Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701137357
256 pages

p. 169 à 177
doi: en cours

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Lectures

no51-2 2004/2

2004 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Lectures

Épilogues révolutionnaires : du Directoire au Consulat

Éric Saunier Éric SAUNIER Université du Havre UFR Lettres et Sciences Humaines 25, rue Philippe Lebon 76600 Le Havre

À propos de : PHILIPPE BOURDIN, BERNARD GAINOT (ÉD.), La République directoriale, Paris/Clermont-Ferrand, Société des Études Robespierristes/Centre d’Histoire des Entreprises et des Communautés et Centre de Recherches Révolutionnaires, 1998,1095 p., 2 vol., 39,64 € [yy1]. JACQUES BERNET, JEAN -PIERRE JESSENNE, HERVÉ LEUWERS (ÉD.), Du Directoire au Consulat. Tome 1. Le lien politique local dans la Grande Nation, Villeneuve-d’Ascq, Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest, 1999,333 p., 25,92 €. HERVÉ LEUWERS (ÉD.), Du Directoire au Consulat. Tome 2. L’intégration des citoyens dans la Grande Nation, Villeneuve-d’Ascq, Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest, 2000,313 p., 25,92 €. JEAN -PIERRE JESSENNE ET ALII (ÉD.), Du Directoire au Consulat. Tome 3. Brumaire dans l’histoire du lien politique et de l’État-Nation, Villeneuve-d’Ascq/Rouen, Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest/GRHIS-Université de Rouen/Préfecture de la région Haute-Normandie, 2001,633 p., 25,92 €. PASCAL DUPUY, JEAN -PIERRE JESSENNE, CHRISTINE LE BOZEC (ÉD.), Du Directoire au Consulat. Tome 4. Les institutions préfectorales et les collectivités territoriales, Villeneuve-d’Ascq/Rouen, Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest/GRHIS-Université de Rouen/ Préfecture de la région Haute-Normandie, 2001,142 p., 18,29 € [yy2].

Alors que le Bicentenaire de la Révolution avait braqué les projecteurs vers les problématiques relatives à l’importance de l’année 1789 ou de la mise en place de la Terreur, la période directoriale, largement négligée depuis les travaux de Georges Lefebvre et de Jean-René Suratteau, occupe depuis une dizaine d’années une position stratégique dans les chantiers révolutionnaires. À côté des grandes études individuelles comme celles menées par Bernard Gainot ou Isser Woloch, ce sont essentiellement les synthèses collectives qui contribuent à une « réévaluation » de l’importance de la « période noire » de la Révolution. Dans cette perspective, le colloque tenu à Clermont-Ferrand en 1997 ( 54 auteurs réunis) a constitué incontestablement l’un des premiers grands moments consacrés à l’étude approfondie des fondements du régime directorial, dont les objectifs ont été prolongés plus récemment par les résultats des trois tables rondes organisées par les universités de Valenciennes, de Lille-3 et de Rouen, entre 1998 et 2000, et publiées en 4 volumes.
Les deux tomes volumineux du colloque clermontois nous font mieux saisir la place cruciale du moment directorial, à la fois comme tentative de stabilisation de la Révolution et comme moment fondateur de la République. La construction de l’ouvrage montre une volonté d’équilibre entre, d’une part, les analyses des contingences et des orientations de la politique nationale et, d’autre part, l’application de celle-ci dans les espaces provinciaux, aucun aspect de la période n’étant négligé. Le premier thème développé (« Images du Directoire ») donne tout à la fois le ton et l’intention profonde de l’entreprise. Pierre Serna, notamment, insiste sur la nécessaire relecture d’Aulard comme contrepoint initial aux idées façonnées par des représentations simplificatrices trop souvent admises, dont les clichés des Goncourt ou l’emblématique « Fille de madame Angot » sont les figures les plus connues. La critique de ces images débouche alors sur une relecture de l’histoire institutionnelle, objet de la seconde partie, d’où le Directoire sort véritablement réévalué comme moment stratégique de la période révolutionnaire. On retiendra entre autres la mise en lumière, durant une période marquée par une volonté de stabilisation sociale et politique, de l’importance de l’essai de réhabilitation de Montesquieu (J. Ehrard) dans le but de sortir de la Terreur, l’intensité des débats contradictoires au sein de la Commission des Onze (D. Bovykine) ou, en province, l’importance des préoccupations des représentants des institutions locales s’agissant de la question du maintien de l’ordre public à Lyon ou dans le Comtat, par exemple.
