2004
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Comptes rendus
NELSON -MARTIN DAWSON, avec la collab.
de CHARLES VINCENT, L’atelier Delisle
: l’Amérique du Nord sur la table à dessin, Sillery (Québec),
Éditions du Septentrion, 2000,306 p.
Pendant le XVIIIe siècle, la cartographie française s’est
considérablement développée sur des bases beaucoup plus solides que durant les
périodes précédentes, grâce aux progrès de la géodésie et au concours des
civils et des militaires, souvent concurrents et toujours complémentaires. Deux
chercheurs américains ont déjà exploré cette période dans des thèses étudiant
les méthodes et objectifs des entreprises cartographiques ou s’intéressant à la
diffusion et à la commercialisation des productions dans le cadre des activités
d’une famille, celle des Robert de Vaugondy. Les recherches françaises ont
également contribué à la connaissance d’un important gisement documentaire
réparti entre les archives et les bibliothèques, qu’il s’agisse des travaux des
ingénieurs militaires – qui viennent de donner lieu à une importante exposition
organisée au château de Vincennes –, ou encore des cartes hydrographiques, ou
enfin des grandes entreprises dirigées par les quatre Cassini.
C’est un professeur canadien de l’université de Sherbrooke,
qui, dans un premier travail sur l’histoire de la cartographie, ouvre les
portes de l’atelier Delisle pour nous faire assister à l’élaboration de cartes
d’Amérique du Nord par des cartographes de cabinet :
Claude, le père ( 1644-1720), et Guillaume, le fils (
1675-1726), tandis qu’un troisième homme, Joseph-Nicolas ( 1688-1768), qui
serait le neuvième enfant de Claude, était envoyé par Louis XV en Russie pour
recueillir des informations géographiques sur le grand empire moscovite. N.-M.
Dawson souligne les mérites de la nouvelle cartographie de cabinet du XVIIIe
siècle qui, avec Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville ( 1697-1782), allait
atteindre un niveau inégalé, une cartographie différente de celle du siècle
précédent, illustrée par la dynastie des Sanson. L’œuvre des Delisle a déjà
attiré l’attention des chercheurs car les archives livrent les différentes
étapes de la production de ces savants :
notes des lectures présentées sur des croquis cartographiques
et cartes restées manuscrites qui conduisent aux cartes imprimées traduisant
souvent des nécessités politiques.
Claude Delisle, dont les qualités d’historien sont évidentes, a
été influencé par le savoirfaire des Sanson dans une mesure qui reste à
déterminer et il a certainement réfléchi sur le mode d’utilisation des
archives, tel qu’il était préconisé depuis 1647 par les bénédictins de
Saint-Maur : caractère systématique des recherches, importance des documents
originaux, nécessité d’être toujours scrupuleux et exact en formaient les
principes de base. Le De re
diplomatica de dom Mabillon, paru en 1681, avait confirmé
l’existence d’une science nouvelle, la critique « externe » des documents
manuscrits. Aux techniques de l’historien, Guillaume Delisle, formé par le
célèbre astronome Jean-Dominique Cassini ( 1625-1712), allait ajouter la
connaissance des positions terrestres données par les astres, l’indispensable
talent du dessinateur, et les relations établies par sa famille qui lui
permirent de bénéficier des dernières informations parvenues en France et en
firent un cartographe officiel, « le premier géographe du roi ».
En s’intéressant au Canada, N.-M. Dawson montre comment les
Delisle ont utilisé le récit du voyage au pays des Hurons qu’effectua en
1623-1624 le récollet Gabriel Sagard, et la Relation des jésuites couvrant de
nombreuses années, de 1633 à 1672. C’est ainsi qu’ils dressèrent des croquis
sur lesquels ils positionnèrent les informations issues de leurs lectures avant
de se livrer à une interprétation cartographique, particulièrement intéressante
pour la répartition des tribus indiennes, interprétation qu’ils allaient
corriger en se servant de la carte signée en 1697 par le Québécois
Jean-Baptiste Franquelin (né en 1650). D’autres exemples auraient pu être
donnés, notamment sur la Louisiane et les pays bordant le golfe du Mexique,
pour lesquels les Delisle ont combiné les positions astronomiques et les
informations issues d’anciens récits de voyage d’origine espagnole, avec les
cartes existantes – tel un portulan espagnol de fraîche date –, et avec les
narrations et cartes émanant de voyageurs qui étaient alors au service des rois
de France et dont N.-M. Dawson fait état.
Le chapitre qui me paraît le plus intéressant est celui qui est
intitulé « Les contraintes du métier » et qui aurait pu servir de conclusion à
l’ouvrage. Les cartographes « officiels » sont-ils vraiment libres ? Ne
sont-ils pas tentés d’infléchir la réalité, surtout lorsqu’il s’agit de pays
lointains et encore mal connus suscitant de nombreux appétits ? N.-M. Dawson
étudie longuement le cas de la mythique mer de l’Ouest, qui, ouvrant un passage
vers l’orient à travers l’Amérique du Nord, aurait valorisé les possessions
françaises de la Nouvelle France. Dans cette affaire, Guillaume Delisle croisa,
à maintes reprises, le chemin d’un lazariste, Jean Bobé : affecté au service à
la chapelle du château de Versailles, celui-ci montrait néanmoins un vif
intérêt pour le Canada.
Auteur de nombreux mémoires et informateur des Delisle, Bobé
avait besoin d’une carte, et celle que réalisa Guillaume « allait véritablement
consacrer l’existence de cette mer mythique » porteuse d’espérances politiques
et économiques tout en encourageant les explorations vers l’ouest du Canada,
susceptibles de rapporter de nouvelles informations. En effet, lorsque, à une
date donnée, le cartographe de cabinet faisait le point sur les connaissances
géographiques, il ouvrait en même temps de nouvelles perspectives car son œuvre
allait servir de point de départ pour des explorations dont les résultats
l’obligeraient peut-être à faire des corrections plus ou moins importantes sur
un rythme plus ou moins rapide. Ainsi s’exprimaient la force et la faiblesse de
la cartographie avec des incidences commerciales non négligeables.
Monique PELLETIER
EMMA C. SPARY, Utopia’s Garden.
French Natural History from Old Regime to Revolution, Chicago,
University of Chicago Press, 2000,321 p.
D’entrée de jeu, ce livre affiche plusieurs ambitions. La
première consiste à embrasser l’histoire du Jardin du Roi et du Muséum
d’histoire naturelle dans sa continuité et par-delà la coupure
révolutionnaire.
La nouvelle institution fondée le 10 juin 1793 repose en effet
sur la même équipe et s’appuie sur une partie des bases définies entre 1750 et
1795. Cette stabilité tranche avec le destin des académies, et conduit à
s’interroger sur les raisons de cette survie, les transformations qui l’ont
rendue possible.
L’histoire naturelle fournit le deuxième fil directeur car le
Jardin du Roi devient rapidement le haut lieu, en France et en Europe, de ce
champ d’étude dont le succès est aussi évident que le contenu difficile à
définir. Soulignant que les savants ne suivent pas un modèle théorique unifié,
l’auteur se propose de mettre en relation la culture des naturalistes, les
implications sociales de leurs études et leurs pratiques (de classement, de
collecte, d’écriture… ). L’éclectisme de ces entreprises constitue une forte
originalité par rapport aux sciences expérimentales qui, de fait, ont plus
retenu l’attention.
Enfin, la volonté d’apporter sa contribution à l’histoire des
sciences apparaît à travers une série de références à Steven Shapin, Simon
Schaffer, et Bruno Latour (pour l’histoire des pratiques), à Michel Foucault
pour l’appréhension d’une institution comme un système de pouvoir, à Roger
Chartier et à l’histoire culturelle. Ces citations sonnent comme un passage
obligé, d’autant que le livre se définit un peu plus loin comme volontairement
divers et en dehors des principaux courants. En tout cas, l’étude de cette
institution scientifique se penche sur les stratégies de légitimation mises en
œuvre, la structuration du champ scientifique, l’articulation entre les
pratiques scientifiques et la société du temps. Le Jardin du Roi et le Muséum
ont contribué à construire un nouveau paradigme, remplaçant la culture mécénale
des débuts de l’époque moderne (Mario Biagoli). Les nouvelles pratiques
savantes inventées par le Muséum deviennent un modèle d’autorité pour les
autres institutions européennes dans le domaine de l’histoire naturelle. E.
Spary y voit la cause essentielle de la survie de cette institution, car elle a
réussi à réunir l’harmonie sociale et l’utilité nationale, incarnant ainsi le
modèle d’une nature républicaine.
Le premier chapitre s’attache à reconstituer la manière dont
l’histoire naturelle est devenue la spécialité du Jardin du roi sous la
direction de Buffon, intendant de 1739 à 1788. Ses initiatives pour construire
un centre scientifique d’envergure européenne sont rappelées et réinterprétées
à travers la négociation d’un nouveau statut social, se substituant au «
patronage system ». Buffon excelle à
manipuler différents registres : le souci utilitaire de la monarchie, le succès
public de l’histoire naturelle auprès des élites cultivées, la protection du
roi et des grands personnages. Chaque nomination donne lieu à une série de
négociations qui mêlent les enjeux politiques et les relations personnelles,
comme le démontre l’échec de Buffon pour installer son protégé Félix Vicq
d’Azir en 1775.
La figure d’André Thouin est au cœur du chapitre suivant, qui
constitue une analyse éclairante de l’économie matérielle et sociale du jardin
du Roi. Jardinier en chef de 1764 à 1793, fils d’un précédent jardinier en
chef, celui-ci joue un rôle central en tant qu’administrateur du Jardin. Sa
gestion est reconstituée précisément, aussi bien pour les relations avec le
public que pour la police du lieu ou le contrôle des dépenses. Avec plus de 400
correspondants, le réseau de Thouin est particulièrement impressionnant et
mobilisé en permanence pour collecter de nouvelles semences auprès des
particuliers et des diplomates. Les graines et les plantes sont soumises à une
classification rigoureuse qui témoigne de l’importance du texte, comme le
répètent les nombreux guides à l’usage des voyageurs. La volonté de centraliser
les réseaux autour du Jardin du roi rencontre la demande de l’État. Cette
fonction se poursuit d’ailleurs à travers la période révolutionnaire durant
laquelle des collections sont rapatriées de toute l’Europe vers Paris.
Le troisième chapitre propose une définition de l’histoire
naturelle dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, en insistant sur les
pratiques qui la composent, les significations politiques et sociales qui
l’animent. L’ambition d’étudier l’économie naturelle et son évolution explique
le rôle central de cette discipline, sa capacité à unir les savants et les
acteurs politiques et économiques. Définie comme l’exploration de la variété
des facteurs externes qui déterminent les caractéristiques des êtres vivants,
l’histoire naturelle se concentre sur l’étude des climats et le rôle des
hommes. Trois concepts mobilisent donc les attentions, d’autant qu’ils ont des
implications politiques et sociales évidentes : ceux de régénération, de
domestication et d’acclimatation. Les débats entre savants sont reliés à
l’intérêt de la monarchie pour développer la richesse de la nation, réformer
l’agriculture et lutter contre les disettes. Les travaux sur l’air dans les
années 1770 et 1780 sont prolongés par des discussions intéressantes sur la
déforestation, la purification de l’air, l’arbre et les enclosures. E. Spary
conclut en critiquant les lectures anachroniques de l’histoire naturelle, et
récuse à ce titre l’utilisation du terme d’environnement.
Les chapitres 4 et 5 sont consacrés à la période
révolutionnaire, d’abord au nouveau régime scientifique puis au spectacle de la
nature. Les relations individuelles mises en œuvre par les relations de
protection cèdent la place à l’appartenance à une communauté, devant laquelle
l’institution doit justifier de son utilité sociale mais aussi développer un
nouveau mode de communication. Cette transition ne se fait pas sans heurts pour
le Jardin du roi qui suscite de nombreuses convoitises mais réussit à élaborer
un projet de réforme, achevé en septembre 1790. Jusqu’à son acceptation en juin
1793, les savants traversent individuellement des moments difficiles, mais
l’essentiel est préservé :
le Muséum n’est pas concerné par la suppression de toutes les
académies et sociétés littéraires le 8 août 1793, décidée au nom de la lutte
contre les corps et les inégalités.
Ce livre vient enrichir de manière notable nos connaissances
dans des domaines assez peu étudiés. L’analyse du fonctionnement de
l’institution et de ses mutations est particulièrement intéressante, y compris
les perspectives ouvertes dans la conclusion.
En revanche, l’interprétation de l’économie générale du champ
scientifique ne convainc pas toujours et suit un fonctionnalisme trop grand. La
survie du Muséum en 1793 ne tient pas seulement à la fondation d’un nouveau
régime de la science tandis que les académies seraient incapables de quitter le
système du patronage. L’utilisation du terme de « patronage system » pour désigner la période
antérieure à la Révolution n’est pas sans poser problème : il brouille les
distinctions entre le mécénat, la protection royale au temps de l’absolutisme
et les relations de clientèle. La suppression des académies vise la logique de
l’institution mais obéit aussi à des motivations idéologiques et politiques
étroitement liées au contexte (l’assassinat de Marat le 13 juillet 1793,
l’anniversaire du 10 août). Dans son fameux discours du 8 août, Grégoire
proposait d’épargner l’Académie des Sciences mais celle-ci était trop désunie
pour proposer un projet. À cette date, le Jardin du Roi était déjà devenu le
Muséum, raison de plus pour échapper à la décision de la Convention. Ajoutons
que ce n’est pas la seule institution scientifique d’Ancien Régime à rester en
place, car l’Observatoire de Paris n’est pas supprimé.
Grégory QUENET
RENÉ SIGRIST (DIR.), H.-B. de
Saussure ( 1740-1799). Un regard sur la terre, Genève, Georg,
2001,540 p.
En avril 1999 s’est tenu au Muséum d’histoire naturelle de
Genève un colloque marquant le bicentenaire de la disparition du célèbre
savant. Son édition bénéficie d’une belle iconographie, en noir et blanc et en
couleur, qui est réellement mobilisée et commentée par les auteurs. La qualité
de l’ensemble fait regretter les coquilles présentes dans certaines
contributions.
Le livre s’organise en trois grandes parties. La première est
consacrée à l’activité scientifique proprement dite, qui réunit les grands
champs de recherche (la botanique, la géologie, l’hygrométrie, la météorologie,
la glaciologie, la géographie), des controverses marquantes (sur les
animalcules et le basalte) et les modalités d’organisation du travail (les
échanges avec l’Italie, le réseau de correspondants). Les voyages forment le
deuxième thème qui, après l’épisode italien, est consacré essentiellement aux
Voyages dans les Alpes. L’œuvre
maîtresse de Saussure est étudiée à travers les règles du genre, les choix
d’édition et la réception dans les périodiques. Enfin, le volume se termine par
une série d’analyses sur l’homme et ses différentes facettes.
Ce colloque marque le point d’orgue de la redécouverte
d’Horace-Bénédicte de Saussure depuis une trentaine d’années, grâce à Numa
Broc, Albert Carozzi et François Ellenberger. Le savant a en effet été éclipsé
par la figure de l’alpiniste et de l’explorateur, vainqueur du Mont-Blanc,
colportée par la mémoire alpine et les amateurs de montagne. Pourtant, le
vibrant éloge prononcé par Georges Cuvier en 1810 devant l’Académie des
Sciences de Paris rappelle que celui-ci le considérait comme un des plus grands
savants des Lumières.
Deux domaines illustrent ce rôle, la géographie physique et la
météorologie. R. Sigrist analyse les Essais sur
l’hygrométrie ( 1783), présentés par Cuvier comme une des
contributions les plus marquantes à la physique de l’époque. Cet ouvrage est
consacré aux phénomènes de l’humidité atmosphérique qui ne semblent soumis à
aucune loi régulière, à ces météores au sens aristotélicien. Par une méthode
empirique de nature strictement inductive, Saussure construit des tables pour
établir des corrélations, éclairant ainsi plusieurs régularités physiques. La
réflexion géologique sur la formation des Alpes (A. Carrozi) le conduit
inévitablement à examiner les hypothèses neptunistes, pour lesquelles les
granites correspondent au dépôt primitif de minéraux précipités chimiquement et
cristallisés au fond de l’océan universel en voie d’abaissement. Cette théorie
écarte tout concept dynamique de déformation ou de plissement, alors que
Saussure observe une « stratification » verticale du granit et de nombreuses
déformations locales. Ses observations sur le terrain le conduisent à démontrer
l’orogenèse, mais il peine à en trouver le mécanisme général. L’idée de
refoulements horizontaux en sens contraires, vus comme le mécanisme de
formation des Alpes et de toutes les grandes chaînes de montagne, est restée
enfouie dans ses manuscrits et n’a pas eu d’influence, en attendant la théorie
de la terre de James Hutton.
Dans un autre article, R. Sigrist propose d’aller plus loin que
l’idée de ce double rôle fondateur, de la géologie alpine et de la météorologie
expérimentale. Ces classifications sont anachroniques et l’auteur préfère
parler de « voyageur géographe ». En effet, les Voyages dans les Alpes ne sont pas un traité
mais plutôt un recueil d’observations, une collection de matériaux à investir
dans un projet à plus long terme. Face à une montagne connue de manière très
rudimentaire, Saussure propose de développer une véritable intelligibilité du
monde alpin.
Toutes les contributions insistent, et c’est un des points
forts du livre, sur la méthode définie par Saussure. Il refuse de bâtir un
système sur la base de quelques intuitions, préférant partir d’hypothèses
rigoureuses, constamment modifiées en fonction des résultats des observations.
Sur plusieurs sujets, par exemple la formation des vallées ou l’origine du
basalte, il ne cède pas à la facilité d’une explication unique. Les
investigations de terrain sont rigoureuses car les notes prises doivent être
mises au propre dans les 24 heures. Son choix de concentrer ses investigations
sur un espace restreint, visité plusieurs fois, est original. En 1779, Saussure
affirme avoir traversé la chaîne des Alpes quatorze fois par huit passages
différents, et avoir fait en outre seize excursions jusqu’au centre de la
chaîne. L’idée d’étudier les relations entre phénomènes en contemplant de
vastes paysages depuis les sommets est définitivement arrêtée lors de
l’ascension de l’Etna en 1773, mais elle est déjà en germe depuis plusieurs
années. La qualité et la précision des instruments et de leur utilisation sont
maintes fois soulignées par les contemporains. Les observations météorologiques
en témoignent, en particulier l’invention de l’hygromètre à cheveu, qui existe
en deux versions différentes, dont l’une est un succès de commercialisation.
Cette méthode inductive de nature strictement empirique le distingue de
nombreux autres savants et permet d’identifier les filiations scientifiques
dans lesquelles il s’inscrit.
L’utilisation de manuscrits inédits, conservés principalement à
la Bibliothèque publique et universitaire de Genève, permet d’éclaircir
plusieurs points mal connus.
Ces questions peuvent sembler secondaires, mais elles révèlent
la nature composite et pluridisciplinaire de cette science empirique
saussurienne, qui est moins une discipline qu’une démarche combinant une
méthode et un regard. La botanique a joué un rôle dans son initiation à la
science alpine, à travers la filiation avec son oncle Charles Bonnet et Haller
dont il a été l’assistant (P. Burgener). Le journal d’expériences sur les
animalcules révèle que Saussure a découvert la division des animaux
microscopiques dès 1765, même si la nouvelle n’a été communiquée que plus tard
(M. J. Ratcliff).
Saussure est le premier à élaborer une théorie de la formation
et de l’évolution des glaciers, mais il ne va pas jusqu’à construire une
théorie glaciaire, qui leur attribuerait un rôle dans les processus géologiques
(A. Zyrd). Face à la controverse sur le basalte, il se révèle plus mal à
l’aise, changeant plusieurs fois de position (A.V. Carozzi).
Le thème des voyages permet d’inscrire les travaux
scientifiques de Saussure dans leur contexte culturel et social. Le voyage est
une pratique répandue, et l’Italie le lieu incontournable (D. Vaj).
L’esthétique du paysage est bien définie mais elle est mise à l’épreuve par la
haute montagne (Cl. Reichler), ce qui renforce d’autant la réflexion sur la
manière de représenter ces travaux par l’iconographie (D. Ripoll) et de les
dire par des moyens littéraires (J. Boch). Le résultat est assez ambigu pour
l’horizon d’attente des lecteurs du temps (Y. Marcil), ce qui n’empêche pas les
Voyages dans les Alpes de constituer
un enjeu éditorial (M. Schlup). La postérité de Saussure a été telle (D.
Buyssens) qu’il fallait aussi retracer la figure réelle de cet homme des
Lumières. Fils d’un agronome et propriétaire terrien (D. Zumkeller),
Horace-Bénédicte se fait l’avocat d’une éducation publique dans son
Projet de réforme pour le Collège de
Genève (C. Magnin et M. Marcacci)
et poursuit ses engagements civiques en contribuant à la
fondation de la Société pour l’Encouragement des Arts (J.-D. Candaux et R.
Sigrist). Attaché à une religion éclairée et pratique (O. Fatio), il se révèle
plus conservateur dans les choix de son cadre de vie (C.Walker et A.Winiger)
comme dans la gestion de sa fortune (B. Roth).
L’ensemble couvert par ces 24 articles semble presque exhaustif
et chacun pourra y piocher selon des centres d’intérêts transversaux. Le corps
même n’est pas oublié et donne lieu à un article original sur le martyrologue
savant (H. Rieder, V. Barras). La formule retenue contient en elle-même ses
limites, car toutes les contributions sont centrées sur Saussure et assez peu
comparatives. Heureusement, les solides introductions rédigées pour chaque
partie permettent des mises en perspective. Le versant institutionnel et
sociologique du travail scientifique est très peu abordé, alors que le réseau
de correspondants (J.-D. Candaux) signale une forte originalité, à l’écart des
cercles académiques et proche du terrain.
Grégory QUENET
LILIANE HILAIRE-PÉREZ, L’Invention
technique au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000,443 p.,
140 F.
L’idée que l’État devrait récompenser et encourager des
inventeurs en leur octroyant un monopole limité est apparue en Italie au XVe
siècle, et de là s’est diffusée dans toute l’Europe. De ces racines communes,
pourtant, sont nés des profils variés, déterminés par des circonstances
locales. Depuis deux décennies, bien des travaux ont analysé le développement
et le fonctionnement des systèmes de brevets nationaux. Ce très beau livre de
Liliane Hilaire-Pérez met en lumière le cas français au XVIIIe siècle et fait,
en outre, une comparaison éclairante avec les patents anglais.
L’État britannique portait peu d’intérêt aux inventions
technologiques, alors que l’État français agissait comme une mère poule. À
cette époque, aucun des deux pays n’avait de système légal de brevets : il faut
attendre 1791 en France et 1852 pour le Royaume-Uni. Auparavant, les
letters patent (Angleterre) et les «
privilèges » (France)
étaient octroyés tous les deux par le roi. L’État britannique
se contentait de régler le jeu entre des intérêts privés. Sans examen
préalable, il enregistrait le patent
(aux grands frais de l’inventeur) et renvoyait au détenteur la gestion de sa
propriété intellectuelle.
D’après Liliane Hilaire-Pérez, ce sont les tribunaux qui
donnaient au patent sa validité et
c’est le marché qui sanctionnait la réussite commerciale de l’invention (donc
la récompense de l’inventeur dépendait uniquement de la réaction du marché). Au
début du XVIIIe siècle, afin de limiter les abus et ainsi de rendre les
patents plus solvables, le
gouvernement a instauré des réformes administratives très importantes. Il
exigeait des spécifications (une description écrite de l’invention), qui
devaient être enregistrées dans les six mois. Tandis que le pouvoir exécutif se
tenait désormais à l’écart, le pouvoir judiciaire développait un pouvoir de
jurisprudence qui cherchait surtout à savoir si la spécification était adéquate
: décrivait-elle une invention originale, et la décrivait-elle suffisamment
bien pour que « quelqu’un d’habile en l’art » puisse la reproduire ? Le
détenteur du patent achetait le droit
de protéger son invention contre des prétendus plagiaires et, en même temps,
apportait un certain prestige à son produit (mais caveat emptor !). Par la suite, il était tout
seul. Il avait besoin d’avoir « de fortes raisons et les reins solides » (p.
98).
En France, Liliane Hilaire-Pérez prend comme point de départ
les arguments donnés en 1980 par Pierre Deyon et Philippe Guignet : pour
libéraliser son économie, l’Ancien Régime n’avait d’autre choix que
d’intervenir considérablement ( Journal of
European Economic History, 9,1980, p. 626). Le démantèlement du
dirigisme ne touchait pas aux privilèges d’invention. Comme en Angleterre, ils
étaient légalisés par la réglementation des monopoles : l’Arrêt du 24 décembre
1762 les réservait au premier inventeur (en éliminant ses héritiers ou ses
cessionnaires) et les limitait à une durée de quinze ans. Liliane Hilaire-Pérez
étaie ces arguments avec éloquence et leur apporte beaucoup de précision. Elle
traite moins de l’idéologie économique qui guidait la politique du
gouvernement, mais s’intéresse davantage aux méthodes qu’il établissait pour
promouvoir l’innovation technologique et à l’expérience des inventeurs. Elle
affirme que le progrès technologique se trouvait au cœur du projet du siècle
des Lumières; des inventeurs couronnés de succès étaient attirés au centre des
dispositifs de l’État, où la gloire et la fortune les attendaient. « On peut
même dire que le seul fait d’inventer est déjà considéré comme un acte de
civisme, tant l’invention porte les espoirs réformateurs de l’État » (p. 52).
C’est surtout le Bureau du Commerce qui, sous Trudaine père et fils (
1749-1776) et, plus tard, sous Tolozan ( 1787-1791), a été transformé en «
véritable bureau des inventions » (p. 55) par sa politique interventionniste,
libérale et dynamique.
Par conséquent, comme le démontre Liliane Hilaire-Pérez,
l’administration des privilèges différait des patents anglais de trois façons importantes.
D’abord, l’État français attachait beaucoup d’importance à l’examen approfondi
de toute invention qui lui était soumise. On faisait des essais en laboratoire
et dans l’atelier; on cherchait à connaître les opinions des fabricants et des
consommateurs. Dès 1699, on a demandé à l’Académie des Sciences d’évaluer
toutes les inventions soumises, mais l’examen était alors plus poussé. À partir
du milieu du XVIIIe siècle, le Bureau du Commerce organisait lui-même ses
recherches, en employant des savants comme le chimiste Berthollet, et
s’entretenait avec des artisans, des inventeurs, des inspecteurs des
manufactures, et des fonctionnaires locaux. Contrairement à l’inventeur
anglais, qui devait trouver tout seul la façon d’obtenir un
patent à Londres, en France,
l’inventeur provincial pouvait communiquer avec le Bureau du Commerce par
l’intermédiaire de l’intendant de sa région.
Il est fort possible que ce fait explique la représentation
plus élevée des provinces dans le cas français : tandis qu’environ un tiers des
détenteurs de privilèges au XVIIIe siècle habitait Paris (p. 57), Londres
représentait plus de la moitié des propriétaires de
patents avant 1852. Deuxièmement,
l’État s’occupait de la diffusion des inventions. Il exigeait que les
inventeurs déposent un modèle dans un dépôt public (après 1783 à l’Hôtel de
Mortagne, sous la gestion de l’académicien Vandermonde). De plus, il exigeait
souvent qu’ils fournissent l’invention aux artisans et qu’ils leur en
expliquent le fonctionnement; la note était réglée par l’État, ce qui
constituait une gratification pour l’inventeur.
Ceci nous amène à la troisième différence majeure : la
souplesse et l’étendue des récompenses dont disposait l’État français.
Liliane Hilaire-Pérez démontre que c’est au milieu du siècle
que l’écart entre le dispositif anglais et le dispositif français s’est surtout
élargi, puisque le Bureau du Commerce s’est efforcé de ne plus accorder de
privilèges exclusifs. Il préférait offrir des gratifications, des prêts, et des
subventions aux manufactures, ainsi que des privilèges attribués habituellement
aux manufactures royales (des dégrèvements d’impôts, etc.).
De 1740 à 1789, la Caisse du Commerce a déboursé 5,5 millions
de livres en gratifications et 1,3 million en prêts. Le recours aux privilèges
exclusifs a repris fortement dans les années 1770, sous la pression des
inventeurs qui se livraient à des affaires hautement capitalistiques. Le Bureau
du Commerce a tenté d’atténuer les effets de tels monopoles en les réservant à
des procédés précis et originaux. Cette politique s’est observée plus
particulièrement dans la chimie industrielle, où des privilèges exclusifs
coexistaient, ce qui a permis de protéger des formules rivales. Liliane
Hilaire-Pérez suggère que Tolozan a voulu réduire exprès l’écart qui existait
avec le dispositif anglais. Il a écrit en 1790 : « Je fonde mon avis sur
l’expérience constante des Anglais qui n’ont acquis sur nous dans les arts une
si grande supériorité qu’en accordant des privilèges à tous ceux qui en
demandent pourvu que ce qu’ils proposent d’exécuter soit fait d’après des
principes différents de ceux connus et mis en pratique par d’autres artistes »
(p. 262). Il voulait que tout examen préalable soit aboli et que le marché
évalue l’utilité des inventions. En l’occurrence, il a cherché une troisième
voie pour l’avenir, le « juste milieu », afin de contenir l’hostilité des
artisans à l’égard des privilèges exclusifs et de diminuer les grandes
inquiétudes soulevées à propos des inventions malsaines ou dangereuses parmi
les consommateurs et les actionnaires. L’État continuerait à se porter garant
de la qualité, ce qui impliquait une dépendance continue vis-à-vis de
l’expertise scientifique.
Comme en Angleterre, des privilégiés ont profité de cette
garantie royale pour faire du battage publicitaire autour de leurs inventions.
Liliane Hilaire-Pérez constate l’ironie de ce processus libéralisant : «
Nouveauté a fini par rimer avec sécurité, routine et tradition avec corruption.
Innover devient en soi une sécurité » (p. 303).
De façon originale, l’ouvrage examine les autres formes de
soutien financier disponibles. En France, certains inventeurs (dont
quelques-uns avaient été déjà rabroués par le Bureau du Commerce) ont découvert
une source principale de patronage dans la Maison du Roi. S’occupant moins des
réformes économiques, la Maison du Roi a offert non seulement différents types
de soutien financier mais aussi un accès au patronage du roi et des nobles. Par
son intermédiaire, « une élite technique, largement parisienne » est entrée en
contact avec une élite politique qui d’une part était passionnée par la
nouveauté technique et scientifique, et d’autre part se constituait des mécènes
et consommateurs des produits de luxe : « Versailles est un véritable chantier
expérimental » (p. 172). De la même façon, l’auteure souligne qu’en certains
lieux, les artisans inventifs n’étaient plus maltraités par les institutions de
métier. Lyon fournit l’exemple le plus remarquable d’une philosophie
communautaire de l’invention. La ville a utilisé sa caisse remplie par les
droits payés par les étoffes étrangères pour financer l’économie locale; à
partir de 1752, lorsque l’intendant en a assumé la charge, des sommes
croissantes ont été déboursées pour récompenser les inventeurs et pour diffuser
une meilleure pratique, surtout dans la soierie. C’était « une collaboration
efficace entre l’intendant et l’Académie de Lyon, le prévôt des marchands et la
Fabrique » (p. 74).
Ironiquement, tandis que Tolozan invitait à suivre le modèle
anglais, la Society of Arts, établie à
Londres en 1754 et qui se présentait comme une alternative privée au dispositif
des patents, a fonctionné comme le
dispositif de privilèges français, en examinant les inventions, en récompensant
les inventeurs avec des prix et des médailles, et en diffusant de meilleures
pratiques. Liliane Hilaire-Pérez prend cette société fondée sur l’abonnement
plus au sérieux que des chercheurs précédents ont eu tendance à le faire, et
elle fournit une analyse révélatrice de ses membres et de ses activités. Elle y
reconnaît « l’élite éclairée, savante et philanthrope, parfois radicale » (p.
195), qui partageait avec les cercles éclairés français la croyance que « le
progrès technique est source de réforme ». En excluant explicitement les
détenteurs de patents de ses
récompenses, la Society of Arts a
découvert « un autre monde inventif » (p. 200). Malgré certaines ressemblances
avec les détenteurs de patents, les
clients de la Society of Arts étaient
beaucoup plus provinciaux. Le Devon en particulier, dans la campagne du
sud-ouest de l’Angleterre, s’avère avoir été bien plus inventif que les
patents ne l’indiquent. Ceci fournit
des preuves plus approfondies qui démontrent que l’on ne peut pas faire
confiance aux patents du XVIIIe siècle
pour représenter justement l’activité inventive. Établie à Paris en 1776, la
Société Libre d’Émulation de l’Abbé Baudeau, de courte vie, a été modelée
explicitement sur la Society of Arts.
Tandis qu’elle possédait peu de fonds, elle a découvert beaucoup de postulants
parmi les artisans de Paris et du nord de la France.
Cette brève critique peut difficilement mettre en valeur la
grande érudition et la recherche méticuleuse dont cet ouvrage fait preuve.
Liliane Hilaire-Pérez élargit considérablement notre compréhension du
traitement des inventeurs et du milieu dans lequel ils opéraient des deux côtés
de la Manche. Elle nous fournit une comparaison pénétrante et nuancée de deux
sociétés qui subissaient les pressions concurrentes du capitalisme industriel
et de la justice sociale.
Christine MAC LEOD
PIERRE-CLAUDE REYNARD, Histoires de
papier. La papeterie auvergnate et ses historiens, Clermont-Ferrand,
Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2002,410 p., 27 €.
Les spécialistes d’histoire économique du XVIIIe siècle avaient
déjà pu apprécier les travaux de Pierre-Claude Reynard sur l’industrie
papetière, à travers ses articles sur la sous-traitance, le problème de la
qualité des produits manufacturiers ou les relations entre la monarchie et les
entrepreneurs. Voici publié, en français cette fois, un livre tiré de sa thèse
sur la papeterie d’Ambert en Auvergne, appuyé sur une parfaite connaissance des
archives et de l’historiographie. Le volume est superbement édité par les
Presses de l’université Blaise-Pascal, sur un papier de qualité (c’est la
moindre des choses, en l’occurrence !), et utilement illustré. On regrettera
simplement deux impairs de mise en page (tableau ou texte tronqué, p. 41-42 et
261-262).
