2004
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lecture
Un populist turn dans
l’historiographie du XVIIIe siècle anglais ?
Renaud Morieux
Renaud MORIEUX Université de
Rouen- UFR des Lettres et Sciences humaines 76821 Mont Saint-Aignan
cedex
À propos de :
KATHLEEN WILSON,
The Sense of the People.
Politics, Culture and Imperialism in England, 1715-1785, Cambridge,
Cambridge University Press, 1995, rééd. paperback 1998,460 p.
L’ouvrage de Kathleen Wilson, historienne américaine
travaillant sur le XVIII
e siècle anglais, est un bon
témoin des nombreuses évolutions qu’a connues cette historiographie depuis
quelques décennies.
The Sense of the
People analyse l’émergence d’une culture politique provinciale,
urbaine et « extra-parlementaire » en Angleterre entre l’arrivée au pouvoir des
Hanovre ( 1715) et celle de William Pitt ( 1785). Pendant la majeure partie du
XVIII
e siècle, le gouvernement et l’opposition se livrent
en effet une lutte tous azimuts, au Parlement mais aussi dans les provinces.
Dans ce contexte, l’apparition du langage du « peuple », « idiome alternatif de
discours politique qui pouvait être utilisé par une vaste frange de groupes
pour réclamer une part dans les affaires nationales » (p. 4), implique une part
croissante des Anglais dans l’exercice de la politique
[1].
En dehors des mérites propres au livre, l’intérêt principal
qu’y trouve le lecteur français est sa position au confluent de plusieurs
courants historiographiques, et le fait qu’il balise de nombreuses discussions
récentes, autour du linguistic turn et
de notions comme le genre, la race, l’empire, la nation ou les identités. Il
est donc possible de l’appréhender en tant que photographie de ces débats, à
travers une étude concrète, et tenter ainsi de comprendre, dans la pratique,
quels sont les axes majeurs de ces approches. À partir d’une étude systématique
des comptes rendus publiés dans les revues de langue anglaise, j’essaierai
ensuite de recomposer les lignes de fracture de cette historiographie encore
peu connue en France.
The Sense of the
People est plus qu’un instantané des changements qu’a connus
l’historiographie de la Grande-Bretagne depuis plus de vingt ans : il fournit
l’occasion de faire leur archéologie. En effet, il y a plusieurs livres dans ce
livre-palimpseste
[2].
The Rejection of Deference (
1985)
À l’origine, il y a une thèse, soutenue en 1985 à
l’Université de Yale (« The Rejection of Deference : Popular Politics and
Political Culture in Urban England 1715-1785 »), qui s’inscrit dans un vaste
mouvement de remise en cause de l’histoire politique « traditionnelle »
qu’incarnait Lewis Namier
[3]. Pour ce dernier, la politique était le monopole
d’une élite, les parlementaires, dont l’univers de référence était la
circonscription électorale. Ces hommes étaient motivés par des intérêts locaux
et personnels et non par la logique des partis.
Les classes populaires, en particulier urbaines, prises dans
les réseaux de clientélisme et de patronage locaux, n’étaient pas concernées
par des enjeux de politique nationale et encore moins internationale. Dès les
années 1960, des historiens marxistes comme George Rudé ou Edward P.Thompson
ont élargi la notion de politique à des comportements jusque-là considérés
comme relevant de l’irrationalité, conférant notamment à la foule des objectifs
politiques propres (
history from
below ). Un autre groupe d’historiens, à la suite de J.H. Plumb,
sans rompre avec l’idée d’une continuité des affiliations politiques de haut en
bas, a réhabilité le rôle des partis et de l’opposition dans la vie politique
anglaise du XVIII
e siècle
[4].
À partir des années 1970, cette histoire politique « élargie
» a connu un véritable essor
[5]. John Brewer, l’un des deux directeurs de thèse de
K.Wilson, insiste sur la culture politique provinciale et particulièrement sur
ses formes d’expression spécifiquement populaires. Linda Colley, l’autre
supervisor, s’intéresse à l’opposition
tory pour contester l’idée d’une
hégémonie
whig au
XVIII
e siècle. Les études de ce type se multiplient :
citons les ouvrages de W.A. Speck, Frank O’Gorman, John Money, Gary S. de Krey,
Nicholas Rogers, ou encore Peter Borsay
[6]. Si les conclusions, en particulier sociales, sont
très différentes, tous accordent aux partis un rôle central dans la
construction des choix politiques, et font sortir la politique de Westminster
pour l’observer à l’échelon local, dans les provinces, les villes ou les
circonscriptions électorales. Ces historiens rompent donc avec une conception
étriquée de la politique, focalisée sur les sphères ministérielles ou
parlementaires, pour s’intéresser à ce qu’ils appellent tantôt « culture
politique », tantôt « idéologie », ou encore « langages politiques ». La notion
de pouvoir, dans ses formes symboliques et ses manifestations publiques, est
mise au centre. Cette redéfinition de l’histoire politique, souvent nourrie des
apports d’autres disciplines, comme l’anthropologie (Clifford Geertz), la
philosophie politique (Jürgen Habermas), ou la sociologie électorale, a aussi
des conséquences en termes d’objets. Si la politique est publique, la ville,
qui concentre les instances de pouvoir, est logiquement un lieu d’étude
privilégié. Pour montrer que la politique est débattue, contestée et négociée,
on étudie les moments de confrontation : les élections, les manifestations, les
révoltes, les anniversaires. Il est frappant, pour l’historien français, de
voir le parallélisme avec l’historiographie qui s’est développée à la même
époque et à peu près dans les mêmes termes, sur la sociabilité politique ou les
pouvoirs locaux
[7].
Cette histoire politique est aussi une histoire sociale, dont
les acteurs principaux sont les
middle
classes
[8]. À
la thèse conservatrice, développée par J.C.D. Clark, d’une domination sans
partage et constante des élites, entre le règne de Charles II et le
Reform Act de 1832, comme au modèle
bipolaire de la société hanovrienne d’E. P.Thompson, opposant patriciens et
plébéiens, certains historiens (J. Brewer, L. Colley, Paul Langford, Peter
Clark, Peter Earle, Nicholas Rodgers, Peter Borsay) reprochent en effet de
minorer l’importance des classes moyennes, si importantes dans la société
urbaine
[9].
Le PhD de K. Wilson,
qui étudie le radicalisme des middle
classes dans un contexte urbain, s’inscrit donc en plein dans ces
nouvelles tendances historiographiques, avec deux originalités : le choix de la
longue durée et l’étude des répercussions de l’expansion impériale sur la vie
politique des villes de province. On décèle en outre une certaine ambiguïté
dans l’utilisation du concept de bourgeois
politics: au lieu de chercher à voir ce que serait une idéologie
politique propre à la bourgeoisie, en tant que catégorie socio-économique,
l’idée d’une culture politique bourgeoise est un postulat de départ chez
l’auteure. Cette difficulté à articuler appartenances socio-économiques et
affiliations politiques n’est pas propre à K.Wilson et reflète plus largement
les débats qui commencent à agiter l’histoire sociale anglaise au milieu des
années 1980.
The Sense of the People (
1995)
Entre l’écriture de la thèse et sa publication, en 1995, dix
années ont passé, qui remettent en cause une bonne partie des conventions sur
lesquelles s’accordaient jusqu’alors les historiens britanniques.
En premier lieu, la conception marxiste de la classe, comme
catégorie sociale objective, fondée sur des critères économiques, et
subjective, avec l’idée du développement d’une conscience de classe dans le
cadre des luttes de classes, est fortement contestée à partir de la fin des
années 1970 et surtout la première moitié des années 1980
[10]. Tout un courant d’historiens, à la
suite de l’article fondateur de Gareth Stedman Jones, « Rethinking Chartism »,
découvre la cohérence interne du
discours sur la classe en
Grande-Bretagne.
Contre le paradigme « thompsonien » d’une formation de la
classe ouvrière anglaise au tournant du XIXe siècle, G.
Stedman Jones cherche à réinterpréter le chartisme en inscrivant ce mouvement
dans une culture radicale influencée par l’humanisme civique de la fin du
XVIIe siècle. Le langage des chartistes, approprié par
différents groupes, des middle classes
aux working classes, n’est pas le
reflet d’un positionnement socio-économique. C’est donc en termes de langage
politique qu’il faut lire ce mouvement :
« Le radicalisme ne put jamais être l’idéologie d’une
classe spécifique. C’était avant tout et fondamentalement un vocabulaire
d’exclusion politique, quelle que soit l’appartenance sociale des exclus. [… ]
L’identité de soi [ self-identity] du
radicalisme n’était pas propre à un groupe spécifique, mais c’était celle du
“peuple”ou de la “nation”contre ceux qui monopolisaient la représentation et le
pouvoir politique et par là le pouvoir
financier et économique » [11].
Outre le
linguistic
turn, l’étude du langage politique puise ses références théoriques à
plusieurs sources, en particulier l’histoire de la pensée politique de l’École
de Cambridge
[12].