La partie suivante, consacrée à la définition et à l’observation des pratiques politiques, dégage des conclusions qui tordent le cou à une autre idée trop souvent admise : celle d’une frilosité ou d’un repli du débat politique sous le Directoire. Dans cette perspective, M. Crook met ainsi en lumière l’intensité des pratiques journalistiques à travers une description minutieuse de la « guerre des plumes » qui jalonne la période. Faisant « émerger un espace journalistique », le Directoire voit émerger des formes nouvelles dont le reportage électoral, durant les élections cruciales de l’an V, constitue l’un des exemples les plus frappants. Toutefois, le domaine journalistique n’est pas, loin s’en faut, l’unique prisme à travers lequel la part du politique mérite d’être reconsidérée.
Aussi l’analyse des pratiques politiques quotidiennes dans le midi toulousain (G. Fournier) révèle-t-elle, à travers un très fort mouvement pétitionnaire, l’intensité de celles-ci, ce qui aboutit in fine à considérer la période directoriale comme un moment de politisation de masse. Ce phénomène trouve l’une de ces principales explications à travers les conclusions qui ressortent des deux parties suivantes, consacrées l’une aux courants philosophiques, artistiques et littéraires et l’autre à la vie théâtrale. Celles-ci révèlent en effet l’existence d’une véritable politique de formation et d’éducation poursuivie par le régime, montrant que les pratiques politiques intenses qui se sont développées ont pu naître à partir d’un véritable projet politique marqué par l’émergence de l’idée de construire une « éducation nationale » ou, dans des domaines d’application plus précis, par l’accent mis sur les politiques de l’enseignement musical (J.-L. Jam) et l’intérêt pour la littérature enfantine (M. E. Plagnol-Deval). Dans un domaine proche, l’inflation des préfaces portant sur les modes de transmission des connaissances et le poids de la morale dans les œuvres constituent également des filtres par le biais desquels le volontarisme du pouvoir directorial est perceptible. Ce sont néanmoins les nombreuses communications consacrées au domaine théâtral ( 6 textes constituant un thème entier) qui illustrent au mieux la manière dont formation et pratiques politiques sont intimement reliées. En effet, on voit émerger la force avec laquelle le théâtre directorial a déclaré ne plus vouloir seulement se contenter de reproduire l’Antique mais ambitionner, par l’ajout de variations libres, d’alimenter le politique. Le progrès de la critique, qui investit les Conseils, sous couvert de neutralité, peut alors engager résolument, par le biais de l’antijacobinisme, le culturel dans le champ politique.