Sans doute la démonstration aurait-elle pu être rendue plus
tranchante par une écriture un peu plus resserrée, mais le lecteur y gagne en
précision et en nuance ce qu’il perd en concision. C’est aussi que l’auteur
nous offre en fait deux livres en un, comme le suggère du reste son
titre.
Le premier livre est une histoire de la papeterie de la région
d’Ambert, soit trois vallées du Livradois, au flanc du Forez, et dont la
production haut de gamme a rayonné depuis le XVIe siècle sur le marché européen
de l’impression, quoique desservie par sa localisation en marge des grands
courants économiques. L’auteur entend percer le mystère de cette exceptionnelle
longévité commerciale, qui ne s’accompagne ni d’innovations techniques, ni de
concentration industrielle.
Le second livre, qui est comme parallèle au premier, est une
analyse de la manière dont l’histoire érudite locale, « curieuse », savante ou
universitaire, a rendu compte de ce passé manufacturier, souvent en invoquant
une prétendue « vocation papetière » auvergnate. On comprend le souci de
l’auteur : l’historien d’aujourd’hui acquitte ainsi honnêtement ses dettes
envers ceux d’hier, restituant les logiques de leurs démarches, montrant leurs
apports et leurs limites. L’historiographie a dès lors pour lui valeur de «
sources imprimées », comme l’indique la table des matières. Pareil souci
d’intégrer l’héritage historiographique à l’enquête contemporaine est
assurément nécessaire : l’histoire est une science cumulative et nul plus que
l’historien ne se sent en permanence un héritier de ses prédécesseurs. Mais
faut-il restituer au lecteur toutes les étapes de la réflexion du chercheur ?
Le style d’écriture « feuilletée » auquel conduit ce rappel permanent des
apports ou des errements de l’historiographie, ralentit et alourdit la
démonstration. En outre, ces retours récurrents redoublent le chapitre 2, qui
condensait justement, avec netteté, les analyses anciennes et les
développements successifs de l’historiographie régionale. Ils entraînent des
redites et alourdissent inutilement l’appareil de notes. C’est là une démarche
à laquelle nous sommes peu habitués, qui répond à un souci épistémologique
incontestable. Mais il est sans doute d’autres manières d’affronter le défi
herméneutique et d’intégrer la sédimentation des interprétations du passé à
notre propre analyse. L’intrication, le « feuilletage » que propose P.-C.
Reynard, s’ils n’emportent pas l’adhésion, ouvrent néanmoins un débat
nécessaire.
Revenons au premier livre et aux trois vallées que le hasard,
plus que leur potentiel hydraulique au vrai assez médiocre, a consacrées comme
berceau d’une durable fortune papetière. La région d’Ambert s’est spécialisée
dans le papier de qualité destiné aux imprimeries, notamment parisiennes,
tandis que la zone voisine de Thiers produit un papier différent, pour
l’écriture manuscrite. Une quarantaine de fabricants gèrent une cinquantaine de
moulins, qui représentent un équipement de 80 à 100 roues (P.-C.
Reynard rappelle que certains auteurs ont malencontreusement
confondu les nombres de roues et de moulins, mais curieusement, il n’utilise
pas les travaux de Claude Gindin sur l’enquête rétrospective de l’an II). Au
cours du XVIIIe siècle, surtout après 1750, la production augmente fortement,
portée par la demande, sans qu’on puisse en quantifier exactement
l’accroissement, faute de registres de marque ou de douane.
Les aspects techniques du métier sont présentés succinctement,
mais un commentaire des planches hors-texte, illustrant les différentes étapes
de la fabrication du papier, aurait sans doute rendu plus vivante cette
description. L’auteur manifeste apparemment peu de goût pour l’anthropologie
sociale des techniques; il signale à plusieurs reprises des témoignages de
fabricants ou d’inspecteurs des manufactures, mais sans les citer, et l’on peut
regretter de ne pas entendre plus la voix des acteurs. De même, le livre passe
assez vite sur les relations sociales et salariales. C’est que l’objet propre
de l’enquête est ailleurs : ce sont les structures économiques et financières
qui mobilisent principalement l’auteur. Il s’agit pour lui de comprendre la
longévité exceptionnelle de cet univers de la petite entreprise rurale
qualifiée. Le long de trois vallées, réparties sur quatre paroisses, les
moulins font vivre 1/5e à 1/6e de la population : une centaine de foyers
ouvriers, et 32 familles de fabricants, dont émerge une poignée de plus
fortunées, au-dessus d’une masse assez homogène au patrimoine modeste. Une
judicieuse (et courageuse !) utilisation des sources fiscales, notariales et
judiciaires, révèle une pyramide assez écrasée des fortunes papetières, ainsi
que la grande stabilité de la main-d’œuvre locale et la structure très
familiale de l’emploi.
Le fil directeur de l’étude tient à cette question de fond :
comment expliquer la pérennité de cette structure de petites entreprises
dispersées, qui ne connaissent presque pas de processus de concentration et
survivent en résistant à l’innovation technique (pas de « cylindre hollandais
», à Ambert)? Ici, nulle « trahison de la bourgeoisie », pour reprendre
l’expression de Braudel : la terre, l’investissement foncier, constitue un
appui, une assurance, un point de stabilité, mais reste une composante
auxiliaire des patrimoines papetiers. Nulle trace donc d’un désinvestissement
industriel de fabricants enrichis qui se reconvertiraient dans le foncier : «
La composante papetière des fortunes gouverne clairement les destins de ces
familles » (p. 205). Au point que l’analyse des transferts de propriété marque
bien la prépondérance écrasante de l’enracinement successoral parmi les
fabricants. On est papetier de père en fils (de même qu’on se marie à
l’intérieur du milieu papetier). Mais les partages plus ou moins égalitaires
morcellent les successions (en dépit de la prétendue coutume inégalitaire
auvergnate) et ces partages viennent régulièrement briser tout mouvement de
concentration cumulée des moulins.
Les entreprises gardent donc une taille modeste, ce qui
renforce encore le mystère de leur pérennité. Nul équivalent ici des
entreprenants papetiers d’Annonay, les Montgolfier (travaux de Leonard N.
Rosenband, cf. RHMC, 49-1,2002, p.
227-230).
Sans doute le créneau d’une production haut de gamme, à forte
valeur ajoutée, constitue-t-il une niche favorable. Mais l’auteur souligne à
juste titre toutes les difficultés auxquelles sont exposés les fabricants.
D’une part, le bois des moulins est rongé par l’humidité constante; le lourd
martèlement des pilons ébranle les murs, charpentes et planchers. Autrement
dit, l’usure rapide du capital fixe grève fortement les résultats, et tous les
10,15 ou 20 ans, il faut quasiment reconstruire les moulins. D’autre part, les
papetiers doivent supporter le coût de lourds stocks de papier, la lenteur des
retours et des encaissements, et la hausse du prix des chiffons, leur matière
première, plus rapide que celle du prix de vente du papier, surtout après
1750.
L’analyse des poursuites pour dettes dans les archives de la
justice consulaire, entre 1762 et 1790, et des contrats notariés de prêts,
livre une des clés du mystère : le rôle de la sous-traitance. Les fabricants
les plus riches font en fait travailler les plus petits en sous-traitance, leur
assurant ainsi indirectement un accès aux grands marchés du papier, et
notamment aux imprimeries parisiennes. On comprend alors pourquoi,
curieusement, le chapitre sur le financement vient en dernier : il éclaire les
spécificités d’Ambert par rapport à la zone voisine de Thiers, dont les
structures commerciales diffèrent : à Ambert, les fabricants sont
essentiellement des propriétaires-exploitants, gérant leur propre moulin, et
ils recourent très peu au capital marchand, s’auto-finançant entre
eux.
Plus exactement, les fabricants les plus modestes non seulement
empruntent aux plus riches, mais deviennent aussi leurs sous-traitants.
Difficile cependant de dire si ce phénomène ne date vraiment que de la seconde
moitié du XVIIIe siècle… L’auteur ne souligne peut-être pas assez l’importance
de ces relations de sous-traitance qu’il a su mettre au jour, et qui viendrait
conforter ses conclusions sur le maintien d’une sorte de mentalité quasi
artisanale de petit entrepreneur parmi les papetiers, cette « préférence des
fabricants du Livradois pour des gestions respectueuses des structures de leur
milieu » (p. 288).
Comme souvent pour cette période, on butte sur l’absence
d’archives d’entreprises, qui viendraient conforter ou infirmer les
interprétations. Mais il faut saluer le travail de bénédictin accompli par
P.-C. Reynard pour exploiter toutes les autres sources directes ou indirectes
disponibles. « Les papetiers auvergnats, écrit-il, ne furent guère bavards,
mais leurs décisions peuvent se comprendre, à travers une patiente
reconstitution de leurs diverses composantes » (p. 284). De fait, il s’est
attaché à restituer les logiques à l’œuvre, en fonction des contingences et des
structures économiques :
il dégage ainsi un modèle de gestion de la petite entreprise,
prudente et précautionneuse, peu innovatrice certes, mais adaptée aux
ressources disponibles. Reste que les papetiers auvergnats se trouvent mal
préparés au défi de la future mécanisation, avec l’introduction de la machine à
papier continu au début du XIXe siècle.
Au total, cette minutieuse reconstitution économique laisse un
seul regret : on eût souhaité que l’auteur donnât plus la parole aux acteurs,
quand c’était possible, (plutôt qu’à l’historiographie), et que la rigueur de
l’analyse méthodique s’épaissît un peu plus souvent de la pâte humaine des vies
vécues au travail.
Philippe MINARD
STEVEN L. KAPLAN, La fin des
corporations, Paris, Fayard, 2001,740 p., 220 F.
Ce livre est le fruit des recherches poursuivies depuis des
années par Steven Kaplan sur le monde du travail sous l’Ancien Régime et
s’intègre à sa réflexion sur les tensions qui traversent dans la seconde moitié
du XVIIIe siècle une monarchie française confrontée au défi de la
modernisation. L’ouvrage est copieux et regorge d’exemples, résultat d’une
érudition acquise par la longue pratique des archives corporatives,
administratives et judiciaires. La fin des corporations qui est ici retracée
s’étend sur au moins une quinzaine d’années, l’auteur replaçant dans la durée
une abolition que l’on a sans doute trop envisagée dans la perspective de la
seule dynamique révolutionnaire.
Les premiers chapitres reprennent et élargissent les travaux
précédents de l’auteur sur la première abolition de 1776 (Steven L. Kaplan,
Cynthia J. Koepp ed., Work in France
:
representation, meaning,
organization and practice, Ithaca-London, Cornell University Press,
1986). Celle-ci résonne comme une victoire de la pensée libérale, dont un autre
angle d’attaque est la question des grains et de l’approvisionnement, traitée
en profondeur par S.Kaplan dans plusieurs ouvrages qui l’ont fait connaître à
un large public. L’examen de la critique des corporations (les textes de
Faiguet de Villeneuve, Vincent de Gournay, Cliquot de Blervache ou Bigot de
Sainte-Croix sont passés en revue) permet au passage d’observer la reproduction
des mêmes clichés en ce qui concerne les aspects concrets de la vie
corporative. Ces réquisitoires ne sont pas pour autant formulés en vain, car
ils émanent largement de milieux appartenant aux sphères gouvernementales ou
proches d’elles. Ainsi une réforme comptable a-t-elle été entreprise dans le
sillage des travaux de la commission des comptes et de surveillance instituée
en 1716, qui a notablement réduit l’autonomie des communautés (du moins dans le
ressort du parlement parisien). Quant aux Contrôleurs généraux (Bertin,
L’Averdy, Terray), ils avaient chacun en tête des projets de restructuration
globale du système qu’aucun cependant n’a voulu ou réussi à faire
aboutir.
Il faut donc attendre l’arrivée de Turgot pour que le
gouvernement se saisisse dans toute son étendue d’une question qui était dans
l’air du temps depuis au moins deux décennies. Mais, alors que les écrivains
les plus radicaux dans leur critique du corporatisme hésitaient à préconiser la
suppression pure et simple, l’édit de février 1776 franchit le pas. Ce n’est
pas seulement un bouleversement de toute l’organisation du travail urbain,
c’est aussi une remise en cause fondamentale du système de représentation
sociale sur lequel était assise la monarchie. L’auteur montre à quel point
l’abolition est ressentie par les maîtres comme une rupture du contrat entre le
monarque et ses sujets, qui se voient dénier la distinction sociale qu’ils
avaient acquise. Cette véritable « carnavalisationde l’ordre social » débouche
dès le mois de mai sur le renvoi de Turgot, sur lequel l’ouvrage ne s’attarde
pas, et sur la suspension de la réforme. Après une période d’incertitude de
quelques mois, un nouvel édit est promulgué en août, qui affirme la nécessité
de mettre un terme à la « confusion des états » engendrés par la mesure de
février, tout en instituant une véritable refonte du corporatisme. Les
corporations nouvelle formule doivent être moins nombreuses, plus ouvertes,
débarrassées des abus qui caractérisaient leurs devancières, et se conformer à
un modèle uniforme qui les place sous l’autorité et le contrôle de l’État. Mais
la réforme est également l’occasion d’exiger des anciens maîtres des droits de
confirmation et de réunion qui rappellent les vieilles pratiques de la
monarchie et la discréditent aux yeux des maîtres, qui s’estiment victimes
d’une nouvelle extorsion fiscale.
Les chapitres centraux de l’ouvrage, consacrés aux conditions
d’application de ce corporatisme à tendance étatique, constituent sa partie la
plus instructive, compte tenu des lacunes de l’historiographie, qui a
jusqu’alors navigué entre deux a
priori, selon lesquels les corporations étaient décrites comme
d’ores et déjà moribondes, ou au contraire comme ayant réussi à se perpétuer
sans grand changement. Les réalités sont à la fois plus complexes et plus
diverses. Si la capitale a été le premier terrain d’expérimentation et fait à
ce titre l’objet du traitement le plus approfondi, un tour de France passant
par la Bretagne, la Guyenne et le Languedoc, laisse apparaître l’extrême
hétérogénéité des situations et la profusion des mesures législatives et
exécutives auxquelles le néocorporatisme a donné lieu dans les différents
ressorts parlementaires. Plutôt que de considérer les nouvelles corporations
comme une sorte de scorie de l’histoire en se plaçant d’emblée dans la
perspective de leur abolition, nous sommes invités à y voir l’expression d’une
pratique gouvernementale de la monarchie, dont les assemblées provinciales,
instituées aussi par Necker, pourraient constituer un autre aspect.
La complexité et les tensions inhérentes au nouveau système
sont parfaitement illustrées par le cas des agrégés, qui étaient à la fois intégrés et
partiellement exclus, puisqu’ils ne pouvaient accéder en théorie aux
responsabilités corporatives et étaient privés de la possibilité de prendre des
apprentis. Un accès à titre gratuit à ce statut pour les membres des anciennes
communautés conduisit néanmoins beaucoup d’entre eux, surtout dans les villes
petites ou moyennes, à l’adopter durant une période plus ou moins longue.
Réciproquement, les nouvelles corporations étaient parfois constituées
majoritairement sinon exclusivement de néophytes, parmi lesquels certains
avaient réussi à profiter de l’édit de février pour se hisser à la maîtrise à
bon compte. On comprend dans ces conditions que le processus de mise en place
des communautés renouvelées ait été étalé dans le temps, comme le montre la
question des règlements, dont l’élaboration avait été laissée à l’initiative
des corporations. Ces dernières, qui étaient tenues de respecter l’esprit de la
réforme, étaient loin de se précipiter pour adopter des règles qui entamaient
leurs attributions, d’autant qu’en attendant, il était généralement admis par
les tribunaux que les anciens statuts restaient en vigueur. L’intérêt de cette
évaluation du néocorporatisme est aussi qu’elle se fait au regard des
corporations antérieures à 1776. Ainsi, l’examen du recrutement des communautés
montre qu’il était sans doute plus ouvert dans le nouveau système, mais S. L.
Kaplan en profite aussi pour constater, après un rapide tour d’horizon, que les
corporations n’étaient pas antérieurement aussi fermées qu’on a bien voulu le
dire et que « la communauté dominée par une clique héréditaire n’était
nullement le cas de figure typique ». L’admission dans une assez large mesure
des femmes constitue en revanche un changement plus radical par rapport à
l’ancien système.
La question de la police du travail, qui traverse tout le
livre, prend le pas sur les autres dans la dernière partie consacrée aux
premières années de la Révolution.
L’auteur nous incite à penser que dans le report de l’édit de
février 1776 comme dans la loi Le Chapelier, la motivation principale réside
dans la peur face aux actions et aux revendications des salariés qui, dans les
deux cas, enregistrent une montée en puissance dans les mois précédant la
décision. Le scénario de 1791 reproduit à cet égard celui de 1776, la loi
d’Allarde ayant eu sur les ouvriers le même effet que l’édit de Turgot. En
réalité cependant, les mouvements de compagnons se sont étalés cette fois-ci
sur une période plus longue, car l’abolition des privilèges et la Déclaration
d’août 1789 avaient déjà été interprétées par beaucoup comme entraînant
de facto la suppression des
corporations. Ici, l’historien américain a évidemment affaire à une
historiographie beaucoup plus prolixe et ce n’est pas son moindre mérite que
d’avoir cherché à examiner les principales thèses en présence. En ce qui
concerne la loi d’Allarde, dont la date tardive peut difficilement s’expliquer
par la seule surcharge du calendrier législatif, la conception traditionnelle
qui a fait de l’abolition un aspect presque secondaire d’un texte dont la
finalité essentielle aurait été d’ordre fiscal, est critiquée. Le fait que leur
suppression ait été attendue et même considérée comme acquise par beaucoup de
compagnons n’a pas empêché d’ailleurs nombre de corporations de faire preuve
d’une étonnante vitalité jusqu’en 1791 et parfois même au-delà.
Plus fondamentalement, le doigt est posé sur la solution de
continuité que représente le printemps 1791 pour l’histoire du monde du
travail, avec le passage au premier plan d’une nouvelle figure, éphémère mais
génératrice de glose, celle du sans-culotte.
Or, la genèse du mouvement sans-culotte reste largement à
faire, la principale question étant de comprendre comment on passe d’une
situation où l’antagonisme récurrent entre maîtres et compagnons semble
s’exacerber à une sorte de fusion de ces deux catégories d’acteurs dans
l’espace civique. Si le pacte patriotique est certainement un des principaux
agents de cette fusion, l’action civique aurait aussi en elle-même détourné les
salariés de la défense de leurs intérêts économiques. Sections et clubs, dans
lesquels les anciens maîtres, compte tenu de leur expérience et de leur
enracinement dans les quartiers, n’ont guère eu de difficultés à s’imposer,
paraissent alors avoir fonctionné comme des instruments de contrôle social
post-corporatifs. Au terme d’une discussion approfondie et nuancée des
positions historiographiques, on retiendra que la critique de la téléologie
soboulienne, qui déduisait des représentations du mouvement sans-culotte les
caractères du monde du travail qui étaient censés les avoir fait émerger, ne
conduit pas pour autant l’auteur à faire siennes les interprétations de type
culturaliste. Celles-ci, portées par William Sewell ou par Michael Sonenscher,
analysent le sans-culottisme comme une pratique discursive, alors que Steven
Kaplan continue à faire des rapports que le phénomène entretient avec les
réalités du travail la principale clef de son explication.
Le livre brille aussi par la richesse d’un appareil critique
parfois presque surabondant, mais qui nous permet de participer aux
questionnements qui animent l’auteur et nous fait mesurer l’étendue des sources
mises à contribution. C’est donc une véritable mine pour tous les historiens
des corporations et du monde du travail, qui ne peuvent manquer d’y voir une
référence incontournable dans leur domaine de recherche. C’est aussi un élément
de réflexion pour tous ceux qui s’intéressent aux rapports entre l’État et la
société, thématique et pratique au sein desquelles la notion de corporation et
le corporatisme continuent de jouer leur rôle.
Georges HANNE
KEITH TRIBE, Strategies of Economic
Order : German Economic Discourse, 1750-1950, Cambridge, Cambridge
University Press, 1995,285 p.
Spécialiste reconnu du caméralisme et de l’économie politique
allemande du XIXe siècle, Keith Tribe a réuni dans cet ouvrage huit essais
inédits sur le discours économique allemand du milieu du XVIIIe siècle au
milieu du XXe siècle. Deux essais portent sur le caméralisme et Friedrich List,
concernant donc la « périodecharnière » (« Sattelzeit ») des années 1750-1850
définie par R. Koselleck, tandis que la période 1880-1920 est également
couverte par trois chapitres portant sur les rapports (empreints de distance
critique) de Max Weber face à l’École historique, sur la naissance des écoles
supérieures de commerce, ainsi que sur le concept d’« économie naturelle »
élaboré par Otto Neurath. Trois contributions s’attachent enfin à l’étude du
discours économique allemand entre les années 1930 et les années 1950 et sont
essentiellement destinées à illustrer la thèse d’une continuité entre les
discours économiques de l’époque nazie et de l’immédiate après-guerre,
l’économie sociale de marché ou les premières tentatives d’intégration
économique européenne ayant selon l’auteur leurs racines dans les projets
élaborés en Allemagne entre les années 1936-1937 et 1942-1943.
Dans une introduction intitulée « Du caméralisme à
l’ordolibéralisme », K. Tribe s’attache à définir quelques précautions de
méthode permettant d’éviter les embûches d’une histoire des idées exclusivement
centrée sur les contenus des discours, et en particulier le piège de
l’anachronisme auquel n’échappe pas une histoire rétrospective de la science
économique en quête d’ancêtres plus ou moins glorieux. Il importe donc de
s’efforcer « de comprendre les discours passés dans leur contexte spécifique »
(p. 3), et d’éviter de leur appliquer des catégories importées du XXe siècle,
ces rappels de méthode salutaires étant proches de ceux énoncés par Jean-Claude
Perrot ou Reinhart Koselleck. Mais l’intérêt de ce livre provient également de
la connaissance qu’a l’auteur des discours économiques non seulement allemands,
mais aussi anglo-saxons. Il en résulte des analyses à la fois nouvelles et
convaincantes, par exemple sur les spécificités de l’ouvrage de Franz Neumann,
Behemoth, sur le régime nazi par
rapport à Carl Schmitt et à J. Laski, ou sur le Système national de l’Économie politique de
Friedrich List, rédigé en référence au débat entre libre-échangisme et
protectionnisme qui traversait au début du XIXe siècle les économistes
américains. L’ouvrage étant d’une grande richesse et développant des
conclusions à maints égards provocatrices, on se contentera de souligner
quelques-unes des questions essentielles soulevées par sa lecture.
K.Tribe justifie dans son introduction la composition à
première vue hétéroclite de son ouvrage : les huit essais sont conçus comme des
coups de projecteur soulignant que le discours économique allemand tourne
depuis le XVIIIe siècle autour de la question de l’instauration et de la
régulation de l’ordre économique, ce qui incite à relativiser l’opposition
entre marché et plan, entre libéralisme et étatisme. Cette idée sous-tend
d’abord l’essai sur le caméralisme : l’auteur y affirme que l’économie
politique (« Nationalökonomie»)
libérale qui émerge dans les années 1790 à la suite de la réception d’Adam
Smith ne représente pas une rupture totale par rapport à l’approche des
réalités économiques élaborée par le caméralisme, dans la mesure où c’est en
dernière instance à l’État que revient la mission de pourvoir aux déficiences
de l’économie de marché en organisant celle-ci, ce « retour de l’État » dans le
discours libéral au début du XIXe siècle s’expliquant selon K.Tribe par
l’émergence de la question sociale. La place manquant pour analyser en détail
l’argumentaire de K.Tribe, on se contentera de signaler que l’auteur passe sous
silence l’impact qu’a pu exercer la période napoléonienne sur les économistes
libéraux allemands, en démontrant l’impossibilité d’une application immédiate
des principes de liberté du commerce dans le contexte d’une Europe en guerre,
dont l’organisation de l’espace économique fut modifiée par le blocus
continental.
Cette continuité fondamentale du discours économique allemand –
le souci d’instaurer un ordre économique – marque également la naissance de
l’économie sociale de marché. Ses promoteurs en ont été les économistes de
l’École de Fribourg (notamment W. Eucken, W. Röpke et A. Müller-Armack).
L’ordolibéralisme apparaît en 1937 et se caractérise par la recherche d’une «
troisième voie », entre capitalisme libéral et socialisme planificateur; ce
courant vise donc à instaurer une régulation du système capitaliste tout en
respectant les principes de l’économie de marché. Les projets élaborés par les
membres de cette École sont tournés à la fois vers la satisfaction des besoins
humains, puis, à partir de 1942-1943, lorsque la défaite du IIIe Reich parut
inéluctable, vers la reconversion de l’économie de guerre en économie de paix.
Ce n’est qu’en 1947 que s’opère, sous l’impulsion de Müller-Armack,
l’intégration de mesures sociales qui jouaient jusque-là dans l’ordolibéralisme
allemand un rôle marginal. Mais le discours ordolibéral est marqué par une
ambiguïté fondamentale : insistant d’un côté sur des mesures sociales, il
approuve les mesures déflationnistes impliquées par la réforme monétaire de
juin 1948 et la création du Deutschmark, alors que ces mesures sont porteuses
d’inégalités sociales. Selon K.Tribe, cette ambiguïté et la période de
croissance économique dont bénéficie la RFA à partir de 1948-1949 expliquent
que l’économie sociale de marché et la réforme monétaire de 1948 aient été
élevées au rang de mythes fondateurs de la nouvelle RFA. L’auteur termine cette
contribution en soulignant la continuité apparaissant dans les mesures sociales
mises en place par le nazisme et après 1948.
Qu’il s’agisse des rapports entre caméralisme et «
Nationalökonomie» ou entre nazisme et
économie sociale de marché, la thèse de la continuité affirmée par l’auteur
mérite d’être nuancée. En effet, les contenus des discours étudiés, au-delà de
leurs ressemblances formelles, sont porteurs d’une conception précise des
rapports entre État et société civile. On sait que, sur des fondements
idéologiques et épistémologiques et dans des contextes historiques totalement
différents, le caméralisme et le nazisme tendent à ignorer la distinction entre
ces deux sphères, ce qui explique l’importance de la marge d’intervention dans
la vie économique dévolue à l’appareil administratif et gouvernemental. Or la
question n’est qu’à peine abordée par l’auteur : avec des hésitations et des
ambiguïtés indéniables, la « Nationalökonomie» du XIXe siècle et l’économie
sociale de marché établissent leur discours sur la base d’une distinction entre
État et société civile (même si celle-ci ne prend pas la même forme que dans
l’économie politique anglo-saxonne). Il paraît pour cette raison contradictoire
d’affirmer à la fois qu’il existe une continuité entre la politique économique
nazie et les mesures prônées par l’ordolibéralisme et que ce dernier courant
s’est constitué en réaction contre une économie planifiée qui était celle du
nazisme et non du stalinisme (p. 207).
L’une des clés de cette continuité réside selon K.Tribe dans la
notion de modernisation qui constitue un paradigme structurant le discours
économique allemand, le capitalisme libéral et le socialisme planificateur
apparaissant comme les deux aspects d’un même processus de modernisation. Il
prend certes soin de préciser que « modernisation » et « progrès » doivent être
dissociés (leur association étant d’ailleurs historiquement datée), « une leçon
importante de l’expérience du national-socialisme » étant que « la
“modernisation” peut avoir des conséquences funestes » (p. 6). Cependant, outre
qu’une telle approche fait abstraction des dimensions passéistes qui marquent
le discours économique allemand des années 1750-1950, la notion de
modernisation n’est jamais définie de manière précise, au risque d’en faire une
clé interprétative généralisante qui aboutit à détacher les discours étudiés de
leur contexte historique.
Ces quelques remarques et interrogations ne diminuent en rien
l’intérêt de cet ouvrage, mais sont destinées au contraire à souligner que le
caractère stimulant de sa lecture n’est pas le moindre de ses mérites.
Guillaume GARNER
DALE K. VAN KLEY, Les origines
religieuses de la Révolution française, 1560-1791, Paris, Seuil,
2002,573 p. ( 1re éd. Yale University Press, 1996).
Accorder des origines religieuses à la Révolution française
relève au premier abord du paradoxe. La Constituante abolit la puissance de
l’Église catholique comme corps et ordre; l’épisode de déchristianisation
paraît souvent emblématique de la Révolution même. Les principaux acteurs de
l’événement, s’ils ont, par la force des choses, été formés par l’Église, dans
les collèges oratoriens voire, pour les plus âgés d’entre eux, chez les
Jésuites, ne gardent pas nécessairement un bon souvenir de cette éducation; les
valeurs qu’ils défendent sont marquées par l’héritage gréco-romain revu et
corrigé par les Lumières. Pourtant le religieux est au cœur du processus
révolutionnaire et contre-révolutionnaire. La Constitution civile du clergé
sanctionne le début d’une véritable opposition à la Révolution; du culte de la
Raison au Concordat, en passant par l’Être suprême, celle-ci cherche les
articulations de la tolérance et de la religion civile en des termes qui
conservent une troublante actualité.
Disciple, entre autres, de R. Palmer (
Catholics and Unbelievers in Eighteenth-Century
France), D. Van Kley a profondément influencé l’histoire religieuse,
politique et culturelle du siècle des Lumières. Bien seul, dès les années 1960,
il a montré l’importance du débat religieux au cœur même des Lumières. Le
siècle de la philosophie, constatait-il, est aussi celui de la bulle
Unigenitus, et en termes quantitatifs
au moins, les écrits concernant cette décision pontificale sont plus nombreux
que ceux des philosophes et de leurs émules. La contestation n’est pas toujours
là où on l’attend. The Jansenists and the
Expulsion of the Jesuits from France 1757-1765, publié en 1975,
prouve de façon définitive que l’expulsion des Jésuites, longtemps considérée
comme une entreprise des Lumières, relève de l’action concertée des jansénistes
et mobilise des schémas fort obscurs, notamment une logique du complot,
susceptible de nombreux retournements et sinistres avatars.
The Damiens Affair and the Unraveling of the Old
Regime, paru en 1984, reprenait, en les élargissant aux deux
décennies 1750-1770 qui marquent la montée de la contestation anti-absolutiste,
les enjeux des conflits religieux et l’évolution du jansénisme vers un « parti
patriote », selon l’expression de l’observateur Pidansat de Mairobert.
Le présent livre (paru d’abord à Yale University Press en 1996,
et traduit ici par Alain Spiess) se situe dans la continuité de ces recherches
fondamentales qui ont redécouvert des fonds d’archives peu visités depuis É.
Préclin et R.Taveneaux. Mais il élargit singulièrement les perspectives et
propose une réflexion sur la nature même de la monarchie absolue. Cinq
chapitres analysent l’évolution du jansénisme, de la bulle
Unigenitus à la Constitution civile;
un premier chapitre, intitulé « De Calvin à Quesnel », inscrit les débats du
XVIIIe siècle dans leur référent seizièmiste, et place ainsi au centre de notre
histoire politique les guerres de religion, ou plus exactement les
affrontements religieux et leurs relations souvent conflictuelles avec une
monarchie dont l’identité même est consubstantiellement religieuse. Que retenir
de cette relecture tonifiante ?
Au XVIe siècle, les feux croisés des monarchomaques protestants
et des Ligueurs désacralisent la monarchie, mais pas exactement de la même
manière. Les appels au tyrannicide ne fonctionnent pas selon les mêmes logiques
internes. Le passage des arguments tyrannicides des protestants aux catholiques
ne peut s’expliquer par une simple récupération opportuniste. Les catholiques
ligueurs vivent une soif d’immanence divine, ils veulent voir la sainteté à
l’œuvre dans le monde. Ils rêvent d’un roisaint et fulminent contre les
rois-pécheurs que sont Henri III ou, pire encore, Henri IV.
C’est ce que D.Van Kley appelle le « donatisme politique », une
version politique de la conception qui nie la validité des sacrements conférés
par des prêtres indignes. À l’inverse, serait-on tenté de dire, les calvinistes
seraient déjà engagés dans un processus de désenchantement du monde, selon
l’expression de M. Weber, avec lequel la royauté sacrée entretiendrait dès
l’origine des relations complexes. Christopher Elwood a soutenu la même
interprétation dans un ouvrage paru peu après la version anglaise du livre de
D. Van Kley ( The Body Broken. The Calvinist
Doctrine of the Eucharist and the Symbolization of Power in Sixteenth-Century
France, Oxford University Press, 1999).
Face à ces ennemis convergents, la monarchie répond avec Henri
IV par un renforcement de sacralité politique et un renforcement de
l’absolutisme. C’est cet équilibre qui se dénoue à la fin du XVIIe siècle,
entre la Révocation de l’édit de Nantes et la bulle
Unigenitus. La monarchie absolue, en
voulant se renforcer, perd sa fondamentale raison d’être, fournir une
alternative religieuse aux conflits religieux.
Les jansénistes du XVIIIe siècle ne sont pas protestants, ils
se réclament du catholicisme, se prétendent même les seuls vrais catholiques,
mais ils occupent, malgré eux, l’espace politique laissé vide par les
protestants. Dans la complexité, la diversité, souvent l’éclatement, ils «
constitutionnalisent » la monarchie. Ils invoquent l’autorité du concile sur le
pape, dans la tradition gallicane, et transfèrent ces notions de l’Église à
l’État. Ils défendent la conception de l’Église comme communauté des croyants,
relativisant à l’occasion la hiérarchie. Ils contribuent à une nouvelle
naissance d’un richérisme, beaucoup plus révolutionnaire que celui de Richer
lui-même. Persécutés, ils sont de tous les combats contre l’arbitraire et le
despotisme… En même temps, ils gardent leur spécificité, ils défendent toujours
la grâce efficace, dénoncent tout laxisme avec une énergie sans cesse
renouvelée.
