2004
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Arts et artistes dans la société
Un mythe fondateur de la musique contemporaine : le « scandale » provoqué en 1954 par la création de Déserts d’Edgar Varèse
Julien Mathieu
Julien MATHIEU
Un mythe fondateur de la musique contemporaine: le «scandale» provoqué par la création
de Désertsd’Edgar Varèse, le 2 décembre 1954
Le deux décembre 1954 à Paris, au
Théâtre des Champs-Élysées, était créée,
dans le cadre de la programmation musicale
de la R.T.F., une œuvre d’un compositeur
alors très peu connu en France,Déserts
d’Edgar Varèse.Le compositeur y développait
une esthétique marquée par la volonté d’inté~grer à la musique occidentale des sons jus~qu’alors refoulés (percussions,bruits d’usines,
etc...). Or, la présence de tels sons dans un
cadre très institutionnalisé et codifié, provo~qua des réactions violentes de la part du
public présent. À partir de sources variées,
issues notamment des fonds de la R.T.F.
(archives écrites,fonds sonores et télévisuels),
on cherchera à mieux saisir ce scandale, en
privilégiant une approche micro-historique
nous permettant d’analyser les raisons qui
poussèrent certains à faire comprendre au
compositeur que sa musique, par son carac~tère d’étrangeté, n’était pas «à sa place». Ceci
nous permettra d’éclairer la postérité du scan~dale qui, si elle fut peu importante dans l’opi~nion, fut plus déterminante pour les
compositeurs contemporains, qui firent de
l’événement une sorte de «bataille héroïque»
de la création artistique moderne, instrumen~talisant ainsi la transgression, érigée en
norme.
On December the 2nd 1954, in the thea~ter of the Champs-Élysées, a masterpiece
entitled Déserts, composed by Edgar Varèse,
who was unknown in France at that time, was
created in the framework of the musical pro~gramming of the R.T.F.. Edgar Varèse deve~lopped in Désertsan aesthetic marked by the
will of integrating into western music sounds
that were unused before (percussion, noises
from factories and so on...). However the use
of such sounds in a very institutionalized and
codified framework provoked violent reac~tions from the audience that was present.
Referring to various resources from the R.T.F.
(written,sonorous and television archives),we
will try to understand that scandal better by
priviledging a micro-historical approach.This
will help us to analyse the reasons why some
persons made the composer understand that
his music was out of place because of its
strangeness.All this will lead us to explain the
importance of the scandal even if it did not
remain in people’s mind. However it was
determining for the contemporary composers
who celebrated the event as a kind of heroic
battle concerning modern artistic creation.
Thus transgression was magnified and
became a standard.
Le 2 décembre 1954, la création de
Déserts, œuvre du compositeur francoaméricain Edgar Varèse ( 1883-1965), provoqua de sérieux « remous » au Théâtre
des Champs-Élysées
[1]. Pour de nombreux musicologues et pour les milieux
musicaux, il s’agit d’un des plus grands « scandales » du XX
e siècle. Ce point de
vue est, par ailleurs, renforcé de prime abord par l’audition de l’enregistrement
original du concert (retransmis en direct, pour la première fois à l’époque, par la
RTF) qui met en évidence une violence certaine dans les réactions du public,
quoique principalement verbale. Or, durant la même période, d’autres œuvres
de musique contemporaine ont été « chahutées », sans que pour autant l’on en
fasse aujourd’hui état. On peut alors se demander pourquoi l’on se souvient
volontiers de
Déserts et pas des autres « scandales ». On peut s’interroger également sur la validité des affirmations qui tendent à faire de cette première une
sorte de « bataille héroïque » de la création musicale moderne.
En outre et de façon plus générale, cet événement pose le problème des
rapports conflictuels que la musique contemporaine – et, plus spécifiquement,
la musique atonale – a entretenus avec son public dans les années cinquante
[2].
Cette coupure entre le « créateur » et son auditoire, en quelque sorte symbolisée
par les « tumultes » que l’œuvre de Varèse a provoqués, est un phénomène dont
les ressorts sont loin d’être strictement esthétiques. À cet effet, remarquons tout
d’abord, à la suite du musicologue Jésus Aguila ou du sociologue Pierre-Michel
Menger, que la musique contemporaine était alors très peu écoutée et très
peu subventionnée, tandis que ses promoteurs la présentaient volontiers
comme « distinctive », voire subversive, c’est-à-dire qu’ils refusaient catégoriquement la diffusion « de masse », considérée comme « petite-bourgeoise » et
avilissante
[3]. Cet état de fait explique, en partie, l’accueil plutôt inamical qui
fut fait à la musique d’Edgar Varèse. Pourtant, il n’explique pas tout. En
effet, en adoptant une démarche « microhistorique », on peut déterminer
d’autres éléments qui furent à l’origine immédiate du déclenchement du
scandale.
Quel fut, tout d’abord, le contexte temporel et spatial au sein duquel se
sont développées l’œuvre et sa représentation ? Quels sont ensuite la forme et
le « style » de cette musique ? Quelles sont, enfin, les réactions que cette
musique a produites, que ces dernières soient instantanées (lors du concert
lui-même), ou différées (presse, témoignages a posteriori de proches ou du
public, travaux de musicologues et fabrication d’un « mythe »)?
LA PRÉPARATION DU CONCERT DU 2 DÉCEMBRE
Si les études précédemment citées partaient du principe que « toute
écoute s’inscrit dans un contexte socio-culturel qui la conditionne par l’intermédiaire des discours qu’on y tient sur la musique »
[4], il s’agit, ici, de se
demander dans quelle mesure le contexte même du concert peut jouer dans
l’écoute d’une musique, c’est-à-dire, en l’occurrence, de chercher à savoir
dans quelle mesure il est « responsable » du déclenchement du scandale.
Mais, pour ce faire, il s’agit de se placer
avant le scandale lui-même, comme
si ce dernier n’était pas arrivé, comme s’il était improbable qu’il se
déclenche. En effet, pour qu’il y ait « scandale », c’est-à-dire, selon l’étymologie de ce mot (du grec
skandalon), qu’il y ait « obstacle, pierre d’achoppement », il faut qu’un ou plusieurs éléments
irréguliers viennent perturber un
ensemble de
phénomènes réglés. À ce propos, on peut tout d’abord s’interroger sur le fait qu’une œuvre d’un compositeur alors parfaitement inconnu ait
été créée à l’occasion d’un concert donné par l’Orchestre National de
France, dans une salle prestigieuse, à l’initiative d’une institution non moins
prestigieuse, la RTF
[5].
Si, tout d’abord, dans les milieux musicaux seuls quelques-uns connaissaient l’œuvre du compositeur franco-américain (par exemple, Olivier
Messiaen ou Pierre Boulez), pourquoi un compositeur âgé de 71 ans délaissa-t-il sa retraite américaine pour les « lumières » parisiennes ?
Selon les trois biographes français de Varèse, ce dernier, qui n’avait rien
composé depuis
Density 21.5, (pièce pour flûte seule créée en 1936), commença à écrire, dès 1950, une musique qui devait comporter, outre des parties
pour orchestre seul, des interpolations de bande magnétique. Or, l’élaboration
de ces dernières nécessitait un matériel suffisamment perfectionné et adapté
aux intentions du compositeur. C’est alors que Pierre Schaeffer, qui avait
développé la technologie du son enregistré au sein du Centre d’Études
Radiophoniques du Club d’essai de la RTF, proposa en 1953 à Varèse de venir
terminer à Paris la préparation de ses bandes. Ce dernier finit par accepter (il
arriva en octobre 1954 dans la capitale), peut-être convaincu par une lettre
qu’André Malraux lui avait écrite le 8 février 1954, l’enjoignant de venir à
Paris
[6]. Varèse avait prévu d’utiliser, pour ses bandes, le procédé stéréophonique, qui était alors sur le point d’être appliqué à la radiodiffusion française.
Or, Henry Barraud (directeur de la musique de la RTF et directeur de la
Chaîne nationale, l’équivalent, pour les années cinquante, de France culture)
prévoyait, au moins depuis juin 1954, d’utiliser cette technique toute nouvelle
pour retransmettre un concert de l’Orchestre National de France
[7]. D’après les
archives de la radio, le directeur de la Chaîne nationale ne semblait pas
connaître, alors, le nom des auteurs qui seraient alors programmés
[8]. On sait
qu’il fit appel, à cette occasion, à un chef prestigieux, Hermann Scherchen, qui
était alors célèbre, entre autres, de par son goût pour la musique contemporaine
[9]. D’après le témoignage d’Henry Barraud, c’est Scherchen qui, apprenant que Varèse était à Paris, demanda à diriger
Déserts à l’occasion du
concert
[10]. Toutefois, on peut douter de la validité de cette affirmation, tout
d’abord parce qu’elle fut faite a posteriori, donc après le scandale (Henry
Barraud ayant peut-être ainsi voulu se « couvrir » en se dégageant de toute
responsabilité dans cette programmation qui fit trop de « tapages »), puis
parce qu’il est peu probable qu’un homme aussi jaloux de ses prérogatives
ait laissé à d’autres le soin d’effectuer eux-mêmes la programmation des
concerts de la « nationale ». On peut penser, plutôt, que les deux hommes
sont tombés d’accord sur le nom de Varèse, ce dernier étant précisément en
train d’achever une œuvre qui utilisait le procédé stéréophonique.