Dans les années1980 et 1990, de nouveaux terrains de
recherche sont en outre annexés à l’histoire : l’étude des représentations du
genre, de la race, de la nation, de l’empire, devient ainsi des thèmes d’étude
incontournables dans les universités anglaises et surtout américaines
[13]. Ces différents courants, influencés
par la critique littéraire, les
cultural
studies ou l’œuvre de Michel Foucault, sont parfois qualifiés de «
postmodernes ». Sans faire une histoire qui reste encore à écrire, celle de
l’appropriation et de la circulation de ce concept protéiforme parmi les
historiens, notons seulement que l’on regroupe souvent derrière ce mot-valise,
commode mais outrageusement simplificateur, des approches très variées et qui
ont souvent peu à voir avec les écrits des « maîtres ». Néanmoins, par-delà
leurs divergences internes, ces travaux posent tous la question des
appartenances culturelles, invitant à aller audelà des discours d’évidence sur
la « réalité » des catégories sociales et économiques, pour analyser la
construction des identités, individuelles et collectives
[14].
The Sense of the
People porte la marque des évolutions que l’on vient d’évoquer. Dans
l’introduction, K. Wilson mobilise, entre autres, les théories du discours
(Hayden White, Michel Foucault), l’histoire de la pensée politique (J.G.A.
Pocock, Richard Ashcraft), l’anthropologie ou les réflexions d’Althusser ou de
Stuart Hall sur les liens entre pouvoir et idéologie, pour développer trois
thèmes nouveaux par rapport à 1985 : le peuple, l’empire et le genre. Le titre
est symptomatique d’un déplacement des enjeux, avec l’accent mis sur la
construction du sujet politique. Ainsi, K. Wilson choisit de mettre au cœur du
livre une notion celle de « peuple », dont elle refuse de délimiter la sphère
de pertinence sur le plan sociologique :
« Le terme de “populaire”[ popular ] est utilisé, comme « populiste » [
populist] pour décrire le langage ou
les arguments soutenus par le « peuple », ou ceux qui se reconnaissent
politiquement dans la catégorie de peuple » (n. 19, p. 12).
Le peuple de K. Wilson fonctionne donc comme ce que les
lexicologues appelleraient un désignant socio-politique, c’est-à-dire une
catégorie purement politique qui appelle l’identification, véritable mot
d’ordre mobilisateur. De même que le discours sur la nation, ou
nation-talk étudié par Steven Englund,
le « peuple » est un drapeau de ralliement qui possède une efficace
politique
[15]. Son
contenu sociologique n’est pas fixé : chaque groupe, de gouvernement ou
d’opposition, se l’approprie de manière différente, pour désigner la communauté
politique, la nation, pour réclamer davantage de pouvoir, ou au contraire
justifier l’exercice de l’autorité. L’essence du conflit politique est d’abord
une lutte sur la signification donnée aux mots, et l’important est que ce
concept devienne incontournable dans le débat politique, définissant une
culture politique qui transcende les clivages sociaux. Contre une explication
des discours et des choix politiques en termes d’appartenance sociale ou de
déterminations économiques, K.Wilson propose de déplacer l’analyse vers le
partage des références culturelles des différents groupes sociaux, en recourant
au concept d’appropriation défini par Roger Chartier
[16]. On retrouve ici une
discussion déjà ancienne en France, avec les critiques formulées par le même R.
Chartier à Robert Muchembled sur la dichotomie culture populaire/culture des
élites
[17].
La seconde évolution notable est l’accent mis sur l’empire.
Comme l’illustre le sous-titre du livre, l’impérialisme, dans sa dimension
idéologique, passe au premier plan. Ce faisant, K.Wilson se démarque
explicitement de son ancienne directrice de thèse, L. Colley. Le débat doit
être replacé dans un double contexte, l’émergence de la
New British History et celle de la
New Imperial History. J.G.A. Pocock,
en 1975 puis en 1982, a proposé d’écrire une histoire non plus
whig (postulant la spécificité de
l’histoire anglaise et donc centrée sur la seule Albion), mais une histoire «
archipelagique », mettant l’accent sur les interactions entre l’Angleterre et
les périphéries écossaises, irlandaises, galloises et impériales
[18]. Une des applications les
plus réussies du projet de l’historien néo-zélandais est l’ouvrage de L.
Colley,
Britons, qui montre notamment
le rôle unificateur de l’expansion impériale dans la construction d’une
identité britannique, ou
Britishness
[19]. S’appuyant sur des théories post-coloniales, K.
Wilson insiste au contraire sur l’ambiguïté des conséquences culturelles de
l’impérialisme sur les colonisateurs, divisant autant qu’il unifie la
nation.
En particulier, les représentations de l’Empire sont sexuées
: la thématique du genre, absente de la thèse, devient centrale dans le livre,
qui s’appuie entre autres sur les travaux de Catherine Hall, Leonore Davidoff
et Joan Scott
[20].
Au total, The Sense of the
People est donc un livre composite : tout en conservant le socle
originel de la thèse, en particulier sur le plan narratif, l’auteur l’a
considérablement nourrie sur le plan théorique. On discerne toujours les traces
du projet initial dans ce palimpseste, ce qui en fait la richesse mais aussi
l’ambiguïté.
LA POLITIQUE EN ACTES,
1715-1785
Outre la longue introduction théorique déjà évoquée, qui a le
mérite de synthétiser une large partie de l’historiographie anglaise sur
l’histoire politique du XVIIIe siècle, l’ouvrage
s’organise autour de deux parties. La première, « The national context » (p.
27-284), chronologique, est un récit analytique des luttes entre l’opposition
extra-parlementaire et le gouvernement, chacun des chapitres éclairant un
moment important de cette histoire, s’échelonnant depuis l’accession de George
Ier au pouvoir, jusqu’à l’arrivée du
jeune Pitt, soit pendant la période de la mainmise
whig sur les gouvernements anglais. La
seconde partie ( 287-433) est composée de deux études de cas régionaux, Norwich
et Newcastle-upon-Tyne.
La ville de province est par excellence le lieu où s’exprime la
politique extraparlementaire. À la suite de P. Borsay et de nombreux autres
historiens, K.Wilson montre l’influence de la culture urbaine, qui se développe
au XVIIIe siècle, sur la naissance de nouvelles relations
de pouvoir entre les élites et la bourgeoisie.
L’entrée du livre dans l’ère de la consommation courante, la
prolifération des bibliothèques de prêt ou la naissance d’un marché de
l’information permettent la participation de groupes toujours plus variés à la
discussion de la politique.
S’appuyant à la fois sur la notion de « communauté imaginée »
de Benedict Anderson et d’« opinion publique » de Jürgen Habermas, K. Wilson
montre de façon convaincante le rôle central joué par la presse locale dans la
construction d’un imaginaire national
[21].
L’explosion de la vie associative, avec la multiplication des
lieux de sociabilité, religieux (églises), philanthropiques (hôpitaux), ou
culturels (théâtres, clubs), permet aux classes moyennes, supérieures et
inférieures (artisanat et monde des métiers) d’acquérir une certaine autonomie
par rapport aux réseaux traditionnels du patronage. Surtout, la « renaissance
urbaine » voit l’émergence d’associations à finalité spécifiquement politique.
Avant 1740, ces groupements sont encore dominés par les élites locales, qui
diffusent donc la logique des partis du haut vers le bas. Mais, à partir de
cette décennie, apparaissent des sociétés philanthropiques, dont les principaux
soutiens sont les middle classes, qui
se mettent à débattre d’enjeux comme l’Empire ou la liberté du sujet. Ce dense
réseau créé dans les villes de province permet de diffuser le patriotisme dans
de nouvelles couches sociales, les marchands, commerçants, employés, hommes et
femmes. Les enjeux locaux, nationaux et impériaux deviennent peu à peu
indissociables.
Du Parlement à
l’agora
L’histoire de l’émergence de la culture politique
extra-parlementaire est celle de la succession des crises, nombreuses au
XVIIIe siècle, où l’opposition au gouvernement acquiert
une cohérence inédite. La période de la succession hanovrienne ( 1714-1721)
définit les règles du débat politique pour le reste du siècle. À travers une
étude très fine des formes plurielles de la propagande
whig et tory, écrite (journaux, pamphlets, sermons,
pièces de théâtres, ballades ou poèmes), orale ou visuelle (investissements
rituels de la rue lors des anniversaires politiques), K.Wilson analyse
l’émergence d’une nouvelle conception de la subjectivité politique : le «
peuple » devient garant de l’intérêt national. Du côté des
Whigs, il faut prouver que le
monarque, George Ier, a été choisi
par le peuple. Chez leurs adversaires, Tories et Jacobites, l’argument est au contraire
que les antiques institutions anglaises sont menacées par le roi « étranger ».
