Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.270113734X
256 pages

p. 153 à 174
doi: en cours

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no51-1 2004/1

À propos de :
KATHLEEN WILSON,
The Sense of the People. Politics, Culture and Imperialism in England, 1715-1785, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, rééd. paperback 1998,460 p.
L’ouvrage de Kathleen Wilson, historienne américaine travaillant sur le XVIIIe siècle anglais, est un bon témoin des nombreuses évolutions qu’a connues cette historiographie depuis quelques décennies. The Sense of the People analyse l’émergence d’une culture politique provinciale, urbaine et « extra-parlementaire » en Angleterre entre l’arrivée au pouvoir des Hanovre ( 1715) et celle de William Pitt ( 1785). Pendant la majeure partie du XVIIIe siècle, le gouvernement et l’opposition se livrent en effet une lutte tous azimuts, au Parlement mais aussi dans les provinces. Dans ce contexte, l’apparition du langage du « peuple », « idiome alternatif de discours politique qui pouvait être utilisé par une vaste frange de groupes pour réclamer une part dans les affaires nationales » (p. 4), implique une part croissante des Anglais dans l’exercice de la politique [1].
En dehors des mérites propres au livre, l’intérêt principal qu’y trouve le lecteur français est sa position au confluent de plusieurs courants historiographiques, et le fait qu’il balise de nombreuses discussions récentes, autour du linguistic turn et de notions comme le genre, la race, l’empire, la nation ou les identités. Il est donc possible de l’appréhender en tant que photographie de ces débats, à travers une étude concrète, et tenter ainsi de comprendre, dans la pratique, quels sont les axes majeurs de ces approches. À partir d’une étude systématique des comptes rendus publiés dans les revues de langue anglaise, j’essaierai ensuite de recomposer les lignes de fracture de cette historiographie encore peu connue en France.
 
UN LIVRE-PALIMPSESTE
 
 
The Sense of the People est plus qu’un instantané des changements qu’a connus l’historiographie de la Grande-Bretagne depuis plus de vingt ans : il fournit l’occasion de faire leur archéologie. En effet, il y a plusieurs livres dans ce livre-palimpseste [2].
The Rejection of Deference ( 1985)
À l’origine, il y a une thèse, soutenue en 1985 à l’Université de Yale (« The Rejection of Deference : Popular Politics and Political Culture in Urban England 1715-1785 »), qui s’inscrit dans un vaste mouvement de remise en cause de l’histoire politique « traditionnelle » qu’incarnait Lewis Namier [3]. Pour ce dernier, la politique était le monopole d’une élite, les parlementaires, dont l’univers de référence était la circonscription électorale. Ces hommes étaient motivés par des intérêts locaux et personnels et non par la logique des partis.
Les classes populaires, en particulier urbaines, prises dans les réseaux de clientélisme et de patronage locaux, n’étaient pas concernées par des enjeux de politique nationale et encore moins internationale. Dès les années 1960, des historiens marxistes comme George Rudé ou Edward P.Thompson ont élargi la notion de politique à des comportements jusque-là considérés comme relevant de l’irrationalité, conférant notamment à la foule des objectifs politiques propres ( history from below ). Un autre groupe d’historiens, à la suite de J.H. Plumb, sans rompre avec l’idée d’une continuité des affiliations politiques de haut en bas, a réhabilité le rôle des partis et de l’opposition dans la vie politique anglaise du XVIIIe siècle [4].
À partir des années 1970, cette histoire politique « élargie » a connu un véritable essor [5]. John Brewer, l’un des deux directeurs de thèse de K.Wilson, insiste sur la culture politique provinciale et particulièrement sur ses formes d’expression spécifiquement populaires. Linda Colley, l’autre supervisor, s’intéresse à l’opposition tory pour contester l’idée d’une hégémonie whig au XVIIIe siècle. Les études de ce type se multiplient : citons les ouvrages de W.A. Speck, Frank O’Gorman, John Money, Gary S. de Krey, Nicholas Rogers, ou encore Peter Borsay [6]. Si les conclusions, en particulier sociales, sont très différentes, tous accordent aux partis un rôle central dans la construction des choix politiques, et font sortir la politique de Westminster pour l’observer à l’échelon local, dans les provinces, les villes ou les circonscriptions électorales. Ces historiens rompent donc avec une conception étriquée de la politique, focalisée sur les sphères ministérielles ou parlementaires, pour s’intéresser à ce qu’ils appellent tantôt « culture politique », tantôt « idéologie », ou encore « langages politiques ». La notion de pouvoir, dans ses formes symboliques et ses manifestations publiques, est mise au centre. Cette redéfinition de l’histoire politique, souvent nourrie des apports d’autres disciplines, comme l’anthropologie (Clifford Geertz), la philosophie politique (Jürgen Habermas), ou la sociologie électorale, a aussi des conséquences en termes d’objets. Si la politique est publique, la ville, qui concentre les instances de pouvoir, est logiquement un lieu d’étude privilégié. Pour montrer que la politique est débattue, contestée et négociée, on étudie les moments de confrontation : les élections, les manifestations, les révoltes, les anniversaires. Il est frappant, pour l’historien français, de voir le parallélisme avec l’historiographie qui s’est développée à la même époque et à peu près dans les mêmes termes, sur la sociabilité politique ou les pouvoirs locaux [7].
Cette histoire politique est aussi une histoire sociale, dont les acteurs principaux sont les middle classes [8]. À la thèse conservatrice, développée par J.C.D. Clark, d’une domination sans partage et constante des élites, entre le règne de Charles II et le Reform Act de 1832, comme au modèle bipolaire de la société hanovrienne d’E. P.Thompson, opposant patriciens et plébéiens, certains historiens (J. Brewer, L. Colley, Paul Langford, Peter Clark, Peter Earle, Nicholas Rodgers, Peter Borsay) reprochent en effet de minorer l’importance des classes moyennes, si importantes dans la société urbaine [9].
Le PhD de K. Wilson, qui étudie le radicalisme des middle classes dans un contexte urbain, s’inscrit donc en plein dans ces nouvelles tendances historiographiques, avec deux originalités : le choix de la longue durée et l’étude des répercussions de l’expansion impériale sur la vie politique des villes de province. On décèle en outre une certaine ambiguïté dans l’utilisation du concept de bourgeois politics: au lieu de chercher à voir ce que serait une idéologie politique propre à la bourgeoisie, en tant que catégorie socio-économique, l’idée d’une culture politique bourgeoise est un postulat de départ chez l’auteure. Cette difficulté à articuler appartenances socio-économiques et affiliations politiques n’est pas propre à K.Wilson et reflète plus largement les débats qui commencent à agiter l’histoire sociale anglaise au milieu des années 1980.
The Sense of the People ( 1995)
Entre l’écriture de la thèse et sa publication, en 1995, dix années ont passé, qui remettent en cause une bonne partie des conventions sur lesquelles s’accordaient jusqu’alors les historiens britanniques.
En premier lieu, la conception marxiste de la classe, comme catégorie sociale objective, fondée sur des critères économiques, et subjective, avec l’idée du développement d’une conscience de classe dans le cadre des luttes de classes, est fortement contestée à partir de la fin des années 1970 et surtout la première moitié des années 1980 [10]. Tout un courant d’historiens, à la suite de l’article fondateur de Gareth Stedman Jones, « Rethinking Chartism », découvre la cohérence interne du discours sur la classe en Grande-Bretagne.
Contre le paradigme « thompsonien » d’une formation de la classe ouvrière anglaise au tournant du XIXe siècle, G. Stedman Jones cherche à réinterpréter le chartisme en inscrivant ce mouvement dans une culture radicale influencée par l’humanisme civique de la fin du XVIIe siècle. Le langage des chartistes, approprié par différents groupes, des middle classes aux working classes, n’est pas le reflet d’un positionnement socio-économique. C’est donc en termes de langage politique qu’il faut lire ce mouvement :
« Le radicalisme ne put jamais être l’idéologie d’une classe spécifique. C’était avant tout et fondamentalement un vocabulaire d’exclusion politique, quelle que soit l’appartenance sociale des exclus. [… ] L’identité de soi [ self-identity] du radicalisme n’était pas propre à un groupe spécifique, mais c’était celle du “peuple”ou de la “nation”contre ceux qui monopolisaient la représentation et le pouvoir politique et par là le pouvoir financier et économique » [11].
Outre le linguistic turn, l’étude du langage politique puise ses références théoriques à plusieurs sources, en particulier l’histoire de la pensée politique de l’École de Cambridge [12].
