2004
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lectures
Épilogues révolutionnaires : du Directoire au Consulat
Éric Saunier
Éric SAUNIER Université du
Havre UFR Lettres et Sciences Humaines 25, rue Philippe Lebon 76600 Le Havre
• À propos de : PHILIPPE BOURDIN, BERNARD
GAINOT (ÉD.), La République
directoriale, Paris/Clermont-Ferrand, Société des Études
Robespierristes/Centre d’Histoire des Entreprises et des Communautés et Centre
de Recherches Révolutionnaires, 1998,1095 p., 2 vol., 39,64 €. JACQUES BERNET, JEAN -PIERRE JESSENNE, HERVÉ LEUWERS
(ÉD.), Du Directoire au Consulat. Tome
1. Le lien politique local dans la Grande Nation, Villeneuve-d’Ascq,
Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest, 1999,333 p.,
25,92 €. HERVÉ LEUWERS (ÉD.),
Du Directoire au Consulat. Tome 2. L’intégration
des citoyens dans la Grande Nation, Villeneuve-d’Ascq, Centre de
Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest, 2000,313 p., 25,92 €.
JEAN -PIERRE JESSENNE ET ALII
(ÉD.), Du Directoire au Consulat. Tome
3. Brumaire dans l’histoire du lien politique et de l’État-Nation,
Villeneuve-d’Ascq/Rouen, Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du
Nord-Ouest/GRHIS-Université de Rouen/Préfecture de la région Haute-Normandie,
2001,633 p., 25,92 €. PASCAL DUPUY, JEAN -PIERRE
JESSENNE, CHRISTINE LE BOZEC (ÉD.), Du
Directoire au Consulat. Tome 4. Les institutions préfectorales et les
collectivités territoriales, Villeneuve-d’Ascq/Rouen, Centre de
Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest/GRHIS-Université de Rouen/
Préfecture de la région Haute-Normandie, 2001,142 p., 18,29 €.
À propos de : PHILIPPE BOURDIN, BERNARD
GAINOT (ÉD.), La République
directoriale, Paris/Clermont-Ferrand, Société des Études
Robespierristes/Centre d’Histoire des Entreprises et des Communautés et Centre
de Recherches Révolutionnaires, 1998,1095 p., 2 vol., 39,64 €
[yy1]. JACQUES BERNET, JEAN -PIERRE JESSENNE, HERVÉ LEUWERS
(ÉD.), Du Directoire au Consulat. Tome
1. Le lien politique local dans la Grande Nation, Villeneuve-d’Ascq,
Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest, 1999,333 p.,
25,92 €. HERVÉ LEUWERS (ÉD.),
Du Directoire au Consulat. Tome 2. L’intégration
des citoyens dans la Grande Nation, Villeneuve-d’Ascq, Centre de
Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest, 2000,313 p., 25,92 €.
JEAN -PIERRE JESSENNE ET ALII
(ÉD.), Du Directoire au Consulat. Tome
3. Brumaire dans l’histoire du lien politique et de l’État-Nation,
Villeneuve-d’Ascq/Rouen, Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du
Nord-Ouest/GRHIS-Université de Rouen/Préfecture de la région Haute-Normandie,
2001,633 p., 25,92 €. PASCAL DUPUY, JEAN -PIERRE
JESSENNE, CHRISTINE LE BOZEC (ÉD.), Du
Directoire au Consulat. Tome 4. Les institutions préfectorales et les
collectivités territoriales, Villeneuve-d’Ascq/Rouen, Centre de
Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest/GRHIS-Université de Rouen/
Préfecture de la région Haute-Normandie, 2001,142 p., 18,29 €
[yy2].
Alors que le Bicentenaire de la Révolution avait braqué les
projecteurs vers les problématiques relatives à l’importance de l’année 1789 ou
de la mise en place de la Terreur, la période directoriale, largement négligée
depuis les travaux de Georges Lefebvre et de Jean-René Suratteau, occupe depuis
une dizaine d’années une position stratégique dans les chantiers
révolutionnaires. À côté des grandes études individuelles comme celles menées
par Bernard Gainot ou Isser Woloch, ce sont essentiellement les synthèses
collectives qui contribuent à une « réévaluation » de l’importance de la «
période noire » de la Révolution. Dans cette perspective, le colloque tenu à
Clermont-Ferrand en 1997 ( 54 auteurs réunis) a constitué incontestablement
l’un des premiers grands moments consacrés à l’étude approfondie des fondements
du régime directorial, dont les objectifs ont été prolongés plus récemment par
les résultats des trois tables rondes organisées par les universités de
Valenciennes, de Lille-3 et de Rouen, entre 1998 et 2000, et publiées en 4
volumes.