La liberté du sujet, mise en péril par le roi illégitime, devient un thème
central du débat, à l’origine utilisé par les Jacobites, puis peu à peu par
tous les opposants. À partir des années 1720, la question de la corruption des
ministres de l’État whig, en
particulier Walpole, devient un thème unificateur de la rhétorique de
l’opposition, qui associe a contrario
la notion de peuple aux idées de vertu et de liberté. Les notions de
responsabilité politique et de confiance deviennent essentielles dans
l’idéologie « patriote ». Enfin, dans les années 1730, autour de la crise de
l’Excise Bill, un autre thème voué à
une longue postérité s’amalgame à la rhétorique patriotique, l’intérêt
commercial.
Le deuxième tiers du siècle est occupé par les deux guerres
de Succession d’Autriche et de Sept Ans, qui font culminer l’expansion
impériale de la Grande-Bretagne. Les répercussions de cette expansion sur les
identités nationales, en particulier sur une frange de la population délaissée
par l’historiographie, les classes moyennes et populaires, étaient peu connues
jusqu’ici. À travers l’étude de trois moments-clefs, la guerre de l’Oreille de
Jenkins, la rébellion jacobite de 1745, et les crises qui voient le
déclenchement de la guerre de Sept Ans, K.Wilson montre que toutes les
tendances politiques s’approprient la question de l’Empire.
Les enjeux internationaux sont discutés non seulement au
Parlement, mais aussi et surtout dans l’arène : la comparaison des destins de
deux amiraux, Vernon, victorieux à Portobello en novembre 1739, et Byng, défait
à Minorque en 1746, l’illustre à merveille. Tandis que le second fait l’objet
d’une campagne ignominieuse et est exécuté en 1757, Vernon devient un véritable
héros national, dont la Cour comme l’opposition tentent d’annexer la
popularité
[22]. Grâce
à cette propagande, l’opposition engrange les succès électoraux. Toutes les
villes ou presque sont concernées par l’agitation en faveur de Vernon (voir la
carte de la page 144), qui implique aussi tous les horizons sociaux. L’ensemble
des pratiques politiques sont mobilisées par l’historienne : célébration des
anniversaires de Vernon, poèmes, ballades, pièces de théâtre célébrant sa geste
et vendus chez les libraires, commercialisation de cette popularité à travers
l’abondante céramique commémorative. La plupart du temps, cette propagande est
subventionnée par les intérêts marchands et commerçants locaux, conscients des
bénéfices économiques potentiels. Cet épisode témoigne d’abord de la
nationalisation de la politique. En outre, si le rôle des classes moyennes et
populaires, et tout particulièrement les intérêts marchands, est prééminent
dans le soutien à Vernon, c’est l’ensemble de la société qui est concernée.
D’après K.Wilson, le contexte politique et idéologique du soutien à Vernon
permet de comprendre celui-ci :
protestant contre la politique extérieure de Walpole,
continentale et hanovrienne, l’opposition, regroupant marchands,
tories et
whigs patriotes, défend une politique
offensive envers le rival impérial espagnol. La nouveauté de la période est la
diffusion d’une telle argumentation dans l’ensemble de la nation :
l’Empire, loin d’être l’apanage des seuls intérêts des
marchands coloniaux, bénéficie à tous. Si Vernon est un héros, Byng est un
anti-héros, incarnant la trahison des responsabilités qui lui avaient été
déléguées par le public. Une nouvelle fois, l’opposition s’empare de
l’événement pour critiquer le gouvernement et, de même que les effigies de
Vernon avaient été promenées en procession, celles de Byng sont brûlées dans
les villes de province. La guerre de Sept Ans vient couronner l’évolution déjà
enclenchée, qui voit converger les discours impérialistes, nationalistes et
populistes sur le régime.
Les guerres coloniales ne font pas qu’unifier la
Britishness, selon l’expression de L.
Colley
[23]. Elles
divisent aussi la nation anglaise, de l’intérieur. La crise de l’identité
impériale anglaise, manifestée lors de la défaite de Minorque, s’exprime dans
le discours de la dégénérescence des gouvernants, dont la corruption a provoqué
la crise des valeurs traditionnelles et l’humiliation militaire. Le discours de
l’
effeminacy, qui dénote « un état
moralement, politiquement et socialement dégénéré » (p. 186-187), trace ainsi
une barrière entre ceux qui peuvent prétendre à une reconnaissance politique,
et déconsidère tous les responsables présumés de cette situation : d’un côté,
les « classes blanches, négociantes et commerçantes », de l’autre, les «
Français, aristocrates, sujets coloniaux non-blancs » (p. 202). À l’inverse, la
vertu patriotique, le courage, les valeurs martiales, sont associés à la
prospérité garantie par l’Empire.
Après la guerre de Sept Ans, le consensus dû à l’enthousiasme
patriotique pour les guerres impériales est rompu. L’agitation wilkite des
années 1760 prend sa source à la fois dans son rejet à la marge du jeu
politique, à partir du retour au pouvoir des Tories, et dans la forte croissance numérique
des middle classes, qui fournissent
les premiers bataillons des forces d’opposition extra-parlementaire.
La thématique de l’effeminacy renaît dans le discours wilkite du «
patriotisme viril ». La figure de Britannia, alternativement sodomisée, démembrée
ou masculinisée sur les gravures, montre à quel point cette propagande est
violemment hétérosexuelle, homophobe et misogyne. Cette rhétorique a son
pendant dans l’exclusion des femmes de la sphère politique dans les années 1760
et 1770, sauf à se conformer au modèle défini par la domination masculine, le
triptyque monogamie/maternité/domesticité (p. 219-227).
Pour K. Wilson, les conséquences pratiques de ce discours ont
été sous-estimées par l’historiographie, qui a conclu à l’échec politique en se
focalisant sur les seuls résultats électoraux, tandis que c’est la
signification idéologique du discours radical qui aurait dû retenir
l’attention. Pour la première fois, en effet, ne sont plus seulement attaqués
les hommes au pouvoir, mais le régime oligarchique en soi. Autre nouveauté,
l’élargissement social de la définition de la subjectivité politique, au-delà
des seules classes moyennes, vers les classes populaires. Le wilkisme construit
donc une
« communauté politique – “le peuple”– dont les membres se
distinguaient par leurs positions et leurs pratiques
politiques: par
l’“indépendance”(c’est-à-dire le refus d’être retenu par le clientélisme
politique ou économique), l’esprit public (la volonté de prendre en charge et
d’évaluer l’État et ses administrateurs), et la résistance (la capacité à
s’opposer aux opérations du pouvoir “illégitime”dans la sphère politique)»(p.
234).
Le « peuple » wilkite rallie tant des bourgeois que des
artisans, des dissenters que des
anglicans, et exclut dans le même temps toute une série de groupes de la
communauté politique ainsi circonscrite : non seulement les aristocrates «
efféminés », mais aussi les classes laborieuses, éliminées par le critère de
l’indépendance économique.
La guerre d’Indépendance américaine vient à nouveau brouiller
les appartenances politiques. Première conséquence de cette guerre civile, les
luttes domestiques induites par le conflit colonial ne peuvent se lire en
termes de divisions de partis. La guerre de propagande entre le gouvernement et
les opposants prend une ampleur nouvelle, notamment dans les pétitions, source
privilégiée de K. Wilson. S’opposent un discours connu, sur la menace pour les
libertés publiques, la dérive autoritaire et militaire d’un régime oubliant ses
fondements légaux, et un discours sur la sédition, le fanatisme et le manque de
patriotisme.
Dans le camp des opposants à la guerre, les classes moyennes
et artisanales urbaines sont sur-représentées dans les pétitions. Pourtant, il
ne faudrait pas non plus en déduire de façon mécaniste que les divisions
politiques décalquent purement et simplement des divisions socio-économiques.
C’est le rapport à l’État et au pouvoir qui explique les choix politiques, bien
davantage que la classe (p. 271), comme le montrent les divisions internes aux
classes moyennes elles-mêmes sur la question de la guerre. Enfin, le gain ou au
contraire le coût économique de la poursuite de la guerre, pour les individus
concernés, n’est pas non plus un facteur explicatif de leurs choix politiques :
prime avant tout « le climat idéologique polarisé par la guerre », mettant en
concurrence diverses définitions de l’État, de l’Empire ou du peuple. Seconde
conséquence de la guerre : la propagande des opposants détruit l’alliance qui
s’était progressivement élaborée autour de la moralité de l’Empire, de la
liberté du peuple et de la prospérité commerciale.
Tandis que la guerre de Sept Ans était une guerre de défense
contre la menace française, la guerre américaine est une guerre de conquête,
menaçant arbitrairement la liberté des colonies. Les Américains ne font en
effet que mettre en œuvre le devoir qu’à tout Anglais de défendre des principes
légitimes de résistance à un pouvoir oppresseur, respectant l’idéal de
patriotisme masculin forgé pendant la crise wilkite.
Le succès final du gouvernement réside dans sa capacité à
s’approprier la rhétorique des radicaux, en défendant le « sentiment du peuple
». Une transformation majeure est donc à l’œuvre : la reconnaissance par tous
les acteurs du débat d’une nouvelle définition de la politique étatique,
défendant avant tout les intérêts du « peuple ».
