspondance du secrétariat d’État à la guerre), systématiquement dépouillée pour la période 1659-1681, et ponctuellement complétée par les archives du Génie (Vincennes) et de l’Intendance de Roussillon (série C des Archives départementales des Pyrénées-Orientales).
Dans l’introduction, l’auteur expose son but : voir comment une province, frontalière et nouvellement conquise, s’intègre dans le système défensif d’un État « archétype de l’absolutisme », qui affirme son rang européen face à l’Espagne à qui le territoire a été soustrait. Cet objectif affiché devrait permettre d’éclairer un des multiples aspects de l’intégration du Roussillon et être matière à comparaisons. La période choisie correspond justement aux vingt-deux premières années de l’installation française dans la province, à partir du traité des Pyrénées ( 7 novembre 1659) jusqu’à la bénédiction de Mont-Louis ( 27 octobre 1681), pièce maîtresse du dispositif défensif mis en place par les Français. L’auteur considère qu’il y a eu une « métamorphose » de la défense roussillonnaise durant cette période, au rythme de la prise en compte de la vulnérabilité et de l’intérêt stratégique de la province par la monarchie. Il pense que les multiples propositions d’échanges du Roussillon avec les Pays-Bas ne signifient pas que la France veuille abandonner ce territoire frontalier mais que, une fois les Pays-Bas acquis par échange, il serait facile de reconquérir le Roussillon.
Alain Ayats explique qu’un plan thématique n’aurait pas pu rendre la complexité des problèmes. La chronologie est donc au centre de ce travail qui aurait pu en être une réhabilitation. Cela dit, l’auteur ne donne aucune justification de ses choix de périodisation : 1659-1668-1673-1678-1681. « Ce travail se présente donc souvent comme une espèce de chronique », écrit-il (p. 14), « nous avons eu peut-être trop tendance à donner à notre travail la forme d’un recueil de textes ». De fait, cette thèse se révèle un travail essentiellement narratif, une chronique, souvent très détaillée et répétitive, d’opérations ou d’inactions militaires, suivant un rythme annuel, de projets et décisions, de visites de chantier, etc. Qui plus est, cette chronique est le plus souvent une suite de longues citations. Donner la parole aux acteurs se conçoit, mais qu’ils la monopolisent semble bien excessif. Si la source exploitée par l’auteur est riche (parfois trop riche) d’informations, elle aurait mérité un autre traitement, et en premier lieu une critique, et le livre aurait gagné à ce que les apports aient été synthétisés autour de démonstrations claires. Des faits décrits dans le livre, quelques thèmes nous ont paru émerger, à maintes reprises.
Le Roussillon, issu des comtés catalans de Roussillon et Cerdagne, est une « Province conquise ». Une fois annexée, et alors que tous les points ne sont pas totalement réglés avec les Espagnols, la province reçoit une organisation administrative nouvelle. Par les édits de juin 1660, un Conseil Souverain est créé qui remplace certains organes administratifs et judiciaires catalans sur lesquels les Français avaient pu s’appuyer avant le traité de 1659. Dans ce Conseil, les charges sont occupées par des Catalans, la plupart réfugiés du sud, à cause de leur attitude ouvertement pro-française au cours du soulèvement de 1640, et ainsi récompensés. Ce groupe mériterait d’être mieux étudié : quel est l’itinéraire de ces individus ? Comment se sont-ils fait accepter en Roussillon ? Quel est leur rôle réel dans la politique d’intégration ? L’édifice administratif est renforcé, en novembre 1660, par la création de l’Intendance de Roussillon – une des moins étendues du royaume – et de la charge de gouverneur militaire qui restera dans la famille de Noailles jusqu’à la Révolution.
La question des frontières reste très importante. Le Roussillon qui était un nord pour les terres catalanes devient un sud; mais sa frontière septentrionale avec le Languedoc ne disparaît pas puisque, si elle n’est plus politique, elle reste économique.