Dans les années1980 et 1990, de nouveaux terrains de recherche sont en outre annexés à l’histoire : l’étude des représentations du genre, de la race, de la nation, de l’empire, devient ainsi des thèmes d’étude incontournables dans les universités anglaises et surtout américaines [13]. Ces différents courants, influencés par la critique littéraire, les cultural studies ou l’œuvre de Michel Foucault, sont parfois qualifiés de « postmodernes ». Sans faire une histoire qui reste encore à écrire, celle de l’appropriation et de la circulation de ce concept protéiforme parmi les historiens, notons seulement que l’on regroupe souvent derrière ce mot-valise, commode mais outrageusement simplificateur, des approches très variées et qui ont souvent peu à voir avec les écrits des « maîtres ». Néanmoins, par-delà leurs divergences internes, ces travaux posent tous la question des appartenances culturelles, invitant à aller audelà des discours d’évidence sur la « réalité » des catégories sociales et économiques, pour analyser la construction des identités, individuelles et collectives [14].
The Sense of the People porte la marque des évolutions que l’on vient d’évoquer. Dans l’introduction, K. Wilson mobilise, entre autres, les théories du discours (Hayden White, Michel Foucault), l’histoire de la pensée politique (J.G.A. Pocock, Richard Ashcraft), l’anthropologie ou les réflexions d’Althusser ou de Stuart Hall sur les liens entre pouvoir et idéologie, pour développer trois thèmes nouveaux par rapport à 1985 : le peuple, l’empire et le genre. Le titre est symptomatique d’un déplacement des enjeux, avec l’accent mis sur la construction du sujet politique. Ainsi, K. Wilson choisit de mettre au cœur du livre une notion celle de « peuple », dont elle refuse de délimiter la sphère de pertinence sur le plan sociologique :
« Le terme de “populaire”[ popular ] est utilisé, comme « populiste » [ populist] pour décrire le langage ou les arguments soutenus par le « peuple », ou ceux qui se reconnaissent politiquement dans la catégorie de peuple » (n. 19, p. 12).
Le peuple de K. Wilson fonctionne donc comme ce que les lexicologues appelleraient un désignant socio-politique, c’est-à-dire une catégorie purement politique qui appelle l’identification, véritable mot d’ordre mobilisateur. De même que le discours sur la nation, ou nation-talk étudié par Steven Englund, le « peuple » est un drapeau de ralliement qui possède une efficace politique [15]. Son contenu sociologique n’est pas fixé : chaque groupe, de gouvernement ou d’opposition, se l’approprie de manière différente, pour désigner la communauté politique, la nation, pour réclamer davantage de pouvoir, ou au contraire justifier l’exercice de l’autorité. L’essence du conflit politique est d’abord une lutte sur la signification donnée aux mots, et l’important est que ce concept devienne incontournable dans le débat politique, définissant une culture politique qui transcende les clivages sociaux. Contre une explication des discours et des choix politiques en termes d’appartenance sociale ou de déterminations économiques, K.Wilson propose de déplacer l’analyse vers le partage des références culturelles des différents groupes sociaux, en recourant au concept d’appropriation défini par Roger Chartier [16]. On retrouve ici une discussion déjà ancienne en France, avec les critiques formulées par le même R. Chartier à Robert Muchembled sur la dichotomie culture populaire/culture des élites [17].
La seconde évolution notable est l’accent mis sur l’empire. Comme l’illustre le sous-titre du livre, l’impérialisme, dans sa dimension idéologique, passe au premier plan. Ce faisant, K.Wilson se démarque explicitement de son ancienne directrice de thèse, L. Colley. Le débat doit être replacé dans un double contexte, l’émergence de la New British History et celle de la New Imperial History. J.G.A. Pocock, en 1975 puis en 1982, a proposé d’écrire une histoire non plus whig (postulant la spécificité de l’histoire anglaise et donc centrée sur la seule Albion), mais une histoire « archipelagique », mettant l’accent sur les interactions entre l’Angleterre et les périphéries écossaises, irlandaises, galloises et impériales [18]. Une des applications les plus réussies du projet de l’historien néo-zélandais est l’ouvrage de L. Colley, Britons, qui montre notamment le rôle unificateur de l’expansion impériale dans la construction d’une identité britannique, ou Britishness [19]. S’appuyant sur des théories post-coloniales, K. Wilson insiste au contraire sur l’ambiguïté des conséquences culturelles de l’impérialisme sur les colonisateurs, divisant autant qu’il unifie la nation.
En particulier, les représentations de l’Empire sont sexuées : la thématique du genre, absente de la thèse, devient centrale dans le livre, qui s’appuie entre autres sur les travaux de Catherine Hall, Leonore Davidoff et Joan Scott [20].
Au total, The Sense of the People est donc un livre composite : tout en conservant le socle originel de la thèse, en particulier sur le plan narratif, l’auteur l’a considérablement nourrie sur le plan théorique. On discerne toujours les traces du projet initial dans ce palimpseste, ce qui en fait la richesse mais aussi l’ambiguïté.
 
LA POLITIQUE EN ACTES, 1715-1785
 
 
Outre la longue introduction théorique déjà évoquée, qui a le mérite de synthétiser une large partie de l’historiographie anglaise sur l’histoire politique du XVIIIe siècle, l’ouvrage s’organise autour de deux parties. La première, « The national context » (p. 27-284), chronologique, est un récit analytique des luttes entre l’opposition extra-parlementaire et le gouvernement, chacun des chapitres éclairant un moment important de cette histoire, s’échelonnant depuis l’accession de George Ier au pouvoir, jusqu’à l’arrivée du jeune Pitt, soit pendant la période de la mainmise whig sur les gouvernements anglais. La seconde partie ( 287-433) est composée de deux études de cas régionaux, Norwich et Newcastle-upon-Tyne.
La ville de province est par excellence le lieu où s’exprime la politique extraparlementaire. À la suite de P. Borsay et de nombreux autres historiens, K.Wilson montre l’influence de la culture urbaine, qui se développe au XVIIIe siècle, sur la naissance de nouvelles relations de pouvoir entre les élites et la bourgeoisie.
L’entrée du livre dans l’ère de la consommation courante, la prolifération des bibliothèques de prêt ou la naissance d’un marché de l’information permettent la participation de groupes toujours plus variés à la discussion de la politique.
S’appuyant à la fois sur la notion de « communauté imaginée » de Benedict Anderson et d’« opinion publique » de Jürgen Habermas, K. Wilson montre de façon convaincante le rôle central joué par la presse locale dans la construction d’un imaginaire national [21].
L’explosion de la vie associative, avec la multiplication des lieux de sociabilité, religieux (églises), philanthropiques (hôpitaux), ou culturels (théâtres, clubs), permet aux classes moyennes, supérieures et inférieures (artisanat et monde des métiers) d’acquérir une certaine autonomie par rapport aux réseaux traditionnels du patronage. Surtout, la « renaissance urbaine » voit l’émergence d’associations à finalité spécifiquement politique. Avant 1740, ces groupements sont encore dominés par les élites locales, qui diffusent donc la logique des partis du haut vers le bas. Mais, à partir de cette décennie, apparaissent des sociétés philanthropiques, dont les principaux soutiens sont les middle classes, qui se mettent à débattre d’enjeux comme l’Empire ou la liberté du sujet. Ce dense réseau créé dans les villes de province permet de diffuser le patriotisme dans de nouvelles couches sociales, les marchands, commerçants, employés, hommes et femmes. Les enjeux locaux, nationaux et impériaux deviennent peu à peu indissociables.
Du Parlement à l’agora
L’histoire de l’émergence de la culture politique extra-parlementaire est celle de la succession des crises, nombreuses au XVIIIe siècle, où l’opposition au gouvernement acquiert une cohérence inédite. La période de la succession hanovrienne ( 1714-1721) définit les règles du débat politique pour le reste du siècle. À travers une étude très fine des formes plurielles de la propagande whig et tory, écrite (journaux, pamphlets, sermons, pièces de théâtres, ballades ou poèmes), orale ou visuelle (investissements rituels de la rue lors des anniversaires politiques), K.Wilson analyse l’émergence d’une nouvelle conception de la subjectivité politique : le « peuple » devient garant de l’intérêt national. Du côté des Whigs, il faut prouver que le monarque, George Ier, a été choisi par le peuple. Chez leurs adversaires, Tories et Jacobites, l’argument est au contraire que les antiques institutions anglaises sont menacées par le roi « étranger ». La liberté du sujet, mise en péril par le roi illégitime, devient un thème central du débat, à l’origine utilisé par les Jacobites, puis peu à peu par tous les opposants. À partir des années 1720, la question de la corruption des ministres de l’État whig, en particulier Walpole, devient un thème unificateur de la rhétorique de l’opposition, qui associe a contrario la notion de peuple aux idées de vertu et de liberté. Les notions de responsabilité politique et de confiance deviennent essentielles dans l’idéologie « patriote ». Enfin, dans les années 1730, autour de la crise de l’Excise Bill, un autre thème voué à une longue postérité s’amalgame à la rhétorique patriotique, l’intérêt commercial.