C’est en imposant en 1730 la bulle
Unigenitus comme loi de l’Église et de
l’État, alors que le mouvement janséniste est troublé par l’épisode des
convulsions, que la monarchie atteint son plus haut degré d’absolutisme, ou du
moins de prétention absolutiste. Mais cette extension ne saurait se poursuivre
à l’infini : parlementaires, avocats, curés se mobilisent. Dans les années
1750, la monarchie des Bourbons, jugée trop complaisante, provoque la
refondation d’un parti jésuite, épiscopal, qui n’est pas sans rappeler les
ultras de la Ligue : « c’est ainsi que la moitié du siècle rejoue, bien que sur
un mode mineur, le conflit politico-religieux du XVIe siècle » (p. 31).
L’analyse de la période 1770-1790 tend à montrer comment l’héritage sécularisé
des controverses religieuses a contribué à la formation de l’idéologie
révolutionnaire, notamment dans le cadre de la résistance à la réforme Maupeou.
Les conflits religieux du XVIIIe siècle ont été les matrices de la culture
politique de la Révolution : les publicistes soutenant l’épiscopat contre les
jansénistes développent une conception militante de l’absolutisme, les
jansénistes répliquent en dénonçant le despotisme des évêques et de la cour…
Mais rien n’est simple, dans l’évolution du parti ministériel et du parti
patriote durant les premiers mois de la Révolution. La démonstration de Dale
Van Kley plonge dans les racines religieuses de la modernité pour mieux
comprendre la première révolution qui ait entrepris une déchristianisation.
Sans doute conviendrait-il de revisiter également les différents épisodes de
déchristianisation, mais on ne peut que se féliciter de la publication en
français d’un ouvrage qui propose tant de perspectives nouvelles et
stimulantes.
Dans la Rébellion
française (Paris, Le Seuil, 2002), Jean Nicolas a récemment redonné
toute sa violence au siècle des Lumières; D.Van Kley confère à la politique de
ce dernier une dimension dialectique particulièrement bien venue.
Monique COTTRET
JEAN-PIERRE GROSS, Égalitarisme
jacobin et Droits de l’Homme, 1793-1794 (La Grande Famille et la
Terreur), Paris, Arcantères, 2000,554 p., 185 F.
Cet essai est la « version revue et augmentée » d’un ouvrage
publié en anglais sous le titre Fair Shares for
All : Jacobin Egalitarism in Practice (Cambridge University Press,
1997). Depuis, Jean-Pierre Gross a ajouté deux chapitres consacrés « aux
origines et à la genèse de la doctrine économique jacobine, ainsi qu’au
soubassement éthique de cette doctrine, issue du libéralisme des Lumières ».
Dans son avant-propos, l’auteur précise que l’apparente incompatibilité entre
liberté et égalité est source de contradictions et que traiter du jacobinisme,
des Droits de l’Homme et de la Terreur peut sembler une gageure. Il pose
d’emblée le problème de la nature de l’égalitarisme jacobin. Il y voit un «
projet de justice distributive qui favorise l’équité plutôt que la stricte
égalité » (p. 9). Ainsi l’on tendrait vers le bonheur commun. Il remonte donc
le fil du XVIIIe siècle pour retrouver antécédents et convergences chez les
économistes qui inspirent cette philosophie jacobine désirant associer un «
droit égal à la liberté et à la propriété » (p. 10). La référence à l’économie
morale et aux travaux de E. P. Thompson (« The Moral Economy of the English
Crowd in the Eighteenth Century »), sous-tend l’ensemble de l’ouvrage. Cette
thèse soutenue par la « Tricontinentale » dans les années 1970, avait inspiré
les Guévaristes. Sa visée historique globale tend à démontrer les
contradictions entre lois économiques et volonté politique.
Ce travail se compose de neuf chapitres dont l’économie
générale peut se résumer ainsi : dans les trois premiers, l’auteur analyse les
rapports du libéralisme égalitaire et des Droits de l’Homme, en rappelant les
antécédents de ceux-ci. Puis il dégage la notion d’égalité fraternelle et de
bonheur commun, et enfin il décortique Terreur douce et Terreur dure.
En se référant à la déclaration de 1793, il dégage le
libéralisme égalitaire de Condorcet, de Paine et de Robespierre et montre
l’importance de la notion de fraternité, où l’esprit de partage en s’appuyant
sur la morale vaincrait l’égoïsme de la libre concurrence sauvage. Réalisme ou
utopie ? Il se réfère à « la pratique de l’an II de ce libéralisme jacobin de
répartition ». Il annonce qu’il appuiera sa démonstration sur ses propres
travaux et sur l’enquête lancée par Françoise Brunel et Michel Biard sur
l’action des représentants en mission.
Dans le deuxième chapitre, pour étayer sa thèse, il se réfère à
cette pratique de terrain. Pour qualifier leur action, il utilise la notion de
« jacobinisme centriste » qu’il oppose à l’action d’une poignée de terroristes
qui renvoie une image déformée de l’ensemble jacobin. Ce terme de « jacobinisme
centriste » ne nous convainc guère, même si nous devinons ce qu’il désire
exprimer. À la notion de fraternité, il ajoute alors celle de volonté
patriarcale, qu’il décèle dans la réitération d’expressions telles que : «
mettre en commun », « bonheur commun », « effort commun », « mise en commun ».
Termes qu’il voit connotés d’une référence biblique dans leur idée de
réciprocité. L’auteur rattache alors ce phénomène à une éthique protestante. Il
montre dans les discours des représentants des appels à une équité qui accepte
un partage inégal des denrées et ce, dans le droit fil d’une tradition de
philosophie morale qui conduit de Plutarque à Mably en passant par Fénelon,
Montesquieu, Rousseau et Diderot. C’est l’idée de la « Grande Famille » qui se
reconstitue dans la modération et la réconciliation. Il précise que ceci
n’empêche pas les flambées anticléricales contre la hiérarchie et le rituel
mais conclut sur le fait que la majorité des représentants, sur le terrain,
recherchent la via media pour assurer
la liberté morale et religieuse.
Enfin, le troisième chapitre tend à montrer « qu’une poignée
d’activistes intolérants a eu tendance à éclipser une majorité de radicaux
réfléchis ». Il parle de la « Terreur anarchique » de certains représentants
qu’il oppose à la « Terreur officielle » (p. 105). J.-P. Gross discute,
constate, décortique le local et le national (p. 147), reconnaît un bilan
difficile et demeure conscient que bien souvent jacobinisme et violence sont
associés. Il pense que le problème fondamental fut la crainte partagée pour le
devenir de la propriété. Il explique qu’ainsi le discours violent couvre des
idées modérées, équitables et guère spoliatrices. La violence du langage, (cf.
« Marat et le Maximum démocratique ») sert d’exutoire où l’on peut plus déceler
une égalité morale que la volonté d’une égalité économique et sociale.
L’auteur en vient ensuite à la déchristianisation, dont il
rappelle la brutalité ponctuelle stoppée par les ordres du Comité de Salut
public. Mais il précise que l’intolérance marquée par les représentants est le
résultat d’une crainte large des jacobins « modérés », fils des Lumières. Il
conclut sur la différence à établir entre la rigueur de la Terreur et la
tentative de réintégration sur le terrain du personnel politique
compromis.
Une fois posé cet ensemble, les six chapitres suivants traitent
tous d’un droit, de son rapport au discours parisien, à celui des représentants
en mission sur le terrain qu’il croise avec les pratiques centrales et celles
locales. Il y recherche et montre à chaque fois la réalité de la fraternité, la
volonté d’équité et de répartition plus juste entre les hommes. Il décèle
régulièrement dans la pratique jacobine une conscience de classe plutôt qu’une
lutte de classes. Ainsi tour à tour il décortique le droit de subsistance,
celui de propriété, la nécessité de l’impôt progressif, le droit au travail,
celui à l’existence et à l’éducation.
On ne peut que saluer la profusion d’informations que livre
l’auteur et constater son travail méticuleux et scrupuleux. Mais le découpage
ainsi choisi transforme l’ouvrage en une succession d’études qui brouille la
clarté de l’ensemble. Il en émane une impression générale touffue. La
démonstration à force d’être répétée perd de sa force de conviction. On
s’interroge aussi sur le contenu de notions telles que « jacobinisme centriste
», « jacobins modérés », « jacobins radicaux ». On peut aussi s’interroger sur
la pertinence des choix géographiques des missions des représentants, sur la
réelle valeur de citations, tirées de leur discours mais extraites de leur
contexte. On perd parfois le fil de la démonstration. On souhaiterait plus
souvent une concision qui rendrait plus de force à la démonstration. Il faut
enfin déplorer les fautes d’orthographe (de frappe peut-être ?), les mots
coupés par des tirets en pleine page comme par exemple « dia-lectique » (p.
10), résultant d’une mise en page bâclée et de relectures apparemment
inexistantes ou désinvoltes. Le prix de vente de l’ouvrage pouvait faire
espérer que des problèmes de forme de ce type soient évités. Il n’en demeure
pas moins qu’il s’agit là d’un ouvrage riche d’informations, qui favorise la
réflexion et laisse complètement ouverte la discussion.
Christine LE BOZEC
PATRICE HIGONNET, Goodness beyond
Virtue. Jacobins during the French Revolution, Cambridge (Mass.),
Harvard University Press, 1998,335 p. , £ 37.50
L’argument central de ce livre très important est le suivant :
comment est-il possible de sauver le noyau dur de la lecture révisionniste
(disons furetienne, pour aller vite) du jacobinisme, alors que, depuis les
années du Bicentenaire, celle-ci a été systématiquement récupérée,
désarticulée, et restituée au grand public sous la forme de la vulgate
expliquant que le jacobinisme est la matrice des totalitarismes contemporains
(nazisme et stalinisme confondus). Si on veut faire un peu plus subtil, on aura
la variante suivante : le jacobinisme est l’héritier de l’absolutisme, le trait
commun étant l’étatisme, cette perversion qui inscrit la Révolution française
comme avatar des « révolutions trahies », au regard des « bonnes » révolutions
libérales que sont les révolutions anglaise (de 1689) et américaine (dans sa
version madisonienne).
Pour se démarquer de ces caricatures, P. Higonnet effectue une
double démarche :
tout d’abord une forte contextualisation, pour inscrire le
jacobinisme dans son époque, et tout particulièrement pour montrer comment il
plonge ses racines dans la crise culturelle de l’Ancien Régime; ensuite, pour
le dissocier de la grille de lecture marxiste, comme système idéologique
profondément étranger aux fractures sociales qui caractérisent l’Europe
occidentale au XIXe siècle.
L’auteur repart donc de la crise de l’Ancien Régime pour
scruter les origines de la sensibilité jacobine. La monarchie administrative
ludovicienne a impulsé le changement culturel en établissant l’égalité des
sujets face à la souveraineté royale d’un côté, en développant la sphère
culturelle publique, en parallèle. Mais, à partir des années 1750, la sphère
publique tend à devenir autonome par rapport au pouvoir royal, puis, dans un
deuxième temps, à se dresser contre lui. L’opinion publique naissante reprend à
son compte les valeurs de la morale publique prônées cent ans auparavant pour
le compte de l’absolutisme; la culture est empreinte d’une nostalgie pour un
temps où régnaient l’harmonie sociale, le bon goût, les valeurs morales, alors
que le présent est marqué par un processus de fragmentation des liens
communautaires et de dissolution des réseaux hiérarchiques. Mais la masse de la
population française, encore largement rurale, ne vit pas cette évolution sur
un mode conflictuel. Les paysans s’approprient la terre plus largement qu’en
aucun autre pays européen; leur mode de gestion, qualifié de « modernisme
traditionaliste », leur permet de maintenir un cadre villageois, alors que la
communauté est largement dévitalisée. Les relations avec les petites villes,
qui forment l’armature de la France du XVIIIe siècle (voir les travaux de
Bernard Lepetit ou Ted Margadant, notamment), sont relativement harmonieuses.
La France urbaine est restée à l’écart des bouleversements capitalistiques qui
traversent les villes du monde nord-atlantique.
Le jacobinisme est le reflet de cette évolution multiforme, et
de ces contradictions particulières à la formation sociale française.
L’équilibre entre tradition et modernité était largement le fait de
l’absolutisme dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, mais le pouvoir royal
affaibli, déclinant, ne peut plus jouer le même rôle cent ans plus
tard.
C’est le jacobinisme qui est porteur de cette aspiration à
l’harmonie, mais dans un climat culturel différent; sécularisation de la
morale, montée de l’individualisme (la vertu cardinale du jacobin selon
l’auteur), déplacement des phénomènes de sociabilité vers Paris, qui supplante
Versailles. L’accent est mis sur la nation (on célèbre les grands hommes, la
langue française), sur la famille (symbole social hautement prôné par le
jacobinisme), le bien public (les critères de moralité abandonnent la sphère
privée pour la sphère publique, et les héros de David connaissent une vogue
bien plus grande que ceux de Greuze). Le rêve d’une harmonie universelle
progresse au même rythme que l’expansion des valeurs individualistes, et
l’opinion publique perd progressivement de vue la société réelle, pour
construire une Cité utopique. Le jacobin est au carrefour de ces mutations, à
la fois profondément individualiste et confiant envers la société civile, et
profondément nostalgique de relations sociales harmonieuses (un peuple de
frères… et amis).
Par cette interprétation, on voit comment P. Higonnet est
tributaire d’une lecture tocquevillienne, tout en lui donnant une dimension
nouvelle : les jacobins héritent d’une culture d’Ancien Régime, mais cette
culture est davantage le produit d’un divorce avec l’absolutisme (trouver des
processus de régulation sociale qui remplacent ceux de la monarchie
administrative), que celui d’une filiation formelle, par le biais des
transferts de souveraineté.
Ce faisant, l’auteur est également fidèle à la lecture
furetienne, en mettant davantage l’accent sur la politique culturelle, que sur
la dynamique socio-économique. Il revient toutefois à cette dernière, pour
scruter une autre dimension du jacobinisme :
non plus ses racines, mais sa pratique effective, son écologie
sociale (p. 259). La « grande transition » des années 1750-1780 marque le
passage d’une société de castes à une société de classes. Or, les jacobins sont
majoritairement issus des classes moyennes urbaines; ce ne sont pas des gens du
monde de la proto-industrie (même si on trouve parmi eux, significativement, et
des entrepreneurs et des ouvriers), mais, surtout, ce ne sont pas des
marginaux. Les jacobins sont des gens bien intégrés à la sociabilité locale,
surtout quand elle se développe dans les gros bourgs – ou petites villes ? – de
2000 à 5000 habitants; ils sont bien éloignés de l’image que renvoie la
politique parisienne, souvent sectaire. Le cadre de la pratique ordinaire est
celui des clubs locaux, profondément insérés dans le tissu social de la
commune, héritiers des sociétés messmériennes, des structures philanthropiques
et des sociétés de lecture surtout. La philanthropie a sensibilisé ces élites
locales à la question de la pauvreté; mais le jacobinisme infléchit ces valeurs
vers une authentique conscience sociale, au cœur de laquelle se trouve la
valeur travail, dans une représentation du monde fondée sur la réciprocité,
avec le travail manuel à égale dignité avec le travail intellectuel. Les
jacobins sont ainsi particulièrement attachés à une harmonie communautaire.
Fortement critiques des structures corporatives, mais en même temps
nostalgiques des valeurs d’échange et des relations de complémentarité qui
sous-tendaient celles-ci, les jacobins n’étaient nullement prêts à affronter
les conséquences directes de l’abolition des corporations; à savoir le
développement des relations de classe. Quand la conscience de classe et son
corollaire, le désir de protection de la propriété à tout prix, se développent,
l’universalisme jacobin s’effondre. Plaidant pour un dépouillement minutieux
des registres de délibérations des clubs de province, l’auteur appuie sa
démonstration sur quelques études de cas, forcément rapides. Lyon,
Saint-Étienne et Nîmes furent rebelles au jacobinisme, parce que ce sont des
villes où la fracture séparant les riches des pauvres était profonde. Si Nîmes
fut un terreau plus favorable, c’est parce que le clivage religieux y est plus
prégnant que les clivages de classes. À Marseille, ville marquée par une
intense sociabilité interclassiste, les affrontements majeurs se produisent au
sein du camp jacobin. Paris est également une ville pré-industrielle où les
classes sociales se côtoient, s’interpénètrent. Les sans-culottes partagent de
nombreuses valeurs avec les jacobins.
Si l’auteur reprend ainsi à son compte l’analyse de
l’environnement social, ce n’est pas dans un sens déterministe. Les jacobins ne
sont pas « l’expression de » telle ou telle classe sociale, ni même
l’expression d’un « front de classe ». Il faut revenir à l’autoreprésentation
des acteurs. Si ruse de la Raison il y eut lors de l’épisode tragique de la
Terreur, elle réside dans la volonté des jacobins de hisser le peuple au niveau
de la révolution, plutôt que de conformer la révolution aux besoins du peuple.
Pour la pratique politique quotidienne, les jacobins ont pour buts le
bien-être, le respect personnel, l’égalité des talents, la libre communication
des pensées et des opinions. Ce sont des sectateurs de la propriété
individuelle. Ils sont empreints d’un légalisme pragmatique, qui les conduit à
rester attachés au gouvernement représentatif et aux élections libres, jusques
et y compris lorsque les fameuses « circonstances » les conduisirent à
instaurer un régime d’exception. En fin de compte, l’auteur estime que la
comparaison jacobinismebolchevisme, qui a fini par se retourner contre ses
initiateurs, n’est guère tenable. Si les bolcheviques ont pu considérer Babeuf
comme un précurseur, le babouvisme n’a rien à voir avec les valeurs qui fondent
le jacobinisme.
Reste une interrogation majeure : au-delà d’un groupe défini
par sa culture, et replacé dans un large mouvement historique, quelle est la
part du jacobinisme au sens strict dans le déroulement même du processus
révolutionnaire ? Patrice Higonnet consacre un premier chapitre à dérouler le
récit de la Révolution française dans la perspective jacobine. Il repère des
points forts au long de la trame événementielle; tout d’abord un premier
jacobinisme (de sensibilité), qui se réalise à travers le mouvement des
fédérations. Puis un jacobinisme structuré à travers le réseau des sociétés
politiques.
Enfin, un jacobinisme plus « idéologique » à partir du début
1793. Et après ? L’analyse devient extrêmement confuse pour la période du
Directoire, lorsqu’il cherche par exemple à distinguer trois courants après la
chute de Robespierre, dont l’un est identifié au nom de Siéyès. Ce qui rend
tout à fait incompréhensible les enjeux de Brumaire, coup d’État anti-jacobin,
le directeur Siéyès étant à l’été 1799 l’initiateur d’une violente campagne
contre les jacobins, qui va largement servir de référent idéologique au régime
consulaire, puis impérial. C’est pousser jusqu’à l’absurde une certaine
tendance sous-jacente à la rétrospective des événements révolutionnaires, qui
aboutit quelquefois à diluer le jacobinisme dans « l’esprit de la Révolution »,
alors que les groupes jacobins, bien souvent pluriels et mouvants au fil de
l’expérience, ne furent pas les protagonistes exclusifs du cours des choses.
C’est aussi ignorer, pour la période du Directoire, les travaux récents sur le
néo-jacobinisme (I.Woloch, P. Serna, B. Gainot).
Mais ces réserves ne sauraient occulter quelques acquis
essentiels de l’analyse :
l’identification, précédemment signalée, de la sensibilité
jacobine au mouvement des fédérations – antithèse de ce qui sera
conjoncturellement le « fédéralisme ». Il faudrait, de plus, souligner que cet
idéal fédératif perdure pendant toute la période révolutionnaire, et ressurgit
même avec force dans les phases de périls majeurs : 1792,1799,1815. Par
ailleurs, l’auteur fait justice des raccourcis trompeurs, devenus monnaie
courante dans le vocabulaire politique contemporain, qui assimilent
girondinisme et décentralisation, jacobinisme et centralisation. Le
girondinisme est une variante tardive du jacobinisme.
Enfin, parmi les acquis révolutionnaires, les problèmes
coloniaux ne sont pas passés sous silence, tout en s’efforçant, là encore, de
bien les resituer dans leur contexte global;
pour les jacobins, il était impensable que l’abolition de
l’esclavage puisse conduire à un éclatement de l’empire colonial. Ils
souhaitent que les esclaves d’Haïti soient libres, mais ils n’envisagent pas
que les esclaves libérés puissent rompre le lien avec la mère-patrie pour
former leur propre république indépendante.
Au regard de ces lignes de force, on hésite à relever quelques
erreurs de détail :
Jean-Baptiste Lindet au lieu de Robert Lindet (p. 59); les
luttes coloniales ramenées à la lutte des jacobins noirs contre les royalistes
blancs (p. 279), alors qu’on affirme un peu plus loin que les jacobins des
Caraïbes sont blancs (p. 281); enfin, il semble un peu cavalier de présenter un
personnage aussi complexe que Jean Debry comme un conventionnel quelque peu
dérangé (p. 228). Mais ces quelques relevés critiques ne sont que broutilles au
regard d’une démonstration qui pose en permanence des questions fondamentales,
jusqu’à la conclusion finale, au cours de laquelle l’auteur estime que le
jacobinisme peut encore servir de référence pour la société présente, à travers
la remise au goût du jour de la notion de bien public dans une sphère publique
en voie de féodalisation, et par la promotion d’un libéralisme
égalitaire.
Bernard GAINOT
JAMES LIVESEY, Making Democracy in
the French Revolution, Cambridge (Mass.), Harvard University Press,
2001,326 p., £ 35.00
La construction de la démocratie
dans la Révolution française: le titre de l’ouvrage de James Livesey
annonce une entreprise aussi ambitieuse que stimulante, un possible regain du
débat sur la portée politique de la Révolution, entre les thèses de la déviance
vers la souveraineté tyrannique et celles de l’expérimentation pionnière de la
vie démocratique. En fait, les quelque 320 pages du texte ne tiennent les
promesses du titre que sur une partie du sujet. En effet, James Livesey propose
avant tout une histoire des idéaux démocratiques en rapport avec les
formulations du projet républicain dans la France du XVIIIe siècle.
Les sources utilisées sont d’ailleurs à la mesure de cette
perspective de culture politique intellectuelle : l’essentiel est constitué de
textes d’auteurs divers, les uns très célèbres comme Rousseau, Condorcet ou
Benjamin Constant, les autres moins connus tel Jean-Baptiste Dubois beaucoup
cité pour ses Observations sur l’économie rurale
dans ses rapports avec l’Instruction publique publiées dans
La Décade philosophique de l’an IV,
certains très engagés dans les affaires publiques, de Turgot à La Revellière
Lépeaux ou François de Neufchâteau, d’autres plus cantonnés dans les rôles
d’observateurs comme Jean-Baptiste Salaville; en complément à ces œuvres, James
Livesey a aussi étudié des rapports présentés aux assemblées législatives,
notamment du Directoire.
C’est d’ailleurs là un autre trait de cet ouvrage que de
reposer sur une chronologie doublement décalée par rapport aux travaux
classiques d’histoire trans-révolutionnaire.
La construction du livre est significative d’une priorité
chronologique : d’une part, deux chapitres donnent une vue d’ensemble et
forcément en perspective cavalière sur les aléas démocratiques dans les
expériences et les idées républicaines du XVIIe siècle à la Convention
montagnarde; d’autre part, quatre chapitres proposent des analyses plus
approfondies de divers projets démocratiques postérieurs à l’an III, en
particulier sous le Directoire. Cette construction vient à l’appui de la thèse
fondamentale du livre : c’est sous la République directoriale que sont
formulées les véritables avancées fondatrices des aspirations et des pratiques
démocratiques contemporaines. Pour James Livesey, une étape décisive est
franchie parce que se rejoignent alors les idéaux républicains en termes de
libertés politiques et les exigences économiques des libres commerce et
entreprise, ainsi émerge un « républicanisme commercial » moderne. En fait,
l’argumentaire est surtout développé à propos de deux domaines : l’économie
agricole et les initiatives culturelles en matière d’éducation, de religion et
d’art.
À propos de l’agriculture, James Livesey étudie notamment les
revendications et les propositions sur les structures agraires à partir
d’essais ou de propositions législatives, notamment suscités autour du Bureau
d’économie politique, créé à l’initiative de Guinguéné en l’an IV et dirigé par
Benezech. Il montre que s’y formule avec force le double thème d’un meilleur
fonctionnement de l’économie de marché dans un régime égalitaire et de la
nécessité d’une mise en adéquation des intérêts particuliers et des
institutions collectives par la promotion de l’identité nationale. Cet idéal se
manifesterait notamment par le regain des projets en faveur d’un républicanisme
agraire favorable à la petite exploitation et promu, entre autres moyens, par
le partage des communaux. Qu’il y ait persistance sous le Directoire des débats
sur les structures agraires et en particulier sur les communaux est indéniable;
Nadine Vivier l’a montré clairement en prenant en compte des diverses
dimensions du débat et ces travaux auraient mérité référence de la part de
l’auteur, qui cite peu la considérable historiographie française sur la
question. Or, cette historiographie, en particulier ces vingt dernières années,
tend à souligner trois traits dans les doctrines et les évolutions de
l’économie agricole : d’abord la question agraire en France ne cesse pas depuis
les années 1760 de se poser en termes d’efficacités comparées des grandes et
des petites exploitations, et il ne faut pas attendre la Révolution pour que
certains promeuvent la petite exploitation tandis que d’autres défendent
l’efficacité, en particulier commerciale, de la grande; en deuxième lieu, les
Conventionnels eux-mêmes, fussent-ils Girondins, Montagnards ou Thermidoriens,
puis les Républicains du Directoire sont partagés sur cette question; enfin, il
apparaît illusoire de lier le développement de l’économie de marché à un type
agraire, c’est bien plus la complémentarité de modes d’exploitation différents
qui assure une intégration progressive au marché. Ainsi l’équation Directoire –
« république commerciale » – promotion de l’égalitarisme agraire se trouve à
plusieurs titres surfaite (je me permets de renvoyer à ma contribution « Le
gouvernement révolutionnaire, la terre et la communauté rurale [ 1793-1795]»,
Bulletin de la SHMC, 1999/1-2, p.
96-117, et aux Annales historiques de la
Révolution française, nËš315,1999/1 : « Paysans, questions agraires
et communautés villageoises en France, Grande-Bretagne et Europe du Nord-Ouest
à la fin du XVIIIe siècle »).
Sur le terrain culturel, l’examen des projets scolaires, des
goûts littéraires, entre autres, suggèrent des idées de rapprochements
stimulants, par exemple entre la place faite au sentiment et l’évolution des
rapports de sexe. En revanche, on ne perçoit pas toujours ni l’originalité de
la période directoriale, ni la dimension vraiment démocratique des signes
proposés.
Au total, l’ouvrage a le grand mérite d’inviter à dépasser les
lectures des apports de la Révolution française trop confinées soit aux
pratiques politiques de gouvernement, soit à la séquence Assemblée
constituante-Convention. Il inscrit la reformulation des attentes politiques,
sociales et culturelles dans la longue durée des aspirations démocratiques et
les met utilement en rapport avec d’autres changements, économiques notamment.
En même temps, il laisse insatisfait sur trois points : en premier lieu,
l’acception de la notion de démocratie est tellement extensive que les
différents domaines évoqués paraissent parfois en rapport très lointain avec le
sujet; surtout, le parti pris de porter l’analyse sur les discours à propos de
la démocratie conduit à ignorer presque complètement les pratiques et les
luttes politiques : or, s’il est bien un chantier où les recherches récentes
ont montré que la Révolution constituait bien un laboratoire de la modernité
politique, c’est bien celui de la sociabilité politique, des clubs, des
engagements citoyens, du vote, etc. Finalement ce choix fragilise aussi la
thèse, certainement pertinente, de la mise au jour des apports du Directoire :
en effet là encore, des travaux, notamment ceux de Bernard Gainot (
1799, un nouveau jacobinisme, Paris,
Éd. CTHS, 2001) ont montré qu’au-delà des replis de la participation
institutionnelle, la densité des pratiques politiques se perpétue sous le
Directoire par la vitalité des débats et d’une sociabilité variée, manifeste
jusqu’à l’anVIII. À limiter l’appréhension du politique tout en globalisant les
dimensions de la démocratie, James Livesey propose une lecture stimulante mais
tronquée de la Révolution.
Jean-Pierre JESSENNE
HOWARD G. BROWN, JUDITH A. MILLER (ED.),
Taking Liberties. Problems of a New Order from
the French Revolution to Napoleon, Manchester, Manchester University
Press, 2002,210 p., £ 38.95
Howard Brown et Judith Miller ont organisé à l’occasion du
bicentenaire du 18 brumaire des journées d’études à l’université d’Emory, dont
la majeure partie des contributions sont rassemblées dans ce livre, précédées
d’une substantielle introduction historiographique. Ces études permettent de
faire le point sur le renouveau de l’historiographie du Directoire et du
Consulat outre-atlantique. On se sera donc pas surpris par la prédominance de
la cultural history dans ces études
qui envisagent la décennie 1794-1804 comme fondatrice de nouvelles
représentations, dans les domaines juridique, artistique, culturel, pour
repenser les rapports entre l’État et la société civile.
Howard Brown présente le cadre à la fois chronologique et
conceptuel de l’ouvrage. Il appelle à considérer la décennie 1794-1804 comme un
ensemble cohérent, marqué par la problématique du rétablissement de l’ordre et
la recherche de la stabilité politique. La Convention thermidorienne avait
tenté d’ancrer la république sur des bases constitutionnelles, mais ne put
faire face simultanément au chaos économique, à la guerre extérieure et aux
contestations intérieures. C’est le coup d’État de fructidor anV qui marque la
fin de la démocratie représentative et l’évolution vers des solutions
autoritaires. Brumaire ne fut, selon Brown, que l’un des moments de cette
évolution vers un « autoritarisme libéral » et la création d’un « État
sécuritaire » ( security
state).
Bonaparte ne fit que reprendre des moyens que le Directoire
avait commencé à mettre en place : la gendarmerie double ses effectifs entre
1797 et 1802, des juridictions spéciales sont créées, les autorités locales
sont associées à l’effort de répression. La mise au pas de la presse est
également largement entamée sous le Directoire. À partir de 1802, la stabilité
obtenue grâce à ses choix politiques – amnistie des émigrés, création d’une
élite socio-politique basée sur les listes électorales – permet à Bonaparte de
façonner un nouveau régime, plus nettement autoritaire.
Un des apports essentiels du livre est de montrer, à travers un
premier groupe d’articles, comment les bouleversements juridiques sont au cœur
de la redéfinition des rapports entre les sphères civile et politique. J. Heuer
aborde le cas des femmes émigrées :
sont-elles coupables d’avoir suivi leur mari ? Leur devoir de
femme l’emporte-t-il sur celui de citoyennes ? La décision du Code civil ne fit
qu’entériner les débats autour de plusieurs affaires judiciaires, qui
témoignent de la difficulté de penser les liens entre la famille et l’État et à
redéfinir la place des femmes dans la société post-révolutionnaire.
Avec l’étude de la « lésion d’outre-moitié », action intentée
par des propriétaires de biens immobiliers qui estimaient les avoir vendus à un
prix inférieur de plus de moitié à la valeur réelle, J. Miller pose la question
du respect des contrats dans un temps d’incertitudes économiques. Les
évolutions de l’assignat ont multiplié les conflits entre débiteurs et
créditeurs, dont les tribunaux sont surchargés. Le besoin d’une loi sur les
transactions se fait sentir : beaucoup de députés la présentent comme la
première chose que leur ont demandée leurs électeurs. Bien que le contrat soit
la pierre angulaire du nouvel ordre juridique, les législateurs firent une
entorse à leurs principes en s’appuyant sur des arguments sentimentaux – le
désarroi de familles innocentes perdant leur patrimoine – plutôt que
véritablement juridiques.
R. Schechter jette une lumière nouvelle sur la convocation du
Grand Sanhédrin. La question de l’usure aurait pu être résolue par la loi, mais
Napoléon voulait donner à la réintégration des juifs dans le corps social un
impact symbolique, renforçant sa stature de législateur et d’émancipateur des
peuples. Les notables juifs utilisèrent l’espace politique qui leur était donné
pour défendre leurs traditions et, tout en tenant un discours
assimilationniste, voire obséquieux, réaffirmer la supériorité de la loi divine
sur celle de Napoléon. Ils utilisent l’occasion qui leur est donnée de «
prendre la parole » pour défendre leurs lois et leurs mœurs, tout en se coulant
dans le moule de la rhétorique napoléonienne.
Cependant, les tendances répressives du régime ne doivent pas
être minimisées et M. Sibalis montre que la commission de la liberté
personnelle du Sénat établie par le sénatus-consulte organique de mai 1804 ne
fut qu’un habillage législatif. Tout prisonnier arrêté pour conspiration
politique devait avoir un procès dans les dix jours ou être libéré. La
commission examinait les pétitions et transmettait son avis au ministre de la
police. L’étude des cas montre que la priorité demeurait à la police et à la
restauration de l’ordre.
Un second groupe d’articles analyse quelques voies de renouveau
dans le domaine culturel et artistique. M.-N. Bourguet étudie comment
l’expédition d’Égypte, guidée au départ par la croyance en l’universalité de la
science, amena les savants à découvrir la richesse archéologique de la
civilisation égyptienne et à modifier durablement l’image que le pays avait de
lui-même.
R. Spang réexamine la réputation de frivolité attachée au
Directoire, sous l’angle d’une transformation culturelle plus vaste qui
réhabilite et déculpabilise les désirs individuels. La notion de plaisir et de
commodité remplace celle de luxe, négativement connotée. Les besoins
individuels sont reconnus pour leur intérêt économique. Cette évolution ouvre
la voie à une société dépolitisée et engagée dans la voie du
consumérisme.
