2004
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Expertise et protection
Les experts sociaux face à la société civile aux États-Unis : la
Campagne des pauvres et le ministère de la Santé, de l’Éducation et du Welfare
(avril-juin 1968)
Romain Huret
Romain HURET Centre d’études
nord-américaines (UMR 8130- CNRS), EHESS 54, boulevard Raspail 75006
Paris
Romain HURET Les experts sociaux face à la société civile aux
États-Unis: la Campagne des pauvres et le ministère de la Santé, de l’Éducation
et du Welfare (avril-juin 1968) Aux États-Unis, la Campagne des pauvres du
printemps 1968 a longtemps été perçue comme le symbole de l’échec final des
réformes dans l’administration du président Lyndon Johnson. Élaborée par des
organisa~tions issues du mouvement pour les droits civiques et de la Nouvelle
Gauche, l’occupa~tion du Mall de Washington a pour objectif de dévoiler la
permanence de la pauvreté dans le pays. Cet article analyse le rôle des experts
sociaux du ministère de la Santé, de l'Éduca~tion et du Welfare. La
Campagne des pauvres leur permet de promouvoir leur volonté de réforme du
système d’assistance sociale. Un dialogue étroit se noue entre les manifestants
et les experts du ministère. Certes, si des avancées ponctuelles sont obtenues
pour les pauvres américains, l’opposition conjointe du président et du Congrès
bloque toute réforme structurelle de l’assistance sociale dans le pays.
In the United States, the Poor People’s Campaign, organized
during the spring of 1968, is viewed as the symbol of the end of reform within
the Johnson administration. Scheduled by civil rights and New Left
orga~nizations, the encampment of poor people in the Washington Mall aims at
revealing the extent of poverty in the country.This article analyzes the role
of social experts in the Department of Health, Education and Welfare. The Poor
People’s Campaign enabled them to push for their own will to reform social
assistance. A close dialog arose between demonstrators and social experts.
While some minor changes had been obtai~ned to help poor people, the opposition
of both President Johnson and Congress pre~vented any structural reform of the
welfare system in the country.
À l’exception de rares travaux pionniers en Europe et aux
États-Unis, la figure de l’expert peine à devenir un objet d’histoire pour les
spécialistes du monde contemporain
[1]. La singularité et la fluidité de l’activité
d’expertiseexpliquent le silence historien : ce « professionnel » déploie son
savoir théorique spécialisé et ses compétences pratiques à l’intérieur de
l’espace public
[2]. La
mise en œuvre de cette autorité scientifique a suscité de multiples analyses
sociologiques, au ton fortement critique
[3]. Dans le cadre étroit d’une sociologie
des élites, l’action de ce professionnel est perçue de façon récurrente comme
une supercherie démocratique : au nom de l’intérêt général, l’expert masque ses
propres stratégies individuelles et professionnelles; au nom de cet intérêt
particulier, il garantit la pérennité de l’ordre politique, source de sa propre
autorité sociale
[4]. Aux
États-Unis, en dépit des efforts du courant historiographique de la synthèse
organisationnelle pour repenser les liens entre la société civile et l’expert,
les historiens adoptent cette conception critique et dénoncent l’illégitimité
des experts dans l’espace public
[5]. Catalyseur de ce discrédit historique, la guerre du
Vietnam a renforcé la critique en démontrant la forte responsabilité des élites
du savoir dans la prise de décision politique.
Cependant, une telle lecture brouille la compréhension du rôle
des experts dans la seconde moitié du XXe siècle à
l’intérieur des sociétés occidentales. À plus d’un titre, les États-Unis
d’après-guerre offrent un terrain très favorable à l’éclosion d’une idéologie
moderniste qui se diffuse dans l’espace public au cours des années 1950 et
1960. À l’intérieur de la société civile et du gouvernement fédéral, des
discours et des pratiques, sous-tendus par des idiomes de rationalité, se
diffusent pour mieux assurer la cohésion sociale d’une nation plongée dans la
guerre froide.
La question sociale n’échappe pas à la règle. Depuis 1935, la
sécurité sociale américaine se compose de deux éléments distincts : d’un côté,
un volet assuranciel comprenant un système de pension de retraite et un système
d’assurancechômage; de l’autre, un volet d’assistance (le
welfare) pour certaines catégories de
pauvres (les mères célibataires, les handicapés et les enfants). Au lendemain
de la Seconde Guerre mondiale, on assiste à l’élargissement progressif du
nombre de bénéficiaires de ce filet social, qui culmine avec le vote du
programme
Medicare pour les personnes
âgées en 1965, grâce au fructueux travail institutionnel d’un haut
fonctionnaire fédéral, Wilbur Cohen
[6]. Au regard de cette solidification de l’assurance
sociale, les programmes d’assistance apparaissent plus fragiles. En
conséquence, le gouvernement fédéral s’efforce de consolider l’aide aux
populations défavorisées en fixant un seuil de pauvreté qui démontre
l’existence d’une pauvreté relative mais massive au cœur de la prospérité
d’aprèsguerre
[7]. La
construction statistique permet de dépasser la logique catégorielle du
traitement de la misère et donne naissance à une « guerre inconditionnelle »
contre la pauvreté, annoncée en janvier 1964 par le président Johnson. Des
structures d’action communautaire (
Community
Action Programs) et un programme de formation à l’emploi (
Job Corps) sont créés pour intégrer
les pauvres dans la société
[8]. Cependant, à l’heure du bilan, cette expertise
sociale est évaluée de manière négative : les historiens s’attachent
principalement à démontrer les faiblesses et les angles morts des programmes
sociaux forgés par les experts
[9]. De façon plus globale, l’échec du développement de
l’assistance sociale reflète les limites intrinsèques du libéralisme
d’après-guerre.
Symptomatique du discours dominant dans l’historiographie
américaine, la Campagne des pauvres du printemps 1968 (
Poor People’s Campaign) symbolise les
limites du discours gestionnaire et technique en matière de politique
sociale.
Organisée conjointement par des associations pour les droits
civiques et des organisations issues de la Nouvelle Gauche, elle a pour
objectif d’occuper (
sit-in)
durablement le Mall de Washington pour faire pression sur l’administration
fédérale, notamment le ministère de la Santé, de l’Éducation et du
Welfare
[10]. Dans le
contexte de violence endémique de l’année 1968, de nombreux récits de
participants décrivent le combat infécond de la société civile pour dénoncer le
double langage politique des experts
[11]. Si cette lecture désenchantée correspond à la
tonalité des études sur les années 1960, elle oppose de manière manichéenne le
réformisme d’une société civile au conservatisme d’une administration libérale,
verrouillée derrière un discours de pragmatisme politique et d’efficacité
technicienne
[12].
Lorsque les historiens s’intéressent au rôle de l’administration fédérale pour
en souligner le poids décisif dans la genèse des grandes lois de 1964 et 1965
pour la communauté afro-américaine, ils évacuent les actions de la société
civile pour en rappeler le rôle essentiellement médiatique
[13]. L’analyse conjointe du travail en
coulisse des experts du ministère de la Santé, de l’Éducation et du Welfare et
des débats à l’intérieur des organisations de la Campagne des pauvres présente
le dialogue entre les manifestants et les experts autour de la nature même de
l’assistance sociale dans le pays. À l’opposé d’une lecture surplombante
présupposant les comportements discriminatoires des experts et les pratiques
réformistes des manifestants, l’étude de la Campagne des pauvres démontre
l’existence d’un souci réformiste partagé par la majorité des acteurs
[14]. Lorsque les organisations pour les
droits civiques s’installent dans la capitale fédérale, elles rencontrent moins
une violente hostilité qu’une indéniable bienveillance de l’administration
fédérale, notamment du ministère de la Santé, de l’Éducation et du Welfare. À
l’intérieur de ce ministère, les experts souhaitent utiliser ce mouvement
populaire pour accélérer un processus de réforme en gestation à l’intérieur de
leur administration
[15]. Ainsi, en modifiant la perspective
traditionnellement adoptée, l’analyse de la Campagne des pauvres présente
l’alliance qui se noue entre les experts et les manifestants autour de la
question du
welfare
[16]. Plus encore, elle ouvre
une réflexion sur les modalités de prise de décision politique, en
s’interrogeant sur l’efficacité de cette coalition inattendue dans le paysage
institutionnel américain.
LA PAUVRETÉ : UN OBJET DE TENSIONS À
L’INTÉRIEUR DU MINISTÈRE DE LA SANTÉ, DE L’ÉDUCATION ET DU
WELFARE
En décembre 1967, Martin Luther King annonce publiquement son
intention d’organiser une grande manifestation pour tous les pauvres du pays au
printemps suivant dans la capitale fédérale. L’engagement du mouvement de King,
la
Southern Christian Leadership
Conference (SCLC), sur le terrain social reflète l’importance de la
pauvreté dans les débats politiques nationaux. La récurrence des émeutes
urbaines depuis 1965 et l’échec patent de l’agence créée par le président
Johnson pour lutter contre la pauvreté, l’
Office
of Economic Opportunity (OEO), entraînent une vaste réflexion sur la
nature du système d’aide sociale. Selon une rumeur diffusée dans la presse,
Johnson estime que l’agence serait dirigée par des tarés (
kooks) et des sociologues, incapables
de s’adapter aux réalités du terrain. Communément, chacun s’accorde à
reconnaître l’inanité de la stratégie promue par le président : l’accroissement
des services sociaux pour les pauvres. En conséquence, le débat se déplace vers
une réflexion en matière de distribution des revenus et se concentre sur le
fonctionnement du volet d’assistance de la sécurité sociale. Au centre des
interrogations, on trouve l’allocation
Aid to
Families with Dependent Children (AFDC), dont le nombre de
bénéficiaires ne cesse paradoxalement d’augmenter en ces temps de
prospérité
[17]. Si les
élus républicains réitèrent leur critique sur la vacuité des programmes
d’ingénierie sociale de la « grande société » désirée par Johnson, les libéraux
n’hésitent plus également à émettre publiquement des réserves sur les finalités
du projet présidentiel. Symbolique de cette tonalité critique, la commission
chargée de faire la lumière sur les émeutes de Detroit de l’été 1967, la
National Advisory Commission on Civil
Disorders, dénonce ouvertement l’action du ministère de la Santé, de
l’Éducation et du Welfare, plus préoccupé d’économiser l’argent des
contribuables que de venir en aide aux pauvres
[18]. La dénonciation publique aiguise les
tensions à l’intérieur d’un ministère en proie à de multiples interrogations
sur la validité de son action.
