2004
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Vichy et la troisième voie
« Vers la révolution communautaire ».
Rencontres de la troisième voie au temps de l’ordre
nouveau
Antonin Cohen
Antonin COHEN Chargé de Recherche « Marie Curie »
European Institute London School of Economics
Houghton Street London WC 2A 2AE
Antonin COHEN «Vers la révolution communautaire». Rencontres de
la troisième voie au temps de l’ordre nouveau Bien qu’elle soit au cœur de la
Révolu~tion Nationale et des réformes politiques entreprises en son nom,
l’utopie «commu~nautaire» n’a encore jamais fait l’objet d’une analyse
systématique. En prenant pour objet les Journées du Mont-Dore, qui réunissent,
sous l’égide du maréchal Pétain, en avril puis en septembre 1943, bon nombre
des mouve~ments qui se réclament alors d’une révolution spécifiquement
«communautaire», cet article entend contribuer à une telle analyse dans le
cadre d’une histoire sociale plus générale de l’idéologie et des réseaux de
troisième voie.Il est en effet nécessaire de rendre compte de la force et de la
permanence des représenta~tions du monde qui la sous-tendent pour comprendre
comment cette idéologie, née de la révolution conservatrice des années 1930, a
pu contribuer à la modernisation réformiste des années 1950, transport dont le
Mont-Dore constitue un moment clé.
Although it was in the heart of the National Revolution and of
the political reforms undertaken in its name, the «com~munitarian» utopia has
never been systema~tically analysed. By bringing to light the Days of the
Mont-Dore which gathered, under Marshall Pétain’s patronage, in April and
September 1943,many of the movements that were appealing to this communitarian
revolu~tion, this article aims at contributing to such an analysis in the
broader perspective of a social history of third way ideology and net~works. It
is important to understand the force and permanence of social and political
repre~sentations underlying this third way to explain how this ideology, born
from the conservative revolution of the thirties, could contribute to the
reformist modernization of the fifties, a journey in which the Mont-Dore was a
key moment.
La loi constitutionnelle du 10 juillet 1940, qui délègue les
pleins pouvoirs au maréchal Pétain, lui donnait pour objectif générique de «
refaire la France » suivant les principes d’une « révolution nationale »
[1]. On ne prêtera jamais trop
attention à cette sorte de génération spontanée avec laquelle les termes de «
révolution nationale » se sont trouvés opportunément accolés l’un à l’autre
pour dissocier de la révolution française l’entreprise réformatrice des
maîtres de l’heure tout en l’associant
à une éventuelle révolution européenne. Toujours est-il qu’avec son projet de
constitution, cette révolution nationale aura, elle aussi,
sa déclaration des droits, les «
Principes de la communauté » proclamés par le maréchal Pétain au début de
l’année 1941 : « L’homme tient de la nature ses droits fondamentaux.
Mais ils ne lui sont garantis que par les communautés qui
l’entourent : la famille qui l’élève, la profession qui le nourrit, la nation
qui le protège »
[2]. Et,
de fait, avec l’
imprimatur officiel du
Maréchal, qui réinscrit ainsi la doctrine de l’État français (« travail,
famille, patrie ») dans une série de principes « communautaires », ce mot « clé
»
[3] (communauté) se
répand très largement parmi les artisans et les partisans de la Révolution
Nationale. Comme le fait très justement observer l’évêque de Limoges à ses
ouailles dans sa lettre pastorale de 1942, le « mot de communauté s’étale
partout, dans les journaux et les livres, dans les revues et les magazines,
dans les discours des ministres, dans les proclamations des chefs de
gouvernement »
[4] (voir
l’affiche
Principes de la Communauté,
ci-contre)
[5].
Sans revenir sur l’ensemble des conditions idéologiques et
sociales qui ont contribué à asseoir la « révolution nationale » sur un socle
qui devait lui assurer le soutien de larges fractions du monde économique,
intellectuel et politique
[6], il faut néanmoins rappeler que c’est dans les
mobilisations nées de la révolution conservatrice des années trente
, et particulièrement dans tous les produits issus
de la « troisième voie », que se trouvent les origines de ce mot d’ordre, la
communauté, qui devient rapidement l’un des principaux axes de propagande et de
réforme du régime, autant que l’un des enjeux de consensus et de clivage
idéologiques et politiques parmi ses principaux soutiens
[7]. Des
Cahiers d’études communautaires à l’École
nationale des cadres d’Uriage, de l’École des cadres civiques du
MayetdeMontagne à la revue
Idées, de
l’hebdomadaire
Demain à l’Institut
national de formation légionnaire (mais ce ne sont là que des exemples), il
n’est en effet question que de cette « révolution communautaire » dont
l’omniprésent Louis Salleron peut rappeler à bon escient que le « vocabulaire
est récent »
[8]. François
Perroux en résume l’esprit pour tout le monde :
« Notre action a un sens très délimité : Révolution, nous
précisons : Révolution nationale
communautaire. Nous nous situons dans le courant d’aspirations
confuses et de pensées tâtonnantes qui, depuis des années, a préparé la tâche
révolutionnaire actuelle et qui est l’âme de tous les événements importants de
notre époque. Mais dans ce courant, nous ne voulons pas nous contenter de
ressasser des généralités conformistes. Nous pensons qu’il est nécessaire de
dépasser les principes généraux et d’essayer de préciser de plus en plus les
caractères et les formes de la construction révolutionnaire de demain. Penser
en un système de plus en plus cohérent, riche et concret les bases et les
aspects de la France et de l’Europe futures » [9].
C’est dans l’ensemble de ces mobilisations en faveur d’une
révolution nationale qui se voulait spécifiquement communautaire que l’on doit
replacer les Journées du Mont-Dore, qui réunissent, sous l’égide du maréchal
Pétain, du 10 au 14 avril 1943, une bonne partie des mouvements qui ont vu le
jour depuis 1940 pour donner une armature idéologique et un contenu pratique à
la Révolution Nationale (« les participants au Mont-Dore représentaient tout ce
qui pense et tout ce qui agit à l’avant-garde de la Révolution, militants
ouvriers, ingénieurs, chefs d’entreprise, artisans, agriculteurs, chefs de
mouvement, fonctionnaires, juristes, philosophes »), et qui constituent une
illustration exemplaire des principales thématiques du « mouvement
communautaire » ainsi que de la troisième voie qu’il prétendait offrir au
nouveau régime en solution aux différents problèmes de l’heure
[10].
Quels qu’en aient été les initiateurs, qu’il s’agisse de
proches du maréchal Pétain, comme Paul Estèbe, membre du cabinet civil de la
présidence du Conseil, ou l’amiral Fernet, alors secrétaire général du Conseil
national, qu’il s’agisse au contraire de ceux-là même qui, depuis 1940, se
mobilisent en faveur d’une révolution qu’ils voudraient contribuer à inspirer,
les Journées du Mont-Dore constituent un point d’aboutissement important pour
tous ceux qui se réclament de cette « révolution communautaire », parmi
lesquels 150 personnes ont répondu présent, pour 190 convocations
[11].
« À L’AVANT-GARDE DE LA RÉVOLUTION
»
De fait, en dehors de l’amiral Fernet ou de Paul Estèbe, tous
deux représentants directs du maréchal Pétain, en dehors aussi des
représentants des différents ministères, les participants aux Journées du
Mont-Dore sont pour la plupart issus des principales écoles, instituts et
associations qui, depuis 1940, tentent d’asseoir le régime sur des fondements
idéologiques durables. L’Institut d’études corporatives et sociales est
représenté par Maurice Bouvier-Ajam en personne
[12], mais aussi Paul Chanson, Georges
Chaudieu, Philippe Colaneri, Pierre Demondion, Marcel Felgines, Georges
Lefranc, Pierre Marty ou encore Raymond Marcellin. Le Centre communautaire est
représenté par Marcel Delanney, Pierre Marais et Roger Mouton (Martial Buisson
est excusé)
[13];
l’association Économie et Humanisme, par son fondateur, Louis-Joseph Lebret,
ainsi que par Gaston Bardet, Marius Gatheron et Alexandre Dubois
[14]. Le Centre des Jeunes
Patrons est aussi présent avec Jean Mersch, son président
[15], ainsi que le Mouvement Social
Révolutionnaire, avec Georges Soulès, son secrétaire général
[16]. Sont également là des
représentants de l’École nationale des cadres civiques du MayetdeMontagne, de
la Légion Française des Combattants, du mouvement Équipes et Cadres, de la
Corporation paysanne, comme Rémy Goussault
[17], de l’Université Jeune France, des Chantiers de la
Jeunesse, des Compagnons de France, comme André Cruiziat, des Scouts de France,
de la Fédération régionaliste, comme Jean Charles-Brun, voire de la Fondation
française pour l’étude des problèmes humains, dite Fondation Alexis Carrel,
explicitement mentionnée par Estèbe lors de son allocution
[18]. On y retrouve des personnalités telles
que Jean de Fabrègues, directeur de l’hebdomadaire
Demain
[19], Claude-Joseph Gignoux, membre du
Conseil national et titulaire de la « chaire » d’« Économie industrielle » à
l’Institut d’études corporatives et sociales
[20], ou encore Gérard Bardet, secrétaire général du
Conseil supérieur de l’économie industrielle et commerciale
[21]. On peut y croiser des
personnages plus marginaux, comme Marcel de La Bigne de Villeneuve
[22] ou Édouard Lizop qui
dirige alors les
Cahiers de formation
politique, dans lesquels signent notamment William Garcin, Clément
Décomble, Pierre Loyer et Jean Dauvillier, eux aussi présents au Mont-Dore.
Mais aussi Alfred Sauvy, sous-directeur de la Statistique générale de France et
directeur de l’Institut de conjoncture économique (il est alors conseiller
technique du département de biosociologie de la Fondation Alexis Carrel), ainsi
que le Pasteur Boegner, Georges Dumoulin ou Ludovic-Oscar Frossard, membres du
Conseil national (avec Claude-Joseph Gignoux et Rémy Goussault)
[23], ou encore René
Dommange
[24],
également présents.