Le deuxième tiers du siècle est occupé par les deux guerres de Succession d’Autriche et de Sept Ans, qui font culminer l’expansion impériale de la Grande-Bretagne. Les répercussions de cette expansion sur les identités nationales, en particulier sur une frange de la population délaissée par l’historiographie, les classes moyennes et populaires, étaient peu connues jusqu’ici. À travers l’étude de trois moments-clefs, la guerre de l’Oreille de Jenkins, la rébellion jacobite de 1745, et les crises qui voient le déclenchement de la guerre de Sept Ans, K.Wilson montre que toutes les tendances politiques s’approprient la question de l’Empire.
Les enjeux internationaux sont discutés non seulement au Parlement, mais aussi et surtout dans l’arène : la comparaison des destins de deux amiraux, Vernon, victorieux à Portobello en novembre 1739, et Byng, défait à Minorque en 1746, l’illustre à merveille. Tandis que le second fait l’objet d’une campagne ignominieuse et est exécuté en 1757, Vernon devient un véritable héros national, dont la Cour comme l’opposition tentent d’annexer la popularité [22]. Grâce à cette propagande, l’opposition engrange les succès électoraux. Toutes les villes ou presque sont concernées par l’agitation en faveur de Vernon (voir la carte de la page 144), qui implique aussi tous les horizons sociaux. L’ensemble des pratiques politiques sont mobilisées par l’historienne : célébration des anniversaires de Vernon, poèmes, ballades, pièces de théâtre célébrant sa geste et vendus chez les libraires, commercialisation de cette popularité à travers l’abondante céramique commémorative. La plupart du temps, cette propagande est subventionnée par les intérêts marchands et commerçants locaux, conscients des bénéfices économiques potentiels. Cet épisode témoigne d’abord de la nationalisation de la politique. En outre, si le rôle des classes moyennes et populaires, et tout particulièrement les intérêts marchands, est prééminent dans le soutien à Vernon, c’est l’ensemble de la société qui est concernée. D’après K.Wilson, le contexte politique et idéologique du soutien à Vernon permet de comprendre celui-ci :
protestant contre la politique extérieure de Walpole, continentale et hanovrienne, l’opposition, regroupant marchands, tories et whigs patriotes, défend une politique offensive envers le rival impérial espagnol. La nouveauté de la période est la diffusion d’une telle argumentation dans l’ensemble de la nation :
l’Empire, loin d’être l’apanage des seuls intérêts des marchands coloniaux, bénéficie à tous. Si Vernon est un héros, Byng est un anti-héros, incarnant la trahison des responsabilités qui lui avaient été déléguées par le public. Une nouvelle fois, l’opposition s’empare de l’événement pour critiquer le gouvernement et, de même que les effigies de Vernon avaient été promenées en procession, celles de Byng sont brûlées dans les villes de province. La guerre de Sept Ans vient couronner l’évolution déjà enclenchée, qui voit converger les discours impérialistes, nationalistes et populistes sur le régime.
Les guerres coloniales ne font pas qu’unifier la Britishness, selon l’expression de L. Colley [23]. Elles divisent aussi la nation anglaise, de l’intérieur. La crise de l’identité impériale anglaise, manifestée lors de la défaite de Minorque, s’exprime dans le discours de la dégénérescence des gouvernants, dont la corruption a provoqué la crise des valeurs traditionnelles et l’humiliation militaire. Le discours de l’effeminacy, qui dénote « un état moralement, politiquement et socialement dégénéré » (p. 186-187), trace ainsi une barrière entre ceux qui peuvent prétendre à une reconnaissance politique, et déconsidère tous les responsables présumés de cette situation : d’un côté, les « classes blanches, négociantes et commerçantes », de l’autre, les « Français, aristocrates, sujets coloniaux non-blancs » (p. 202). À l’inverse, la vertu patriotique, le courage, les valeurs martiales, sont associés à la prospérité garantie par l’Empire.
Après la guerre de Sept Ans, le consensus dû à l’enthousiasme patriotique pour les guerres impériales est rompu. L’agitation wilkite des années 1760 prend sa source à la fois dans son rejet à la marge du jeu politique, à partir du retour au pouvoir des Tories, et dans la forte croissance numérique des middle classes, qui fournissent les premiers bataillons des forces d’opposition extra-parlementaire.
La thématique de l’effeminacy renaît dans le discours wilkite du « patriotisme viril ». La figure de Britannia, alternativement sodomisée, démembrée ou masculinisée sur les gravures, montre à quel point cette propagande est violemment hétérosexuelle, homophobe et misogyne. Cette rhétorique a son pendant dans l’exclusion des femmes de la sphère politique dans les années 1760 et 1770, sauf à se conformer au modèle défini par la domination masculine, le triptyque monogamie/maternité/domesticité (p. 219-227).
Pour K. Wilson, les conséquences pratiques de ce discours ont été sous-estimées par l’historiographie, qui a conclu à l’échec politique en se focalisant sur les seuls résultats électoraux, tandis que c’est la signification idéologique du discours radical qui aurait dû retenir l’attention. Pour la première fois, en effet, ne sont plus seulement attaqués les hommes au pouvoir, mais le régime oligarchique en soi. Autre nouveauté, l’élargissement social de la définition de la subjectivité politique, au-delà des seules classes moyennes, vers les classes populaires. Le wilkisme construit donc une
« communauté politique – “le peuple”– dont les membres se distinguaient par leurs positions et leurs pratiques politiques: par l’“indépendance”(c’est-à-dire le refus d’être retenu par le clientélisme politique ou économique), l’esprit public (la volonté de prendre en charge et d’évaluer l’État et ses administrateurs), et la résistance (la capacité à s’opposer aux opérations du pouvoir “illégitime”dans la sphère politique)»(p. 234).
Le « peuple » wilkite rallie tant des bourgeois que des artisans, des dissenters que des anglicans, et exclut dans le même temps toute une série de groupes de la communauté politique ainsi circonscrite : non seulement les aristocrates « efféminés », mais aussi les classes laborieuses, éliminées par le critère de l’indépendance économique.
La guerre d’Indépendance américaine vient à nouveau brouiller les appartenances politiques. Première conséquence de cette guerre civile, les luttes domestiques induites par le conflit colonial ne peuvent se lire en termes de divisions de partis. La guerre de propagande entre le gouvernement et les opposants prend une ampleur nouvelle, notamment dans les pétitions, source privilégiée de K. Wilson. S’opposent un discours connu, sur la menace pour les libertés publiques, la dérive autoritaire et militaire d’un régime oubliant ses fondements légaux, et un discours sur la sédition, le fanatisme et le manque de patriotisme.
Dans le camp des opposants à la guerre, les classes moyennes et artisanales urbaines sont sur-représentées dans les pétitions. Pourtant, il ne faudrait pas non plus en déduire de façon mécaniste que les divisions politiques décalquent purement et simplement des divisions socio-économiques. C’est le rapport à l’État et au pouvoir qui explique les choix politiques, bien davantage que la classe (p. 271), comme le montrent les divisions internes aux classes moyennes elles-mêmes sur la question de la guerre. Enfin, le gain ou au contraire le coût économique de la poursuite de la guerre, pour les individus concernés, n’est pas non plus un facteur explicatif de leurs choix politiques : prime avant tout « le climat idéologique polarisé par la guerre », mettant en concurrence diverses définitions de l’État, de l’Empire ou du peuple. Seconde conséquence de la guerre : la propagande des opposants détruit l’alliance qui s’était progressivement élaborée autour de la moralité de l’Empire, de la liberté du peuple et de la prospérité commerciale.
Tandis que la guerre de Sept Ans était une guerre de défense contre la menace française, la guerre américaine est une guerre de conquête, menaçant arbitrairement la liberté des colonies. Les Américains ne font en effet que mettre en œuvre le devoir qu’à tout Anglais de défendre des principes légitimes de résistance à un pouvoir oppresseur, respectant l’idéal de patriotisme masculin forgé pendant la crise wilkite.
Le succès final du gouvernement réside dans sa capacité à s’approprier la rhétorique des radicaux, en défendant le « sentiment du peuple ». Une transformation majeure est donc à l’œuvre : la reconnaissance par tous les acteurs du débat d’une nouvelle définition de la politique étatique, défendant avant tout les intérêts du « peuple ».