En décidant de programmer
Déserts (œuvre qu’il n’aimait d’ailleurs pas
du tout), Barraud prenait un risque, puisque l’œuvre serait créée dans le
cadre des fameux « mardis » du National (qui, pour une fois, en raison de la
retransmission en direct, auraient lieu un jeudi) qui rassemblaient à chaque
fois un auditoire nombreux, en raison, notamment, de leur gratuité et de leur
cadre (le Théâtre des Champs-Élysées)
[11]. Il s’agissait là d’une illustration de
la politique de « démocratisation culturelle » prônée par la Quatrième
République. C’est cette politique (au caractère finalement assez relatif) qui
guidait la préparation des programmes des concerts élaborés par Henry
Barraud :
« Ma politique consistait à dire : ne jamais faire un concert où il y a uniquement de la
musique romantique, ou de la musique classique ou uniquement de la musique contemporaine, ou de la musique ancienne. Je souhaitais, dans chaque concert, une œuvre classique,
une œuvre contemporaine, une œuvre plus ancienne » [12].
C’est ainsi que, le 2 décembre 1954, l’Orchestre national de France se produisit aux Champs-Élysées, avec un programme comportant la
Grande ouverture en si bémol majeur de Mozart, la
Symphonie pathétique de Tchaïkowsky et
Déserts d’Edgar… Varèze
[13].
Or, le lieu d’un concert et sa disposition ne sont pas neutres dans l’écoute
de la musique qui y est jouée. Comme l’a montré Françoise Escal : « Alors que
l’histoire de la musique dans nos sociétés est celle d’une décontextualisation
progressive, la musique se donnant de plus en plus dans des salles de concert,
et non plus à la cour ou à l’église, avec la perte afférente de ses fonctions
contingentes d’occasion dont elle tirait une partie de sa signification, alors
qu’elle a cessé peu à peu d’être une activité pour devenir une
res facta dont la
description est possible indépendamment de ses conditions d’emploi, on
incline aujourd’hui à penser que tel lieu charge la musique qu’on y joue de son
histoire, de son style, qu’il lui transfère une partie de ses caractéristiques,
comme s’il donnait à voir ce qu’elle symbolise »
[14]. Or, ici, le lieu où nous nous
trouvons se trouve, comme il fut indiqué lors de son inauguration, « dans l’un
des quartiers les plus élégants de Paris, (… ) avenue Montaigne (… ), dans le
quartier de Paris qui est devenu le véritable centre de la capitale, à proximité
de la place de l’Alma, du Bois de Boulogne, du faubourg Saint-Germain, du
faubourg Saint-Honoré, du Trocadéro, des Invalides, du Champ de Mars, de
Passy et d’Auteuil »
[15]. L’inscription géographique du lieu correspond donc en
1912 (et également en 1954, jusqu’à nos jours) à l’un des espaces les plus
huppés de la capitale, lieu d’élection de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie, auxquels « se joignent désormais les artistes, groupe social s’immisçant de
plus en plus dans les événements mondains »
[16]. Ensuite, le lieu lui-même est le
fruit d’une volonté de conférer à cet espace mondain un bâtiment à l’architecture « distinguée », qui se veut « moderne » dans sa conception, élégant, raffiné,
où chacun peut se
voir et se
montrer, (comme à l’Opéra, aux XVIII
e et
XIX
e siècles), mais c’est un espace, également, qui se réfère abondamment à la
tradition
[17]. On peut, sans craindre de se tromper, transposer cette « atmosphère du lieu » de 1912 à 1954, à ceci près que, si à l’origine le Théâtre des
Champs-Élysées est perçu comme « moderne », quarante ans plus tard il est
devenu plus « classique », tout en demeurant tout aussi prestigieux et conservant une certaine réputation « d’avant-garde ».
Le chef présent le soir du 2 décembre n’était pas moins prestigieux,
comme nous l’avons vu, ainsi que son orchestre. Voici comment ce dernier,
fondé le 18 janvier 1934, était présenté en 1954 : « Il fallait à la Radiodiffusion
Française un orchestre qui répondît aux nécessités radiophoniques. Mais, au
concert comme au théâtre, l’artiste, comme le spectateur, aspire à retrouver
dans une communion spirituelle cette qualité irremplaçable, la
Présence»
[18].
Suivent ensuite une série de qualificatifs élogieux expliquant le « pourquoi » de
cette « présence »: « le plus jeune des orchestres français devint bientôt l’un des
plus remarquables », « il atteignit si rapidement la célébrité que dix-huit mois
après sa fondation (… ) Arturo Toscanini (… ) vint le diriger », « triomphale
tournée aux USA », « Reconnu de classe internationale » et « tous ont reconnu
dans l’Orchestre National cette parfaite qualité d’exécution qui fait son prestige et grâce à laquelle se perpétue la grande tradition musicale française »
[19].
L’ONF était donc, alors, plus qu’un orchestre français, c’était
l’orchestre français, du moins, semble-t-il, pour le public qui venait l’écouter à Paris.
Quant à ce dernier, il constitue certainement ce qui résiste le plus à l’analyse. À son sujet, faute d’archives relatives à sa composition, nous ne pouvons
avancer d’hypothèses réellement vérifiables. On peut juste faire remarquer que
la gratuité du concert fut certainement à l’origine d’une composition sociale
relativement différente de l’accoutumée, plus ouverte aux classes « moyennes ».
Faute de mieux, dans les lignes qui suivent, nous nous contenterons d’analyser
les réactions de ce public. Interrogeons-nous alors sur la façon dont ses
membres furent préparés à entendre Déserts.
Remarquons en premier lieu que l’écoute d’une musique est toujours
guidée, en dehors de certains « déterminismes » sociaux, par des indications verbales et non-verbales caractéristiques du contexte de l’audition (ce que
Françoise Escal, se référant à Gérard Genette, nomme le « paratexte »): l’affiche
du concert et sa programmation, le nom du compositeur, le titre de l’œuvre, le
discours de présentation de cette dernièreet l’agencement de la salle
[20].
L’affiche du concert comporte, dans sa partie supérieure, en caractères
moyens, la mention suivante : « Radio-Télédiffusion Française », puis, en dessous, en gros caractères gras, le nom de l’orchestre et celui du chef :
« ORCHESTRE NATIONAL – Direction Hermann Scherchen », puis vient seulement, un peu plus bas, en petits caractères, le programme du concert :
« Mozart, Varèse, Tchaïkowsky »
[21]. Ce qui ressort de cette disposition, c’est en
premier lieu le nom de l’orchestre, de son chef et de la radio qui diffuse le
concert. Ce fait n’est en rien étonnant si l’on se souvient que, depuis les grands
interprètes romantiques, ce sont justement ces derniers qui ont pris le pas sur
les compositeurs (alors que les périodes baroque et classique connaissaient la
situation inverse). On ne valorise donc plus, dans la publicité faite à un
concert, le nom du compositeur qui va être interprété, mais celui du musicien
qui va jouer. Si Hermann Scherchen dirige l’Orchestre National, son prestige,
ajouté à celui de sa formation, doit suffire à convaincre de la qualité de sa prestation, en dehors de toute référence à ce qui sera effectivement joué, qui
devient presque secondaire.
Pourtant, si nous sommes des auditeurs quelque peu avertis, nous aurons
remarqué que, ce soir, Scherchen et le National interpréteront Mozart (début
du programme), Tchaïkowsky (fin du programme) – deux noms célèbres,
gages de « qualité musicale » et de plaisir de l’écoute – mais il est fort peu probable que nous ayons prêté quelque attention au sieur « Varèse », intercalé entre
ces deux « gloires » de la musique classique, tout simplement parce que nous ne
le connaissons pas.
Varèse, cela évoque l’Italie du Nord, le Piémont, le Lac majeur, donc peut-être, comme nous l’a fait remarquer Pierre Boulez, un « compositeur baroque
italien quelconque, Monteverdi ou Pergolèse », en tout cas rien qui puisse indiquer, a priori, un compositeur de musique contemporaine, d’autant plus
qu’Edgar Varèse était alors pratiquement inconnu du « grand public »
[22].
L’
attente de l’auditeur non préparé,
a fortiori s’il vient d’écouter du Mozart et
se prépare à Tchaïkowsky, se situe donc dans un univers sonore très certainement tonal et « classique », c’est-à-dire dans l’univers de ce que l’on appelait
alors (et toujours maintenant, parfois) la « grande musique ».
Le titre est, quant à lui, peut-être un peu plus énigmatique. Il ne nous fait
pas penser à de la musique religieuse (ce n’est ni une cantate ni un requiem ), à de
la musique orchestrale classique ou romantique (ce n’est pas un concerto ou une
symphonie); il n’évoque pas, non plus, les compositions abstraites aux titres abscons des sériels ( Structures, Kontrapunkte… ), ni les titres « expressionnistes » des
Viennois ( Erwartung, Pierrot lunaire… ). On se situe plutôt du côté de la musique
descriptive – et particulièrement d’une musique décrivant la nature – caractéristique d’un certain baroque (on peut penser, par exemple, aux Quatre saisons de
Vivaldi). Enfin, le désert est synonyme, a priori, de silence, de calme, de sérénité
ainsi que de chaleur torride, toutes choses qu’il est difficile d’associer aux sons
apparemment déstructurés, déchirés de la musique contemporaine.