De cette réévaluation d’ensemble émerge donc surtout l’idée d’un volontarisme gouvernemental longtemps ignoré. Les trois derniers thèmes abordés (« Économie et société », « L’armée française », « Le Directoire et l’étranger »)
amplifient cette idée-force. Dans le domaine financier, prolongeant la féroce critique historiographique du regretté François Hincker, la mise en lumière de la volonté du régime de remettre en ordre les finances publiques (C. Kawa) ou liquider nombre de biens nationaux (B. Bodinier) montre d’ailleurs autant le volontarisme du pouvoir central que la capacité de ce dernier à communiquer celui-ci dans les provinces. En effet, on voit de manière concrète la prégnance avec laquelle le Directoire donne l’impulsion à ses relais provinciaux. M. Cubells met ainsi en valeur le rôle du département (les Bouches-du-Rhône) dans les politiques d’assistance ou d’application de la centralisation. Du côté des questions militaires, l’impression d’ensemble est comparable. De l’épisode des Bois Noirs (B. Ciotti) à l’analyse du rétablissement de l’ordre autour de Marseille (proposée par Stephen Clay), des projets audacieux de réforme de la Commission militaire des 500 à l’imbrication des pouvoirs militaire et politique (Willot à Marseille) et à la mise en lumière des clivages politiques intenses parmi les Élèves officiers d’Effiat (O. Paradis), c’est bien le volontarisme qui ressort de l’attitude d’un régime pourtant privé de moyens financiers. Pour finir, l’ouvrage pose logiquement la question de la « relation avec l’étranger ». Hervé Leuwers souligne l’importance de la question de la réalité d’un projet idéologique dans le processus expansionniste de la Grande Nation, même si celui-ci reste soumis à un pré-nationalisme évident, aboutissant à des implications fondamentales concernant le façonnement de la conscience nationale dans les pays occupés (ce que rappelle H.-J. Lüsebrink). On doit ici se demander si ce projet n’était pas encore soumis à l’idée d’une révolution libératrice où le principe du droit des peuples correspondrait à une préoccupation encore vivante. Par le biais de cet ensemble de textes, les questionnements des hommes du Directoire ramènent donc aux préoccupations initiales et cruciales, inhérentes à l’événement révolutionnaire depuis ses origines, et à l’importance de la période directoriale dans la pérennisation de celles-ci. Pour cela, il mérite une lecture attentive.
 
DU DIRECTOIRE AU CONSULAT
 
 
Les quatre volumes parus sous ce titre prolongent la réflexion engagée à Clermont. Rappelant la double nécessité d’engager une étude approfondie de la stabilisation républicaine en acceptant l’idée selon laquelle Paris ne serait plus le centre universel de la vie politique, et en évitant les écueils de l’approche idéologique, le texte introductif de Bernard Gainot invite à construire une histoire attentive à l’exploration des pratiques et des représentations du corps social dans un cadre global à travers lequel l’histoire du Directoire ne saurait être rendue lisible que par un prolongement des perspectives investies jusqu’au début du Consulat. C’est bien là le fil conducteur suivi lors de ces trois tables rondes qui, in fine, se présentent sous la forme d’un vaste ensemble thématico-chronologique dont les objectifs principaux sont à la fois de prendre la mesure des transformations politique et sociétale liées à la mise en place du pouvoir napoléonien, et surtout de définir la manière dont s’articule la relation entre l’évolution du politique et celle du social.
Dans cette perspective générale, on retiendra surtout des conclusions mises en évidence par les textes composant le premier volume, la confirmation, à l’aune d’approfondissements concernant des « terrains » déjà investis (comme la Bretagne) ou d’explorations nouvelles, des difficultés voire de l’impossibilité rencontrées, malgré la rénovation réelle du cadre institutionnel, par le régime à trouver un véritable appui dans le corps social. À travers de nombreux prismes (on retiendra notamment les nombreuses études consacrées aux municipalités de canton et aux institutions judiciaires) se dégagent en effet, dans la tentative de dialogue élaborée entre les provinces et l’État, la force d’une « culture de résistance » et, surtout, des signes forts montrant la déliquescence du pouvoir politique.