R. Blaufarb étudie le mythe de la méritocratie napoléonienne
dans l’armée. Après une période de rajeunissement des officiers, jusqu’en l’an
X, Napoléon a surtout cherché à élever le niveau social du corps des officiers
en y incorporant des jeunes hommes de bonne famille, formant ainsi les bases de
la nouvelle élite de la nation. Les rapports des inspecteurs généraux
valorisent le caractère et le « zèle » plus que la connaissance technique, ce
qui, avant la création des lycées, valorise l’éducation reçue par les jeunes
nobles. Ces officiers de bonne famille ont des chances de promotion beaucoup
plus grandes que les officiers sortis du rang, qui ne dépassaient généralement
pas le grade de capitaine.
Enfin, A. Jourdan montre que les artistes se rallièrent plus
facilement au régime que les écrivains. À la recherche de revenus réguliers
pour faire fonctionner leurs ateliers, ils restent tournés vers leur art,
apprécient la reconnaissance sociale que leur offre le régime et se préoccupent
peu de politique. Cette attitude est en accord avec leur conception du métier
d’artiste, leur haute estime d’eux-mêmes et leur recherche d’un train de vie en
accord avec cette image.
Cet ouvrage montre la variété des terrains sur lesquels se
construisit le « nouvel ordre » napoléonien. De nombreuses catégories
attendaient la restauration de l’ordre civil, juridique et familial, et étaient
prêtes à accepter une certaine restriction des libertés comme le meilleur moyen
d’assurer leurs droits et leurs statuts. Les études réunies par Howard Brown et
Judith Miller constituent un guide précieux dans l’étude de ces phénomènes, en
même temps qu’un encouragement à poursuivre le décloisonnement des périodes
révolutionnaire et napoléonienne.
Igor MOULLIER
ÉRIC GOLAY, Quand le peuple devint
roi. Mouvement populaire, politique et révolution à Genève de 1789 à
1794, Genève-Paris, Slatkine, 2001,688 p., 73,20 €.
Tiré d’une thèse de l’Université de Genève, ce livre offre une
nouvelle approche de la révolution genevoise, trop souvent réduite à un
épiphénomène des révolutions occidentales du dernier tiers du XVIIIe
siècle.
Il développe son analyse sur les facteurs et les acteurs à la
fois politiques, culturels, économiques et sociaux de cet épisode qui, s’il fut
limité dans son espace géographique, n’en demeure pas moins éminemment fécond
pour analyser les transformations sociales et politiques à l’œuvre alors en
Europe.
Constatant les déficits de l’historiographie sur cet objet,
l’auteur tente de « tenir ensemble » ces différents niveaux de réalités
(politique, culturel, économique et social)
tout en cherchant à les articuler entre eux afin d’en montrer
les liens d’interdépendance.
Ainsi, il s’est fixé pour but de « mettre en lumière une
période de l’histoire de Genève peu connue et le plus souvent délibérément
occultée [et de] livrer une tranche de vie populaire du XVIIIe siècle, avec ses
passions et ses antagonismes, ses bons mots et ses violences, ses espoirs et
ses craintes, sa raison et son utopie, son bon sens et sa folie » (p. 15). À
cette ambition s’ajoute un fil rouge implicite qui traverse tout le livre : la
comparaison de fait entre la révolution genevoise et sa grande voisine, la
Révolution française. Cette dimension comparative de l’ouvrage revient souvent
car elle renvoie aux faits mêmes qui ne peuvent se comprendre de manière
totalement autonome dans le cas genevois.
Éric Golay s’est donc attaché au projet de faire une histoire
de la révolution genevoise vue « d’en bas », en cherchant à reconstituer et à
analyser les paroles et les actes des anonymes composant les masses populaires
gagnées à l’idéologie révolutionnaire. Un tel dessin fait évidemment référence
aux travaux d’Albert Soboul sur la sans-culotterie.
La reprise des termes « mouvement populaire » dans le titre de
l’ouvrage marque clairement cette filiation. Pourtant, cette étude n’est en
aucun cas une copie locale, c’est un type de regard, de perspective, que
l’auteur a choisi de privilégier par la pratique d’une histoire résolument
sociale associant approches quantitatives et qualitatives. Cependant, ce projet
d’histoire sociale se mue au fil des pages en une histoire sociale et
culturelle du politique qui glisse par moments vers l’institutionnel, voire
l’événementiel, selon les nécessités de l’analyse. En effet, l’établissement
des faits et leur signification posent parfois problème en raison du caractère
fragmentaire ou médiocre de l’historiographie existante. Ce glissement s’avère
donc indispensable afin que l’étude garde cohérence et qu’elle constitue un
état actualisé de la recherche sur la révolution genevoise.
Éric Golay nous propose d’abord une analyse de la culture
politique genevoise. En effet, les discours et les pratiques des Genevois
révèlent une culture politique complexe, qui trouve ses racines à la fois dans
les formes anciennes du régime républicain et dans l’expérience des luttes
socio-politiques qui ont scandé le siècle jusqu’à la révolution temporairement
victorieuse de 1782. Ainsi, l’attachement à la légalité, la pratique de la
discussion publique dans des cercles (ou clubs) et l’usage des imprimés ou
encore les « prises d’armes » sont des traits structurants de la vie politique
genevoise avant 1789.
Bien évidemment, l’explosion révolutionnaire française ne
laisse pas intacte ces spécificités locales. Les nouveaux principes, en
particulier la question très sensible de l’égalité civile et politique dans un
petit État où la population est divisée en six ordres inégaux, sont au cœur
d’une remise en question des vieilles institutions républicaines.
Dès lors, cet ensemble de discours et de pratiques originales –
ces dernières reconstituées grâce aux archives judiciaires – se mêlent à celles
importées de la France voisine.
En effet, les avancées de l’influence idéologique de la
Révolution française accusent les clivages politiques propres à Genève. Ainsi,
Éric Golay montre comment les réformistes s’opposent aux révolutionnaires au
nom de la vieille culture politique républicaine et par la peur du pouvoir
plébéien. C’est aussi pourquoi les antagonismes irréductibles des partis
(conservateurs, réformistes, révolutionnaires) empêchent toute réforme
satisfaisante du régime républicain. Deux insurrections successives et la
présence voisine des armées de la République française (Savoie) sont
nécessaires pour éliminer définitivement le pouvoir des anciens Conseils ( 4 et
28 décembre 1792), établir l’égalité entre tous les Genevois et mettre en
chantier un projet de constitution moderne.
Selon Éric Golay, la constitution de 1793-1794 est le fruit et
le reflet d’un siècle de luttes politiques à Genève. Le « Conseil général » –
assemblée des Bourgeois, théoriquement souverain et aux pouvoirs très limités
sous l’Ancien Régime – est alors élargi à tous et doté de pouvoirs énormes. Il
se pose donc en unique garant des institutions contre les abus du pouvoir
exécutif auquel on attribue l’autoritarisme passé et, de ce fait, la
représentation est limitée au maximum. En cela, les Genevois restent fidèles à
la pensée politique de Rousseau ( 1712-1778). Comme « il y a donc un référendum
obligatoire, au sens du droit suisse actuel, sur toutes les lois et tous les
édits » – y compris sur les traités internationaux ou sur les constructions
publiques –, complété par un véritable droit d’initiative « à la réquisition de
500 citoyens » (p. 139), il en résulte une intense activité électorale,
puisqu’entre janvier 1793 et juillet 1794, les Genevois sont conviés à aller
voter en moyenne une fois tous les sept jours ! Malgré des circonstances très
différentes, l’expérience des échecs successifs de réforme du régime
républicain pendant un siècle participent largement à cet excès de démocratie
directe. Si elle devient problématique dans sa pratique, la démocratie directe
constitue néanmoins le trait d’union fondamental entre l’ancien et le nouveau
régime.
La consultation incessante des citoyens sur la moindre
modification législative, ou pour l’approbation de décisions relevant de
l’exécutif, permet de dresser en « temps réel » l’image des sensibilités de la
population genevoise face à sa révolution. Ceci nous amène à la question des
résistances à la révolution dans une république urbaine dont les conditions
socioculturelles (prospérité, alphabétisation, luttes politiques
pré~démocratiques) peuvent a priori
laisser penser que la population fut très réceptive aux idées révolutionnaires.
Or, à Genève comme ailleurs, le poids du passé est très fort. Le « peuple » se
montre à plusieurs égards conservateur et résistant aux nouvelles
valeurs.
Ainsi par exemple, la constitution de 1794 lie citoyenneté et
confession protestante en dépit de l’opposition du Grand Club qui fédère
l’ensemble des « égaliseurs » genevois.
La minorité révolutionnaire active n’est donc pas
obligatoirement suivie lors des votes en Conseil général. Cette condition «
archaïque » de la citoyenneté dévoile la vivacité et les enjeux identitaires de
la foi réformée pour les couches populaires et qui s’opposent aux positions
libérales des élites de la République en matière confessionnelle.
Outre la clause religieuse à la citoyenneté contraire aux
Droits de l’Homme de 1789, le maintien des corporations et la défiance
vis-à-vis des étrangers, à mesure que les conditions socio-économiques se
dégradent, mettent en lumière le hiatus entre l’affirmation des valeurs
universelles, qui servent de guide à la révolution, et les « réflexes »
politiques parfois conservateurs du peuple. Face à ses résistances venues «
d’en bas », Éric Golay montre bien comment la fondation du Grand Club, par son
rôle pédagogique, tente de combler cet écart problématique entre peuple idéel
et peuple réel. Seule la question de la sauvegarde de l’indépendance réunit un
consensus quasi absolu face aux appétits supposés ou réels de la France
jacobine.
En revanche, Genève n’est pas embarrassée par le conflit avec
l’Église catholique et ne connaît guère des problèmes de déchristianisation. Si
le clergé genevois est divisé quant à la révolution en cours, certains pasteurs
y participent au titre des meneurs de la révolution (Gasc, Anspach).
Quant au « mouvement populaire » proprement dit, Éric Golay
montre aussi qu’une certaine unité de vue prévaut entre ses chefs et les
autorités issues de l’insurrection de 1792 quant à la politique modérée à mener
et à l’exclusion des extrémistes. Ces derniers se nomment eux-mêmes «
Marseillais » puis « Montagnards », vocabulaire importé de Paris. Néanmoins,
les extrémistes ne sont pas les seuls à subir une réelle attraction de
l’idéologie jacobine. Ainsi, le Grand Club, plutôt modéré, se renomme Club de
la Montagne. Or, la dégradation rapide des conditions de vie (cherté) et un
chômage massif, dus à la crise économique et à la guerre, favorisent la
radicalisation du mouvement populaire à partir de l’hiver 1793. Le Grand Club
n’échappe pas à la tendance et il en vient à demander des mesures d’exception à
la fois contre les « englués » et les « accapareurs », indifférents ou hostiles
à la révolution, et pour assurer l’approvisionnement de denrées de première
nécessité à des prix abordables pour tous. On retrouve ici des mécanismes déjà
connus : surveillance des autorités et des étrangers, visites domiciliaires,
maximum, taxation des riches, etc. Face à cette volonté d’autonomie et
d’organisation de la base révolutionnaire, le gouvernement s’efforce de les
inclure dans des structures officielles qui les encadrent et les
minorent.
À la crise économique s’ajoute une grave crise politique qui
conduit à l’insurrection de juillet 1794. En effet, la pratique de la
démocratie directe qui décompose alors le vote article par article a provoqué
le refus des principales dispositions du nouveau système fiscal, laissant
l’État sans ressources. La rumeur d’un complot contre-révolutionnaire visant à
empêcher l’adoption de la nouvelle loi sur les contributions publiques, la
misère généralisée et des tensions internes exacerbées achèvent d’exaspérer les
militants révolutionnaires qui déclenchent une insurrection spontanée. Dans la
foulée, le mouvement populaire s’autonomise des autorités et tente de se
structurer en se donnant ses propres organes. Cependant, comme l’explique Éric
Golay, la mise sur pied d’un tribunal révolutionnaire à composition populaire
marque paradoxalement la fin de cette autonomie, parce qu’il tend à devenir un
instrument aux mains de la faction extrémiste pour déchaîner une violence dans
laquelle haines politiques et règlements de comptes privés se mêlent. Peu
après, la reprise en main du pouvoir par le gouvernement et la défaite des
jacobins en France permettent la liquidation des extrémistes.
En revanche, il apparaît un peu surprenant qu’Éric Golay passe
à côté d’un objet central, parce que traversant l’ensemble de son propos, à
savoir la peur qui semble animer tous les acteurs dans des proportions
variables dès le début du processus révolutionnaire. Si les moments de crise
aiguë renforcent sa diffusion et son expression, la peur reste omniprésente.
Nous en voulons pour preuve la thématique récurrente du complot, véhiculée tant
pas les discours que par la rumeur publique. Dans une ville où tous sont armés,
l’enchaînement des actions préventives et des représailles engendrent une
violence endémique, que l’auteur décrit dans le détail, et qui nous semble
expliquer pour une part l’insurrection de juillet 1794. Quant à la pratique
populaire de la violence, généralement comprise comme des actes de justice par
les révolutionnaires, elle aurait mérité un examen au regard des violences
antérieures afin d’en distinguer les caractères socio-politiques anciens et
nouveaux.
Cette rapide présentation n’aura pas permis d’évoquer tous les
problèmes et questions soulevés par Éric Golay dans son étude très approfondie.
Mais la problématique du « propre » et du « partagé » entre la révolution
genevoise et la Révolution française mériterait une étude comparative
spécifique qui, par ailleurs, n’enlèverait rien à la position historiographique
de l’auteur, visant à souligner avant tout la dimension originale de la
Révolution genevoise.
Christian-Alain MULLER
JACQUES LOGIE, Les magistrats des
cours et des tribunaux en Belgique. 1794-1814. Essai d’approche politique et
sociale, Genève, Droz, 1998,514 p.
Sans évoquer ici les juges de paix, que de récentes études nous
ont permis de redécouvrir (G. Métairie, C. et C. Coquard, S. Humbert), comment
ne pas regretter que les juges des tribunaux de la Révolution et de l’Empire ne
demeurent connus que par les synthèses essentiellement consulaires de J.
Bourdon, ou par de trop rares monographies départementales (J. C. Attuel, E.
Dandine, H. J. L. Debauve, J. C. Gegot, A. Grivel, L. Legoux… ) qui n’abordent
généralement la question que pour une courte période ?
L’ouvrage de Jacques Logie comble en partie ce vide par l’étude
du recrutement, des origines professionnelles et des carrières des juges des
départements « réunis » à la République le 9 vendémiaire anIV ( 1er octobre
1795). Dans l’édition de sa thèse, dont le plan respecte la chronologie des
régimes politiques et des réformes judiciaires, l’auteur présente l’histoire du
personnel des juridictions civiles et pénales de la Belgique pendant les quinze
années de sa période « française ». Après avoir rappelé les expériences de
Joseph II ( 1787) et celles de la première occupation par les armées de la
République ( 1792-1793), il divise son analyse en trois parties consacrées au
Directoire, au Consulat et à l’Empire, dans chacune desquelles il présente
successivement les textes légaux, la « condition matérielle des magistrats »,
le fonctionnement des tribunaux et le recrutement des juges. L’information,
toujours présentée avec rigueur et sobriété, est d’un accès facile, même si
l’on peut regretter l’absence d’un index. Les apports de l’ouvrage, multiples
et d’importance, permettent non seulement de mieux connaître le monde des juges
à une époque de redéfinition de leur statut, mais aussi d’isoler les
spécificités de la Belgique réunie et de contribuer à l’histoire d’une France
aux frontières élargies.
Dès 1790, l’Assemblée constituante avait imposé l’élection des
juges, même si, avant l’institution d’un commissaire « national » élu, en 1792,
le commissaire « du roi » continua d’être nommé à vie par le monarque. En
intégrant la République, en 1795, les neuf départements de l’espace « belge »
se voyaient progressivement appliquer les lois françaises; en matière de
nomination des juges, ils ne furent cependant pas immédiatement soumis au droit
commun puisqu’en l’anIV, le soin d’organiser les tribunaux et de désigner leur
personnel fut confié aux représentants Portiez et Pérès, puis au commissaire du
gouvernement Bouteville. Dès germinal an V, l’exception disparut, et les
citoyens de l’espace Belgique purent choisir leurs juges. À partir de ce
moment, l’histoire du renouvellement du personnel judiciaire de Belgique
rejoint celle de la France de l’intérieur. Même si le coup d’État du 18
Fructidor n’eut qu’un impact atténué dans le monde judiciaire des «
départements réunis », il entraîna l’annulation des élections dans les
Deux-Nèthes (p. 203); en l’anVI et en l’anVII, les scrutins furent troublés par
de nombreuses scissions au sein des assemblées électorales (p.
207-208,214-215).
Excepté pour les juges de paix, l’expérience de l’élection
s’interrompit par la réforme judiciaire de l’anVIII, qui réintroduisit le
principe de la nomination pour les juges du siège et du parquet.
Par un recours à la prosopographie et une approche quantitative
des évolutions, l’auteur tente d’isoler les transformations successives du
corps des juges. Retenons qu’en l’an IV et en l’anV, à l’issue des nominations
de Pérès et Portiez, et plus encore après celles de Bouteville, un fort
contingent de Français « de l’intérieur » occupa des places de juges, souvent
aux postes clefs de commissaires du Directoire, de présidents des tribunaux
criminels ou d’accusateurs publics. L’organisation des premières élections, en
l’anV, provoqua un profond renouvellement du personnel, tant dans les
juridictions criminelles que civiles. Les Français ne furent pas totalement
exclus, même s’ils reculèrent sensiblement, surtout dans les tribunaux civils
où leur nombre passa de 43 à 10 après les élections de germinal (p. 194).
Pendant l’ensemble du Directoire, en partie à la faveur des nominations
effectuées par l’exécutif, les Français demeurèrent très présents aux
responsabilités les plus sensibles; à la veille de la réforme de l’anVIII, ils
occupaient huit des neuf postes de commissaires du Directoire près les
tribunaux, environ la moitié des places d’accusateur public des tribunaux
criminels et plus du tiers des emplois de commissaire du Directoire devant les
tribunaux correctionnels (p. 230-235).
Avec le Consulat et le retour des nominations, le monde des
juges commença une véritable métamorphose. Le tournant de l’an VIII, par
certains côtés, peut apparaître comme moins important que celui de l’anV; les
deux tiers des juges en fonction à la veille de la réforme retrouvèrent une
place dans l’ordre judiciaire, tandis que leurs rangs furent complétés, le plus
souvent, par des hommes qui avaient occupé des responsabilités publiques sous
le Directoire (p. 279-289). Comme dans la période précédente, les Français de
l’intérieur restèrent davantage présents dans les juridictions criminelles (
18,5%) que civiles ( 12%) (p. 287). Mais le recrutement des magistrats
évoluaprogressivement, laissant plus de place aux personnels locaux. En
Belgique comme en France de l’intérieur, le Consulat et l’Empire furent
également l’époque d’une redéfinition du statut social du juge, marquée par une
exigence croissante de « compétences » qui conduisit le gouvernement à
rétablirl’obligation d’une formation juridique avant l’entrée dans la carrière
(supprimée en France en 1792); dès le Consulat, la diminution sévère des
rétributions s’accompagna aussi de la prise en compte, lors des recrutements,
de l’origine sociale et de la fortune des candidats; l’image et la composition
de la magistrature changeaient et, sous l’Empire, le phénomène s’accéléra à
l’occasion des épurations de 1807-1808 et de 1811, dont l’auteur montre avec
clarté toute l’importance (p. 252,407-428).
Par la présence de personnes dépourvues de licence en droit
dans la magistrature et, peut-être plus encore, par le fréquent engagement
public des juges, la période étudiée conserve néanmoins une cohérence certaine.
Pour l’Empire, l’auteur rappelle la possible participation des juges à
l’exercice de fonctions administratives et politiques; il relève la carrière de
législateur de neuf d’entre eux et précise que nombre d’autres juges occupèrent
des places dans les conseils municipaux, les collèges électoraux, les conseils
de département ou d’arrondissement (p. 357-358). Pour les périodes antérieures,
J. Logie donne quelques indications ponctuelles qui montrent combien les
carrières judiciaire et politique pouvaient se mêler. Les liens entre l’une et
l’autre mériteraient certainement des analyses complémentaires que le matériel
prosopographique recueilli par l’auteur, mais non publié, devrait permettre. Il
y a là un caractère majeur de la magistrature de cette période dont
l’importance demeure en grande partie à évaluer.
Par-delà l’histoire du personnel judiciaire, ce livre revient
sur la question de l’intégration des départements réunis à la France. Il
apporte de précieux renseignements sur l’attachement ou le rejet des
institutions françaises en Belgique. L’étude de la magistrature permet
d’esquisser une géographie de la collaboration des milieux judiciaires locaux
aux institutions nouvelles, particulièrement précise pour l’époque
directoriale.
Dans les départements totalement ou en partie francophones de
la Dyle, de Jemmapes et de l’Ourthe, la participation fut importante; en
Sambre-et-Meuse, elle fut un peu plus réservée. Les refus d’intégrer les
tribunaux, ou les méfiances du pouvoir envers les juristes locaux – qui se
traduisaient par un grand nombre de juges français et la présence de magistrats
sans formation juridique –, se retrouvèrent essentiellement dans les
départements flamands de l’Escaut, de la Lys et des Deux-Nèthes, ou dans celui
des Forêts, aux deux tiers germanophone. La flamande Meuse-Inférieure reste un
cas à part, puisque Maestricht y apparaît comme une pépinière de juges (p.
461-462).
L’auteur précise clairement qu’il serait abusif de traduire la
question du refus des places judiciaires en celle de la résistance à
l’intégration à la France; de manière convaincante, il rappelle les causes
multiples des refus, qui furent particulièrement nombreux lors des nominations
de frimaire an IV ( 58% de refus chez les juges civils; p. 116) ou de celles de
l’anVIII ( 26%; p. 304); parmi elles, les incertitudes politiques ou la
désapprobation du pouvoir ont un rôle, que l’auteur tente d’évaluer et qui
renvoie à quelques-uns des grands débats de l’historiographie belge (p.
117-121,303-307). C’est l’un des mérites majeurs de l’ouvrage que de lier ainsi
l’histoire de la justice et l’histoire politique.
Hervé LEUWERS
MONIQUE CUBELLS (ÉD.), La Révolution
française : la guerre et la frontière, Paris, Éditions du CTHS,
2000,527 p., 300 F.
Plutôt qu’à la place tenue par la guerre, comprise comme
l’ensemble des opérations militaires qui se déroulent sur les frontières à
partir de 1792, évoquées dans l’espace alpin (Daniel Ligou, Gerhard Wolf),
l’unité du volume tient à l’étude de l’impact du fait révolutionnaire dans les
régions frontalières, et à l’impact de l’effort de guerre ailleurs en France,
avec une idée majeure, qui remet en cause certaines perspectives. Dans
l’ensemble, si la liberté est partout bien accueillie, même en Allemagne
(Sophie Hélaine) et au Piémont (Jean Nicolas), et si finalement le discours
révolutionnaire devient la règle, le fait révolutionnaire, centralisateur,
parisien plutôt que jacobin, est mal reçu, pour deux raisons : la première est
que le poids matériel de la guerre exerce une contrainte largement supérieure à
l’ensemble des prélèvements de l’Ancien Régime – maintenant en hommes, en
effort financier, en contrôle administratif; la seconde est que la naissance de
sentiments d’identité nationale et régionale – on aurait pu parler sous
l’Ancien Régime de la défense de libertés locales – s’accommode mal de
l’unification républicaine, encore moins de la conquête. Mais un autre fait est
mis en évidence. La décennie révolutionnaire n’a pas détruit les réseaux de
commerce qui survivent aux mutations politiques (Jean-Louis Caserio) et n’a pas
interdit l’ascension sociale d’une élite bourgeoise qui trouve son compte dans
le régime institué par Bonaparte après dix années d’incertitudes.
L’approche générale n’est pas bornée par la chronologie étroite
de la décennie révolutionnaire. Les communications rassemblées dans ce volume,
regroupées en six parties, répondent en fait à deux approches. Les trois
premières parties, autour de la question de la guerre sur les frontières,
constituent un regroupement géographique, plus que géostratégique, et posent
surtout la question de la place des populations civiles dans l’effort de
guerre, en gros de 1792 à 1814 (Claudine Vidal, Gaëlle Mérop). Les régions
privilégiées ici, localisation des congrès du CTHS oblige (Amiens en 1994 et
Nice en 1996), sont d’une part la frontière du Nord et du Nord-Ouest, ou plus
exactement la Picardie et la Normandie, ce qui ne manque pas d’intérêt car il
convient de se rappeler que la frontière est également constituée par la côte,
d’autre part la frontière franco-piémontaise, étendue de la Suisse au comté de
Nice rattaché à la France, espace de guerre terrestre et navale (Rémi Monaque).
Les trois dernières parties examinent le regard porté sur la Révolution, depuis
la France et l’étranger, ainsi que les images et les discours qu’elle a
suscités. S’il n’est guère possible ici de se pencher sur le détail de chacune
des communications, remarquons au moins qu’elles ont toutes un mérite commun :
elles ne se contentent pas d’apporter une illustration de plus à des faits déjà
connus et étudiés, mais contribuent à enrichir les problématiques classiques,
en ouvrant des pistes nouvelles. Retenons quelques-unes d’entre elles.
L’effort de guerre, par exemple, est prioritairement mesuré
partout par les prélèvements en hommes, en Normandie en chevaux (Bernard
Bodinier, Stéphane Vauthier) et par les réquisitions, à Vence en blé et en
fourrages (Georges Castellan). Il est universellement trop lourd, et engendre
une hostilité déterminée contre la Révolution. Il a fallu, avec le bénéfice de
la paix, beaucoup de prudence à la monarchie restaurée pour transformer la
conscription en devoir civique uniformément accepté (Annie Crépin).
L’entretien des troupes, les conséquences sanitaires de leur
présence (Claudy Valin, Alain Ruggiero), pèsent plus lourd que la guerre
elle-même, dans le déroulement de laquelle la négociation joue souvent un rôle
déterminant, par exemple dans la reddition de Villefranche au général Anselme
(Dominique Talliez et alii). Pourtant,
la guerre est également l’occasion de créer du travail, par les commandes
publiques d’armes, de munitions, de vêtements, et ne modifie guère certains
comportements commerciaux antérieurs. Mieux, la Révolution, qui a créé le
brevet d’invention, est une époque où, au moins pour la Haute-Normandie, le
thème du retard technologique pris sur l’Angleterre doit être remis en cause
(Rodrigue Pilleul). Enfin, il faut souligner combien, malgré les réticences des
populations, l’effort de guerre est régulièrement soutenu par les
administrateurs des districts, animés d’une passion qui force la victoire, tout
en profitant d’une circonstance favorable à l’ascension d’une bourgeoisie
républicaine aisée (Corinne Le Doeuff) et naturellement favorable à la mise en
place d’un régime représentatif qui lui est favorable (Robert Chagny).
La guerre dans le Sud-Est permet de fixer très précisément une
ligne de frontière entre France et Piémont. Occasion d’abord de ressusciter le
traité de Turin de 1760, totalement ignoré de l’historiographie générale
(Jean-Pierre Martin). Occasion aussi de voir combien le sentiment de
l’existence d’une ligne frontalière est maintenant acquis, en même temps que le
concept de frontières naturelles prend une nouvelle dimension.
Il n’est plus simplement question de géographie, de vallées ou
de lignes de crêtes. Il s’agit maintenant d’espace économique vécu, et d’une
subtile synthèse entre le géographique, le politique et le stratégique. Il faut
ainsi plus d’un demi-siècle pour que, malgré les efforts menaçants du canton de
Vaud, la France réussisse à récupérer les quelques kilomètres carrés du val des
Dappes (Nicolas Jacob).
Et comment la guerre elle-même est-elle perçue ? Il est acquis
que l’Allemagne accueille d’abord les troupes françaises en libératrices, et
non en troupes conquérantes (Marita Gilli). Raison pour laquelle se développe
un mouvement contre la résistance à la guerre d’intervention contre la
Révolution, avec la conviction que si la France a choisi de vivre en
République, c’est pour la paix, qui reste l’objectif après 1792. La déclaration
de paix à l’Europe de 1791 fait l’objet d’un débat durable, et plus large qu’on
le dit souvent. Robespierre n’est pas le seul à être convaincu que la liberté
n’aime pas les missionnaires armés (Jean-Daniel Piquet); l’auteur conclut en
s’interrogeant avec acuité sur les croisades de libération, devenues de nos
jours ce droit d’ingérence au nom duquel sont plus souvent punis les peuples
que leurs dirigeants. Ce résultat donne raison à Robespierre lorsqu’il affirme
que la paix est toujours plus efficace que la guerre pour influer positivement
sur l’évolution du monde. Le débat prend une forme juridique et philosophique
dans le cas de la guerre de course, remise en cause en fonction du droit des
gens (Marc Bélissa).
Beaucoup d’autres thèmes peuvent être relevés. Curieusement,
des voyageurs allemands dans la France du Sud-Est n’y observent guère de
changements entre l’avant 1789 et l’après 1799, et en donnent une image plutôt
négative (Richard Parisot). La lutte contre les brigands et le brigandage,
sortie du contexte politique de la Vendée et de l’acception militaire
traditionnelle du mot « brigand », devient ici l’exercice ordinaire de la
justice contre les voleurs de grand chemin (Bénénice Grissolange). Charlotte
Corday, rendue à son visage humain de malheureuse extatique et plus ou moins
manipulée, n’est devenue figure mythique que par le truchement d’une
iconographie subvertie par l’hagiographie (Christine Le Bozec); Cromwell est au
théâtre de la Révolution un sujet plus littéraire que politique (Roger Barny)…
Tout n’est pas dit. Il faut absolument ouvrir ce volume qui, hors de toute
polémique, invite à poser sur l’époque de la Révolution le regard apaisé qui
convient aux historiens.
Jean-Pierre BOIS
THIERRY LENTZ, Le Grand Consulat,
1799-1804, Fayard, 1999,627 p., 180 F.
Voici un pari ambitieux. Ce livre se veut un état des
connaissances sur la question et l’auteur annonce, dès son avant-propos, les
lignes directrices qu’il a choisi de suivre. Il est guidé par une première
volonté, celle de rendre toute sa place à ce régime au sein de l’épisode
napoléonien. Il refuse d’en faire « une mise en jambe avant les chevauchées de
l’Empire ». En second lieu, il désire rendre toute leur place aux hommes qui
ont porté au pouvoir puis accompagné Napoléon Bonaparte tout au long de ces
cinq années. Il s’agit d’éviter le piège d’une surdimension accordée à un
Premier Consul écrasant de sa fulgurance un entourage piètre, falot et
craintif. Enfin, il souhaite mettre au jour les difficultés de l’entreprise
consulaire et montrer que ce régime a dû se faire accepter, se consolider avant
de renvoyer l’image de la stabilité tant attendue. Tout demeurant fluctuant au
lendemain de Brumaire, rien ne s’est passé « comme si Napoléon avait
naturellement percé sous Bonaparte ». Une grande partie du pari est
tenue.
Mais la richesse de la période, c’est-à-dire la globalité de la
matière à traiter conduit l’auteur en voulant faire l’histoire totale du
Consulat à découper son travail en vingt-trois chapitres thématiques. Il
présente un peu longuement la situation et le bilan du Directoire mais il
l’entrecroise habilement avec les préparatifs du coup d’État de Brumaire. Cette
structure de découpage a le défaut des qualités du livre. Il est tellement
foisonnant que l’on se perd dans le touffu des connaissances et la vue
d’ensemble s’efface. De manière que l’on lâche les fils conducteurs annoncés
pour n’avoir plus le sentiment que de lire, parfois de feuilleter, un
catalogue. Et là l’originalité que désirait imprégner Thierry Lentz se noie,
disparaît pour offrir au lecteur un travail classique, linéaire, attendu qui
frise la composition d’un bon manuel. L’ouvrage perd le sens ou la nouveauté
que l’on peut attendre de recherches de type universitaire. Il n’en demeure pas
moins que ce livre, écrit d’un plume alerte, est fort agréable et réjouit le
lecteur.
Celui-ci devrait tout de même se méfier de quelques bévues,
maladresses ou erreurs qui sont parfois déroutantes. Elles sont de trois
sortes. En premier lieu, l’auteur propose une bibliographie longue, variée,
diverse mais les renvois en notes n’utilisent pas les livres les plus récents
et l’on peut soupçonner que tous les ouvrages cités ne sont pas forcément
utilisés. De plus des travaux fondamentaux comme ceux de Françoise Brunel (
1989) qui a entièrement renouvelé la problématique concernant le 9 Thermidor ne
sont même pas répertoriés alors que l’auteur renvoie sur ce sujet à un travail
de 1974. Tout comme il ignore superbement les recherches fondatrices de
Jean-René Suratteau lorsqu’il évoque les élections directoriales. Enfin pour
clore cette question, les travaux qu’il utilise sur les francs-maçons
commencent à dater et il en néglige de plus récents.
Concernant les erreurs, nous n’en retiendrons qu’une, produit
du psittacisme des auteurs de notices du XIXe siècle. Thierry Lentz s’y
engouffre. Il fait s’enfuir de France Boissy d’Anglas après Fructidor, puis le
renvoie en Angleterre après Brumaire. Or l’on sait que celui-ci resta caché en
France, sûrement à Paris, après Fructidor, qu’il se rendit aux autorités en
Ventôse anVII (mars 1799) et qu’en Brumaire anVIII, il était à l’île d’Oléron
avec d’autres « fructidorisés » tels Barbé-Marbois, Carnot, Portalis, ou
Vaublanc. Ils furent amnistiés par le Premier Consul le 3 nivôse anVIII ( 24
décembre 1799). Là, l’auteur est pris en flagrant délit de non-vérification de
sources et l’on peut lui reprocher de ne pas avoir pris connaissance d’un
ouvrage publié en 1995 sur la question.