Pourtant, en suivant le fil du concert, après avoir écouté avec délectation
une « ouverture » de Mozart, nous remarquons que l’espace scénique est peu à
peu modifié de façon tout à fait inattendue dans un cadre aussi classique que
celui des « Champs ». Écoutons, à ce propos, le témoignage du musicien
Maurice Fleuret, donné à l’occasion de la mort de Varèse
[23] :
« Encore élève du Conservatoire, je ne manquais pas un seul “mardi du national”,
d’abord parce que c’était le seul endroit où l’on pouvait entendre autre chose que les symphonies de Beethoven, et puis parce que c’était gratuit. (… ) Après Mozart, des appariteurs
installent des sortes de grands frigidaires blancs » [c’est nous qui soulignons].
Ces « grands frigidaires blancs », ce sont bien sûr les haut-parleurs chargés
de diffuser la musique enregistrée sur bande par le compositeur. Face à eux,
on ne peut qu’être interloqué, mais, si surprise il y a, elle ne peut qu’être mêlée
de curiosité, voire d’un peu d’agacement. On sent confusément qu’il va se
passer quelque chose « d’original ». Pourtant, étant donné que le concert est,
pour la première fois en France, retransmis en direct et en stéréophonie, on
peut supposer que les spectateurs n’ont pas dû se formaliser outre mesure du
changement de physionomie de la salle, assimilée à quelque « remaniement
technique », corollaire de la « performance technique stéréophonique » certainement mise en avant sur les ondes de la Chaîne nationale et de Paris-inter,
avant le concert lui même. Pour le public, l’effet de surprise sera probablement
total à l’audition des premières mesures de Déserts.
LA MUSIQUE DE VARÈSE : FORME ET CONCEPTIONS ESTHÉTIQUES
Après avoir étudié les discours et les espaces sociaux qui accompagnent la
musique, il nous faut désormais nous préoccuper plus précisément de cette
dernière. Il nous faut donc nous préoccuper de sons. Toutefois, il ne s’agira
pas, en l’occurrence, de se livrer à des jugements ou des évaluations esthétiques, tout comme il ne s’agira pas non plus de se livrer à une analyse
« interne » ou « musicologique ». Il s’agit plutôt de
situer les manifestations
sonores développées dans
Déserts, afin d’essayer de voir si elles sont, oui ou
non,
inouïes
[24].
Remarquons, tout d’abord, que la musique tonale repose sur une hiérarchie
des sons. Or, Edgar Varèse se situe dans la lignée directe de ces créateurs « sub-versifs » qui ont toujours cherché à bouleverser cet ordre. D’une certaine
manière, il se réfère donc à une tradition bien réelle. Tout comme Beethoven,
Berlioz, Liszt ou Wagner, Varèse a « libéré » les sons d’un ordre considéré comme
établi, dans la mesure des moyens techniques mis à sa disposition. Varèse
appartient donc à cette génération de compositeurs nés à la fin du XIXe siècle et
qui ont ressenti le besoin de rompre, d’une manière ou d’une autre, avec le système tonal : Debussy, Schoenberg, Berg, Webern, Bartok et Stravinsky ont ainsi,
par des voies différentes et inégalement radicales, rejeté les hiérarchies sonores
transmises de génération en génération. Cependant, leur esthétique a toujours
conservé une part de l’héritage. Par exemple, si Schoenberg et ses disciples
« abolissent » la tonalité (donc un système de hauteurs sonores), ils conservent
les formes traditionnelles d’organisation des œuvres (Schoenberg utilise ainsi
les principes contrapuntiques que sont le canon, la fugue, la suite de danses,
etc.). Le principe de ces « innovations » repose toujours sur l’idée qu’il est
nécessaire de considérer comme musical ce qui, auparavant, ne l’était pas.
Varèse, dans ses compositions, suit le même fil directeur, sauf qu’il tente d’aller plus loin que ses prédécesseurs. En effet, s’il abandonne la tonalité, comme
ces derniers, il s’intéresse plus spécifiquement au son, ou, plus exactement aux
sons, à
tous les sons. Il considère ainsi que ce que l’on nomme
bruit peut devenir, s’il est
organisé rationnellement, un son. D’où son intérêt pour les
instruments à percussion et pour les
bruits urbains (il utilisera, par exemple, plusieurs
fois des sirènes dans ses œuvres). On note donc, chez ce compositeur, dès les
années vingt, les deux éléments que l’on retrouvera dans la génération des
années cinquante : la « révolte contre l’autorité » et la volonté d’une « démarche
scientifique » dans l’acte de création musicale. Examinons tour à tour, ces deux
propositions
[25].
Varèse est né dans une famille d’industriels bourguignons. Sa formation scolaire est tournée vers les sciences, puisque le désir paternel est qu’il devienne
ingénieur. Pourtant, le jeune Edgar apprend la musique en cachette et rêve de
composition. Face à l’incompréhension et à la violence paternelle (notamment à
l’égard de sa mère), il rompt, il s’enfuit : il ne reverra plus jamais son père
[26]. Par
la suite, tout son parcours sera à l’image de cette transgression initiale : rupture
avec ses maîtres de la
Schola cantorum, décision de partir en Allemagne en 1907,
malgré la xénophobie ambiante, émigration aux USA en 1915, pays où le rapport à l’histoire et à la tradition est moins problématique qu’en Europe. Sa
conception de la musique se ressent alors, apparemment, de ces dispositions initiales. C’est tout à fait clair en ce qui concerne son attitude à l’égard des « bruits ».
Ces derniers sont caractérisés, à la différence de ce que nous nommons des
sons, par des vibrations irrégulières, ainsi que par le fait qu’ils ne sont pas, en
général, produits à l’intention d’une manifestation « musicale »: « la musique classique occidentale (… ) ne va retenir comme éléments pertinents de son système
propre que les
sons, à l’exclusion des autres bruits, les sons étant ces bruits particuliers qu’une source sonore émet quand les particules solides ou gazeuses dont
elle est composée sont animés d’un mouvement spécifique, le mouvement sinusoïdal
[à la différence des “bruits”] »
[27]. Ainsi, selon les cas, les bruits sont soit
gênants (en physique, un bruit est un « phénomène aléatoire gênant qui se super-pose à un signal utile et en perturbe la réception »
[28]), soit ils appartiennent à ce
que l’on pourrait appeler le « paysage sonore » d’un lieu donné, mais, en aucun
cas ils ne sont utilisés pour eux-mêmes en musique « savante ». La plupart du
temps, s’ils y sont présents, c’est avant tout dans un but purement descriptif, afin
d’évoquer, par exemple, la grande ville moderne (on pense, par exemple, à
Parade d’Erik Satie ou aux œuvres des Futuristes italiens), alors que Varèse
décide, quant à lui, d’en faire de la musique. Ainsi, ses œuvres font-elles largement appel à des sons alors considérés comme marginaux, « primitifs »
[29]. Varèse
s’inscrit ainsi dans le grand courant de « redécouverte » des cultures « primitives »
(relayé et/ou initié par le mouvement surréaliste) qui font largement appel aux
percussions.
On retrouve donc, dans la musique de Varèse, des sonorités « urbaines » (par
exemple, les sirènes ou les grands crescendi d’Amériques – 1921) et des sonorités
« primitives » (par exemple, l’utilisation, dans Ionisation – 1931 –, d’instruments
tels que le Güiro, le Bongo, le Tam-tam). Varèse affirmait, ainsi, en 1955 :
« Je vis dans la ville, j’aime l’atmosphère de la ville. J’aime tout ce que la ville contient
(… ). J’ai vu des nègres de l’Afrique équatoriale – venus chez moi – qui ne connaissaient rien
de notre civilisation industrielle, des Indiens, des Asiatiques, et tous étaient plus sensibles à
ma musique que des blancs, qui ont toujours vécu dans la ville, qui ont été à l’école, qui ont
été conditionnés » [30].
On sait également, à ce sujet, tout l’intérêt que Varèse portait pour le jazz et,
notamment, pour le Be bop et, plus tard, les débuts du Free jazz.
De façon plus générale, ces préoccupations se traduisent, musicalement, par
une grande attention portée aux
timbres, aux
rythmes et aux
intensités des sons
qu’il utilise, et non plus seulement à leur
hauteur. En effet, la musique occidentale
« a sensiblement privilégié l’un des paramètres du son, la hauteur, au point d’en
faire sa dimension la plus centrale. La hauteur constitue en effet dans le système
tonal un trait pertinent de l’unité qu’est la note, et c’est ce qui permet d’articuler
les intervalles entre les sons »
[31]. En outre, l’esthétique varésienne refuse le concept
de « jouissance » ou de « plaisir » de l’écoute musicale, attaché à la tradition romantique et « bourgeoise », d’où un nouveau rapport du compositeur à son public
potentiel
[32]. Ce problème de la relation entre la « nouvelle musique » et son auditoire était déjà présent à Vienne au début du siècle. Webern a ainsi pu dire
qu’« apparemment, il faut qu’il
[le public] puisse s’accrocher à certaines images ou
“états d’âme”; il est perdu lorsqu’il ne peut imaginer une verte prairie, un ciel
bleu ou quelque chose de ce genre »
[33]. Si la démarche de Varèse, à l’égard de son
auditeur potentiel est bien de susciter des images, puisque, par exemple,
Déserts a
été composé dans cette optique, l’intention du compositeur est à l’inverse
d’« éveiller l’imagination » et d’« ôter tout repos au spectateur », de faire en sorte
« qu’il écoute et que, stimulé, il sorte de lui-même un peu », car « l’art ne rassure
personne », « il est antigrégaire »
[34]. Pour Varèse, c’est toute la musique qui doit être
formée d’éléments apparemment hétéroclites, formant un univers sonore résolument « violent », selon le terme même de l’un de ses plus fameux interprètes
[35].
