Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701137357
256 pages

p. 162 à 168
doi: en cours

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Lectures

no51-2 2004/2

2004 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Lectures

Histoire intellectuelle et sociale de l’anthropologie française

Nathalie Richard Nathalie RICHARD Centre d’histoire des sciences et des mouvements intellectuels Université Paris I Panthéon-Sorbonne 9 rue Malher 75004 Paris

À propos de : JEAN-LUC CHAPPEY, La Société des Observateurs de l’Homme ( 1799-1804). Des anthropologues au temps de Bonaparte, Paris, Société des Études Robespierristes, 2002,573 p. EMMANUELLE SIBEUD, Une Science impériale pour l’Afrique ? La construction des savoirs africanistes en France, 1878-1930, Paris, Éditions de l’EHESS, 2002,357 p.

Deux ouvrages sont venus récemment éclairer des aspects mal connus de l’histoire de l’anthropologie en France. Minutieuse analyse de l’éphémère Société des Observateurs de l’Homme, le premier revient sur le moment des premières définitions d’un programme propre à l’anthropologie, entendue comme étude globale de l’homme au physique et au moral, autour de 1800.
À travers la constitution d’une science africaniste au début du XXe siècle, le second interroge l’émergence d’une ethnologie qui se dégage dans ses théories comme dans ses pratiques de l’anthropologie physique qui avait dominé l’espace intellectuel français au XIXe siècle.
Revenant sur la création, les succès et les échecs de la Société des Observateurs de l’Homme, J.-L. Chappey opère une révision radicale des interprétations canoniques qui ont fondé un véritable « roman des origines » de l’anthropologie française. Construit entre la fin du XIXe siècle et les années 1970 par des anthropologues en quête de grands ancêtres, et étayé par des philosophes soucieux de valoriser une tradition intellectuelle proprement française, ce roman avait fait de la Société des Observateurs l’un des lieux institutionnels majeurs de l’Idéologie. Dans le même temps, ses membres étaient présentés comme les premiers promoteurs français d’une anthropologie positive, fondée sur l’observation et dégagée de la métaphysique.
Les informations fragmentaires – la Société des Observateurs n’a jamais publié la liste de ses membres, ni l’intégralité de ses travaux et les archives font totalement défaut sur sa disparition – ont favorisé les mésinterprétations. Elles ont été complétées par la presse savante et politique et par des données d’histoire sociale pour détruire définitivement la figure de l’Observateur comme idéologue. La liste des membres avérés de la Société n’inclut aucune des grandes figures de l’Idéologie, à l’exception d’un Degérando, un temps proche de ce courant philosophique, mais ayant rapidement évolué vers une position critique.
Tout au contraire, les fondateurs s’insèrent dans les réseaux alors très actifs des publicistes catholiques, engagés dans la lutte politique contre le Directoire et dans un combat philosophique contre l’Idéologie. Mobilisés par l’abbé Roch-Ambroise Sicard, successeur de l’abbé de l’Épée à la direction de l’Institut national des sourds-muets de Paris, ces « seconds couteaux » de la science, ainsi que les nomme J.-L. Chappey, voient dans la Société le moyen de poursuivre des projets intellectuels marginalisés à l’Institut, le lieu possible d’une promotion individuelle dans le monde intellectuel et, pour certains, un espace où la critique politique peut se transposer sur un terrain philosophique moins périlleux. Il en est ainsi, par exemple, du secrétaire et principal animateur de la Société Louis-François Jauffret, auteur d’ouvrages de vulgarisation savante à destination principale des enfants. À ce noyau dur réuni entre janvier et avril 1800, s’associent rapidement des groupes plus prestigieux qui firent le succès public de la Société, mais dont les intérêts intellectuels et institutionnels divergents furent aussi une cause de fragilité et à terme d’échec. Des médecins, des naturalistes et des érudits, membres des institutions savantes les plus officielles (tels le Muséum d’histoire naturelle ou l’École de médecine) voient dans la Société l’occasion de promouvoir la carrière de leurs clients. Le médecin hygiéniste Jean-Noël Hallé, le naturaliste Georges Cuvier y font, entre autres, leur entrée.