La politique en
province
La seconde partie de l’ouvrage prolonge ces analyses, à
travers deux études de cas de facture plus traditionnelle, Newcastle et
Norwich. Newcastle, au Nord-Est de l’Angleterre, est la ville du charbon,
dominée par la gentry industrielle, qui contrôle à la fois les institutions
locales, la représentation de la ville au Parlement et la vente du charbon. Au
bas de la pyramide, le prolétariat urbain est également lié, d’une manière ou
d’une autre, à l’industrie minière, tandis que le droit de commercer et de
voter est l’apanage d’un groupe restreint et fermé, les
freemen, véritable « classe économique
et politique distincte dans la ville » (p. 299)
[24]. S’ajoutent à ces clivages les
divisions de partis et les obédiences religieuses ( 20% de presbytériens
écossais, qui ne représentent que 5% de l’électorat), qui recoupent les
allégeances précédentes. Une tension fondamentale dans la culture politique de
Newcastle résulte de ces différentes lignes de fracture entre, d’un côté, un
contrôle presque absolu des institutions politiques et économiques par
l’oligarchie, qui gouverne par le clientélisme, et de l’autre, une contestation
virulente de l’hégémonie de l’élite à travers les partis, la presse, les clubs.
Ces tensions, intrinsèques à la vie politique de la ville, expliquent que les
notions de communauté politique et de citoyenneté y prennent un sens
original.
Jusqu’aux années 1740, la logique des partis rythme les
luttes politiques locales, au gré des élections parlementaires. Si, dans ces
élections nationales, les enjeux locaux restent importants, K.Wilson montre
bien l’influence des enjeux et des débats nationaux sur les rapports de force
locaux. L’invasion jacobite de 1745 permet aux élites urbaines de se
réconcilier autour d’un discours loyaliste et patriotique. Cette relative
concorde politique dure jusqu’en 1770, grâce à l’expansion du commerce de la
ville avec les colonies. Des groupes sociaux toujours plus nombreux bénéficient
de la prospérité économique. Dans le même temps, la rivalité s’accentue avec
Londres, ville des grandes compagnies à monopole.
L’opposition entre la province et la métropole se greffe donc
sur des conceptions divergentes de l’expansion impériale et du rôle de l’État.
La crise wilkite et la guerre d’Indépendance américaine viennent dissoudre ce
consensus à Newcastle : tandis que les élites se crispent sur leurs privilèges
municipaux, les revendications des radicaux s’expriment dans le cadre des
guildes, qui deviennent alors un forum politique
[25]. Étudiant dans le détail le résultat
des élections de 1774, K.Wilson montre que le vote radical n’est pas le fait
des seuls artisans et ouvriers qualifiés. Le discours du radicalisme,
critiquant la vénalité et l’égoïsme des élites, ne doit pas se lire en termes
de classes, mais repose sur des positions et des pratiques politiques, ce qui
permet aussi aux
middle classes de se
l’approprier.
À la différence de Newcastle, Norwich se caractérise par une
faible concentration du capital et du pouvoir économique. Centrée sur
l’industrie lainière, la ville produit, jusqu’aux années 1740, avant tout pour
le marché intérieur, avant d’exporter vers les colonies. Les institutions du
gouvernement local sont très démocratiques, avec une bonne représentation des
minorités religieuses que sont dissenters et presbytériens, tandis que le
recrutement social des freemen est
bien plus large qu’à Newcastle. Les élections, temps forts de la rivalité entre
les Whigs et les
Tories, révèlent un ancrage social,
géographique et religieux des deux partis assez différencié. Dans les deux
villes, la guerre d’Indépendance américaine constitue évidemment une
rupture.
Cependant, au niveau local, le conflit colonial réactive des
débats anciens sur la distribution du pouvoir, ce qui vient une nouvelle fois
brouiller l’idée d’une « base socio-économique à la fracture
gouvernement-opposition » (p. 424).
L’élection de 1780 montre ainsi « de façon exemplaire comment
les divisions autour de la guerre engendrèrent des groupements socialement
divers mais idéologiquement cohérents, tout en démontrant aussi la forte
attraction qu’exerçait la politique de l’opposition sur les
middling sorts de Norwich » (p. 425).
Cet exemple vient confirmer que les classes moyennes sont la plupart du temps
dans le camp de l’opposition. N’est-ce pas une façon d’avouer que certaines
déterminations sociales jouent un rôle dans les choix politiques ?
L’ampleur des sujets brassés par l’ouvrage explique qu’il ait
été lu, critiqué ou utilisé par des historiens très divers, en laissant
rarement indifférent. C’est là le premier mérite du livre, qui est devenu une
référence obligée de toute recherche sur l’empire, la culture politique, les
identités nationales ou le gender. On
peut se faire une bonne idée des débats en question, à partir des comptes
rendus qui ont été faits du livre dans les revues de langue anglaise (voir la
liste donnée en annexe). Ces lectures permettent de tracer les limites et les
lignes de force d’une historiographie en pleine mutation. À chaque fois, on
essaiera de sérier ces questions selon une double grille de lecture, en tant
qu’elles éclairent la structure des débats historiographiques anglo-américains,
et aussi pour ce qu’elles peuvent apporter aux historiens français.
On l’a vu, la structure du livre est composite, ce qui se
reflète dans les critiques et les éloges, qui se sont distribuées de manière
très différente selon que l’on évoque l’introduction à visée théorique, le
développement narratif, ou les deux études de cas provinciales.
Les modes d’expression de
l’historien en question
La première remarque, qui concerne les aspects formels du
livre, est un passage obligé du genre du compte rendu. Cette question le plus
souvent anodine acquiert cependant toute son importance lorsque l’on considère
que l’objet même du livre est l’appropriation des discours et le fonctionnement
interne des textes politiques. Plusieurs historiens, comme Daniel Baugh ou
Julian Hoppit, ont insisté sur la complexité de l’écriture de K.Wilson
[26]. S’il franchit la
première barrière que constitue le langage, le lecteur peut alors s’atteler à
la compréhension des théories sous-jacentes, le plus souvent rejetées dans les
notes de bas de page.
En effet, dans sa longue introduction théorique, K. Wilson
choisit d’inscrire sa démarche dans les traces d’auteurs aussi disparates que
Michel Foucault, Jürgen Habermas, Stuart Hall, Homi Bhabha, Roger Chartier,
J.G.A. Pocock ou Louis Althusser. Cette mobilisation d’un ensemble de
références un peu hétérogène, qui ne sont pas forcément compatibles et qu’elle
amalgame pourtant en les mettant sur le même plan, a été diversement reçue. Le
fossé est grand entre l’invocation talmudique des autorités légitimantes et
l’utilisation proprement historienne qui en est faite, de sorte que certains
lecteurs peuvent avoir l’impression que la montagne a accouché d’une souris.
L’utilisation d’un vocabulaire issu des théories du discours, inaccessible à la
majorité des lecteurs, est ainsi sévèrement critiquée :
J. Black écrit ainsi que « parfois, le langage à la mode de
K.Wilson est inutilement difficile »
[27], tandis que pour D. A. Smith, « sa prose pourrait
éventuellement décourager les lecteurs qui ne sont pas aussi familiers qu’elle
du vocabulaire et de la syntaxe des
cultural
studies» (p. 678). Ardue pour le lecteur anglais, la compréhension
de l’ouvrage n’en est que plus éprouvante pour son collègue français.
D’autres historiens, comme R. Shoemaker, D.Wahrman, ou encore
Ph. Harling, mettent en revanche l’accent sur la finesse de l’histoire
culturelle que pratique K.Wilson : sensible au fonctionnement interne des
textes, l’historienne rend bien la complexité des discours.
K.Wilson propose en effet un nouveau type d’histoire
politique, en réinterprétant le XVIIIe siècle à l’aide de
modèles élaborés par l’historiographie du XIXe siècle.
Malheureusement, comme le regrettent Julian Hoppit ou Norma Landau, la suite du
livre ne confirme pas vraiment les attentes qu’elle a fait naître.
Une culture politique urbaine
autonome ?
Toute histoire urbaine, a fortiori lorsqu’elle est
comparative, se heurte à la question délicate de la justification de l’échelle
d’observation choisie. C’est bien le reproche que formule Sarah Richardson à
K.Wilson, regrettant que le lien entre la politique populaire et le milieu
urbain ne soit pas clairement établi. La ville n’est-elle qu’un « cadre dans
lequel l’action politique se déroule », ou bien peut-on aller plus loin et
parler d’une spécificité de la culture politique urbaine ? Définir l’urbain est
sans aucun doute un problème épineux, et les types d’approche sont presque
aussi variés que les historiens
[28]. L’une des dimensions qui permet d’enrichir le
questionnaire est de réfléchir sur les rapports entre les villes et leur
environnement rural. K. Wilson avance l’argument selon lequel les villes
concentrent plus d’institutions de pouvoir et de lieux d’expression publique
que le monde rural alentour, ce qui implique donc les citadins « dans un monde
plus politisé » (p. 7). Mais elle reconnaît aussitôt qu’une opposition trop
nette est factice, étant donné la multitude des échanges, à la fois économiques
et démographiques, entre ces deux espaces. Bien plus, elle affirme qu’une «
culture politique “nationale”existait au XVIII
e siècle,
partagée au même titre par la campagne et la ville » (p. 8-9).