La politique en province
La seconde partie de l’ouvrage prolonge ces analyses, à travers deux études de cas de facture plus traditionnelle, Newcastle et Norwich. Newcastle, au Nord-Est de l’Angleterre, est la ville du charbon, dominée par la gentry industrielle, qui contrôle à la fois les institutions locales, la représentation de la ville au Parlement et la vente du charbon. Au bas de la pyramide, le prolétariat urbain est également lié, d’une manière ou d’une autre, à l’industrie minière, tandis que le droit de commercer et de voter est l’apanage d’un groupe restreint et fermé, les freemen, véritable « classe économique et politique distincte dans la ville » (p. 299) [24]. S’ajoutent à ces clivages les divisions de partis et les obédiences religieuses ( 20% de presbytériens écossais, qui ne représentent que 5% de l’électorat), qui recoupent les allégeances précédentes. Une tension fondamentale dans la culture politique de Newcastle résulte de ces différentes lignes de fracture entre, d’un côté, un contrôle presque absolu des institutions politiques et économiques par l’oligarchie, qui gouverne par le clientélisme, et de l’autre, une contestation virulente de l’hégémonie de l’élite à travers les partis, la presse, les clubs. Ces tensions, intrinsèques à la vie politique de la ville, expliquent que les notions de communauté politique et de citoyenneté y prennent un sens original.
Jusqu’aux années 1740, la logique des partis rythme les luttes politiques locales, au gré des élections parlementaires. Si, dans ces élections nationales, les enjeux locaux restent importants, K.Wilson montre bien l’influence des enjeux et des débats nationaux sur les rapports de force locaux. L’invasion jacobite de 1745 permet aux élites urbaines de se réconcilier autour d’un discours loyaliste et patriotique. Cette relative concorde politique dure jusqu’en 1770, grâce à l’expansion du commerce de la ville avec les colonies. Des groupes sociaux toujours plus nombreux bénéficient de la prospérité économique. Dans le même temps, la rivalité s’accentue avec Londres, ville des grandes compagnies à monopole.
L’opposition entre la province et la métropole se greffe donc sur des conceptions divergentes de l’expansion impériale et du rôle de l’État. La crise wilkite et la guerre d’Indépendance américaine viennent dissoudre ce consensus à Newcastle : tandis que les élites se crispent sur leurs privilèges municipaux, les revendications des radicaux s’expriment dans le cadre des guildes, qui deviennent alors un forum politique [25]. Étudiant dans le détail le résultat des élections de 1774, K.Wilson montre que le vote radical n’est pas le fait des seuls artisans et ouvriers qualifiés. Le discours du radicalisme, critiquant la vénalité et l’égoïsme des élites, ne doit pas se lire en termes de classes, mais repose sur des positions et des pratiques politiques, ce qui permet aussi aux middle classes de se l’approprier.
À la différence de Newcastle, Norwich se caractérise par une faible concentration du capital et du pouvoir économique. Centrée sur l’industrie lainière, la ville produit, jusqu’aux années 1740, avant tout pour le marché intérieur, avant d’exporter vers les colonies. Les institutions du gouvernement local sont très démocratiques, avec une bonne représentation des minorités religieuses que sont dissenters et presbytériens, tandis que le recrutement social des freemen est bien plus large qu’à Newcastle. Les élections, temps forts de la rivalité entre les Whigs et les Tories, révèlent un ancrage social, géographique et religieux des deux partis assez différencié. Dans les deux villes, la guerre d’Indépendance américaine constitue évidemment une rupture.
Cependant, au niveau local, le conflit colonial réactive des débats anciens sur la distribution du pouvoir, ce qui vient une nouvelle fois brouiller l’idée d’une « base socio-économique à la fracture gouvernement-opposition » (p. 424).
L’élection de 1780 montre ainsi « de façon exemplaire comment les divisions autour de la guerre engendrèrent des groupements socialement divers mais idéologiquement cohérents, tout en démontrant aussi la forte attraction qu’exerçait la politique de l’opposition sur les middling sorts de Norwich » (p. 425). Cet exemple vient confirmer que les classes moyennes sont la plupart du temps dans le camp de l’opposition. N’est-ce pas une façon d’avouer que certaines déterminations sociales jouent un rôle dans les choix politiques ?
 
UNE RÉCEPTION FRAGMENTÉE
 
 
L’ampleur des sujets brassés par l’ouvrage explique qu’il ait été lu, critiqué ou utilisé par des historiens très divers, en laissant rarement indifférent. C’est là le premier mérite du livre, qui est devenu une référence obligée de toute recherche sur l’empire, la culture politique, les identités nationales ou le gender. On peut se faire une bonne idée des débats en question, à partir des comptes rendus qui ont été faits du livre dans les revues de langue anglaise (voir la liste donnée en annexe). Ces lectures permettent de tracer les limites et les lignes de force d’une historiographie en pleine mutation. À chaque fois, on essaiera de sérier ces questions selon une double grille de lecture, en tant qu’elles éclairent la structure des débats historiographiques anglo-américains, et aussi pour ce qu’elles peuvent apporter aux historiens français.
On l’a vu, la structure du livre est composite, ce qui se reflète dans les critiques et les éloges, qui se sont distribuées de manière très différente selon que l’on évoque l’introduction à visée théorique, le développement narratif, ou les deux études de cas provinciales.
Les modes d’expression de l’historien en question
La première remarque, qui concerne les aspects formels du livre, est un passage obligé du genre du compte rendu. Cette question le plus souvent anodine acquiert cependant toute son importance lorsque l’on considère que l’objet même du livre est l’appropriation des discours et le fonctionnement interne des textes politiques. Plusieurs historiens, comme Daniel Baugh ou Julian Hoppit, ont insisté sur la complexité de l’écriture de K.Wilson [26]. S’il franchit la première barrière que constitue le langage, le lecteur peut alors s’atteler à la compréhension des théories sous-jacentes, le plus souvent rejetées dans les notes de bas de page.
En effet, dans sa longue introduction théorique, K. Wilson choisit d’inscrire sa démarche dans les traces d’auteurs aussi disparates que Michel Foucault, Jürgen Habermas, Stuart Hall, Homi Bhabha, Roger Chartier, J.G.A. Pocock ou Louis Althusser. Cette mobilisation d’un ensemble de références un peu hétérogène, qui ne sont pas forcément compatibles et qu’elle amalgame pourtant en les mettant sur le même plan, a été diversement reçue. Le fossé est grand entre l’invocation talmudique des autorités légitimantes et l’utilisation proprement historienne qui en est faite, de sorte que certains lecteurs peuvent avoir l’impression que la montagne a accouché d’une souris. L’utilisation d’un vocabulaire issu des théories du discours, inaccessible à la majorité des lecteurs, est ainsi sévèrement critiquée :
J. Black écrit ainsi que « parfois, le langage à la mode de K.Wilson est inutilement difficile » [27], tandis que pour D. A. Smith, « sa prose pourrait éventuellement décourager les lecteurs qui ne sont pas aussi familiers qu’elle du vocabulaire et de la syntaxe des cultural studies» (p. 678). Ardue pour le lecteur anglais, la compréhension de l’ouvrage n’en est que plus éprouvante pour son collègue français.
D’autres historiens, comme R. Shoemaker, D.Wahrman, ou encore Ph. Harling, mettent en revanche l’accent sur la finesse de l’histoire culturelle que pratique K.Wilson : sensible au fonctionnement interne des textes, l’historienne rend bien la complexité des discours.
K.Wilson propose en effet un nouveau type d’histoire politique, en réinterprétant le XVIIIe siècle à l’aide de modèles élaborés par l’historiographie du XIXe siècle. Malheureusement, comme le regrettent Julian Hoppit ou Norma Landau, la suite du livre ne confirme pas vraiment les attentes qu’elle a fait naître.
Une culture politique urbaine autonome ?
Toute histoire urbaine, a fortiori lorsqu’elle est comparative, se heurte à la question délicate de la justification de l’échelle d’observation choisie. C’est bien le reproche que formule Sarah Richardson à K.Wilson, regrettant que le lien entre la politique populaire et le milieu urbain ne soit pas clairement établi. La ville n’est-elle qu’un « cadre dans lequel l’action politique se déroule », ou bien peut-on aller plus loin et parler d’une spécificité de la culture politique urbaine ? Définir l’urbain est sans aucun doute un problème épineux, et les types d’approche sont presque aussi variés que les historiens [28]. L’une des dimensions qui permet d’enrichir le questionnaire est de réfléchir sur les rapports entre les villes et leur environnement rural. K. Wilson avance l’argument selon lequel les villes concentrent plus d’institutions de pouvoir et de lieux d’expression publique que le monde rural alentour, ce qui implique donc les citadins « dans un monde plus politisé » (p. 7). Mais elle reconnaît aussitôt qu’une opposition trop nette est factice, étant donné la multitude des échanges, à la fois économiques et démographiques, entre ces deux espaces. Bien plus, elle affirme qu’une « culture politique “nationale”existait au XVIIIe siècle, partagée au même titre par la campagne et la ville » (p. 8-9).