Militairement, la province doit assurer la défense de la nouvelle frontière pyrénéenne de la monarchie; les autorités françaises s’aperçoivent très vite que la Cerdagne partagée entre France et Espagne ouvre les territoires français aux armées espagnoles, qui n’y rencontrent aucun obstacle naturel. Le contrôle de la Cerdagne devient une priorité;
d’où le choix du site de la citadelle de Mont-Louis qui, non seulement contrôle les routes d’Espagne vers le Conflent (et de là vers Perpignan) et vers le Capcir (et de là vers le Languedoc par la vallée de l’Aude), mais aussi la Cerdagne bien au-delà de la frontière politique. Les frontières ne sont pas uniquement politiques et militaires. Les limites religieuses ont posé des problèmes, d’une part car le concordat de Bologne ne s’appliquait pas dans la province où le clergé était tridentin et ultramontain, adepte d’une liturgie baroque, mais aussi parce que le clergé régulier dépendait de provinces espagnoles et que la Cerdagne appartenait au diocèse de la Seu d’Urgell. Tout cela a suscité des conflits de juridiction, des luttes pour la distribution des bénéfices, ces derniers étant utilisés comme instrument d’assimilation d’une partie de l’élite. La volonté de créer une frontière culturelle sur la frontière politique, en coupant les Catalans du Roussillon des Catalans du sud, se traduit dès septembre 1661 par l’interdiction d’aller étudier en Catalogne du sud et par l’introduction des Jésuites dont le collège perpignanais sera le fer de lance de l’enseignement en français.
Évidemment, c’est le poids du fait militaire et de la guerre qui domine. Que nous soyons en région de frontière avec l’Espagne, dans une province récemment conquise, aggrave la situation. Dès les premières années, selon les chiffres donnés par Alain Ayats, on peut estimer la présence militaire à un soldat pour environ 24 habitants. Le livre est jalonné par les problèmes récurrents, qui ne sont pas propres à la zone, du logement des gens de guerre et des quartiers d’hiver, de l’approvisionnement, des incidents entre soldats et particuliers et entre soldats eux-mêmes, des désertions, des maladies, du financement des fortifications. On aurait aimé mieux savoir qui tire profit, et dans quelles proportions, du ravitaillement. Quel est le poids réel des contributions et du logement sur les habitants ? Quelles en sont les conséquences sur la vie économique de la province ? Au fil des pages se révèlent, toutefois, le poids des dépenses engagées pour renforcer les défenses et en créer de nouvelles, et les efforts humains et financiers importants déployés par la monarchie pour contrôler le pays, tant vis-à-vis de l’extérieur que face à la résistance de la population à l’intérieur de la province. Même s’il manque un véritable effort pour synthétiser les informations et en tirer des conclusions, on voit bien, çà et là, que les habitants sont sollicités, que la milice catalane (le sometent)
est même levée pour assurer la défense, que la monarchie française fait appel aux troupes supplétives de Miquelets, que des révoltes (révoltes du Sel et des Angelets entre 1663 et 1675 après l’introduction de la gabelle transformant en contrebande le commerce « traditionnel » du sel) et conspirations (en 1674 à Perpignan et Villefranche de Conflent) ont lieu, que le commerce est remis en question par la guerre. L’époque étudiée est, pour les Pyrénées catalanes, celle d’un changement puisque la montagne s’érige en frontière politique mais aussi mentale, comme Peter Sahlins l’a montré pour la Cerdagne ( Frontières et identités nationales [ 1989], Paris, Belin, 1996) et comme l’auteur pourrait l’avoir aussi démontré en mettant en relation divers éléments qu’il apporte, sur la participation des populations locales à la défense armée de cette nouvelle frontière, ou sur le rejet des Français dans le Catalogne au sud des Pyrénées – dû à leur présence militaire presque constante au cours des guerres de Louis XIV et aux sacrilèges d’églises auxquels ils se livraient (p. 476,477,600) –. Mais, malgré le contrôle absolu de Louvois auquel l’auteur accorde beaucoup d’importance – au point d’y consacrer une grande partie de sa conclusion –, le Roussillon conserve une grande originalité; Michel Brunet parle même d’une « sorte de protectorat » ( Le Roussillon, une société contre l’État (1780-1820), Perpignan, El Trabucaire, 1990, p. 535) et la région se révèle finalement attachée à sa catalanité de longue durée, comme l’a montré Raymond Sala ( Dieu, le roi, les hommes.
Perpignan et le Roussillon (1580-1830), Canet, El Trabucaire, 1996).
Patrice POUJADE

PATRICE BRET(DIR.), L’Expédition d’Égypte, une entreprise des Lumières, 1798-1801. Actes du colloque international 8-10 juin 1998, Paris, Techniques et Documentation, 1999,436 p. M.-N. BOURGUET, D. NORDMAN, V. PANAYOTOPOULOS, M. SINARELLIS(DIR.), Enquêtes en Méditerranée. Les expéditions françaises d’Égypte, de Morée et d’Algérie, Athènes, Institut de recherches néohelléniques, F.N.R.S, 1999,349 p.

Ces deux ouvrages font écho au grand chantier en cours sur l’histoire des expéditions scientifiques. Les actes du colloque organisé par l’Académie des inscriptions et belles lettres et l’Académie des sciences constituent un état des lieux très complet sur les recherches actuelles sur l’expédition d’Égypte. Il est impossible ici de rendre compte des 27 contributions, mais il faut souligner leur qualité et la cohérence de l’ensemble, fait rare dans les publications d’actes de colloque.