C’est donc sous l’auguste parrainage du maréchal Pétain, et en
bonne entente avec les « autorités d’occupation »
[25], que peuvent se tenir, en avril 1943,
dans une relative discrétion – comme le précise Estèbe, « aucune publicité » ne
leur a été donnée
[26]
–, les premières journées d’études communautaires, expressément destinées à
consacrer une « unité d’esprit » autour d’une « doctrine » pour laquelle tous
militent depuis le milieu de l’année 1940 et qui trouve son « inspiration »
dans les « messages du Maréchal »:
« L’origine des Journées se situe dans la recherche du pied
carré de terre ferme, sur lequel asseoir l’unité des esprits et des cœurs
français. La voix du Maréchal, au moment de l’écroulement a eu des échos
profonds, et parmi les réactions qu’elle suscita, la moins connue et la plus
intéressante peut-être, fut cette étonnante floraison de groupes, d’équipes, de
comités officiels, semi-officiels ou privés, qui, depuis trois ans, ont
amoncelé enquêtes, recherches études de tous ordres. Ces travaux ont porté à la
fois sur l’analyse des maux dont nous souffrons, sur les mesures pratiques
propres à y remédier, sur l’étude des idéologies nouvelles, sur l’élaboration
d’une doctrine politique » [27].
Tel est donc l’objectif des Journées du Mont-Dore :
« Réaliser une confrontation des dirigeants et des
représentants de ces mouvements d’idées, de ces comités d’études, de ces
instituts de formation, de ces écoles et groupes divers : telle fut la première
idée qui mobilisa l’équipe des organisateurs du Mont-Dore. Elle avait à remplir
une double tâche : établir les contacts personnels, préparer un programme qui
soit accepté par tous. La position même d’un des organisateurs au cabinet du
Maréchal assurait d’avance les liaisons avec les personnalités à atteindre;
l’idée d’une session commune recueillit d’emblée l’adhésion de dirigeants des
comités et mouvements divers; il restait à fixer le but, à définir le
programme, à préciser la méthode; le succès immédiat de la prospection,
l’adhésion immédiate des premiers participants pressentis exaltèrent la foi des
protagonistes. Le but assigné fut l’élaboration d’un manifeste doctrinal fixant
les points essentiels sur lesquels pourraient s’accorder les futurs
participants » [28].
MANIFESTE POUR UN ORDRE
COMMUNAUTAIRE
Avec leurs différentes « commissions » présidées chacune par un
directeur des débats, lui-même assisté par un secrétaire chargé d’élaborer un
compte rendu et par un rapporteur désigné pour établir les conclusions de la
commission (les différents « rapports » étant ensuite discutés en « séance
plénière » avant d’être « soumis à l’approbation » de l’ensemble des
participants), les Journées d’études du Mont-Dore constituent une sorte de
vaste synthèse de tout ce que le mouvement « communautaire » a pu produire
depuis 1940.
Lors de la première journée, tout entière consacrée au « destin
de la communauté française », la première commission a ainsi pour tâche
d’examiner « l’héritage du passé », un examen largement déterminé par la double
condamnation de l’« individualisme » et du « collectivisme » (« chaque
participant trouvera aisément par lui-même les principaux arguments à invoquer
dans le procès du passé »), tandis que la deuxième commission a pour mission de
réfléchir à cette « heure présente » qui voit l’« autorité » (rendue « débile
») une nouvelle fois confrontée aux « forces occultes qui avaient asservi le
régime parlementaire »
[29]. La troisième commission (« l’action nécessaire »)
propose ensuite de substituer à « l’anarchie engendrée par le capitalisme
libéral » une « organisation de communautés professionnelles » comprenant, sous
« le contrôle d’un État fort », et en vue de supprimer la « condition
prolétarienne », une forme d’association du capital et du travail au sein des «
communautés d’entreprises »
[30]. Tout ceci devant conduire, si l’on suit la logique
du programme d’étude, à l’épanouissement de la « personne humaine » (quatrième
commission) – « la personne porte en elle l’empreinte des communautés dont elle
fait partie et dont elle provient, en même temps qu’elle ne se réalise
pleinement que dans la communauté qui est un des éléments du milieu naturel
pour l’être humain »
[31] – à l’avènement du « bien commun » (cinquième
commission) – « la communauté, qui a pour but le bien commun, exige l’autorité
d’un chef unique », une « autorité » qui se « révèle » avec le moment (« le
chef naît de l’événement ») et qui se définit comme un « don personnel, inné et
perfectible, fait d’abord de caractère et qui, pour s’épanouir, doit se fonder
sur la supériorité morale, intellectuelle et technique » – et finalement à
l’établissement de la « paix » (sixième commission)
[32].
La deuxième journée est plus spécifiquement consacrée à «
l’ordre communautaire », les « lois positives » devant tenir compte de «
l’existence des lois naturelles » afin que les hommes s’épanouissent dans le «
substratum vital dont ils sont issus :
le sol, le sang, le travail ». Elle traite ensuite des « conditions du passage
» à cet « ordre communautaire », la « démolition » et le « déblaiement » de
toutes les vieilles valeurs (« l’individualisme, dans ses formes diverses et
ses conséquences : libéralisme, capitalisme, est la cause essentielle de toutes
les ruines, de tous les maux sur le plan de la famille, de l’entreprise, de la
profession, de la nation et de l’État ») devant immanquablement aboutir à une «
révolution communautaire » (« l’État, libéré du parlementarisme et des
influences occultes, doit également s’affranchir de la tutelle des forces
d’argent, des privilèges accordés aux trusts et aux oligarchies financières,
ainsi que toutes autres influences étrangères au bien commun »)
[33].
Enfin, après une troisième et une quatrième journées
respectivement consacrées à la « recherche » du « bien commun » et à la «
promotion de l’ordre communautaire », les participants aux Journées du
Mont-Dore en viennent à aborder un thème qui, pour ne pas être totalement
nouveau, connaîtra une destinée particulière dans l’immédiat après-guerre : le
« dépassement » de la communauté nationale. Déjà, lors de la première journée,
la sixième commission avait donné l’orientation générale de cet « ordre nouveau
» en matière internationale :
« Capitalisme et communisme, quelle que soit la forme ou la
dénomination sous laquelle ils se présentent, n’offrent donc à l’Europe aucune
chance de trouver un équilibre satisfaisant et par conséquent de jouir à
nouveau des bienfaits de la paix. Pour résoudre le problème qui se pose à notre
continent surpeuplé, il faut envisager une structure nouvelle, une révolution
non seulement nationale mais à caractère universel » [34].
Mais ce n’est qu’en fin de quatrième journée, au sein de la
septième et dernière commission consacrée à « la paix communautaire », que le
problème d’une « communauté européenne » est ouvertement abordé :
« La communauté nationale ne pourra prendre tout son sens et
toute sa portée qu’au sein d’une communauté de nations. Une communauté de
nations sera l’ensemble de plusieurs nations formant un tout géographique
continu et limité, ayant des qualités ethniques similaires et un patrimoine
commun, historique et spirituel à défendre. La communauté des nations aura pour
fonctions d’assurer la sécurité, la prospérité et l’épanouissement du bien
commun. Cette conception, qui semble plus naturelle que celle d’un
universalisme abstrait, tend à une division du monde en zones d’influences
économiques. Ces zones peuvent permettre, le cas échéant, aux nations en
communautés de vivre en autarcie aussi complète que possible, chacune des zones
étant ordonnée au bien commun de sa communauté de nations.
L’Europe est un ensemble de nations qui pourraient réaliser
une communauté qui n’est aujourd’hui que virtuelle. Nous voulons lui donner ses
institutions et ses moyens d’existence.
Toute communauté comporte un ensemble d’obligations
réciproques. Aussi les institutions dont il s’agit ne sont-elles viables que si
les États constituant la communauté délèguent volontairement une part de leur
souveraineté – non pas à un État qui exercerait une hégémonie – mais au profit
d’un ordre communautaire concrétisé par des
institutions fédérales. Celles-ci auront pour attributions de gérer
chacun des éléments constituant la part de souveraineté déléguée. La notion
même de la communauté entre nations est exclusive de tout impérialisme
intérieur ou extérieur à la communauté. Elle est ainsi en soi un premier
facteur de paix. D’autre part, un équilibre économique interne réalisé dans la
zone d’influence visée plus haut favorise l’équilibre dans les autres zones et
par là même la stabilité de la paix. Les communautés nationales enrichissent la
communauté européenne de leurs rapports intellectuels, des fruits de leurs
expériences sociales, de ce qui résulte de la science, du progrès et du génie
de chaque peuple. Elle consolide sa construction par le développement des
rapprochements nécessaires. Ce développement de toutes les qualités
particulières de la communauté ethnique française lui indique ses devoirs et sa
mission. La France se doit d’apporter à l’Europe la conception d’une synthèse
occidentale qui puisse équilibrer l’homme dans la nature et permettre
l’épanouissement de la personne dans le collectif » [35].
Au terme de ces journées, l’ensemble des participants ayant pu
constater « la surprenante concordance des thèses exprimées », un secrétariat
dirigé par Estèbe est chargé de leur donner une « suite durable ». Ce qui est
fait dans les plus brefs délais avec la constitution d’un Conseil permanent
composé de ses « principaux participants » et coordonné, selon le vœu du
maréchal Pétain lui-même, par René Dommange
[36]. C’est ce Conseil qui, les 12 et 13 juillet 1943,
présente successivement à Pétain et à Laval une « déclaration des principes
communautaires » reprenant en les amplifiant les « Principes de la communauté »
élaborées en 1941 par le chef de l’État français
[37]. Cette déclaration est d’ailleurs
précédée d’un texte adressé au Maréchal, le « Manifeste du Mont-Dore », qui,
tout en rappelant ce qu’elle lui doit («“Les principes de la Communauté” que
vous avez édictés ont inspiré les travaux auxquels vous avez bien voulu nous
convier en vue d’étudier les fondements d’un État nouveau »), entend dénoncer
ouvertement la « résistance interne » de l’administration à mettre en œuvre ces
bons principes (« votre volonté et celle du gouvernement sont trop souvent
tenues en échec ») et son « désir de restaurer un passé regretté »
[38]. Ouverte sur un «
préambule » proclamant la nécessité d’une « construction hardie de l’avenir »
pour assurer le « salut » de la France, dénonçant comme il se doit le «
communisme », l’« individualisme » et le « régime capitaliste », réaffirmant la
valeur imprescriptible de la nation (« la communauté la plus parfaite donnée
par l’Histoire ») et de la paix (« les nations inspirées par l’idéal
communautaire seront rapprochées par cet idéal même »), cette déclaration
constitue une illustration exemplaire de tous les produits idéologiques issus
des mobilisations multisectorielles qui, de 1940 à 1943, ont voulu donner à la
Révolution Nationale sa
Gemeinschaft
(cf. Annexe).