Les deux tomes volumineux du colloque clermontois nous font
mieux saisir la place cruciale du moment directorial, à la fois comme tentative
de stabilisation de la Révolution et comme moment fondateur de la République.
La construction de l’ouvrage montre une volonté d’équilibre entre, d’une part,
les analyses des contingences et des orientations de la politique nationale et,
d’autre part, l’application de celle-ci dans les espaces provinciaux, aucun
aspect de la période n’étant négligé. Le premier thème développé (« Images du
Directoire ») donne tout à la fois le ton et l’intention profonde de
l’entreprise. Pierre Serna, notamment, insiste sur la nécessaire relecture
d’Aulard comme contrepoint initial aux idées façonnées par des représentations
simplificatrices trop souvent admises, dont les clichés des Goncourt ou
l’emblématique « Fille de madame Angot » sont les figures les plus connues. La
critique de ces images débouche alors sur une relecture de l’histoire
institutionnelle, objet de la seconde partie, d’où le Directoire sort
véritablement réévalué comme moment stratégique de la période révolutionnaire.
On retiendra entre autres la mise en lumière, durant une période marquée par
une volonté de stabilisation sociale et politique, de l’importance de l’essai
de réhabilitation de Montesquieu (J. Ehrard) dans le but de sortir de la
Terreur, l’intensité des débats contradictoires au sein de la Commission des
Onze (D. Bovykine) ou, en province, l’importance des préoccupations des
représentants des institutions locales s’agissant de la question du maintien de
l’ordre public à Lyon ou dans le Comtat, par exemple.
La partie suivante, consacrée à la définition et à
l’observation des pratiques politiques, dégage des conclusions qui tordent le
cou à une autre idée trop souvent admise : celle d’une frilosité ou d’un repli
du débat politique sous le Directoire. Dans cette perspective, M. Crook met
ainsi en lumière l’intensité des pratiques journalistiques à travers une
description minutieuse de la « guerre des plumes » qui jalonne la période.
Faisant « émerger un espace journalistique », le Directoire voit émerger des
formes nouvelles dont le reportage électoral, durant les élections cruciales de
l’an V, constitue l’un des exemples les plus frappants. Toutefois, le domaine
journalistique n’est pas, loin s’en faut, l’unique prisme à travers lequel la
part du politique mérite d’être reconsidérée.
Aussi l’analyse des pratiques politiques quotidiennes dans le
midi toulousain (G. Fournier) révèle-t-elle, à travers un très fort mouvement
pétitionnaire, l’intensité de celles-ci, ce qui aboutit
in fine à considérer la période
directoriale comme un moment de politisation de masse. Ce phénomène trouve
l’une de ces principales explications à travers les conclusions qui ressortent
des deux parties suivantes, consacrées l’une aux courants philosophiques,
artistiques et littéraires et l’autre à la vie théâtrale. Celles-ci révèlent en
effet l’existence d’une véritable politique de formation et d’éducation
poursuivie par le régime, montrant que les pratiques politiques intenses qui se
sont développées ont pu naître à partir d’un véritable projet politique marqué
par l’émergence de l’idée de construire une « éducation nationale » ou, dans
des domaines d’application plus précis, par l’accent mis sur les politiques de
l’enseignement musical (J.-L. Jam) et l’intérêt pour la littérature enfantine
(M. E. Plagnol-Deval). Dans un domaine proche, l’inflation des préfaces portant
sur les modes de transmission des connaissances et le poids de la morale dans
les œuvres constituent également des filtres par le biais desquels le
volontarisme du pouvoir directorial est perceptible. Ce sont néanmoins les
nombreuses communications consacrées au domaine théâtral ( 6 textes constituant
un thème entier) qui illustrent au mieux la manière dont formation et pratiques
politiques sont intimement reliées. En effet, on voit émerger la force avec
laquelle le théâtre directorial a déclaré ne plus vouloir seulement se
contenter de reproduire l’Antique mais ambitionner, par l’ajout de variations
libres, d’alimenter le politique. Le progrès de la critique, qui investit les
Conseils, sous couvert de neutralité, peut alors engager résolument, par le
biais de l’antijacobinisme, le culturel dans le champ politique.