Le projet était de rendre compte de la diversité et de la pluridisciplinarité des recherches actuelles sur l’expédition d’Égypte, en regroupant des spécialistes internationaux, égyptologues, historiens des sciences, historiens de la médecine, arabisants et ottomanistes, sémiologues, historiens des techniques, et en se penchant sur un corpus à la fois textuel et graphique. La Description de l’Égypte constitue ici un objet et un horizon qui rassemble une grande partie des articles, et la richesse de la publication transparaît dans la variété des propos que suggère le document.
Fidèles à l’esprit de l’expédition, alliant la philosophie et les armes, ces actes, réunis par Patrice Bret, retracent à la fois l’histoire politique et militaire de l’expédition, en interrogeant cette nouvelle pratique du voyage, donnant naissance aux expéditions scientifiques et militaires du XIXe siècle. Une attention particulière a été portée au regard égyptien, analysé en miroir. Il faut noter aussi d’emblée la volonté des organisateurs de résister à la tentation de la célébration (le colloque s’est tenu pour le bicentenaire de l’expédition), ce à quoi ont parfaitement répondu les communications, et notamment celles qui portent sur le contexte politique de l’expédition.
Dans la première partie, joliment intitulée « Les passeurs de Lumières : politique, savoirs et idéologie », on retiendra, pour donner une idée de la variété des points de vue adoptés, l’article d’André Raymond qui s’interroge sur la réception de la politique des Lumières par les Égyptiens. L’auteur s’appuie sur les écrits de l’historien égyptien Jabârti, membre du Divan de Menou, pour montrer la faiblesse de l’empreinte institutionnelle des Français, même dans l’élite égyptienne. Les Égyptiens ont d’abord vu l’entreprise comme une opération de conquête. L’influence intellectuelle et scientifique ne s’exercera que beaucoup plus tard.
Le second ensemble de communications est réuni sous le titre « L’invention de l’Égypte pharaonique :Antiquités ». Patrice Bret y étudie notamment les travaux du physicien et aérostatier Coutelle qui, par ses travaux archéologiques, ethnologiques et techniques, symbolise à lui seul l’expédition. Ses recherches sur les techniques de construction des pyramides et son rapport sur le transport de l’obélisque de Luqsor comportent en effet les fondements d’une méthode archéologique nouvelle, alliant les compétences d’ingénieurs, de dessinateurs, de chimistes, de mécaniciens et de topographes. L’auteur montre bien, aussi, à partir de cet exemple l’ambiguïté fondamentale de cette archéologie mêlant une haute scientificité et la tradition des trophées. Un autre pan de l’archéologie en Égypte est décrypté par Claude Traunecker, qui s’attache à relever les utopies construites à partir de la réalité archéologique de l’Égypte. Les planches et les textes de la Description font ainsi des forêts de colonnes de Karnak le signe d’un gouvernement équilibré, puissant, vertueux et intègre. La dimension idéologique de l’archéologie, à la recherche d’une grandeur passée et motivée par une vision utopiste, apparaît ici de manière tout à fait convaincante.
La troisième partie est consacrée à l’un des thèmes majeurs de l’étude de ces expéditions scientifique, celui de l’invention du territoire, et des enjeux qui accompagnent la description des terrains d’expédition, notamment dans le domaine de l’histoire naturelle.
Ghislaine Alleaume détaille les conditions de réalisation de la carte d’Égypte lors de l’expédition, et souligne que l’Atlas de l’expédition, qui fait la gloire des ingénieurs topographes, ne sera jamais utilisé par les Égyptiens, non à cause des erreurs qu’il contient, mais par ce que son exhaustivité ne correspond pas aux besoins de l’administration égyptienne. Pour les Français, l’enjeu de la carte était le contrôle du territoire, et toutes les informations qui y sont inventoriées vont dans ce sens. Pour l’administration égyptienne, l’important sera d’optimiser l’exploitation des richesses produites, et donc de dresser un état des lieux sélectif. L’exemple montre bien les limites des critères de l’exhaustivité scientifique.
La dernière partie, « Retours d’Égypte : les savoirs en représentation », aborde de front le monument éditorial que constitue la Description. Anna Puisi y décortique par exemple l’image du frontispice de l’ouvrage, où s’effectue la transformation de l’aventure militaire en conquête culturelle et archéologique, à la gloire de l’empereur qui figure en bonne place dans cette invitation à la lecture. La dimension de propagande dans l’image est au centre de ce propos, qui montre le lien étroit entre patronage et censure, et aussi la volonté de cadrer l’entreprise : les bas-reliefs qui entourent l’image intègrent ainsi discrètement l’espace égyptien dans la tradition classique.