Devant le succès des premières Journées du Mont-Dore, une
deuxième session est rapidement organisée à l’automne, du 16 au 23 septembre,
avec cette fois pour objectif de trouver des « mesures d’application » aux «
principes » communautaires désormais proclamés, c’est-à-dire, comme l’explique
René Dommange, les « fondements » d’un « ordre nouveau »
[39].
Et, de fait, les mesures préconisées par les différentes
commissions sont singulièrement plus « concrètes » que lors des premières
journées (« nous ne sommes pas ici pour nous amuser avec des mots »)
[40]. Ainsi, la première
commission consacrée à la « natalité » préconise de « faire connaître à la
jeunesse les principes d’hygiène et d’eugénétique à appliquer pour
l’amélioration physique et morale de la communauté française ». Elle recommande
aussi de « prendre toutes mesures pour assurer le retour de la femme au foyer
sans abaisser le niveau de vie de la famille »
[41]. La deuxième commission imagine un
véritable programme législatif relatif à l’« assimilation » des étrangers en
France :
« 1. Une natalité faible appelle l’étranger. Le problème de
l’assimilation se pose donc à la communauté française; 2. Cette assimilation
doit se faire selon des méthodes et dans un esprit purement français; 3.
L’expérience dit que certains étrangers sont assimilables;
d’autres non. Mais le fait que certains étrangers ne sont pas
assimilables n’entraîne, à leur égard, aucun jugement de valeur;4. Les
étrangers assimilables sont ceux qui peuvent parler, aimer, sentir, vouloir
comme nous ».
La seconde commission distingue ainsi entre les « mesures » à
adopter pour les « étrangers » – avec pour commencer un « recensement précis »
rapidement suivi du renvoi « dans leur pays d’origine » de tous les « immigrés
non européens » (« métis compris ») ainsi que des immigrés « européens
présentant des caractères pathologiques » – et les mesures à prévoir pour les «
juifs »:
« 1. L’expérience montre que les juifs constituent dans
chaque nation, un bloc de sang et d’esprit réfractaire à l’assimilation;2. Les
juifs résidant en France doivent donc être considérés comme des étrangers non
assimilables;3. Des exceptions devront être prévues : a) pour les juifs établis
en France depuis plusieurs générations; b) à titre individuel, pour les juifs
anciens combattants; c) à titre individuel, pour les juifs ayant rendu de
grands services à la nation. 4. Les enfants des mariages entre juifs et
français seront considérés comme juifs;
5. Chaque communauté professionnelle fixera son “numerus clausus”» [42].
Défense de la famille (« la communauté familiale est la
première communauté naturelle et le fondement de toutes les autres communautés
»), valorisation des cadres (« intermédiaire[s] entre la direction et la
main-d’œuvre »), suppression de la condition prolétarienne (« la suppression de
la condition prolétarienne ne sera réalisée qu’au jour où sera réalisée
également dans l’entreprise l’association du capital et du travail qui fera du
chef responsable de l’entreprise, de ses collaborateurs et de ses ouvriers des
associés pour le bien commun »), réforme « régionaliste » (« facteur essentiel
de la reconstruction nationale »), réforme de l’État (« la séparation des
pouvoirs engendre le désordre et entrave la responsabilité du chef unique »),
le programme de la deuxième session des Journées du Mont-Dore a de quoi
satisfaire le maréchal Pétain
[43]. Adossé à une série de condamnations de principe («
l’individualisme monstrueux, l’égoïsme féroce, la recherche avide du seul
profit qui, depuis cent cinquante ans, ont été les moteurs exclusifs,
officiels, de notre civilisation »), l’ensemble du dispositif suit un plan
d’étude qui va de la « communauté familiale » (première journée) à la «
communauté nationale » (quatrième journée, également consacrée à la « région
»), en passant par la « communauté professionnelle » (troisième journée) et la
« communauté de travail » (deuxième journée)
[44].
Parmi les deux cent quatre-vingt-dix participants à cette
deuxième session des Journées du Mont-Dore figurent notamment, dans le groupe
de ceux qui ont déjà pu prendre part aux journées du mois d’avril, et en dehors
de René Dommange et de l’amiral Fernet, Gaston Bardet (qui intervient lors de
la sixième commission de la première journée consacrée à l’« habitat » et qui
est rapporteur de la commission consacrée à l’« urbanisme » lors de la
cinquième journée), Maurice Bouvier-Ajam, Jean Charles-Brun (qui signe le
rapport de synthèse de la quatrième journée pour la partie consacrée à la «
région »)
[45], Georges
Chaudieu (qui participe à la neuvième commission de la deuxième journée
consacrée à l’« entreprise artisanale » et à la douzième commission de la
troisième journée consacrée à une « organisation professionnelle de l’artisanat
»)
[46], Philippe
Colaneri (qui prend part à la onzième commission de la deuxième journée
consacrée à la « concession » et à la « régie directe » des entreprises
publiques), André Cruiziat, Jean Dauvillier (membre de la troisième commission
de la première journée consacrée au « mariage »), Clément Décomble, Pierre
Demondion, Georges Dumoulin, Roger Du Teil, William Garcin (membre de la
dixième commission de la quatrième journée consacrée à « l’exercice de la
souveraineté nationale »)
[47], Paul Hibout, Georges Lefranc, Édouard Lizop (membre
de la sixième commission de la quatrième journée consacrée à l’« administration
régionale »), Pierre Loyer (qui prend part à la douzième commission de la
quatrième journée consacrée au « rôle économique et social de l’État »), Marcel
de La Bigne de Villeneuve (qui fait, lors de la séance de clôture, le rapport
de synthèse de la quatrième journée pour la partie consacrée à la « communauté
nationale »), Pierre Marais, Pierre Marty, Antoine Murat (membre de la
treizième commission de la quatrième journée consacrée à « l’organisation
judiciaire » de l’État) et Georges Soulès.
Parmi les nouveaux venus figurent notamment Martial Buisson,
secrétaire général du Comité d’organisation de la publicité et membre du Centre
communautaire, Robert Guillermain (membre de la quatrième commission de la
quatrième journée consacrée au « patrimoine communal ») et Jean Daujat (membre
de la onzième commission de la troisième journée consacrée à « la qualification
professionnelle »), respectivement titulaires des « chaires » de « Doctrine
corporative » et d’« Économie sociale » à l’Institut d’études corporatives et
sociales (Robert Guillermain est aussi à la tête de l’École des hautes études
corporatives qui lui est rattachée), le journaliste Jean Maze, l’écrivain Ramon
Fernandez (rapporteur de la quatrième commission de la cinquième journée sur le
thème « le pouvoir et l’opinion »), le président de la Ligue de la pensée
française René Chateau
[48], le fondateur des Équipes nationales Georges
Pelorson
[49], Robert
Pelloux, Professeur à la Faculté de droit de Lyon, Maurice Duverger, Professeur
à la Faculté de droit de Poitiers et par ailleurs titulaire de la « chaire » de
droit public de l’Institut d’études corporatives et sociales, ainsi que les
conseillers nationaux Gustave Bonvoisin, Jules Mennelet et Robert
Vandendriesche
[50].
Il est bien entendu que l’histoire doit avoir à faire avec
l’opacité du monde social auquel elle est confrontée ainsi qu’avec cette
difficulté d’objectivation particulière aux ensembles flous et fluctuants que
sont les réseaux sociaux. Pour immatérielles qu’elles soient, en effet, les
représentations du monde qui se trouvent exprimées à l’occasion des multiples
rencontres qui contribuent à constituer ou à reconstituer ces réseaux n’en ont
pas moins une réalité sociale aussi durable qu’elle est diffuse
[51]. On aurait tort dans ces
conditions de laisser les rencontres du Mont-Dore à leur « singularité » pour
ne pas savoir que faire des notions généralement accolées à toute histoire de «
Vichy » – réformisme, technocratisme, fascisme, collaborationnisme, et tant
d’autres – qui, en donnant à voir de la discontinuité sociale là où il n’y a
souvent que
continuum, tendent aussi à
faire percevoir de la rupture temporelle là où, comme on le sait, la durée
n’est que continuité. Or c’est bien ces continuités que l’on doit prendre en
compte si, en luttant contre une forme spécifique d’opacité liée à l’histoire
propre de cette période, on veut comprendre ce qui, à travers ce temps bien
particulier, relie l’avant et l’après, c’est-à-dire l’ensemble des trajectoires
et représentations collectives qui ont transporté l’idéologie de troisième voie
de la révolution conservatrice des années trente à la modernisation réformiste
des années cinquante et dont, à bien des égards, mais pas isolément et pas
uniquement, les Journées du Mont-Dore portent la trace. Seule une étude des
réseaux et des représentations ayant donné naissance à ce foisonnement de
sociétés de pensée qui ont pu trouver dans la révolution nationale une
occasion politique, que l’on peut
rétrospectivement considérer comme
manquée bien qu’ils aient malgré tout réussi à
donner une part de sa réalité idéologique et pratique au régime, peut en effet
permettre de restituer la relation entre la crise sociale polymorphe des années
trente et les solutions institutionnelles qu’y donneront en réponse les
élites
[52]. Si
certains des thèmes abordés ou des intervenants présents lors de ces rencontres
évoquent ainsi inéluctablement un destin qui ne sera le leur qu’
après l’Occupation, et bien que la cohérence des
différentes positions et prises de position qui ont été les leurs ne puisse
être
comprise qu’au prix de la
réinscription chronologique de leurs différentes significations dans leurs
époques différentes, on remarquera néanmoins l’avenir improbable du cercle
choisi de cette avant-garde qui transportera avec elle l’idée d’une Europe «
communautaire » et « fédérale » du Mont-Dore à LaHaye. Bon nombre des hommes
qui ont ainsi pu se trouver dans le cercle restreint de ces sociétés de pensée
qui prendront part aux différentes mobilisations en faveur d’une révolution
nationale « communautaire »,
à la recherche d’une
troisième voie, pourront en effet se compter parmi les premiers à se
mobiliser à nouveau en faveur d’une « communauté européenne » au lendemain de
l’Occupation, et notamment dans le sillage du mouvement fédéraliste français
La Fédération ou dans l’entourage de
Jean Monnet.