Enfin, Varèse est resté continûment attaché à une démarche rationnelle
dans son approche de la musique, en laquelle il voyait, avant tout, un « artscience »
[36]. D’où son goût pour les musiques médiévales et de la Renaissance;
d’où son goût, également, pour les termes scientifiques et pour les machines
sonores. François Sabatier a noté, dans un récent ouvrage, la convergence de
vues, dans les années vingt, entre peintres, écrivains et musiciens en ce qui
concerne l’intérêt pour les « sciences et machines ». Il montre ainsi que, dans le
cas de Varèse, cet engouement (facilité par sa formation initiale d’apprentiingénieur) déboucha sur une fascination de l’alchimie :
« Varèse manifeste avec Arcana ( 1925-1926) une même attirance [que Marcel Duchamp
pour l’alchimie], projet qui (… ) répond au pouvoir qu’accordent à la musique certains
ouvrages d’alchimie (… ). L’œuvre s’ouvre sur une citation du médecin humaniste de la
renaissance, Paracelse ( L’Astronomie hermétique), à propos de la transmutation des matériaux, et, selon une méthode comparable à celle appliquée par Scriabine dans Prométhée, se
livre à une série de métamorphoses à partir d’une cellule initiale modifiée au contact d’éléments nouveaux, d’où tensions, gravitations, expansions et contractions autour de motifs
clefs » [37].
Le discours sur la musique développé alors par le compositeur se veut
ésotérique, sans que cela transparaisse, pour Pierre Boulez notamment, à
l’analyse
[38]. En outre, il semble directement inspiré, plus généralement, de ces
exaltations récurrentes des « avancées » scientifiques qui sont l’une des caractéristiques majeures de notre XX
e siècle. Comme l’a noté André Schaeffner :
« Quelles que soient les innovations que les musiciens de génie aient apportées, eux-mêmes n’ont pu que s’adapter à des situations données : chacun se
servant du matériel instrumental de son temps, se soumettant aux conditions
qui lui permettent de se faire entendre »
[39], ces conditions ne relevant pas uniquement, ajouterons-nous, de l’évolution instrumentale, mais également de
l’évolution générale des idées.
Écoutons ce qu’Edgar Varèse a ainsi pu dire de sa musique :
« Dans mon œuvre on trouve, à la place de l’ancien contrepoint linéaire, fixe, le mouvement de plans et de masses sonores, variant en intensité et en densité. Quand ces sons
entrent en collision, il en résulte des phénomènes de pénétration, ou de répulsion. Certaines
transmutations prennent place sur un plan. En les projetant sur d’autres plans l’on créerait
une impression auditive de déformation prismatique. Ici vous avez encore comme point de
départ les mêmes procédés que l’on trouve dans le contrepoint classique, avec cette différence que maintenant, au lieu de notes, des masses organisées de sons se meuvent l’une
contre l’autre (… ). S je considère la forme musicale comme un résultat – le résultat d’un processus – je suis frappé par ce qui m’apparaît comme une analogie entre la formation de mes
compositions et le phénomène de cristallisation » [40].
Qu’en est-il alors de ces conceptions dans sa musique elle-même, et dans
Déserts tout particulièrement ?
Déserts fut composée – après un long silence du compositeur marqué par
une profonde dépression – entre 1950 et 1954. D’après ses biographes, Varèse
écrivit la partie instrumentale entre 1950 et 1952 et la partie pour bande
entre 1952 et 1954. Il s’agit de l’œuvre la plus longue qu’il ait jamais composée, puisqu’elle dure environ 24 minutes, soit un tout petit peu plus
qu’Amériques. C’est une œuvre, comme nous l’avons remarqué précédemment, mixte: quatre parties purement instrumentales (dont la longueur totale
avoisine les 14 minutes) alternent avec trois parties pour bande magnétique
(d’environ 10 minutes), sans que jamais elles ne se mêlent; il y a donc, comme
l’affirmait Varèse, « interpolation », par trois fois, de « sons organisés » (c’est-à-dire de sons sur bande magnétique). Étudions la partie instrumentale, avant de
nous intéresser à ces derniers puis aux « ambitions » qui étaient celles du compositeur à propos de l’œuvre en général.
L’orchestre formé par Varèse à cette occasion privilégie très nettement les
vents et les percussions : aucun instrument à corde n’est retenu (Varèse considérait les cordes comme ne « reflétant pas son époque »). L’instrumentation est
alors la suivante :
-
18 instruments à vent (pour 14 exécutants): 2 flûtes (également
petites flûtes); 2 clarinettes en sib (également petite clarinette et clarinette
basse);2 cors;3 trompettes (dont une petite trompette en ré);3 trombones;
- 2 tubas (basse et contrebasse);
-
1 piano;
-
47 instruments à percussion (pour 5 exécutants): 1. 4 timbales (avec
pédales), vibraphone, 2 cymbales suspendues (aiguë et grave), tambour,
claves;2. glockenspiel, caisse claire, caisse roulante, tambour, 2 timbales ou
tam-tams, 2 cymbales suspendues (aiguë et grave), cencerro, tambourin;
-
3. 2 grosses caisses (médium et grave) avec cymbales attachées, caisse roulante, tambour, cencerro, guiro, claves, tambourin, cloches tubulaires;
-
4. vibraphone, 3 gongs (aigu, médium, grave), 2 lattes, guiro, tambourin;
-
5. Xylophone, 3 blocs chinois, 3 tambours en bois (« têtes de dragon »), guiro,
claves, 2 maracas.
L’orchestration élaborée ici privilégie donc, en première analyse, trois
grands types d’instruments : les vents, bois et cuivres, dont le dynamisme
sonore est bien plus ample que celui des cordes (d’où leur utilisation fréquente
dans les œuvres de Varèse) et qui sont utilisés ici, la plupart du temps, pour
effectuer de longues tenues; les percussions résonantes, gongs, cloches… et
piano (utilisé comme amplificateur des sons des instruments à vents); les percussions sèches, aux sons très brefs, utilisés soit pour ponctuer les sons longs,
soit pour organiser des « mélodies » de timbres « percussifs ». Le principe d’organisation de cette « matière sonore » est alors basé à la fois sur l’opposition de
ces sons et sur leur diffusion dans l’espace. Varèse partait du principe, simple
en apparence, que le son se déplace; sa musique est donc fondée sur le mouvement de sons, ce mouvement résultant de leur « entrechoquement » avec
d’autres sons. D’une certaine manière, on pourrait dire que si la musique
classique et romantique se caractérisait par une conception temporelle de la
musique (un ensemble de manifestations sonores organisées dans un temps
donné), Varèse se caractérise par une conception temporelle et spatiale (un
ensemble de manifestations sonores organisées dans un espace et un temps
donnés). On pourra, bien évidemment, objecter que les musiques antérieures
à celle de Varèse étaient, elles aussi, conçues « spatialement » (l’espace d’une
église ou d’une salle de concert étant pris en compte lors de l’exécution).
Certes, mais cela ne fut jamais fait de manière parfaitement consciente et systématique, contrairement au cas qui nous préoccupe
[41]. Varèse a défini ainsi sa
musique comme le « mouvement de plans et de masses sonores, variant en
intensité et en densité. Quand ces sons entrent en collision, il en résulte des
phénomènes de pénétration, ou de répulsion »
[42], d’où la création de volumes.
Dans les faits, cette conception du son se traduit par une méthode de
composition assez originale. Les « plans » sonores correspondent ainsi à de
longues tenues des vents, variant en intensité et en durée, qui s’opposent les
unes aux autres (par exemple, en superposant à un
decrescendo – de
f à
pp – des
flûtes, un
crescendo des trombones – de
pp à
f, suivi d’un brusque
pp subito) et
sont amplifiées par les percussions résonantes
[43]. Ces plans vont, au cours de la
partition, être modifiés, de façon récurrente, par des « éléments perturbateurs »
qui créent, çà et là, des tensions. Il peut s’agir, par exemple, de dissonances
fortes apparemment sans liens avec le discours musical, de notes « pivots »
répétées (par exemple en quintolets de doubles croches), ou de « mélodies de
timbres » confiées aux percussions sèches (dans cette partition, la fonction
« mélodique » est pratiquement toujours le fait des instruments à percussion,
contrairement à toute la tradition classique)
[44].
À partir d’un certain nombre de « perturbations » des plans initiaux, apparaissent brutalement de grands intervalles (souvent de septième ou de huitième; de façon caractéristique, le compositeur préfère, à leur sujet, parler de
« tensions » et non d’« intervalles ») associés à des rythmes plus rapides, syncopés
ou à contretemps (par exemple : double croche – croche pointée, etc.), dont la
pulsation est ternaire alors qu’ils appartiennent à des mesures binaires. Ces
dissymétries, associées à un
crescendo général (et, à partir de la mesure 29, à de
grands intervalles martelés par les timbales qui, ainsi, annoncent l’imminence
d’une tension encore plus grande), aboutissent rapidement à la formation
d’agrégats extrêmement dissonants (ce que l’on appelle en anglais des
clusters)
et stridents (ce caractère étant renforcé par les flûtes piccolo utilisées dans le
suraigu), qui constituent alors des « volumes » sonores
[45]. Après cette tension
portée à son point le plus extrême, on revient à des « plans » sonores, eux-mêmes perturbés peu à peu, jusqu’à la création d’un nouveau « volume ».