Ces quelques exemples n’illustrent qu’une partie des orientations de l’ouvrage dont l’ouverture est sans doute l’une des qualités principales. Il faut noter enfin la qualité de l’édition, la présence d’une bibliographie et d’un index tout à fait utiles, et l’édition de pièces annexes inédites et de reproductions de grande qualité. Ainsi, plus qu’un recueil de contributions, c’est un vrai livre sur l’Égypte que constitue l’ensemble des contributions savantes réunies ici.
Malgré la qualité de certaines contributions, l’ouvrage rassemblant les actes du colloque d’Athènes de juin 1995, intitulé Enquêtes en Méditerranée est plus inégal, et moins riche que le beau livre paru en 1998, l’Invention scientifique de la Méditerranée (Paris, EHESS, cf. RHMC, 47-3,2000, p. 658). Un certain nombre d’auteurs ont d’ailleurs contribué à ces deux ouvrages, et les éditeurs sont en partie les mêmes. Le projet se veut pourtant différent, dans la mesure où le colloque d’Athènes prend en compte une dimension un peu occultée il est vrai dans l’Invention, à savoir le regard grec sur l’expédition de Morée. Cette dernière est au centre du livre, puisque plus de la moitié des 21 contributions lui est consacrée. Il manque malheureusement à l’ensemble un index, pourtant indispensable à la lecture de ce type d’ouvrage collectif. L’article introductif de Marie-Noëlle Bourguet et Bernard Lepetit, intitulé sobrement « Remarques sur les images de la Méditerranée », engage pourtant avec enthousiasme à l’étude du sujet, puisque les auteurs analysent finement le passage d’une image de Méditerranée barrière à une mer trait d’union au XIXe siècle. Ils posent les fondements d’une étude sur la naissance de l’idée de région méditerranéenne, soulevant la question d’une perception homogène de l’espace et des paysages. L’évidence de l’être géographique mérite d’être questionnée, et l’étude des représentations savantes doit y contribuer. Maroula Sinarellis, par exemple, s’y exerce en étudiant l’image de la Méditerranée à travers les pratiques géologiques des voyageurs. Daniel Nordman revient sur la difficulté de travailler la notion de région à partir de l’exemple algérien, Antoine Picon interroge l’imaginaire méditerranéen des saint-simoniens, qui doit beaucoup au romantisme et à l’orientalisme. Nassia Yakovaki montre la tentative française d’appropriation imaginaire de l’espace qui apparaît par la publication en 1825 d’un texte du XIVe siècle, la Chronique de Morée, tentative à laquelle fait écho, en retour, une image « désottomanisée » de leur territoire par les Grecs. À une autre échelle, Patrice Bret s’interroge sur l’image des techniques européennes en Égypte, et sur l’image de la technique égyptienne, pour montrer que s’exerce dans les deux sens un regard pluriel. Ces éclairages s’intègrent cependant dans un ensemble un peu disparate, et dans lequel la problématique n’a pas été prise en compte par tous les auteurs. Ce livre témoigne pourtant, comme le précédent, du vif intérêt de l’histoire de ces expéditions que Bernard Lepetit qualifia de « militaro-scientifiques » et surtout de la diversité des champs d’approche possibles. Ces expéditions apparaissent comme un bel objet pour des recherches pluridisciplinaires, que les contributions ainsi rassemblées devraient inciter à poursuivre.
Hélène BLAIS

DANIEL PANZAC, Les corsaires barbaresques. La fin d’une épopée, 1800-1820, Paris, CNRS Éditions, 1999,311 p., 24,39 €.

Parmi les éléments qui ont nourri la peur des riverains du nord de la Méditerranée et hanté l’imagination des Européens, la course barbaresque occupe assurément une place centrale. Bon connaisseur du monde ottoman, Daniel Panzac s’intéresse précisément dans sa dernière enquête à ces fameux corsaires barbaresques, à ces « fers de lance de l’Islam », auxquels Salvatore Bono avait jadis consacré une étude pionnière [4]. Toutefois, ainsi que le précise le sous-titre de l’ouvrage, D. Panzac se propose uniquement de présenter La fin d’une épopée. Mais pour atteindre cet objectif, la recherche ne peut se borner aux deux décennies annoncées ( 1800-1820) et exige, comme le demandait à Michel Fontenay l’analyse des « derniers feux du corso chrétien à Malte » [5], une plus grande épaisseur temporelle.