Plusieurs comptes rendus ont critiqué le manque d’éléments de
comparaison entre l’urbain et le rural, qui auraient justement permis de mettre
à l’épreuve ces questions fondamentales et toujours débattues de l’influence
des villes sur la politisation des campagnes
[29]. Ponctuellement, l’ouvrage aurait plutôt tendance à
montrer les profondes continuités. Villes et campagnes ne sont pas totalement
indépendantes, comme le montrent les élections : « elle aurait pu plus
clairement articuler ces différents mondes si elle avait examiné le rôle
politique des villes au sein des comtés, au même titre que leur action propre
en tant que circonscriptions parlementaires » (S. Richardson). Même si ce n’est
pas son objet principal, la question du rôle des niveaux institutionnels, du
Parlement à la municipalité en passant par le comté, sur la formulation et la
circulation des représentations politiques, n’est guère abordée. Une étude des
interactions entre ces différents niveaux aurait été rendue possible par
quelques développements sur les réseaux et le rôle d’éventuels « passeurs »
occupant plusieurs fonctions à la fois.
Le choix des éléments de comparaison n’est pas non plus
totalement satisfaisant. Contre l’idée, exprimée notamment par J. Brewer, L.
Colley ou N. Rogers, d’une perméabilité des grandes villes aux argumentations
élaborées à Londres, K.Wilson affirme l’autonomie de la culture politique des
villes de province. Cependant, emportée par sa démonstration, elle va peut-être
trop loin, occultant les moments, majoritaires, où Londres impulse les
dynamiques politiques des provinces (Peter D.G. Thomas). À ce titre, on peut
regretter que la métropole n’apparaisse jamais ou presque dans l’étude. En
outre, étant donnée l’importance que la problématique impériale a fini par
prendre dans The Sense of the People,
il est peut-être malheureux que le choix initial des villes, dans
The Rejection of Deference, n’ait pas
inclus un port de l’ouest de l’Angleterre. Julian Hoppit et Daniel Baugh ont
ainsi critiqué la sélection des études de cas, regrettant qu’aucun port de
l’ouest de l’Angleterre n’ait été retenu par l’auteur.
Norwich, comme Newcastle, sont des villes industrielles du
nord-est, au bord de la mer du Nord, quand ce sont justement les liens avec
l’Atlantique qui intéressent K. Wilson. Les cas de Liverpool, Manchester ou
Exeter auraient par exemple fourni des éléments de comparaison intéressants, et
peut-être nuancé le tableau décrit par K.Wilson. À sa décharge, notons que ce
choix se justifie aussi dans sa perspective : il est certainement plus original
d’étudier l’impact de l’Empire sur des villes qui n’ont pas des liens directs
avec les colonies. De plus, du point de vue français, les études urbaines
comparatives sont tellement rares qu’une telle démarche est, en soi,
novatrice.
Cette question est une nouvelle fois une conséquence de
l’élaboration feuilletée du livre : si l’Empire est devenu une des
problématiques majeures de l’ouvrage, le PhD n’était pas tellement axé sur cette
question. Cette discordance entre les différentes strates du livre est
particulièrement intéressante s’agissant de la catégorie de « peuple
».
Qui est le « peuple
»?
Le concept de peuple, de par son ambivalence constitutive,
est problématique dans sa mise en œuvre concrète. Robert B. Shoemaker est ainsi
sensible à la labilité du concept, qui permet de restituer la fluidité des
appartenances des individus dans une société urbaine caractérisée par la
mobilité sociale. Mais sa souplesse ne le rend-il pas parfois insaisissable ?
K.Wilson définit le peuple de façon négative :
« sauf quand c’est explicitement précisé, le peuple n’est
pas utilisé comme synonyme de
“plébéien”mais suppose l’inclusion des classes moyennes. Ainsi, mon examen de
la politique du peuple est une recherche sur les formes socialement inclusives
ou accessibles de l’activité politique » [30].
Le danger est alors grand de dissoudre la notion, comme
l’écrit S. Richardson,
« si les membres de tous les groupes sociaux pouvaient
“s’approprier”tous les aspects de l’activité politique, la question doit être :
qu’est-ce que la politique du peuple?
Le danger avec la définition de Wilson est que bien qu’elle cherche à être
inclusive, elle est si extensive qu’elle en perd toute signification
».
Dror Wahrman note lui aussi le manque de cohérence du concept
: « son recours fréquent aux termes de “national”et de “populaire” créé
l’impression qu’elle veut réellement parler “du peuple”comme de tous les sujets
doués d’une conscience politique ». Si l’on cherche à savoir qui est le peuple
de K.Wilson, audelà du discours, on peut parvenir à des résultats parfaitement
contradictoires.
S. Richardson note ainsi que le « peuple » de K. Wilson est
très élitiste, puisque l’accent est avant tout mis sur les nouvelles
infrastructures de communication de la renaissance urbaine : pour y participer,
la lecture et l’écriture sont des critères requis. Selon cette conception de la
politique, la masse de la population n’est donc pas un acteur de la politique
extra-parlementaire. Le postulat d’une absence d’autonomie des groupes
populaires est d’autant plus discutable que ces catégories n’apparaissent que
rarement dans le livre. Symptomatique de cette exclusion est le découpage
chronologique : s’arrêtant en 1785, K.Wilson a beau jeu de parler d’un déclin
du radicalisme politique dans les années 1780. Les conclusions seraient-elles
identiques en incluant la Révolution française dans le tableau ?
À l’inverse, la culture politique populaire étant, dans tout
l’ouvrage, définie exclusivement comme une culture d’opposition radicale, les
courants loyalistes, conservateurs ou anti-radicaux – dont l’ouvrage ne parle
que très peu (P. Harling) – sont logiquement exclus du
people de K.Wilson. Dès lors, on peut
se demander, à l’instar de Dror Wahrmar, si les classes moyennes elles-mêmes
font partie du peuple. Ces critiques font écho avec celles formulées, en leur
temps, à E. P.Thompson, Christopher Hill ou Eric Hobsbawm d’assimiler trop
systématiquement « populaire » et « radical »
[31]. Plus largement, elles peuvent être replacées dans
un débat historiographique plus large, qui a opposé les historiens du « peuple
» à ceux de la « classe ». Plusieurs historiens, surtout spécialistes du
XIX
e siècle, ont étendu l’argumentation de G. Stedman
Jones sur la nécessité d’étudier les langages de/sur la classe vers une
critique du concept de classe luimême
[32]. Certains, qui revendiquent l’étiquette
de « postmodernes », comme Patrick Joyce et James Vernon, ont rejeté la «
classe », chargée de matérialisme historique et de déterminisme, et proposé
comme alternative le « peuple ». Évoquant les attaques menées contre l’histoire
sociale marxiste par ces historiens, James Epstein a parlé des liens forts qui
unissent ce qu’il appelle le
populist
turn et le
linguistic turn
:
« le populism est
comme l’air que nous respirons : pas toujours aussi pur qu’on le voudrait, mais
partout présent. Tandis que l’ambiguïté essentielle du
populism est parée d’une vertu
heuristique, la classe est définie par Joyce en termes étroitement économiques
» [33].
D’autres historiens, comme D. Wahrman, ont utilisé G. Stedman
Jones pour déplacer le questionnaire vers la classe comme classement, ou outil
de description de la société : c’est moins la question de la « réalité » de la
classe qui les intéresse que ce que le langage des classes révèle sur la
société qui l’utilise
[34]. Dans tous les cas, la question de savoir
qui le « peuple » désigne, sur le plan
sociologique, reste assez vague : depuis les années 1980, l’historiographie des
popular politics s’intéresse avant
tout aux représentations sociales. Cet intérêt porté aux constructions
linguistiques de la société n’est pas, en soi, particulièrement novateur par
rapport aux travaux menés en France depuis longtemps, par M. Foucault, P.
Bourdieu ou R. Chartier, ce qui explique sans doute que cette dimension du
linguistic turn n’ait pas reçu
beaucoup d’écho
[35].
Le livre de K.Wilson, qui cite à la fois G. Stedman Jones et
P. Joyce (par exemple note 37 page 20) est, une nouvelle fois, une parfaite
illustration de cette tension entre deux approches possibles du « peuple »: en
tant que mot d’ordre et en tant que groupe social. Parti de l’idée qu’il existe
une culture politique bourgeoise, le projet s’est peu à peu désintéressé de la
question de l’ancrage social de la politique :
« Une telle approche nécessite de rejeter une
conceptualisation du politique comme « reflet » d’une classe sociale ou
d’intérêts économiques en faveur d’une conceptualisation qui traite le
politique comme un domaine en propre, une matrice de pratiques, de valeurs et
d’idéologies qui touchent au pouvoir et aux relations morales à l’intérieur de
l’État et du régime [ polity] [… ].