Toute la partie orchestrale (qui débute
fp et s’achève
p) est ainsi bâtie selon
ce principe d’opposition entre tension et détente, volumes et plans, et s’étire en
quatre « plages » musicales de longueurs inégales (la plus longue étant la
deuxième)
[46]. On peut remarquer, pour conclure ce propos, que la partie pour
orchestre de
Déserts est, malgré ses dissonances prononcées, l’œuvre la plus
« sereine » (à l’exception de
Density 21.5 ) de Varèse, celle où les moments de
calme (relatif) l’emportent le plus sur les « éruptions » sonores, si courantes
dans sa musique.
En ce qui concerne la partie pour bande magnétique, remarquons tout
d’abord que l’apparition, dans les années quarante, de laboratoires spécialisés
dans la synthèse sonore, soit par manipulation de sons réels (musique
« concrète », spécialité surtout « parisienne »), soit par la création ex nihilo de
sons, à partir de machines (musique « électronique », spécialité surtout « allemande »), ne pouvait que combler les vœux d’Edgar Varèse, lui qui souhaitait
depuis très longtemps utiliser des appareils électroacoustiques. En effet,
comme l’ont noté, dans les années cinquante, les musicologues Boris de
Schloezer et Marina Scriabine :
« Les appareils électro-acoustiques confèrent au musicien pleins pouvoirs sur le milieu
où s’accomplit l’acte musical, sur cet acte même et sur son exécution. (… ) Le compositeur
(… ) n’a plus à agir au sein d’un espace découpé, déjà ponctuel; il a à sa disposition un continuum, un réservoir en quelque sorte de phénomènes sonores en puissance qu’il réalise à son
gré, et cela de multiples façons, par différentes méthodes. À partir par exemple de sons sinusoïdaux (c’est-à-dire purs, dépourvus de partiels) qu’il aura choisis pour ensuite les travailler,
les enrichir de partiels; ou bien, au contraire, en partant d’un son « blanc », d’une sonorité
confuse, d’un bruit : analysés par les appareils, dissociés, modifiés dans leur arrangement
interne et dans leurs composantes, ils donneront naissance à d’autres éléments. Mais ce matériau est déjà une matière, car il est engendré, formé par les variations que lui fait subir l’auteur,
conformément au projet d’ensemble qu’il aura établi, et cela tout au long d’opérations où il se montre à la fois compositeur et exécutant en maniant ses appareils, en jouant d’eux. Et
l’œuvre qu’il produit ainsi, dégage du continuum son propre espace, elle le constitue en s’accomplissant » [47].
La manière dont Varèse « dégagea » du «
continuum sonore » son « propre
espace » est assez différente de ce que Pierre Schaeffer (qui affirma plus tard
ne pas aimer
Déserts) ou Pierre Henry firent à la même époque. Leur rapport
à leur auditoire était ressenti de façon moins conflictuelle
[48]. Les bandes
magnétiques de
Déserts, en effet, frappent, dès l’abord, par leur violence. Les
sons collectés par Varèse, amplifiés par les machines – mais de façon qui
permet, la plupart du temps, de reconnaître le type de source qui les a produits –, sont de deux types : sons « industriels », sons d’instruments à percussion. Dans la première « interpolation » (d’une durée de 2 minutes et
28 secondes), ce sont les premiers qui sont présents, sous la forme de sonorités « percussives », ou produites par frictions (sons d’usines, de moteurs, etc.),
nimbées dans une sorte de « halo » de bruits qui rappelle les quais d’un grand
port en temps de guerre avec, au loin, le bruit de mitraillettes ou de canons. La
deuxième interpolation (d’une durée de 3 minutes et 17 secondes) est constituée de sons du second type : cinq percussionnistes ont été enregistrés et
Varèse a cherché à donner un relief stéréophonique aux sons ainsi produits;
ces derniers acquièrent alors un caractère étrange, quasi fantomatique et, par
instants, presque comique (on semble percevoir des cris d’animaux étouffés).
La dernière interpolation (la plus longue : 3 minutes et 10 secondes) est
constituée de l’association des deux types de sons évoqués plus haut; d’une
tonalité très agressive, elle s’oppose violemment au calme de la partie orchestrale qui la précède.
De façon générale, on ne peut d’ailleurs pas dire que la partie orchestrale
soit en continuité avec la partie pour bandes magnétiques. On a un sentiment,
à l’écoute, d’hétérogénéité flagrante entre ces deux ensembles sonores. C’était
là, apparemment, le but de Varèse et ceci fut mal compris, même par des compositeurs
[49]. Achevons cette présentation de l’œuvre par une évocation très
brève de la vision que s’en faisait son créateur. Pour son biographe – et ami –,
Fernand Ouelette,
Déserts fut l’expression de la longue dépression que Varèse
traversa pendant plus de dix ans (aggravée par les désillusions de la Guerre
d’Espagne – Varèse soutint, en effet, les Républicains espagnols – et de la
Seconde Guerre mondiale), d’où le sentiment d’angoisse qui y transparaît.
Peut-on totalement souscrire à cette thèse ? Boris de Schloezer affirmait, dans
son
Introduction à J.-S. Bach, que la musique ne pouvait faire passer que la
force des sentiments, et rien d’autre
[50]. Il est certain, en tout cas, que Varèse
souhaitait que sa musique évoque des images, puisqu’elle avait été composée
afin que l’on réalise un film sur elle. Ce film, il le concevait également selon son
fameux principe d’opposition :
« Il faut que le film soit en parfaite opposition avec la partition. (… ) À des sons violents
s’opposeront, par exemple, des images dépourvues de toute violence. Comme je l’ai dit tout
à l’heure, ces images ne seront jamais descriptives, et : l’image visuelle et le « son organisé » ne
se doubleront pas l’un l’autre. (… ) De tels contrastes poursuivis à travers la synchronisation
d’éléments simultanés sans rapport entre eux, produiront une dissociation d’idées, qui excitera l’imagination et stimulera les émotions. Ces images devaient évoquer l’idée de désert, évoquer plusieurs aspects du désert : les déserts de la terre; en sable, en neige; les déserts de la
mer; les déserts du ciel, les galaxies, les nébuleuses, etc., mais particulièrement les déserts
dans l’esprit de l’homme » [51].
Les sons de Déserts et les images qu’ils devaient évoquer sont donc conçus
comme devant provoquer une « réaction », plus ou moins violente. C’est une
conception qui va alors à l’encontre du statut habituel de la musique, fondé
avant tout sur la notion de plaisir de l’écoute. Ici, on cherche d’abord à amener
l’auditeur à une sorte d’état de conscience supérieur, plus éveillé, afin de stimuler son imagination. D’où le recours à des instruments et des machines tout
à fait inhabituels, qui introduisent dans le discours musical des sonorités
« réprouvées », considérées jusqu’alors comme non musicales. Rencontrer de
tels sons, dans une œuvre de musique « sérieuse », surtout lorsqu’ils sont utilisés de façon systématique et pour eux-mêmes (c’est-à-dire sans volonté anecdotique), est déjà, en soi, une forme de transgression. C’est un « sacrilège » plus
grave encore si l’on transpose cette musique dans le contexte que nous avons
précédemment évoqué. Examinons alors quelles furent ses conséquences les
plus immédiates.
Tous les « ingrédients » d’un possible scandale semblent réunis, puisque dans
un contexte où une certaine norme est considérée comme admise, nécessaire, va
s’opposer une forme de refus, de « rupture ». L’écoute de l’enregistrement effectué
alors peut nous être d’un grand secours, afin de comprendre « l’explosion » de violence qui se manifesta le 2 décembre 1954 au Théâtre des Champs-Élysées. Le
terme d’explosion est utilisé ici sciemment, car il est suffisamment explicite pour
rendre compte d’un phénomène qui apparut dans un espace où la violence
physique et verbale est, en temps normal, totalement absente, même si, encore
une fois, il nous faut rappeler que ce qui se produisit avenue Montaigne se
produisit ailleurs avec, parfois, bien plus d’intensité.
Écoutons quelque peu ce fameux enregistrement
[52]… La salle applaudit.
L’orchestre commence à jouer. Pendant que les sonorités stridentes de la première partie orchestrale sont égrenées une à une, rien ne se passe. Arrive la première interpolation de son organisé
[53]. Pendant 1 minute 20, peu à peu, quelques
bavardages épars se font entendre. Un rire fuse alors qu’un son sourd de scie circulaire sort des haut-parleurs, puis quelques sifflets, discrets, se font entendre
[54].
La bande diffuse une série de sons aigus mêlés à des sonorités de friction, de
percussion, des sirènes de bateaux, à des roulements de tambour, des crissements, des sifflements. C’est alors qu’un homme hurle : « À l’asile !», tandis que
d’autres insultes, issues manifestement de bouches différentes, fusent : « Bande
de salauds !», « C’est un scandale !», « Décadence !»
[55]. Des « chut » répétés ramènent péniblement le calme alors que l’orchestre succède aux sons synthétiques
[56]. Calme relatif durant 4 minutes et 32 secondes. Lorsque les deux
clarinettes (doublées par les timbales) entrent en scène pour jouer plusieurs fois
de suite deux notes rapprochées, à contretemps, paraissant ainsi imiter le chant
d’une poule, un homme crie : « Arrêtez, quoi !»