Paradoxalement, le malaise du ministère a débuté au lendemain
du vote en 1965 des programmes de la « grande société » en matière de santé (
Medicare et
Medicaid) et d’éducation. Jusqu’alors,
depuis sa création en 1953, le ministère n’était qu’une structure hybride, aux
attributions multiples, fruit de longs et pénibles débats bureaucratiques. En
raison du caractère limité de l’intervention fédérale dans les années 1950, le
budget total s’élevait à 1,6 milliard de dollars
[19]. En 1966, le ministère dépense
désormais plus de 30 milliards de dollars par an et emploie 90000 personnes.
Chaque année, il redistribue à la population américaine 24 milliards de
dollars, dont 21 milliards pour la seule Agence de sécurité sociale (ASS). Ce
chiffre reflète la place prépondérante de cette agence, qui voit ses effectifs
augmenter de manière considérable. Pour assurer la collecte des statistiques
nécessaires aux programmes
Medicare et
Medicaid, la division en charge de la
recherche à l’intérieur de l’ASS recrute plus de 250 personnes en quelques
semaines. Sous la responsabilité du ministre John Gardner, on procède à
l’embauche d’une cohorte d’experts du social afin de rattraper le retard en
matière de professionnalisation par rapport à d’autres ministères.
Progressivement, ce ministère devient l’un des piliers de « l’État
proministratif », selon le néologisme forgé par l’historien Brian Balogh pour
désigner le mariage des professionnels et des administrateurs à l’intérieur du
gouvernement fédéral au lendemain de la Seconde Guerre mondiale
[20]. Toutefois, la croissance
bureaucratique et budgétaire soulève une interrogation légitime sur les
finalités du ministère et la place respective de l’assurance sociale et de
l’assistance sociale. En 1967, le sentiment domine que le volet assuranciel a
été privilégié. Réduit à la portion congrue du budget, le volet d’assistance
est critiqué de toutes parts pour son inefficacité. Lorsque le Congrès examine
le budget du ministère au début de l’année 1967, de nombreux experts espèrent
ouvrir un débat sur le rôle exact du
welfare dans l’architecture du projet
présidentiel.
Membre de l’Agence de sécurité sociale depuis sa création en
1935, acteur décisif du vote des programmes
Medicare et
Medicaid et adjoint du ministre, Wilbur Cohen
entame les discussions avec le Congrès. À cette date, Cohen ne cache pas ses
craintes face à la montée du mécontentement dans certains États contre le
welfare et, plus précisément, l’AFDC.
Cet expert de la sécurité sociale a toujours considéré le volet d’assistance
comme le talon d’Achille du programme de sécurité sociale : selon sa formule, «
un programme pour les pauvres est un pauvre programme », au sens politique
s’entend
[21]. Le
principe d’un revenu garanti sans contrepartie n’a pas sa préférence : il
préfère l’idée d’un vaste investissement en capital humain permettant
d’intégrer les familles dans des structures communautaires. En 1962, il négocie
avec le Congrès l’accroissement des services sociaux pour les pauvres qui
bénéficient de l’AFDC.
En échange de cet accord, il accepte des mesures
moralisatrices, imposant une obligation de résidence pour les pauvres et
interdisant aux femmes divorcées de vivre avec un concubin (
man in the house). Pour appliquer ses
amendements, le Congrès autorise les États à procéder à des raids nocturnes
pour débusquer les éventuels contrevenants
[22].
Conscient de l’étroitesse de la marge de manœuvre du ministère
au len-demain des résultats favorables aux Républicains des élections de
mi-mandat de 1966, Cohen présente un texte principalement technique au début de
l’année 1967, prévoyant une revalorisation des allocations et une légère
augmentation des cotisations. Pour le volet d’assistance, il demande
modestement aux élus d’adoucir les mesures coercitives afin d’apaiser les
critiques internes au ministère. En charge de l’examen du budget des politiques
sociales, la Commission des voies et moyens (
Ways and Means Committee) du Congrès, dirigée
par Wilbur Mills, débute son analyse des propositions de Cohen
[23]. Rapidement, Mills altère
le contenu des propositions et refonde dans un sens très conservateurle volet
d’assistance. De nouveaux amendements obligent les mères à travailler et gèlent
l’augmentation du montant des allocations
[24]. Mills avoue agir pour satisfaire ses collègues, qui
craignent la montée en puissance de l’opposition contre les programmes
d’assistance, notamment dans les États du Sud. Les centres sociaux ont
désormais pour mission de favoriser le retour à l’emploi des bénéficiaires de
l’AFDC. Pour faciliter cette réinsertion, Mills élabore un système de crédit
d’impôt indirect : en cas d’exercice d’un travail, trente dollars et un tiers
des revenus supérieurs au seuil de pauvreté fixé ne seront pas imposés
[25]. La proposition de Mills
provoque un vif émoi parmi les experts du ministère. Selon eux, ces amendements
s’attaquent aux principes même du
welfare en établissant des obligations de
travailler (
workfare) pour les
récipiendaires. Des projections statistiques tentent de mesurer les effets de
l’application du texte de loi en l’état. Alors que certaines catégories de
pauvres, notamment les familles monoparentales, ne cessent de croître, les
dispositions législatives risquent de provoquer une baisse substantielle du
montant des allocations pour les familles en cours de paupérisation
[26].
Soucieux de calmer les experts, Cohen modifie le contenu du
texte en prévision de son examen par le Sénat, en limitant l’application des
amendements, notamment dans le cas des femmes ayant des enfants de moins de six
ans. En échange, Cohen promet une hausse modérée des cotisations du volet
d’assurance pour montrer son sens des responsabilités fiscales. Lorsque le
texte est examiné par la Commission des finances du Sénat, dirigée par le
sénateur conservateur de Louisiane, Russell Long, les discussions sont tendues.
Les sénateurs libéraux, Robert Kennedy et Fred Harris, évoquent la possibilité
d’une grave crise sociale en cas de vote des amendements. Laconique, Russell
Long affirme : « S’ils peuvent trouver du temps pour marcher dans les rues,
protester et s’asseoir toute la journée, ils peuvent aussi trouver un travail
»
[27].
La montée de l’opposition à la guerre du Vietnam avive les
tensions. Certains sénateurs dénoncent l’accord fiscal opéré par Long et Cohen
pour financer, sous couvert de sécurité sociale, une guerre injuste.
Grâce au travail des élus démocrates, le Sénat adopte une
version adoucie du texte, lui enlevant ses passages les plus critiqués,
notamment le gel des hausses et l’obligation de travailler. En décembre 1967,
le texte revient devant la Commission des voies et moyens. Une réunion entre
Cohen et Mills donne lieu à un compromis : le gel budgétaire ne commencera pas
avant le mois de juillet 1968 et l’obligation de travailler ou de participer à
des programmes de formation sera laissée à la discrétion des États. Conscient
de l’absence de marge de manœuvre, le président Johnson accepte de signer le
texte de loi. Si Cohen a confirmé la pérennité du volet d’assurance, il a
réformé dans un sens inattendu le volet d’assistance.
Le vote des amendements provoque une crise ouverte à
l’intérieur du ministère. Certains fonctionnaires accusent Cohen d’avoir cédé
face à Wilbur Mills en sacrifiant l’assistance sociale sur l’autel de la
rigueur fiscale. Figure historique du combat en faveur du volet d’assistance du
programme de sécurité sociale, responsable du
welfare dans le ministère, Ellen Winston
démissionne pour marquer son hostilité face au refus de l’administration de
mener une véritable réforme
[28]. Plus encore, le ministre John Gardner quitte ses
fonctions au début de l’année afin de protester contre la guerre du Vietnam et
l’abandon des priorités sociales par l’administration Johnson
[29]. D’autres experts restent
en poste pour réformer de l’intérieur l’assistance sociale.
Jusqu’alors, des propositions de refonte du système étaient
évoquées dans des groupes de travail internes à l’administration. Le vote des
amendements de 1967 entraîne les experts à diffuser dans l’espace public
l’existence d’alternatives au système mis en place dans les années 1930. Deux
propositions sont soumises de façon régulière : un système d’allocations
familiales, calqué sur le modèle européen; un revenu minimum garanti en
remplacement de l’AFDC.
Expert des questions familiales pour le compte du ministère
depuis la fin des années 1950, Alvin Schorr est l’initiateur de la première
mesure
[30]. Depuis de
longues années, ce travailleur social est convaincu de l’inefficacité de l’AFDC
et souhaite la remplacer par une allocation améliorant la cohésion
familiale.
L’idée d’un revenu minimum garanti est défendue par l’unité de
recherche du ministère, le Bureau de planification et d’évaluation. À sa tête,
on trouve deux économistes de formation, William Gorham et Alice Rivlin
[31]. Au cours de l’été 1967,
Gorham et Rivlin déplorent dans un rapport interne l’incapacité de la sécurité
sociale à cibler les pauvres et réclament l’adoption d’un revenu minimum
garanti sous la forme d’un crédit d’impôt
[32].
Cependant, ces efforts réformistes se heurtent au conservatisme
de Cohen et à sa fidélité à la logique graduelle suivie par l’Agence de
sécurité sociale depuis ses débuts et étendue à l’ensemble du ministère dans
les années 1960.
Un incident démontre la force des divergences internes. Au
début de l’année 1968, le président et son conseiller pour les affaires
intérieures, Joseph Califano, réunissent une commission chargée de réfléchir
aux programmes de revenu minimum garanti et en confient la direction à l’homme
d’affaires Ben Heineman
[33]. Les partisans d’un revenu garanti font campagne
auprès de Cohen, récemment nommé ministre par Johnson en remplacement de John
Gardner. Avec force, Cohen refuse d’accorder sa « bénédiction », selon la
formule d’Alice Rivlin, aux recherches sur les alternatives possibles
[34]. De façon similaire, il demeure
hermétique à l’idée d’instaurer un système d’allocations familiales. Avant
l’audition de Cohen devant la commission Heineman, Alvin Schorrtente de le
convaincre d’arguer dans ce sens devant la commission :
« Dans la limousine, en
route, délaissant les arguments de philosophie et de principe, je
lui soulignais qu’il s’était forgé une stature d’architecte du programme pour
les personnes âgées dans le pays. Aujourd’hui, il avait l’occasion de faire une
action en faveur des enfants.