Enfin, plus que des erreurs, nous avons trouvé des coquilles,
résultant soit d’une absence de relecture convenable, soit de la précipitation
avec laquelle elle a été faite. Des bévues de ce type font se marier Bonaparte
un an avant la date réelle, ou publier les résultats du plébiscite de l’an XII
( 1804) en 1802. Il n’en demeure pas moins que cet ouvrage constitue une mine
de renseignements, qu’il faut parfois vérifier. Certes, l’ampleur de la tâche
en faisait un exercice périlleux et difficile, et n’a pas toujours permis de
concrétiser les ambitieuses intentions affichées au départ.
Christine LE BOZEC
PIERRE GUILLAUME, Les hospices de
Bordeaux au XIXe siècle ( 1796-1855), Bordeaux, Les Études
Hospitalières Éditions, 2000,277 p.
Malgré la brève popularité que leur avaient value les travaux
de Michel Foucault, et en dépit de quelques monographies et des efforts
notables du musée de l’Assistance Publique de Paris, lequel aligne déjà une
impressionnante liste d’ouvrages hélas trop confidentiellement diffusés, les
hôpitaux restent les parents pauvres de l’histoire de la santé. On ne saurait
donc trop saluer le livre que Pierre Guillaume, spécialiste bien connu de
l’histoire démographique urbaine et médicale, consacre aux hôpitaux de Bordeaux
dans la première moitié du XIXe siècle.
De cette période prépastorienne, délaissée parce qu’il ne s’y
passe pas d’événement marquant, Pierre Guillaume donne un tableau des plus
vivants, grâce à un impressionnant travail de première main dans les archives
mêmes des hospices et en particulier dans les délibérations du conseil
d’administration. Les cinq chapitres thématiques, allant du patrimoine à la
médecine en passant par le personnel et les pensionnaires, sont truffés
d’exemples concrets, de citations, d’anecdotes qui rendent le texte vivant et
peuvent fournir des documents pour des explications de texte. Parmi tous ces
passages, on ne retiendra, parmi beaucoup d’autres, que les plus neufs et les
plus nourris, ceux qui décrivent l’implantation, heureuse ou non, des
innovations thérapeutiques, le destin des enfants trouvés, le sort du cadavre
dans l’hôpital, le mise en place des concours de l’internat et de
l’enseignement médical à l’hôpital.
Au-delà, Pierre Guillaume montre bien l’importance des
hôpitaux, souvent passée sous silence dans les ouvrages d’histoire urbaine.
Avec pas moins de six établissements disséminés dans la ville, un budget annuel
de plus d’un million, équivalent à la moitié de celui de la ville, et près de
150 employés, les hospices de Bordeaux ne devraient pas passer inaperçus. Comme
l’avait montré Maurice Garden pour Lyon, les hôpitaux sont bien une grande
entreprise. Contrairement à une idée reçue, celle-ci est loin d’être
indépendante de la cité. À Bordeaux, c’est finalement la ville qui finance la
plus grande partie du nouvel établissement construit en 1829 pour près de 2
millions de Francs (le budget municipal d’une année). En année moyenne, la
ville alloue 15% de son budget à l’assistance dont 80% aux seuls hospices.
Certes, cette contribution importante est loin de ruiner la ville puisqu’elle
n’y consacre que le quart des recettes de l’octroi, principalement voué aux
dépenses d’assistance. Cette subvention est en revanche essentielle pour les
hôpitaux qui en tirent plus de la moitié de leurs recettes. Avec les prix de
journée et les allocations diverses, plus des trois quarts des ressources
hospitalières proviennent des collectivités publiques. Il y a là un phénomène
plutôt original par rapport à l’ensemble des hôpitaux dont la plupart vivent
des revenus de leur dotation. Pour des raisons de politique locale qui
resteraient à cerner, la ville et le département acceptent, contrairement à
beaucoup d’autres, d’appliquer la loi. Sans doute, les pertes de la Révolution,
plus fortes à Bordeaux qu’ailleurs, ont nécessité l’attribution d’une partie
importante du produit de l’octroi aux hôpitaux. L’importance des militaires
pourrait contribuer à expliquer en partie ce financement public
majoritaire.
Malgré cela, la municipalité intervient peu dans la marche des
hospices, qui restent régis par une commission très inégalement renouvelée au
gré des alternances d’autoritarisme et de laisser-aller des autorités.
Constituée par une bourgeoisie essentiellement rentière, la commission
bordelaise fait très vite une place aux deux confessions minoritaires bien
représentées à Bordeaux. Si cette commission est précocement hostile à
l’éventuel prosélytisme des sœurs (de Nevers et de Saint-Vincent de Paul), si
elle se préoccupe très tôt du sort des enfants (un inspecteur dès 1834) et des
aliénés, la politique hospitalière reste traditionnelle. Face à l’encombrement
permanent qui guette les hospices, la tendance est à restreindre l’accueil aux
Bordelais et aux voisins, que ce soit pour l’hôpital général, la maternité, les
vieillards ou les reposants (les voyageurs) dont l’accueil est supprimé en
1845. Dans ce cadre-ci, la recherche de l’économie semble résumer la politique
de l’hôpital et la médicalisation est loin d’être aussi fondamentale qu’on ne
l’a dit parfois. Certes, l’hôpital devient un lieu d’enseignement médical et
d’émergence de quelques spécialités, mais il est concurrencé dans sa première
tâche par la société de médecine et confie longtemps les secondes à des
dentistes, herniaires et oculistes plus ou moins recommandables.
Bref, les hospices de Bordeaux hésitent, comme les autres,
entre la fidélité aux tâches anciennes et la tentation de n’accueillir que des
malades y compris payants. Plus que de l’affrontement entre deux logiques
clairement exprimées, cet immobilisme paraît résulter du poids considérable
d’un quotidien inexorable.
Le livre de Pierre Guillaume fait fort bien apparaître ce qu’on
pourrait appeler le paradoxe hospitalier qui n’est peut-être pas seulement
valable pour le début du XIXe siècle. Essentiel socialement, central dans le
paysage urbain, coûteux pour les finances publiques, l’hôpital reste en quelque
sorte invisible. Il n’est pas l’objet de débats approfondis, ni de réformes
d’ampleur tant on semble craindre que sa remise en cause puisse ébranler toute
la société.
On ne peut donc que souhaiter la multiplication de monographies
de ce genre qui, coordonnées et problématisées, permettraient d’écrire enfin
l’histoire de ce continent mal connu dans lequel nous finirons tous un
jour.
Olivier FAURE
MICHEL HUTEAU, Psychologie,
psychiatrie et société sous la Troisième République. La biocratie d’Édouard
Toulouse ( 1865-1947), Paris, L’Harmattan, 2002,304 p., 26€.
De l’œuvre d’Édouard Toulouse, psychiatre de la Troisième
République, l’historien n’a généralement retenu que les idées hygiénistes et
les prises de position en faveur d’un certain eugénisme durant
l’entre-deux-guerres. Le livre de Michel Huteau renouvelle considérablement la
vision qu’on peut avoir du personnage. L’auteur s’efforce en effet de retracer
l’ensemble de la carrière de Toulouse, quand d’autres précédemment se sont
intéressés à des aspects précis de son œuvre. Il fait ainsi découvrir la
complexité du parcours d’un homme qui était tout autant un chercheur de grande
envergure qu’un militant social. Car Toulouse essayait toujours de dégager de
ses recherches des principes d’action concrets pour aider à réformer la
société. Pour Huteau donc, écrire la biographie de ce personnage implique de
s’intéresser tout autant à ses idées et à ses travaux, qu’à ses tentatives,
même avortées, d’en tirer des applications pratiques.
En soi, l’idée de Toulouse selon laquelle la science se devait
d’influer sur le progrès de la société, n’était bien sûr pas très originale. Il
suivait là les idéaux scientistes et positivistes en vogue à son époque. Est
plus novatrice en revanche la façon dont il se donna les moyens de réaliser
cette ambition. La première partie de l’ouvrage, qui est un aperçu général de
la biographie et des influences subies par Toulouse, insiste ainsi sur la
singularité de sa formation. En effet, Toulouse entama d’abord une carrière de
journaliste avant de se tourner vers la médecine aliéniste. Or, il n’abandonna
jamais la plume et continua d’écrire autant pour des journaux grand public que
pour des revues spécialisées. Son auditoire excédait donc largement celui des
seuls spécialistes, ce qui lui donnait un pouvoir d’influence certain sur les
pouvoirs publics. Toulouse est même probablement un des savants de la Troisième
République qui sut le mieux utiliser la presse comme un outil au service de la
diffusion de la science.
Les trois chapitres suivants étudient plus précisément les
domaines dans lesquels le legs de Toulouse est le plus important, soit la
psychologie, la psychiatrie et la sexologie.
On s’étonne alors de voir à quel point cet homme, dont le nom
est aujourd’hui largement oublié, eut pourtant une influence déterminante pour
le développement de ces trois disciplines. Son étude sur Zola et sur les
rapports liant le génie et la folie, publiée en 1896, a fait date dans
l’histoire de la psychologie. Toulouse a également participé à la redéfinition
de la psychologie comme science expérimentale. Il fonda notamment, dès 1898 à
Villejuif, le premier laboratoire d’envergure de psychologie expérimentale, qui
joua un rôle décisif dans la formation des jeunes psychologues français.
Toulouse a aussi contribué notablement au passage de la médecine aliéniste à la
psychiatrie moderne. Il a rapproché la médecine mentale de la psychologie et de
la neurologie. Il a également lutté contre l’idée que les malades mentaux
étaient dans leur grande majorité incurables. Cela l’a conduit à chercher de
nouveaux traitements. On lui doit, avec Charles Richet, l’invention d’une
médication de l’épilepsie qui fut longtemps utilisée. Enfin, Toulouse a fait
naître un nouveau mouvement de réflexion sur les différences entre les hommes
et les femmes et sur la sexualité. Il est ainsi à l’origine du développement de
la sexologie et, à ce sujet, a concouru à l’introduction de certains concepts
psychanalytiques en France.
Si Toulouse rencontra donc un grand succès dans ses activités
de recherche, il fut en revanche moins chanceux dans ses tentatives d’en tirer
des applications concrètes.
En dépit de ses efforts, la psychotechnique, c’est-à-dire
l’utilisation de la psychologie à des fins pratiques telles que l’orientation
scolaire ou la sélection professionnelle, ne connut que peu de réalisations.
Ses propositions en faveur de l’égalité des droits des femmes, du contrôle des
mariages ou de la rationalisation de la procréation ne rencontrèrent pas non
plus tout le succès escompté. En revanche, il eut l’occasion d’expérimenter ses
idées nouvelles sur la maladie mentale. En 1922, il obtint ainsi l’ouverture
d’un service de consultation libre à l’asile de Sainte-Anne. Ce nouveau mode de
prise en charge des aliénés, qui rompait complètement avec le dogme de
l’enfermement asilaire, connut un grand succès. Après la Seconde Guerre
mondiale, le mouvement de réforme des hôpitaux psychiatriques devait largement
s’en inspirer.
Au total, M. Huteau livre donc le portrait d’un homme étonnant,
au parcours et aux idées particulièrement complexes et qui eut une influence
déterminante dans la vie intellectuelle et politique de la Troisième
République. L’essor de la sexologie, la psycho-logie, la psychiatrie est
intimement lié à ses recherches et à son continuel combat pour imposer ces
disciplines naissantes dans le champ académique. Si Toulouse n’a pas toujours
réussi à obtenir des pouvoirs publics la mise en application de ses principes
théoriques, ses conceptions ont néanmoins fortement marqué les esprits de son
époque. Il semble d’ailleurs que M. Huteau n’ait pu se départir d’une certaine
admiration pour l’homme dont il fait la biographie. Peut-être est-ce lié à
l’identité professionnelle de l’auteur, psychologue de formation, ce qui lui
permet plus encore de mesurer l’ampleur de la tâche accomplie par Toulouse
?
Quoi qu’il en soit, c’est sans doute ce qui empêche M. Huteau
de répondre complètement à la question qu’il posait au début de l’ouvrage. Car
comment expliquer l’oubli public d’un personnage aussi important que Toulouse ?
On peut penser ici que M. Huteau mésestime les implications de certaines de ses
conceptions. Certes, Toulouse, politiquement proche des milieux de gauche,
était ce qu’il est convenu d’appeler un eugéniste modéré. Il estimait cependant
qu’en dernière analyse les hommes demeuraient fondamentalement inégaux du fait
de leurs disparités biologiques. Pour cette raison, il considérait que seuls
des experts biologiques étaient réellement à même de gouverner et appelait de
ses vœux l’établissement d’une biocratie venant relever l’imparfaite
démocratie. Or, ceci n’est pas sans rappeler certains aspects des idéologies
totalitaires. Et, en dépit de ses idéaux humanistes qui le contrariaient dans
ce raisonnement, cette vision l’a parfois conduit à défendre des initiatives
comme celles de la stérilisation thérapeutique des alcooliques invétérés. Si
l’on ne peut donc pas réduire Toulouse à ses quelques positions eugénistes, on
a vu combien son legs intellectuel excédait ce point, il n’en reste pas moins
que cet aspect de son œuvre a posé problème au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale. Il semble que ce soit cela, plus que le changement de contexte
idéologique comme le suggère M. Huteau, qui explique pourquoi les nombreux
disciples de Toulouse n’ont pas cherché à perpétrer sa mémoire.
En tous les cas, il est certain que M. Huteau ne parvient pas à
jeter toute la lumière sur le problème de l’oubli de Toulouse. Au contraire,
même : plus le lecteur découvre l’ampleur de l’œuvre accomplie par cet homme,
plus lui paraît énigmatique son effacement de la mémoire collective. S’il
n’épuise donc pas toutes les interrogations, le livre de Michel Huteau demeure
néanmoins une remarquable synthèse, d’une très grande érudition. Il constituera
un ouvrage de référence pour tous ceux qui s’intéressent à Édouard Toulouse et
plus largement à l’histoire des sciences de l’homme.
Aude FAUVEL
JOHN PRATT, Punishment and
Civilization. Penal Tolerance and Intolerance in Modern Society,
Londres, Sage Publications, 2002,213 p.
Constatant que Norbert Elias ne s’est jamais intéressé à la
question du châtiment, John Pratt entend avec cet ouvrage penser l’évolution
des sensibilités à la pénalité, à la punitivité, et particulièrement à la
prison, en s’appuyant sur la théorie du « procès de civilisation ». Sa
perspective est impressionnante puisque l’aire étudiée est constituée par les
pays de culture anglo-saxonne, sur une période qui va pratiquement du XVIIIe
siècle à nos jours.
L’idée centrale de l’auteur est que, dans ces pays, les
sensibilités s’accommodent sans peine de punitions et d’emprisonnements, même
massifs, pourvu qu’ils soient cachés. Car ce qui est dissimulé à la vue ne
choque plus et déresponsabilise. Cette hypothèse se vérifie une première fois
avec la suppression de la publicité des exécutions capitales. Pour J. Pratt,
cette volonté de « privatisation » de l’exécution tient à la fois au refus
nouveau du spectacle, du « carnaval » qu’était la mise à mort, selon le mot de
T.W. Laqueur
[1], à une
sympathie croissante pour le supplicié, qui fait que les spectateurs sont dans
le dégoût davantage que dans la jubilation, et dans la perception qu’une
démocratie consolidée a les moyens de transformer la sombre fête en un acte
administratif.
« La tâche de la bureaucratie revenait à administrer la mort au
niveau minimal de douleur et de mise en scène. » Ainsi, dès le milieu du XIXe
siècle, par exemple, les oppositions de riverains sont fortes dès qu’il s’agit
d’installer devant chez eux le lieu de la mise à mort. Cette dernière se fera
désormais dans la prison, sans la presse, et sera relatée par une simple
affichette apposée sur la porte de la prison. « L’exécution elle-même est
devenue la propriété exclusive des autorités. »
Mais l’hypothèse d’une dissimulation du châtiment se vérifie
une seconde fois, et essentiellement, avec la question de la prison. L’auteur
montre qu’en deux siècles, différents moyens sont employés pour faire de la
prison un espace qui se dérobe au regard, et partant au débat public. Ainsi,
son architecture évolue; de gothique et effrayante, la prison devient un
bâtiment anonyme et neutre. Elle est éloignée des centres-villes, coupable de
défigurer les quartiers telle une léproserie. On évite tout contact avec les
prisonniers, jusque dans leurs transferts de prison à prison, pendant lequel,
au début du XXe siècle, on leur fait revêtir des habits civils au lieu de
l’uniforme réglementaire.
Mais pourquoi le public s’est-il désintéressé de la prison
alors qu’il était si enthousiaste pour les exécutions quelques décennies plus
tôt ? Pour J. Pratt, cela tient à deux facteurs cumulatifs. D’une part, les
autorités ont exclu toute participation du public à la punition et à
l’exécution, et l’ont mise sous la coupe de la bureaucratie étatique. D’autre
part, le processus de civilisation lui-même a fait que tout ce qui avait trait
aux prisonniers a été considéré comme repoussant, et a fait disparaître tout
désir des individus de s’en approcher. Et si l’auteur évoque les années
1960-1970 comme un moment de décivilisation, c’est précisément parce que la
dissimulation de la prison, et de ce qui se déroulait derrière ses murs, n’a
plus permis une quelconque influence de la société civile. Dès lors, sauf dans
les pays nordiques, les taux d’incarcération s’envolent.
À la fin des années 1970, les diverses révoltes dans les
prisons marquent le refus des prisonniers d’être maltraités; elles rencontrent
également, au dehors, tout un courant anti-autoritaire qui les accueille
favorablement, mais elles créent en même temps des inquiétudes quant à la
capacité de l’État à maintenir l’ordre
[2]. D’après J. Pratt, c’est ce qui a conduit les «
opinions » à demander davantage de sévérité et le retour de châtiments
visibles, dont certains ont d’ailleurs été rétablis aux États-Unis.
La conclusion de l’auteur porte sur le point de savoir si, avec
l’augmentation du nombre d’emprisonnés, on ne se dirige pas vers un
goulag à l’occidentale. La demande
sécuritaire existe bien, et tient paradoxalement dans le procès de civilisation
via la modification des chaînes d’interdépendance (cosmopolitisme, nouvelles
alliances internationales, etc.) qui a engendré des inquiétudes quant au poids
de l’État. L’influence du public sur la pénalité existe aussi, et a pesé sur
les politiques publiques de punitivité, comme en témoigne le rétablissement de
la peine de mort aux États-Unis en 1976 après un court moratoire. Mais la
décivilisation rencontre des limites, morales notamment, que l’on peut voir
dans la pression des pays occidentaux pour que les États-Unis abolissent la
peine de mort, ou dans le fait que, malgré des tentatives en 1982 et 1994, la
peine de mort n’a pas été rétablie en Angleterre, ce qui montre qu’elle n’était
plus considérée comme une option pénale sérieuse. En termes foucaldiens, J.
Pratt pense que nous sommes dans une société disciplinaire qui ne deviendra pas
une société totalitaire.
Malgré sa pertinence et son étonnant éventail de pays analysés,
le livre de J. Pratt appelle au moins deux réserves. Il postule l’homogénéité
de la culture anglo-saxonne, même pour des pays situés aux antipodes les uns
des autres (l’Angleterre et l’Australie, par exemple), ce qui le conduit à
négliger des influences plus évidentes, comme celles existant entre les pays
d’Europe, ou entre eux et les États-Unis. Pour ne parler que de la France du
début du XXe siècle, la presse y a suivi de près les expériences américaines
d’exécution par électrocution, et en a comparé les « mérites » avec la
guillotine. On s’y est aussi beaucoup mobilisé pour sauver Sacco et Vanzetti en
1927. J. Pratt sous-estime donc l’effet des interactions entre États sur les
politiques pénales nationales. Il faut aussi sans doute prolonger son analyse
en constatant la disjonction entre la sensibilité à la violence et la
sensibilité au spectacle de la violence
[3]. Ici, la violence, la peine de mort,
l’emprisonnement, dans leurs dimensions les plus choquantes, sont tolérés parce
qu’ils sont cachés.
En Angleterre, si la dernière exécution publique a lieu en
1868, il faudra attendre près de cent ans pour qu’ait lieu la dernière
exécution effective; près de quarante ans en France, entre 1939 et 1981, date
de l’abolition. C’est donc que la dissimulation prolonge plus qu’elle n’annonce
une prohibition. Alors, le processus de civilisation implique-t-il un recul
réel de la violence ou seulement le
recul de la représentation de la
violence ?
Emmanuel TAÏEB
JEAN CLINQUART, L’administration des
douanes en France de 1914 à 1940, Paris, Comité pour l’Histoire
Économique et Financière de la France, 2000,482 p.
Depuis une quinzaine d’années, sur fond de réforme et de
modernisation de ses structures, le renouveau de l’histoire de l’État se
traduit par la multiplication de travaux scientifiques, de publications de
mémoires de fonctionnaires ou encore d’essais sur des organisations publiques.
Dans ce courant, le Comité pour l’Histoire Économique et Financière de la
France développe depuis plus de dix ans une approche scientifique de l’histoire
du ministère de l’Économie et des Finances, notamment, à travers l’étude des
différentes directions qui le composent. L’ouvrage de Jean Clinquart sur
l’administration des Douanes s’inscrit dans ce contexte. Mais en même temps, le
caractère atypique de l’auteur – praticien qui se fait historien – le
différencie des auteurs habituels, juristes, historiens ou
sociologues.
Aussi, lorsqu’un ancien directeur interrégional des douanes
écrit sur l’histoire de l’administration dans laquelle il a travaillé pendant
47 ans, l’historien est en droit de s’interroger sur la valeur scientifique de
l’ouvrage : manque de distanciation, reconstruction d’une mémoire collective,
travail de complaisance, défense d’une administration en quête de reconversion
? Les critiques, faciles, sonnent faux. Car l’auteur n’en est pas à son coup
d’essai. Il signe en effet ici le sixième tome d’une histoire des douanes, qui
puisent leur origine dans l’Ancien Régime, sans compter les nombreux articles
et communications que depuis vingt-cinq ans il écrit avec persévérance et
succès dans des revues et des cercles scientifiques.
La singularité de ce livre ne tient pas seulement au profil
atypique de son auteur qui a su conjuguer son expérience personnelle avec un
vrai travail de recherche dans les archives, mais également à la nature et à la
diversité des sources qu’il a utilisées. Il s’agit en premier lieu de deux
revues administratives, l’une qui donne le point de vue officieux des
fonctionnaires des douanes, l’autre, syndicale, qui permet d’avoir une idée de
la condition du douanier dans la première moitié du XXe siècle. Cette
littérature grise est complétée par les archives de la direction générale des
douanes et des droits indirects mais aussi par celles de la direction du
personnel du ministère des Finances.
Enfin l’exploitation des archives des centres régionaux des
douanes, qu’il connaît bien – notamment ceux de l’Hérault et du Nord – a permis
un regard moins centralisateur sur une administration de terrain.
Car il s’agit avant tout de l’histoire d’une administration,
plus qu’une autre soumise aux événements politiques, aux alliances
diplomatiques et à la mobilité des frontières ainsi qu’aux aléas de la
conjoncture économique : une histoire à la fois singulière et exemplaire de la
France vue des douanes. On relèvera par exemple la manière dont les douanes
eurent à gérer les atermoiements de la politique extérieure, entre les mesures
protectionnistes et le libéralisme hésitant des années de l’entre-deux-guerres.
Ou bien encore comment la TVA a modifié la configuration des recettes
douanières et donc du métier de douanier. Car il s’agit avant tout d’une étude
centrée sur l’évolution du personnel, de son métier et de l’organisation
particulière qui en découle : la double structure en brigades et en bureaux
fait ainsi apparaître des métiers différents, et des cultures
différentes.
On regrettera cependant que l’auteur n’ait pas étudié les
éléments constitutifs d’une identité des douaniers, que l’on devine au fil des
pages : sens de l’État, technicité, mais surtout capacité d’adaptation qui
vient dénoncer une fois encore l’idée reçue d’une administration française
immuable et rigide. De même, le processus de décision interne au ministère, les
relations avec les autres directions des Finances ne sont guère évoqués. La
place de l’administration des Douanes au sein du ministère, son degré
d’autonomie par rapport au politique apparaissent en filigrane : on aurait
apprécié plus de précisions pour une approche comparée des différents services
qui constituent la force et le prestige de la forteresse des Finances.
Laure QUENNOUËLLE
ALAIN BLUM, MARTINE MESPOULET, L’anarchie bureaucratique, Paris, La Découverte,
2003,372 p., 29 €.
Cet ouvrage cherche à expliquer un phénomène historique majeur,
le stalinisme, par le biais du fonctionnement de l’appareil administratif et
des parcours individuels de celles et de ceux « qui sont au cœur des formations
administratives ». L’ambition est de critiquer les théories du totalitarisme.
Les auteurs mettent en effet en évidence le rôle relatif de l’idéologie,
élément parmi d’autres, dans la construction du système soviétique et,
inversement, ils soulignent la participation active des cadres intermédiaires
et de plusieurs couches de la société. Suivant les thèses de Moshe Lewin, les
purges ne constituent pas simplement l’expression d’une volonté de pouvoir du
Politburo, voire de Staline, mais
s’inscrivent dans une dynamique sociale et politique plus large.
L’intérêt des auteurs se concentre sur une administration
particulière et pourtant essentielle dans le fonctionnement soviétique : celle
des statistiques. Ce choix, inspiré de plusieurs travaux sur l’histoire des
appareils statistiques, en France, Italie, Grande-Bretagne, Russie, se révèle
particulièrement stimulant étant donné l’imbrication étroite dans le système
soviétique entre activité économique (étatique) et enjeux politiques
[1].
Les auteurs mettent pertinemment en évidence que l’histoire de
la CSU (la Direction Centrale des Statistiques) peut être lue comme celle d’un
double conflit : l’un avec les dirigeants politiques, l’autre avec les autres
administrations. Ils détaillent l’historique de ces conflits tout au long des
années 1920 et 1930; les continuités et les ruptures avec les périodes
précédentes sont aussi mises en évidence. Ainsi, la continuité avec l’époque
tsariste est impressionnante : la plupart des statisticiens employés par la CSU
en 1918 sont issus des rangs des zemstva (les organismes tsaristes d’autogestion
locale) et du CSK (le Comité central de statistique). Au début du nouveau
régime, ces statisticiens adoptent les mêmes méthodes qu’ils avaient
développées auparavant. Ce qui les pose en porte-à-faux avec les dirigeants
soviétiques. Ces derniers essayent de faire face à ce rôle clé des «
spécialistes bourgeois » soit en les limogeant soit en formant aussi vite que
possible une nouvelle génération de statisticiens communistes. Les auteurs
mettent alors en évidence le changement, souvent assez tendu, de générations de
statisticiens au sein de l’appareil soviétique.
Les statisticiens formés pendant les années 1920 marquent
certes des changements de taille par rapport à leurs prédécesseurs. Les auteurs
détaillent les continuités et les ruptures dans plusieurs branches de la
statistique :statistiques morales (avortement), statistiques des nationalités,
analyse de la stratification sociale et, finalement, enquêtes
démographiques.
En même temps, malgré une éducation déjà fortement conditionnée
par les clichés « marxistes », cette nouvelle génération de statisticiens n’est
pas prête non plus à subordonner ses analyses aux diktats des responsables
politiques. Comment interpréter ces attitudes ? De la résistance politique ?
Des enjeux professionnels ? Les deux à la fois ?
Selon Blum et Mespoulet, ces conflits n’impliquent pas que les
statisticiens soient simplement les victimes du stalinisme. Leur résistance
doit être conçue au sens large du terme, car elle passe moins par un projet
politique que par une ambition professionnelle. La source du conflit avec les
élites staliniennes se trouve donc dans la hiérarchie établie entre la
politique et le savoir. Si les statisticiens estiment que le savoir
scientifique doit orienter les choix politiques, à l’inverse, Staline et les
autres dirigeants bolcheviques considèrent que les orientations politiques
doivent être à la base des analyses scientifiques.
En même temps, l’élimination des anciens statisticiens de
l’époque tsariste, la marginalisation et parfois l’élimination de la première
génération de statisticiens soviétiques et, finalement, la subordination
stricte du calcul statistique au politique, ne sauraient s’envisager comme le
résultat d’une stratégie claire de la part de Staline et de ses proches. Le
système mis en place constitue le résultat d’une interaction entre groupes aux
ambitions différentes et dont les stratégies évoluent en fonction des
comportements de leurs opposants.
Cette conclusion, indispensable aux auteurs afin d’écarter les
interprétations en termes de « totalitarisme », est néanmoins nuancée par
l’autre argument, qui donne aussi son titre à l’ouvrage, selon lequel
l’anarchie bureaucratique est en quelque sorte voulue et créée par les leaders
soviétiques afin de mieux contrôler l’appareil. Cette tension entre stratégies
sciemment poursuivies et dynamique propre au système constitue la véritable
pierre d’achoppement de l’ouvrage et renvoie au cœur des analyses historiques
des systèmes totalitaires : quelle est la part des élites dirigeantes et de
leur idéologie, d’une part, celle des différents groupes sociaux, d’autre part,
dans la dynamique de ces systèmes ?
Dans ce contexte, l’argument webérien classique – l’opposition
entre le savant et le bureaucrate – même s’il vient assez facilement à
l’esprit, n’est pas forcément le plus pertinent pour rendre compte de
l’histoire des statisticiens russes. En effet, de nombreux leaders politiques
sont aussi des spécialistes. À partir de ce constat, il paraît légitime de se
demander si les conflits entre les statisticiens et les élites bolcheviques ne
pouvaient s’interpréter aussi comme des luttes entre deux orientations
politiques, voire entre deux définitions du champ même du politique. En
chiffrant, en comptant, les statisticiens – et cela depuis l’époque tsariste –
sont fortement persuadés d’accomplir par leurs analyses un acte politique.
L’analyse statistique est une expression de leur obshchestvennost’, de l’engagement civique qui
s’exprime souvent par l’adhésion à l’un ou à l’autre courant et mouvement
politique. Chayanov et Groman, ce dernier et Popov, Kondrat’ev et Strumilin
s’opposent sur la base d’arguments théoriques qui sont riches en implications
politiques desquelles ils sont bien conscients.
En réalité, c’est peut-être dans le croisement de l’argument
webérien avec une analyse plus strictement politique que se trouve la solution
du problème. Du fait de l’absence d’une véritable représentativité politique et
du rôle de l’État dans les réformes économiques, en Russie tsariste et en URSS,
cela n’a guère de sens de séparer les éléments professionnels des aspects plus
strictement politiques, surtout lorsque les statistiques et l’économie sont
concernées. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les « statisticiens
bourgeois », chacun désireux de devenir le conseiller du prince, ne cessent de
lutter les uns contre les autres tout au long des années 1920. Mais, de cette
manière, ils ne font qu’accélérer la dérive du système et leur propre
marginalisation. On peut se demander si cette attitude ne témoigne pas d’une
incompréhension plus générale, de la part des statisticiens, sur le lieu où se
situe le politique en URSS et sur la place que les dirigeants soviétiques
accordent au savoir. Certes, dans leurs déclarations officielles, Lénine,
Staline et les autres dirigeants soulignent l’importance du savoir économique
et statistique dans la gestion d’une économie planifiée. Les statisticiens y
croient et sont même prêts à lutter entre eux pour cette raison. Cependant, les
décisions de Lénine ou de Staline sont-elles réellement prises sur la base des
données statistiques et économiques ?
Sur ce sujet, Blum et Mespoulet répondent tantôt positivement,
tantôt par la négative. Mais ils concluent que la marginalisation des
statisticiens et des économistes a été à l’origine du « manque de cohérence »
de l’appareil stalinien et, finalement, des difficultés économiques
rencontrées. C’est là un argument tout à fait classique et assez répandu depuis
une dizaine d’années. Pourtant, la question n’est pas si simple. L’évolution
des systèmes statistiques et les conflits entre spécialistes de l’économie et
politiciens sont des phénomènes généraux en Europe (et même aux États-Unis) à
partir de la Première Guerre mondiale. Les solutions apportées dans les
différents pays mettent en évidence la difficulté à établir un lien simple et
constant entre efficacité de l’appareil statistique, présence d’institutions
démocratiques et performances économiques. L’Allemagne nazie est loin de
produire des statistiques efficaces; et que dire de la France et même des
États-Unis ? Pourtant, les performances économiques diffèrent de manière telle
que, encore de nos jours, la question du lien entre savoir et dynamique
économique, marché et institutions, ne cesse de se poser, en Russie comme dans
les économies de marché.
Alessandro STANZIANI
CLAUDE PENNETIER ET BERNARD PUDAL (ÉD.),
Autobiographies, autocritiques, aveux dans le
monde communiste, Paris, Belin, 2002,362 p., 22 €.
Cet ouvrage collectif analyse les pratiques biographiques et
autobiographiques dans le fonctionnement des usages et des régimes communistes
depuis les années 1920, en URSS comme en Europe (notamment en France et en
Italie). Fondé sur des matériaux nouveaux, en particulier les archives de
l’Internationale Communiste, mais aussi les journaux personnels et des
autobiographies de militants inédits, il montre de quelle façon les mécanismes
de gestion des populations, de sélection, de promotion et de contrôle des
nouvelles élites sociales et politiques, sous-tendent un usage démultiplié de
la pratique biographique (autobiographies de parti, autocritiques, aveux,
autobiographies édifiantes, autobiographies de crise).
L’ouvrage part du constat que le monde communiste s’inscrit
dans une double histoire de longue durée – celle de la construction de l’État
moderne et celle de la volonté de connaissance totale des individus – tout en y
adaptant ses logiques propres, à la fois idéologiques, historiques et
politiques. Dans le régime soviétique, l’encadrement biographique tient ainsi
une place tout à fait spécifique. Ceci s’explique notamment par le fait que la
promotion du seul capital politique comme mode de hiérarchisation sociale
implique l’élaboration d’un « référentiel identitaire » servant de grille de
codification et d’évaluation des individus. Ce référentiel, qui ne peut être
que conforme à la lecture communiste de la théorie marxiste-léniniste –
c’est-à-dire la valorisation de la classe ouvrière et du Parti comme seuls
acteurs collectifs révolutionnaires – implique alors l’invention de récits
biographiques ou identitaires types conformes à la doctrine.