Plusieurs comptes rendus ont critiqué le manque d’éléments de comparaison entre l’urbain et le rural, qui auraient justement permis de mettre à l’épreuve ces questions fondamentales et toujours débattues de l’influence des villes sur la politisation des campagnes [29]. Ponctuellement, l’ouvrage aurait plutôt tendance à montrer les profondes continuités. Villes et campagnes ne sont pas totalement indépendantes, comme le montrent les élections : « elle aurait pu plus clairement articuler ces différents mondes si elle avait examiné le rôle politique des villes au sein des comtés, au même titre que leur action propre en tant que circonscriptions parlementaires » (S. Richardson). Même si ce n’est pas son objet principal, la question du rôle des niveaux institutionnels, du Parlement à la municipalité en passant par le comté, sur la formulation et la circulation des représentations politiques, n’est guère abordée. Une étude des interactions entre ces différents niveaux aurait été rendue possible par quelques développements sur les réseaux et le rôle d’éventuels « passeurs » occupant plusieurs fonctions à la fois.
Le choix des éléments de comparaison n’est pas non plus totalement satisfaisant. Contre l’idée, exprimée notamment par J. Brewer, L. Colley ou N. Rogers, d’une perméabilité des grandes villes aux argumentations élaborées à Londres, K.Wilson affirme l’autonomie de la culture politique des villes de province. Cependant, emportée par sa démonstration, elle va peut-être trop loin, occultant les moments, majoritaires, où Londres impulse les dynamiques politiques des provinces (Peter D.G. Thomas). À ce titre, on peut regretter que la métropole n’apparaisse jamais ou presque dans l’étude. En outre, étant donnée l’importance que la problématique impériale a fini par prendre dans The Sense of the People, il est peut-être malheureux que le choix initial des villes, dans The Rejection of Deference, n’ait pas inclus un port de l’ouest de l’Angleterre. Julian Hoppit et Daniel Baugh ont ainsi critiqué la sélection des études de cas, regrettant qu’aucun port de l’ouest de l’Angleterre n’ait été retenu par l’auteur.
Norwich, comme Newcastle, sont des villes industrielles du nord-est, au bord de la mer du Nord, quand ce sont justement les liens avec l’Atlantique qui intéressent K. Wilson. Les cas de Liverpool, Manchester ou Exeter auraient par exemple fourni des éléments de comparaison intéressants, et peut-être nuancé le tableau décrit par K.Wilson. À sa décharge, notons que ce choix se justifie aussi dans sa perspective : il est certainement plus original d’étudier l’impact de l’Empire sur des villes qui n’ont pas des liens directs avec les colonies. De plus, du point de vue français, les études urbaines comparatives sont tellement rares qu’une telle démarche est, en soi, novatrice.
Cette question est une nouvelle fois une conséquence de l’élaboration feuilletée du livre : si l’Empire est devenu une des problématiques majeures de l’ouvrage, le PhD n’était pas tellement axé sur cette question. Cette discordance entre les différentes strates du livre est particulièrement intéressante s’agissant de la catégorie de « peuple ».
Qui est le « peuple »?
Le concept de peuple, de par son ambivalence constitutive, est problématique dans sa mise en œuvre concrète. Robert B. Shoemaker est ainsi sensible à la labilité du concept, qui permet de restituer la fluidité des appartenances des individus dans une société urbaine caractérisée par la mobilité sociale. Mais sa souplesse ne le rend-il pas parfois insaisissable ? K.Wilson définit le peuple de façon négative :
« sauf quand c’est explicitement précisé, le peuple n’est pas utilisé comme synonyme de “plébéien”mais suppose l’inclusion des classes moyennes. Ainsi, mon examen de la politique du peuple est une recherche sur les formes socialement inclusives ou accessibles de l’activité politique » [30].
Le danger est alors grand de dissoudre la notion, comme l’écrit S. Richardson,
« si les membres de tous les groupes sociaux pouvaient “s’approprier”tous les aspects de l’activité politique, la question doit être : qu’est-ce que la politique du peuple? Le danger avec la définition de Wilson est que bien qu’elle cherche à être inclusive, elle est si extensive qu’elle en perd toute signification ».
Dror Wahrman note lui aussi le manque de cohérence du concept : « son recours fréquent aux termes de “national”et de “populaire” créé l’impression qu’elle veut réellement parler “du peuple”comme de tous les sujets doués d’une conscience politique ». Si l’on cherche à savoir qui est le peuple de K.Wilson, audelà du discours, on peut parvenir à des résultats parfaitement contradictoires.
S. Richardson note ainsi que le « peuple » de K. Wilson est très élitiste, puisque l’accent est avant tout mis sur les nouvelles infrastructures de communication de la renaissance urbaine : pour y participer, la lecture et l’écriture sont des critères requis. Selon cette conception de la politique, la masse de la population n’est donc pas un acteur de la politique extra-parlementaire. Le postulat d’une absence d’autonomie des groupes populaires est d’autant plus discutable que ces catégories n’apparaissent que rarement dans le livre. Symptomatique de cette exclusion est le découpage chronologique : s’arrêtant en 1785, K.Wilson a beau jeu de parler d’un déclin du radicalisme politique dans les années 1780. Les conclusions seraient-elles identiques en incluant la Révolution française dans le tableau ?
À l’inverse, la culture politique populaire étant, dans tout l’ouvrage, définie exclusivement comme une culture d’opposition radicale, les courants loyalistes, conservateurs ou anti-radicaux – dont l’ouvrage ne parle que très peu (P. Harling) – sont logiquement exclus du people de K.Wilson. Dès lors, on peut se demander, à l’instar de Dror Wahrmar, si les classes moyennes elles-mêmes font partie du peuple. Ces critiques font écho avec celles formulées, en leur temps, à E. P.Thompson, Christopher Hill ou Eric Hobsbawm d’assimiler trop systématiquement « populaire » et « radical » [31]. Plus largement, elles peuvent être replacées dans un débat historiographique plus large, qui a opposé les historiens du « peuple » à ceux de la « classe ». Plusieurs historiens, surtout spécialistes du XIXe siècle, ont étendu l’argumentation de G. Stedman Jones sur la nécessité d’étudier les langages de/sur la classe vers une critique du concept de classe luimême [32]. Certains, qui revendiquent l’étiquette de « postmodernes », comme Patrick Joyce et James Vernon, ont rejeté la « classe », chargée de matérialisme historique et de déterminisme, et proposé comme alternative le « peuple ». Évoquant les attaques menées contre l’histoire sociale marxiste par ces historiens, James Epstein a parlé des liens forts qui unissent ce qu’il appelle le populist turn et le linguistic turn :
« le populism est comme l’air que nous respirons : pas toujours aussi pur qu’on le voudrait, mais partout présent. Tandis que l’ambiguïté essentielle du populism est parée d’une vertu heuristique, la classe est définie par Joyce en termes étroitement économiques » [33].
D’autres historiens, comme D. Wahrman, ont utilisé G. Stedman Jones pour déplacer le questionnaire vers la classe comme classement, ou outil de description de la société : c’est moins la question de la « réalité » de la classe qui les intéresse que ce que le langage des classes révèle sur la société qui l’utilise [34]. Dans tous les cas, la question de savoir qui le « peuple » désigne, sur le plan sociologique, reste assez vague : depuis les années 1980, l’historiographie des popular politics s’intéresse avant tout aux représentations sociales. Cet intérêt porté aux constructions linguistiques de la société n’est pas, en soi, particulièrement novateur par rapport aux travaux menés en France depuis longtemps, par M. Foucault, P. Bourdieu ou R. Chartier, ce qui explique sans doute que cette dimension du linguistic turn n’ait pas reçu beaucoup d’écho [35].
Le livre de K.Wilson, qui cite à la fois G. Stedman Jones et P. Joyce (par exemple note 37 page 20) est, une nouvelle fois, une parfaite illustration de cette tension entre deux approches possibles du « peuple »: en tant que mot d’ordre et en tant que groupe social. Parti de l’idée qu’il existe une culture politique bourgeoise, le projet s’est peu à peu désintéressé de la question de l’ancrage social de la politique :
« Une telle approche nécessite de rejeter une conceptualisation du politique comme « reflet » d’une classe sociale ou d’intérêts économiques en faveur d’une conceptualisation qui traite le politique comme un domaine en propre, une matrice de pratiques, de valeurs et d’idéologies qui touchent au pouvoir et aux relations morales à l’intérieur de l’État et du régime [ polity] [… ]. Procéder de cette façon ne signifie pas ignorer les dimensions [… ] sociales des activités politiques, mais plutôt reconfigurer leurs relations mutuelles de façon interactive et non-hiérarchique. Non seulement les divisions politiques à l’intérieur des classes sociales étaient marquées tout au long du siècle, mais les supposés groupements socio-économiques étaient fréquemment transcendés par des identités opposées que la politique construisait, négociait et mobilisait, influençant la formation des catégories sociales elles-mêmes » [36].