Il me montra qu’il était insensible à ce type de séduction.
Lors des auditions, Cohen se contenta de parler de la sécurité sociale et
refusa de discuter des controverses autour de l’assistance publique. Heineman
essaya de le pousser dans ses retranchements sur la question de la pauvreté
parmi les travailleurs, une invitation implicite à se déclarer pour ou contre
le crédit d’impôt. Cohen répondit : “je n’ai aucun commentaire à faire”» [35].
L’image du « libéral en limousine » élargit définitivement le
fossé entre Cohen et les experts du ministère. Alors que la Campagne des
pauvres se prépare, de fortes tensions apparaissent au sein du ministère de la
Santé, de l’Éducation et du Welfare. Les experts s’interrogent sur l’avenir du
projet libéral défendu jusqu’alors par le président Johnson. Dans un recueil
d’articles dont il rédige la préface au début de l’année 1968, Schorr se fait
l’écho du malaise ambiant, en déplorant la professionnalisation et la
bureaucratisation du gouvernement fédéral qui éloignent les fonctionnaires de
leur objet d’étudeet de travail :
« D’une bureaucratie à l’autre, il m’a toujours semblé vain
d’essayer de mettre en place les changements les plus simples et les plus
évidents. L’aspect de la bureaucratie qui me perturbe le plus est toujours la
séparation surréaliste entre les activités et leur but final, la tendance pour
les fonctions à devenir plus importantes que les gens » [36].
Dans ce contexte spécifique de dissensions internes, les
experts du ministère s’apprêtent à recevoir les manifestants qui s’installent à
proximité de leur bureau au cours du printemps 1968. À l’image d’Alvin Schorr,
ils espèrent utiliser la mobilisation populaire pour ouvrir la voie à une
réforme de l’assistance sociale dans le pays.
LES EXPERTS DU MINISTÈRE FACE À LA
CAMPAGNE DES PAUVRES
Le 31 mars 1968, cinq jours avant son assassinat, le pasteur
Martin Luther King Jr prêche devant une foule nombreuse, réunie à l’intérieur
de la National Cathedral de Washington DC. Avec fougue, il annonce l’arrivée
imminente dans la capitale fédérale de milliers de pauvres, noirs, blancs,
hispaniques, mexicains ou encore indiens. Depuis plusieurs mois, la
Southern Christian Leadership
Conference (SCLC) prépare l’opération et tente de mobiliser les
autres organisations civiques et les mouvements de défense du
welfare.
Sur le terrain social, l’engagement de la SCLC est récent et
doit beaucoup à un revirement stratégique. Depuis le vote du
Civil Rights Act en 1964 et du
Voting Rights Act en 1965,
l’organisation peine à conserver la mainmise sur la communauté noire,
confrontée à une forte surenchère idéologique. La question de la pauvreté de la
population afro-américaine occupe une place croissante dans d’autres
organisations du mouvement pour les droits civiques, notamment le
Student Nonviolent Coordinating
Committee (SNCC) et le
Congress of
Racial Equality (CORE)
[37]. Jusqu’alors, King posait les enjeux de la question
noire en termes politiques et moraux. Les événements le conduisent à mettre
l’accent sur les soubassements économiques et sociaux. Dans cette entreprise de
refondation intellectuelle, il englobe l’ensemble des défavorisés du pays et
refuse toute ligne séparatiste comme celle défendue par le CORE
[38]. En conséquence, il
milite pour une action commune de toutes les forces sociales du pays : les
associations pour les droits civiques, les syndicats et les mouvements de
contestation.
Pour marquer les esprits, King choisit un site volontairement
symbolique :
le Mall de Washington, là même où il prononça son célèbre
discours « Je fais un rêve… » en août 1963. La méthode diffère cependant du
précédent de 1963.
Sur les conseils du trésorier de l’organisation, il est
envisagé d’installer des tentes pour loger les pauvres, dans l’esprit de la «
marche du bonus » de 1932
[39]. Refusant des méthodes de contestation plus
traditionnelles comme la marche ou le
sit-in, King entend démontrer la singularité de
ce combat social incluant tous les laissés-pour-compte du pays
[40]. De cette manière, la
SCLC espère démontrer aux jeunes Afro-Américains la possibilité d’une action
urbaine non-violente centrée autour de revendications sociales.
Au sein du mouvement pour les droits civiques, l’idée d’un
front commun en faveur de la pauvreté ne fait pas l’unanimité. La question du
welfare demeure un sujet d’une grande
complexité politique et législative, comme le rappellent les juristes de la
National Association for the Advancement of
Colored People (NAACP). À l’intérieur de cette association favorable
à une stratégie légaliste, des voix se font entendre pour rappeler l’excellence
de King en matière de mobilisation des foules mais son incapacité à traiter des
dossiers qui nécessitent de longs débats avec l’administration et les
commissions du Congrès
[41]. Avocate pour le compte de la NAACP, Marian Wright
accepte de mettre son expertise en matière sociale au service de King
[42]. D’autres associations pour les droits
civiques ne partagent pas l’analyse de King et craignent une dispersion des
objectifs de la lutte. Prioritairement, elles souhaitent se concentrer sur
l’accès à l’emploi de la communauté noire. Le directeur de l’Urban League,
Withney Young, avoue aux sociologues de l’Université de Columbia, Richard
Cloward et Frances Fox Piven : « Il me semble plus important d’obtenir des
emplois d’hôtesse de l’air pour des femmes noires que de permettre la
distribution d’aide sociale à cinquante familles de plus »
[43].
Deux grandes figures du monde ouvrier noir, A. Philip Randolp
et Bayard Rustin, partagent ce scepticisme. En rencontrant King, ils réitèrent
leur
credo sur la nécessité de mettre
au point en priorité un vaste programme d’investissement économique pour
l’ensemble des travailleurs. Toutefois, refusant de dissocier stratégie
économique et stratégie sociale, King maintient le cap fixé et propose le
slogan « du travail, des revenus » pour la campagne à venir. Adhérant à ce mot
d’ordre, des syndicats acceptent de rejoindre la SCLC, à l’image de l’
United Auto Workers de Walter Reuther. Engagé
depuis peu dans le combat contre la pauvreté, ce syndicat donne son accord pour
aider la Campagne des pauvres en mobilisant ses militants lors des grandes
manifestations organisées dans la ville
[44].
La SCLC se tourne également vers les associations de lutte en
faveur du
welfare. À ce titre, la
National Welfare Rights Organization
(NWRO) est contactée
[45]. Dans l’esprit de King, la NWRO doit contribuer à
renforcer l’armature théorique et pratique indispensable à la réussite du
mouvement. Depuis sa création, la NWRO affiche publiquement sa volonté de
réformer le système national de l’assistance sociale en conduisant tous les
bénéficiaires à réclamer leurs droits pour provoquer une crise de financement
et, par ricochet, une refonte du système. En mai 1966, l’un des fondateurs de
l’organisation, le sociologue Richard Cloward, résume ainsi la méthode d’action
:
« La stratégie est basée sur la volonté d’encourager les gens
à considérer le welfare comme un droit
et, en conséquence, augmenter de manière considérable le nombre de personnes
bénéficiant des allocations. L’objectif immédiat est de casser la vision d’un
welfare comme quelque chose
d’avilissant et de construire à l’inverse les bases d’une opération
garantissant un revenu minimum » [46].
En dépit de ses effectifs modestes, l’organisation s’attache à
créer un contre-pouvoir à l’intérieur de la société civile pour contraindre les
autorités fédérales et municipales à garantir un revenu minimum aux populations
défavorisées
[47].
Présente dans 35 États, elle débusque les refus d’appliquer la loi et multiplie
les accusations contre le système de l’aide sociale qui laisse aux États le
droit de fixer les conditions de ressource. Dans l’Ohio, le Texas et la
Floride, des actions en justice sont menées pour dénoncer la limitation
volontaire des conditions requises pour l’AFDC, alors que celles de
l’allocation pour les personnes âgées (
Old Age
Assistance) ne connaissent pas une évolution similaire
[48]. Au début de l’année
1968, la NWRO est à la tête de la contestation contre les amendements de 1967,
les baptisant de l’acronyme LAW :
Law
Anti-Welfare
[49]. Conscient du succès croissant rencontré par la NWRO
auprès des familles afro-américaines dans les ghettos, King entame alors des
négociations avec George Wiley. Les discussions sont houleuses : King subit de
violentes critiques concernant son inaction pour les pauvres depuis quinze ans.
Des mères de famille raillent la prise de conscience soudaine de ce
représentant de la bourgeoisie afro-américaine. Après plusieurs semaines de
négociations, la NWRO accorde son soutien à la SCLC et apporte sa logistique et
ses militants pour assurer le succès de la Campagne des pauvres.
Le 4 avril, l’assassinat de Martin Luther King Jr à Memphis
marque un coup d’arrêt brutal dans la mise en place de ce front uni. Après une
semaine de recueillement, la SCLC annonce le maintien de la Campagne des
pauvres et en confie les rênes à l’un des fidèles lieutenants de King, Ralph
Abernathy
[50]. Alors
que de violentes émeutes éclatent dans les quartiers noirs d’une centaine de
villes américaines, Abernathy promet d’offrir un exutoire pacifique à
l’expression de la colère des Afro-Américains. Sous la conduite du chanteur
Harry Belafonte, une vaste campagne de fonds est organisée : 320000 dollars
sont récoltés en quelques jours. De son côté, la Fondation Field verse 275000
dollars. Parmi les organisations qui avaient promis de soutenir la Campagne des
pauvres, aucune défection n’est à déplorer. Deux jours après l’assassinat, le
responsable de la NWRO, George Wiley, propose que le Congrès érige un monument
à la mémoire de King en annulant les amendements de 1967 et en entérinant
l’adoption d’un revenu minimum garanti de 4000 dollars pour une famille de
quatre personnes vivant sous le seuil de pauvreté
[51]. Comme le souhaitait le chef assassiné,
quelques centaines de manifestants s’installent le long du Potomac dans des
tentes de fortune à partir du 22 avril. Trois jours plus tard, Abernathy reçoit
les représentants du monde syndical, notamment Jack Conway et Walter Reuther
pour le compte de l’
United Auto
Workers (UAW), qui confirment leur soutien au projet.