S’intéressant aux événements avignonnais de février 1797 dans une Provence dans laquelle la Terreur Blanche structure la vie politique, Christine Peyrard montre ainsi l’impuissance des agents du pouvoir exécutif à désamorcer une chasse aux terroristes qui doit beaucoup aux compromissions de la classe politique républicaine. De son côté, observant les pratiques politiques dans l’Ouest, Roger Dupuy, reprenant les pistes engagées dans son travail d’approfondissement du concept d’antirévolution par une approche des comportements dans des espaces politiques nouveaux (municipalités de canton), montre de manière convaincante, par le biais de la description du basculement vers la chouannerie contre-révolutionnaire, le divorce croissant entre le peuple et les représentants du pouvoir : la chouannerie prospère de fait sur un terrain laissé en friches par une armée directoriale qui se méfie autant des chouans que de citadins refusant tout compromis. De là le constat que le basculement dans le camp d’une révolte nobiliaire doit avant tout au manque de prestige et d’efficacité des instruments nouveaux, notamment des municipalités de canton. Proche de l’Ouest breton, la vie politique ornaise (Sylvie Denys) révèle également, par le biais des comportements électoraux, un détachement du peuple qui s’accélère après l’épisode fructidorien. De ce panorama, ce sont surtout les difficultés de la reconstruction du lien politique qui émergent. Les traces de celles-ci se retrouvent d’ailleurs, à travers l’étude des correspondances (Philippe Bourdin) et de la recomposition des structures de sociabilité (P.-Y. Beaurepaire), bien au-delà du politique stricto sensu. Progression du thème du complot, évolution vers la sub-jectivité du jugement, repli vers le localisme et le pré carré républicain : tels sont en effet les traits de mentalité relevés dans les pratiques épistolaires, alors que la franc-maçonnerie parvient bien à retisser du lien social, comme le montrent les progrès de la neutralisation de la sphère religieuse, mais sans s’appuyer sur des représentants de l’État souvent peu engagés dans les loges.
Partant de ce constat, les dix communications qui prolongent la réflexion par un regard sur le fonctionnement des institutions et leurs rapports avec le citoyen lambda ont essentiellement pour mérite de préciser les formes revêtues par le divorce entre le politique et le social. Face à un projet général s’appuyant sur la volonté de prolonger l’objectif initial des Constituants qui était de placer le peuple et les masses sous le contrôle bourgeois autour du principe directeur de soumission aux officiers et d’imposer une réforme visant à faire récupérer par la bourgeoisie révolutionnaire les pouvoirs perdus (M. Pertué), les dysfonctionnements se sont multipliés. Ainsi Serge Bianchi, observant les pratiques politiques dans le canton de Limoux, insiste sur l’inclination des gens à contester les découpages et sur leur silence lors des échéances nationales. Si l’auteur renonce au procès en carence administrative souvent intenté au régime, il met en évidence la difficile mise en place du projet centralisateur et l’atonie politique générée par la réforme, soulignant au passage les conséquences importantes d’un désenchantement qui fit basculer ultérieurement les campagnes dans l’orléanisme puis le bonapartisme. L’Oise (J. Bernet) et les espaces périphériques (F. Stevens) montrent de leur côté des situations qui ne sont guère plus encourageantes. Repli gestionnaire dans le premier cas et manque de zèle des représentants des municipalités élues en l’an VII dans le second : tout concourt à dresser un tableau très médiocre des résultats de la tentative de construction du lien politique menée sous le Directoire. Dans cette perspective, on soulignera aussi l’intérêt des études sur le fonctionnement des justices de paix en France et dans les territoires annexés. Elles font émerger avant tout autre chose la prégnance des luttes d’influence et, surtout, le manque d’indépendance évident dans l’action du personnel judiciaire (Nord de la France).
Déplaçant la question de la mise en place du lien politique des frontières de l’hexagone vers les territoires intégrés dans la Grande Nation, le second volume, dans lequel on remarquera l’intérêt porté à l’étude du discours, conforte cette idée de la déliquescence du lien politique. Les premiers symptômes en sont fournis par les enseignements liés à la critique proposée s’agissant des fondements du concept de Grande Nation. À travers une analyse textuelle, J.-Y. Guiomar met rapidement en évidence qu’il s’agit là d’une idée controuvée dont la seule réalité est celle, partant d’un discours public non officiel proposé par Bonaparte en juillet 1797 puis diffusée en septembre de la même année, d’une sublimation de la nation dans laquelle le rôle de l’Italie joue un rôle capital.