[57]. Un brouhaha s’ensuit, des gens
s’insultent (« connards !», « merde !», « c’est une honte !»), certains crient, quelques
timides vagues d’applaudissements tentent de submerger le tumulte puis tout se
calme un peu (l’intensité sonore de la musique étant devenue plus douce). Le
guiro effectue, peu après, un petit solo, accompagné des blocs chinois et des
tambours, et c’est une volée de rires qui les accueille
[58]. Chaque apparition de
sonorités issues de percussions « exotiques » aboutit au même résultat. Lors de
la deuxième interpolation de sons organisés, dont l’intensité sonore est poussée
à l’extrême (Pierre Henry ayant poussé les potentiomètres « à fond »), certains
membres de l’auditoire tentent d’imiter les sons étranges qu’ils entendent en les
assimilant à des cris d’animaux : l’un caquète, l’autre siffle pendant qu’un dernier aboie, le tout agrémenté de rires féroces
[59]. Le scandale s’installe alors : un
auditeur s’exclame, par exemple : « Pendez-le !», beaucoup s’invectivent, discutent ferme de l’utilité d’écouter une telle musique
[60]. Lors du retour de l’orchestre, un court passage d’une tonalité assez douce (la troisième partie
orchestrale est, dans sa seconde moitié, globalement
piano) ramène un calme
tout relatif dans la salle
[61]. Enfin, lorsque les sons agressifs de la troisième interpolation résonnent dans les haut-parleurs, ce sont des cris, des hurlements, des
applaudissements qui, au fur et à mesure, couvrent presque la bande magnétique, jusqu’au retour de l’orchestre (qu’on entend à peine) et l’achèvement de
l’œuvre, salué par un mélange « apocalyptique » (selon le terme de Iannis
Xenakis) de sons humains tendant soit vers l’injure, soit vers l’ovation quelque
peu forcée
[62].
Les réactions furent donc provoquées, on le voit, par les fameux « bruits »
que nous avons évoqués un peu plus haut. Ce sont, tout d’abord, les sons enregistrés qui sont mis en cause. On peut mettre en avant à ce propos, en tout
premier lieu, le fait que leur diffusion se fit par l’intermédiaire de machines, ce
qui était en totale contradiction avec la scénographie traditionnelle du concert,
fondée sur la présence exclusive de ce médiateur, vécu comme indispensable,
qu’est l’interprète
[63]. De plus, dans les années cinquante, les machines de
reproduction sonore (radio, disque… ) étaient assimilées à de la musique
tonale et à l’espace domestique : si l’on se déplaçait pour aller au concert, ce
n’était certes pas pour écouter les productions d’un appareil assimilable à un
poste de radio
[64].
En outre, comme nous l’avons fait remarquer, le volume sonore de la
bande était très élevé, ce qui, évidemment, put provoquer une sensation désagréable lors de son audition, donc une réaction de refus
[65]. Caroline Traube et
Laurent Blondel se sont penchés sur le problème des bruits dans la ville (les
sons enregistrés de
Déserts étaient pour la plupart des bruits urbains), se
demandant s’ils représentaient une gêne ou un « paysage sonore »
[66]. Partant du
principe que « le son est une interprétation par l’ouïe d’une variation de la
pression de l’air, induite par la vibration d’un corps », donc « qu’il faut être
conscient que le son, tout comme la couleur, n’existe (… ) pas en tant que tel
dans la nature » et qu’il « est lié à son récepteur », ce dernier voyant son « éducation de l’oreille » conditionner « son appréciation du monde sonore qui l’environne et ses facultés de l’intégrer ou de le rejeter », ces auteurs arrivent à la
conclusion que la perception des bruits est très largement dictée par l’environnement socio-culturel de ceux qui les entendent
[67].
La réprobation des bruits dans la ville est donc un fait de culture en plus
d’être un phénomène physiologique; les bruits dérangent, le plus souvent,
notamment ceux qui sont issus du monde industriel, surtout si l’on n’y est pas
soi-même confronté quotidiennement, dans le cadre de son travail. Le public
du 2 décembre 1954 n’était pas précisément issu du monde ouvrier. Il pouvait
donc se permettre de vivre dans un environnement protégé de ces bruits
« nocifs » assimilés aux « classes populaires » (Paris était encore, dans les années
cinquante, une ville en partie industrielle, ce qu’elle ne cessera d’être que plus
tard). Une certaine aisance permet en effet de s’isoler, à la fois spatialement,
mais également « acoustiquement »: c’est là l’apanage des « riches » contre les
« pauvres », ces derniers étant réduits à la promiscuité :
« La hiérarchie décrétée des sens ordonne et reflète celle qui fonctionne au sein de la
société. La manière dont les individus font usage du toucher, de l’odorat, du goût, de l’ouïe
et de la vue permet de distinguer : 1. ceux qui affrontent en permanence l’inertie de la
matière, qui ont l’expérience du labeur usant, qui sont aptes spontanément à ressentir avec
leur chair le plaisir animal, né du contact, et 2. ceux qui, aidés par l’apprentissage et l’habitude du commerce social et par la dispense du travail manuel, savent jouir de la beauté de
l’objet, faire preuve de délicatesse, soumettre l’instinct des sens affectifs, laisser le cerveau
établir un écart temporel entre le désir et son assouvissement. La balance décrétée de l’usage
des sens fonde la logique des découpes sociales, dessine en profondeur et légitime les hiérarchies décisives » [68].
Or, Déserts fourmille de bruits, à la fois dans ses parties pour « sons organisés », mais également du fait de l’utilisation massive d’instruments à percussion
issus d’autres continents que le nôtre. On a vu plus haut le sort réservé au
Guiro ou aux « blocs chinois ».
Enfin, on peut remarquer, dans notre exploration des facteurs immédiats
de déclenchement du scandale, que les sons produits par la musique de Varèse
ne sont pas « reconnaissables » dans leur organisation. Même si la musique
« signifie » considérablement moins que le langage parlé, il n’en demeure pas
moins que l’on peut lui conférer un sens global, reconstituer un discours à
partir de ce que l’on entend. La reconstruction, par l’oreille et le cerveau, de ce
discours passe, d’après certains spécialistes, par la
reconnaissance de phénomènes auditifs perçus et assimilés, notamment, durant l’enfance
[69]. Robert
Francès a ainsi mis en évidence, dans un ouvrage demeuré célèbre parmi les
musicologues, que s’il était possible de ressentir intuitivement un « sentiment
d’unité sous-jacent aux mélodies, aux harmonies ou aux combinaisons polyphoniques » dans lesquelles sont utilisés les principes de la tonalité, il était, en
revanche, très difficile de mettre en évidence un tel phénomène dans la
musique atonale
[70]. Alain Daniélou va même jusqu’à affirmer : « les classifications purement extérieures de formes sonores sans contenu restent rudimentaires et passent par des circuits cérébraux très différents de ceux de la pensée
proprement musicale. C’est l’ignorance de cet aspect de notre fonctionnement
mental qui rend tant d’expériences musicales modernes si profondément
ennuyeuses parce que les rapports abstraits sont faits selon des formules
mathématiques qui ne correspondent pas à celles de notre mécanisme perceptif ». Ces propos, auxquels il ne saurait être question de conférer une quelconque universalité, sont toutefois particulièrement éclairants si on les ramène
aux années cinquante, période durant laquelle l’éducation musicale était peu
développée
[71]. Les sons de
Déserts, dans leur organisation d’ensemble, ne pouvaient pas être
reconnus, donc ne pouvaient pas être
compris par une grande
majorité du public, d’où, certainement, un sentiment de frustration générateur
de violence, une violence dont il nous faut désormais dégager les formes.
La violence, au même titre que la plupart des faits sociaux, peut se rapporter à une forme de communication, donc à un langage. Elle signifie quelque
chose et, pour ce faire, utilise un certain nombre de modes d’expression. En
effet, face à une situation d’agression – ou ressentie comme telle –, un individu
n’a que deux alternatives (à moins qu’il ne reste neutre et se retire du « jeu »):
perdre la face ou
faire bonne figure
[72]. Perdre la face, cela pourrait signifier, ici, se
soumettre à l’agression « sonore », donc se taire. Faire bonne figure, ce serait
refuser de se soumettre. Or, il faut que ce refus se manifeste de façon visible et
proportionnée (relativement) à ce qui est ressenti comme une attaque. Si cette
dernière est sonore, il est peut-être considéré comme logique que la réponse le
soit aussi. Enfin, si l’agression est vécue non seulement comme telle, mais également comme une transgression, d’autant plus forte qu’elle a lieu dans un
contexte extrêmement codifié, il paraît normal que la réaction du public soit
très violente, car elle est alors considérée, par ce dernier, comme légitime : il
s’agit donc d’un comportement d’
indignation. Que cette dernière soit, au
départ, feinte ou réelle, cela revient au même puisqu’en définitive, c’est une
grande partie du public qui, par
diffusion de proche en proche, va s’indigner.
Ce « processus » d’indignation qui préside à la réalisation du scandale est,
tout d’abord, le fait de quelques individus isolés, qui ont le « courage de dire
tout haut ce que les autres pensent tout bas » (selon la formule consacrée).