Déclaration des principes
communautaires
I
« L’homme tient de la nature ses droits fondamentaux, mais
ceux-ci ne lui sont garantis que par les communautés qui l’entourent : la
famille qui l’élève, la profession qui le nourrit, la nation qui le protège.
Seule la communauté assure à l’homme la sauvegarde de sa liberté. Elle le
libère notamment de la tutelle de l’argent et le protège contre les abus de
pouvoirs de l’État. La société capitaliste libérale est faite pour l’argent, la
société collectiviste est faite pour l’État; seule la société communautaire est
faite par l’homme et pour l’homme. Les groupements humains ou communautés
auxquels l’homme appartient ont le devoir de lui assurer, chacun dans leur
domaine, les conditions nécessaires à son épanouissement matériel et spirituel
et, avant tout, le droit au Travail et à la Sécurité sociale, en vue de
supprimer la condition prolétarienne. En retour, tout homme a le devoir de
concourir à la réalisation du Bien commun des communautés au sein desquelles il
vit. Les citoyens doivent à la Patrie leur travail, leurs ressources et leur
vie même. La société communautaire a pour but d’assurer l’accomplissement des
devoirs et le respect des droits des diverses communautés et de leurs membres
en vue de réaliser le Bien commun. Le Bien commun dicte sa loi aux intérêts
particuliers. Les libertés des personnes et des corps sociaux sont aussi
étendues que le permettent ses exigences.
II
La propriété privée est un droit naturel reconnu à toute
personne et à toute communauté. Mais l’exercice du droit de propriété est une
fonction sociale et demeure subordonné à la réalisation du Bien commun. Le
droit de propriété implique, normalement, la jouissance du bien et sa gestion.
Dans certaines circonstances, la communauté peut restreindre ou enlever ce
droit de gestion pour assurer la réalisation du Bien commun ou le respect
d’autres droits supérieurs, notamment ceux du travail. Le droit de gestion doit
être d’autant plus subordonné au bien commun que la propriété est plus étendue
et que les répercussions de sa gestion intéressent un plus grand nombre
d’individus.
III
L’argent ne saurait être oppresseur du travail et
corrupteur des consciences. Il doit être mis au service du Bien commun. Le gain
restera la récompense du labeur et du risque.
IV
Une communauté est un groupement humain dans lequel les
efforts individuels et collectifs tendent à la fois au Bien personnel et au
Bien commun de telle sorte que les biens et les tâches étant répartis en
fonction des capacités et des besoins, les besoins spirituels et matériels de
chacun soient harmonieusement satisfaits.
V
La société est une architecture de communautés pourvues
d’une autonomie relative et possédant leur vie propre sous la protection et le
contrôle de l’État. Les communautés essentielles sont : – la Famille, –
l’Entreprise ou l’Exploitation, – la Corporation, – la Commune, – la Région, –
la Nation et l’Empire.
VI
La communauté familiale est la première communauté
naturelle. Elle est le fondement de toutes les autres communautés et les autres
communautés ont l’obligation d’assurer son plein épanouissement. La famille a
le devoir de donner aux enfants la formation morale et physique qui leur
permettra de perpétuer la communauté nationale. Celle-ci, ainsi que les
communautés professionnelles, doit assurer au chef de famille, en échange d’un
travail normal, des conditions d’existence et d’habitat qui le mettent en
mesure d’élever dignement ses enfants, sans priver le foyer de la présence
constante de la mère, première éducatrice. La famille doit travailler,
elle-même, au moyen des communautés de famille, à créer dans la communauté
nationale le climat nécessaire à son existence. Les communautés de famille
forment une des bases essentielles de la structure politique de l’État. Elles
doivent pouvoir se faire entendre dans les communautés politiques, régionales
et nationales.
VII
La communauté de travail (exploitation agricole,
entreprises artisanale, industrielle, commerciale, professions libérales) a
pour but de procurer les produits et services nécessaires à la satisfaction des
besoins matériels et spirituels de la communauté nationale. La communauté de
travail assure la légitime rémunération de l’effort fourni par tous ses
membres. Elle n’existe et ne se développe que par l’activité solidaire des
personnes qui la composent. Cette solidarité comporte la participation de tous
les membres de l’entreprise à ses profits. Les membres de l’entreprise
administrent, en outre, conjointement les œuvres communautaires au sein de
l’entreprise ou du groupe d’entreprises. Nul ne peut demeurer chef d’entreprise
s’il n’accomplit son devoir professionnel.
VIII
La corporation comprend les communautés de travail
apparentées par la similitude des procédés de travail ou la destination des
produits ou services. Au sein de la corporation, les chefs d’entreprise et les
artisans, les membres des cadres, les agents de maîtrise, les employés et les
ouvriers groupés dans leurs formations syndicales participent, sous la
direction du chef de la corporation, au gouvernement de celle-ci et à
l’administration des œuvres communautaires. La corporation a le même objet et
les mêmes attributions lorsqu’elle groupe des personnes exerçant
individuellement, dans le cadre de leur Ordre, une profession
libérale.
IX
La commune et la région sont des communautés territoriales
subordonnées qui réunissent les communautés familiales et professionnelles
vivant solidairement dans leur ressort. La nation est la communauté complète
unifiant dans le temps et dans l’espace les personnes et les communautés de la
même patrie. L’unité intégrale, à la fois ethnique, géographique, spirituelle
et politique est la condition la plus parfaite de l’existence et de la
permanence de la communauté nationale.
X
L’Empire est une communauté dans laquelle des communautés
filiales possédant une structure conforme à leurs conditions ethniques et à
leur génie propre, sont historiquement unies à la communauté nationale. L’unité
impériale fondée sur la réciprocité des droits et des devoirs entre la
métropole et les communautés d’outre-mer, doit assurer l’équilibre de l’Empire
en biens essentiels, son épanouissement civilisateur et la continuité de la
grandeur française.
XI
L’État est l’expression politique et juridique de la
communauté nationale. Il est le détenteur de la souveraineté en exercice et, à
ce titre, arbitre du Bien commun. Il a pour fins la sécurité, la prospérité et
le bonheur de la nation. Il a pour mission d’assurer la permanence et
l’épanouissement de la communauté nationale. Par le jeu de la loi et de la vie
communautaire, il instaure la justice sociale. L’État assure la haute direction
et le contrôle de toutes les activités nationales sans substituer son action à
celle des communautés. Il doit être en mesure de briser toute féodalité et tous
clans mettant en péril l’unité et l’indépendance de la Nation. La structure de
l’État doit intégrer les communautés de base, reposer sur l’architecture des
communautés essentielles qui forment le cadre national. Ainsi, les assemblées
des responsables des dites communautés constitueront tout naturellement au sein
de l’État, les grands corps représentatifs dont les conseils et l’influence
doivent constamment entourer le gouvernement. Cette structure de l’État permet
seul cet échange vital nécessaire entre la Nation et l’État. Elle permet,
enfin, à l’homme d’influer personnellement et directement sur son destin, sur
son état à travers les communautés intermédiaires qu’il anime. La structure de
l’État doit être telle, également, que le réseau hiérarchique assure l’exacte
application des directives du chef, que l’action prenne le pas sur la
réglementation et le contrôle, que toute l’économie soit mise au service des
dessins supérieurs de la Nation.
XII
Dans chaque communauté, l’autorité est exercée par le chef
responsable, qui possède les pouvoirs de décision et d’exécution. Ni la
naissance, ni la fortune ne confèrent le droit au commandement. La vraie
hiérarchie est celle du talent et du mérite. Les chefs déficients ou indignes
sont éliminés au profit de chefs véritables. Le chef de la communauté s’appuie
sur des conseils représentatifs ou techniques placés à ses côtés pour
l’assister; les conseils représentatifs sont, en principe, élus par les membres
de la communauté.
XIII
Le pouvoir souverain légitime doit représenter le plus haut
degré de conscience nationale. Il exprime l’autorité suprême de la Nation. Il a
en charge le Bien commun et les destinées de la communauté. Il est exercé par
le chef de l’État. Le chef de l’État appuie son autorité sur les conseils ou
les organismes qui représentent auprès de lui la hiérarchie de toutes les
communautés et les citoyens dans leurs communautés. Il est seul responsable
devant la communauté nationale de l’accomplissement de la mission de l’État.
Chacune des personnes agissant en vertu d’une délégation de la puissance
publique est personnellement responsable de l’accomplissement de sa fonction
devant le chef de l’État.
XIV
L’avènement d’un régime communautaire constitue la base la
plus sûre du rapprochement des peuples. »
Vers la révolution
communautaire, op. cit., p. 27-34.
[1]
« Au moment le plus cruel de son histoire, la France doit
comprendre et accepter la nécessité d’une révolution nationale »: on trouvera
un extrait de l’exposé des motifs du projet de loi constitutionnelle du 10
juillet 1940 dans l’ouvrage de Marc-Olivier BARUCH,
Le régime de Vichy, Paris, La
Découverte, 1996, p. 15-16. Et, sur les circonstances politiques qui entourent
le vote de cette loi, on lira notamment le témoignage de Louis NOGUÈRES,
Vichy, juillet 1940, Paris, Fayard,
2000.
[2]
Maréchal PÉTAIN,
La France
nouvelle. Principes de la communauté suivis des appels et messages (17 juin
1940 – 17 juin 1941), Paris, Fasquelle, sd [ 1942], p. 7-11 pour les
« Principes de la communauté » que l’on retrouvera, si l’on préfère, dans le
toujours très utile « classement analytique des paroles et des écrits du chef
de l’État (juin 1940 – avril 1942)» publié par l’École des cadres d’Uriage en
octobre 1942 et qui reproduit en fin de volume les « Principes de la communauté
condensés en seize points par le maréchal Pétain »: Maréchal PÉTAIN,
Messages aux Français (réunis par
Charles Henry-Amar), École nationale des cadres d’Uriage (Collection « Le chef
et ses jeunes », n
Ëš17), 1942. Les « Principes de la communauté » sont
reproduits en annexe de la thèse de Marc-Olivier BARUCH, « Servir l’État
français. L’administration en France de 1940 à 1944 », thèse pour le doctorat
d’histoire, Paris, Institut d’études politiques, 1995, tome IV, p. 1039-1040,
annexe A 4 (
Servir l’État français.