Comme l’écrivent Claude Pennetier et Bernard Pudal dans leur
programmatique et savante introduction, « le récit de l’histoire sociale et
idéologique de chacun devient le trait pertinent à partir duquel la hiérarchie
sociale s’ordonne ». Dans les années 1920, l’appartenance à une lignée
prolétarienne est ainsi une dimension essentielle de l’identité du citoyen
soviétique, d’autant qu’elle permet d’accéder à un ensemble de biens et
services (nourriture, logement, école, etc.). Puis, dans les années 1930, la
taxinomie sociale ne reconnaît que la trilogie ouvriers-paysans-intellectuels.
Après la Seconde Guerre mondiale, en revanche, la valorisation des compétences
scolaires et professionnelles redessine les contours de l’identité sociale dans
la société soviétique. Cette analyse diachronique permet aux auteurs une
relecture passionnante de l’histoire des transformations sociologiques du PC en
URSS. Le travail sur le référentiel identitaire, dès lors qu’il permet la «
hiérarchisation du système social en
construction » (p. 21), accompagne en effet
de facto le projet stalinien de
promotion des élites nouvelles (cadres politiques, administratifs, économiques)
et d’élimination des « mal promus », par le biais notamment des campagnes de
vérifications. Ce double mouvement, qui répond à la phase instable de
construction du régime soviétique, débouche également sur un paradoxe, celui de
la méfiance permanente du pouvoir politique à l’égard des nouvelles élites
sociales, qu’il tente pourtant de susciter et promouvoir.
Dans ce nouveau contexte, le récit autobiographique, que les
auteurs assimilent à un « travail de légitimation », permet de se couler dans
un moule tout en faisant valoir ses droits, si nécessaire. Ces grandes
narrations permettent surtout de mieux comprendre comment les individus
s’évaluent et se livrent au processus de vérification. L’ouvrage, construit en
trois parties, porte son attention sur différents types de dispositifs
narratifs.
Dans la première partie, consacrée aux formes de l’autocritique
et de l’aveu en URSS dans les années 1930, Berthold Unfried étudie d’abord la
façon dont les Kominterniens en arrivent à parler d’eux-mêmes tout en
intériorisant les contraintes des normes soviétiques. Dans leur introduction,
Claude Pennetier et Bernard Pudal réinsèrent notamment cette autocritique des
dirigeants, des cadres ou des militants dans le cadre d’une culture
autocritique communiste, conçue comme un « ensemble de pratiques de
connaissances de soi, connaissances codées par le référentiel identitaire et
orientées par le don de soi à l’institution ». Josette Bouvard analyse le cas
original de l’Histoire des fabriques et des
usines (1931-1936), projet collectif d’histoire des travailleurs et
du mouvement ouvrier porté par Maxime Gorki, dans lequel apparaît, de façon
contradictoire, « une lutte pour le récit légitime de l’histoire » et une
tentative de normalisation du récit de la vie ouvrière. Jean-Jacques-Marie et
Véronique Gros analysent les différentes facettes, privées et publiques, de la
scène de l’aveu, telle qu’elle se donne à voir lors des procès de Moscou de
1936-1938. On retiendra en particulier l’analyse de Véronique Gros sur l’«
intimité diariste » au temps de la Terreur, fondée sur un dépouillement de plus
de 200 journaux personnels de citoyens soviétiques « ordinaires », et qui
s’interroge de façon nuancée sur l’adaptation possible de l’écriture intime à
certaines postures du pouvoir – goût du secret, dédoublement, désir
d’immortalité –, alors même que cette écriture est un lieu de questionnement «
autonome », fragmentaire, discontinu, et souvent rétive à l’interprétation
univoque.
Les dispositifs liés à la naissance de « l’autobiographie de
parti » et des questionnaires biographiques au cours des années 1920 sont
présentés dans la deuxième partie de l’ouvrage. L’histoire du questionnement
biographique et des mécanismes de contrôle qui s’y rattachent, sont illustrés
en particulier par l’analyse des cas français (avec une étude spécifique sur
les cadres du Bourbonnais de 1944 à 1962, par Julian Mischi) et italien. En
Italie, le rôle de l’École des cadres au sein du PCI, comme moment clé du
parcours biographique communiste et de formation du militant – apprentissage de
la langue et des rituels, modalités d’autocontrôle et de « remise de soi »,
discipline des mémoires et des comportements – est très utilement mis en valeur
par Anne Marijnen et Mauro Boarelli.
Ce dernier signale le rôle très important des veillées et
lectures comme instrument d’alphabétisation et d’éducation politique, au cours
desquelles les individus se réapproprient l’usage ancien de l’oralité et de la
médiation communautaire.
Dans la troisième partie, c’est le genre autobiographique en
France et en Italie qui est analysé. L’autobiographie héroïque, stylisée et
édifiante, constitue le corpus d’analyse de Claude Pennetier et Bernard Pudal,
qui se fondent sur le célèbre récit de Maurice Thorez paru en 1937,
Fils du Peuple, pour en repérer les
multiples invariants. Utilement, les auteurs rappellent à quel point la mise en
valeur des destins individuels (communistes, ouvriers de choc, soldats)
s’inscrit en grande partie dans la continuité du culte charismatique qui se
déploie après la mort de Lénine, permettant ainsi de nourrir une nouvelle
passion, ou iconographie, qui peuple le « mythe prolétarien ». Au-delà, les
auteurs inventorient la multiplicité des processus par lesquels les individus –
ex-communistes, exclus, dissidents, femmes – sont fondés à prendre la parole.
Cette volonté de dire encadre une multitude d’intrigues – récits positifs,
plaidoyers, auto-analyse – par lesquelles les individus peuvent également se
déprendre du référentiel identitaire qui avait sous-tendu leur histoire. Bruno
Groppo, quant à lui, revient sur cette « culture de l’autobiographie » à
l’œuvre chez les cadres et militants communistes italiens depuis la Seconde
Guerre mondiale, déroulant ainsi le fil des logiques mémorielles et
générationnelles (le récit des origines du PCI, le témoignage des émigrés,
l’itinéraire internationaliste, le rapport à l’URSS, etc.) pour expliquer cette
passion d’écriture qui se veut aussi « une certaine manière d’être communiste,
un certain modèle ».
Au total, et de façon très originale, les auteurs décryptent la
formidable emprise narrative exercée sur et par les individus dans l’expérience
communiste. Les cadres de l’intelligibilité du récit communiste sont ainsi
avantageusement analysés, permettant également de mieux comprendre, comme
l’explique Marie-Claire Lavabre dans le dernier chapitre, la fonction de «
socialisation » d’une telle mémoire historique.
Cette histoire sociale du récit et de l’identité communistes
apporte un regard renouvelé sur un univers biographique complexe, source de
nombreux malentendus, mais dont on peut aujourd’hui tenter de recomposer le fil
narratif. Cette opération collective de « reconfiguration » est pleinement
réussie et ouvre des perspectives de recherche passionnantes sur la force de
l’emprise biographique dans nombre de lieux et institutions encore peu étudiés
(mouvements de jeunesse, universités, administrations d’État, par exemple). En
l’absence de bibliographie finale, on se reportera très utilement aux
nombreuses notes permettant d’identifier de façon détaillée des travaux récents
sur les enjeux traités. En revanche, on regrettera, pour un livre qui tentait
une approche globale du « monde communiste », l’absence notable d’analyses
consacrées aux démocraties populaires d’Europe centrale et orientale (hormis
une étude de Françoise Mayer sur cinq témoignages de cadres communistes
tchèques après 1989) ou à l’Asie, qui aurait permis de s’interroger utilement
sur la prégnance ou non des usages du biographique dans l’ensemble des États
dits socialistes.
Anthony KRAUSE
BÉNÉDICTE ZIMMERMANN, La
constitution du chômage en Allemagne. Entre professions et
territoires, Paris, Éditions de la MSH, 2001,278 p., 25,91
€.
Au moment de la fin annoncée du « modèle allemand » des
relations professionnelles, il semble plus que jamais indispensable de
restituer la contingence historique qui a présidé à la constitution de ces
catégories de pensée et d’action aujourd’hui remises en cause. Tout en se
cantonnant à la période qui va de 1871 à 1927, date de la loi instituant une
caisse nationale d’assurance chômage, Bénédicte Zimmermann fournit de
nombreuses pistes pour penser le travail dans ses articulations avec la
profession, le territoire et le politique.
L’intrigue du livre se construit sur l’écart de quarante ans
entre la mise en place des caisses d’assurances bismarckiennes et la mise en
place d’un système national d’assurance chômage. Le décalage entre
l’effervescence réformatrice des municipalités, syndicats, statisticiens et
membres du
Verein für Socialpolitik,
et le blocage structurel au niveau central met en difficulté les
représentations communes du
Kaiserreich comme un État interventionniste,
matrice d’un modèle de protection sociale octroyé « par le haut »
[1]. Ce décalage temporel
illustre les limites d’une grande partie de la littérature consacrée à la
genèse des États-providence, qu’elle repose sur une interprétation en termes de
convergences fonctionnelles ou de spécificités culturelles, utilisant presque
exclusivement le cadre national comme unité d’analyse, et donc peu attentive à
d’autres scènes, espaces et situations où s’accomplit, dans le cas allemand,
l’essentiel du travail de mise en forme de la catégorie chômage. Or, l’auteure
ne cède pas à la tentation inverse, en limitant l’enquête à une monographie
d’une ville, d’un syndicat ou d’une association, veillant toujours à multiplier
les points d’observation et à intégrer les contraintes structurelles dans ses
analyses fines des acteurs en situation.
Les principaux intérêts et originalités de ce livre résident
donc dans le croisement des échelles d’analyse, de la manière dont le
territoire et les professions se recomposent par les investissements des
acteurs visant à mettre les catégories (cognitives, statistiques, juridiques… )
en adéquation avec les pratiques.À ce titre, le livre est un exercice
exemplaire de transdisciplinarité en actes, trouvant un juste équilibre entre
une démarche constructiviste et l’attention aux pratiques. Si le pari de
l’interdisciplinarité porte indéniablement ses fruits dans l’ensemble, la vaste
gamme des références théoriques et disciplinaires mobilisée produit des
passages parfois excessivement denses, et les liens qui relient les nombreux
objets et acteurs qui contribuent à structurer cette catégorie ne sont pas
toujours suffisamment explicités.
Le plan du livre suit à la fois une logique thématique et une
logique chronologique, les deux premières parties étant consacrées au
Kaiserreich et la dernière à la
République de Weimar. Les parties consacrées au Kaiserreich sont les plus riches en termes de
variabilité des méthodes et sources mobilisées, tandis que les chapitres
consacrés à la République de Weimar sont à la fois moins novateurs et moins
denses.
Le premier chapitre s’inscrit dans la perspective de la
Begriffsgeschichte et retrace les
évolutions des mots utilisés pour désigner le travail, le métier et le
non-travail pendant le XIXe siècle. Salutaire pour éviter les confusions et les
faux-semblants qu’une traduction implique souvent, l’attention portée aux
glissements et sédimentations de sens l’est aussi pour comprendre la teneur des
controverses analysées par la suite. Si le terme Arbeitslos s’impose au cours des années 1890 en
se distinguant d’autres notions telles que Erwerbslos (sans activité) ou
Beschäftigungslos (sans occupation),
le terme reste enchâssé dans les catégories d’action plus anciennes, entre la
logique assurantielle comme un espace socialement construit (ou à construire)
du partage du risque, et la logique assistantielle qui insiste sur la faute
individuelle. Or, si la mobilité géographique et la labilité des catégories
professionnelles, caractéristiques de la fin du XIXe siècle, remettent en cause
les logiques assistantielles basées sur le seul cadre municipal, la
catégorisation du chômage comme un risque pâtit de la difficulté à déterminer
des critères « objectifs », permettant de distinguer ceux qui « désirent
travailler » des « paresseux », ouvrant ainsi un espace de controverses et de
débats sur le nombre et l’identification des chômeurs et les causes et les
remèdes possibles du chômage.
De belles pages sont consacrées aux opérations d’objectivation
statistique et juridique du chômage, se situant aux carrefours de la science et
de la politique. L’auteure montre ainsi que malgré l’orientation empirique et
pratique du Verein für Socialpolitik,
les clivages politiques qui la traversent, la perception du chômage comme un
phénomène marginal et la prévalence de la monographie comme technique
privilégiée d’objectivation, empêchent l’inscription du problème dans l’espace
national. De même, malgré la mise en place d’une commission de statistique
ouvrière en 1892 sous la tutelle de la Chancellerie, et un recensement de 1895
qui tente de produire un savoir totalisant sur le chômage à l’échelle
nationale, ces institutions furent « rigoureusement bornées par les besoins
d’une action gouvernementale préalablement définie » et devinrent en définitive
des instruments de légitimation de l’inaction gouvernementale.
Si les syndicats privilégient la profession comme principe
d’équivalence dans la mise en place des premières caisses d’assurance et le
travail de dénombrement des chômeurs, les municipalités, et en particulier les
statisticiens municipaux, construisent leur action sur le critère de la
résidence et mettent en place de performants bureaux publics de placement.À
travers l’analyse fine de l’exemple strasbourgeois, on voit comment une
dialectique de compétition et d’émulation entre les syndicats et le pouvoir
municipal, dans la prise en charge du chômage, institue progressivement une
relation de coopération et de confiance entre les syndicats, la puissance
publique et un patronat ouvert, qui préfigure le paritarisme des années 1920 et
renforce l’orientation réformiste et « responsable » du syndicalisme.
Si les dernières années avant guerre sont marquées par une
inscription progressive du chômage comme catégorie nationale, par la
structuration fédérale des associations municipales ou réformistes, des bureaux
de placement et du travail d’harmonisation statistique, l’hostilité du patronat
et l’assimilation, par le gouvernement de l’enjeu du chômage à la
social-démocratie, « l’ennemi de l’intérieur », rendent toute législation en la
matière impensable. On voit ainsi en creux comment le principe de subsidiarité
ne fonctionne qu’à sens unique, en renvoyant systématiquement le problème aux
municipalités, légitimant ainsi l’inaction de l’État central. Si l’argument de
l’(in)articulation entre le local et le national est très convaincant, on peut
néanmoins regretter que l’auteure n’utilise pas plus systématiquement les
éléments de comparaison avec d’autres contextes nationaux, et intègre peu les
réseaux transnationaux et la circulation internationale des « modèles », «
recettes » et dispositifs d’action dans son analyse.
Une brèche dans le blocage structurel au niveau central fut
créée par l’Union sacrée ( Burgfreiden) pendant la Première Guerre et
consommée avec la mise en place de la République de Weimar, qui se solde par un
premier décret sur l’assistance aux actifs sans travail le 13 novembre 1918, la
création d’un ministère du Travail en mars1919, et la création fin 1919 des
Communautés de Travail du Reich, regroupant salariés et employeurs, qui se
convertissent aux vertus du paritarisme pour parer aux risques d’un
interventionnisme étatique encore accru après 1918. Or, malgré cette
reconfiguration des acteurs, il fallut attendre 1927 pour réunir une majorité
au Reichstag et trouver un accord
entre les « partenaires » sociaux sur les dispositifs concrets des caisses
d’assurance chômage, désormais réservées aux seuls salariés et ne prenant pas
en compte le critère des besoins, dernier vestige de la logique assistantielle.
Si l’auteure montre que cet accord dépendait de la mise en place d’une nouvelle
logique d’équivalence entre les professions et les territoires, fondée sur les
catégories juridiques, on n’aperçoit pas très clairement qui a porté ce nouveau
référentiel (les juristes, le ministère du Travail, les syndicats et le
patronat ?) et comment cette nouvelle grammaire sociale a permis de mettre en
adéquation les catégories de pensée et les pratiques.
Il n’empêche que ce travail nous permet de saisir le « modèle
allemand » non pas comme un invariant culturel, mais comme une cristallisation
de dispositifs d’action, ouverts à la contingence historique, produits dans la
conjoncture particulière de la sortie de la guerre de 1914-1918, et qui
réactualise les catégories et répertoires d’action mis en place par une
multitude d’acteurs sous le régime autoritaire de Guillaume II.
Jay ROWELL
MARTIN BRUEGEL, Farm, Shop, Landing
: the Rise of a Market Society in the Hudson Valley, 1780-1860,
Durham (N. C.), Duke University Press, 2000.
L’un des débats les plus actifs dans l’historiographie
américaine de la période dite de la « Jeune République », de l’Indépendance aux
années 1820 environ, porte sur le degré de commercialisation de la société. Les
pratiques de l’époque étaient-elles encore dominées par une « économie morale
», fondée sur l’échange de services non monétarisés, ou au contraire se
structuraient-elles autour d’approches « capitalistes », centrées sur le profit
? Le livre de Martin Bruegel est représentatif de l’état actuel de la question,
marqué par une lente convergence des historiens des deux bords vers un modèle
mixte et progressif. Sans nier l’existence de rapports marchands dès 1790-1800,
l’auteur insiste sur leur relative marginalité dans la vie quotidienne au début
de la période, pour mieux faire ressortir leur généralisation dans les
décennies suivantes. Vers le milieu du siècle, ce lent processus de «
révolution commerciale », pour utiliser un concept largement répandu dans
l’historiographie depuis quelques années, a donné naissance à une société
profondément transformée aussi bien dans ses valeurs que dans ses pratiques,
sans que les vieilles habitudes d’échange communautaire aient complètement
disparu pour autant.
La diffusion des rapports marchands est retracée ici dans le
cadre rural de deux comtés américains (subdivision administrative à mi-chemin
entre le département et le canton français), situés dans la vallée de l’Hudson,
au nord de New York. Les deux premiers chapitres décrivent une société rurale
encore dominée par le souci de la subsistance, et une économie qui fait la part
belle aux échanges de travail et de services entre voisins.
Les transactions commerciales « modernes », gouvernées par la
loi de l’offre et de la demande, se rencontrent plutôt aux marges de la région,
lorsque les agriculteurs locaux, peu spécialisés par ailleurs, entrent en
contact avec des négociants qui peuvent écouler leur production à New York.
Même alors, les prix pratiqués fluctuent beaucoup moins que dans la métropole,
et les échanges s’insèrent dans un cadre de relations interpersonnelles plus
coutumières que purement économiques, avec une forte composante familiale. Ces
codes communautaires se manifestent aussi, aux yeux de l’auteur, dans les rôles
et les comportements des deux sexes, aussi bien au travail qu’à la taverne
locale.
Déjà initiés aux circuits monétarisés, ne fût-ce que parce
qu’une partie de leur production au moins devait être négociée en argent
liquide afin de pouvoir payer l’impôt, les agriculteurs de la région se
trouvèrent à partir de 1810-1820 environ confrontés au développement des
rapports marchands, à la fois politiquement, avec la diffusion des idées de
libre marché, économiquement, avec le désenclavement de la région grâce à la
rénovation du réseau routier et l’introduction de nouvelles techniques
agricoles (plantes fourragères)
ou non (manufactures textiles, tanneries), et socialement, de
par l’émergence d’un travail quantifié, mesuré par de nouveaux instruments
(horloges, montres), et de plus en plus salarié. Les chapitres centraux de
l’ouvrage retracent les conséquences de cette évolution : spécialisation de la
production agricole, devenue majoritairement commerciale; modification de la
division du travail entre les sexes; apparition d’un secteur industriel dual,
fait d’échoppes et de manufactures au rythme de fonctionnement très différent;
arrivée d’immigrants récents; irlandais, anglais ou canadiens. Socialement
aussi, la région change. La famille reste un point de référence important, mais
les rapports purement économiques gagnent d’autant plus de terrain que ce
processus est producteur d’un certain bien-être, pour une bonne partie de la
population du moins (y compris, semble-t-il, les ouvriers d’industrie). Loin
des soucis de subsistance du début du siècle, la région, vers 1850, voit
l’apparition d’une nouvelle classe moyenne, en partie seulement issue du négoce
et de la boutique, et qui acquiert au moins certains des objets marqueurs
d’appartenance à l’élite, tapis de salon ou magazines mensuels. Dans la sphère
publique, le code d’honneur hérité du XVIIIe siècle laisse place à la vertu
bourgeoise, la déférence hiérarchique aux joutes entre partis de masse,
l’appartenance religieuse devient plus floue, mais aussi plus active
socialement, avec les mouvements de réforme évangéliques, et les appartenances
ethniques se dissolvent progressivement, remplacées par l’anonymat de l’offre
et de la demande.
Toute cette évolution est décrite de manière convaincante par
Martin Bruegel, et l’une des forces de son travail est certainement l’abondance
du recours à des sources construites ad
hoc, particulièrement en matière de techniques agricoles et de
statut social. Les échantillons d’inventaires, les séries de livres de compte
de boutiquiers ou d’agriculteurs, l’utilisation aussi de quelques sources
chiffrées comme les recensements de l’État de New York, instaurés plus tôt
qu’ailleurs, permettent de donner à nombre de développements une épaisseur et
une précision qui n’est pas toujours de règle dans les études locales de la
période 1790-1850, baptisée aux États-Unis « Âge sombre de la statistique », du
fait de l’absence de sources quantitatives aisément accessibles. La précision
est aussi chronologique, puisque sur tous les points abordés, l’ouvrage aboutit
à faire des deux décennies 1820 et 1830 la période cruciale de transformation
des campagnes. Ailleurs vaguement renvoyée à un « premier XIXe siècle »
élastique, cette transformation apparaît ici comme un phénomène à la fois
extrêmement rapide (une génération au plus) et de très grande ampleur, puisque
la société locale en est sortie profondément métamorphosée.
C’est sans doute là que l’on atteint la limite de ce travail,
qui décrit certes toute une série de transformations, mais sans aboutir à une
vision intégrée, et sans véritablement aborder la question des causes et des
mécanismes internes de ces bouleversements. La multiplicité des sujets évoqués
dans chaque chapitre est source de confusion, et ne permet pas de bien
distinguer entre causes et conséquences. Un travail éditorial plus important
aurait dû permettre d’élaguer des éléments souvent intéressants, mais mal
reliés au sujet central, la transformation commerciale d’une région rurale, et
pas toujours développés à fond. À l’inverse, nombre de passages importants
auraient mérité plus de développement, particulièrement du point de vue de la
construction des sources (souvent allusivement décrites en note) et de leur
critique (généralement omise). Même incertitude sur la méthodologie, penchant
tantôt vers l’histoire quantitative, tantôt vers l’anthropologie culturelle, ce
qui en soi n’aurait rien de répréhensible si les deux approches étaient
également maintenues tout au long du travail. Mais il y a plutôt alternance
sans règle bien nette, et le résultat est moins une narration suivie qu’une
série de vignettes parfois disparates.
Une partie du problème vient sans doute de la taille de la
région couverte : deux comtés américains, soit 1500 km
[2] environ ! Justement parce que
Martin Bruegel cherche à très juste titre à appuyer ses généralisations sur un
point de vue aussi micro-local que possible, il est amené à multiplier les
coups de sonde, avec un degré de précision très inégal, alors que le corpus de
sources impliqué au départ est bien trop important pour être dépouillé
exhaustivement. Mais la question essentielle est sans doute celle des leçons à
tirer des éléments qu’il décrit. La discussion historiographique aurait pu
servir de fil rouge à la narration, alors qu’elle n’apparaît vraiment qu’en
introduction. Le modèle de Martin Bruegel, nous l’avons dit, est par son
caractère progressif à mi-chemin entre l’« économie morale » de James Henretta
ou Michael Merrill, et l’« économie capitaliste » de Winifred Rothenberg; en ce
sens, il pourrait constituer un pas vers une synthèse des deux écoles.
Mais cette possibilité reste virtuelle, dans la mesure où le
lecteur est laissé libre de tirer ses propres conclusions à partir d’un
matériau foisonnant, dont le sens n’est pas toujours évident malgré une
multitude de remarques stimulantes et novatrices. C’est d’autant plus
regrettable que le matériau en question est, nous l’avons dit,
exceptionnellement riche, et souvent traité avec une précision rare en histoire
sociale américaine. En ce sens, et malgré ses imperfections,
Farm, Shop, Landing reste une
référence obligée pour toute discussion des périodes de la « Jeune République »
et jacksonienne, et une source précieuse aussi bien d’indications quantifiées
et précises que de pistes nouvelles en ce domaine.
Pierre GERVAIS
ALFRED CHANDLER, FRANCO AMATORI, TAKASHI HIKINO (EDS ),
Big Business and the Wealth of
Nations, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.
Il n’est pas facile de rendre compte d’un ouvrage aussi
impressionnant, conçu pour faire autorité et transformer profondément les
interprétations en vigueur parmi les historiens de l’économie mondiale et des
entreprises. Rédigé sous l’égide d’Alfred Chandler, le doyen des historiens
américains des entreprises, cet ambitieux travail réunit les interventions des
participants à une table ronde du XIe Congrès international d’histoire
économique, tenu à Milan. Remaniées, elles constituent un tout homogène,
destiné à illustrer le rôle crucial joué par les grandes entreprises dans la
croissance (ou la stagnation) de différentes économies nationales à chaque
étape de leur développement.
Chandler et ses collaborateurs les plus proches, co-éditeurs du
volume, ont une théorie précise en tête, dont la démonstration structure la
présentation des articles. Une première partie expose cette théorie, que des
études de cas appliquent ensuite à un ensemble de pays industrialisés. Cette
deuxième partie est organisée en quatre catégories : d’abord les pionniers
industriels, États-Unis, Allemagne et Grande-Bretagne, puis des pays européens
industrialisés plus tard (France, Italie, Espagne), puis leurs imitateurs
d’Extrême-Orient et d’ailleurs (Corée du Sud, Japon, Argentine), et enfin deux
économies planifiées (Union Soviétique et Tchécoslovaquie). Dans une dernière
partie, plusieurs chercheurs sont invités à apporter leurs commentaires sur les
articles présentés, et à évaluer l’intérêt du modèle proposé par Chandler.
Certains d’entre eux se concentrent sur des aspects particuliers de ce modèle :
rôle de l’État (Thomas McCraw), capital humain et acquisition de savoir-faire
(William Lazonick, Mary Sullivan), ou marchés des capitaux (Takashi
Hikino).
Un résumé du plan suffira donc pour que le lecteur perçoive le
grand dessein à l’œuvre ici, exécuté à travers 11 études nationales, 19
articles au total, dont certains très détaillés et exhaustifs, et qui sont
pratiquement tous rédigés par des chercheurs reconnus et de réputation
internationale.
Ce que Chandler tente d’offrir ici n'est rien moins qu’une
synthèse remise à jour de l’ensemble de son œuvre passée sur l’émergence de la
grande entreprise en Amérique du Nord et en Europe occidentale. Ce qui
constitue l’élément central de cette synthèse, c’est le rôle des grandes
entreprises fortement consommatrices de capital. Ce genre d’entreprise est
apparu pendant la deuxième révolution industrielle provoquée par l’apparition
de nouvelles techniques dans les industries chimiques, métallurgiques et
électriques. De grandes firmes fondèrent leur réussite sur leur capacité à
employer ces nouvelles techniques en recourant à des économies d’échelle et de
synergies, en édifiant de grandes structures organisationnelles efficaces qui
accordaient un rôle clé aux gestionnaires, et en formant et organisant leur
force de travail de manière adéquate.
Celles que l’on a appelées les « firmes pionnières » devinrent
rapidement de gros opérateurs oligopolistiques, d’abord sur leur marché
national puis sur les marchés internationaux. Elles jouèrent un rôle de pôle
d’attraction et de terrain d’entraînement pour tout le reste de l’économie;
elles stimulèrent la croissance du secteur des services en interagissant avec
les moyens de distribution, de transport, de financement et d’échange;
elles favorisèrent le développement d’un vaste réseau de
fournisseurs et de clients de taille plus modeste; et elles répandirent dans
tous les autres secteurs, industriels ou non, leur propre savoir-faire
technique et organisationnel. Par-dessus tout, lorsque de nouveaux
développements techniques à fort contenu scientifique, en pétrochimie, en
informatique, en aéronautique, en électronique et en pharmaceutique
provoquèrent le passage de la seconde à la troisième révolution industrielle,
pendant la deuxième moitié du XXe siècle, les mêmes grandes entreprises
oligopolistiques parvinrent à en tirer pleinement avantage. Leurs ressources
humaines et leur savoir-faire organisationnel et technique leur permirent
d’effectuer les ajustements nécessaires pour réaliser la transition vers un
environnement plus compétitif et tourné vers le savoir scientifique.
Ce schéma théorique est fort bien illustré par l’impressionnant
développement que Chandler consacre aux États-Unis. Après avoir retracé la
montée d’une poignée de firmes pionnières entre 1890 et 1920, comme General
Electric, ATT, Standard Oil, Heinz, Coca-Cola, General Motors, United Steel,
Monsanto, Du Pont, RCA, IBM et bien d’autres, il démontre que la plupart de ces
entreprises géantes furent parfaitement capables de survivre et de prospérer
après 1945. IBM, par exemple, appliqua constamment une stratégie de
développement de nouveaux produits, passant des cartes perforées aux grosses
unités de traitement de données avant de se tourner dans les années 1960 vers
une nouvelle génération d’ordinateurs compatibles tant pour les logiciels que
pour les supports, puis dans les années 1980 de se concentrer sur les PC. Dans
le sillage du succès d’IBM, deux grandes firmes pionnières, Intel et Microsoft,
entrèrent en scène en tant que fournisseurs pour PC. IBM était parvenue à
rester dans la course en électronique et en informatique, tout comme y
parvinrent dans leurs branches respectives les grandes compagnies pétrolières –
les « sept sœurs », comme on les appelle souvent, nées du démembrement de la
Standard Oil –, Du Pont en chimie, Boeing en aéronautique, etc.
Chandler fait remarquer qu’en 1987, les 200 plus grosses
entreprises industrielles américaines représentaient 43% de l’ensemble de la
valeur ajoutée du secteur manufacturier du pays, près de la moitié de
l’investissement, et une bonne partie des investissements de recherche et
développement. La haute technologie concentrait 88 d’entre elles. Mais le fait
le plus remarquable est qu’en dehors du secteur de l’électronique, dans lequel
la plupart des opérateurs dominants naquirent après la Seconde Guerre mondiale,
les 200 firmes les plus importantes avaient toutes été fondées avant 1941, et
nombre d’entre elles existaient déjà en 1914.
Ces chiffres résument l’essentiel du modèle de Chandler. Les
premiers arrivés ont eu tendance à devenir immortels. La puissance, le
savoir-faire, la croissance accumulés les ont servis, et souvent fort bien
servis. En introduisant les bons changements au bon moment, ils entassèrent
acquis sur acquis, et entraînèrent avec eux l’ensemble de l’économie
américaine. Les échecs ne sont pas totalement absents de ce récit, bien
sûr.
United Steel, le plus gros des manufacturiers d’acier, retarda
une restructuration des plus nécessaires, et sa politique de prix,
insuffisamment agressive, permit à ses concurrents de l’affronter et lui fit
perdre son avantage. RCA ne parvint pas à remettre en cause l’avance d’IBM dans
l’électronique informatique dans les années 1960, et se lança ensuite dans une
stratégie de diversification sans lien avec ses activités passées et peu
prometteuse. Certains échouèrent donc, d’autres naquirent, mais les grandes
entreprises continuèrent à dominer collectivement, maîtres des marchés et à
l’avant-garde des vagues successives d’innovation technique. Chandler prend
soin de mettre en valeur le chœur des acteurs plutôt que les solistes. Il
s’agit véritablement d’un compte rendu magistral de l’Amérique des grandes
entreprises au XXe siècle, en un style aussi impressionnant
qu’efficace.
C’est dans l’application du modèle chandlerien à d’autres pays
que les choses se gâtent. Dans quelle mesure l’industrialisation réussie de ces
pays est-elle à mettre au compte des grandes entreprises ? Et de quel genre de
grandes entreprises s’agit-il ? Sont-elles comparables à leurs homologues
américaines ? Certains chapitres nationaux sont de premier ordre, et tous
présentent beaucoup d’intérêt, mais les réponses qu’ils fournissent sont
quelque peu décevantes, mesurées à l’aune du programme de Chandler. Toutes ces
études de cas aboutissent à un ou plusieurs des résultats suivants. Tout
d’abord, certains auteurs hésitent à se confronter au modèle de Chandler, et se
replient sur un récit plus traditionnel de l’histoire du développement et des
performances économiques du pays étudié.
Ensuite, il s’avère pour certains pays que les spécificités des
parcours des entreprises ne peuvent pas être prises en compte dans le cadre du
modèle proposé, particulièrement dans des sociétés tardivement industrialisées
et non occidentales. Enfin, dans certains cas, c’est la validité du modèle
lui-même qui soulève un net scepticisme (cf. par exemple, les chapitres rédigés
par Jones sur la Grande-Bretagne et par Barbero sur l’Argentine).
L’étude que Geoffrey Jones consacre aux performances des
entreprises britanniques est incertaine, et problématique. Théoriquement, le
modèle chandlerien s’applique à la Grande-Bretagne, puisque ses entreprises ne
parvinrent pas à profiter pleinement des nouvelles techniques apparues à la fin
du XIXe siècle, et en restèrent de ce fait à de petites unités, à un
capitalisme plus « personnel » que managérial, handicaps perpétués à quelques
exceptions près à travers tout le XXe siècle. Assez logiquement, ce paradigme
n’a jamais soulevé l’enthousiasme des spécialistes britanniques d’histoire des
entreprises, et leur scepticisme se retrouve largement sous la plume de G.