C’est une attitude qui est, traditionnellement, considérée comme masculine,
virile, surtout dans une société où le modèle patriarcal est encore très prégnant
dans la plupart des familles. Ce sont donc des hommes que l’on entend s’exprimer bruyamment dans l’enregistrement. Leur « rhétorique » agressive utilise
alors largement les ressources de l’insulte dégradante (au sens propre du terme,
c’est-à-dire qui retire son « grade » d’œuvre d’art légitime à la musique de
Varèse), qui tend à dévaloriser l’adversaire en l’identifiant : 1) soit à l’univers
de la « rue » (par des jurons tels que « salaud », « connard », etc.), 2) soit à l’univers de la délinquance (par des expressions telles que « pendez-le » ou « décadence »… ), 3) soit à l’univers de l’animalité (par l’imitation de cris d’animaux).
Ensuite, dès lors que la musique décriée ne cesse pas pour autant, contrairement à ce qui est explicitement réclamé par la « foule », le scandale peut se diffuser et gagner des agents restés jusque-là silencieux. L’arme utilisée est alors
plutôt la raillerie, le rire « gras », le même qui fut utilisé par les colons pour
exorciser leur peur de ces « sauvages presque nus » qu’ils rencontrèrent lors de
leur « conquête » de l’Afrique (on utilise cette image un peu facile afin de montrer que ce qui choqua dans Déserts, ce qui fut mal compris ou, peut-être, trop
bien compris, c’est précisément son apparente « primitivité »).
Le tumulte, donc, se diffuse de proche en proche, mais de façon « organisée ». Il n’y a rien d’anarchique dans ce phénomène, contrairement à ce que
l’on pourrait penser, puisqu’en l’occurrence, à l’écoute de l’enregistrement, on
se rend très bien compte que les réactions du public se calquent sur le déroulement de la musique. À chaque « effusion » orchestrale ou électroacoustique
répond une « effusion » de paroles et d’onomatopées lancées par l’auditoire.
Ceci entraîne l’apparition, en fait, de deux « musiques » qui se superposent et
s’accompagnent en une sorte de
contrepoint improvisé. Les manifestations
sonores créées par la foule peuvent donc se lire comme des figures, des mouvements caractérisés 1) par une
initialisation (un son « désagréable » – un
signal – produit par la musique enregistrée provoque un rire ou une insulte –
une
réponse), 2) par une
diffusion par amplification de la réponse initiale
(vagues de huées ou de jurons), 3) un
apex (le phénomène sonore étant alors à
son apogée : les vagues de huées sont à leur maximum d’intensité et sont, en
outre, contrariées –
diffractées – par des vagues opposées d’applaudissements),
4) puis par un
reflux. La figure qui exprime le mieux ce type de manifestation
sonore est alors la
sinusoïde, sinusoïde dont la longueur d’onde serait bien évidemment sensiblement irrégulière
[73]. Lorsque l’on se trouve au sommet de
cette figure, donc à l’apex du mouvement oscillatoire, on est confronté à un
moment d’
excitation intense qui peut déboucher sur une violence non plus
verbale, mais physique. C’est ce qui paraît expliquer que l’on se soit battu lors
du concert, si l’on en croit les témoignages que l’on a recueillis. Françoise
Xenakis, Pierre Boulez et Odile Vivier nous ont ainsi affirmé avoir vu des
« jeunes » se « déchaîner »: « les gens qui approuvaient sont descendus du balcon
pour taper sur la gueule de ceux du rez-de-chaussée », tandis « qu’Odile Vivier
tapait avec son escarpin sur une femme qui lui tapait dessus avec un parapluie », toutes ces « réactions irrationnelles et épidermiques » étant provoquées
par la nervosité générale
[74]. Il nous paraît toutefois nécessaire (c’est là une précaution méthodologique) de relativiser cette violence physique. Ceux qui en
ont fait état, vu la place qui était alors la leur dans le champ musical de
l’époque (située dans le camp des « novateurs » soutenant l’œuvre de Varèse),
ont peut-être tout intérêt à « en rajouter » à ce sujet afin de mettre en exergue la
« puissance provocatrice » de
Déserts, valeur conférant à l’œuvre une légitimitésupplémentaire.
Dans tous les cas de figure, on constate que le vœu de Varèse (provoquer
une réaction de la part du public), fut pleinement réalisé. Pourtant le compositeur fut très affecté par le scandale, certainement parce que la finalité du
chahut dépassait de beaucoup la simple « réaction épidermique ».
En outre, comme nous l’a affirmé René Batard, ancien régisseur de
l’Orchestre National de France, les insultes n’étaient pas sans destinataire réel.
On ne s’en prend pas, si l’on est en colère, à une entité aussi abstraite qu’une
musique. Il faut toujours que l’on trouve un exutoire, ou plutôt un récepteur, de
notre trop-plein d’agressivité. En l’occurrence, toujours selon M. Batard, ce
destinataire était le chef d’orchestre, Hermann Scherchen
[75]. Ce dernier, en
effet, ne pouvait être considéré que comme le « fauteur de troubles » de la soirée,
puisqu’il présidait directement à la diffusion des sons incriminés dans le déclenchement du scandale. Il fut en somme désigné comme une sorte de « boucémissaire ». Il convient alors de remarquer que, par ces perturbations mêmes, le
chahut constitua une sorte de « contre-rituel ». On pourrait presque proposer
l’interprétation suivante : la « transgression symbolique » effectuée par la
musique de Varèse, vécue comme « hors-cadre », signalerait ou informerait son
auditeur que l’expression d’une certaine violence est exceptionnellement
autorisée, cette expression ayant pour objet d’
exorciser la transgression initiale en la
vidant de son contenu scandaleux, c’est-à-dire en la neutralisant
[76]. Dans cette
opération, un bouc-émissaire (en l’occurrence Hermann Scherchen) serait
offert, en quelque sorte, en
sacrifice à la vindicte populaire afin de l’apaiser.
Cette interprétation n’a cependant aucune valeur universelle. Si, par
exemple,
Déserts avait été créé dans le cadre des concerts du
Domaine musical, on
peut, sans beaucoup hésiter, penser que l’accueil eût été tout autre. Souvenons-nous, en effet, que, comme l’a montré Pierre Bourdieu tout œuvre d’art est,
d’une manière ou d’une autre, codée
[77]. Dans certains milieux « cultivés », il est
parfaitement admis qu’une musique « novatrice » soit « transgressive »; c’est
même là l’un des signes de sa
valeur culturelle. Elle ne peut donc qu’être reçue
favorablement. En revanche, si cette musique est transférée (avec, comme nous
l’avons vu, un « effet de surprise ») dans un autre univers social, où les conceptions artistiques sont fondées sur la notion de « plaisir », « d’utilité », « d’éthique »,
elle ne peut qu’être prise au pied de la lettre (ou plutôt de la note, si l’on peut
dire), c’est-à-dire comme une transgression
pure, donc à traiter comme telle.
* * *
En fin de compte, le 2 décembre 1954, on fit comprendre à Edgar Varèse
qu’il n’était pas à sa place en tant que compositeur à Paris. Il comprit fort bien
le message, puisqu’il repartit aussitôt pour les États-Unis. Quant aux réactions
que le scandale suscita dans la presse, elles furent, on s’en doute, violentes,
même s’il faut relativiser leur portée. On y condamna ainsi « l’immoralité » du
compositeur, son « irresponsabilité », etc. Toutefois, la colère retomba assez vite,
« l’affaire » n’étant manifestement jamais « remontée jusqu’à l’Assemblée
Nationale », comme certains l’ont prétendu. Quelle fut alors la « portée » de
l’événement ? Globalement faible dans le grand public, du fait, notamment, de
la « discrétion » bien compréhensible des dirigeants de la RTF à ce sujet
[78].
Demeure finalement ce que les musiciens contemporains en ont fait, à savoir
une sorte de « geste héroïque » de la musique atonale. Émerge ainsi, au fur et à
mesure que l’on s’éloigne chronologiquement de l’événement, le mythe (très
romantique, en définitive) du « génie incompris », victime de la « stupidité des
foules », mythe renforcé par le fait que Varèse fut – et c’est bien compréhensible– très affecté par les réactions que sa musique suscita
[79]. Comparé au
Sacre
du printemps et à
Pelléas et Mélisande,
Déserts entrait alors dans la « Grande
Histoire » de la musique, invoqué dès lors que l’on recherchait une légitimité par
le soufre du scandale. Parce que
Déserts est devenu un mythe, parce que l’œuvre
symbolise le « combat » du génie novateur contre les « masses stupides et rétrogrades », il est devenu intéressant de l’invoquer rituellement afin que, par une
sorte de phénomène purement magique, sa « force » de provocation « déteigne »
sur celui qui l’évoque
[80]. Dès lors, on ne comptera plus les publications où des
compositeurs, sous couvert d’hommages rendus à Varèse (et en dehors de goûts
esthétiques que l’on n’a aucun mal à supposer réels), se positionneront dans le
champ musical de leur époque. Cette instrumentalisation a été notamment
mise en évidence par Pascal Dusapin : « Quel compositeur n’a pas cédé à la tentation de spéculer ou même de rentabiliser l’histoire ? Comme s’il fallait à tout
prix que les œuvres du passé aient définitivement leur place pour accréditer,
justifier les nôtres »
[81]. En fin de compte, on a beaucoup parlé du compositeur,
l’invoquant comme un « sorcier » incontournable de la musique « moderne »,
mais il demeure paradoxalement peu écouté. Quelque part, c’est plus le « sacrifice » de sa musique organisé le 2 décembre 1954 qui est passé à la postérité. Par
son immolation nécessaire sur l’autel de la modernité, Varèse aurait alors permis
à ses successeurs d’imposer leurs œuvres, institutionnalisant alors la transgression initiale, peu à peu transformée en loi musicale. Les problèmes actuels de la
musique contemporaine seraient-ils alors dus au fait que l’on n’arriverait plus à
transgresser quoi que ce soit ?