L’administration en France de 1940 à 1944, Paris, Fayard, 1997). Sur
ces principes et sur le choix des mots « Révolution Nationale »: Dominique
ROSSIGNOL,
Histoire de la propagande en France de
1940 à 1944 : L’utopie Pétain, Paris, PUF, 1991, p. 113 et
suiv.
[3]
L’expression est de Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE,
Les non-conformistes des années 30. Une tentative
de renouvellement de la pensée politique française, Paris, Seuil,
1969 (rééd. 2001), p. 407 en note, même s’il n’est pas le seul à faire ce
constat. Sur ce terme « très employé par la Révolution Nationale », voir
Jacques DUQUESNE,
Les catholiques français sous
l’Occupation, Paris, Seuil, 1996 ( 1re éd. 1966), p. 413 et suiv.,
qui souligne que « divers groupes – qui ne sont pas tous catholiques –
cherchent à préciser dans des livres, des colloques, des revues, une doctrine
communautaire ». Voir également Denis PELLETIER, « Utopie communautaire et
sociabilité d’intellectuels en milieu catholique dans les années 40 »,
Cahiers de l’IHTP, 20, mars 1992, p.
172-187, Daniel LINDENBERG, « Les “années tournantes” des intellectuels
catholiques »,
Mil neuf cent. Revue d’histoire
intellectuelle, 13,1995, p. 103-112 et, plus généralement, du même
auteur,
Les années souterraines
1937-1947, Paris, La Découverte, 1990.
[4]
Mgr Louis RASTOUIL,
Communauté ?
Oui mais avec le Christ, Lettre pastorale 1942, Limoges, 1942, p.
4.
[5]
On trouvera l’original en couleur de cette affiche de
propagande des « Principes de la communauté » (avec titre rouge, pourtour
bleu-blanc-rouge et étoiles bleues et rouges) aux Archives nationales (Paris),
F41305, Service de la propagande (documents de propagande). Selon deux
circulaires du ministère de l’Information en date des 16 décembre 1941 et 28
octobre 1942, l’affiche a été diffusée dans les six Écoles de cadres, ainsi
qu’« à l’intérieur des mairies les plus importantes » de chaque
département.
[6]
Sur les « origines » de la « révolution nationale »: Henry
ROUSSO,
Vichy. L’événement, la mémoire,
l’histoire, Paris, Gallimard, 2001, particulièrement p. 55 et suiv.
(« Qu’est-ce que la “révolution nationale”?») ainsi que Philippe BURRIN,
La France à l’heure allemande
1940-1944, Paris, Seuil, 1995, notamment p. 54 et suiv. (« Les
maîtres de l’heure »), Zeev STERNHELL,
Ni droite,
ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Bruxelles, Complexe, 1987
( 1re éd. 1983) et toujours Robert O. PAXTON,
La
France de Vichy 1940-1944, Paris, Seuil, 1973, particulièrement p.
137 et suiv. (« La révolution nationale »). Sans doute faudrait-il aussi tenir
compte de tout ce que nous enseigne une « autre » histoire des « origines »:
Roger CHARTIER,
Les origines culturelles de la
Révolution française, Paris, Seuil, 1990 et François FURET,
Penser la Révolution française, Paris,
Gallimard, 1978.
[7]
J’essaie de donner un aperçu du réseau idéologique et social
particulièrement vaste et durable de la « troisième voie » communautaire et
fédérale dans ma thèse de doctorat en science politique,
Histoire d’un groupe dans l’institution d’une «
communauté » européenne (1940-1950), Université Paris 1, 1999, dont
la substance du présent article est extraite. Je tiens à remercier ici ceux qui
ont alors contribué à rendre ces recherches possibles, Claude Émeri, Bernard
Lacroix et Jacques Lagroye, ainsi que Jean-Pierre Azéma, Jean-Claude Colliard,
Françoise Dreyfus et Ingrid Gilcher-Holtey. Qu’il me soit permis d’exprimer
toute ma gratitude au
Warden et aux
Fellows du
St Antony’s College à Oxford, et plus
particulièrement à Timothy Garton Ash et Kalypso Nicolaïdis, qui m’ont offert
le loisir de parfaire ce texte dans les meilleures conditions. Mes
remerciements s’adressent aussi à Jean Solchany, ainsi qu’aux lecteurs anonymes
qui ont relu ce texte.
[8]
Louis SALLERON, « Limites de la Communauté »,
Idées, 3 ( 16), février 1943, p. 27 :
« Ce vocabulaire est récent. Avant la guerre on le trouvait au groupe
Esprit. Dès 1935, Emmanuel Mounier
publiait
Révolution personnaliste et
communautaire; l’année suivante, dans son
Manifeste au service du personnalisme,
il consacrait un chapitre à la civilisation communautaire et déclarait que
c’est la seule misère du langage qui oblige de définir en deux mots un régime,
une révolution “personnaliste et communautaire”. En 1938, François Perroux
publie
Capitalisme et communauté de
travail. Le mot “communauté” vient souvent sous la plume d’écrivains
de droite ou de gauche, mais sans prendre de signification particulière. Ce
n’est que depuis l’armistice qu’il se charge d’une valeur nouvelle. Il devient
centre d’un immense rassemblement de bonnes volontés. Il donne matière à des
constructions doctrinales. Au milieu de l’année 1942, François Perroux publie
une
Théorie de la Communauté
».
[9]
François PERROUX, Yves URVOY,
Renaître, I (« La révolution en marche »),
Paris, Librairie de Médicis, sd [ 1942], p. 3.
[10]
L’essentiel des travaux de ces Journées a été réuni dans un
ouvrage publié en août 1943 :
Vers la Révolution
communautaire, Paris, Sequana, sd [ 1943], citation p. 8 (préface).
On trouvera un dossier sur les Éditions Sequana aux Archives nationales,
F41287, Correspondance concernant l’édition de documents de propagande, et
F41258, Censure des livres, notes et correspondance diverses
1939-1944.
[11]
Vers la Révolution
communautaire,
op. cit., p.
44. Le vice-amiral Fernet devient secrétaire général de la présidence du
Conseil lors de la constitution du gouvernement Pétain en juillet 1940,
fonction qu’il occupe jusqu’à la fin de février 1941, date à laquelle il est
nommé secrétaire général du Conseil national, en relation constante avec le
maréchal Pétain sur le projet de constitution :Vice-amiral FERNET,
Aux côtés du Maréchal Pétain. Souvenirs
(1940-1944), Paris, Plon, 1953. L’amiral Fernet semble plutôt
attribuer la paternité des Journées à Paul Estèbe : « Par deux fois, au cours
de 1943, en avril et en septembre, les “Journées d’études du Mont-Dore”, dues à
l’initiative de Paul Estèbe, avaient groupé deux cents Français de bonne
volonté et de réelle valeur, quelle que fût la diversité de leurs appartenances
: syndicalistes ouvriers, jeunes patrons, théoriciens corporatistes, religieux
d’action sociale, intellectuels révolutionnaires, représentants des petites et
moyennes entreprises ou de la paysannerie et de l’artisanat avaient confronté
leurs points de vue et leurs tendances. Leur objectif commun était de faire
passer dans les faits les “principes de la communauté”, si clairement définis
par le Maréchal » (p. 239). Même si Paul Estèbe souligne lors de la séance
inaugurale de ces Journées qu’il a lui-même été sollicité : « Un certain nombre
de groupements, depuis un mois ou deux, dans la personne de leurs
représentants, sont venus nous faire part, à titre amical – parce qu’ils
pouvaient peut-être parler plus franchement, plus librement à des gens de
l’entourage du Maréchal avec lesquels ils avaient noué des relations d’estime
et d’amitié personnelle – sont venus nous faire part du désarroi qui est le
nôtre à tous. Ils ont dit “Nous sommes un certain nombre de groupes d’études et
d’action dont certains déjà avant la guerre ont essayé de dégager la ligne
commune d’une méthode et d’une action”».
[12]
Docteur en droit, Maurice Bouvier-Ajam est chargé de cours à la
Faculté de Bordeaux et directeur de l’Institut d’études corporatives et
sociales. L’Institut prend une part déterminante dans le déroulement des
Journées et Maurice Bouvier-Ajam s’en réjouit : « Triomphe sans modestie »,
L’Organisation corporative, troisième
année (nouvelle série), n
Ëš11, mai-juin 1943, p. 1. Voir également le compte
rendu de Jacques Marmier, « Les Journées du Mont-Dore »,
Ibid., p. 10 : « La bienveillance du
Maréchal, la haute compréhension du Gouvernement ont permis à des hommes de
toutes origines, de toutes formations, mais unis par une bonne volonté certaine
et un grand désir de servir, de se retrouver, du 10 au 15 avril, au cours des
“Journées du Mont-Dore”. Réunis par les soins du cabinet du chef de l’État,
mais en des séances ayant un caractère parfaitement privé se sont retrouvés là
des militants syndicalistes, des patrons, des techniciens, des ouvriers, des
artisans, des ruraux, des fonctionnaires, des hommes de carrières libérales,
des juristes, des économistes, des philosophes. Ils étaient conviés à définir
les principes d’un ordre communautaire et à préciser les méthodes de
réalisation pratique. Il fallait donc d’abord qu’ils fassent le point, qu’ils
confrontent leurs tendances, qu’ils découvrent le minimum commun sans lequel il
n’est pas de construction, même doctrinale, possible ». Sur Maurice
Bouvier-Ajam et l’Institut d’études corporatives et sociales : Steven L.
KAPLAN, « Un laboratoire de la doctrine corporatiste sous le régime de Vichy :
l’Institut d’études corporatives et sociales »,
Le Mouvement social, 195, avr.-juin 2001, p.
35-77. Voir également, à ce propos, et plus généralement : Jean-Pierre LE CROM,
Syndicats, Nous Voilà ! Vichy et le
corporatisme, Paris, Éditions de L’Atelier, 1995, et Claude SINGER,
L’Université libérée, l’Université épurée
(1943-1947), Paris, Les Belles Lettres, 1997.