Procéder de cette façon ne signifie pas ignorer les dimensions [… ] sociales
des activités politiques, mais plutôt reconfigurer leurs relations mutuelles de
façon interactive et non-hiérarchique. Non seulement les divisions politiques à
l’intérieur des classes sociales étaient marquées tout au long du siècle, mais
les supposés groupements socio-économiques étaient fréquemment transcendés par
des identités opposées que la politique construisait, négociait et mobilisait,
influençant la formation des catégories sociales elles-mêmes » [36].
Il n’est cependant pas si facile de se défaire des catégories
socio-écono-miques figées, et la trame de
The
Rejection of Deference apparaît toujours sous la réécriture de
The Sense of the People. James
Thompson remarque que, tout en rejetant les « supposés groupements
socio-économiques », K.Wilson les utilise tout au long de son livre, sans les
questionner, comme le montre le choix très classique d’adopter « les catégories
sociales tripartites, conventionnelles et quelque peu anachroniques » que sont
les
upper classes, les
middling classes et les
laboring classes, seulement basées sur
des critères de capital économique
[37]. S’il est capital d’insister sur l’autonomie du
discours politique par rapport à certaines déterminations sociales ou
économiques, celles-ci ne sont pas toujours transcendées par le langage (R.
Shoemaker).
Comme le langage sur la classe, le langage du peuple
mériterait indéniablement un questionnement plus serré. D. Wahrman regrette
ainsi que K. Wilson n’historicise pas cette catégorie en la replaçant dans ses
divers contextes discursifs :
« Il est un peu étonnant de voir qu’un livre qui montre une
telle compréhension de la complexité de la politique, comme lieu de
contestations et de dissensions, n’aboutisse finalement – bien que Wilson
reconnaisse fréquemment l’existence de profondes divergences politiques – qu’à
un simple récit linéaire de l’évolution d’un sentiment du peuple unifié. Quelle
que soit la fréquence de la proclamation, par les contemporains, de l’aspect
décisif de la présence politique du peuple, nous, en tant qu’historiens, ne
devons pas nécessairement croire que « les gens » [
the people] étaient vraiment un agent
unifié [… ], ni qu’ils avaient [… ] un sentimentunifié, cohérent et que l’on
pourrait aisément reconstituer »
Loin d’être le propre de K.Wilson, ceci est une difficulté
inhérente à toute histoire du peuple. La vieille tradition «
whig», qui traite le peuple comme une
entité quelque peu monolithique, et fait de «
popular politics» un synonyme d’«
extraparliamentary politics», est
longtemps restée dominante dans l’historiographie anglaise
[38].
La pluralité des identités
politiques
Au-delà des débats sur la catégorisation sociale, une des
grandes réussites de l’ouvrage réside dans la façon dont il lie l’analyse des
formes de la culture politique populaire et la question de l’Empire et du
discours sur le genre.
À cet égard, l’étude de la popularité de l’amiral Vernon,
figure-clef de l’opposition, a valeur d’exemple canonique et de modèle pour ce
genre d’histoire. Les formes diverses de la propagande, l’ampleur de sa
diffusion, et les tentatives de récupération par les différents acteurs
politiques, sont étudiées avec subtilité, et montrent la richesse d’une telle
analyse des représentations politiques. De même, l’étude des métaphores du «
genre », en tant qu’arme de propagande politique, à travers l’opposition entre
caractère efféminé et virilité, perpétuellement redéfinie dans les discours
politiques, est particulièrement brillante (Paul Halliday, C. Hayden, Nancy
Shoemaker
[39]).
Cependant, comme le remarque R. Shoemaker, les connotations négatives des
femmes dans le langagen’impliquent pas forcément leur exclusion réelle de la
sphère publique (p. 282), qui reste à démontrer. La limite de cette analyse,
donc, est parfois que « l’argument est restreint au niveau du seul discours
»
[40].
L’histoire culturelle que pratique K. Wilson s’appuie sur une
étude originale des gravures, caricatures, poteries commémoratives de
victoires, mais surtout sur l’utilisation systématique de la presse. Le lecteur
français sera surpris par l’absence de références à l’histoire du livre, qui a
montré la fécondité du déplacement de la problématique traditionnelle de
l’histoire de l’imprimé, étudiant exclusivement le texte, au profit d’une
histoire imprégnée de sociologie, qui valorise le lecteur et l’acte de lecture
: cette seconde dimension est presque toujours absente de l’ouvrage
[41]. De même, rien ou
presque, comme le note R. Shoemaker, sur la sociologie des rédacteurs de la
presse. Bien que K. Wilson reconnaisse que « la presse n’avait pas une
influence mécanique cause / effet » sur ses lecteurs (p. 53), cette affirmation
n’est guère validée par ses analyses, qui font parfois montre d’une certaine
naïveté dans la critique des journaux, souvent lus au premier degré, surtout
quand ils sont radicaux.
Enfin, si plusieurs recenseurs (P. Harling, D. Wahrman) font
le parallèle avec le
Britons de L.
Colley, et louent la finesse du modèle alternatif suggéré par K.Wilson dans ses
analyses de discours, d’autres regrettent que l’Empire soit principalement
appréhendé au plan des représentations, et pas tellement du point de vue de ses
implications pratiques sur les provinces. L’anglocentrisme du livre est
critiqué à deux niveaux : on peut d’abord regretter que l’Écosse ou le Pays de
Galles n’apparaissent que rarement (P. D.G.Thomas). De plus, l’étude privilégie
les colonies américaines, occultant l’Inde, ou même l’Irlande (J. Hoppit). En
traitant de l’Empire britannique uniquement sous l’angle anglais, K. Wilson
s’expose à la critique… post-coloniale qui lui reproche d’adopter un point de
vue biaisé dès l’origine, reproduisant ainsi la domination qu’elle veut
étudier
[42].
La trajectoire intellectuelle de K. Wilson, entre
The Rejection of Deference ( 1985),
The Sense of the People ( 1995, reed.
1998) et son dernier ouvrage,
The Island
Race ( 2003)
[43], illustre les déplacements successifs des centres
d’intérêt des historiens de l’Angleterre depuis les vingt dernières années.
Dans le contexte de la décolonisation puis de la fin de la Guerre froide, les
catégories historiques permettant de penser les appartenances
socio-économiques, politiques et culturelles ont été remises en cause. Pour
schématiser, au trinôme classe / nation / sexe a succédé le trinôme peuple /
Empire-race / genre. Sur le plan méthodologique, si la question du langage est
devenue incontournable, c’est son articulation avec les pratiques sociales qui
continue à faire débat, comme le montrent les comptes rendus.
Le concept de peuple incarne, peut-être plus que les autres,
la difficulté à penser ensemble le social, le politique et le culturel. Le
peuple de l’historien est marqué par son ambiguïté sémantique. Comme le note
Raphael Samuel, « ses connotations varient selon que la comparaison est faite
entre le roi et le Parlement [… ], le riche et le pauvre [… ], les “éduqués”et
ceux que Michelet appelait les “simples”
[44] ». Cette richesse vertigineuse du concept n’a fait
que s’accentuer dans les décennies récentes, avec le passage de l’histoire
from below, centrée sur l’autonomie et
la rationalité des comportements politiques populaires, à la culture populaire
puis, plus récemment, au peuple comme langage politique.
Historiquement, ces questions ont en outre pris une
signification différente en France et en Angleterre. En France,
l’historiographie a été influencée par la rhétorique du peuple forgée sous la
Révolution française, ce qui explique que l’on continue souvent à étudier cette
question sous l’angle des conflits de classe. En Angleterre, l’intérêt porté à
la réforme parlementaire de 1832, et la question des droits politiques et
sociaux du peuple, s’est surimposé sur le XVIIIe siècle.
Le cloisonnement des historiographies sur des bases nationales limite les
échanges qui permettraient de fournir des modèles alternatifs.
En l’état actuel du débat, la définition du « peuple », entre
catégorie discursive et acteurs concrets de la politique, révèle une tension
entre les représentations politiques et les structures sociales. L’utilisation
du concept d’appropriation permet, comme le prouve l’approche de K. Wilson, de
se prémunir contre certains réductionnismes sociologiques, en montrant que les
mêmes représentations politiques sont souvent partagées par des individus et
des groupes sociaux différents. Pour autant, il ne s’agit pas d’évacuer du même
coup le questionnement sur les liens entre la construction linguistique du
peuple comme agent politique et l’inscription sociale des locuteurs
[45]. On pourrait suggérer
deux directions d’approfondissement pour l’avenir. Une première démarche
consisterait à voir comment le langage du peuple s’articule avec des langages
concurrents. En fonction des contextes, de leur position et de leur pouvoir
symbolique, les mêmes individus peuvent en effet utiliser le langage de la
nation ou du genre, qui viennent à leur tour reformuler les groupements crées
par l’idiome populaire. Un second chantier, complémentaire, consisterait à
étudier les conditions de la prise de parole au sein du langage du peuple. En
effet, si la notion de peuple transcende certaines divisions socio-économiques,
son utilisation par tous ne va pas de soi, les processus d’appropriation étant
eux-mêmes régulés par d’autres déterminations, sociales, économiques ou
culturelles
[46].