L’UAW donne 55000 dollars pour financer l’opération
[52]. À proximité du Lincoln
Memorial, une ville est créée, Resurrection City, dont le maire est l’une des
figures montantes de la jeune garde de la SCLC, Jesse Jackson
[53]. Les autres associations
envoient régulièrement des délégués pour participer aux travaux et aux marches
organisées dans la ville : la NAACP est ainsi représentée par Clarence Mitchell
et Marian Wright; la NWRO par Johnnie Tillman.
En dépit du volontarisme politique, la disparition prématurée
de King perturbe le déroulement prévu des opérations. Dans les quartiers noirs
de Washington, les émeutes créent une situation insurrectionnelle et entraînent
l’intervention des forces armées
[54]. La Campagne des pauvres souffre également d’un vide
organisationnel : Abernathy ne parvient pas à s’imposer véritablement comme le
chef incontesté du mouvement. Le président Johnson et son entourage ne cachent
pas leur inquiétude face à l’impréparation de la campagne
[55]. Parmi les proches conseillers du
président, l’ouvrage d’Arthur Schlesinger Jr,
The
Crisis of the Old Order, circule : l’historien y décrit l’agonie de
l’administration Hoover et le recours à la force armée par le président pour
expulser les anciens combattants de la « marche du bonus » en 1932. Le
gouvernement fédéral avertit ses employés des risques encourus et de la
possibilité d’un attentat : selon le FBI, le ministère de la Santé, de
l’Éducation et du Welfare serait menacé
[56]. Dans le cadre du programme de surveillance des
mouvements contestataires COINTELPRO, et dans la logique de sa longue campagne
de dénigrement de King, le FBI ébruite d’absurdes rumeurs, évoquant même une
improbable alliance entre King et le chef de la Nation of Islam, Elijah
Muhammad
[57].
En dépit des menaces, la Campagne des pauvres rencontre un écho
favorable au sein de l’administration fédérale. Lorsque Ralph Abernathy se
présente le 29 avril devant les différents ministères, en compagnie d’une
centaine de personnes, il est accueilli avec bienveillance. Le ministre de la
Justice, Ramsey Clark, demande aux fonctionnaires de respecter les
manifestants, la « raison d’être », selon lui, de cette administration
démocrate. Par le biais de son conseiller pour les affaires intérieures, Joseph
Califano, Johnson invite ses fonctionnaires au dialogue avec les organisateurs.
Des rencontres ont lieu avec des représentants de l’ensemble des ministères.
L’Office of Economic Opportunity
convie les manifestants dans ses locaux, tout comme le ministère de la Justice
et le ministère du Travail. Pour sa part, le ministère de la Santé, de
l’Éducation et du Welfare s’efforce de venir en aide aux pauvres et à leurs
représentants.
Dès les premiers temps de l’occupation des pelouses de la
capitale fédérale, Wilbur Cohen autorise les employés à participer aux
manifestations et aux débats qui s’ensuivent. Le ministre nomme Mary Switzer
pour assurer la liaison entre l’administration et les manifestants
[58]. En charge depuis de
nombreuses années de la formation à l’intérieur du ministère, Switzer connaît
parfaitement les mécanismes de fonctionnement de l’aide sociale. Le choix de
Cohen s’explique par la volonté de ménager le Congrès, Switzer incarnant
parfaitement le volet d’insertion défendu par Wilbur Mills et la Commission des
voies et moyens
[59].
Dans un premier temps, Switzer gère en priorité l’hébergement de cette
population défavorisée dans la capitale fédérale. Dès le début du mois d’avril,
elle réfléchit à la mise au point d’un plan d’urgence afin de couvrir les soins
médicaux. Le ministère craint en effet que le Département du
welfare de la ville de Washington soit
rapidement débordé par l’afflux de demandes. Le maire nouvellement élu du
District de Columbia, Walter Washington, relaie ces craintes auprès des proches
conseillers du président
[60]. Afin de faire face à toute croissance
exceptionnelle du nombre de demandeurs de l’aide sociale, les fonds de l’agence
locale sont augmentés
[61]. Responsable du département, Winifred Thompson
sollicite une aide d’urgence en raison des effets conjoints de la manifestation
et des émeutes de Washington
[62]. Grâce à l’intervention du président, toutes les
structures médicales sont placées en situation d’urgence pour répondre à cette
conjonction d’événements exceptionnels.
Toutefois, la position conservatrice de Switzer en matière de
welfare lui vaut rapidement la
méfiance des manifestants
[63]. Des liens informels se nouent avec d’autres
représentants du ministère, jugés plus réformistes. Ces « jeunes Turcs », selon
la formule d’Alvin Schorr, sont encadrés par Nancy Amidei, l’assistante de
Schorr. Chaque jour, ils apportent des couvertures, de la nourriture et des
médicaments aux manifestants
[64]. Ces réformateurs créent une organisation, la
Société démocratique des employés de l’administration (
Democratic Society of Federal
Employee), qui procède à la collecte de biens pour les manifestants
et œuvre en faveur d’une refonte du système d’aide sociale
[65]. Cette implication politique conduit le
gouvernement fédéral à réfléchir aux conditions légales d’une telle
action
[66]. Pour
éviter de perdre le contrôle de la situation, Cohen demande à Schorr de jouer
les intercesseurs
[67].
L’absence de structuration de la Campagne des pauvres complique
les discussions. Au sein de Resurrection City, des tensions fortes opposent les
manifestants entre eux dès la première semaine d’occupation du Mall. En charge
de la ville, Jesse Jackson déplore des conflits ethniques et de multiples
exactions. Le manque d’unité brouille la lisibilité de leurs
revendications.
Interlocutrice privilégiée de l’administration, la juriste de
la NAACP Marian Wright reconnaît que le dialogue est ardu avec les
manifestants, peu habitués au dialogue social, comme le rappelle un
fonctionnaire fédéral à Wilbur Cohen : « Elle nous a dit à plusieurs reprises
en réponse à nos suggestions : “Si je leur disais cela, ils n’écouteraient plus
personne”. Elle nous dit que les pauvres décident eux-mêmes de la réponse à
donner aux questions »
[68].
Pour rendre possible l’existence de débats, Mary Switzer
demande à Ralph Abernathy et à Johnnie Tillman de nommer des représentants des
populations pauvres
[69].
Ce souci de clarification conduit la SCLC à publier un texte de
référence, détaillant les droits économiques et sociaux des citoyens. Le texte
synthétise les différentes propositions des organisations qui participent à la
Campagne des pauvres.
Chaque ministère fait l’objet de revendications spécifiques :
l’extension des programmes de nourriture pour le ministère de l’Agriculture,
l’amélioration du fonctionnement des programmes d’action communautaire (
Community Action Programs) pour l’OEO,
un programme massif de création d’emplois pour les pauvres à l’attention du
ministère du Travail et, enfin, un programme de création de logements pour le
ministère du Logement
[70]. Cependant, les revendications les plus nombreuses
concernent le ministère en charge de l’aide sociale : le ministère de la Santé,
de l’Éducation et du Welfare. Dans un esprit de conciliation, le ministre
Wilbur Cohen accepte de recevoir une délégation des pauvres le 29
avril.
RÉUNIONS AVEC LES PAUVRES, DÉSUNION DES
EXPERTS DU MINISTÈRE
Avant la réunion, Schorr tente à nouveau de discuter avec Cohen
des alternatives possibles pour réformer l’aide sociale. William Gorham et
Alice Rivlin accomplissent une démarche similaire en soumettant de nouvelles
études au ministre concernant les faiblesses des programmes existants et les
possibilités du crédit d’impôt. Quelques minutes avant la réunion, Schorr
rappelle à Cohen d’éviter les termes jugés péjoratifs par les pauvres
:
« Pour toute discussion avec les pauvres, je me permets de
vous faire les suggestions suivantes au sujet de la terminologie : ne dites
pas“Nègres( negroes)”, mais “noirs”,
pas“illégitime”comme dans enfant illégitime, mais “hors-mariage”ou même
“illégal”, pas “vous, les gens”, mais “vous”ou “vous tous”ou tout ce que vous
voudrez » [71].
Sous la conduite de représentants de la SCLC, de la NAACP et de
la NWRO, les manifestants sont accueillis à l’intérieur du ministère
[72]. Dans son discours
liminaire, Abernathy dénonce l’inhumanité du volet d’assistance du système de
sécurité sociale. Il rappelle les incohérences régionales de l’AFDC : une
famille, composée d’une mère et de trois enfants, reçoit mensuellement 50
dollars dans le Mississippi, dont 41,75 dollars de la part du gouvernement
fédéral alors qu’à New York, l’allocation mensuelle est de 278 dollars dont 139
de la part du gouvernement fédéral. De façon similaire, il vilipende les
méthodes qui visent à humilier les pauvres pour les dissuader de réclamer les
aides
[73]. Avec
virulence, Abernathy souligne également les aberrations de la politique
fédérale qui accorde neuf dollars par mois à un enfant pauvre du Mississippi et
13000 dollars par mois au sénateur du même État pour limiter sa production
agricole
[74]. Pour
remédier à ces incohérences, les organisateurs de la Campagne des pauvres
aspirent à une refonte complète du système. En priorité, ils réclament la
suppression des amendements de 1967 et des mesures coercitives adoptées
précédemment, notamment la clause du concubin (
man in the house), appliquée dans dix-huit
États. Ensuite, le système mérite une simplification bureaucratique et une
meilleure prise en compte du droit des bénéficiaires, notamment en cas de
litige avec l’administration. Objet de multiples conflits, la date de versement
des allocations reflète la complexité et l’opacité du système. Alors que dans
le cas du volet d’assurance de la sécurité sociale le paiement débute au moment
où la demande est faite, il faut attendre de longs mois avant de pouvoir
bénéficier d’une allocation dans le cas de l’assistance
[75]. Enfin, par l’intermédiaire de leur
chef, les manifestants revendiquent l’instauration d’une réflexion concernant
l’idée d’un revenu minimum garanti, ultime étape, selon eux, de la refondation
du système de l’assistance sociale. Une demande symbolise parfaitement les
attentes : l’extension des droits dispensés dans le cadre du programme
Medicare à l’ensemble des
pauvres
[76]. La
revendication vise à démontrer l’incohérence du système à deux vitesses mis en
place depuis les années 1930. Systématiquement, l’assurance sociale est
privilégiée par rapport à l’assistance sociale : sans poids politique, les
pauvres se contentent de la portion congrue du budget, à l’inverse des
personnes âgées qui bénéficient d’un pouvoir croissant de lobbying auprès du
Congrès.