La définition d’un projet scientifique au sein de ce groupe hétérogène représente une gageure. Celui-ci se laisse par ailleurs difficilement saisir puisque la Société n’a jamais réalisé la publication des travaux réalisés en son sein. Un mémoire de L.-F. Jauffret, daté de Messidor an IX (juillet 1801) et resté longtemps inédit, intitulé « Introduction aux Mémoires de la Société des Observateurs de l’Homme », permet toutefois d’en déceler les grands traits. Il construit un projet anthropologique qui s’oppose par bien des points frontalement à la science de l’homme des Idéologues telle qu’elle est définie au même moment par Cabanis dans ses Rapports du physique et du moral de l’homme. S’appuyant sur le postulat anti-idéologique d’une dualité irréductible du physique et du moral, Jauffret propose une anthropologie d’où la médecine proprement dite est exclue, où les sciences du moral ne sont pas subordonnées aux sciences du physique mais où les savoirs se juxtaposent à égalité de statut. Cette anthropologie trouve un dernier élément de cohérence dans sa présentation comme science utile. Portée par des pédagogues qui se présentent volontiers comme des bienfaiteurs de l’humanité, cette anthropologie a vocation d’éduquer autant que de connaître. En autorisant à comprendre et à communiquer avec les malheureux coupés du lien social par leur handicap (les sourds-muets de Sicard), leur éducation (l’enfant sauvage de l’Aveyron, dont l’observation sera confiée aux Observateurs) ou leur degré de civilisation (les peuples sauvages), l’anthropologie des Observateurs a vocation à les faire rentrer dans la grande famille de l’humanité.
La consultation des Observateurs pour la préparation de l’expédition Baudin vers les terres australes, au printemps 1800, constitue l’un de leurs plus brillants succès. C’est à cette occasion que Degérando rédige les célèbres « Considérations sur les méthodes à suivre dans l’observation des peuples sauvages ». Néanmoins la Société entre en déclin dès 1803 pour disparaître à une date indéterminée. Alors que les sources font sur ce point silence, J.-L. Chappey suggère plusieurs hypothèses convaincantes. L’explication classique, qui fait des Observateurs des victimes de la répression napoléonienne contre l’Idéologie, ne tient plus. Mais la recomposition des savoirs qui s’opère dès 1803 avec la suppression de la Classe des sciences morales de l’Institut rend caduque l’idéal porté différemment par les Idéologues et les Observateurs d’une science globale de l’homme physique et moral. Les réformes du système scolaire ruinent progressivement les associations libres affichant une vocation pédagogique au profit des institutions qui dépendent de l’État. La notion de science utile se recentre sur le domaine économique, ainsi que le manifeste la création de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale en 1801.
Dans ce nouveau contexte, la Société ne peut retenir ses membres les plus prestigieux, tel Cuvier dès 1802 ou Degérando en 1804, qui portent leurs efforts de carrière vers les institutions qui bénéficient du soutien de l’État.
Dans le même temps, les publicistes catholiques qui avaient constitué l’un des noyaux les plus actifs de la Société, la délaissent pour des fronts de lutte plus actuels, tel celui qui s’ouvre, avec le premier romantisme français, autour de la défense de la littérature et du sentiment religieux contre la science. Ces reconfigurations complexes ruinent définitivement les espoirs de carrière que les « seconds couteaux » avaient fondés sur la Société.
La disparition des Observateurs et le déclin de l’Idéologie marquent l’effacement des premiers projets anthropologiques collectifs en France. D’autres naîtront, à partir de 1830, sous des formes nouvelles valorisant l’anthropologie physique aux dépens de son versant culturel. L’ouvrage d’Emmanuelle Sibeud porte sur la période d’ébranlement de ce modèle physicaliste et raciologique qui domina le XIXe siècle français. Centrée principalement sur les transformations intellectuelles et politiques qui affectent la science de l’homme avant la Première Guerre mondiale, l’étude se penche sur le rôle qu’y jouèrent les érudits coloniaux. Première génération formée sur le terrain à la gestion d’un empire africain conquis depuis peu, ces derniers constituent un groupe d’une cinquantaine d’individus dont les noms sont souvent restés ignorés de l’histoire des sciences, à l’exception de celui de Maurice Delafosse, l’un des rares à avoir réussi une reconversion universitaire après une carrière administrative commencée en Afrique en 1894.
Civils ou militaires, recrutés selon des critères qui ne se standardisent qu’après 1912 lorsque le passage par l’École coloniale devient obligatoire, ces administrateurs affrontent plusieurs obstacles qui déterminent des stratégies intellectuelles et institutionnelles. Leurs travaux érudits se heurtent à l’indifférence, voire à la méfiance, d’une hiérarchie administrative soucieuse avant tout d’efficacité et qui valorise la mobilité de ses cadres plutôt que leur maintien en un même lieu. Éloignés des centres de la production savante, il leur faut faire entendre que la proximité d’avec leurs objets d’études leur confère une réelle légitimité. Entre reconnaissance intellectuelle par les milieux scientifiques métropolitains et avancement de carrière, les cheminements et les accommodements sont complexes.