De là à y voir un projet intégré par les acteurs, il y a un pas qu’aucun des auteurs ne propose de franchir. Philippe Bourdin montre ainsi que l’efficience de l’idée proposée par Jacques Godechot était limitée de fait par l’interprétation variable de celle-ci selon les cultures de ceux qui étaient censés en être les porteurs. Au final, très rares étaient ceux qui étaient aptes à faire la synthèse pourtant nécessaire pour lui donner force, entre culture du philanthrope lettré et celle du petit peuple des soldats. On voit également émerger les limites de l’efficience du concept de Grande Nation dans la position du pouvoir politique qui se contente de mettre en place une stratégie (B. Gainot) de destination (« vers les petites nations opprimées par les grands empires »), dans un cadre volontairement indéterminé et toujours fortement contextualisé.
Dans ce cadre, on constate logiquement, à travers l’attitude des destinataires et malgré la diversité des situations, la difficulté à produire un lien politique et social. Hervé Leuwers souligne ainsi qu’en Belgique, à travers l’affirmation de quatre caractères (la gloire, la liberté, la générosité et le respect du droit des peuples), les Conventionnels ont su surtout instrumentaliser un milieu francophile pour imposer une représentation idéalisée de la nation au service d’un objectif politique (la frontière du Rhin), et ce, même si l’adoption de cette représentation par des citoyens de la Belgique entretint les discours sur la Révolution libératrice et sur le droit des peuples. La « réussite » de cette politique est encore plus atténuée dans les États allemands où, s’intéressant aux rares acteurs engagés du côté des Français, Marita Gilli remarque, à travers la figure emblématique de Gorres, qu’un désenchantement précoce s’impose, de même que dans la République batave où la France est ouvertement perçue comme un régime impérialiste, corrompu, corrupteur et anarchique (A. Jourdan). Enfin, dans le cadre a priori plus favorable de la « République des cantons suisses », A.-J. Czouz-Tornare met essentiellement en exergue la difficulté d’adaptation du modèle républicain à la française, le particularisme régional faisant mauvais ménage avec un projet de modèle universel.
Dans l’ensemble de ces territoires, nombre de contributions montrent ainsi que le divorce survenu entre le politique et la société doit beaucoup aux avatars de la politique religieuse, mais aussi à l’héritage légué par les politiques antérieures menées dans des territoires sous influence. Du premier point de vue, Bernard Plongeron, tout en reconnaissant à l’Église constitutionnelle sa volonté d’esquisser des voies pastorales et une ecclésiologie nouvelle, met en évidence les limites rencontrées par la politique des Cultes, l’achoppement majeur semblant être l’impossible réconciliation romaine qui empêche toute association de la population à la politique menée. Cette réalité, anciennement admise, est ici décrite à travers des observations variées. Ainsi Jacques Bernet met-il en évidence la faible réactivité des Picards à la politique anticatholique menée, alors que S. Bianchi, insistant sur l’incapacité des écoles primaires à encadrer la population, témoigne de la difficulté à mettre en place les instruments d’une contre-influence.
Toutefois, le point le plus novateur parmi cet ensemble de contributions est sans doute de montrer à quel point les difficultés ont été accentuées non pas par l’absence de souplesse politique des Directoriens mais par le fait que la conquête se déroule sur fond de cultures profondément ancrées, qui rendaient de fait le projet impossible. Ainsi, en Rhénanie, établissant par là même un contre-pied historiographique intéressant, Wolfgang Hans Stein montre de manière convaincante que la politique générale du Directoire ne fait que prolonger des tendances déjà perçues, le moment fructidorien étant même reconsidéré sous l’angle d’un temps de mise en place pour une politique de ménagement, invalidant le cliché d’une rupture politique brutale liée au retour des néo-jacobins au pouvoir. Dans ce cadre, le projet mené par les représentants du Directoire, à travers la mise en lumière d’une politique religieuse qui n’est pas déclinable sur un mode unique, ou la mise en évidence de stratégies de fidélisation politique habiles optant tantôt pour le bouleversement (le monde judiciaire), tantôt pour la stabilité (le monde des financiers en Belgique), revêt surtout l’aspect d’une tentative infructueuse mais volontariste portant son lot de transformations durables sur les mentalités.