Brossant le tableau d’une pratique séculaire à l’aide d’une documentation importante et diversifiée, D. Panzac expose d’entrée de jeu les fondements de la course et, par là, les origines des États maghrébins. Les corsaires barbaresques, que l’on ne saurait confondre avec des pirates « sans foi ni loi », agissent en effet dans le cadre d’États constitués, les Régences, mis en place par les Ottomans au XVIe siècle. Bien qu’appartenant géographiquement parlant au Maghreb, le Maroc n’est que ponctuellement abordé dans cette étude, dans la mesure où ce royaume se situe hors des provinces ottomanes [6].
Forme maritime d’une guerre pratiquée contre des États chrétiens, la course barbaresque présente une dimension à la fois légitime et religieuse. Afin de suivre au plus près ces « combattants de la foi », l’auteur décrit l’organisation et le déroulement de campagnes corsaires (calendrier des départs, territoire de chasse, géographie des prises), de l’armement des navires (chebecs, polacres, barques, frégates, corvettes,… ) au partage du butin en passant par la formation des équipages, les techniques de course (en solitaire ou en meute)
et les méthodes employées (captures, rançonnements, razzias à terre). Dans le suivi de ces opérations, Daniel Panzac souligne les différences de comportements selon les Régences et selon les époques. Si, par exemple, l’armement relève à Tripoli presque uniquement du pacha et à Alger quasi-exclusivement du dey, à Tunis les entreprises privées, animées par de grands négociants et des fonctionnaires proches du pouvoir, demeurent considérables jusqu’au début du XIXe siècle. Dans ce dernier cas, la rentabilité marchande semble avoir pris un temps le pas sur les préoccupations politiques, idéologiques et économiques des deux autres Régences. La répartition du butin étudiée pour une décennie à partir du seul exemple des prises des corsaires d’Alger rappelle la réglementation suivie en ce domaine et permet de retrouver les principaux acteurs de cette épopée (État, armateurs, marins, soldats ou janissaires embarqués). Parmi les capitaines ou raïs, « tout porte à croire », selon Daniel Panzac et sans autre forme d’explication, que les « Chrétiens d’Allah » [7], si nombreux au XVIIe siècle, sont désormais devenus rares (moins de 10% à Tripoli entre 1750 et 1770), cédant la place aux raïs maghrébins et turcs. Toutefois, évaluer l’importance économique du butin des corsaires barbaresques (navires, marchandises, captifs) apparaît très vite comme un exercice risqué et décevant, ne reposant que sur des sources fragmentaires et occidentales. Il est tout aussi périlleux sinon impossible de connaître la part du butin réinvestie dans la course que d’atteindre la rentabilité de celle-ci, quand on ignore les investissements de départ. Le terrain reste en friche. Finalement, la diffusion des espèces monétaires et l’essor d’un groupe de négociants semblent être les seuls résultats tangibles de cette activité maritime dont les apports demeurent, de l’aveu de l’auteur, « variables et incertains ». Mais n’est-ce pas le lot de nombreuses opérations maritimes ?
Les risques du métier liés aux fortunes de mer, aux représailles d’États ennemis avec captures de navires et esclavitude des hommes, n’ont pas le mérite de l’originalité mais ont pu susciter des précautions particulières. L’importance et la fréquence des pertes – difficiles à quantifier avec satisfaction – occasionnées par les flottes de guerre et la course chrétienne, ont par exemple favorisé la mise en place, par les théologiens musulmans, d’une jurisprudence spécifique avec protection des biens, des droits et de la famille des détenus ou disparus. Au-delà de cette protection et des apports, ou des sorties, en numéraire ne serait-il pas bon de réfléchir à la place et au rôle joué par les rachats de captifs des deux rives de la Méditerranée dans les relations entre Chrétienté et Islam ?