Faute de trouver un soutien auprès de leur administration de tutelle, les érudits coloniaux cherchent une reconnaissance dans les tribunes qui sont ouvertes à la science de l’homme en métropole. Cette stratégie les met aux premières loges des transformations qui mènent à la disqualification de l’anthropologie physique qui avait jusqu’alors dominé en France. Leurs travaux sont ainsi montrés en exemple par ceux qui se font les défenseurs d’une approche culturaliste, ethnographique, tel Arnold Van Gennep. Aussi n’est-il pas étonnant de voir certaines revues savantes de la métropole s’ouvrir aux publications de ces érudits d’Afrique et de les retrouver nombreux à l’Institut ethnographique international de Paris, créé en 1910, autour de Van Gennep et de Delafosse. L’Institut, en faisant coexister coloniaux et universitaires, fait éclater les hiérarchies entre amateur et professionnel, colonial et métropolitain.
Il devient un des lieux où se dessine un nouveau modèle de l’enquête ethnographique, intensive plus qu’extensive, rendue possible par une longue familiarité avec les populations étudiées et non plus conditionnée par des questionnaires rédigés par les savants métropolitains réduisant le colonial au seul statut de collecteur.
Mais l’invention d’un paradigme ethnographique appelé à remplacer le paradigme naturaliste jusqu’alors dominant dans l’anthropologie française ne se fait pas sans remous. La stratégie séparatiste de Van Gennep, qui obtient une chaire d’ethnographie et d’histoire comparée à Neuchâtel en 1912 et tente à l’occasion d’un congrès international en 1914 d’ériger sa spécialité en discipline autonome, aboutit à un échec et ne remporte pas l’adhésion des érudits coloniaux. En revanche, plusieurs disciplines déjà constituées peuvent revendiquer le savoir ethnographique comme une de leurs parties légitimes. La géographie et la sociologie entrent ainsi en concurrence avec l’anthropologie. Les géographes vidaliens ne réussiront pas la greffe. Tandis que chez certains la notion de milieu fait réapparaître le spectre du déterminisme naturaliste, chez d’autres la mise en œuvre de certaines notions centrales de leur nouvelle discipline, notamment celle de pays, met l’accent sur une exploitation complexe de l’espace incompatible avec le postulat colonial de l’inaptitude essentielle des Africains à mettre en valeur leur territoire. Chez ces derniers domine la crainte d’une instrumentalisation de la géographie au profit de l’entreprise coloniale.
Aussi, tout en ouvrant les Annales de géographie aux travaux des érudits coloniaux et en permettant à quelques-uns de réaliser une thèse de géographie, les géographes de l’École française contribuent peu directement à la constitution d’un savoir africaniste. Ils ne peuvent, de ce fait, faire figure de maîtres à penser parisiens pour les administrateurs savants des colonies. Les durkheimiens surent mieux récupérer ce mouvement érudit. L’Année sociologique maintient dans un premier temps une vision classique de la hiérarchie entre collecteur et théoricien, amateur de terrain et scientifique métropolitain. Mais Durkheim et Mauss sentent dès les années 1910 l’importance intellectuelle et institutionnelle des recompositions en cours autour de l’ethnographie. Ils savent alors composer avec un diffusionnisme qui vient menacer directement l’évolutionnisme culturel qui domine leur sociologie du primitif et ouvrent leur revue aux travaux sur l’Afrique. Aussi n’est-il en rien étonnant de voir Mauss passer à l’offensive et entrer directement en concurrence avec Delafosse et Van Gennep dans la recherche d’une association avec l’administration coloniale qui autoriserait à encadrer plus officiellement l’ethnographie et les ethnographes africains.
Lancés avant-guerre, leurs projets concurrents de Bureau ethnographique des colonies font long feu. Mais ils font renaître le thème de la science utile à la colonisation et réactivent l’ancienne rhétorique de l’utilité morale de la colonisation. Ils posent ainsi, juste avant 1914, les fondements d’un renouveau de la « mentalité impériale » sur lequel s’appuie un colonialisme de gauche qui peut se targuer du soutien des scientifiques et qui domine l’entre-deux-guerres. Ce nouveau contexte autorise après guerre la recomposition de structures institutionnelles en liens étroits avec les autorités coloniales, où coexistent ethnographes coloniaux et élèves de Mauss. Le mouvement aboutit à la consécration universitaire de l’ethnographie : en 1925, Mauss, Lévy-Bruhl et Rivet fondent l’Institut d’ethnologie de la Sorbonne à l’aide de subventions du ministère des Colonies. L’équilibre entre les logiques universitaire et coloniale qui s’y instaure n’aura toutefois qu’un temps. Contribuant à l’invention d’une nouvelle Afrique mythique, la mission Dakar-Djibouti fait aussi dès le début des années 1930 émerger la figure d’un ethnologue professionnel qui s’identifie aux premiers étudiants formés par l’Institut d’ethnologie. Elle réinstalle les enquêteurs coloniaux dans leur statut d’amateurs. Dans le même temps, la création d’une Société des Africanistes en 1930, en privilégiant une logique géographique qui exalte l’exception africaine plus que l’unité de la méthode ethnographique, fait éclater la logique disciplinaire qui avait jusqu’alors dominé.