Jones. Ce dernier admet que beaucoup de firmes britanniques aux opérations
complexes et fortement consommatrices de capital souffraient de faiblesses dans
leur organisation et leur gestion avant 1945. À l’inverse, les entreprises
réussirent remarquablement à adapter leur structure et leurs stratégies au
vaste réseau d’investissements britanniques à l’étranger et d’engagements
impériaux, grâce à la création de grands groupes financiers ou de services
privés ou publics, d’ampleur multinationale et organisés de manière très
souple. Après 1945 en revanche, de grandes entreprises à l’américaine furent
effectivement fondées, mais leur efficacité concurrentielle était douteuse,
leur activité trop dominée par des stratégies de court terme, leurs pratiques
souvent prédatrices, et elles édifièrent des monopoles nuisibles à l’économie
du pays. Peut-être, s’interroge Jones, « faudrait-il inclure dans la notion de
capacité organisationnelle non seulement les structures d’entreprise, mais
aussi les systèmes de valeurs dérivés des cultures propres à chaque nation »?
En d’autre termes, Jones semble vouloir conclure que les entreprises
britanniques cherchant à réussir devraient suivre non pas le modèle américain,
mais un modèle différent, fondé sur des petites et moyennes entreprises, aux
structures plus souples et plus tournées vers l’exportation.
Aucune grande entreprise du genre de celles que Chandler
appelait de ses vœux ne s’est manifestée en Argentine, un pays qui de toute
évidence n’a pas réussi à atteindre un degré satisfaisant de progrès
économique. Faudrait-il de ce fait y voir la démonstration
a contrario de l’efficacité du modèle
général ? D’après Maria Ines Barbero, le comportement erratique de l’économie
argentine est surtout le résultat de politiques d’État également erratiques, et
génératrices de chocs macro-économiques lourds de conséquences. Tantôt le
gouvernement encourage l’investissement étranger, tantôt il le décourage et
soutient les petites entreprises contre les grandes firmes. Très sceptique sur
le modèle, Barbero conclut que « dans le cas de l’Argentine, déterminer dans
quelle mesure les activités des entrepreneurs et des firmes sont réellement à
l’origine des difficultés du développement industriel, compte tenu d’un
contexte d’environnement économique instable et de fort protectionnisme
étatique, est probablement plus important que d’essayer de mesurer la
contribution des grandes entreprises à la richesse nationale ». Étendre
sérieusement le modèle de la grande entreprise à des pays si différents des
États-Unis supposerait au minimum de dégager un ensemble de critères et de
conditions que ces pays devraient avoir rempli au préalable, y compris du point
de vue des politiques économiques de l’État, des attitudes des entrepreneurs,
des facteurs internationaux, etc. Le résultat serait un genre de paradigme
néo-rostowien, précisément ce dont les historiens de l’économie ont essayé de
se libérer ces cinquante dernières années.
Peut-être serait-il plus fructueux d’analyser la grande
entreprise comme l’un des composants possibles d’une panoplie de facteurs du
succès économique ? C’est en tout cas l’idée centrale de la contribution de
Wengenroth sur l’Allemagne, et, peut-être inconsciemment, d’Amatori sur
l’Italie. Le capitalisme allemand représente sans aucun doute une création très
originale, si originale que l’on parle souvent, et surtout en Europe, d’un «
modèle allemand » fondé sur les cartels, le haut niveau de qualification, la
diversification et les synergies, et des pratiques sociales de coopération et
de réseaux. Wengenroth apporte de nombreux correctifs à cette vision. D’après
lui, il y a certes une approche proprement allemande, mais elle est largement
d’inspiration extérieure. Les Allemands furent les premiers à apprécier à sa
juste valeur et à copier le modèle américain, et ce dès ses débuts, mais ils
furent aussi les premiers à le réinterpréter, en l’adaptant et le modifiant
pour le rendre applicable à un ensemble différent de savoir-faire et de
facteurs de production. La grande entreprise allemande ne se réglait pas avant
tout sur le marché; pendant longtemps, c’est la technologie qui fut sa
référence, aboutissant à une sorte de capitalisme « organique » dont l’objectif
central était de satisfaire le mieux possible les divers besoins de ses
clients. Après la Seconde Guerre mondiale, le système évolua et le marché y
prit une place plus importante, mais les changements furent lents. Les grandes
entreprises de la chimie autorisèrent des non-chimistes à siéger dans leurs
conseils d’administration dans les années 1980 seulement ! Wengenroth fournit
moins une histoire de la grande entreprise allemande que le récit d’une
adaptation nationale réussie et originale, appliquant un « système d’entreprise
» (un terme qui n’est pas chandlerien, et qui pourtant revient souvent dans
l’ouvrage) dans lequel les entreprises moyennes jouaient un rôle
crucial.
L’article de Franco Amatori sur l’Italie n’est pas à la hauteur
des meilleurs écrits de cet auteur, et se lit plus comme une litanie d’échecs.
La performance entrepreneuriale des grands groupes italiens, aussi bien privés
que publics, constitua un échec sur le long terme à cause de ce qu’Amatori
appelle le « capitalisme politique » – en d’autres termes l’interférence de
l’État pour raison politique – ou aussi des contraintes du « capitalisme
familial », empêchant l’émergence d’un processus décisionnel gestionnaire
indépendant. Pourtant, la chronique du capitalisme italien après la Seconde
Guerre mondiale n’est pas celle d’un échec, mais bien plutôt d’un succès
partiel. Le récit d’Amatori aurait gagné à incorporer tous les facteurs qui
firent progresser l’économie malgré les faiblesses de la grande entreprise,
comme les réseaux de petites firmes, la qualité des réseaux de fournisseurs, ou
l’efficacité de la discipline et des valeurs familiales. Après tout, comme le
fait remarquer Jeffrey Fear dans le même chapitre, le capitalisme familial
n’est pas obligatoirement archaïque –dans certains cas, des familles
parviennent à tirer d’entre leurs rangs des hiérarchies gestionnaires de
premier ordre, ou tout au moins à provoquer leur structuration tout en gardant
la majorité des actions.
La France s’insère mal dans l’ouvrage. Il semble peu adéquat de
placer ce pays parmi les développements tardifs de l’Europe du Sud. Il s’agit
d’un des premiers pays industrialisés, dont les entreprises jouèrent un rôle
pionnier pendant la seconde révolution industrielle, au point de damer le pion
dans certains cas à leurs homologues allemandes. Le chapitre rédigé par Patrick
Fridenson est plus descriptif qu’argumentatif, et la grande entreprise n’y joue
de toute façon pas un très grand rôle. Elle n’est que l’un des acteurs sur une
scène plus vaste, un système d’entreprise soumis à l’orientation autoritaire et
à l’interférence étatiques à plusieurs étapes de son développement
économique.
Le volume offre enfin deux chapitres très pertinents sur le
Japon et la Corée, respectivement rédigés par Hidemasa Morikawa et Alice
Amsden. Le travail de cette dernière constitue d’ailleurs un véritable manuel
retraçant le développement économique de la Corée du Sud après 1945. Les agents
essentiels de ce développement furent les chaebols, de gros groupes aux structures assez
lâches, mais ce qu’ils firent ou ne firent pas dépendait en grande partie de
l’orientation administrative et financière fournie par l’État. En revanche,
Morikawa soutient que l’État ne joua qu’un rôle mineur dans l’épanouissement
des grandes entreprises japonaises, ce que conteste T. McCraw, qui accorde
beaucoup plus d’importance aux politiques industrielles conçues et mises en
place par le MITI. De toute évidence, les grands groupes ont joué un rôle
important aussi bien au Japon qu’en Corée du Sud; mais s’agit-il d’entreprises
chandleriennes, ou faudrait-il plutôt les replacer dans le modèle de
Gerschenkron ? Pour ce dernier, les pays moins développés étaient contraints de
compenser l’absence de certains facteurs, y compris entrepreneuriaux, en
faisant jouer un rôle important à l’État et aux banques d’investissement – ou,
dans le cas du Japon, à de grands conglomérats structurés autour d’un solide
noyau financier.
Dans l’ensemble, l’ouvrage échoue à accomplir le grand dessein
chandlerien.
Celui-ci est clairement présenté, mais pour ma part, je crois
qu’il souffre d’une optique excessivement états-unienne. Le modèle de Chandler
est construit à partir des performances économiques et entrepreneuriales
observées aux États-Unis, et ensuite seulement étendu à d’autres pays où il
est, au mieux, en partie applicable. Il serait possible de répondre que
Gerschenkron, lui aussi, avait bâti son modèle à partir du cas russe, et Rostow
à partir du cas britannique. De fait, les deux modèles en question ont été
critiqués. La croissance économique est faite d’un ensemble complexe de
phénomènes aux multiples facettes, bien propre à mettre en échec toute
catégorisation.
L’auteur du présent compte rendu n’est nullement porté à
négliger le rôle de la grande entreprise comme fer de lance de l’économie. Les
grandes entreprises constituent une source exceptionnelle de création de
cultures industrielles, particulièrement dans les secteurs de pointe, dominés
par les activités de recherche. Dans sa contribution, Giovanni Dosi, un
économiste qui s’est particulièrement intéressé aux grandes entreprises,
fournit sur la théorie de Chandler et ses applications une série d’observations
nuancées, souvent positives, mais non exemptes de critiques. Les économistes
qui évoquent les économies d’échelle, les synergies, ou les facteurs externes
ne devraient plus continuer à ignorer la notion chandlerienne selon laquelle de
tels éléments sont en grande partie créés grâce aux capacités
organisationnelles des grandes firmes. Une fois acquises, de telles capacités
nourriront ces entreprises sur le long terme, favorisant sinon garantissant
leur pérennité.
Cela dit, les liens entre grande entreprise et économie
nationale restent un sujet complexe, aux multiples facettes, et qui ne peut
guère se plier à un seul paradigme. Les institutions et les cultures de chaque
nation créent des contraintes et des chances qui ne peuvent être qu’en partie
perçues par une approche analytique telle que celle de Chandler, conçue quasi
exclusivement au sein du seul secteur de la grande entreprise.
Ruggero RANIERI, traduit de l’anglais par Pierre Gervais
ODETTE HARDY-HÉMERY, Trith-Saint-Léger, du premier âge industriel à nos
jours, Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion,
2002,368 p., 20 €.
Spécialiste depuis longtemps reconnue du Valenciennois, O.
Hardy-Hémery ajoute une pierre nouvelle à son œuvre sur l’industrie et ses
acteurs en publiant une monographie sur Trith-Saint-Léger. Plaidoyer
convaincant pour les études micro-régionales sur la longue durée, dans le sens
où elles renseignent sur la pluralité des processus d’industrialisation, des
paysages et des comportements induits, cet ouvrage s’inscrit parfaitement dans
les récentes approches de l’histoire économique et de l’histoire de la mémoire.
À ce double titre il rappelle, d’une part que la genèse de l’industrie a tenu
plus souvent de la transition que de la rupture (ainsi, p. 55, pour le passage
du fer à l’acier), d’autre part que l’historien, s’il ne peut prétendre
construire la mémoire collective, contribue à la « révélation » des identités
et au dialogue entre générations, entre passé et présent. De ce point de vue,
la démarche d’O. Hardy-Hémery peut nourrir la réflexion quant au défi que le
pays de Trith, comme bien d’autres il est vrai, doit relever depuis 25 ou 30
ans : comment passer de la prospérité à la crise sans sombrer dans la
sinistrose et le refoulement des héritages ?
Le lecteur saura gré à l’auteure de ne point s’être limitée aux
archives traditionnelles, publiques et privées, et d’avoir mobilisé les sources
littéraires et la mémoire vivante. D’où la grande sensibilité du livre,
véritable hommage au métier de sidérurgiste, « métier exigeant envers les
corps, les esprits, les familles ». Hommage, plus largement, à la civilisation
industrielle, si vite oubliée, aujourd’hui que domine la société de services.
Comme le rappelle la citation en exergue d’André Stil, « Ce n’est pas
l’industrie qui est laide. Ce qui est laid, c’est son mauvais usage. C’est ce
long mépris des choses et des hommes…
Demain, des formes, des méthodes, des énergies nouvelles
doivent confirmer qu’il y a même une beauté industrielle » ( 1977).
Histoire du temps et de l’espace usiniers, d’un cheminement
économique et de l’élaboration d’une « société originale », l’étude multiplie
les angles d’analyse : stratégies d’entreprises, formation de la main-d’œuvre,
mise en peuplement, expressions politiques et syndicales…
Rappelons d’abord la trame économique, censée conjuguer
héritages et mutations.
Quoiqu’ici, finalement, seule la clouterie fécondera l’avenir,
car le textile s’étiole rapidement, et sucreries et brasseries restent fort
marginales au XIXe siècle. Si à partir des années 1830, la métallurgie ferreuse
s’impose à Trith, c’est bien parce que les industriels cloutiers se
transforment en sidérurgistes. L’aventure commence avec un modeste cloutier de
Raismes, Leclercq-Sézille qui, en 1828, convertit un moulin de Trith en usine à
fer. Même si l’industrie du fer reste quelque temps une « industrie légère »
(chapitre 1), le destin de la localité semble scellé, sur la base d’une
spécialisation purement métallurgique. Le désenclavement ferroviaire réalisé,
après 1870, trois entreprises vont se partager les rives de l’Escaut :
Leclercq, Canu et Sirot (cette dernière devenant en 1899 Métalescaut).
À la différence de Denain, portée par le développement régulier
du couple minesidérurgie, l’industrie trithoise avance par bonds successifs,
initiés soit par les avancées technologiques, qui imposent des changements de
taille, soit par l’intervention de capitaux extérieurs. En s’associant en 1873
avec une firme de Jarville, où elle a créé ses propres hauts fourneaux en 1867,
persuadée que l’avenir de la sidérurgie se joue à l’Est, l’affaire familiale
Leclercq se transforme en Société des Mines et Usines du Nord et de l’Est et se
lance dans la fabrication de l’acier (Bessemer). Si la Société acquiert de ce
fait une dimension nationale, elle n’a pas pour autant les capitaux requis pour
adopter la nouvelle technologie Thomas. D’où le retrait des Leclercq et la
constitution en 1881, à Paris, de la Société des Forges et Aciéries du Nord et
de l’Est, contrôlée par la « grande banque politico-financière » (p. 62). Dès
lors, le changement quantitatif s’accélère : fonte Thomas et usine du Poirier
en 1882, et surtout construction d’une méga-usine intégrée ( 1906-1913).
Abandonnant son site de Jarville, le « Nord-Est » allume trois hauts fourneaux
à Trith, adopte les « meilleures normes européennes » et investit dans les
produits marchands. En 1913, le « Nord-Est » fait presque jeu égal avec
Denain-Anzin.
Entièrement détruite en 1918, à nouveau active en 1923,
l’entreprise s’essouffle ensuite à bâtir un empire industriel. À tel point que
la Société doit faire appel à de nouveaux capitaux et, fait alors exceptionnel
pour une entreprise sidérurgique, passe sous le contrôle de la Société des
Mines de Lens (chapitre 4). Relativement épargnée par la crise des années 1930,
sortie pratiquement intacte du second conflit mondial, la firme est néanmoins
contrainte, par l’État, de fusionner en 1948 avec Denain-Anzin dans le cadre
d’Usinor (chapitre 8). Spécialisée, avec succès, dans les roues monobloc,
Usinor-Trith subit, comme bien d’autres usines « continentales », la
concurrence de la sidérurgie « littorale » (Dunkerque, ouverte en 1962) et des
nouveaux producteurs (chapitre 9). À son maximum de production en 1974, le site
est progressivement démantelé, de 1972 à 1985, victime des accords Usinor-Arbed
et du choix d’Unimétal de privilégier l’aciérie électrique de Métalescaut
(chapitre 10).
Le développement économique n’a pas été bien sûr sans
conséquences sur l’évolution de l’espace, du paysage et de la sociologie.
Rythme usinier et rythme démographique sont étroitement corrélés (chapitre 3).
À la différence de Denain-Anzin, incitée par la régularité de sa croissance à
s’appuyer sur l’endotechnie, le « Nord-Est » a dû largement recourir à la
main-d’œuvre étrangère, essentiellement belge avant 1914, algérienne après
1948. Pour autant, en puisant également très largement dans les communes
voisines, l’industrie trithoise a construit peu de cités (chapitre 5).
Stabilisée par la dépression des années 1930, la population
ouvrière s’enracine et s’homogénéise progressivement. Soudée par les rythmes du
travail et des cités, et par la précarité, stimulée par la structuration
syndicale et le succès de la grève du « Nord-Est » en 1929 qui fait naître une
« tradition rouge » et une « culture communiste » (chapitre 7), soutenue par
une municipalité conquise en 1912 par les socialistes, cette population n’en
reste pas moins atomisée par la hiérarchie des salaires, sciemment entretenue
par le patronat local (chapitre 6), et par celle des qualifications, inscrite
dans l’espace urbain.
Significativement, la grève quasi insurrectionnelle de 1935 se
solde par un échec et le licenciement du tiers de l’effectif de « Nord-Est »
(chapitre 7). Il en sera de même en novembre 1938. L’enracinement municipal et
la conscience de classe ne pourront éviter ni les restructurations, ni la
fermeture définitive (chapitres 9 et 10).
Livre dense donc, mais non sans limites et lacunes. Certes,
l’ouvrage présente de fines études, celles par exemple de la communauté belge
et de la hiérarchie salariale, mais pourquoi faut-il en revanche attendre la
page 194 pour avoir enfin une vraie carte de l’occupation de la commune ?
Comment en effet « entrer » dans cette cité dont on ne connaît d’emblée ni les
limites, ni l’espace, ni les rapports avec l’environnement ? Outre que le
chapitre 1 renseigne plus sur le Valenciennois que sur le pays de Trith, il
n’explicite pas leur relation. Quel est le degré d’autonomie de Trith par
rapport à Valenciennes ? La question mériterait d’autant plus réflexion qu’à
l’évidence la « nouvelle aciérie » (de 1906) est le plus souvent nommée « usine
de Valenciennes ».
Le plan adopté ne facilite pas une compréhension globale ou par
étapes du sujet.
Pourquoi par exemple étudier le recrutement des étrangers
(chapitre 3) ou de l’encadrement (chapitre 5) au-delà de 1945 avant même
d’éclairer le lecteur sur l’évolution des entreprises en cette période ? On
sait aussi combien l’historien est tributaire de ses sources, mais n’était-il
pas possible de prolonger l’étude des structures socio-professionnelles au-delà
de 1911 (chapitre 3) ou de remplacer la longue énumération des carrières
d’ingénieurs par une véritable prosopographie (chapitre 5)? Si louable soit
l’intention de cerner la « culture de l’ordinaire », l’ouvrage ne couvre pas
réellement le projet : qu’en est-il du hors-travail, des relations du
quotidien, de la culture ouvrière, des solidarités non associatives… ? Que
penser, enfin, de la véritable originalité de cette monographie ? Car sur de
nombreux points – politique de recrutement, stabilisation de la main-d’œuvre
après 1930, conception patronale de la formation, sociabilité contrôlée par
l’usine (sans que soit évoqué le paternalisme !), développement urbain
bipolaire, fermeture en dépit de lourds investissements, rupture culturelle et
identitaire, difficultés de reconversion… – l’aventure trithoise n’a rien de
bien singulier, comparée à beaucoup d’autres sites de mono-industrie
sidérurgique.
Alain LEMÉNOREL
JEAN-LOUIS LOUBET, Histoire de
l’automobile française, Paris, Seuil, 571 p., 24,39 €.
Faut-il que l’histoire de l’automobile – française, européenne
ou mondiale – reste une histoire d’autos ? C’est très visiblement cette
question que s’est opportunément posée l’auteur. Pour autant, il n’est pas
certain que le pari d’une histoire totale de l’automobile, qui excède le seul «
monde premier », économique et productif, soit entièrement tenu. Le « monde
second » des usages, encore largement inconnu, s’il n’est pas délaissé,
n’obtient qu’une attention relative. L’organisation de la bibliographie par
constructeur témoigne à cet égard de la résistance des limites conventionnelles
d’un récit déjà riche et passionnant, il est vrai : celui des stratégies
industrielles des différentes firmes.
Spécialiste multi-marques reconnu de la construction
d’automobiles et du financement de cette industrie, Jean-Louis Loubet est déjà
l’auteur de nombreux travaux
[1] et d’une synthèse de référence qui ne portait « que »
sur les entreprises
Citroën, Peugeot, Renault et
les autres, dont on préférera l’édition de 1999 chez ETAI, corrigée
et remise en page, à celle parue initialement en 1995. Le propos de son dernier
ouvrage est à la fois légèrement différent et plus ambitieux. Le « rêve
automobile français » y est décliné tout au long de son long siècle
d’existence, particulièrement français, justement, dans ses origines.
L’histoire nationale ici proposée n’a pourtant rien de cocardier, ce que la
couverture tricolore vantant les mérites des modèles Peugeot d’avant-guerre
aurait pu un instant faire craindre. Là où ce type d’histoire tourne
fréquemment au panégyrique, la constante liberté de ton est appréciable (comme
dans les pages récurrentes consacrées au chauvinisme des constructeurs et à la
mauvaise foi du « lobby »
[2] national).
Omniprésent, le souci de comparaison internationale laisse
apparaître chez les constructeurs un intérêt précoce et permanent pour
l’internationalisation. Très tôt le marché a été essentiel, ou plutôt les
marchés. L’insertion complexe dans un système des affaires aux dimensions
excédant largement l’hexagone et son empire, depuis les glorieux débuts jusqu’à
une mondialisation réussie par des constructeurs nationaux toujours maîtres de
leur destin, est relatée en détail. Au total, dans un marché mondialisé et très
réactif, la France se place toujours au quatrième rang mondial en ce début de
troisième millénaire.
Trois principaux acteurs génériques – les entreprises, les
fournisseurs et les banques – sont clairement identifiés dans la conclusion où
l’on trouvera, ramassée, la problématique de l’ouvrage, tandis que
l’introduction est construite autour de ce qui n’est en apparence qu’une
anecdote, révélatrice des capacités d’union et de désunion qui ont émaillé les
rapports de collaboration forcée et d’inévitable concurrence entre les
industriels.
Les grands moments classiques sont passés en revue et, selon
une conviction que l’auteur fait partager sans peine, les contours et les
métamorphoses de l’autophilie nationale ont été autant de miroirs tendus à la
nation par un secteur d’avant-garde et central de l’économie. Sans surprise,
l’on voit les pionniers s’effacer devant les ingénieurs, puis les industriels,
les vendeurs et les financiers, car il s’agit également d’une histoire d’hommes
auxquels l’historien tenait à rendre hommage, et parfois justice. Plus de
quatre-vingt biographies d’acteurs, parfois contemporains, appuient donc en
annexe les démonstrations, secondées dans le texte par d’utiles tableaux et
graphiques dont, hélas, aucune table ne répertorie la totalité. On trouvera
également la présentation de la destinée de quelques sites, comme celui si
significatif de Poissy dont l’auteur est le spécialiste avec Nicolas Hatzfeld.
La « responsabilité nationale » des constructeurs dans « la survie des
provinces » d’une part, et dans l’image sociale de l’industrie française tout
entière – la « retraite SIMCA » ou les congés payés Renault ont joué des rôles
moteur – au cours des « Vingt Glorieuses » de la massification, est clairement
exposée. Selon les entreprises, au gré de la gestion des crises, les données
ont évolué relativement à des modèles sociaux, en fonction du jeu – sérieux –
avec les syndicats. Dans une perspective contemporaine, on retiendra
l’émergence récente d’une culture commune chez PSA, alors que Peugeot et
Citroën ne s’entendaient pas aux prémices de leur association, ainsi que la
pérennité d’une certaine marque de fabrique Renault, héritière des
particularismes de la régie nationale – la privatisation apparaissant plus
comme une normalisation de la Régie en tant qu’entreprise mais pas
nécessairement comme constructeur, « créateur d’automobiles ». Le suivi des
destins tantôt entrecroisés, tantôt parallèles des constructeurs nationaux,
partagés dans l’exploration des voies du capitalisme et de l’étatisme, n’est
pas la moindre des qualités du livre.
Au demeurant, cet ouvrage sait être séduisant sur d’autres
nombreux points que l’énumération qui va suivre ne prétend pas épuiser. Ses
apports sont très substantiels quant aux mutations des réseaux de distribution
des constructeurs et à leur gestion; les politiques de gamme sont aussi
particulièrement bien traitées. Le récit devient même passionnant quand il
aborde la poursuite des séductions inaccessibles du modèle américain et du
marché intérieur des États-Unis si attirant, spécifique et spécial. Des
bonheurs d’écriture attendent d’ailleurs le lecteur sur les épisodes des DS
Citroën et des Dauphines Renault, lamentablement mises en échec
outre-Atlantique. La maîtrise de Jean-Louis Loubet est ici impressionnante.
Tout juste pourrait-on relever un détail au sujet du célèbre slogan
publicitaire « inventé » en 1985 par Publicis pour Renault sur les « voitures à
vivre »: l’origine et l’explicitation de la formule se trouvent en fait dès
1977 chez François Wasservogel
[3], ce qui minore sensiblement la créativité des « fils
de pub ».
En poussant plus loin l’analyse, on regrettera cependant une
histoire des débuts de l’auto trop attendue qui, malheureusement, fait la part
belle à certains poncifs (sur les taxis de la Marne, la caution de Pierre
Miquel en note détonne… ). On voit mal d’où vient le consensus social qui a
durablement assuré le développement de l’automobile.
Le recours au Rapport sur
l’évolution automobiliste en France de 1899 à 1905, si heuristique,
de Félicien Hennequin eût été d’un grand profit, ou bien encore la lecture du
rapport de 1910 sur la circulation parisienne du conseiller municipal Émile
Massard. La dimension utilitaire et professionnelle des premiers temps de la
révolution automobile s’y détache en effet distinctement.
L’automobile de tourisme en France de
Marcel Ehrmann (thèse de droit de l’Université de Paris, 1938) aurait utilement
complété les travaux, certes cités mais somme toute sous-utilisés, de
Jean-Louis Platet ( L’industrie automobile depuis
la guerre, Paris, PUF, 1934) et de Maurice Schwartz (
L’industrie automobile, rapport
présenté au Conseil National Économique, Journal
Officiel, 26 août 1936). Pour la même époque, le concours lancé par
la Société des Ingénieurs de l’Automobile en 1934 pour la mise au point d’une
voiture « bon marché » paraît trop rapidement traité, alors que cette
compétition donne du monde automobile de l’époque, par la définition de son
cahier des charges, ainsi que la notoriété de ses participants, une vue
cavalière du plus grand intérêt, annonciatrice des bouleversements
d’après-guerre. « La nouvelle école française de l’automobile » a évidemment
puisé ses ressorts dans ces frustrations d’avant-guerre.
Enfin, les influences du système automobile sur le
développement des poids lourds, la sécurité
[4] ou l’urbanisme sont globalement négligées et la
question environnementale n’est pas approfondie. Il semble pourtant difficile
de traiter la question jusqu’au début de l’année 2001, en matière de
recompositions industrielles au moins, sans rien dire de la contre-révolution
automobile apparemment en cours dans les centres des grandes villes françaises
depuis une décennie. La date symbolique du premier pic de pollution du 1er
octobre 1997 qui entraîna à Paris la première – et à ce jour unique – journée
de circulation alternée, ainsi que les demi-journées nationales et désormais
européennes « En ville sans ma voiture ?», en vigueur depuis 1998, aurait
opportunément jalonné l’important changement d’attitude des constructeurs,
désormais très conscients de leur rôle dans la société
[5]. Ainsi sans doute, et de façon
définitive, le monde des autos a-t-il cessé de se suffire à lui-même : son
entrée dans sa phase politique, au sens littéral du terme – assurément la plus
délicate –, sera évidemment passionnante à suivre.
Mathieu FLONNEAU
NICOLAS HATZFELD, Les gens d’usine.
50 ans d’histoire à Peugeot-Sochaux, Paris, 2002, Éditions de
l’Atelier, 598 p.
Nicolas Hatzfeld aborde un terrain qui semble déjà largement
exploré : dès 1994 par J.-L. Loubet, plus récemment par S. Beaud et M. Pialoux
qui font « retour sur la condition ouvrière » en se penchant sur l’évolution de
celle-ci depuis la décennie 1970 autour de l’usine Peugeot de Sochaux
[1]. Il n’en fait pas moins œuvre
profondément originale. En effet, J.-L. Loubet se plaçait dans une perspective
purement économique. Il montrait comment PSA, affrontée à la crise de
l’industrie automobile du début des années 1980 dans une position de fragilité
engendrée par l’absorption de Chrysler-France et de Citroën depuis 1974, a fait
basculer sa gestion d’une logique de production à une soumission totale aux
impératifs financiers, sa survie étant en jeu. S. Beaud et M. Pialoux, eux,
consacraient une enquête sociologique, menée sur les terrains de l’usine et des
établissements scolaires, à la déconstruction de la classe ouvrière dans la
région de Montbéliard. En étudiant les mutations du travail de l’usine Peugeot
à Sochaux, et la fuite d’une condition ouvrière désespérante recherchée par les
familles d’OS dans l’allongement de la scolarité de leurs enfants, ils
tentaient d’expliquer la destruction de la classe ouvrière au sens idéologique
du terme (porteuse de valeurs et d’un projet politique) et de ce fait la perte
d’influence de la CGT au plan régional mais sans doute aussi général.
N. Hatzfeld quant à lui lance et tient la gageure de réaliser
une histoire d’usine au sens le plus strict du terme. Sur le site de Sochaux il
se limite en effet aux seuls ateliers de carrosserie, c’est-à-dire à un espace
de production réduit, soudé par une unité d’organisation, qui actuellement
s’étend au-delà de l’entreprise aux équipementiers sous-traitants, et surtout à
un monde ouvrier spécifique. Il ne s’agit pas d’une monographie mais plutôt
d’une tentative de micro-histoire. Pour ce faire, l’auteur se place en un lieu
stratégique. À travers les structures et l’évolution de l’usine se révèlent les
transformations de l’industrie, tandis que ces mutations ont marqué le monde
qui entoure celle-ci :
l’entreprise SA Peugeot (SAP), la région de Montbéliard sur
laquelle le lion de Peugeot a planté ses griffes, l’industrie et même la
société française, puisque la construction automobile a été tout à la fois au
cœur de la seconde industrialisation et, dans la période étudiée ici (
1948-1996), le lieu de naissance de la société de consommation, de ce fait
également le centre des remises en cause des processus liés à la production et
à la consommation de masse. Cependant, Nicolas Hatzfeld refuse toute
généralisation qui expliquerait les transformations apparues dans les ateliers
par celles survenues dans leur environnement ou montrerait l’impact des
mutations de la fabrication et de l’emploi à l’intérieur de l’usine sur
l’industrie automobile et la société française, en particulier sur la classe
ouvrière. Ce qu’il montre et analyse, ce sont les liens qui, à chaque étape et
dans chacune des perspectives envisagées, se sont constitués entre l’usine et
telle unité plus vaste, comment l’information a circulé le long de ce lien et
avec quel résultat pour l’usine et particulièrement pour les hommes qui y
travaillent. Par exemple, il démontre que dans la période de contraction, de la
décennie 1970 à celle de 1990, l’usine a perdu son rôle phare au sein de
l’entreprise. Cela s’est traduit par une décision qui venait de la Direction
générale et qui s’imposait au niveau local, provoquant un ensemble de
bouleversements qui transformaient la vie de l’usine et définissaient donc les
contraintes dans lesquelles se situaient et réagissaient les monteurs. Au
contraire, dans la période précédente, l’auteur utilise les rapports techniques
envoyés par les dirigeants de l’usine à leur Direction générale pour montrer
comment les premiers ont mis au point une stratégie permettant de réaliser les
objectifs de production fixés par la seconde, ce qui reflète bien la position
motrice du centre de Sochaux par rapport à la société Peugeot.
Le second caractère de cette étude réside dans ce qu’elle est
axée sur la dimension humaine de l’usine. Cette approche de l’homme au travail,
de la façon dont il se définit individuellement et constitue les relations
collectives informelles ou institutionnelles en usine, est fondée sur une
enquête participante au sens le plus fort du terme. En effet Nicolas Hatzfeld a
été un « établi », un de ces jeunes étudiants maoïstes ou d’appartenance
similaire, qui se sont fait embaucher sur les chaînes des grands constructeurs
automobiles au début des années 1970 dans un but d’action militante. Lorsqu’il
a engagé sa recherche, il a éprouvé le besoin de faire un nouveau stage ouvrier
afin de travailler dans une position d’observateur avec la distance nécessaire
à un travail scientifique. Les relations ainsi nouées ont facilité son enquête
auprès d’agents de production choisis comme source orale. Surtout, cette
expérience longue du travail manuel, physique, lui a apporté une connaissance
exacte du vécu de l’ouvrier et lui a permis de sentir comment celui-ci
s’exprime dans ses gestes ou à travers les lieux qu’il investit et non
seulement par son discours.
Enfin, N. Hatzfeld se méfie des reconstitutions
a posteriori qui déduisent la
situation présente de l’évolution dans les périodes précédentes. Aussi met-il
l’accent sur la spécificité de chacune des phases qu’il étudie, en commençant
par la situation en 1996.
Il peut ainsi montrer ce qui du passé transparaît dans le
présent, au lieu de construire une continuité d’évolution qui ne respecterait
pas les différences irréductibles qui ont existé entre les Trente Glorieuses
(lorsque la croissance était consubstantielle à l’usine, entraînée qu’elle
était par la conjonction de la production et de la consommation de masse), et
les années de remise en cause du système fordien lors de l’arrêt de
l’expansion, suivie de la contraction et de la production et de l’emploi, puis
du nouveau mode d’organisation qu’ont rendu possible tout à la fois la création
d’une nouvelle usine d’habillage de la caisse (HC 1 puis 2) et l’intégration de
l’information au niveau central au moyen de l’informatique. Pour chacune de ces
phases, N. Hatzfeld cherche comment s’élabore une cohérence entre, d’une part,
la dimension matérielle de la fabrication :
espace et moyens mécaniques, avec l’apogée de la fabrication en
flux continu grâce à la coordination entre les chaînes (qui n’a jamais pu être
durablement remise en cause mais a été au contraire renforcée, étendue au-delà
de l’usine et assouplie par l’intégration des réseaux informatiques – les
chaînes qui sont le moyen emblématique de la production dans les ateliers de
carrosserie et par suite de l’industrie automobile tout entière –), et d’autre
part la gestion du facteur humain, l’ensemble constituant le cadre dans lequel
se définit l’ouvrier, dans lequel s’offrent à lui des possibilités de
trajectoire professionnelle et s’élabore son action qui intervient ainsi en
réaction.