Du début du XVIIe siècle à la fin du siècle suivant, les actions des corsaires barbaresques, levier militaire des Régences face au monde chrétien, s’inscrivent dans un jeu diplomatique complexe dans lequel Daniel Panzac dégage trois séquences. Après le temps des premiers accords ( 1600-1650) qui voit les puissances européennes chercher un terrain d’entente avec les corsaires barbaresques qui n’ont jamais été si hardis et leurs prises si nombreuses, vient le temps des amiraux diplomates et des nouvelles confrontations ( 1650-1720), marqué par la volonté d’accommodements des uns (Pays-Bas) et l’utilisation de la force des autres (Angleterre et France). Enfin, si à partir de 1720, s’ouvre le temps des relations apaisées ( 1720-1795), dès le milieu du XVIIIe siècle, la majeure partie des États européens sont en paix avec les Régences barbaresques. Néanmoins, la course, ou du moins sa menace, reste un moyen de pression fondamental pour les Régences afin d’obtenir des présents, les versements de contributions financières prévues par les traités et devenues préférables à un butin incertain. Ce temps de l’apaisement reste cependant ponctué de nombreux heurts dans la mesure où, comme le souligne avec force l’auteur, un principe fondamental des corsaires est de n’être jamais en paix avec tous les États européens à la fois. D’où une succession de nouveaux traités qui montrent indirectement combien le péril n’est en rien confidentiel ou limité aux états riverains de la Méditerranée :
traité avec la France ( 1770), le Danemark ( 1772), Venise ( 1784-92) et les jeunes États-Unis ( 1790-97). Au vrai, les traités signés tout au long du XVIIIe siècle entre les Régences et les États européens, plaçant les deux parties sur un pied d’égalité, convenaient tout à fait aux deux camps, dans la mesure où ils contribuaient à affirmer l’autonomie de la Barbarie vis-à-vis de la Sublime Porte et où ils ne bouleversaient pas fondamentalement les échanges commerciaux établis (cuir, huile, laine et surtout céréales indispensables à l’approvisionnement de l’Europe occidentale). Par ailleurs, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’activité corsaire a presque totalement détourné les Maghrébins du transport maritime. Les puissances européennes ont réussi à confisquer ce secteur d’activité en assurant seuls les liaisons avec l’Afrique du nord et plus généralement avec l’ensemble de la Méditerranée arabo-musulmane, en mettant leurs bâtiments au service d’affréteurs ottomans pour pratiquer la caravane maritime (forme de cabotage lointain).
Les conditions changent à la fin du XVIIIe siècle. Après un vif renouveau lors des guerres suscitées par la Révolution française, surtout à partir de 1793, la course connaît une brutale régression au cœur de la première décennie du XIXe siècle. Cet abandon, qui ne doit rien à d’énergiques interventions européennes, résulte d’initiatives maghrébines visant à développer le transport maritime, à l’image de la marine marchande grécoottomane en voie de constitution.
Utilisant des bâtiments construits en Occident, employant un personnel d’encadrement largement chrétien, appliquant des techniques contractuelles répandues en Europe, les Régences entendent se poser en concurrents directs de celle-ci dans la vaste réorganisation économique en cours. Armateurs, marins et négociants maghrébins, dont D. Panzac fournit de précieux portraits en retraçant des fragments de carrières (comme les Ben Yûnis de Tunis, et les Busnach ou les Bacri d’Alger), font montre à cette occasion de réelles capacités d’adaptation aux nouvelles données internationales. Pour l’auteur, le développement du commerce maritime, comme tentative de substitution à la course, témoigne de la volonté d’intégration du Maghreb dans le courant général de l’économie occidentale voire mondiale. Ne voit-on pas alors des bâtiments, des marins et des marchands maghrébins fréquenter les ports de l’Europe méditerranéenne (Livourne, Marseille, Barcelone) ?
Mais cette politique « unique dans l’histoire du Maghreb moderne », qui commence, surtout à Tunis, à porter ses fruits dans les années 1806-1812, n’est qu’une brève parenthèse, qu’« une innovation conjoncturelle ». La tendance s’inverse brutalement à partir de 1813. En effet, d’abord accueillie sans opposition majeure par les Européens – en guerre il est vrai – cette marine de commerce barbaresque suscite des réactions de plus en plus vives une fois la paix revenue. Face à la reconquête commerciale de l’Afrique du nord entreprise par les Occidentaux, les Régences réactivent la course, véritable instrument militaire plus que machine économique. Les puissances européennes n’admettent plus d’être défiées et l’équilibre, un temps établi entre les belligérants, se trouve brutalement rompu. L’analyse de l’échec final de la pratique corsaire et le constat de l’impossible dialogue entre les forces en présence forment l’ultime partie de l’ouvrage, qui renoue quelque peu avec l’histoire-bataille. L’internationalisation de la riposte occidentale, après le cavalier seul des États-Unis, conduit au bombardement meurtrier d’Alger par l’escadre anglohollandaise de Lord Exmouth en juillet 1816. La quasi-suppression de la course après cette date et l’impossibilité pour les principautés ottomanes d’Afrique du nord de se livrer au commerce et au transport maritime, portent un rude coup à leur existence même. Au vrai, le choc est d’autant plus rude que les édifices présentent déjà de profondes lézardes.