Il n’est cependant pas si facile de se défaire des catégories socio-écono-miques figées, et la trame de The Rejection of Deference apparaît toujours sous la réécriture de The Sense of the People. James Thompson remarque que, tout en rejetant les « supposés groupements socio-économiques », K.Wilson les utilise tout au long de son livre, sans les questionner, comme le montre le choix très classique d’adopter « les catégories sociales tripartites, conventionnelles et quelque peu anachroniques » que sont les upper classes, les middling classes et les laboring classes, seulement basées sur des critères de capital économique [37]. S’il est capital d’insister sur l’autonomie du discours politique par rapport à certaines déterminations sociales ou économiques, celles-ci ne sont pas toujours transcendées par le langage (R. Shoemaker).
Comme le langage sur la classe, le langage du peuple mériterait indéniablement un questionnement plus serré. D. Wahrman regrette ainsi que K. Wilson n’historicise pas cette catégorie en la replaçant dans ses divers contextes discursifs :
« Il est un peu étonnant de voir qu’un livre qui montre une telle compréhension de la complexité de la politique, comme lieu de contestations et de dissensions, n’aboutisse finalement – bien que Wilson reconnaisse fréquemment l’existence de profondes divergences politiques – qu’à un simple récit linéaire de l’évolution d’un sentiment du peuple unifié. Quelle que soit la fréquence de la proclamation, par les contemporains, de l’aspect décisif de la présence politique du peuple, nous, en tant qu’historiens, ne devons pas nécessairement croire que « les gens » [ the people] étaient vraiment un agent unifié [… ], ni qu’ils avaient [… ] un sentimentunifié, cohérent et que l’on pourrait aisément reconstituer »
Loin d’être le propre de K.Wilson, ceci est une difficulté inhérente à toute histoire du peuple. La vieille tradition « whig», qui traite le peuple comme une entité quelque peu monolithique, et fait de « popular politics» un synonyme d’« extraparliamentary politics», est longtemps restée dominante dans l’historiographie anglaise [38].
La pluralité des identités politiques
Au-delà des débats sur la catégorisation sociale, une des grandes réussites de l’ouvrage réside dans la façon dont il lie l’analyse des formes de la culture politique populaire et la question de l’Empire et du discours sur le genre.
À cet égard, l’étude de la popularité de l’amiral Vernon, figure-clef de l’opposition, a valeur d’exemple canonique et de modèle pour ce genre d’histoire. Les formes diverses de la propagande, l’ampleur de sa diffusion, et les tentatives de récupération par les différents acteurs politiques, sont étudiées avec subtilité, et montrent la richesse d’une telle analyse des représentations politiques. De même, l’étude des métaphores du « genre », en tant qu’arme de propagande politique, à travers l’opposition entre caractère efféminé et virilité, perpétuellement redéfinie dans les discours politiques, est particulièrement brillante (Paul Halliday, C. Hayden, Nancy Shoemaker [39]). Cependant, comme le remarque R. Shoemaker, les connotations négatives des femmes dans le langagen’impliquent pas forcément leur exclusion réelle de la sphère publique (p. 282), qui reste à démontrer. La limite de cette analyse, donc, est parfois que « l’argument est restreint au niveau du seul discours » [40].
L’histoire culturelle que pratique K. Wilson s’appuie sur une étude originale des gravures, caricatures, poteries commémoratives de victoires, mais surtout sur l’utilisation systématique de la presse. Le lecteur français sera surpris par l’absence de références à l’histoire du livre, qui a montré la fécondité du déplacement de la problématique traditionnelle de l’histoire de l’imprimé, étudiant exclusivement le texte, au profit d’une histoire imprégnée de sociologie, qui valorise le lecteur et l’acte de lecture : cette seconde dimension est presque toujours absente de l’ouvrage [41]. De même, rien ou presque, comme le note R. Shoemaker, sur la sociologie des rédacteurs de la presse. Bien que K. Wilson reconnaisse que « la presse n’avait pas une influence mécanique cause / effet » sur ses lecteurs (p. 53), cette affirmation n’est guère validée par ses analyses, qui font parfois montre d’une certaine naïveté dans la critique des journaux, souvent lus au premier degré, surtout quand ils sont radicaux.
Enfin, si plusieurs recenseurs (P. Harling, D. Wahrman) font le parallèle avec le Britons de L. Colley, et louent la finesse du modèle alternatif suggéré par K.Wilson dans ses analyses de discours, d’autres regrettent que l’Empire soit principalement appréhendé au plan des représentations, et pas tellement du point de vue de ses implications pratiques sur les provinces. L’anglocentrisme du livre est critiqué à deux niveaux : on peut d’abord regretter que l’Écosse ou le Pays de Galles n’apparaissent que rarement (P. D.G.Thomas). De plus, l’étude privilégie les colonies américaines, occultant l’Inde, ou même l’Irlande (J. Hoppit). En traitant de l’Empire britannique uniquement sous l’angle anglais, K. Wilson s’expose à la critique… post-coloniale qui lui reproche d’adopter un point de vue biaisé dès l’origine, reproduisant ainsi la domination qu’elle veut étudier [42].
La trajectoire intellectuelle de K. Wilson, entre The Rejection of Deference ( 1985), The Sense of the People ( 1995, reed. 1998) et son dernier ouvrage, The Island Race ( 2003) [43], illustre les déplacements successifs des centres d’intérêt des historiens de l’Angleterre depuis les vingt dernières années. Dans le contexte de la décolonisation puis de la fin de la Guerre froide, les catégories historiques permettant de penser les appartenances socio-économiques, politiques et culturelles ont été remises en cause. Pour schématiser, au trinôme classe / nation / sexe a succédé le trinôme peuple / Empire-race / genre. Sur le plan méthodologique, si la question du langage est devenue incontournable, c’est son articulation avec les pratiques sociales qui continue à faire débat, comme le montrent les comptes rendus.
Le concept de peuple incarne, peut-être plus que les autres, la difficulté à penser ensemble le social, le politique et le culturel. Le peuple de l’historien est marqué par son ambiguïté sémantique. Comme le note Raphael Samuel, « ses connotations varient selon que la comparaison est faite entre le roi et le Parlement [… ], le riche et le pauvre [… ], les “éduqués”et ceux que Michelet appelait les “simples” [44] ». Cette richesse vertigineuse du concept n’a fait que s’accentuer dans les décennies récentes, avec le passage de l’histoire from below, centrée sur l’autonomie et la rationalité des comportements politiques populaires, à la culture populaire puis, plus récemment, au peuple comme langage politique.
Historiquement, ces questions ont en outre pris une signification différente en France et en Angleterre. En France, l’historiographie a été influencée par la rhétorique du peuple forgée sous la Révolution française, ce qui explique que l’on continue souvent à étudier cette question sous l’angle des conflits de classe. En Angleterre, l’intérêt porté à la réforme parlementaire de 1832, et la question des droits politiques et sociaux du peuple, s’est surimposé sur le XVIIIe siècle. Le cloisonnement des historiographies sur des bases nationales limite les échanges qui permettraient de fournir des modèles alternatifs.
En l’état actuel du débat, la définition du « peuple », entre catégorie discursive et acteurs concrets de la politique, révèle une tension entre les représentations politiques et les structures sociales. L’utilisation du concept d’appropriation permet, comme le prouve l’approche de K. Wilson, de se prémunir contre certains réductionnismes sociologiques, en montrant que les mêmes représentations politiques sont souvent partagées par des individus et des groupes sociaux différents. Pour autant, il ne s’agit pas d’évacuer du même coup le questionnement sur les liens entre la construction linguistique du peuple comme agent politique et l’inscription sociale des locuteurs [45]. On pourrait suggérer deux directions d’approfondissement pour l’avenir. Une première démarche consisterait à voir comment le langage du peuple s’articule avec des langages concurrents. En fonction des contextes, de leur position et de leur pouvoir symbolique, les mêmes individus peuvent en effet utiliser le langage de la nation ou du genre, qui viennent à leur tour reformuler les groupements crées par l’idiome populaire. Un second chantier, complémentaire, consisterait à étudier les conditions de la prise de parole au sein du langage du peuple. En effet, si la notion de peuple transcende certaines divisions socio-économiques, son utilisation par tous ne va pas de soi, les processus d’appropriation étant eux-mêmes régulés par d’autres déterminations, sociales, économiques ou culturelles [46]. Reconstituer l’espace social dans lequel sont situés les langages politiques permettra de comprendre pourquoi la définition du peuple est elle-même devenue un enjeu de lutte politique.
LISTE DES COMPTES RENDUS PARUS DANS DES PÉRIODIQUES BRITANNIQUES OU AMÉRICAINS
Baugh Daniel, Albion, 28/4, Winter 1996, p. 703-705.
Black Jeremy, History of Political Thought, 17/4, Winter 1996, p. 642/643.
Harling Philip, Journal of Social History, 30/3, Spring 1997, p. 767-769.