Reconstituer l’espace social dans lequel sont situés les langages politiques
permettra de comprendre pourquoi la définition du peuple est elle-même devenue
un enjeu de lutte politique.
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argument about the recent historiography of eighteenth-century Britain »,
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January 1992, p. 43-72.
Je tiens à remercier David Bell, Steven Conway, Julian
Hoppit, Joanna Innes, Jean-Pierre Jessenne, Ralph Kingston, Philippe Minard,
Camilla Rhodes et Julien Vincent pour leurs commentaires et suggestions si
utiles pour moi.
[1]
J’emprunte l’expression de
populist turn à James EPSTEIN : « The populist
turn »,
Journal of British Studies,
32/2, April 1993, p. 177-189.
[2]
Je remercie David Bell pour nos échanges, et la suggestion de
cette notion, qui éclaire bien l’évolution du projet de K. Wilson.
[3]
Lewis NAMIER,
The Structure of
Politics at the Accession of George III, Londres, Macmillan,
1929.
[4]
JohnH. PLUMB,
The Growth of
Political Stability in England 1675-1725, Londres, Macmillan, 1967.
Le courant « namiérite » n’a pas totalement disparu, son représentant le plus
illustre étant Ian R. CHRISTIE (voir par exemple
British « Non-elite » MPs, 1715-1820, Oxford,
Clarendon Press, 1995). George RUDÉ,
The Crowd in
History. A study of popular disturbances in France and England,
1730-1848, New York, John Wiley & Sons, 1964; Edward P.
THOMPSON,
The Making of the English
Working-Class, Londres, Victor Gollancz, 1963 (trad. fr. :
La Formation de la classe ouvrière
anglaise, Paris, Gallimard, 1988).
[5]
Voir les mises au point historiographiques dans : Linda COLLEY,
Namier, Londres, Weidenfeld &
Nicolson, 1989; Dror WAHRMAN, « The new political history : a review essay »,
Social History, 21/3, October 1996, p.
343-354.
[6]
Dans l’ordre chronologique de parution : William A. SPECK,
Tory and Whig : The Struggle in the
Constituencies, 1701-1715, Londres, St Martin’s Press, 1970; Frank
O’GORMAN,
The Rise of Party in England :The
Rockingham Whigs 1760-1782, Londres, Allen and Unwin, 1975; John
BREWER,
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the accession of George III, Cambridge, Cambridge University Press,
1976; John MONEY,
Experience and Identity :
Birmingham and the West Mindlands, Manchester, Manchester University
Press, 1977; Gary S. de KREY,
A Fractured Society
:The Politics of London in the First Age of Party, 1688-1715,
Oxford, Clarendon Press, 1985; J
.
BREWER,
The common people and politics,
1750-1790, Cambridge, Chadwyck-Healey, 1986; Nicholas ROGERS,
Whigs and Cities. Popular Politics in the Age of
Walpole and Pitt, Oxford, Clarendon Press, 1989; F. O’GORMAN,
Voters, Patrons and Parties :The Unreformed
Electorate of Hanoverian England, 1734-1832, Oxford, Clarendon
Press, 1989; Peter BORSAY,
The English Urban
Renaissance : Culture and Society in the Provincial Town, Oxford,
Clarendon Press, 1989.
[7]
Voir par exemple Maurice AGULHON,
La République au village, Paris, Plon, 1970;
Daniel ROCHE,
Le peuple de Paris. Essai sur la
culture populaire au XVIIIe siècle, Paris, Aubier Montaigne, 1981
(rééd. Fayard 1998); Haïm BURSTIN,
Le Faubourg
Saint-Marcel à l’époque révolutionnaire : structure économique et composition
sociale, Paris, Société des Études Robespierristes, 1984; Jean
NICOLAS (éd.),
Mouvements populaires et
conscience sociale, XVIe-XIXe siècle, Paris, Maloine, 1985; Roger
DUPUY, François LEBRUN (éd.),
Les Résistances à
la Révolution. Actes du colloque de Rennes (17-21 septembre 1985),
Paris, Imago, 1986; Yves-Marie BERCÉ,
Histoire
des croquants, Paris, Le Seuil, 1986; Jean-Pierre JESSENNE,
Pouvoir au village et Révolution : Artois,
1760-1848, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires de Lille,
1987.
[8]
Pour restituer l’apparition des
middle classes dans l’historiographie
britannique, voir Dror WAHRMAN, « National society, communal culture : an
argument about the recent historiography of eighteenthcentury Britain »,
Social History, 17/1, January 1992, p.
43-72; Nicholas ROGERS, « Introduction »,
Journal
of British Studies, October 1993,32/4, n° spécial « Making the
English Middle Class, 1700-1850 », p. 299-304; Peter KING, « The
patrician-plebeian model re-examined »,
Social
History, 21/2, May 1996, p. 224-225; François-Joseph RUGGIU, «
L’historiographie anglo-saxonne et l’émergence de la
middle class au XVIIIe siècle », in
Frédérique LACHAUD, Isabelle LESCENT-GILES et F.-J. RUGGIU (éd.),
Histoires d’outre-Manche : tendances récentes de
l’historiographie britannique, Paris, Presses de l’Université de
Paris-Sorbonne, 2001, p. 165-188.
[9]
Outre les historiens déjà cités, les travaux les plus
importants sont : E.P. THOMPSON, « Patrician society, plebeian culture »,
Journal of Social History, 7/4, Summer
1974, p. 382-405, et « Eighteenthcentury English society : class struggle
without without class ?»,
Social
History, 3/2, May 1978, p. 133-165 (ces deux articles sont repris
sous une forme modifiée dans « The Patricians and the Plebs », in Id.,
Customs in Common, Londres, Merlin
Press, 1991, p. 16-96); voir aussi « Modes de domination et révolutions en
Angleterre »,
Actes de la recherche en sciences
sociales, juin 1976,2/3, p. 133-151; Neil MC KENDRICK, J. BREWER,
J.H. PLUMB,
The Birth of a Consumer Society : the
Commercialization of Eighteenth-Century England, Londres, Europa,
1982; Peter CLARK (ed.),
The Transformation of
English Provincial Towns 1600-1800, Londres, Hutchinson, 1984;
Jonathan C.D. CLARK,
English Society »
1688-1832, Cambridge, Cambridge University Press, 1985 ( 2e éd.
revue et augmentée 2000); Peter EARLE,
The Making
of the English Middle Class : Business, Society and Family Life in London,
1660-1730, Londres, Methuen, 1989; Paul LANGFORD,
A Polite and Commercial People : England,
1727-1783, Oxford, Clarendon Press, 1989.
[10]
Voir David CANNADINE,
Class in
Britain, ( 1998), Londres, Penguin, 2000, p. 1-23.
[11]
Gareth STEDMAN JONES, « Rethinking Chartism », in Id.,
Languages of Class : Studies in English Working
Class History, 1832-1982, Cambridge, Cambridge University Press,
1983, p. 104.
[12]
Julien VINCENT, « Concepts et contextes de l’histoire
intellectuelle britannique : l’École de Cambridge à l’épreuve »,
Revue d’histoire moderne et
contemporaine, 50-2, avril-juin 2003, p. 187-207.
[13]
Une rapide recherche dans la bibliographie de la
Royal Historical Society, qui recense
les articles et ouvrages publiés sur l’histoire des îles britanniques, de
l’Empire et du Commonwealth, illustre bien le succès de ces nouvelles
problématiques, qui concerne toutes les périodes. Avant 1970, le terme de «
national identity » n’apparaît jamais dans les titres des articles. Son
véritable essor commence à partir du milieu des années 1980, pour devenir
omniprésent dans les années 1990. Plusieurs revues spécifiquement consacrées à
ces questions naissent d’ailleurs durant cette décennie :
National Identities ( 1999),
Nationalism and Ethnic Politics (
1995),
Nations and Nationalism (
1995), etc. Les mêmes observations peuvent être faites pour « gender » ou «
imperialism », même si la chronologie est légèrement décalée en amont pour ce
dernier concept, qui a changé de sens avec l’essor des
post-colonial studies. Notre recherche
a donné les résultats suivants. « National identity » (total : 162): 1900-1970
: 0; 1971; 1971-1984 : 11; 1985-2001 : 151. « Gender » (total : 597): 1900-1974
: 0; 1975-1984 : 5; 1985-2001 : 592. « Imperialism » (total : 1066): 1900-1970
: 244; 1970-1980 : 362; 1980-1990 : 460.
[14]
Colin JONES, Dror WAHRMAN, « Introduction », dans Id (ed.),
The Age of Cultural Revolutions. Britain and
France 1750-1820, Berkeley, University of California Press, 2002, p.