Pour conclure, Abernathy met l’accent sur l’impatience
croissante des populations pauvres et demande d’éviter, une fois de plus, « de
publier de nouvelles études » démontrant l’inefficacité du système
[77]. Répondant en anglais et
en espagnol aux questions des manifestants, Cohen promet de réfléchir aux
différentes propositions et d’apporter la réponse du ministère dans les
meilleurs délais.
Abernathy accepte le délai mais promet de revenir avec des
milliers de manifestants dix jours plus tard si le ministère ne donne pas un
calendrier précis des réformes
[78].
Sous la conduite d’Alvin Schorr, les experts du ministère
s’attellent à la rédaction d’une réponse aux différentes propositions. En
premier lieu, ils analysent les mesures qui sont de leur ressort direct. Les
accusations de discrimination entrent dans ce cas. Pour faire taire les rumeurs
de racisme, Mary Switzer rédige un rapport à destination des administrateurs
fédéraux, qui sont conviés à respecter le contenu de la loi sur les droits
civiques :
« L’une des plaintes les plus fréquentes concerne l’absence
d’utilisation des formules de politesse (monsieur, madame ou mademoiselle) en
parlant aux bénéficiaires de l’aide sociale et à leur famille. Tous les
programmes fédéraux attribuant des fonds s’adressent à des personnes qui sont
d’une manière ou d’une autre désavantagées physiquement, socialement ou
économiquement » [79].
Plus encore, le ministère s’engage à demander aux États de
faciliter les systèmes de conseil pour les pauvres, l’emploi de traducteurs et
la possibilité d’avoir recours à un juriste
[80]. De façon similaire, Alvin Schorr annonce une
simplification et une harmonisation des procédures
[81]. Abernathy est averti de l’imminence
d’une action législative destinée à corriger les délais bureaucratiques. En
revanche, les experts concèdent que certains points ne relèvent pas de leur
compétence. L’abrogation des amendements de 1967 et l’harmonisation entre les
États des montants des allocations et des critères donnant droit à l’AFDC
(conditions de ressources, statut familial) nécessitent l’arbitrage des
commissions du Congrès et supposent un long travail de préparation en amont.
Dans un souci de conciliation, et avec l’accord du ministre, Schorr promet des
efforts dans ce sens de la part de l’exécutif lors des prochaines sessions
législatives mais rappelle les réalités politiques et institutionnelles, guère
favorables aux libéraux. Une seule demande fait l’objet d’un refus catégorique
: l’extension des droits de
Medicare à
l’ensemble des pauvres
[82]. Tout en souhaitant une réforme du volet
d’assistance, Schorr rappelle la singularité du système d’assurance et refuse
de mettre en péril ce pilier de la sécurité sociale.
La réponse du ministère est accueillie diversement au sein des
manifestants. Les organisations les plus modérées, notamment la SCLC et la
NAACP, acceptent le calendrier du ministère, même si elles désirent un
engagement plus précis sur certains points. Principal reproche, la question de
l’abrogation des amendements de 1967 n’a pas été évoquée avec clarté. À la fin
du mois de mai, Cohen réitère auprès d’Abernathy et de Marian Wright sa
promesse d’un inconditionnel soutien pour modifier le contenu de ces
amendements dès que les conditions seront plus favorables au Congrès
[83]. Toutefois, le ministre
met l’accent sur le danger de la manifestation qui exacerbe et légitime les
positions les plus extrêmes des opposants républicains, à l’image du sénateur
McClelland
[84]. Cette
ligne consensuelle et prudente subit les attaques de certains manifestants et
des représentants de la NWRO qui dénoncent l’inaction du ministère.
Les dissensions internes sont étroitement liées aux tensions
qui règnent dans Resurrection City. Plus les semaines avancent, plus Jesse
Jackson rencontre des difficultés à gérer la ville
[85]. À l’intérieur même de la SCLC, sa
gestion est fortement critiquée. Pour mettre un terme aux exactions, la SCLC a
dû exclure plus de deux cents participants, accusés de malversations. Afin de
résorber le déficit financier qui s’accentue de jour en jour, l’organisation
appelle les pauvres à une grande modération dans la consommation de nourriture.
La remise en ordre provoque la colère de la NWRO. Des tracts anonymes circulent
et accusent les chefs de la SCLC de vivre dans de luxueux hôtels pendant que
les pauvres dorment sous les tentes
[86]. Peu à peu, l’ONDW prend ses distances et prépare
des manifestations dans l’ensemble du pays. Le 12 mai, jour de la fête des
mères, une grande marche est organisée à Washington et dans des dizaines de
villes. Pour rappeler le conservatisme du Congrès, Wiley orchestre une
rencontre entre des mères vivant de l’aide sociale et une association
charitable de la ville, dirigée par la femme de Wilbur Mills
[87]. La NWRO reçoit le
soutien remarqué de la veuve de Martin Luther King, Coretta Scott King, et de
5000 manifestants qui traversent les quartiers de Washington. À l’issue de la
journée, une manifestation (
sitin) à
proximité d’un bâtiment fédéral entraîne l’intervention des forces armées
:
18 manifestants sont arrêtés. Publiquement, Abernathy se
désolidarise de la surenchère de la NWRO.Toutefois, la SCLC est contrainte de
durcir ses revendications. La décision soulève d’intenses débats : certains
lieutenants d’Abernathy lui conseillent même de cesser cette désastreuse
campagne. Alors qu’il était paradoxalement peu enclin à s’engager dans cette
Campagne des pauvres, Jesse Jackson le convainc de la nécessité d’organiser une
grande manifestation pour faciliter l’adoption des mesures préconisées par la
SCLC
[88]. En
conséquence, une grande manifestation pacifique est annoncée pour le 19 juin.
Plus encore, dès le début du mois de juin, Abernathy clarifie les
revendications. Avec l’aide de la juriste Marian Wright, il rédige un texte à
l’attention de tous les ministères contenant un calendrier législatif précis et
demande au président de s’engager fermement pour soutenir l’action de ses
ministères
[89].
Cette radicalisation de la Campagne des pauvres accentue la
tension entre les manifestants et le ministère de la Santé, de l’Éducation et
du Welfare. De plus en plus, la duplicité de Wilbur Cohen agace. Alors qu’il
promet de soutenir l’idée d’un revenu minimum garanti lors des discussions et
de procéder à l’annulation des amendements de 1967, il refuse de faire une
déclaration écrite portant mention de cet engagement
[90]. Progressivement, les
débats prennent une tournure de plus en plus politique. Les manifestants
exigent un soutien officiel du ministère pour la proposition de loi rédigée par
un sénateur proche de la NWRO, Fred Harris, afin d’établir un revenu minimum
garanti
[91]. Par
ricochet, le changement de ton accentue les dissensions entre les experts. Chef
de file des réformistes, Alvin Schorr demande à Cohen une clarification des
enjeux du débat :
« Ils insistent sur deux points qui nous intéressent
particulièrement. Tout d’abord, un discours public de votre part annonçant
votre souhait de renoncer au gel des augmentations de l’allocation pour les
familles avec des enfants dépendants, aux aspects coercitifs sur l’incitation
au travail et aux limitations de l’extension de l’allocation aux chômeurs.
Ensuite, ils vous demandent de préciser vos attentes en matière de réforme des
programmes d’assistance publique » [92].
De leur côté, William Gorham et Alice Rivlin sollicitent à
nouveau un vaste débat à l’intérieur du ministère sur les objectifs du
programme de sécurité sociale. Persuadé de l’effritement du mouvement et de la
force de l’opposition au Congrès, Cohen temporise. Lors d’une nouvelle
rencontre avec Abernathy, il s’engage à veiller à une meilleure application des
mesures d’aide sociale et à interdire toute forme de discrimination des
bénéficiaires des aides sociales. Avec le soutien présidentiel qui refuse de
contrarier le Congrès, le ministre reste ferme et espère un enlisement du
mouvement sous le poids des rivalités internes.
Persuadée de l’inutilité de la stratégie institutionnelle de la
SCLC, la NWRO tente de rallier les manifestants à sa stratégie de surenchère.
Les circonstances lui sont favorables : le 11 juin 1968, la Cour Suprême donne
gain de cause aux juristes de l’organisation en déclarant inconstitutionnelle
la clause du concubin, adoptée par l’État d’Alabama
[93]. Le lendemain, George Wiley piège
Wilbur Cohen en l’interrogeant publiquement devant le Congrès pour lui demander
de commenter la décision de la Cour Suprême. Face aux journalistes, Cohen est
contraint de promettre de prendre des mesures immédiates pour faire appliquer
la décision de la Cour Suprême dans les différents États
[94]. De son côté, la SCLC espère utiliser
la grande manifestation prévue le 19 juin pour redonner une dynamique au
mouvement. Dans cette optique, elle fait appel à Bayard Rustin et lui demande
de renouveler son succès du mois d’août 1963 lorsqu’il mit au point la marche
sur Washington de Martin Luther King. Un tel choix accroît le malaise des
autres organisations et les dissensions internes. Si chacun reconnaît à Rustin
un talent incontestable d’organisateur, tous s’accordent à regretter son manque
d’enthousiasme pour la Campagne des pauvres. En raison des multiples pressions
qui s’exercent sur lui, Rustin renonce à cette fonction
[95]. La défection augmente la confusion
générale et le sentiment d’anarchie.
Plus encore, elle affaiblit la crédibilité du mouvement. En
dépit des multiples atermoiements, la Journée de la solidarité (
Solidarity Day) réunit entre 50000 et
100000 manifestants dans les rues de Washington, grâce aux renforts massifs
apportés par les syndicats
[96]. Cependant, la mobilisation n’est pas suffisante
pour faire pression sur le gouvernement fédéral. Le 24 juin 1968, les
manifestants reçoivent l’ordre d’évacuer les pelouses du Mall. Refusant de se
plier aux injonctions du gouvernement fédéral, Abernathy passe dix-neuf jours
en prison dans l’indifférence générale. Incontestablement, la stratégie
d’atermoiement prônée par Wilbur Cohen porte ses fruits.