Hayden C., Literature and a History, Third Series, 6/2, Fall 1997, p. 106.
Hoppit Julian, Parliamentary History, 15/1,1996, p. 430-432.
Landau Norma, American Historical Review, 102/2, April, 1997, p. 454-455.
Marshall Peter, Economic History Review, 492, May 1996, p. 394-395.
Richardson Sarah, Reviews in History (périodique électronique de l’Institute of
Historical Research de Londres):
http :// www. ihrinfo. ac. uk/ reviews/ paper/ wilson. html
Smith D.A., Journal of Interdisciplinary History, 27/4, Spring 1997, p. 678-679.
Steele Ian K. The Journal of Imperial and Commonwealth History, 25/2, May 1997, p. 325-326.
Thomas Peter D.G., Welsh History Review, 18/3,1997, p. 545-546.
Wahrman Dror, Journal of Modern History, 70/1, March 1998, p. 161-163.
LISTE DES REVUES CRITIQUES ÉVOQUANT LE LIVRE
Black Jeremy, « Eighteenth-Century English Politics : Recent Work » Albion, 28/4,
Winter 1996, p. 607-633.
Halliday PaulD., « Social History with the Politics Put Back In », Radical History
Review, 74,1999, p. 207-216.
Harling Philip, « The Georgian Political Firmament », Journal of British History,
37/1, January 1998, p. 91-98.
Shoemaker Robert, « Gender, Language, and Urban social relations in Europe,
1540-1850 », Journal of Urban History, 25/4, May 1999, p. 570-582.
Thompson James, « After the fall : class and political language in Britain, 1790-
1900 », Historical Journal, 39/3, September 1996, p. 785-806.
Wahrman Dror, « National society, communal culture : an argument about the recent historiography of eighteenth-century Britain », Social History, 17/1,
January 1992, p. 43-72.
Je tiens à remercier David Bell, Steven Conway, Julian Hoppit, Joanna Innes, Jean-Pierre Jessenne, Ralph Kingston, Philippe Minard, Camilla Rhodes et Julien Vincent pour leurs commentaires et suggestions si utiles pour moi.
 
NOTES
 
[1] J’emprunte l’expression de populist turn à James EPSTEIN : « The populist turn », Journal of British Studies, 32/2, April 1993, p. 177-189.
[2] Je remercie David Bell pour nos échanges, et la suggestion de cette notion, qui éclaire bien l’évolution du projet de K. Wilson.
[3] Lewis NAMIER, The Structure of Politics at the Accession of George III, Londres, Macmillan, 1929.
[4] JohnH. PLUMB, The Growth of Political Stability in England 1675-1725, Londres, Macmillan, 1967. Le courant « namiérite » n’a pas totalement disparu, son représentant le plus illustre étant Ian R. CHRISTIE (voir par exemple British « Non-elite » MPs, 1715-1820, Oxford, Clarendon Press, 1995). George RUDÉ, The Crowd in History. A study of popular disturbances in France and England, 1730-1848, New York, John Wiley & Sons, 1964; Edward P. THOMPSON, The Making of the English Working-Class, Londres, Victor Gollancz, 1963 (trad. fr. : La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard, 1988).
[5] Voir les mises au point historiographiques dans : Linda COLLEY, Namier, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1989; Dror WAHRMAN, « The new political history : a review essay », Social History, 21/3, October 1996, p. 343-354.
[6] Dans l’ordre chronologique de parution : William A. SPECK, Tory and Whig : The Struggle in the Constituencies, 1701-1715, Londres, St Martin’s Press, 1970; Frank O’GORMAN, The Rise of Party in England :The Rockingham Whigs 1760-1782, Londres, Allen and Unwin, 1975; John BREWER, Party Ideology and Popular Politics on the accession of George III, Cambridge, Cambridge University Press, 1976; John MONEY, Experience and Identity : Birmingham and the West Mindlands, Manchester, Manchester University Press, 1977; Gary S. de KREY, A Fractured Society :The Politics of London in the First Age of Party, 1688-1715, Oxford, Clarendon Press, 1985; J. BREWER, The common people and politics, 1750-1790, Cambridge, Chadwyck-Healey, 1986; Nicholas ROGERS, Whigs and Cities. Popular Politics in the Age of Walpole and Pitt, Oxford, Clarendon Press, 1989; F. O’GORMAN, Voters, Patrons and Parties :The Unreformed Electorate of Hanoverian England, 1734-1832, Oxford, Clarendon Press, 1989; Peter BORSAY, The English Urban Renaissance : Culture and Society in the Provincial Town, Oxford, Clarendon Press, 1989.
[7] Voir par exemple Maurice AGULHON, La République au village, Paris, Plon, 1970; Daniel ROCHE, Le peuple de Paris. Essai sur la culture populaire au XVIIIe siècle, Paris, Aubier Montaigne, 1981 (rééd. Fayard 1998); Haïm BURSTIN, Le Faubourg Saint-Marcel à l’époque révolutionnaire : structure économique et composition sociale, Paris, Société des Études Robespierristes, 1984; Jean NICOLAS (éd.), Mouvements populaires et conscience sociale, XVIe-XIXe siècle, Paris, Maloine, 1985; Roger DUPUY, François LEBRUN (éd.), Les Résistances à la Révolution. Actes du colloque de Rennes (17-21 septembre 1985), Paris, Imago, 1986; Yves-Marie BERCÉ, Histoire des croquants, Paris, Le Seuil, 1986; Jean-Pierre JESSENNE, Pouvoir au village et Révolution : Artois, 1760-1848, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires de Lille, 1987.
[8] Pour restituer l’apparition des middle classes dans l’historiographie britannique, voir Dror WAHRMAN, « National society, communal culture : an argument about the recent historiography of eighteenthcentury Britain », Social History, 17/1, January 1992, p. 43-72; Nicholas ROGERS, « Introduction », Journal of British Studies, October 1993,32/4, n° spécial « Making the English Middle Class, 1700-1850 », p. 299-304; Peter KING, « The patrician-plebeian model re-examined », Social History, 21/2, May 1996, p. 224-225; François-Joseph RUGGIU, « L’historiographie anglo-saxonne et l’émergence de la middle class au XVIIIe siècle », in Frédérique LACHAUD, Isabelle LESCENT-GILES et F.-J. RUGGIU (éd.), Histoires d’outre-Manche : tendances récentes de l’historiographie britannique, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2001, p. 165-188.
[9] Outre les historiens déjà cités, les travaux les plus importants sont : E.P. THOMPSON, « Patrician society, plebeian culture », Journal of Social History, 7/4, Summer 1974, p. 382-405, et « Eighteenthcentury English society : class struggle without without class ?», Social History, 3/2, May 1978, p. 133-165 (ces deux articles sont repris sous une forme modifiée dans « The Patricians and the Plebs », in Id., Customs in Common, Londres, Merlin Press, 1991, p. 16-96); voir aussi « Modes de domination et révolutions en Angleterre », Actes de la recherche en sciences sociales, juin 1976,2/3, p. 133-151; Neil MC KENDRICK, J. BREWER, J.H. PLUMB, The Birth of a Consumer Society : the Commercialization of Eighteenth-Century England, Londres, Europa, 1982; Peter CLARK (ed.), The Transformation of English Provincial Towns 1600-1800, Londres, Hutchinson, 1984; Jonathan C.D. CLARK, English Society » 1688-1832, Cambridge, Cambridge University Press, 1985 ( 2e éd. revue et augmentée 2000); Peter EARLE, The Making of the English Middle Class : Business, Society and Family Life in London, 1660-1730, Londres, Methuen, 1989; Paul LANGFORD, A Polite and Commercial People : England, 1727-1783, Oxford, Clarendon Press, 1989.
[10] Voir David CANNADINE, Class in Britain, ( 1998), Londres, Penguin, 2000, p. 1-23.
[11] Gareth STEDMAN JONES, « Rethinking Chartism », in Id., Languages of Class : Studies in English Working Class History, 1832-1982, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, p. 104.
[12] Julien VINCENT, « Concepts et contextes de l’histoire intellectuelle britannique : l’École de Cambridge à l’épreuve », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 50-2, avril-juin 2003, p. 187-207.
[13] Une rapide recherche dans la bibliographie de la Royal Historical Society, qui recense les articles et ouvrages publiés sur l’histoire des îles britanniques, de l’Empire et du Commonwealth, illustre bien le succès de ces nouvelles problématiques, qui concerne toutes les périodes. Avant 1970, le terme de « national identity » n’apparaît jamais dans les titres des articles. Son véritable essor commence à partir du milieu des années 1980, pour devenir omniprésent dans les années 1990. Plusieurs revues spécifiquement consacrées à ces questions naissent d’ailleurs durant cette décennie : National Identities ( 1999), Nationalism and Ethnic Politics ( 1995), Nations and Nationalism ( 1995), etc. Les mêmes observations peuvent être faites pour « gender » ou « imperialism », même si la chronologie est légèrement décalée en amont pour ce dernier concept, qui a changé de sens avec l’essor des post-colonial studies. Notre recherche a donné les résultats suivants. « National identity » (total : 162): 1900-1970 : 0; 1971; 1971-1984 : 11; 1985-2001 : 151. « Gender » (total : 597): 1900-1974 : 0; 1975-1984 : 5; 1985-2001 : 592. « Imperialism » (total : 1066): 1900-1970 : 244; 1970-1980 : 362; 1980-1990 : 460.