[13]
La philosophie du Centre communautaire est résumée dans une
sorte de manifeste publié collectivement par Martial Buisson, Serge Dairaines,
Marcel Delanney, Maurice de Gatinais, Jean-Pierre Maxence, Roger Mouton et
Maxime Poinsignon :
La Révolution nationale sera
communautaire. Raison, directions, moyens d’action, Paris, Centre
communautaire, sd [ 1941].
[14]
Ancien Croix de Feu, membre de la Légion française des
combattants, membre du conseil de direction de l’association Économie et
Humanisme, avec notamment Marius Gatheron, Gustave Thibon, François Perroux
(vice-président), René Moreux (président) et Louis-Joseph Lebret (secrétaire),
et en fait trésorier de l’association à sa création en septembre 1941 avant
d’en devenir le président à la démission forcée de René Moreux à la Libération,
Alexandre Dubois, chef d’entreprise, est aussi l’un des dirigeants du Centre
des Jeunes Patrons. Au lendemain de la guerre, il est d’ailleurs très actif
dans la recherche menée par une partie du patronat français d’une troisième
voie entre libéralisme et socialisme. Membre de l’Association des cadres
dirigeants pour le progrès social et économique (ACADI), il fonde en 1945
l’Union des chefs d’entreprise pour l’association du capital et du travail. Sur
la trajectoire singulière d’Économie et Humanisme, et sur le père Lebret,
dominicain, ancien officier de Marine, marqué par l’influence de l’Action
française et plus encore de George Valois, on se reportera à l’ouvrage de Denis
PELLETIER,
Économie et Humanisme. De l’utopie
communautaire au combat pour le tiers-monde (1941-1966), Paris,
Cerf, 1996, notamment p. 48 (même s’il ne précise pas lesquels des membres
d’Économie et Humanisme étaient effectivement présents aux Journées du
Mont-Dore, mais, sur ce point, le dossier conservé aux Archives nationales, 2
AG 651, est très précis). On trouvera par ailleurs un compte rendu des journées
d’études (en fait du livre paru en août) dans
Économie et Humanisme, 3 ( 12), mars-avr. 1944,
p. 186-187 («
Économie et Humanisme
participait activement à cette session »). Sur la recherche d’une troisième
voie au sein du patronat français : Luc BOLTANSKI,
Les cadres. La formation d’un groupe
social, Paris, Minuit, 1982.
[15]
Diplômé de l’ESSEC et de la Faculté de Droit, ancien de l’ACJF,
fondateur et premier président du Centre des Jeunes Patrons en 1938 (« C’est à
une véritable révolution psychologique et morale des milieux de la production
que se consacra, voici déjà trois ans, le petit groupe de jeunes industriels
qui donna naissance au mouvement “Jeune Patron”. Depuis, les événements n’ont
fait que consacrer l’urgence de cette révolution. Dans ses discours, le
Maréchal en a jeté les fondements. Mais c’est à la nation de l’agir, et, dans
la sphère qui lui est propre, le mouvement “Jeune Patron” s’y emploie de toutes
ses forces »), Jean Mersch est alors membre du Comité d’organisation des
industries du cuir et du Comité d’organisation professionnelle (Jean MERSCH, «
Le sens du mouvement “Jeune Patron”», tiré à part de la revue
Production, n
Ëš3, octobre 1941 pour la
citation et
Portraits de famille,
Saint-Maur, Éditions Sépia, 1989, notamment p. 139-140 pour les indications
biographiques). Membre de l’ACADI, Jean Mersch sera nommé au Conseil économique
et social en 1959 et participera à la fondation des Républicains Indépendants
aux côtés de Valéry Giscard d’Estaing.
[16]
Georges Soulès n’est autre que Raymond Abellio, polytechnicien,
ingénieur des Ponts et Chaussées, ancien de X-Crise et de « Révolution
constructive », avec Georges Lefranc, membre du cabinet Spinasse sous le Front
Populaire (Économie et Finances), puis secrétaire général du Mouvement Social
Révolutionnaire fondé par Eugène Deloncle, proche de Déat et Laval pendant
l’Occupation. Il conclut pour sa part les Journées du Mont-Dore par une
déclaration sans concessions : « Le bolchevisme nous menace à la fois d’une
façon insidieuse et d’une façon brutale. Son irruption rendrait inutiles toutes
nos recherches et tous nos efforts. Certes, la révolution communautaire sera
pour nous la meilleure chance de couper la masse communisante de ses chefs
irréductibles, car on ne lutte pas contre le bolchevisme en se contentant de
remplir les prisons ou en essayant de légitimer un régime social d’exploitation
et de misère. On lutte contre le bolchevisme en supprimant l’injustice sociale
». Et il poursuit : « Nous sommes enfin au seuil d’une grande synthèse
française dont nous avions été impuissants jusqu’ici à rassembler les éléments.
Pourtant c’est la pensée française qui éclaire toute la voie royale du XXe
siècle, et nous sommes les derniers à nous en apercevoir. Est-il besoin de
rappeler que, politiquement, la Révolution italienne a réalisé, il y a plus de
vingt ans, ce dont nous avons vu naître ici l’ébauche, l’accord du corporatisme
et du syndicalisme révolutionnaire, l’entente des militants de l’Idea Nazionale
et des disciples de Sorel. Faut-il rappeler que toutes les révolutions
occidentales contemporaines se sont étroitement inspirées de ces lucides
esprits français qui émergent de la grisaille démocratique : Taine, Gobineau,
Proud’hon, La Tour du Pin, Drumont, Sorel, Barrès, Maurras » (
Vers la Révolution communautaire,
op. cit., p. 180-181). Sur la « dérive
» d’une certaine tendance du socialisme français : Philippe BURRIN,
La dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery (
1933-1945), Paris, Seuil, 1986, et les Mémoires de Raymond Abellio,
qui transforme le Mont-Dore en un grand moment de résistance : Raymond ABELLIO,
Ma dernière mémoire, tome 3 :
Sol Invictus 1939-1947, Paris, Ramsay,
1980, p. 337 et suiv.
[17]
Délégué général de l’Union nationale des syndicats agricoles et
co-directeur avec Louis Salleron de
Syndicats
paysans depuis 1937, Rémy Goussault fait paraître à la même époque
une contribution à l’ouvrage publié dans une collection entièrement consacrée
au thème de la communauté et que dirige alors François Perroux : Jean
CARBONNIER, Roger GRAND et al.,
Agriculture et
communauté, Paris, Librairie de Médicis, 1943, et préfacé par Louis
Salleron. On trouvera quelques éléments sur Rémy Goussault dans l’ouvrage de
Robert O. PAXTON,
Le temps des chemises vertes.
Révoltes paysannes et fascisme rural (1929-1939), Paris, Seuil,
1996, ainsi que dans : Isabel BOUSSARD,
Vichy et
la Corporation paysanne, Paris, Presses de la Fondation Nationale
des Sciences Politiques, 1980.
[18]
Sur la Fondation Alexis Carrel, voir Alain DROUARD,
Une inconnue des sciences sociales. La Fondation
Alexis Carrel 1941-1945, Paris, Éditions de la Maison des Sciences
de l’Homme, 1992.
[19]
Ancien d’Action française, héraut de la Jeune Droite, fondateur
de différentes revues « non conformistes », dont
Civilisation et
Combat qu’il co-dirige avec Thierry Maulnier,
puis fondateur de
Demain au début de
l’année 1942, Jean de Fabrègues sera au lendemain de la guerre rédacteur en
chef de
La France catholique. Sur Jean
de Fabrègues et la Jeune Droite :Véronique AUZÉPY-CHAVAGNAC, « La Jeune Droite
catholique (années 1930 et 1940): histoire d’une différence »,
Mil neuf cent. Revue d’histoire
intellectuelle, 13,1995, p. 81-102, ainsi que l’ouvrage très complet
de Nicolas KESSLER,
Histoire politique de la
Jeune Droite ( 1929-1942). Une révolution conservatrice à la
française, Paris, L’Harmattan, 2001.
[20]
Ancien « patron des patrons », docteur en Droit, Claude-Joseph
Gignoux est rédacteur en chef puis directeur de
La Journée industrielle de 1925 à 1936, député
de la Loire en 1928, puis sous-secré-taire d’État chargé de l’Économie
nationale à la Présidence du Conseil dans le cabinet de Pierre Laval de
septembre 1931 à février 1932. Il assure jusqu’à l’instauration du régime du
Vichy la présidence de la Confédération Générale de la Production Française
(qui devient Confédération Générale du Patronat Français [CGPF] en 1936). Il
devient alors membre du Conseil consultatif du Comité d’Information
Interprofessionnel (CII) qui prend le relais de la CGPF. Claude-Joseph Gignoux
est l’auteur, en 1943, d’un livre qui rencontre une large audience,
La crise du capitalisme au XXe siècle.
À partir de 1954, il dirige la
Revue des Deux
Mondes et est élu à l’Académie des Sciences Morales et Politiques en
1959.
[21]
Polytechnicien, chef d’entreprise, fondateur et animateur du
Centre polytechnicien d’études économiques X-Crise, proche de Jean Bichelonne
sous l’Occupation, Gérard Bardet est président du conseil consultatif qui se
trouve à la tête du Centre d’information interprofessionnel. Sur Gérard Bardet
et la tendance « moderniste » de la révolution nationale patronale, voir
l’ouvrage de Renaud de ROCHEBRUNE et Jean-Claude HAZÉRA,
Les patrons sous l’Occupation, tome II
(« Face à Vichy : pétainisme, intrigues, spoliations »), Paris, Odile Jacob,
1997 ( 1re éd. 1995), p. 275 et suivantes (« Le rêve fourvoyé des modernistes
du Maréchal. Gérard Bardet : peut-on être un patron à la fois moderne et
pétainiste ?»). Sur « l’organisation industrielle de Vichy », et
particulièrement sur le CII : H. ROUSSO,
Vichy…,
op.
cit., p. 70 et suiv. Gérard Bardet est notamment l’auteur d’un
rapport sur la « Communauté d’entreprise » pour le Conseil supérieur de
l’économie industrielle et commerciale qu’il fera finalement parvenir au
secrétariat général du chef de l’État en juillet 1944 : AN 2 AG 586, Papiers du
chargé de mission assurant la liaison avec le ministère de la Production
industrielle et du Travail ( 1943-1944).