De cette réévaluation d’ensemble émerge donc surtout l’idée
d’un volontarisme gouvernemental longtemps ignoré. Les trois derniers thèmes
abordés (« Économie et société », « L’armée française », « Le Directoire et
l’étranger »)
amplifient cette idée-force. Dans le domaine financier,
prolongeant la féroce critique historiographique du regretté François Hincker,
la mise en lumière de la volonté du régime de remettre en ordre les finances
publiques (C. Kawa) ou liquider nombre de biens nationaux (B. Bodinier) montre
d’ailleurs autant le volontarisme du pouvoir central que la capacité de ce
dernier à communiquer celui-ci dans les provinces. En effet, on voit de manière
concrète la prégnance avec laquelle le Directoire donne l’impulsion à ses
relais provinciaux. M. Cubells met ainsi en valeur le rôle du département (les
Bouches-du-Rhône) dans les politiques d’assistance ou d’application de la
centralisation. Du côté des questions militaires, l’impression d’ensemble est
comparable. De l’épisode des Bois Noirs (B. Ciotti) à l’analyse du
rétablissement de l’ordre autour de Marseille (proposée par Stephen Clay), des
projets audacieux de réforme de la Commission militaire des 500 à l’imbrication
des pouvoirs militaire et politique (Willot à Marseille) et à la mise en
lumière des clivages politiques intenses parmi les Élèves officiers d’Effiat
(O. Paradis), c’est bien le volontarisme qui ressort de l’attitude d’un régime
pourtant privé de moyens financiers. Pour finir, l’ouvrage pose logiquement la
question de la « relation avec l’étranger ». Hervé Leuwers souligne
l’importance de la question de la réalité d’un projet idéologique dans le
processus expansionniste de la Grande Nation, même si celui-ci reste soumis à
un pré-nationalisme évident, aboutissant à des implications fondamentales
concernant le façonnement de la conscience nationale dans les pays occupés (ce
que rappelle H.-J. Lüsebrink). On doit ici se demander si ce projet n’était pas
encore soumis à l’idée d’une révolution libératrice où le principe du droit des
peuples correspondrait à une préoccupation encore vivante. Par le biais de cet
ensemble de textes, les questionnements des hommes du Directoire ramènent donc
aux préoccupations initiales et cruciales, inhérentes à l’événement
révolutionnaire depuis ses origines, et à l’importance de la période
directoriale dans la pérennisation de celles-ci. Pour cela, il mérite une
lecture attentive.
DU DIRECTOIRE AU
CONSULAT
Les quatre volumes parus sous ce titre prolongent la réflexion
engagée à Clermont. Rappelant la double nécessité d’engager une étude
approfondie de la stabilisation républicaine en acceptant l’idée selon laquelle
Paris ne serait plus le centre universel de la vie politique, et en évitant les
écueils de l’approche idéologique, le texte introductif de Bernard Gainot
invite à construire une histoire attentive à l’exploration des pratiques et des
représentations du corps social dans un cadre global à travers lequel
l’histoire du Directoire ne saurait être rendue lisible que par un prolongement
des perspectives investies jusqu’au début du Consulat. C’est bien là le fil
conducteur suivi lors de ces trois tables rondes qui,
in fine, se présentent sous la forme
d’un vaste ensemble thématico-chronologique dont les objectifs principaux sont
à la fois de prendre la mesure des transformations politique et sociétale liées
à la mise en place du pouvoir napoléonien, et surtout de définir la manière
dont s’articule la relation entre l’évolution du politique et celle du
social.
Dans cette perspective générale, on retiendra surtout des
conclusions mises en évidence par les textes composant le premier volume, la
confirmation, à l’aune d’approfondissements concernant des « terrains » déjà
investis (comme la Bretagne) ou d’explorations nouvelles, des difficultés voire
de l’impossibilité rencontrées, malgré la rénovation réelle du cadre
institutionnel, par le régime à trouver un véritable appui dans le corps
social. À travers de nombreux prismes (on retiendra notamment les nombreuses
études consacrées aux municipalités de canton et aux institutions judiciaires)
se dégagent en effet, dans la tentative de dialogue élaborée entre les
provinces et l’État, la force d’une « culture de résistance » et, surtout, des
signes forts montrant la déliquescence du pouvoir politique.