Fragilité politique et pouvoir contesté, populations affaiblies par les disettes et la peste qui sévit à l’état endémique, économie d’échanges marginalisée, inquiétante érosion monétaire caractérisent, à des degrés divers, la situation interne des Régences. Leurs réactions, tardives et insuffisantes, ne parviennent pas à secourir l’homme malade. Si nous nous permettions un autre anachronisme, nous dirions que désormais le fruit est mûr. Mais, en ne retenant pas la date de 1830 comme terme de l’épopée des corsaires barbaresques, Daniel Panzac entend ne pas faire de la conquête française l’élément déterminant de ce déclin.
Au vrai, en portant atteinte à la course, n’a-t-on pas touché aux fondations même des États et par là précipité l’effondrement des régences, ces États-corsaires ?
Daniel Panzac, qui refuse à juste titre la vision caricaturale d’un affrontement immuable entre les hommes des deux rives de la Méditerranée, nous donne un travail qui n’oppose pas les « héroïques marins occidentaux » aux « affreux pirates barbaresques ». La course « revisitée » qu’il propose, et qui apporte nombre d’éléments neufs dont nous n’avons signalé que quelques aspects, va au-delà d’épisodes militaires alimentant fantasmes et légendaire clinquant, pour s’attacher à un moment-clé et méconnu de son histoire.
Regrettons simplement que celle-ci s’écrive trop souvent au miroir d’archives diplomatiques françaises et souhaitons qu’une plus large place soit faite à la documentation « barbaresque » afin d’atteindre, de l’intérieur, cette épopée dont nous percevons mieux maintenant les principales articulations. Les illustrations, les cartes, les graphiques et les tableaux viennent enrichir avec bonheur ce travail de qualité auquel il faudrait cependant retrancher nombre de coquilles et de fautes d’orthographe, en rien imputables à l’auteur.
Gilbert BUTI

FRANCESCO BENIGNO, Ultra pharum. Famiglie, commerci e territori nel Meridione moderno, Rome, Meridiana Libri – Donzelli, 2001, 208 p., 18,08 €.

Ultra pharum : c’est ainsi que, sous l’Ancien Régime, on désignait la Sicile, comme le territoire situé au-delà du phare du détroit de Messine. Citra pharum désignait les terres qui s’étendaient en-deçà de ce phare : la partie continentale de l’Italie la plus au sud, c’est-à-dire le Midi. Si l’on change de point de vue et si l’on fait porter son regard depuis la Sicile, le Midi devient l’au-delà du phare. « Cette perspective spéculative – écrit Francesco Benigno dans sa préface – voudrait suggérer l’utilité d’abandonner une vision séparée de l’histoire du Midi, celle d’un Mezzogiorno analysé (presque)
toujours sans prendre en compte la Sicile et, inversement, celle d’une Sicile étudiée dans son insularité ».
Ultra pharum reprend une série d’articles publiés dans les années 1990. L’ouvrage se divise en trois parties. La première est consacrée aux processus de transformation du territoire méridional dans la conjoncture du XVIIe siècle. La deuxième partie traite du commerce maritime de la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. Le modèle de la famille méridionale est le sujet de la troisième partie. Les trois parties sont liées par un double fil conducteur. L’auteur propose d’abord une esquisse méthodologique qui lui permet de comparer, de façon très détaillée, l’historiographie italienne (et plus spécialement l’historiographie méridionale) à l’historiographie internationale (pas seulement française ou britannique mais aussi espagnole et portugaise). À côté de cette critique des modèles de l’historiographie européenne, il est possible de repérer des études de cas précises permettant d’analyser ces modèles sur une échelle locale, en relation avec l’environnement et le contexte productif. Le rapport entre le territoire et la population d’un côté et les ressources de l’autre, constitue le deuxième fil conducteur de l’ouvrage. Il s’agit là d’une tentative pour problématiser le lien entre les contraintes et les atouts propres du Midi et ses dynamiques socio-démographiques.
Pendant la « crise du XVIIe siècle » (une catégorie historiographique qui est d’ailleurs plus un obstacle qu’un instrument utile pour comprendre cette période – cf. Francesco Benigno, Specchi della rivoluzione. Conflitto e identità politica nell’Europa moderna, Rome, Donzelli, 1999), la Sicile connaît une transformation profonde de son économie et de sa situation socio-politique. Du XVIe au XVIIIe siècle, la carte des installations dans le triangle formé par les villes de Cefalù, Marsala et Terranova s’enrichit d’environ 120 villages. La plupart d’entre eux appartiennent aux familles bourgeoises, devenues économiquement puissantes pendant le « long XVIe siècle » et promues au rang d’aristocrates par le moyen de ces nouvelles possessions féodales. Ce « retour à la terre » témoigne de la primauté de l’ouest céréalier de la Sicile et affirme la suprématie de Palerme sur l’île. Palerme devient le siège du bloc économique et social dominant – un bloc que l’on a souvent défini comme « parasitaire » et « absentéiste » – qui compte parmi ses membres des barons et des marchands.