Au terme de la Campagne des pauvres, un sentiment d’amertume
prévaut à l’intérieur du ministère
[97]. En juillet 1968, les fonctionnaires fédéraux créent
un nouveau groupe de concertation avec la NWRO et la SCLC
[98]. Mais, sous la pression politique, la
campagne s’achève. Dès lors, beaucoup d’experts du ministère ont le sentiment
d’un échec profond. S’ils ont amélioré les conditions d’attribution des
allocations, ils ont échoué à réformer le système. Le conservatisme de Wilbur
Cohen a empêché toute réflexion de fond sur la nature du système d’assistance
sociale. Désabusé, Schorr prend un congé sabbatique pour enseigner un an à
l’Université Brandeis grâce à une aide de la Fondation Ford
[99]. L’élection de Nixon au
pouvoir en novembre 1968 l’éloigne définitivement des couloirs du ministère. De
leur côté, William Gorham et Alice Rivlin décident de rester dans
l’administration démocrate pour continuer à promouvoir leur idée de revenu
minimum garanti, même s’ils déplorent les blocages de l’administration et le
manque de volontarisme politique de Cohen
[100]. À peine la Campagne des pauvres achevée, Rivlin
estime le temps venu d’un changement d’échelle dans la stratégie et élabore un
programme nommé BIG :
Basic Income
Guarantee (revenu élémentaire garanti), dont l’objectif est
d’expérimenter à l’échelle nationale l’idée d’un revenu garanti
[101]. Rivlin espère ainsi
unifier tous les programmes existants en matière d’aide sociale, faciliter
l’abandon des variations entre États et simplifier les procédures
administratives
[102]. À sa manière technicienne, elle fonde les
structures susceptibles d’assurer un succès posthume à la Campagne des
pauvres.
La Campagne des pauvres du printemps 1968 n’a pas opposé de
façon schématique une société civile réformiste à une administration Johnson de
plus en plus conservatrice. L’examen du travail des experts du ministère de la
Santé, de l’Éducation et du Welfare démontre la convergence d’intérêts entre
certains libéraux et les divergences d’analyses avec d’autres, selon des
clivages qui ne recoupent pas les fonctions des uns et des autres. Certes, au
lendemain de la Campagne des pauvres, les experts du ministère partagent un
sentiment d’échec rétrospectif. Si des avancées techniques ont eu lieu grâce à
leur action, le grand débat sur la nature du
welfare ne se produit pas : les alternatives au
système d’assistance sociale, concoctées dans les groupes de travail depuis
plusieurs années, restent à l’état de projet. Sous la houlette du ministre
Wilbur Cohen, le principe de réalité législative s’est imposé à tous les
réformistes. Dès 1959, le politologue Charles Lindblom remarquait déjà cette
spécificité du fonctionnement de la démocratie américaine : « Les démocraties
changent leur politique à travers un processus d’ajustements progressifs. La
politique ne change pas par bond »
[103].
Selon des mécanismes complexes que les historiens commencent à
explorer, le Congrès impose sa marque sur les politiques sociales
[104]. À plus d’un titre,
en protégeant systématiquement le volet d’assurance de la sécurité sociale,
Wilbur Cohen garantit sa survie au gré des aléas politiques. Revers de la
médaille, l’assistance sociale n’a pas connu de réforme d’envergure et demeure,
au début de l’été 1968, un système complexe, notoirement inefficace et
fortement impopulaire. Indéniablement, l’échec de la Campagne des pauvres
marque la cristallisation définitive d’une sécurité sociale à deux vitesses et
annonce le démantèlement de l’assistance sociale, opéré par Bill Clinton en
1996.
Au cours de cette année 1968, l’incapacité paradoxale à imposer
ses vues dans son propre camp provoque un malaise profond au sein du monde
libéral, aussi bien dans la société civile que dans les espaces de prise de
décision.
À l’intérieur du ministère, la Campagne des pauvres favorise le
basculement de nombreux fonctionnaires en faveur du projet de revenu minimum
garanti.
Ironie de l’histoire, c’est le chantre de la majorité
silencieuse, Richard Nixon, qui accorde au ministère ce que le président
Johnson et son ministre Wilbur Cohen ont refusé pendant de longues années :
proposer au Congrès un revenu minimum garanti pour les populations les plus
défavorisées
[105].
La rencontre entre la société civile et les experts du ministère n’aura donc
pas été vaine : elle aura permis de clarifier les positions de chacun et de
démontrer pour les experts les limites d’une administration démocrate qu’ils
ont soutenue durant de longues années.
Loin d’une sociologie de l’expertise qui présuppose le pouvoir
absolu des experts pour mieux en dénoncer l’inefficacité productive, l’examen
des pratiques bureaucratiques du ministère de la Santé, de l’Éducation et du
Welfare replace les experts dans l’épaisseur politique, sociale et
institutionnelle où leur autorité se déploie. En analysant la complexité
d’élaboration des réformes du
welfare
dans le pays, cette étude rend possible un dépassement des problématiques «
segmentées », selon la formule de Michael Katz, de l’historiographie américaine
actuelle, fondée autour de clivages raciaux et sexuels
[106]. En démontrant l’enchevêtrement des
espaces de dialogue et des zones de conflits entre les experts et la société
civile, la Campagne des pauvres rappelle la complexité des échanges
démocratiques à l’intérieur des sociétés contemporaines.
[1]
Cette étude a été accomplie avec le soutien intellectuel et
financier du groupe de recherche, dirigé par Pap Ndiaye, sur l’expertise et la
politique aux États-Unis au sein de l’UMR 8130 du CNRS (Centre d’études
nord-américaines – EHESS). L’auteur tient également à remercier Brian Balogh,
Laurent Césari, Jean Heffer, Jean-Christian Vinel, François Weil et Olivier
Zunz.
[2]
Nous utilisons le terme de professionnel dans le sens anglais
de
profession qui n’a pas d’équivalent
en français.
[3]
Sur les travaux sociologiques, on renvoie aux analyses de
Steven BRINT,
In an Age of Experts :The Changing
Role of Professionals in Politics and Public Life, Princeton,
Princeton University Press, 1994 et Jean-Yves TREPOS,
La sociologie de l’expertise, Paris,
PUF, 1996.
[4]
Pour une analyse de l’autorité sociale des experts : Magali
SARFATTI LARSON, « The Production of Expertise and the Constitution of
Expertise Power », in Thomas HASKELL (éd.),
The
Authority of Experts : Studies in History and Theory, Bloomington,
Indiana University Press, 1984, p. 22-80.
[5]
Depuis une trentaine d’années, les historiens de la synthèse
organisationnelle démontrent le rôle central des grandes organisations dans la
constitution de la société au cours du XXe siècle. Influencée par les modèles
sociologiques et la perspective managériale d’Alfred Chandler, la synthèse
organisationnelle est née en réaction contre l’histoire politique
traditionnelle, centrée de façon exclusive autour des processus électoraux et
des discours politiques. À l’inverse de cette approche qui met l’accent sur les
grandes alternances politiques, les historiens ont démontré la continuité d’un
discours modernisateur et d’une pratique gestionnaire à l’intérieur du
gouvernement fédéral. Voir le texte fondateur de cette école et sa récente
refondation intellectuelle : Louis GALAMBOS, « The Emerging Organizational
Synthesis in Modern American History »,
Business
History Review, 44/3, Autumn 1970, p. 279-290 et Brian BALOGH «
Reorganizing the Organizational Synthesis : Federal-Professional Relations in
Modern America »,
Studies in American Political
Development, 5/1,1991, p. 119-172.
[6]
Beaucoup d’historiens voient dans Wilbur Cohen l’un des pères
fondateurs de la sécurité sociale américaine. À ce sujet, voir la biographie
aux accents hagiographiques d’Edward BERKOWIWTZ,
M. Social Security. The Life of Wilbur J. Cohen,
Lawrence, University Press of Kansas, 1995.
[7]
En 1964, le seuil de pauvreté est fixé à 3000 dollars pour une
famille de quatre personnes. Sur la construction statistique de ce seuil de
pauvreté : Romain HURET, « Le grand dessein. Les experts sociaux et la
construction de la “guerre contre la pauvreté” aux États-Unis, 1945-1972 »,
thèse de doctorat, EHESS, Paris, 2003.
[8]
La meilleure approche événementielle demeure James PATTERSON,
America’s Struggle Against Poverty
1900-1994, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1994, p.
99-114.
[9]
L’ouvrage récent d’Alice O’CONNOR synthétise les critiques
contre les experts, accusés, d’une part, d’avoir volontairement oublié la
spécificité de la pauvreté des Afro-Américains et des femmes et, d’autre part,
d’avoir refusé de transformer en profondeur le système capitaliste américain :
Poverty Knowledge : Social Science, Social
Policy, and the Poor in Twentieth-Century US History, Princeton,
Princeton University Press, 2001.
[10]
Voir Charles FAGER,
Uncertain
Ressurection :The Poor People’s Washington, Grand Rapids, Mich.,
William B. Erdmans Publishing Co., 1969 et Adam FAIRCLOUGH,
To Redeem the Soul of America :The Southern
Christian Leadership Conference and Martin Luther King Jr, Athens,
University of Georgia Press, 1987, p. 357-405.
[11]
Parmi les nombreuses publications, signalons l’ouvrage des
sociologues Richard CLOWARD et Frances FOX PIVEN,
Regulating the Poor :The Function of Public
Welfare, New York, Pantheon Books, 1973, le reportage du journaliste
Tom KAHN, « Why the Poor People’s Campaign Failed »,
Commentary, September 1968, p. 3-15 et
les mémoires de Ralph ABERNATHY,
And the Walls
Came Tumbling Down, New York, Harper & Row, 1989.
[12]
Thomas JACKSON « The State, the Movement, and the Urban Poor :
The War on Poverty in the 1960s », in Michael KATZ (ed.),
The « Underclass » Debate :Views from
History, Princeton, Princeton University Press, 1993, p. 403-439.
Sur la nécessité de dépasser le clivage société civile/experts pour mieux
comprendre les années 1960 : Brian BALOGH (ed.),
Integrating the Sindies. The Origins, Structures, and
Legitimacy of Public Policy in a Turbulent Decade, University Park,
Pennsylvania State University Press, 1996, p. 1-33.