On espère, à travers ces quelques propositions partielles et forcément discutables, avoir pu convaincre que porter un regard historique et social sur la
musique, c’est-à-dire l’insérer dans son contexte d’émergence, n’avait pas forcément pour effet de détruire son pouvoir d’attraction. En d’autres termes, on
a cherché à montrer ici que désacraliser quelque peu la musique « savante »
n’était pas la déshumaniser, bien au contraire, nous semble-t-il.
[1]
Cet article est une reprise retravaillée de la troisième partie d’un mémoire de maîtrise soutenu
en juin 2000 à l’Université de Nancy II, sous la direction de Didier Francfort et intitulé « Dissonance
et transgression. Propositions pour une étude historique du “scandale” provoqué par la création de
Déserts d’Edgar Varèse (Paris, 2 décembre 1954)».
[2]
Par le terme générique de « musique atonale », on désignera toute musique n’utilisant pas le
système de hiérarchies sonores hérité de la tonalité : toutes les hauteurs de la gamme y sont considérées comme équivalentes.
[3]
Cf. Jesus AGUILA,
Le « Domaine musical ». Pierre Boulez et vingt ans de création contemporaine,
Paris, Fayard, 1992, et, du même, « Musique contemporaine : le temps des ruptures »,
in Pierre
GUMPLOWICZ (dir.),
Paris 1944-1954. Artistes, intellectuels, publics : la culture comme enjeu, Paris,
Autrement, 1995; voir également Pierre-Michel MENGER,
Le paradoxe du musicien. Le compositeur, le
mélomane et l’État dans la société contemporaine, Paris, Flammarion, 1983.
[4]
Françoise ESCAL,
Espaces sociaux, espaces musicaux, Paris, Payot, 1979, p. 188.
[5]
Voir l’émission diffusée par l’ORTF à l’occasion de la mort de Varèse, où de nombreux musiciens ont témoigné :
Hommage à Edgar Varèse (1883-1965), 2e chaîne ORTF, émission diffusée le
20/04/1966, réalisée par L. FERRARI, S. G. PATRIS, n° INA : CPF 86622743.
[6]
Cf. Entretiens téléphoniques avec Odile Vivier, décembre 1999, et : Fernand OUELETTE,
Edgard
Varèse, Paris, Seghers, 1964; Odile VIVIER,
Varèse, Paris, Seuil, Collection « Solfèges », 1973 et Hilda
JOLIVET,
Varèse, Paris, Hachette-Littératures, Collection « Musiciens de notre temps », 1973.
[7]
Archives Nationales, Centre des Archives Contemporaines de Fontainebleau (désormais CAC),
versement n° 900214/article 6/dossier 1.
[8]
Ibid., p. 4.
[9]
Voir notamment, à ce sujet, la présentation que Claude Rostand – musicologue alors reconnu,
proche des courants les plus « modernes » de la musique française – fit du concert et de son chef, une
semaine avant qu’il n’eût lieu, dans
La vie de la radio. Bulletin intérieur de la Radiodiffusion française
(disponible au service des archives écrites de Radio France).
[10]
Voir le témoignage d’Henry Barraud, dans
Hommage à Varèse, 2e chaîne ORTF,
op. cit.
[11]
Voir, à ce sujet, la thèse d’Hélène ECK, « La Radiodiffusion Française sous la IVe République
(août 1944-décembre 1953)»
, sous la direction de Jean-Jacques Becker, Université Paris X-Nanterre,
1997, vol. III.
[12]
Témoignage d’Henry BARRAUD,
Cahiers d’Histoire de la Radiodiffusion., n° 43, décembre 1994-février 1995, p. 160.
[13]
On se réfère, ici, à la grille de programmes officielle de la RTF, diffusée à toute la presse
chaque semaine (disponible, sur autorisation, au service des Archives écrites de Radio France). Faute
de frappe, ou méconnaissance du compositeur ? Toujours est-il que la coquille fut reprise telle quelle
par
Le Monde et bien d’autres journaux (comme nous avons pu nous en rendre compte nous-même),
ce qui laisse imaginer la notoriété qui était celle de Varèse en France.
[14]
Françoise ESCAL,
Aléas de l’œuvre musicale, Paris, Hermann, 1998
, p. 62.
[15]
Citation extraite du
Programme des Ballets russes, saison 1912, Brunoff éditeur, cité dans :
Roland HUESCA, « Le Théâtre des Champs-Élysées à l’heure des ballets russes »,
Vingtième siècle. Revue
d’histoire, n° 63, juillet-septembre 1999, p. 4.
[17]
Voir, à ce sujet, l’article de William WEBER, « Beyond Zeitgeist : Recent Work in Music History »,
The Journal of Modern History, n° 66, juin 1994, p. 321-345.
[18]
Cf.
Annuaire du Théâtre, Musique, Radio, Télévision, Paris, Ed. Raoult, 1954, p. 781.
[20]
Françoise ESCAL, « Entre production et réception : les messages d’accompagnement de l’œuvre
musicale », in Françoise ESCAL, Michel IMBERTY (Dir.),
La musique au regard des sciences humaines et
sociales. Actes du colloque tenu les 11 et 20 février 1994 à la Maison des Sciences de l’Homme de Paris,
Paris, L’Harmattan, 1997, volume II, p. 7.
[21]
Nous n’avons pu trouver d’exemplaire de cette dernière, en revanche, elle est visible dans
l’émission
Varèse ( 1883-1965). Deuxième partie : la création de Déserts, émission de Michel DUMOULIN et
Constantin SIMONOVITCH, diffusée le 23/01/1976, sur TF 1, n° INA : CPA 76068527.
[22]
Entretien avec Pierre Boulez, novembre 1999; cet entretien est reproduit
in extenso dans
l’Annexe 2 de notre mémoire de maîtrise cité
supra.
[23]
Maurice FLEURET, « Varèse l’alchimiste », 5/12/1965, origine non précisée, cf. Service de
Documentation musicale de Radio France, « Dossier Varèse », cote n° DO 44237, consultable sur
autorisation.
[24]
Pour une présentation succincte mais claire et bien informée de Varèse et de son œuvre, voir :
Harry HALBREICH, « Chronologie, situation, étude de l’œuvre d’Edgard Varèse », in Georges
CHARBONNIER,
Entretiens avec Edgard Varèse, Paris, Belfond, 1970.
[25]
On parcourra largement le champ lexical de la « rupture », car il fut alors abondamment utilisé par Varèse dans ses écrits puis, à son propos, par ses commentateurs.
[26]
Pierre Boulez nous a affirmé avoir été profondément frappé par la haine tenace du père que
Varèse, même à soixante-dix ans passés, portait en lui (cf. entretien réalisé le 3 novembre 1999).
[27]
Françoise ESCAL,
Introduction à Alain Danielou,
Sémantique musicale. Essai de psycho-physiologie
auditive, Paris, Hermann, 1992, p. 2.
[28]
Le nouveau Petit Robert. Dictionnaire de la langue française, 1995.
[29]
Sur un total de douze œuvres, seules trois ne comportent pas de percussions :
Octandre (pour
petit ensemble d’instruments à vent),
Density 21.5 (pour flûte solo) et le
Poème éléctronique (qui, comme
son nom l’indique, ne comporte que des sons enregistrés et transformés). Les autres œuvres ont un
effectif d’instruments à percussion qui varie de 8 (
Offrandes) à 47 (
Déserts).
[30]
G. CHARBONNIER,
Entretiens…, op. cit., p. 42-43. Il s’agit ici d’une série de huit interviews
menées à Paris, à l’initiative de Georges Charbonnier, en 1955, soit juste après le scandale provoqué par
Déserts. Enregistrées, elles furent ensuite diffusées par la RTF en mars 1955 (voir, à l’INA,
les émissions cotées PHD 88004542 à PHD 88004550, diffusées toutes les semaines à partir du 5 mars
1955).
[31]
F. ESCAL
, Introduction…, op. cit., p. 2-3.
[32]
Sur cette question – et sur d’autres –, voir : Edgar VARÈSE,
Écrits, Paris, Éditions Christian
Bourgois, 1983 (il s’agit d’un recueil d’articles et de lettres écrits par le compositeur, parfois inégaux, mais
souvent intéressants à étudier).
[33]
Cité par Jean-Noël Von derWEID,
La musique du XXe siècle, Paris, Hachette, « Pluriel », 1992, p. 12.
[34]
G. Charbonnier,
Entretiens…, op. cit., p. 27,31,65.
[35]
En l’occurrence, Pierre Boulez (voir entretien avec l’auteur, en annexe de notre mémoire de
maîtrise).
[36]
Il est donc très proche, là aussi, des conceptions des compositeurs « sériels », dont il ne partageait
pas, pour autant, ce qu’il dénonçait comme un sectarisme : le « culte » de la « série » (voir
Entretiens…, p. 63).