[14] Colin JONES, Dror WAHRMAN, « Introduction », dans Id (ed.), The Age of Cultural Revolutions. Britain and France 1750-1820, Berkeley, University of California Press, 2002, p. 7-13.
[15] Steven ENGLUND, « De l’usage de la nation par les historiens, et réciproquement », Politix, 26,2e trimestre 1994, p. 141-158.
[16] Roger CHARTIER, « Culture as appropriation : popular cultural uses in early modern France », in Steven L. KAPLAN (ed.), Understanding Popular Culture, Berlin, Mouton, 1984, p. 229-253.
[17] Robert MUCHEMBLED, Culture populaire et culture des élites dans la France moderne (XVe-XVIIIe siècle), Paris, Flammarion, 1978; R. CHARTIER, « La culture populaire en question », H. Histoire, n° 8, « Le peuple », avril-juin 1981, p. 85-98. Merci à Philippe Minard pour nos longues discussions sur ces questions.
[18] J.G.A. POCOCK, « British history : A plea for a new subject », Journal of Modern History, 47/4, décembre 1975, p. 601-621; « The limits and divisions of British history : in search of the unknown sub-ject », American Historical Review, 87/2 April 1982, p. 311-336. Pour un état des débats autour de la New British History, voir Glenn BURGESS, « Introduction – The new British history », dans Id. (ed.), The New British History. Founding a Modern State 1603-1715, Londres, I. B. Tauris, 1999, p. 1-29.
[19] Linda COLLEY, « The apotheosis of George III : loyalty, royalty and the British nation, 1760-1820 », Past & Present, n° 102, February 1984, p. 94-129; Id., ‘Whose nation ? Class and national consciousness in Britain 1750-1830 », Past & Present, n° 113, November 1986, p. 97-117; Id., Britons: Forging the Nation, 1707-1837, New Haven, Yale University Press, 1992.
[20] Catherine HALL, Leonore DAVIDOFF, Family Fortunes : Men and Women of the English Middle Class, 1780-1850, Londres, Hutchinson, 1987; Joan W. SCOTT, Gender and the Politics of History, New York, Columbia University Press, 1999 ( 1re édition : 1988).
[21] Benedict ANDERSON, Imagined Communities : Reflections on the Origins and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 1983 (trad. fr. : L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996); Jürgen HABERMAS, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise ( 1962), Paris, Payot, 1978.
[22] Kathleen WILSON, « Empire, trade and popular politics in mid-Hanoverian Britain : The case of Admiral Vernon », Past & Present, n° 121, November 1988, p. 74-109.
[23] Linda COLLEY, « Britishness and Otherness : An argument », Journal of British Studies, 31/4, October 1992, p. 309-329.
[24] Héritage de la ville médiévale, les freemen sont les habitants, hommes ou femmes, qui se voient accorder, contre le paiement d’un droit d’entrée ou par succession, la « liberté » d’une ville ou d’un quartier. Ils bénéficient alors de droits et de privilèges qui font d’eux des membres du corps politique urbain.
[25] Les guildes sont des associations d’hommes et de femmes partageant des intérêts communs. Certaines sont d’ordre religieux, comme les associations de charité. D’autres prennent appui sur des métiers, et sont comparables aux corporations en France.
[26] Toutes les références sont données plus loin, en annexe.
[27] J. BLACK, p. 630. Pour le même type de critique, voir D. BAUGH, p. 705.
[28] Sur les difficultés de définir l’urbain au XVIIIe siècle, voir la variété des critères retenus par les différents auteurs de la Cambridge Urban History of Britain, vol. II, 1540-1840, Peter CLARK (ed.), Cambridge, Cambridge University Press, 2000.
[29] Ce biais n’est pas spécifique à K. Wilson : voir par exemple le manuel de Rosemary SWEET, The English Town 1680-1840 : Government, Society and Culture, Harlow, Longman, 1999 et la critique d’Elizabeth BAIGENT, « Making and remaking urban culture. Geography and identity in the early modern British town », Journal of Urban History, 28/3, March 2002, p. 352-359.
[30] The Sense of the People…, note 19 p. 12.
[31] Voir Peter BURKE, « Popular culture reconsidered », Storia della storiografia, 1990, vol. 17, p. 40-49.
[32] Le débat a surtout touché le xixe siècle. À peu près au même moment où paraît le livre de K. Wilson, sortent plusieurs ouvrages sur l’époque victorienne : Chris WATERS, British Socialists and the Politics of Popular Culture, 1884-1914, Manchester, Manchester University Press, 1990; Eugenio F. BIAGINI, Alastair J. REID (ed.), Currents of Radicalism : Popular Radicalism, Organized Labour and Party Politics in Britain, 1850-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 1991; Patrick JOYCE, Visions of the People : Industrial England and the Question of Class, 1840-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 1991; James VERNON, Politics and the People : a Study in English Political Culture c. 1815-1867, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
[33] J. A. EPSTEIN, « The populist turn », op. cit., p. 180. Pour une autre critique de Joyce et Vernon, voir Marc W. STEINBERG, « Culturally speaking : finding a commons between post-structuralism and the Thompsonian perspective », Social History, 21/2, May 1996, p. 193-214.
[34] Dror WAHRMAN, Imagining the Middle Class. The Political Representation of Class in Britain, c. 1780-1840, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.
[35] Michel FOUCAULT, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971; Pierre BOURDIEU, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001; Roger CHARTIER, « Le monde comme représentation », Annales ESC, 44/6, novembre-décembre 1989, p. 1505-1520, repris in Id. Au bord de la Falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998, p. 67-86. Voir Julien VINCENT, « The Sociologist and the Republic : Pierre Bourdieu and the Virtues of Social History » (à paraître).
[36] The Sense of the People…, p. 17. Voir aussi K. WILSON, « Languages of class, practices of power : the English middle class from the 16 th to the 19 th centuries », Journal of Urban History, 25/4, May 1999, p. 557-569.
[37] The Sense of the People…, note 29, p. 17. James THOMPSON, « After the fall… », note 29, p. 792-793.
[38] Voir cependant Nicholas ROGERS, Crowds, Culture and Politics in Georgian Britain, Oxford, Clarendon Press, 1998.
[39] Nancy SHOEMAKER, « An alliance between men : Gender metaphors in eighteenth-century American indian diplomacy East of the Mississippi », Ethnohistory, 46/2, Spring 1999, p. 239-263.
[40] R. SHOEMAKER, p. 577.
[41] Ces questions ne sont pourtant pas ignorées par l’historiographie américaine et anglaise. Voir par exemple Adrian JOHNS (ed.), The Nature of the Book : Print and Knowledge in the Making, Chicago, University of Chicago Press, 1998 ; D. F. MC KENZIE, La bibliographie et la sociologie des textes ( 1986), Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, 1991.
[42] Cette critique est notamment formulée par Craig CLUNAS à propos de l’article de K.WILSON, « The Good, the Bad, and the Impotent : Imperialism and the politics of identity in Georgian England », in Ann BERMINGHAM, J. BREWER (ed.), The Consumption of Culture, 1600-1800, image, object, text, Londres, Routledge, 1995, p. 237-262 : Craig CLUNAS, « Modernity global and local-consumption and the rise of the West », American Historical Review, 104/5 décember 1999, p. 1504.
[43] K.WILSON, The Island Race. Englishness, Empire and Gender in the Eighteenth Century, Londres, Routledge, 2003.
[44] Raphael SAMUEL, « People’s history », in Raphael SAMUEL (ed.), People’s History and Socialist Theory, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1981, p. xxi.
[45] Pierre BOURDIEU, « Espace social et genèse des “classes”», Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 52-53, juin 1984, p. 3-12, repris in Id., Langage et pouvoir symbolique, op. cit., p. 293-323; M. L. BUSH (ed.), Social Orders & Social Classes in Europe since 1500 : Studies in Social Stratification, Londres, Longman, 1992.
[46] R. CHARTIER, « lectures populaires », in Id., « Culture écrite et société ». L’ordre des livres XIVe-VIIIe siècles, Paris, Albin Michel, 1996, p. 205-227; Tim HARRIS (ed.), Popular Culture in. England, c. 1500-1850, New York, St Martin’s Press, 1995.
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