Naissance d’un espace économique unifié allant de la Seine au Rhin autour de solidarités territoriales et macro-économiques nouvelles (G. Gayot), mise en place d’un système global de régulation sociale (Y. Marec et L. Delporte), nombreuses sont les mutations qui doivent nous conduire à dresser un tableau nuancé de cette période, pendant laquelle les efforts de stabilisation politique réels sont souvent occultés par de fortes résistances sociologiques dues in fine à la dichotomie existant entre l’adhésion au régime d’une classe dirigeante d’entrepreneurs satisfaits de voir la République élargie dans le cadre d’un marché protégé et la moindre intégration des classes populaires.
Partant de ces réflexions, le prolongement proposé lors des journées rouennaises centrées sur l’événement brumairien (tome 3), a surtout valeur de confirmation et d’amplification des constats dressés concernant la période directoriale.
S’inscrivant dans un contexte général dans lequel le rôle du brigandage comme support de l’idée d’un recours politique à l’armée est particulièrement valorisé, le scepticisme est le sentiment dominant montré par les premières communications, s’agissant de l’état d’esprit des populations face au coup d’État. Du désenchantement du grand négoce bordelais apparu dès 1810 (A.Forrest) au républicanisme militant structuré autour de Briot en Franche-Comté et, à l’image de Lepeletier de saint-Fargeau, encore acquis au système représentatif, les dés sont, s’agissant des appuis potentiels au régime, loin d’être jetés. Rares apparaissent en effet les brumairiens décidés, quelles que soient les strates de la société considérée. Villageois de l’Aisne peu convaincus par la personnalité de Bonaparte (L. Brassart), élites municipales en proie à la lutte des factions rivales dans l’Eure (A. Goudeau), disparité des comportements politiques dans le département des Deux-Nèthes (F. Stevens): les symptômes de la fragilité du soutien au Premier Consul sont nombreux. Dans une perspective plus générale, Darrin Mac Mahon souligne le poids encore considérable du courant antirévolutionnaire, déjà révélé en 1796, alors que les républicains idéologistes expriment avec un certain succès l’idée de la perfectibilité comme moyen de stabiliser le régime (D.Teyssere). Privée de réels soutiens, l’entreprise brumairienne semble ainsi avoir en fait su profiter du contexte d’incertitude idéologique dans lequel elle se déroule et, paradoxalement, des conséquences de l’autonomie politique acquise par le corps social depuis les débuts du Directoire. L’incertitude idéologique est palpable dans la souplesse de l’évolution de nombreuses notions. Ainsi le patriotisme, entre 1792 et 1799, est-il l’objet de multiples transferts qui, au final, aboutissent à l’accoler de plus en plus à l’idée de la division, le babouvisme étant de son côté absorbé par le néo-jacobinisme (J.-M. Schiappa). Les développements concernant l’interprétation du coup d’État de Brumaire mettent aussi en évidence l’équivoque de cet événement, dont la réussite serait due surtout à l’habileté d’un homme sachant accumuler les bénéfices liés au soutien de républicains conservateurs apeurés à l’idée d’être débordés par l’alliance des nostalgiques des temps prérévolutionnaires et des ennemis de l’individualisme libéral promu par ceux-ci.
Quant à l’autonomisation politique du corps social, elle est perceptible dans des cadres urbains très différents. C’est elle qui parvient sans doute le mieux à faire accepter le coup d’État, car ce dernier ne remet nullement en cause la capacité des élites à contrôler la société, comme elles le font, de fait, depuis 1795. À Lyon, on voit ainsi la société profiter de l’occasion pour recréer une vie civique urbaine s’appuyant sur une solide tradition d’autonomie municipale, au moment même où les élites havraises parviennent à s’organiser en véritable milieu politique dirigeant permanent.