[22]
Marcel de La Bigne de Villeneuve est notamment l’auteur d’un
ouvrage publié en 1941 et intitulé
Lettres aux
constituants et il publiera en 1951 un très inquiétant
Satan dans la Cité. Il signe
entre-temps une volumineuse contribution dans la collection dirigée par
François Perroux pour rappeler que l’idée de communauté – longtemps « submergée
par le flot impérieux d’une philosophie hostile » mais heureusement remise à
l’ordre du jour par le maréchal Pétain dans ses « Principes de la Communauté »
(une « Contre-Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ») – est
étroitement associée à celle de « Bien commun » (« très logiquement invoquée
dès l’aube même du régime nouveau dans l’exposé des motifs de la loi
révisionnelle du 10 juillet 1940 »): « Le bien commun et la communauté », dans
: Marcel de LA BIGNE DE VILLENEUVE, Paul ARCHAMBAULT et al.,
Communauté et bien commun, Paris,
Librairie de Médicis, 1944, p. 11,12 et 13.
[23]
Michèle COINTET,
Le Conseil
national de Vichy. Vie politique et réforme de l’État en régime
autoritaire, Paris, Aux Amateurs de Livres, 1989.
[24]
Un « compte rendu » non signé et daté au crayon à papier du 8
mai 1943 ainsi que différentes listes de participants conservées aux Archives
nationales aux cotes 2 AG 610 (Archives du commandant Féat) et 2 AG 651
(Papiers personnels de l’amiral Fernet) donnent une idée assez précise des
différents mouvements qui sont représentés aux Journées du Mont-Dore. Une «
représentation extrêmement large des milieux les plus divers », se félicite
l’auteur du compte rendu, mais dont la représentativité ne pourrait être
véritablement estimée qu’à travers une analyse systématique de ce type de
documents. Il est bien entendu que nous ne donnons là que le nom des
personnalités dont la présence aux Journées ne fait guère de doute. En mars
1943, le chef de cabinet du Maréchal, André Lavagne, avait de son côté fait
établir une liste visant à recenser l’ensemble des mouvements encore
susceptibles de contribuer à la consolidation idéologique de la Révolution
Nationale, une liste qui regroupe une bonne partie des organisations ici
mentionnées, d’Économie et Humanisme à la Fondation Alexis Carrel, en passant
par l’Institut d’études corporatives et sociales, le Centre des Jeunes Patrons
et le Cercle Jeune France : M.-O. BARUCH, « Servir l’État français… », thèse
citée, p. 664 et 667.
[25]
Comme l’explique Paul Estèbe dans son allocution (
Vers la Révolution communautaire,
op. cit., p. 49): « Nous sommes ici
librement en France. Ici s’est posée la question des autorités d’occupation. Je
tiens à m’en expliquer avant que deux personnalités allemandes arrivent ici.
Nous aurions parfaitement pu – mais c’était puéril ! – affirmer notre liberté
totale et nous priver d’un représentant des autorités d’occupation. Je dois
dire d’ailleurs que, lors de la démarche courtoise que j’ai faite à l’Ambassade
à Paris, la personnalité pressentie, le Docteur Grosse, qui s’occupe des
questions économiques et sociales, ainsi que le représentant du parti SS –
représentant des deux tendances dont nous avions à tenir compte – ont exprimé
le désir ou de ne pas venir ou de n’assister qu’à la dernière journée des
débats. Je me suis permis de leur dire, et je crois que vous serez d’accord
avec moi : “Nous ne pouvons pas vous ignorer et nous préférons que ce soit
vous-mêmes sur place qui fassiez à qui de droit le compte rendu des débats au
lieu d’informations tendancieuses, incomplètes ou erronées.” C’est dans ces
conditions qu’à titre d’informateurs et en nous laissant d’autant plus libres
qu’ils seront là, que le Docteur Grosse et M. Fromes seront probablement nos
hôtes ici ce soir ».
[26]
Ibid., p. 45-46 : « Je
crois qu’en dehors d’une indiscrétion – il paraît que la Radio a publié un
petit communiqué dont on ignore l’origine – (et la presse n’est pas présente à
ces débats), aucune publicité n’[y] a été donnée ».
[27]
Ibid., préface, p.
8.
[29]
Ibid., p. 63 et
64.
[31]
À la lecture du programme des journées d’études du Mont-Dore
(et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres), on ne voit pas bien comment et à
quel moment se serait opéré le rejet du personnalisme que Michel Bergès entend
montrer à travers l’exemple du mouvement Jeune France, dès lors que l’on
retrouve le thème de la « personne » dans tous les textes consacrés à la «
communauté », son pendant idéologique, des textes articulés aux principes
définis pour la Révolution Nationale par le maréchal Pétain. Cette quatrième
commission est en effet expressément consacrée au « personnalisme » sans que
l’on puisse y lire clairement de condamnation idéologique, montrant, s’il en
était besoin, que la mise à l’écart
personnelle d’Emmanuel Mounier ne signifie pas
nécessairement que le « personnalisme », comme « idéologie » ou comme «
philosophie », ait été définitivement condamné avec lui : Michel BERGÈS,
Vichy contre Mounier. Les non-conformistes face
aux années 40, Paris, Economica, 1997.
[32]
Vers la Révolution
communautaire,
op. cit., p.
67,68 et 69.
[33]
Ibid., p.
75,76,85,86,88 et 89. « Tous sont d’accord, peut-on lire dans le compte rendu
précité de ces journées en date du 8 mai 1943, sur la nécessité de préparer un
ordre nouveau qui se substituera à l’actuelle caricature de la Révolution
Nationale. Mais certains, dépassant l’actualité, raisonnent comme si toutes les
conditions nécessaires étaient déjà réalisées (c’est par exemple la tendance
d’Économie et Humanisme). Ce sont les mêmes en général qui visent à un certain
universalisme et envisagent l’avènement d’une véritable civilisation
communautaire. [… ] Sur le plan politique, en dehors de quelques exceptions,
l’accord se fait à peu près sur le plan suivant. Le système communautaire
suppose un État arbitre, c’est-à-dire un État d’autant plus fort qu’il sera
limité à ses attributions essentielles. Mais aussi longtemps que toutes les
communautés ne seront pas remises en place, et en mouvement, les interventions
de l’État suppléeront à leur carence. La nécessité d’une période intermédiaire,
au cours de laquelle une véritable dictature de l’État sera nécessaire, est à
peu près généralement admise », AN 2 AG 610.
[35]
Ibid., p. 130-131,
c’est moi qui souligne.
[36]
Ibid., p. 158. Le
maréchal Pétain se félicite de l’organisation des Journées du Mont-Dore par
lettre en date du 22 mai 1943 et désigne René Dommange pour leur donner une
suite (AN 2 AG 651): « Les résultats importants obtenus au cours des Journées
d’études du Mont-Dore ainsi que l’accord unanime des hommes de bonne volonté
qui s’y sont rencontrés ont répondu à mon attente. Cet accord doit être
maintenu et les espérances qu’il a suscitées doivent d’autant plus être
réalisées qu’elles se sont inscrites dans le cadre des Messages par lesquels
j’ai tracé les directives de la Révolution nationale. Je désire donc que ces
travaux soient poursuivis. Je souhaite qu’ils contribuent à rassembler autour
de mon action et de celle du Gouvernement, tous ceux qui veulent préparer dans
notre pays la construction d’un ordre nouveau fondé sur la Famille, le Travail
et l’Organisation de la communauté nationale. Je vous charge d’assurer la
coordination de ces études avec l’assistance d’un Conseil où se retrouveront
les principaux participants des journées du Mont-Dore et avec la collaboration
d’un secrétariat permanent dirigé par M. Estèbe. Je désigne pour me représenter
auprès du Conseil l’amiral Fernet ». Jean Jardel se félicite de son côté de
l’organisation des journées : « Les solutions communautaires sont les seules
possibles : c’est sur elles que doit être fondé l’Ordre Nouveau que le Maréchal
cherche à instaurer » (cité dans : M.-O. BARUCH,
Servir l’État français…, thèse citée, p.
669).
[37]
Vers la Révolution
communautaire,
op. cit., p.
14 et 15. Déjà présent lors des journées de printemps, Pierre Nicolle, ancien
collaborateur de Claude-Joseph Gignoux à la CGPF et représentant de la
Fédération des associations régionales à Vichy, laisse une trace de cette
présentation dans son journal personnel en date des 11 et 12 juillet 1943 : «
Toute la journée a été consacrée à une réunion du Comité permanent des journées
du Mont-Dore. Au cours de cette réunion, il a été procédé à la mise au point
des principes communautaires dont la rédaction se poursuivra encore demain
avant d’être remise au chef de l’État. Le Maréchal recevra la délégation
solennellement à l’hôtel du Parc. Le chef du gouvernement accueillera à son
tour la même délégation dans la matinée de mardi ». Et Pierre Nicolle indique
que le Maréchal s’est montré « très sympathique aux idées qui lui étaient
présentées »: Pierre NICOLLE,
Cinquante mois
d’armistice. Vichy 2 juillet 1940 – 26 août 1944. Journal d’un
témoin (tome 2), Paris, Éditions André Bonne, 1947, p. 212,213 et
214. D’après Denis Pelletier (
Économie et
Humanisme…,
op. cit., p.
48), le père Lebret est présent lors de cette présentation, même si, sur la
recommandation de l’archevêque de Lyon, Monseigneur Gerlier, il fait en sorte
de ne pas paraître trop engagé dans ses travaux (« se tenir à la disposition de
ce groupe et leur apporter toute lumière doctrinale, mais ne pas paraître en
nom dans la liste des membres du conseil à cause de l’action politique ou
parapolitique du groupement », note manuscrite du père Lebret après la
rencontre avec Gerlier, citée p. 48). Le père Lebret met malgré tout cette
occasion à profit pour obtenir du ministère de l’Information une « autorisation
de réimprimer
Mystique d’un monde
nouveau » et du ministère des Affaires extérieures une «
augmentation des abonnements à
Économie et
Humanisme» qui passent de 400 à 600. Et, ajoute Denis Pelletier, «
c’est probablement à cette occasion que l’association obtint de Vichy 350000
francs de subvention, qui devaient lui être reprochés à la Libération
».
[38]
Vers la Révolution
communautaire,
op. cit., p.
17 et suivantes et ici, p. 19 et 20.