En faisant ainsi la lumière sur le rôle des érudits coloniaux dans les années qui marquent la naissance de l’ethnologie française, E. Sibeud restitue dans toute sa complexité la question des liens entre science et colonisation. Elle dénonce la vision unilatérale d’une mise en ordre des savoirs par la seule métropole dans un objectif purement utilitariste et démontre que l’expérience de la colonisation fut aussi un laboratoire pour des savoirs et des méthodes nouvelles qui ne s’insèrent pas toujours – ou pas seulement – dans la logique de l’utilité, mais aussi dans celle de l’érudition.
Si les ouvrages de J.-L. Chappey et d’E. Sibeud traitent de périodes et de groupes bien distincts, ils présentent cependant des points communs qui justifient leur réunion dans cette chronique. Adoptant tous deux une perspective d’histoire intellectuelle et sociale des sciences, ils mettent en œuvre de manière convaincante la notion de réseau. Cette dernière permet d’isoler des communautés aux contours flous, organisées autour de « centres » plus aisés à repérer (l’abbé Sicard, Maurice Delafosse), et met ainsi en pleine lumière des groupes d’acteurs qu’une histoire des sciences plus classique, centrée sur les institutions majeures ou les grandes figures, a laissés jusqu’à présent dans l’ombre.
La notion de réseau incite par ailleurs à penser en termes de stratégies intellectuelles et sociales et de parcours individuels. Ce faisant, elle permet d’examiner de manière fine les liens entre les logiques sociales et les savoirs produits. La définition d’une anthropologie dualiste par les Observateurs est ainsi tout à la fois un impératif intellectuel et un instrument de combat contre le matérialisme issu des Lumières. Elle constitue un discours savant qui vient se substituer, en un temps de répression, à un discours plus ouvertement politique.
L’insistance sur l’enquête intensive est de même une nécessité à la fois intellectuelle et institutionnelle pour les érudits coloniaux. Elle leur permet de transformer leur longue présence sur le terrain africain en avantage dans la définition d’une légitimité savante qui leur ouvre la porte d’institutions parisiennes, là où la pratique des enquêtes extensives à partir de questionnaires élaborés par les « spécialistes » parisiens les maintenait dans le statut marginal d’amateurs-collecteurs.
Par ailleurs, les deux ouvrages révèlent, chacun à sa manière, à quel point l’histoire des sciences humaines est traversée par la question de l’utilité. Dans le cas de l’anthropologie, cette dernière vient singulièrement complexifier la notion de terrain. Dans le roman des origines de l’anthropologie, Degérando et par extension l’ensemble des Observateurs font figure de premiers inventeurs du terrain ethnographique. Les « Considérations sur les méthodes à suivre dans l’observation des peuples sauvages » sont présentées comme la première expression canonique de la nécessité d’une familiarité avec l’indigène, que confèrent l’abandon des préjugés occidentaux, un séjour prolongé et la connaissance de sa langue. J.-L. Chappey démontre que le sens de ces instructions est perverti par une lecture anachronique et par l’isolement du texte des autres productions intellectuelles des Observateurs. S’il y a bien définition d’un « terrain » par ces derniers, c’est dans l’insistance sur les enjeux pédagogiques qu’il faut la chercher. L’anthropologie est à leurs yeux une science de terrain au sens où elle est science utile pour la (re)création de lien social là où il s’est dissous. Le but de la connaissance anthropologique renouvelée que réclame Degérando n’est pas le seul approfondissement des connaissances sur l’homme, mais bien la réintégration des sauvages dans la « grande famille » de l’humanité.
De même, le terrain des premiers ethnographes français du XXe siècle n’est pas ce lieu mythique et initiatique que décrivent parfois les manuels. Il ne peut se dégager des réalités coloniales. L’enquête intensive ne se conçoit pas sans compromis avec la logique de l’encadrement colonial des territoires et, en dernier recours, c’est en se conciliant le patronage des autorités coloniales qu’un Mauss, un Rivet ou un Lévy-Bruhl réussissent la fondation d’une ethnologie universitaire. En retour, et alors même que les premiers savoirs sur l’Afrique s’étaient constitués sans beaucoup de référence à la logique utilitariste de l’impérialisme, l’ethnographie participa inévitablement de la constitution d’une mentalité coloniale.
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