Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701137357
256 pages

p. 178 à 249
doi: en cours

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no51-2 2004/2

2004 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine

Comptes rendus

NELSON -MARTIN DAWSON, avec la collab. de CHARLES VINCENT, L’atelier Delisle : l’Amérique du Nord sur la table à dessin, Sillery (Québec), Éditions du Septentrion, 2000,306 p.

Pendant le XVIIIe siècle, la cartographie française s’est considérablement développée sur des bases beaucoup plus solides que durant les périodes précédentes, grâce aux progrès de la géodésie et au concours des civils et des militaires, souvent concurrents et toujours complémentaires. Deux chercheurs américains ont déjà exploré cette période dans des thèses étudiant les méthodes et objectifs des entreprises cartographiques ou s’intéressant à la diffusion et à la commercialisation des productions dans le cadre des activités d’une famille, celle des Robert de Vaugondy. Les recherches françaises ont également contribué à la connaissance d’un important gisement documentaire réparti entre les archives et les bibliothèques, qu’il s’agisse des travaux des ingénieurs militaires – qui viennent de donner lieu à une importante exposition organisée au château de Vincennes –, ou encore des cartes hydrographiques, ou enfin des grandes entreprises dirigées par les quatre Cassini.
C’est un professeur canadien de l’université de Sherbrooke, qui, dans un premier travail sur l’histoire de la cartographie, ouvre les portes de l’atelier Delisle pour nous faire assister à l’élaboration de cartes d’Amérique du Nord par des cartographes de cabinet :
Claude, le père ( 1644-1720), et Guillaume, le fils ( 1675-1726), tandis qu’un troisième homme, Joseph-Nicolas ( 1688-1768), qui serait le neuvième enfant de Claude, était envoyé par Louis XV en Russie pour recueillir des informations géographiques sur le grand empire moscovite. N.-M. Dawson souligne les mérites de la nouvelle cartographie de cabinet du XVIIIe siècle qui, avec Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville ( 1697-1782), allait atteindre un niveau inégalé, une cartographie différente de celle du siècle précédent, illustrée par la dynastie des Sanson. L’œuvre des Delisle a déjà attiré l’attention des chercheurs car les archives livrent les différentes étapes de la production de ces savants :
notes des lectures présentées sur des croquis cartographiques et cartes restées manuscrites qui conduisent aux cartes imprimées traduisant souvent des nécessités politiques.
Claude Delisle, dont les qualités d’historien sont évidentes, a été influencé par le savoirfaire des Sanson dans une mesure qui reste à déterminer et il a certainement réfléchi sur le mode d’utilisation des archives, tel qu’il était préconisé depuis 1647 par les bénédictins de Saint-Maur : caractère systématique des recherches, importance des documents originaux, nécessité d’être toujours scrupuleux et exact en formaient les principes de base. Le De re diplomatica de dom Mabillon, paru en 1681, avait confirmé l’existence d’une science nouvelle, la critique « externe » des documents manuscrits. Aux techniques de l’historien, Guillaume Delisle, formé par le célèbre astronome Jean-Dominique Cassini ( 1625-1712), allait ajouter la connaissance des positions terrestres données par les astres, l’indispensable talent du dessinateur, et les relations établies par sa famille qui lui permirent de bénéficier des dernières informations parvenues en France et en firent un cartographe officiel, « le premier géographe du roi ».
En s’intéressant au Canada, N.-M. Dawson montre comment les Delisle ont utilisé le récit du voyage au pays des Hurons qu’effectua en 1623-1624 le récollet Gabriel Sagard, et la Relation des jésuites couvrant de nombreuses années, de 1633 à 1672. C’est ainsi qu’ils dressèrent des croquis sur lesquels ils positionnèrent les informations issues de leurs lectures avant de se livrer à une interprétation cartographique, particulièrement intéressante pour la répartition des tribus indiennes, interprétation qu’ils allaient corriger en se servant de la carte signée en 1697 par le Québécois Jean-Baptiste Franquelin (né en 1650). D’autres exemples auraient pu être donnés, notamment sur la Louisiane et les pays bordant le golfe du Mexique, pour lesquels les Delisle ont combiné les positions astronomiques et les informations issues d’anciens récits de voyage d’origine espagnole, avec les cartes existantes – tel un portulan espagnol de fraîche date –, et avec les narrations et cartes émanant de voyageurs qui étaient alors au service des rois de France et dont N.-M. Dawson fait état.
Le chapitre qui me paraît le plus intéressant est celui qui est intitulé « Les contraintes du métier » et qui aurait pu servir de conclusion à l’ouvrage. Les cartographes « officiels » sont-ils vraiment libres ? Ne sont-ils pas tentés d’infléchir la réalité, surtout lorsqu’il s’agit de pays lointains et encore mal connus suscitant de nombreux appétits ? N.-M. Dawson étudie longuement le cas de la mythique mer de l’Ouest, qui, ouvrant un passage vers l’orient à travers l’Amérique du Nord, aurait valorisé les possessions françaises de la Nouvelle France. Dans cette affaire, Guillaume Delisle croisa, à maintes reprises, le chemin d’un lazariste, Jean Bobé : affecté au service à la chapelle du château de Versailles, celui-ci montrait néanmoins un vif intérêt pour le Canada.
Auteur de nombreux mémoires et informateur des Delisle, Bobé avait besoin d’une carte, et celle que réalisa Guillaume « allait véritablement consacrer l’existence de cette mer mythique » porteuse d’espérances politiques et économiques tout en encourageant les explorations vers l’ouest du Canada, susceptibles de rapporter de nouvelles informations. En effet, lorsque, à une date donnée, le cartographe de cabinet faisait le point sur les connaissances géographiques, il ouvrait en même temps de nouvelles perspectives car son œuvre allait servir de point de départ pour des explorations dont les résultats l’obligeraient peut-être à faire des corrections plus ou moins importantes sur un rythme plus ou moins rapide. Ainsi s’exprimaient la force et la faiblesse de la cartographie avec des incidences commerciales non négligeables.
Monique PELLETIER