S’intéressant aux événements avignonnais de février 1797 dans
une Provence dans laquelle la Terreur Blanche structure la vie politique,
Christine Peyrard montre ainsi l’impuissance des agents du pouvoir exécutif à
désamorcer une chasse aux terroristes qui doit beaucoup aux compromissions de
la classe politique républicaine. De son côté, observant les pratiques
politiques dans l’Ouest, Roger Dupuy, reprenant les pistes engagées dans son
travail d’approfondissement du concept d’antirévolution par une approche des
comportements dans des espaces politiques nouveaux (municipalités de canton),
montre de manière convaincante, par le biais de la description du basculement
vers la chouannerie contre-révolutionnaire, le divorce croissant entre le
peuple et les représentants du pouvoir : la chouannerie prospère de fait sur un
terrain laissé en friches par une armée directoriale qui se méfie autant des
chouans que de citadins refusant tout compromis. De là le constat que le
basculement dans le camp d’une révolte nobiliaire doit avant tout au manque de
prestige et d’efficacité des instruments nouveaux, notamment des municipalités
de canton. Proche de l’Ouest breton, la vie politique ornaise (Sylvie Denys)
révèle également, par le biais des comportements électoraux, un détachement du
peuple qui s’accélère après l’épisode fructidorien. De ce panorama, ce sont
surtout les difficultés de la reconstruction du lien politique qui émergent.
Les traces de celles-ci se retrouvent d’ailleurs, à travers l’étude des
correspondances (Philippe Bourdin) et de la recomposition des structures de
sociabilité (P.-Y. Beaurepaire), bien au-delà du politique
stricto sensu. Progression du thème du
complot, évolution vers la sub-jectivité du jugement, repli vers le localisme
et le pré carré républicain : tels sont en effet les traits de mentalité
relevés dans les pratiques épistolaires, alors que la franc-maçonnerie parvient
bien à retisser du lien social, comme le montrent les progrès de la
neutralisation de la sphère religieuse, mais sans s’appuyer sur des
représentants de l’État souvent peu engagés dans les loges.
Partant de ce constat, les dix communications qui prolongent la
réflexion par un regard sur le fonctionnement des institutions et leurs
rapports avec le citoyen lambda ont
essentiellement pour mérite de préciser les formes revêtues par le divorce
entre le politique et le social. Face à un projet général s’appuyant sur la
volonté de prolonger l’objectif initial des Constituants qui était de placer le
peuple et les masses sous le contrôle bourgeois autour du principe directeur de
soumission aux officiers et d’imposer une réforme visant à faire récupérer par
la bourgeoisie révolutionnaire les pouvoirs perdus (M. Pertué), les
dysfonctionnements se sont multipliés. Ainsi Serge Bianchi, observant les
pratiques politiques dans le canton de Limoux, insiste sur l’inclination des
gens à contester les découpages et sur leur silence lors des échéances
nationales. Si l’auteur renonce au procès en carence administrative souvent
intenté au régime, il met en évidence la difficile mise en place du projet
centralisateur et l’atonie politique générée par la réforme, soulignant au
passage les conséquences importantes d’un désenchantement qui fit basculer
ultérieurement les campagnes dans l’orléanisme puis le bonapartisme. L’Oise (J.
Bernet) et les espaces périphériques (F. Stevens) montrent de leur côté des
situations qui ne sont guère plus encourageantes. Repli gestionnaire dans le
premier cas et manque de zèle des représentants des municipalités élues en l’an
VII dans le second : tout concourt à dresser un tableau très médiocre des
résultats de la tentative de construction du lien politique menée sous le
Directoire. Dans cette perspective, on soulignera aussi l’intérêt des études
sur le fonctionnement des justices de paix en France et dans les territoires
annexés. Elles font émerger avant tout autre chose la prégnance des luttes
d’influence et, surtout, le manque d’indépendance évident dans l’action du
personnel judiciaire (Nord de la France).