Le jugement négatif porté par l’historiographie du XIXe siècle sur le phénomène de l’urbanisation et de la « colonisation féodale » a plus récemment été redoublé par la littérature d’inspiration tiers-mondiste, avec ses catégories d’agrotown et de closed ressources. On parle de « trahison » de la bourgeoisie, d’« hispanisation » des mœurs et des coutumes, de la transformation de l’île en latifondo céréalier. Il s’agit là de jugements sans appel pour lesquels, en Sicile (et peut-être dans le Midi tout entier), on passe du phénomène de la féodalisation à celui d’une re-féodalisation. Pourtant, il suffit de diriger les recherches historiques vers l’analyse des stratégies d’investissements, soutient F. Benigno, pour que le paysage change radicalement.« Les nouveaux barons, remplaçant les marchands traditionnels dans le circuit productif, ont activé des stratégies de résistance à la dépression du marché toujours présente. Ces stratégies impliquaient en même temps une forte exploitation du travail humain et surtout une diversification des débouchés et des cultures. Il s’agit d’un processus qui avance en parallèle avec la transformation des flux productifs et financiers convergeant vers le monde urbain et le changement des rapports entre la ville et son territoire de proximité. Ces rapports-là sont très influencés par la grande disponibilité de terre qualifiée, c’est-à-dire d’une terre dotée de l’appareil juridictionnel du système féodal » (p. VIII). Même les tremblements de terre, contrainte extrême du territoire méridional, n’arrêtent ni ne détruisent les potentialités de l’île. À ce propos, après le tremblement de terre de 1693, on a observé que la « destruction naturelle a libéré des énergies qui ont été longtemps mortifiées par la sous-exploitation chronique du travail humain. Et cette sorte de miracle économique devient une issue de secours pour la partie sud-orientale de la Sicile pour sortir de l’impasse du XVIIe siècle » (p. 69).
La deuxième partie du livre, consacrée au trafic côtier, analyse, elle aussi, le rapport entre les ressources et les limites, naturelles et politiques, de l’île. Cet univers a très rarement fait l’objet d’études scientifiques. C’est un monde peuplé « d’ambulants de la mer » qui sont les protagonistes d’un commerce très répandu et développé, qui relie les différents ports de l’île. « La navigation de cabotage en Sicile a représenté un des pivots de l’organisation des échanges pendant l’époque moderne. La vaste superficie montagnarde, la présence limitée de plaines et le manque de fleuves importants, tout cela fait en sorte que la mer, plus que la terre, rapproche les hommes et les marchandises, comme dans beaucoup de régions de la Méditerranée » (p. 73). À partir du début du XIXe siècle, une fois la menace de la piraterie arabe disparue, on a assisté à une reprise économique des côtes à nouveau peuplées, aux dépens des centres à l’intérieur de l’île, presque désertés. Cette reprise rend toute son importance économique au commerce maritime. De cette économie naît une nouvelle classe dirigeante, à même de remplacer l’ancienne classe des « patriciens ». C’est le cas de la ville de Trapani, que l’auteur décrit dans toute sa richesse. Dans cette ville de la pointe occidentale de l’île, les familles de marchands ont pris le pouvoir politique grâce au contrôle des ressources naturelles (l’organisation de la pêche du corail, la location des tonnare, la gestion des salines et l’exportation de la soude) et à la gestion des pratiques traditionnelles de la marine.
L’enchevêtrement entre les systèmes écologiques et productifs, entre les équilibres démographiques et les constructions idéologiques est décrit de manière plus détaillée encore dans la troisième partie de l’ouvrage, lorsque l’auteur analyse un des lieux communsde l’histoire du Midi : la famille. Il passe en revue tout le débat mené par les historiens du groupe de Cambridge, soutenant que « bien loin de l’Europe méridionale préindustrielle, qui est décrite comme un pays de forte fécondité naturelle se rapprochant du Bangladesh d’aujourd’hui, le monde anglo-saxon aurait été capable de limiter sa propre natalité par la pratique du prudential marriage (bien avant de ce que l’on appelle la révolution démographique)» (p. 145). De cette façon, les pays anglo-saxons se sont assurés un développement économique de type capitaliste. Par contre, le Sud, dépourvu de frein reproductif, serait condamné à la misère. On est encore une fois confronté à la dichotomie Nord/Sud, qui ne sert qu’à développer une comparaison déformée et simplifiée à l’extrême. Toutefois, si on s’éloigne de ces schémas idéologiques et si on analyse les modèles de famille, les formes de la cohabitation et leurs caractéristiques démogr