[39]
Vers la Révolution
communautaire, II, Clermont-Ferrand, Imprimerie Mont-Louis, 1944,
préface de René Dommange, p. 6 et 33 : « La déclaration des principes
communautaires, présentée le 12 juillet 1943 au Chef de l’État et au Chef du
Gouvernement, a défini, codifié, les bases d’un ordre communautaire uniquement
inspiré par les plus solides traditions françaises. Du domaine de la doctrine,
il convenait de passer sur le plan de l’action ».
[42]
Ibid., p.
51-53.
[43]
Ibid., p.
55,111,116,221,237,239 et 7. La mise en pratique immédiate des principes
adoptés lors des deuxièmes Journées du Mont-Dore se résume à une lettre
circulaire adressée aux différents ministères par le secrétariat général du
chef de l’État, comme celle qui, le 30 novembre 1943, parvient au cabinet du «
ministre secrétaire d’État au Travail » (alors et par intérim Jean Bichelonne,
qui succède depuis le 21 novembre à Hubert Lagardelle): « À la suite de la
seconde session des Journées d’Études du Mont-Dore, qui a eu lieu du 16 au 23
septembre dernier, Monsieur René Dommange, président des Journées du Mont-Dore,
a remis au Chef de l’État les synthèses des travaux des congressistes
complétées, suivant le désir du Maréchal, par des vœux exprimés sur des
questions précises intéressant la Communauté Nationale. J’ai l’honneur de vous
adresser ci-joint copie des vœux qui intéressent votre Département, en vous
priant de vouloir me faire connaître votre sentiment sur la suite qui peut leur
être réservée ». Les « pièces jointes » à cette lettre font notamment mention
des « vœux » du chef de l’État relatifs aux « entreprises à capital personnel
», au « chef d’entreprise », aux « cadres » ou encore à l’« association
Capital-Travail » (AN 2 AG 586). Cette lettre circulaire type est d’ailleurs
envoyée au même moment, avec à chaque fois les « vœux » qui les concernent
directement, à l’ensemble des membres du gouvernement, du ministre d’État
chargé de l’Équipement national (Lucien Romier), au secrétaire d’État à la
production industrielle et aux communications (Jean Bichelonne), en passant par
le secrétaire d’État à l’Information (Paul Marion), au secrétaire d’État à
l’Éducation nationale (Abel Bonnard), au secrétaire d’État à la Justice
(Maurice Gabolde) et au secrétaire d’État à l’Économie nationale et aux
Finances (Max Bonnafous).
[44]
Une brochure est consacrée à cette journée d’études sur la «
communauté de travail » dont René Dommange résume les travaux dans son
avant-propos : « La déclaration des Principes communautaires établies par le
Conseil permanent des journées d’études du Mont-Dore à la suite des travaux de
la session d’avril et présentée par lui, le 12 juillet 1943, au Maréchal de
France, chef de l’État, et au chef de gouvernement, dispose, dans son article
7, que la Communauté de Travail “n’existe et ne se développe que par l’activité
solidaire des personnes qui la composent”. Ce principe communautaire, qui place
la nouvelle structure des entreprises sous le régime de l’association du
capital et du travail, résume fidèlement les directives données dès 1941 par le
Maréchal. [… ] C’est à la satisfaction de ces aspirations, à la réalisation
sincère de l’association annoncée par le Maréchal, que la deuxième session des
Journées du Mont-Dore a travaillé les 18-19 septembre au cours de la journée
consacrée à la Communauté de Travail. »
La
communauté de travail (Vers la révolution communautaire), Deuxième
session des Journées d’études du Mont-Dore 16-23 septembre 1943, Vichy,
Secrétariat permanent des Journées du Mont-Dore, sd [ 1943], citation p. 3 et 4
(AN, F41305, Documents de propagande).
[45]
Animateur de la Fédération régionaliste française depuis 1900,
auteur de plusieurs ouvrages sur le régionalisme (
Le régionalisme en 1911 et
Qu’est-ce que le régionalisme ? en
1936), Jean Charles-Brun est membre de la commission du Conseil national
chargée d’étudier la « réorganisation administrative » de la France : Pierre
BARRAL, « Idéal et pratique du régionalisme dans le régime de Vichy »,
Revue française de science politique,
XXIV ( 5), octobre 1974, p. 911-939.
[46]
Chargé de cours à l’Institut d’études corporatives et sociales
depuis la fin des années trente (il publie en 1938 un ouvrage intitulé
L’évolution corporative de la
boucherie avec une préface de Maurice Bouvier-Ajam), Georges
Chaudieu dirige l’École des Hautes études artisanales rattachée à l’Institut
d’études corporatives et sociales. Cette École est inaugurée le 2 décembre 1941
sous la présidence de Pierre Loyer, directeur du service de l’artisanat au
secrétariat d’État à la Production industrielle (les discours d’inauguration
sont réunis dans
L’œuvre culturelle de
l’artisanat, Paris, Jean Lesfauries Éditeur, 1942). Dans son
discours, Maurice Bouvier-Ajam revient rapidement, pour la résumer, sur
l’histoire de l’Institut d’études corporatives et sociales et sur la création
de l’École des Hautes études artisanales (p. 2-3): « Fermé par suite de la
mobilisation, l’Institut d’études corporatives et sociales eut la joie de
retrouver sa doctrine dans les principes énoncés au lendemain de la défaite par
le maréchal Pétain. De paria, l’Institut devenait précurseur. Il est toujours
dur d’avoir raison en de pareilles circonstances; certes, nous n’avions pas
souhaité une telle confirmation, mais les faits sont là, la France est à
reconstruire. Lorsqu’en juin dernier le Maréchal demanda à l’Institut de
rouvrir ses portes, il lui donna mission, non seulement d’étudier et
d’enseigner les questions sociales et économiques, mais encore, de diffuser les
principes sociaux de la Révolution Nationale et de former les futurs cadres de
l’Organisation corporative. C’est ainsi que ses dirigeants furent amenés à
créer plusieurs écoles qui, tout en conservant la ligne doctrinale initialement
tracée par les Maîtres du Corporatisme, en particulier par le marquis de la
Tour du Pin et confirmée dans les discours sociaux du Chef de l’État, devaient
s’attacher à la formation des élites professionnelles de chaque grande branche
de l’activité économique (Artisanat, Agriculture, Industrie, etc.)». À la fin
de 1943, Georges Chaudieu publie un ouvrage préfacé par François Perroux :
L’artisanat dans l’économie future,
Paris, Éditions de l’Institut d’études corporatives et sociales, 1943, et signe
l’avant-dernier ouvrage de la collection dirigée par François Perroux avec
notamment Pierre Demondion, Pierre Loyer et Lucien Gelly,
Artisanat et communauté, Paris,
Librairie de Médicis, 1943. Sur Pierre Loyer et l’artisanat dans la Révolution
Nationale : Steven ZDATNY, « Coiffeurs in Vichy France : Artisans and the
“National Revolution”»,
Contemporary European
History, 5 ( 3), November 1996, p. 371-399.
[47]
William Garcin est rangé par l’auteur du compte rendu des
premières Journées du Mont-Dore précité en date du 8 mai 1943 parmi les «
orateurs » les « plus écoutés » avec notamment Maurice Bouvier-Ajam, Marcel
Delanney, Alexandre Dubois, Marius Gatheron, le père Lebret et Georges Soulès
(AN 2 AG 651).
[48]
Sur l’itinéraire de René Chateau comme sur celui de Ramon
Fernandez : Pascal ORY,
Les collaborateurs
1940-1945, Paris, Seuil, 1976.
[49]
Sur Georges Pelorson, normalien, traducteur, enseignant à
l’Université de Dublin de 1931 à 1939, chargé en février 1941 d’organiser la
propagande pour les jeunes en zone occupée, puis secrétaire général adjoint à
la Jeunesse sous l’autorité de Georges Lamirand et, à ce titre, fondateur en
juin 1942 des Équipes nationales (« L’uniforme qui caractérise ce mouvement est
composé d’une chemise bleue, d’un béret basque bleu marine et d’un pantalon
bleu marine. Les jeunes sont obligés de faire le salut collectif, qui se fait
en position de garde-à-vous, la tête redressée et le regard fixé devant. Le
salut individuel se fait en portant le bras droit, en avant horizontalement »):
Yagil LIMORÉ, « Les Équipes nationales : 1942-1944 »,
Guerres mondiales et conflits
contemporains, 184, octobre 1996, p. 93-107, citation p. 104. On
distinguera mal cet ancien activiste derrière le futur fondateur de
Jours de France et patron de
Marie-Claire, Georges
Belmont.
[50]
AN 2 AG 651. On ne peut donc totalement se ranger, au vu des
deux sessions étudiées, à l’opinion de Jacques Duquesne pour qui les
participants aux Journées du Mont-Dore ne sont que « des doctrinaires farfelus,
des anarchistes, des hommes de tendance socialiste, des syndiqués chrétiens
partisans de la charte du travail » et selon qui « un ensemble de participants
aussi disparates ne peut aboutir qu’à remuer des idées en tous sens et qui ne
soient pas toutes conformistes » (
Les
catholiques français sous l’Occupation,
op. cit., p. 413). Une troisième
session des Journées du Mont-Dore aurait dû avoir lieu du 4 au 11 juin 1944,
même si, « au début de juin », comme le note l’amiral Fernet, « ces échanges
d’idées se trouvaient singulièrement dépassés par l’événement » (Vice-amiral
FERNET,
Aux côtés du Maréchal…,
op. cit., p. 239). Il semble en effet
que cette session ait dû être annulée
in
extremis: « Dans la matinée, des instructions formelles ont été
données par le secrétariat du maintien de l’Ordre et par le préfet régional de
Clermont aux dirigeants des Journées du Mont-Dore, la session sera supprimée ce
soir, les forces de polices sur place étant jugées insuffisantes pour parer à
une attaque possible » (P. NICOLLE,
Cinquante
mois d’armistice…,
op.
cit., p. 435 [dimanche 4 juin 1944]).
[51]
Georges DUBY,
L’histoire
continue, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 158-159.
[52]
Sur cette question, voir Christophe CHARLE,
La crise des sociétés impériales. Allemagne,
France, Grande-Bretagne 1900-1940. Essai d’histoire sociale
comparée, Paris, Seuil, 2001, et Olivier Dard,
Le rendez-vous manqué des relèves des années
30, Paris, PUF, 2002.