Déplaçant la question de la mise en place du lien politique des
frontières de l’hexagone vers les territoires intégrés dans la Grande Nation,
le second volume, dans lequel on remarquera l’intérêt porté à l’étude du
discours, conforte cette idée de la déliquescence du lien politique. Les
premiers symptômes en sont fournis par les enseignements liés à la critique
proposée s’agissant des fondements du concept de Grande Nation. À travers une
analyse textuelle, J.-Y. Guiomar met rapidement en évidence qu’il s’agit là
d’une idée controuvée dont la seule réalité est celle, partant d’un discours
public non officiel proposé par Bonaparte en juillet 1797 puis diffusée en
septembre de la même année, d’une sublimation de la nation dans laquelle le
rôle de l’Italie joue un rôle capital.
De là à y voir un projet intégré par les acteurs, il y a un pas
qu’aucun des auteurs ne propose de franchir. Philippe Bourdin montre ainsi que
l’efficience de l’idée proposée par Jacques Godechot était limitée de fait par
l’interprétation variable de celle-ci selon les cultures de ceux qui étaient
censés en être les porteurs. Au final, très rares étaient ceux qui étaient
aptes à faire la synthèse pourtant nécessaire pour lui donner force, entre
culture du philanthrope lettré et celle du petit peuple des soldats. On voit
également émerger les limites de l’efficience du concept de Grande Nation dans
la position du pouvoir politique qui se contente de mettre en place une
stratégie (B. Gainot) de destination (« vers les petites nations opprimées par
les grands empires »), dans un cadre volontairement indéterminé et toujours
fortement contextualisé.
Dans ce cadre, on constate logiquement, à travers l’attitude
des destinataires et malgré la diversité des situations, la difficulté à
produire un lien politique et social. Hervé Leuwers souligne ainsi qu’en
Belgique, à travers l’affirmation de quatre caractères (la gloire, la liberté,
la générosité et le respect du droit des peuples), les Conventionnels ont su
surtout instrumentaliser un milieu francophile pour imposer une représentation
idéalisée de la nation au service d’un objectif politique (la frontière du
Rhin), et ce, même si l’adoption de cette représentation par des citoyens de la
Belgique entretint les discours sur la Révolution libératrice et sur le droit
des peuples. La « réussite » de cette politique est encore plus atténuée dans
les États allemands où, s’intéressant aux rares acteurs engagés du côté des
Français, Marita Gilli remarque, à travers la figure emblématique de Gorres,
qu’un désenchantement précoce s’impose, de même que dans la République batave
où la France est ouvertement perçue comme un régime impérialiste, corrompu,
corrupteur et anarchique (A. Jourdan). Enfin, dans le cadre
a priori plus favorable de la «
République des cantons suisses », A.-J. Czouz-Tornare met essentiellement en
exergue la difficulté d’adaptation du modèle républicain à la française, le
particularisme régional faisant mauvais ménage avec un projet de modèle
universel.
Dans l’ensemble de ces territoires, nombre de contributions
montrent ainsi que le divorce survenu entre le politique et la société doit
beaucoup aux avatars de la politique religieuse, mais aussi à l’héritage légué
par les politiques antérieures menées dans des territoires sous influence. Du
premier point de vue, Bernard Plongeron, tout en reconnaissant à l’Église
constitutionnelle sa volonté d’esquisser des voies pastorales et une
ecclésiologie nouvelle, met en évidence les limites rencontrées par la
politique des Cultes, l’achoppement majeur semblant être l’impossible
réconciliation romaine qui empêche toute association de la population à la
politique menée. Cette réalité, anciennement admise, est ici décrite à travers
des observations variées. Ainsi Jacques Bernet met-il en évidence la faible
réactivité des Picards à la politique anticatholique menée, alors que S.
Bianchi, insistant sur l’incapacité des écoles primaires à encadrer la
population, témoigne de la difficulté à mettre en place les instruments d’une
contre-influence.