[13]
Le meilleur représentant de cette histoire institutionnelle des
droits civiques est Hugh DAVIS GRAHAM,
The Civil
Rights Era :Origins and Development of National Policy, New York,
Oxford University Press, 1990.
[14]
Nous avons principalement utilisé les sources gouvernementales,
localisées aux Archives Nationales à College Park, du ministère de la Santé, de
l’Éducation et du Welfare (Record Group 281) et de l’Office of Economic
Opportunity (Record Group 381). En complément, nous avons analysé les papiers
personnels d’experts du ministère : Alvin Schorr Papers déposés aux Social
Welfare History Archives de l’Université du Minnesota; Wilbur Cohen Papers à la
State Historical Society of Wisconsin et Alice Rivlin Papers à la Library of
Congress.
[15]
Nous appelons « expert » tout haut fonctionnaire recruté par le
ministère au cours des administrations démocrates en raison de ses compétences
scientifiques. L’organigramme (
general
schedule) de l’administration américaine comporte 18 grades : les
employés de GS 1 à GS 8 et les hauts fonctionnaires de GS 16 à GS 18. La
pratique du système des dépouilles (
spoils
system ) renforce le recours massif aux experts, notamment après la
Seconde Guerre mondiale.
[16]
En raison de la spécificité du terme
welfare dans le discours politique
américain, nous avons préféré ne pas utiliser la traduction de « bien-être » ou
« aide sociale ». La généalogie du terme est esquissée par Michael KATZ, Lorrin
THOMAS, « The Invention of “Welfare” in America »,
Journal of Policy History, 10/4,1998,
p. 399-418.
[17]
Réservée aux seules mères célibataires, cette allocation est
étendue en 1962 aux familles dont le père est au chômage. Cette extension
renforce l’explosion du nombre de bénéficiaires : entre 1964 et 1967, le nombre
de récipiendaires de l’allocation pour les familles est passé de 4219000 à
5309000.
[18]
Sur les émeutes de Detroit de 1967 et la commission Kerner,
voir Gareth DAVIES,
From Opportunity to
Entitlement : The Transformation and Decline of Great Society
Liberalism, Lawrence, University Press of Kansas, 1996, p.
204-208.
[19]
Les données quantitatives sont extraites de : « Statement by
William Gorham, Assistant Secretary of Health, Education and Welfare before the
Special Subcommittee on Scientific Manpower Utilization of the Committee on
Labor and Public Welfare », 18/05/1966, Folder William Gorham, Speeches and
testimony 1966-1967, Alice Rivlin Papers (AR Papers), Library of Congress, p.
2-8.
[20]
Le concept d’État proministratif est explicité par B. BALOGH, «
Reorganizing the Organizational Synthesis », p. 121-123.
[21]
Pour cette formule de Cohen et sa conception du
welfare, voir E. BERKOWITZ,
M. Social Security, op. cit., p.
106-107.
[22]
Sur les mesures coercitives contenues dans les amendements de
1962 : US Congress, House Committee on Ways and Means,
Hearings on Public Welfare Amendments,
Washington DC, US Government Printing Office, 1962. Cohen a livré sa propre
analyse du vote des amendements : W. COHEN, Robert BALL, « The Public Welfare
Amendments of 1962 »,
Public Welfare,
20,1962, p. 16-34.
[23]
Partisan d’une plus grande rigueur fiscale au Congrès dans les
années 1950 et 1960, Wilbur Mills a étroitement contrôlé les dépenses sociales,
grâce à sa position de président (
chairman) de la Commission des voies et moyens.
Julian ZELIZER,
Taxing America :Wilbur D. Mills,
Congress and the State 1945-1975, Cambridge, Cambridge University
Press, 1999.
[24]
E. BERKOWITZ,
M. Social
Security,
op. cit., p.
255.
[25]
Report of the House Committee on
Ways and Means into HR 12080, the Social Security Amendment of 1967,
90th Congress, 1st Session, Washington DC, US Government Printing Office, 1967,
p. 94-103.
[26]
Memorandum from Alvin Schorr to Ellen Perkins, 27/06/1967,
Subject : Studies for Program Analysis Group on Exits from Poverty, Folder Poor
People Campaign DHEW : Social and Rehabilitative Services, Box 15, Alvin Schorr
Papers (AS Papers), Social Welfare History Archives, University of
Minnesota.
[27]
Letter from Russel Long to William Gorham, Folder William
Gorham Speeches and Testimony, 1966-1967, Box 22, AR Papers.
[28]
Ellen Winston a exercé des responsabilités dans les différentes
agences en charge du
welfare depuis
les années 1930. Voir Blanche COLL,
Safety Net
:Welfare and Social Security 1929-1979, New Brunswick, Rutgers
University Press, 1995, p. 232-233.
[29]
R. DALLEK,
Flawed
Giant,
op. cit., p.
518.
[30]
Pour la biographie d’Alvin Schorr, nous avons utilisé sa propre
autobiographie :
Passion and Policy : A Social
Worker’s Career, Cleveland, David Press, 1997.
[31]
Ancien membre du
think
tank militaire Rand Corporation, William Gorham a mis en œuvre à
l’intérieur du ministère de la Défense les principes de rationalisation chers à
Robert McNamara. De son côté, Alice Rivlin est docteur en économie et disciple
de l’économètre Guy Orcutt. Avant de rejoindre le ministère de la Santé, de
l’Éducation et du Welfare, elle travaille pour la Brookings
Institution.
[32]
US Department of Health, Education and Welfare,
Program Analysis : Income and Benefit
Programs, Office of the Assistant Secretary for Program
Coordination, 10/1966, Folder Income Maintenance, Box n
Ëš23, AR Papers.
[33]
Poverty Amid Plenty,
Washington DC, US Government Printing Office, 1969.
[34]
Alice RIVLIN,
Systematic Thinking
for Social Action, Washington DC, The Brookings Institution, 1973,
p. 26.
[35]
A. SCHORR,
Passion and
Policy,
op. cit., p.
104.
[36]
Alvin SCHORR,
Explorations in
Social Policy, New York, Basic Books, 1968, p. 13.
[37]
Sur les tentatives pour mobiliser les pauvres du SNCC et du
CORE : Claybore CARSON,
In Struggle : SNCC and
the Black Awakening of the 1960s, Cambridge, Harvard University
Press, 1981 et August MEIER, Elliot RUDWICK,
CORE
: A Study of the Civil Rights Movement, New York, Norton,
1973.
[38]
Sur cette évolution, la meilleure référence demeure David
GARROW, « From Reformer to Revolutionary », in
Idem (ed.),
Martin
Luther King Jr and the Civil Rights Movement, Brooklyn (NY),
Carlson, p. 427-437.
[39]
En 1932,11000 anciens combattants viennent à Washington pour
réclamer un versement anticipé de leur prime. Le général Mc Arthur et le
colonel Eisenhower répriment la manifestation.
[40]
Pour une typologie des modes de contestation aux États-Unis :
Marianne DEBOUZY, « Les marches de protestation aux États-Unis (XIXe-XXe
siècles)»,
Le mouvement social, n
Ëš202,
janv.-mars 2003, p. 15-41.
[41]
Diplômée de Yale, Marian Wright est la première avocate noire à
exercer dans les tribunaux du Mississippi. Elle est membre du
Legal Defense Fund de la
NAACP.
[42]
Adam FAIRCLOUGH,
To Redeem the
Soul of America, p. 357-383; Dona COOPER, Charles COOPER,
The Dual Agenda. The African-American Struggle
for Civil and Economic Equality, New York, Columbia University
Press, 2000, p. 168.
[43]
Citation tirée de Nick KOTZ, Mary KOTZ,
George Wiley. A Passion for Equality,
New York, Norton, p. 183.
[44]
L’UAW a notamment financé la
Citizens Crusade Against Poverty en 1965 : Kevin
BOYLE,
The United Auto Workers and the Heyday of
American Liberalism 1945-1968, Ithaca, Cornell University Press,
1995, p. 189-191.
[45]
La NWRO a été créée par des universitaires soucieux de venir en
aide aux populations défavorisées. À la tête de l’organisation, on trouve le
sociologue Richard Cloward et le chimiste afroaméricain George Wiley. En mai
1966, Cloward et Wiley créent le
Poverty/Rights
Action Committee (PRAC), une petite structure de quatre personnes,
financée par Wiley et son épouse. Grâce à une stratégie de terrain
particulièrement efficace, le PRAC se développe peu à peu : les pauvres,
membres de droit, doivent verser un dollar symbolique pour contribuer aux
efforts de l’organisation. En août 1967, l’organisation tient sa première
conférence nationale et adopte son nom définitif. Sur la création, Richard
CLOWARD, Frances FOX PIVEN,
Regulating the Poor
:The Function of Public Welfare, New York, Pantheon Books, 1973. La
biographie de Wiley
, Passion for
Equality, précédemment citée, est également une source intéressante,
en dépit de son ton hagiographique et militant.
[46]
Memorandum from Robert Theobald to Key Mailing List, Subjects :
Developments toward adoption of the guaranteed income, 22/04/1966, Folder 11,
Box 107, Wilbur J. Cohen Papers (WJC Papers), State Historical Society of
Wisconsin.
[47]
À la fin de l’année 1967, l’organisation compte environ 30000
membres.
[48]
Sur cette campagne de la NWRO : Martha DAVIS,
Brutal Need : Lawyers and the Welfare Rights
Movement 1960-1973, New Haven, Yale University Press, 1993, p.
124.
[49]
« Questions and Answers about the New Anti-Welfare Law », NOW,
Official Publication of the National Welfare Rights Organization, 02/02/68,
Folder Poor People Campaign, WJC Papers, State Historical Society of Wisconsin,
Madison.
[50]
La meilleure biographie d’Abernathy reste son autobiographie :
And the Walls Came Tumbling Down, op.
cit.
[51]
N. KOTZ, M. KOTZ,
A Passion for
Equality, op. cit., p. 257.
[52]
K. BOYLE,
The UAW, op.
cit., p. 241-243.
[53]
L’estimation du nombre de pauvres dans Resurrection City est
difficile : il ne dépassa jamais le millier le long du Potomac et deux mille
dans l’ensemble du District of Columbia. Memorandum from Dale Thompson to John
Cole, 17/05/1968, Folder DHEW : Employees, Box 15, AS Papers. Concernant le
rôle de Jesse Jackson : Barbara RAYNOLDS,
Jesse
Jackson : The Man, the Movement, the Myth, Chicago, Nelson Hall,
1975, p. 84-86.