Cet ouvrage nous paraît donc d’une profonde originalité. Par sa
problématique tout d’abord, qui cherche à comprendre comment se définit
l’ouvrier (au plan individuel et collectif), et comment se situe l’ensemble du
personnel qui intervient dans la mise en œuvre du procès de fabrication, à
l’intérieur du monde technico-organisationnel de l’usine, laquelle est en lien
avec la région et l’entreprise dont elle dépend. Ensuite par la rigueur de sa
méthode, qui insiste sur les nuances et refuse toute généralisation mal fondée.
Réaliser dans ces conditions un exposé clair et cohérent était un défi, le plus
souvent tenu par l’auteur. Seule l’introduction des nouvelles méthodes de
rationalisation dans les années de l’après-guerre et de la décennie 1950 reste
un peu confuse jusqu’à ce que soit abordée la période suivante, et présentés
les éléments indispensables à la compréhension du rôle tenu auparavant par le
bureau des méthodes dans l’organisation de l’usine.
Aimée MOUTET
ISABELLE VEYRAT-MASSON, Quand la
télévision explore le temps. L’histoire au petit écran. 1953-2000,
Paris, Fayard, 2000,567 p.
La télévision étant devenue la première source d’information et
de culture dans les pays occidentaux au cours des trente dernières années, les
historiens ne peuvent pas ignorer l’usage fait de leur discipline dans ce
médium où ils apparaissent peu, par-delà les clichés, le discrédit attaché aux
films en costumes ou les souvenirs personnels. Isabelle Veyrat-Masson nous
livre sur la question un important ouvrage de synthèse et de réflexion qui
dépasse le strict cadre des relations entretenues entre l’histoire et la
télévision de 1953 à 2000. Elle aborde cette étude avec deux types de
questionnement plus généraux sur la télévision et le traitement du passé. Il
s’agit d’abord d’étudier l’étendue des fonctions sociales et le rôle de la
télévision dans la construction d’une culture partagée et de la mémoire
collective, ce que l’histoire culturelle postule souvent. L’auteur montre qu’il
faut préférer ces deux notions – qui ont surtout intéressé la sociologie et les
sciences de la communication – à la question de l’influence. Elle réfléchit
aussi, à travers l’étude sérielle des émissions historiques et de leur
réception, aux possibles responsabilités de la télévision dans l’évolution de
l’intérêt pour l’histoire observée en France. Elle propose une grille de
lecture fondée sur la notion de « genre » qui permet d’envisager tant le
contenu et la forme des émissions que les stratégies de leurs producteurs et le
mode de réception du message par les téléspectateurs.
La première partie de l’ouvrage décrit le fonctionnement de la
télévision, publique entre 1953 et 1982, « libéralisée » ensuite, et les genres
télévisés dominants. Elle constate que l’histoire occupe une place privilégiée
dans les programmes jusqu’à la fin des années 1970 puisque, placée à la croisée
du divertissement et de la culture, elle est choisie pour répondre aux missions
du petit écran définies par le triptyque « informer, cultiver, distraire ».
Dominent alors les dramatiques et les documentaires-fiction suivis d’un débat,
dans lesquels, observe l’auteur, le souci des connaissances historiques
coexiste avec la recherche de l’émotion et du divertissement. En majorité, ils
sont produits par des réalisateurs issus du cinéma, puis par des journalistes
venus à l’histoire pour échapper au carcan des actualités très contrôlées par
le pouvoir. Après 1974, le contexte social, politique et audiovisuel semble
inaugurer une nouvelle, mais éphémère, phase pour l’histoire télévisée. La
programmation des Dossiers de l’écran
aborde enfin certains thèmes jusque-là tabous à la télévision tels la période
de Vichy, le génocide juif ou le stalinisme. Surtout, l’histoire universitaire
fait son apparition avec la réalisation d’émissions ambitieuses et exigeantes
confiées à Georges Duby ou à Fernand Braudel. Tout change cependant avec la
réforme de 1982 qui met fin au monopole de l’ORTF et transforme une «
télévision de l’offre » de programmes en une « télévision de la demande »
mesurée par l’audimat, soumise à la concurrence et aux impératifs de
rentabilité. Dans ce contexte, les émissions d’histoire n’ont plus la
préférence. Les fictions historiques tendent à disparaître et présentent
souvent une vision anachronique du passé pour permettre l’identification du
téléspectateur, tandis que les documentaires, dont la production est souvent
commandée à des sociétés privées, traitent de la seule histoire contemporaine.
Moins nombreux qu’auparavant, ils sont aussi diffusés de plus en plus tard,
sans qu’Arte ( 1992) ou les chaînes câblées thématiques créées en 1997 ne
parviennent à compenser ce déclin.
L’apport sans doute le plus intéressant et le plus original de
ce travail de recherche réside dans la deuxième partie de l’ouvrage où
l’auteure tente d’analyser l’impact de l’histoire médiatique sur la longue
période. Elle démontre ainsi que pour la période 1953-1982, « la représentation
du passé à la télévision serait moins la vision d’une classe que celle de la
majorité des Français à un moment donné » (p. 319), alors que téléspectateurs
et gouvernants partageaient la conviction que la vision dominante était celle
imposée par le pouvoir gaulliste. Isabelle Veyrat-Masson émet alors l’hypothèse
que l’histoire télévisée contribue à la recomposition de l’identité française
au cours des Trente Glorieuses. Elle montre que, dans ces conditions, le
clivage établi avec l’histoire savante perd de sa pertinence. Contenu et forme
comptent en effet moins que l’utilisation du message, puisque tous les types
d’histoire présentés à la télévision doivent favoriser l’appropriation par les
téléspectateurs de leur passé. Ce lien entre histoire télévisée et mémoire est
si fort d’ailleurs qu’il lui apparaît renforcé par la dérégulation des années
1980. Aussi démontre-t-elle, en s’appuyant sur les travaux de philosophes et
d’historiens, que la télévision aurait une part de responsabilité dans la «
crise de l’histoire », bien mise en valeur par l’évolution des émissions
historiques qu’elle étudie. Ce médium a en effet modifié le rapport de
l’individu au temps en le plaçant devant un écoulement continu du présent de
l’actualité. Ceci permettrait d’expliquer que, tandis que l’histoire
scientifique demeure active, le goût du public et la représentation du passé à
la télévision se détournent, depuis la fin des années 1970, de l’histoire,
récit du temps révolu, au profit de la mémoire qui permet justement au passé de
demeurer dans le présent et d’impliquer le spectateur.
Cet érudit ouvrage d’histoire, très dense, analyse de façon
précise et originale l’évolution de la représentation du passé à la télévision,
les modifications qu’introduit ce médium dans la société et l’influence que
celle-ci exerce en retour sur lui. En partant d’un objet, l’histoire télévisée,
en apparence si éloigné de l’histoire universitaire, la démonstration de
l’auteure nous invite finalement à nous interroger sur nos pratiques
d’historiens au XXIe siècle et sur l’avenir de notre discipline.
Violaine CHATELAIN-CADIOU
DENIS PELLETIER, « Économie et
humanisme ». De l’utopie communautaire au combat pour le tiers-monde (
1941-1966), Éditions du Cerf, Paris, 1996,529 p., 30 €.
Issu d’une importante thèse d’histoire, cet ouvrage dense,
remarquablement documenté par de multiples sources, en particulier
archivistiques, complété par une bibliographie savante, rigoureuse et claire,
retrace le parcours singulier de ce qui fut dans l’histoire du catholicisme
français à la fois une revue et un mouvement de pensée pionniers, dans lesquels
se retrouvèrent à partir de septembre 1941 syndicalistes et militants d’action
catholique, ingénieurs et prêtres-ouvriers, à la recherche d’une troisième voie
pour les sociétés occidentales puis pour celles du Sud, celle d’une révolution
communautaire chrétienne. Leur itinéraire aura été ambigu et sinueux puisqu’il
aura croisé celui d’intellectuels aussi divers que François Perroux et le
philosophe du communautarisme organique Gustave Thibon, tous deux un temps
proches de Vichy, le père Chenu, assomptionniste et futur rédacteur en chef de
La Croix, théologien de l’œcuménisme,
ou l’influent sociologue dominicain Henri Desroches. Dans ce parcours, la
figure de référence fut Louis Lebret ( 1897-1966), jeune officier de marine
pendant la Première Guerre mondiale, entré chez les Dominicains en 1923.
L’auteur en dessine un séduisant portrait, à partir notamment de son imposant
journal personnel. Il souligne l’étrangeté, erratique mais créatrice, de ses
engagements successifs qui, du catholicisme intransigeant de l’Action
catholique attaché au modèle de la démocratie organique, de l’attirance pour
les idées de Georges Valois puis pour la Révolution Nationale – « Dieu nous
châtie… », écrit-il le 18 juin 1940 – jusqu’en 1941, en passant par le combat
syndical (mais en fait bien corporatiste) aux côtés des marins-pêcheurs, ou
plutôt des petits patrons de pêche malouins, devaient le conduire, après 1945,
à la démocratie chrétienne internationale et en faire l’un des penseurs
importants du développement et du tiersmondisme en même temps que le conseiller
du Sénégalais Mamadou Dia ou du Chilien Eduardo Frei.
De l’une à l’autre de ces expériences court le fil conducteur
de l’utopie communautaire, axe ancien mais par elles sans cesse rajeuni et
renouvelé de la critique chrétienne, initialement teintée de corporatisme et
non dénuée d’antisémitisme, des dérives du capitalisme, alliée à une récusation
radicale de l’héritage libéral de la Révolution française et à la recherche
d’une conciliation entre l’économique et l’humain. Ce fut le thème d’une
réflexion démultipliée, dont les lieux successifs furent, outre la revue créée
en avril 1942 et les éditions qui lui étaient associées, une série de réseaux
communautaires emboîtés, inaugurée par la communauté de Boimondau en 1944,
prolongée en 1945 par les « Compagnons de Vérité » installés à Écully et par
les sessions organisées au couvent de La Tourette à partir de 1946. Cette
thématique conduisit très tôt ces religieux et laïcs militants à l’engagement
dans la mission ouvrière et dans son corollaire logique, le double dialogue
intellectuel avec le marxisme et politique avec le communisme. Certes, ce
dialogue fut condamné par le Saint-Office en 1950, mais l’ébranlement provoqué
par une si épineuse confrontation devait se prolonger bien au-delà et en fait
ne pas cesser jusqu’aux années 1980. Il prépara la reconversion internationale
du mouvement. À la différence de Desroches, Lebret se soumit mais il devait
emmener ses compagnons d’« Économie et Humanisme », d’abord dans le cadre des
Nouvelles Équipes Internationales fondées par le MRP en 1947, puis des contacts
qu’il établit la même année avec les partis démocrates-chrétiens d’Amérique
latine, sur le terrain du tiers-monde, avant tout de l’Amérique latine. En
somme, d’un premier échec va naître un nouveau mode d’intervention qui
réactualise en quelque sorte l’héritage « le playsien » du catholicisme social
en refondant dans un ailleurs non européen l’utopie d’un développement
harmonisé et d’une moralisation de l’économie sur la pratique préparatoire de
la monographie socio-économique. Celle-ci a pourtant forgé ses méthodes au
lendemain de la Libération sur le Vieux Continent, où prirent corps les grandes
enquêtes familiales mises sur pied par le mouvement dès 1944. Elles furent
déterminantes dans la constitution en France d’une sociologie et d’une nouvelle
pensée économique chrétiennes, dont le retentissement international devait être
considérable. Ensuite étendues au Brésil, à la Colombie, au Pérou, au Vietnam,
au Sénégal, au Liban, au Rwanda, elles servirent de matrice méthodologique à la
formulation d’une pensée du développement originale, en somme à un singulier
renouvellement intellectuel du catholicisme aux prolongements aujourd’hui
encore toujours actifs.
L’on cerne ainsi de près la gestation entre 1950 et 1966 de ce
tiers-mondisme catholique. Sans doute vaut-il mieux parler de composante
catholique du tiers-mondisme, la plus vivace peut-être, la plus concrète aussi
puisqu’elle mènera à la création en 1958 de l’IRFED, au considérable engagement
catholique dans les problématiques de terrain et de réflexion sur le
développement, et que son écho ne cessera pas de retentir jusqu’à aujourd’hui
dans les catholicismes d’Amérique latine, d’Afrique mais aussi
d’Europe.
Avec raison, Denis Pelletier ne sépare pas l’étude de la revue
de celle du mouvement. Il retrace par le menu chacune des séquences de cet
itinéraire intellectuel et militant insolite, la plus déterminante ayant sans
doute été le bouillonnement que représenta pour ses animateurs la réception du
marxisme, véritable mise à l’épreuve des idées d’« Économie et Humanisme »,
marquée par la grande synthèse du père Desroches, Signification du marxisme ( 1949). Si l’on
aurait pu attendre de cette recherche une lecture analytique interne plus
systématique, plus proche du texte et davantage contextualisée, du discours
développementiste de la revue, on doit reconnaître que les grandes tendances de
son évolution sont mises en valeur avec pertinence et rigueur. Denis Pelletier
montre bien qu’après 1950, l’approche d’« Économie et humanisme » se définit
par le renvoi dos àdos du capitalisme et du communisme, allié à une adhésion au
modèle post-keynésien de l’État agent économique régulateur d’une économie
libérale, armé à cet effet d’un secteur nationalisé restreint et d’un efficace
système de sécurité sociale. Son projet essentiel est désormais la formation
dans le tiers-monde d’élites chrétiennes capables de prendre en charge
l’indispensable développement économique. Principal animateur de ce projet, le
père Lebret va rapidement acquérir au sein de l’Église le statut d’expert
économique écouté et respecté, qui en fait sous Paul VI le grand inspirateur et
le principal rédacteur de l’encyclique Popularum
progressio ( 1967), véritable manifeste d’un développementisme
catholique. Le terrain d’expérimentation de cette nouvelle réorientation du
mouvement fut le Brésil de Getulio Vargas et de son conseiller l’économiste
Raul Prebisch, plus particulièrement l’État de São Paulo. « Économie et
humanisme » apporta une aide décisive aux Jocistes brésiliens et influença
directement la conception de la célèbre Géopolitique de la faim de Josué de Castro (
1949) ainsi que les idées et l’action du père Helder Camara. Nombre de membres
de la mouvance de la revue vont entrer dans les organismes nationaux et
régionaux de développement, tandis que se multiplient les contacts entre Lebret
et ses amis avec des membres de la brillante école d’économistes du
sous-développement latino-américaine, tels que J. Chonchol ou le groupe de la
CEPAL. Dans le cours de cette expérience sud-américaine s’élabore une vision
mondiale du développement qui va conduire Lebret, désormais reconnu comme
expert international, à se distancier quelque peu d’« Économie et Humanisme »,
à s’intégrer de plus près au CNRS où il devient directeur de recherches en
1952, et à institutionnaliser la formation d’experts en développement venus du
tiers-monde. C’est le sens de la fondation de l’IRFED (Institut International
de Recherches et de Formation en vue du Développement Harmonisé) en 1958, en
concurrence avec l’IEDES de François Perroux, créé l’année précédente, par
lequel passeront près de six cents étudiants dont les deux tiers originaires
d’Amérique latine ou d’Afrique.
Cet activisme est finalement allé de pair chez Lebret avec
l’inflexion de sa pensée vers une conception dynamique du développement
principalement tournée vers la correction des effets de déséquilibres sociaux
et régionaux induits par la polarisation spatiale des flux de croissance et
vers la notion de « développement humain », toujours en usage aujourd’hui. Il
s’agit d’une reformulation de l’économique chrétien, désormais conçu comme une
dynamique de développement harmonisé en opposition avec une simple croissance
économique quantitative, dont doivent se faire les agents actifs les États, les
politiques publiques et la planification d’une part, mais tout autant les
communautés de base. Construction intellectuelle que complète désormais la
vision d’une civilisation chrétienne à la recherche permanente d’elle-même au
contact « des » civilisations non occidentales et qui se trouve au centre de
l’ouvrage fondamental de Lebret, Suicide ou
survie de l’Occident ( 1958). C’est la voie du
community development que n’affecte
guère la décision romaine de mettre fin à la Mission ouvrière ( 1954) pas plus
que les relations difficiles de Lebret avec la hiérarchie romaine à la fin du
pontificat de Pie XII. Celles-ci ne l’empêchent nullement de devenir à partir
de 1963 sous Jean XXIII puis sous Paul VI le grand expert économique de Vatican
II. C’est pour lui la reconnaissance éclatante de son projet par Rome, comme
d’ailleurs par l’ONU, dont il contribue efficacement à mettre sur pied la
CNUCED, reconnaissance tardive cependant puisqu’elle coïncide avec sa
disparition en 1966. Mais Lebret aura eu le temps d’œuvrer de manière
déterminante à la cristallisation à Vatican II de ce qui, en définitive, a fait
le tiers-mondisme catholique, la tension motrice entre le pessimisme hérité du
catholicisme social à l’égard de la « modernité » du capitalisme et la
recherche, confiante encore, d’un développement équilibré. À ce titre, il est
l’un des grands précurseurs du débat contemporain. Cet ouvrage de référence,
quasi exhaustif, en apporte l’incontournable démonstration.
Daniel HÉMERY
RONALD RUDIN, Making History in
Twentieth-Century Quebec, Toronto, Toronto University Press,
1997,294 p., £14.50
Dans un pays comme la France où les ouvrages d’historiographie
sont légion, particulièrement sur la période contemporaine, un ouvrage comme
celui de Ronald Rudin ne passerait certes pas inaperçu mais s’insérerait dans
une tradition. Il faut en effet connaître un tant soit peu l’histoire du Québec
et les débats actuels pour appréhender l’essai de Ronald Rudin, car même s’il
le présente comme une synthèse, c’est bien de cela qu’il s’agit et ce livre se
comprend en fonction de débats précis. Rudin est celui qui, en 1992, dans un
article paru dans la Canadian Historical
Review et traduit ensuite en français en 1995, a lancé le débat sur
le « révisionnisme ». Il appelle « révisionnistes » les historiens qui depuis
les années 1970 ont cherché à montrer la normalité et la modernité du Québec,
dans la perspective de la construction d’une société et d’un État moderne.
L’histoire a été ainsi dédramatisée par rapport aux interprétations antérieures
qui mettaient l’accent sur le poids de l’Église, le « retard économique »,
bref, l’anormalité de la société québécoise par rapport à d’autres sociétés
occidentales modernes.
L’ouvrage de Rudin a de nouveau suscité un débat, que le
lecteur français pourra appréhender dans quelques revues disponibles (
Bulletin d’histoire politique, Canadian
Historical Review, Revue d’Histoire de l’Amérique Française… ). Dans
cet ouvrage, Rudin se donne comme objet d’analyser non pas le contenu des
œuvres des historiens mais leurs présupposés idéologiques, les conditions
d’exercice du métier et le lien avec les évolutions de la société. Il prend la
précaution dans l’introduction de clarifier son point de vue (en s’appuyant sur
les travaux de Peter Novick), préférant parler de « changements » plutôt que de
« progrès » dans l’écriture de l’histoire, et mettant en avant une impossible
objectivité sans pour autant approuver le relativisme du
linguistic turn.
Le grand mérite de Rudin est d’abord de combler un vide
puisqu’il n’existait pas d’ouvrage d’ensemble sur l’historiographie francophone
au XXe siècle. Il souhaite revenir sur des analyses qu’il juge obsolètes
(l’opposition entre historiens « primitifs » et « modernes ») et rompre
certains silences, absences et non-dits (l’histoire a été instrumentalisée au
service d’une cause, des débats scientifiques masquent des luttes de pouvoir,
le passé est reconstruit a posteriori
en fonction des enjeux du présent), tout en révélant quelques secrets de
famille (le procès Ouellet en 1961).
Les critiques de Rudin ont eu raison de souligner certains
points qu’il a d’ailleurs reconnus : le choix du groupe analysé, la faiblesse
de certaines preuves, une étude trop partielle… Mais certaines critiques faites
à Rudin sont de faux procès. Il a été dit que Rudin réhabilitait Lionel Groulx,
c’est faux : il réévalue à la hausse l’influence de ce dernier qu’il a été
politiquement correct de masquer a
posteriori; classer Rudin dans les thuriféraires de Groulx, c’est le
disqualifier… On a vu une contradiction entre sa critique de l’objectivité
absolue et son effort de construire une connaissance vraie; classer Rudin comme
relativiste, c’est le disqualifier… On a dit que Rudin voulait « réethniciser »
le débat et revenir aux vieux clivages; relire la période antérieure à la
Révolution tranquille autrement qu’une marche téléologique vers la modernité ne
signifie pas régresser…
Sans doute Rudin a-t-il parfois forcé le trait : son regard est
sélectif et il s’est laissé emporter par sa démonstration (doit-on d’ailleurs
le lui reprocher ?), mais il ne faut pas se méprendre, volontairement ou non,
sur l’objet de son livre. L’auteure de ces lignes ne peut qu’approuver
l’expression d’un des commentateurs : Rudin « aborde l’inabordé, discute
l’indiscuté ». Il montre par exemple qu’il y a eu continuité entre Groulx et
les historiens de « l’École de Montréal » (beaucoup plus qu’ils ne l’ont
eux-mêmes admis):
la mort du père, la disqualification du prédécesseur, le tri
dans l’héritage sont pourtant des procédés connus dans le petit monde
intellectuel; on se souvient de L’histoire en
miettes de François Dosse et de l’analyse de l’école des
Annales.
Dans une des critiques, Serge Gagnon parle d’« épistémologie
régnante », Rudin évoque l’interprétation « révisionniste » dominante, votre
serviteur emploie le terme de « vulgate historiographique »: l’ouvrage de Rudin
lève enfin des débats trop longtemps retardés (comme le dit Jean-Marie Fecteau
dans une critique) et son appel (article dans la Revue d’Histoire de l’Amérique Française,
51/3,1998) devrait être entendu :
« Poursuivre la réflexion sur les partis pris qui sous-tendent
nos travaux ne peut être que bénéfique à notre profession d’historien
».
Catherine POMEYROLS
AUGUSTE VIATTE, D’un monde à
l’autre. Journal d’un intellectuel jurassien au Québec ( 1939-1949),
vol. 1 : Mars 1939-novembre 1942,
ÉDITÉ ET PRÉSENTÉ PAR CLAUDE HAUSER, Laval-Paris, Les Presses de l’Université
Laval/ L’Harmattan/Éditions Communication Jurassienne et Européenne, 2001,516
p.
Pionnier de la francophonie, auteur d’une
Histoire littéraire de l’Amérique française, des
origines à 1950 (coéditée en 1954 par les Presses de l’Université
Laval et les PUF) qui reste une référence, Auguste Viatte ( 1901-1993) suscite
un regain d’intérêt en tant que diariste. Grâce au minutieux travail éditorial
de Claude Hauser, son journal maintenant accessible permet de découvrir les
facettes variées de la personnalité de ce professeur grand voyageur, né dans le
Jura suisse, docteur d’État de la Sorbonne, longtemps enseignant à l’Université
Laval de Québec, avant son retour en Europe en 1949.
La richesse d’un tel matériau n’est plus à démontrer :
littéraires et sociologues (entre autres Michèle Leleu, Alain Girard; plus
récemment, Philippe Lejeune, Malik Allam)
l’ont abordé avec des sensibilités différentes, témoignant des
tensions inscrites dans les cahiers intimes, où se conjuguent l’exploration du
moi et la confrontation au monde social. Le journal de Viatte, commencé en
mars1939 et où plane peu après l’ombre de sa jeune épouse décédée en août 1939,
n’échappe pas à ces torsions de l’écriture, qui recèlent aujourd’hui un triple
intérêt : un regard incisif sur la situation internationale, à mesure que
s’égrènent le conflit mondial et ses terribles conséquences; une vision sans
concessions de la province de Québec d’alors, mais sans malveillance non plus;
le récit circonstancié d’un engagement politique, de ses moindres linéaments,
des rencontres qui en orientent le sens, de la part d’un intellectuel
farouchement catholique, spécialiste de littérature comparée, homme d’érudition
et fin connaisseur de multiples cultures, dont l’Asie. Pour connaître ce
passeur de la francophonie, il faut s’attacher à ces trois registres, et par là
même cerner les nombreux réseaux dans lesquels évolue Viatte, réseaux qui sont
à la fois à la source et au bout de son engagement. C’est bien à ce voyage que
nous convie C. Hauser dans son introduction, à travers laquelle le lecteur peut
reconstituer au plus près les cercles de relations amicales et professionnelles
qui scandent le parcours de Viatte et opèrent comme vecteur transculturel.
Outre la Suisse, la France et la Canada, ces réseaux internationaux comprennent
les États-Unis où Viatte enseigne à plusieurs reprises, Haïti, ainsi que des
correspondants en Amérique latine et en Asie.
Du temps de sa formation en France, Viatte fréquente les
mouvements catholiques d’ouverture, avec les Oratoriens de Montsoult, les
Équipes sociales de Robert Garric, la Semaine des écrivains catholiques. On
l’introduit auprès des rédacteurs de périodiques comme
La Revue des Jeunes, puis
La Vie intellectuelle, Sept ou
Temps présent. Déjà la mouvance
sociale dominicaine est omniprésente dans son itinéraire. Ses interlocuteurs
d’alors ont pour nom le père Rouziès, Pierre de Lescure, Gaëtan Bernoville, le
géographe Pierre Deffontaines. Il bénéficie de l’appui de Monseigneur Beaupin,
directeur du Comité catholique des Amitiés françaises à l’étranger, de celui de
Georges Goyau, professeur à l’Institut catholique, animateur influent du
catholicisme social européen et des réseaux franco-canadiens. Ses directeurs de
thèse, Fernand Baldensperger et Paul Hazard, l’apprécient et le soutiennent
également. Enfin, il saisit la chance que lui procure cette configuration
favorable pour se faire recruter outre-Atlantique.
Les années 1930 seront celles de son installation à Québec, où
il commence à enseigner dès 1933, de son intégration à l’Université Laval, à
des réseaux catholiques qui s’interrogent sur l’impasse où mène le cléricalisme
le plus étroit et sur les moyens de le subvertir. On retrouve ici le cercle de
ses collègues européens (le Belge Charles de Koninck, les Français Jacques de
Monléon et Jean-Marc Dufrenne), le réseau des Dominicains qui œuvre
efficacement à cette réflexion ouvrant le Québec à la modernité.
On rencontre aussi la Société des professeurs français en
Amérique, l’Alliance française, ses pairs universitaires francophones
d’Amérique du Nord.
Décisive sera sa rencontre avec Élisabeth de Miribel, envoyée
en août 1940 par le général de Gaulle pour diffuser le message de la France
libre au Canada. Dès septembre 1940, Viatte exprime sa crainte au sujet de ce
qu’il nomme la « trahison de Pétain »:
il est loin d’être le seul intellectuel catholique à se
démarquer nettement du régime de Vichy, mais ses positions sont alors délicates
à afficher, étant donné la situation qui règne au Canada français, où le
maréchal fait encore illusion. Chape et chapelet de plomb, certes, dans une
société dominée par l’Église catholique : il existe néanmoins des poches de
résistance, des interstices qui peu à peu s’élargissent, face à un clergé
globalement conservateur, des rangs duquel commence à se lever, timidement mais
inexorablement, un vent de révolte. La guerre en sera l’un des foyers : les
pères dominicains Lévesque, Delos et Ducatillon font partie à Québec des
réseaux qui, aux côtés de Viatte, rédigent des manifestes antifascistes,
contribuent à l’éclosion d’un comité France libre, présidé par Marthe Simard.
On ne peut tenir pour dérisoires ces marques d’engagement de clercs
universitaires, dont le nom compte dans le Canada français, d’autant plus que
le cardinal de la province, Rodrigue Villeneuve, encourage certaines
initiatives, en raison de son soutien sans faille à l’effort de guerre
canadien, qui fait de lui un allié objectif du gouvernement fédéral, non sans
l’exposer à la critique des éléments les plus conservateurs du Québec.
Pendant la guerre, Viatte se lie à des intellectuels français
exilés aux États-Unis, comme Jacques Maritain (bien qu’il soit agacé par le
nombrilisme du philosophe néo-thomiste). Avec Delos, ils enseignent d’ailleurs
à New York, à l’École libre des hautes études, fondée en février 1942 par le
médiéviste Gustave Cohen, que Viatte avait côtoyé lors de ses études en
Sorbonne.
La longue présence de Viatte sur le sol canadien se traduit par
un impressionnant dialogue avec tout ce que le Québec compte d’intellectuels de
renom : il devient ainsi l’interlocuteur de l’abbé Groulx, du recteur de Laval
Mgr Camille Roy, de personnalités marquantes telles qu’André Laurendeau, Robert
Charbonneau et Claude Hurtubise (ces deux derniers le sollicitant pour des
articles dans La Nouvelle Relève et le
publiant aux éditions de l’Arbre).
C. Hauser n’omet pas de signaler « le volet romantico-mystique
de Viatte », i.e. les conjonctions
entre Illuminisme et romantisme, aspect déjà remarqué par André Breton dans
Arcane 17. Cet intérêt durable pour la
mystique n’est pas étranger au fait que le jeune professeur jurassien
s’engouffre dans les « brèches qui vont ouvrir [le Québec] à la modernité.
Affirmation de l’Homme qui s’oriente vers la quête des autres, dissociation
entre action catholique et action nationale, développement d’un savoir fondé
sur la rationalité cartésienne plutôt que sur la doctrine : autant de
mouvements impulsés surtout par une élite dominicaine influencée par la pensée
personnaliste », comme le souligne Hauser.
Suisse romand, Viatte est mieux placé que beaucoup de Français,
bien qu’il soit lui-même plutôt anglophile, pour comprendre les revendications
identitaires des Canadiens francophones, dont il partage la soif de
reconnaissance. Et s’il s’engage dans divers projets avec des Haïtiens, des
Louisianais et des Québécois bien sûr, c’est qu’il éprouve la nécessité de
promouvoir « une francophonie littéraire consciente d’elle-même et unie face au
danger de l’américanisme ». « Catholique d’abord », mais irréductible à ce
qualificatif, Viatte nous laisse un journal précieux, révélateur des
perceptions collectives des séismes provoqués par la guerre. Ces carnets
projettent sur la scène intellectuelle québécoise un éclairage particulier, où
noir et blanc souvent se mélangent, où la lumière naît de l’ombre : si les
positions politiques y sont contrastées, les intellectuels catholiques
québécois ou résidant au Canada n’apparaissent pas tous, loin s’en faut, sous
le charme du vieux maréchal. Telle est la leçon à méditer de ce
journal.
Gérard FABRE
[1]
Thomas W. LAQUEUR, « Crowds, carnival and the state in English
executions, 1604-1868 », in A. L. BEIR, David CANNADINE, James M. ROSENHEIM
(ed.),
The First Modern Society. Essays in
English History in Honour of Lawrence Stone, Cambridge, Cambridge
University Press, 1989.
[2]
Le phénomène est identique en France. 1971 voit la fondation
par M. Foucault du Groupe d’information sur les prisons (GIP ), et près de
trente-cinq émeutes dans les prisons françaises. Le choix de M. Foucault de
travailler sur la naissance de la prison trouve sa source là. Cf. François
BOULLANT,
Michel Foucault et les
prisons, Paris, PUF, 2003, p. 10-18.
[3]
Pieter SPIERENBURG, « Violence and the civilizing process :
does it work ?»,
Crime, Histoire et
Société, vol. 5/2,2001.
[1]
M. ANDERSON,
The American Census.
A Social History, New Haven, Yale University Press, 1988; A.
DESROSIÈRES,
La politique des grands nombres.
Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993; E.
BRIAN,
La mesure de l’État, Paris,
Albin Michel, 1995; S. PATRIARCA,
Numbers and
Nationhood. Writing Statistics in
19th Century Italy,
Cambridge, Cambridge University Press, 1996; A. STANZIANI,
L’économie en Révolution. Le cas russe,
1870-1930, Paris, Albin Michel, 1998; A. TOOZE,
Statistics and the German State, 1900-1945. The
Making of Modern Economic Knowledge, Cambridge, Cambridge University
Press, 2001.
[1]
Voir aussi le beau livre d’Adam TOOZE,
Statistics and the German State, 1900-1945. The
Making of Modern Economic Knowledge, Cambridge, Cambridge University
Press, 2001.
[1]
Un total impressionnant de 48 articles et textes de toutes
dimensions de sa plume est recensé à la fin du livre.
[2]
Ajoutons un exemple à ces travers dénoncés quand il le faut par
Jean-Louis Loubet : la traduction française assurée en 1966 par Jacques
Sallebert du livre événement
Unsafe At Any
Speed de Ralph Nader (
Ces voitures
qui tuent, Paris, Flammarion) stigmatisait, par l’usage du
démonstratif – « ces » – les voitures américaines qui, seules, auraient été
déficientes en matière de sécurité active et passive au regard des normes de
sécurité, jugées en revanche suffisantes et bien respectées par les
constructeurs français…
[3]
François WASSERVOGEL,
L’auto
immobile, Paris, Denoël, 1977,228 p. L’ouvrage de ce mathématicien
et économiste, ancien responsable de la Régie Renault, était préfacé par Pierre
Dreyfus.
[4]
À ce chapitre, on s’étonne de l’absence de Patrick FRIDENSON, «
La société française et les accidents de la route »,
Ethnologie française, 1991, p.
306-313.
[5]
Pour s’en convaincre : Louis SCHWEITZER, « Renault : du symbole
national au marché global », entretien,
Le
Débat, n
Ëš114, mars-avr. 2001, p. 3-16.
[1]
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