Toutefois, le point le plus novateur parmi cet ensemble de
contributions est sans doute de montrer à quel point les difficultés ont été
accentuées non pas par l’absence de souplesse politique des Directoriens mais
par le fait que la conquête se déroule sur fond de cultures profondément
ancrées, qui rendaient de fait le projet impossible. Ainsi, en Rhénanie,
établissant par là même un contre-pied historiographique intéressant, Wolfgang
Hans Stein montre de manière convaincante que la politique générale du
Directoire ne fait que prolonger des tendances déjà perçues, le moment
fructidorien étant même reconsidéré sous l’angle d’un temps de mise en place
pour une politique de ménagement, invalidant le cliché d’une rupture politique
brutale liée au retour des néo-jacobins au pouvoir. Dans ce cadre, le projet
mené par les représentants du Directoire, à travers la mise en lumière d’une
politique religieuse qui n’est pas déclinable sur un mode unique, ou la mise en
évidence de stratégies de fidélisation politique habiles optant tantôt pour le
bouleversement (le monde judiciaire), tantôt pour la stabilité (le monde des
financiers en Belgique), revêt surtout l’aspect d’une tentative infructueuse
mais volontariste portant son lot de transformations durables sur les
mentalités.
Naissance d’un espace économique unifié allant de la Seine au
Rhin autour de solidarités territoriales et macro-économiques nouvelles (G.
Gayot), mise en place d’un système global de régulation sociale (Y. Marec et L.
Delporte), nombreuses sont les mutations qui doivent nous conduire à dresser un
tableau nuancé de cette période, pendant laquelle les efforts de stabilisation
politique réels sont souvent occultés par de fortes résistances sociologiques
dues in fine à la dichotomie existant
entre l’adhésion au régime d’une classe dirigeante d’entrepreneurs satisfaits
de voir la République élargie dans le cadre d’un marché protégé et la moindre
intégration des classes populaires.
Partant de ces réflexions, le prolongement proposé lors des
journées rouennaises centrées sur l’événement brumairien (tome 3), a surtout
valeur de confirmation et d’amplification des constats dressés concernant la
période directoriale.
S’inscrivant dans un contexte général dans lequel le rôle du
brigandage comme support de l’idée d’un recours politique à l’armée est
particulièrement valorisé, le scepticisme est le sentiment dominant montré par
les premières communications, s’agissant de l’état d’esprit des populations
face au coup d’État. Du désenchantement du grand négoce bordelais apparu dès
1810 (A.Forrest) au républicanisme militant structuré autour de Briot en
Franche-Comté et, à l’image de Lepeletier de saint-Fargeau, encore acquis au
système représentatif, les dés sont, s’agissant des appuis potentiels au
régime, loin d’être jetés. Rares apparaissent en effet les brumairiens décidés,
quelles que soient les strates de la société considérée. Villageois de l’Aisne
peu convaincus par la personnalité de Bonaparte (L. Brassart), élites
municipales en proie à la lutte des factions rivales dans l’Eure (A. Goudeau),
disparité des comportements politiques dans le département des Deux-Nèthes (F.
Stevens): les symptômes de la fragilité du soutien au Premier Consul sont
nombreux. Dans une perspective plus générale, Darrin Mac Mahon souligne le
poids encore considérable du courant antirévolutionnaire, déjà révélé en 1796,
alors que les républicains idéologistes expriment avec un certain succès l’idée
de la perfectibilité comme moyen de stabiliser le régime (D.Teyssere). Privée
de réels soutiens, l’entreprise brumairienne semble ainsi avoir en fait su
profiter du contexte d’incertitude idéologique dans lequel elle se déroule et,
paradoxalement, des conséquences de l’autonomie politique acquise par le corps
social depuis les débuts du Directoire. L’incertitude idéologique est palpable
dans la souplesse de l’évolution de nombreuses notions. Ainsi le patriotisme,
entre 1792 et 1799, est-il l’objet de multiples transferts qui, au final,
aboutissent à l’accoler de plus en plus à l’idée de la division, le babouvisme
étant de son côté absorbé par le néo-jacobinisme (J.-M. Schiappa). Les
développements concernant l’interprétation du coup d’État de Brumaire mettent
aussi en évidence l’équivoque de cet événement, dont la réussite serait due
surtout à l’habileté d’un homme sachant accumuler les bénéfices liés au soutien
de républicains conservateurs apeurés à l’idée d’être débordés par l’alliance
des nostalgiques des temps prérévolutionnaires et des ennemis de
l’individualisme libéral promu par ceux-ci.