[54]
Sur les émeutes de Washington, voir Ben GILBERT,
Ten Blocks from the White House : Anatomy of the
Washington Riots of 1968, New York, Praeger, 1968.
[55]
Joseph CALIFANO,
The Triumph and
Tragedy of Lyndon Johnson : The White House Years, New York, Simon
& Schuster, 1991, p. 286-287 et A. SCHORR,
Passion and Policy, op. cit., p. 78.
[56]
Control of Demonstrations, Sit-Ins, and Civil Disorders, HEW
25/01/68, Folder DHEW : Employees, Box 15, AS Papers. Sur la virulente campagne
du FBI contre la Campagne des pauvres : Gerald MC KNIGHT,
The Last Crusade, p. 83-106.
[57]
A. FAIRCLOUGH,
To Redeem the Soul
of America, op. cit., p. 368.
[58]
Sur le parcours de Mary Switzer : Blanche COLL,
Welfare and Social Security : Welfare and Social
Security 1929-1979, New Brunswick, Rutgers University Press, 1995,
p. 243-246.
[59]
Memo from Mary Switzer to all SRS Employees, 10/05/1968, Folder
Poor People’s Campaign, Box 12, HEW Papers, LBJ Library.
[60]
B. GILBERT,
Ten Blocks from the
White House, op. cit., p. 1-3.
[61]
Memo from Fred Steininger to Alvin Schorr, 12/04/1968, Folder
Poor People Campaign DHEW : Social and Rehabilitative Services, Box 15, AS
Papers.
[62]
Memo from Fred Steininger to Mary Switzer, Planning for Poor
People’s March, 25/04/1968, Folder Poor People Campaign DHEW : Social and
Rehabilitative Services, Box 15, AS Papers.
[63]
Memo from Joseph Meyers to Alvin Schorr, SRS Officials
Available to Meet with Representatives of the Poor People’s March, 23/04/1968,
Folder Poor People Campaign DHEW : Social and Rehabilitative Services, Box 15,
AS Papers.
[64]
A. SCHORR,
Passion and Policy,
op. cit., p. 78.
[65]
Federal Employees for Democratic Society Campaign, 23/05/1968,
Folder DHEW-Employees, Box 15, AS Papers.
[66]
Deputy Assistant Secretary for Personnel and Training to HEW
Employees, 13/05/1968, Folder DHEW – Employees, Box 15, AS Papers.
[67]
Memo from Alvin Schorr to Wilbur Cohen, 09/03/1968, Subject :
MLK Demonstration, Folder 3 Administrative Files 1963-1968 : Poor People’s
March, Box 110, WJC Papers.
[68]
Memo from Ralph Huit to Wilbur Cohen, 06/05/1968, Folder Poor
People’s Campaign, Box 110, WJC Papers.
[69]
Letter from Mary Switzer to Ralph Abernathy and Mrs Johnnie
Tillman, undated, Folder Poor People Campaign DHEW : Social and Rehabilitative
Services, Box 15, AS Papers.
[70]
Le texte figure dans les White House Aides File, Folder Poor
People March, Box 36, Lyndon Baines Johnson Library. Sur les tractations
internes aux organisations, voir D. COOPER, C. COOPER,
The Dual Agenda,
op. cit., p. 171.
[71]
Memo from Alvin Schorr to Wilbur J. Cohen, A Small Glossary,
Folder Poor People Campaign, WJC Papers, 28/05/1968. Les expressions sont
soulignées dans l’original.
[72]
Memo from Mary Switzer to all SRS Employees, 10/05/1968, Folder
Poor People Campaign DHEW : Social and Rehabilitative Services, Box 15, AS
Papers.
[73]
R. CLOWARD, F. FOX PIVEN,
Regulating the Poor,
op. cit., p. 190-196.
[74]
L’exemple provient d’une étude de la NAACP et de la juriste
Marian Wright : D. COOPER, C. COOPER,
The Dual
Agenda,
op. cit., p.
168.
[75]
A. SCHORR,
Passion and
Policy,
op. cit., p.
80.
[76]
Le programme
Medicare
relève de l’assurance sociale : il constitue une assurance pour
l’hospitalisation des retraités qui bénéficient déjà d’une retraite fédérale. À
l’inverse, le programme
Medicaid offre
des services inférieurs à
Medicare et
ne concerne que les familles les plus pauvres, le programme étant soumis à des
conditions de ressources dont les limites sont laissées à la discrétion des
États.
[77]
Memo from Mary Switzer to all SRS Employees, p. 2. Abernathy
fait allusion aux résultats de différents rapports du ministère qui déplorent
l’inefficacité du système d’assistance sociale.
[78]
R. ABERNATHY,
And the Walls…, op.
cit., p. 504.
[79]
Mary Switzer to State Administrators, Undated, Folder Poor
People Campaign DHEW : Social and Rehabilitative Services, Box 15, AS
Papers.
[80]
Memorandum from Alvin Schorr to Mary Switzer, Draft Responses
to Poor People’s Demands, 07/05/1968, Folder Poor People Campaign : DHEW
Responses ( 2), Box 15, AS Papers.
[81]
Memorandum from Alvin Schorr to Department of HEW, Response to
Poor People’s Demands, 02/05/68, Folder Poor People Campaign, WJC
Papers.
[82]
Letter from Alvin Schorr to Arthur E. Hess, Response to Poor
People’s Demands, 4/05/1968, Folder Poor People Campaign DHEW : Social
Security, Box 15, AS Papers.
[83]
Letter from Wilbur Cohen to Ralph Abernathy, 26/05/1968, Draft
Responses to Poor People’s Demands, 07/05/1968, Folder Poor People Campaign :
DHEW Responses ( 2), Box 15, AS Papers.
[84]
Favorable à une loi anti-émeute, renforçant le pouvoir des
forces de l’ordre, ce sénateur ségrégationniste utilise la Campagne des pauvres
pour agiter le spectre de la révolution et trouve le soutien du FBI : G. MC
KNIGHT,
The Last Crusade, op. cit, p.
82-86.
[85]
B REYNOLDS,
Jesse
Jackson,
op. cit., p.
81-95.
[86]
A. FAIRCLOUGH,
To Redeem the Soul
of America, op. cit., p. 386-387.
[87]
G. MC KNIGHT,
The Last Crusade,
op. cit., p. 70.
[88]
R. ABERNATHY,
And the Walls…, op.
cit., p. 448-450; Marshall FRADY,
Jesse : The Life and Pilgrimage of Jesse
Jackson, New York, Random House, 1996, p. 228-239.
[89]
Statement of Rev. Ralph David Abernathy on Goals of Poor
Peoples Campaign, Draft Responses to Poor People’s Demands, 07/06/1968, Folder
Poor People Campaign : DHEW Responses ( 2), Box 15, AS Papers.
[90]
To Response of the Department of Health, Education and Welfare,
11/06/1968, Folder Poor People Campaign : DHEW Responses ( 1), Box 15, AS
Papers.
[91]
Hostile aux amendements de 1967, ce sénateur incarne la relève
démocrate, favorable à une nouvelle politique : voir G. DAVIES,
From Opportunity to Entitlement, op.
cit., p. 219-220.
[92]
Memo from A. Schorr to Secretary, 15 juin 1968, Folder 4
Untitled, Box 110, WJC Papers.
[93]
L’arrêt
King v. Smith
invalide la clause du concubin car elle n’est pas conforme aux dispositions de
la loi sur la sécurité sociale de 1935. Lire la pertinente analyse d’Elizabeth
BUSSIERE,
(Dis) Entitling the Poor. The Warren
Court, the Welfare Rights and the American Political Tradition,
University Park (Penn.), Pennsylvania State University Press, 1997, p.
155-156.
[94]
N. KOTZ, M. KOTZ,
Passion for
Equality,
op. cit., p.
259.
[95]
Bayard RUSTIN,
Down the Line :
Collected Writings of Bayard Rustin, Chicago, Quadrangle Books,
1971, p. 202-205.
[96]
Washington Post,
21/06/1968, p. 1;
Washington Post,
21/06/1968, D-1, D-3. Kevin BOYLE,
The
UAW, p. 234.
[97]
A. SCHORR,
Passion and Policy,
op. cit., p. 80-82.
[98]
Letter from Mary Switzer to Ralph Abernathy, 19/07/1968; Letter
from Mary Switzer to Mrs Tillman, Chairman of the NWRO, Folder Poor People
Campaign DHEW : Social and Rehabilitative Services, Box 15, AS Papers.
[99]
A. SCHORR,
Passion and Policy,
op. cit., p. 80.
[100]
Alice RIVLIN, « What’s Happened to the Good Guys ?»,
Washington Post, 07/12/1969, p.
16.
[101]
Outline of A Program to Provide a Basic Income Guarantee,
31/05/1968, Folder 11 Basic Income Guarantee 1968, Box 131, WJC
Papers.
[102]
Memo from Alice Rivlin to Wilbur Cohen, 6/6/1968, Subject :
Initial Reaction to the BIG Program, Folder 11 Basic Income Guarantee 1968, Box
131, WJC Papers.
[103]
Charles LINDBLOM, « The Science of Muddling Through »,
Public Administrative Review, Spring
1959, p. 84.
[104]
James PATTERSON, « Congress and the Welfare State : Some
Historical Reflections »,
Social Science
History, 24/2,2000, p. 367-378.
[105]
Conçu en 1969, le
Family
Assistance Plan de Nixon prévoit un revenu minimum garanti de 1600
dollars pour une famille de quatre personnes. Sur ce projet et son échec au
Congrès : Kenneth BOWLER,
The Nixon Guaranteed
Income Proposal : Substance and Proposal in Policy Change,
Cambridge, Ballinger, 1974.
[106]
Michael KATZ, « Segmented Visions : Recent Historical Writing
on American Welfare »,
Journal of Urban
History, 24/2, January 1998, p. 244-255. Pour un résumé des enjeux
historiographiques : Pap NDIAYE, « Protection sociale et démocratie aux
États-Unis »,
Bulletin de la Société d’Histoire
Moderne et Contemporaine, 2000/1-2, p. 33-41.