7-13.
[15]
Steven ENGLUND, « De l’usage de la nation par les historiens,
et réciproquement »,
Politix, 26,2e
trimestre 1994, p. 141-158.
[16]
Roger CHARTIER, « Culture as appropriation : popular cultural
uses in early modern France », in Steven L. KAPLAN (ed.),
Understanding Popular Culture, Berlin,
Mouton, 1984, p. 229-253.
[17]
Robert MUCHEMBLED,
Culture
populaire et culture des élites dans la France moderne (XVe-XVIIIe
siècle), Paris, Flammarion, 1978; R. CHARTIER, « La culture
populaire en question »,
H. Histoire,
n° 8, « Le peuple », avril-juin 1981, p. 85-98. Merci à Philippe Minard pour
nos longues discussions sur ces questions.
[18]
J.G.A. POCOCK, « British history : A plea for a new subject »,
Journal of Modern History, 47/4,
décembre 1975, p. 601-621; « The limits and divisions of British history : in
search of the unknown sub-ject »,
American
Historical Review, 87/2 April 1982, p. 311-336. Pour un état des
débats autour de la New British History, voir Glenn BURGESS, « Introduction –
The new British history », dans
Id.
(ed.),
The New British History. Founding a Modern
State 1603-1715, Londres, I. B. Tauris, 1999, p. 1-29.
[19]
Linda COLLEY, « The apotheosis of George III : loyalty, royalty
and the British nation, 1760-1820 »,
Past &
Present, n° 102, February 1984, p. 94-129; Id., ‘Whose nation ?
Class and national consciousness in Britain 1750-1830 »,
Past & Present, n° 113, November
1986, p. 97-117;
Id.,
Britons:
Forging the Nation, 1707-1837, New Haven, Yale
University Press, 1992.
[20]
Catherine HALL, Leonore DAVIDOFF,
Family Fortunes : Men and Women of the English Middle
Class, 1780-1850, Londres, Hutchinson, 1987; Joan W. SCOTT,
Gender and the Politics of History,
New York, Columbia University Press, 1999 ( 1re édition : 1988).
[21]
Benedict ANDERSON,
Imagined
Communities : Reflections on the Origins and Spread of Nationalism,
Londres, Verso, 1983 (trad. fr. :
L’imaginaire
national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme,
Paris, La Découverte, 1996); Jürgen HABERMAS,
L’espace public. Archéologie de la publicité comme
dimension constitutive de la société bourgeoise ( 1962), Paris,
Payot, 1978.
[22]
Kathleen WILSON, « Empire, trade and popular politics in
mid-Hanoverian Britain : The case of Admiral Vernon »,
Past & Present, n° 121, November
1988, p. 74-109.
[23]
Linda COLLEY, « Britishness and Otherness : An argument »,
Journal of British Studies, 31/4,
October 1992, p. 309-329.
[24]
Héritage de la ville médiévale, les
freemen sont les habitants, hommes ou
femmes, qui se voient accorder, contre le paiement d’un droit d’entrée ou par
succession, la « liberté » d’une ville ou d’un quartier. Ils bénéficient alors
de droits et de privilèges qui font d’eux des membres du corps politique
urbain.
[25]
Les guildes sont des associations d’hommes et de femmes
partageant des intérêts communs. Certaines sont d’ordre religieux, comme les
associations de charité. D’autres prennent appui sur des métiers, et sont
comparables aux corporations en France.
[26]
Toutes les références sont données plus loin, en
annexe.
[27]
J. BLACK, p. 630. Pour le même type de critique, voir D. BAUGH,
p. 705.
[28]
Sur les difficultés de définir l’urbain au XVIIIe siècle, voir
la variété des critères retenus par les différents auteurs de la
Cambridge Urban History of Britain,
vol. II,
1540-1840, Peter CLARK (ed.),
Cambridge, Cambridge University Press, 2000.
[29]
Ce biais n’est pas spécifique à K. Wilson : voir par exemple le
manuel de Rosemary SWEET,
The English Town
1680-1840 : Government, Society and Culture, Harlow, Longman, 1999
et la critique d’Elizabeth BAIGENT, « Making and remaking urban culture.
Geography and identity in the early modern British town »,
Journal of Urban History, 28/3, March
2002, p. 352-359.
[30]
The Sense of the
People…, note 19 p. 12.
[31]
Voir Peter BURKE, « Popular culture reconsidered »,
Storia della storiografia, 1990, vol.
17, p. 40-49.
[32]
Le débat a surtout touché le xixe siècle. À peu près au même
moment où paraît le livre de K. Wilson, sortent plusieurs ouvrages sur l’époque
victorienne : Chris WATERS,
British Socialists
and the Politics of Popular Culture, 1884-1914, Manchester,
Manchester University Press, 1990; Eugenio F. BIAGINI, Alastair J. REID (ed.),
Currents of Radicalism : Popular Radicalism,
Organized Labour and Party Politics in Britain, 1850-1914,
Cambridge, Cambridge University Press, 1991; Patrick JOYCE,
Visions of the People : Industrial England and
the Question of Class, 1840-1914, Cambridge, Cambridge University
Press, 1991; James VERNON,
Politics and the
People : a Study in English Political Culture c. 1815-1867,
Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
[33]
J. A. EPSTEIN, « The populist turn »,
op. cit., p. 180. Pour une autre
critique de Joyce et Vernon, voir Marc W. STEINBERG, « Culturally speaking :
finding a commons between post-structuralism and the Thompsonian perspective »,
Social History, 21/2, May 1996, p.
193-214.
[34]
Dror WAHRMAN,
Imagining the
Middle Class. The Political Representation of Class in Britain, c.
1780-1840, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.
[35]
Michel FOUCAULT,
L’ordre du
discours, Paris, Gallimard, 1971; Pierre BOURDIEU,
Langage et pouvoir symbolique, Paris,
Seuil, 2001; Roger CHARTIER, « Le monde comme représentation »,
Annales ESC, 44/6, novembre-décembre
1989, p. 1505-1520, repris in Id.
Au bord de la
Falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin
Michel, 1998, p. 67-86. Voir Julien VINCENT, « The Sociologist and the Republic
: Pierre Bourdieu and the Virtues of Social History » (à paraître).
[36]
The Sense of the
People…, p. 17. Voir aussi K. WILSON, « Languages of class,
practices of power : the English middle class from the 16 th to the 19 th
centuries »,
Journal of Urban History,
25/4, May 1999, p. 557-569.
[37]
The Sense of the
People…, note 29, p. 17. James THOMPSON, « After the fall… », note
29, p. 792-793.
[38]
Voir cependant Nicholas ROGERS,
Crowds, Culture and Politics in Georgian
Britain, Oxford, Clarendon Press, 1998.
[39]
Nancy SHOEMAKER, « An alliance between men : Gender metaphors
in eighteenth-century American indian diplomacy East of the Mississippi »,
Ethnohistory, 46/2, Spring 1999, p.
239-263.
[40]
R. SHOEMAKER, p. 577.
[41]
Ces questions ne sont pourtant pas ignorées par
l’historiographie américaine et anglaise. Voir par exemple Adrian JOHNS (ed.),
The Nature of the Book : Print and Knowledge in
the Making, Chicago, University of Chicago Press, 1998 ; D. F. MC
KENZIE,
La bibliographie et la sociologie des
textes ( 1986), Paris, Éditions du Cercle de la Librairie,
1991.
[42]
Cette critique est notamment formulée par Craig CLUNAS à propos
de l’article de K.WILSON, « The Good, the Bad, and the Impotent : Imperialism
and the politics of identity in Georgian England », in Ann BERMINGHAM, J.
BREWER (ed.),
The Consumption of Culture,
1600-1800, image, object, text, Londres, Routledge, 1995, p. 237-262
: Craig CLUNAS, « Modernity global and local-consumption and the rise of the
West »,
American Historical Review,
104/5 décember 1999, p. 1504.
[43]
K.WILSON,
The Island Race.
Englishness, Empire and Gender in the Eighteenth Century, Londres,
Routledge, 2003.
[44]
Raphael SAMUEL, « People’s history », in Raphael SAMUEL (ed.),
People’s History and Socialist Theory, Londres, Routledge & Kegan Paul,
1981, p. xxi.
[45]
Pierre BOURDIEU, « Espace social et genèse des “classes”»,
Actes de la Recherche en Sciences
Sociales, 52-53, juin 1984, p. 3-12, repris in
Id., Langage et pouvoir symbolique,
op. cit., p. 293-323; M. L. BUSH
(ed.),
Social Orders & Social Classes in
Europe since 1500 : Studies in Social Stratification, Londres,
Longman, 1992.
[46]
R. CHARTIER, « lectures populaires », in
Id., « Culture écrite et société ».
L’ordre des livres XIVe-VIIIe siècles,
Paris, Albin Michel, 1996, p. 205-227; Tim HARRIS (ed.),
Popular Culture in. England, c.
1500-1850, New York, St Martin’s Press, 1995.