Quant à l’autonomisation politique du corps social, elle est
perceptible dans des cadres urbains très différents. C’est elle qui parvient
sans doute le mieux à faire accepter le coup d’État, car ce dernier ne remet
nullement en cause la capacité des élites à contrôler la société, comme elles
le font, de fait, depuis 1795. À Lyon, on voit ainsi la société profiter de
l’occasion pour recréer une vie civique urbaine s’appuyant sur une solide
tradition d’autonomie municipale, au moment même où les élites havraises
parviennent à s’organiser en véritable milieu politique dirigeant
permanent.
Néanmoins, l’ambiguïté manifestée par cette situation tend à
renforcer la rupture entre l’évolution du politique et celle du social. Tout se
passe en effet comme si le pouvoir napoléonien échangeait la reconnaissance
d’une autonomie de fait contre une bienveillante neutralité de la part des
édiles locaux et, dans un tel contexte, le caractère superficiel du lien établi
émerge à travers de multiples ruptures. Ainsi S. Bianchi montre-t-il que,
malgré l’existence d’une culture politique véritable fondée sur des pratiques
politiques électorales aguerries, la crise de la participation s’amplifie, ses
traductions les plus nettes étant perceptibles dans l’instauration du
plébiscite et des listes de confiance dissociant l’élection du choix dans la
nomination des représentants. Mentions lors des votes (A. Forrest), naissance
d’une image du Prince située à la confluence des modèlesdu monarque et du héros
identifiant Bonaparte au corps politique, sont ainsi les tendances montrant que
c’est un modèle politique nouveau qui émerge. Le quatrième et dernier volume,
qui s’intègre dans le contexte spécifique de la commémoration du Bicentenaire
de l’institution préfectorale, souligne d’ailleurs, en révélant avec le Préfet
un personnage qui fut à la fois un intermédiaire culturel, un agent politique
et un instrument du savoir d’État, comment ce dernier visait en quelque sorte,
à travers la réconciliation du passé et du présent manifestée par le
fonctionnement profond de l’institution, à reconstruire un lien distendu (M.
Biard).
Toutefois, malgré la tentative de reconstruction du lien
politique, on ne peut que constater la dissolution irrémédiable du lien social.
C’est ce qui ressort particulièrement des contributions concernant le thème «
Pouvoir local, territoires et autorité ». Observant dans leur ensemble
l’adéquation entre exercice de l’autorité et modalités de maîtrise de
territoires, qui semblent fractionnés en autant de communautés, et les
mécanismes par lesquels une nouvelle relation était rendue possible, il
apparaît vite que l’arrivée au pouvoir du Premier Consul, fondée sur une
volonté de mettre fin à l’émiettement du lien politique et à la perte
d’efficacité des normes constitutionnelles, ne s’accompagne pas de la
reconstruction du lien social. Dans un contexte caractérisé par l’aspect
hésitant des critères de choix du personnel politique – marqué par la
continuité mitigée (E. Lemay), un caractère peu discriminant (B. Bodinier) et
des désignations obéissant à de multiples critères (John Dunne), parmi lesquels
émergent seulement la compétence et la capacité à se faire reconnaître –, les
relations sociales semblent en effet évoluer de manière parfaitement
autonome.
L’évolution des communes rurales, pour lesquelles on soulignera
la réussite de la recommunalisation de l’anVIII montrée par Jean-Paul Rothiot à
partir de son observatoire vosgien, met ainsi en avant l’oligarchisation des
fonctions (G. Fournier), dans un contexte marqué par un sentiment mitigé à
travers lequel émergent surtout l’acceptation passive et les tâtonnements du
pouvoir.
Finalement, alors que l’installation consulaire fut ainsi moins
linéaire que prévu, on doit remarquer la tendance du pouvoir à opérer une
négociation avec les réalités locales, ce qui constitue bien, somme toute, le
résultat logique du processus de détachement continu qui caractérise l’ensemble
de la période, du Directoire au Consulat.
[1]
Société des Études Robespierristes, 17 rue de la Sorbonne,
75231 Paris cedex 05.
[2]
Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest,
Université Lille-3, BP 149, 59653, Villeneuve-d’Ascq cedex. Les indications
bibliographiques à destination des libraires étant peu claires, pour plus de
sûreté, nous donnons les ISBN : 2-905637-33-1,2-905637-39-0,2-905637-40-4,
2-905637-41-2.