Néanmoins, l’ambiguïté manifestée par cette situation tend à renforcer la rupture entre l’évolution du politique et celle du social. Tout se passe en effet comme si le pouvoir napoléonien échangeait la reconnaissance d’une autonomie de fait contre une bienveillante neutralité de la part des édiles locaux et, dans un tel contexte, le caractère superficiel du lien établi émerge à travers de multiples ruptures. Ainsi S. Bianchi montre-t-il que, malgré l’existence d’une culture politique véritable fondée sur des pratiques politiques électorales aguerries, la crise de la participation s’amplifie, ses traductions les plus nettes étant perceptibles dans l’instauration du plébiscite et des listes de confiance dissociant l’élection du choix dans la nomination des représentants. Mentions lors des votes (A. Forrest), naissance d’une image du Prince située à la confluence des modèlesdu monarque et du héros identifiant Bonaparte au corps politique, sont ainsi les tendances montrant que c’est un modèle politique nouveau qui émerge. Le quatrième et dernier volume, qui s’intègre dans le contexte spécifique de la commémoration du Bicentenaire de l’institution préfectorale, souligne d’ailleurs, en révélant avec le Préfet un personnage qui fut à la fois un intermédiaire culturel, un agent politique et un instrument du savoir d’État, comment ce dernier visait en quelque sorte, à travers la réconciliation du passé et du présent manifestée par le fonctionnement profond de l’institution, à reconstruire un lien distendu (M. Biard).
Toutefois, malgré la tentative de reconstruction du lien politique, on ne peut que constater la dissolution irrémédiable du lien social. C’est ce qui ressort particulièrement des contributions concernant le thème « Pouvoir local, territoires et autorité ». Observant dans leur ensemble l’adéquation entre exercice de l’autorité et modalités de maîtrise de territoires, qui semblent fractionnés en autant de communautés, et les mécanismes par lesquels une nouvelle relation était rendue possible, il apparaît vite que l’arrivée au pouvoir du Premier Consul, fondée sur une volonté de mettre fin à l’émiettement du lien politique et à la perte d’efficacité des normes constitutionnelles, ne s’accompagne pas de la reconstruction du lien social. Dans un contexte caractérisé par l’aspect hésitant des critères de choix du personnel politique – marqué par la continuité mitigée (E. Lemay), un caractère peu discriminant (B. Bodinier) et des désignations obéissant à de multiples critères (John Dunne), parmi lesquels émergent seulement la compétence et la capacité à se faire reconnaître –, les relations sociales semblent en effet évoluer de manière parfaitement autonome.
L’évolution des communes rurales, pour lesquelles on soulignera la réussite de la recommunalisation de l’anVIII montrée par Jean-Paul Rothiot à partir de son observatoire vosgien, met ainsi en avant l’oligarchisation des fonctions (G. Fournier), dans un contexte marqué par un sentiment mitigé à travers lequel émergent surtout l’acceptation passive et les tâtonnements du pouvoir.
Finalement, alors que l’installation consulaire fut ainsi moins linéaire que prévu, on doit remarquer la tendance du pouvoir à opérer une négociation avec les réalités locales, ce qui constitue bien, somme toute, le résultat logique du processus de détachement continu qui caractérise l’ensemble de la période, du Directoire au Consulat.
 
NOTES
 
[1] Société des Études Robespierristes, 17 rue de la Sorbonne, 75231 Paris cedex 05.
[2] Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest, Université Lille-3, BP 149, 59653, Villeneuve-d’Ascq cedex. Les indications bibliographiques à destination des libraires étant peu claires, pour plus de sûreté, nous donnons les ISBN : 2-905637-33-1,2-905637-39-0,2-905637-40-4, 2-905637-41-2.
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