EMMA C. SPARY, Utopia’s Garden. French Natural History from Old Regime to Revolution, Chicago, University of Chicago Press, 2000,321 p.

D’entrée de jeu, ce livre affiche plusieurs ambitions. La première consiste à embrasser l’histoire du Jardin du Roi et du Muséum d’histoire naturelle dans sa continuité et par-delà la coupure révolutionnaire.
La nouvelle institution fondée le 10 juin 1793 repose en effet sur la même équipe et s’appuie sur une partie des bases définies entre 1750 et 1795. Cette stabilité tranche avec le destin des académies, et conduit à s’interroger sur les raisons de cette survie, les transformations qui l’ont rendue possible.
L’histoire naturelle fournit le deuxième fil directeur car le Jardin du Roi devient rapidement le haut lieu, en France et en Europe, de ce champ d’étude dont le succès est aussi évident que le contenu difficile à définir. Soulignant que les savants ne suivent pas un modèle théorique unifié, l’auteur se propose de mettre en relation la culture des naturalistes, les implications sociales de leurs études et leurs pratiques (de classement, de collecte, d’écriture… ). L’éclectisme de ces entreprises constitue une forte originalité par rapport aux sciences expérimentales qui, de fait, ont plus retenu l’attention.
Enfin, la volonté d’apporter sa contribution à l’histoire des sciences apparaît à travers une série de références à Steven Shapin, Simon Schaffer, et Bruno Latour (pour l’histoire des pratiques), à Michel Foucault pour l’appréhension d’une institution comme un système de pouvoir, à Roger Chartier et à l’histoire culturelle. Ces citations sonnent comme un passage obligé, d’autant que le livre se définit un peu plus loin comme volontairement divers et en dehors des principaux courants. En tout cas, l’étude de cette institution scientifique se penche sur les stratégies de légitimation mises en œuvre, la structuration du champ scientifique, l’articulation entre les pratiques scientifiques et la société du temps. Le Jardin du Roi et le Muséum ont contribué à construire un nouveau paradigme, remplaçant la culture mécénale des débuts de l’époque moderne (Mario Biagoli). Les nouvelles pratiques savantes inventées par le Muséum deviennent un modèle d’autorité pour les autres institutions européennes dans le domaine de l’histoire naturelle. E. Spary y voit la cause essentielle de la survie de cette institution, car elle a réussi à réunir l’harmonie sociale et l’utilité nationale, incarnant ainsi le modèle d’une nature républicaine.
Le premier chapitre s’attache à reconstituer la manière dont l’histoire naturelle est devenue la spécialité du Jardin du roi sous la direction de Buffon, intendant de 1739 à 1788. Ses initiatives pour construire un centre scientifique d’envergure européenne sont rappelées et réinterprétées à travers la négociation d’un nouveau statut social, se substituant au « patronage system ». Buffon excelle à manipuler différents registres : le souci utilitaire de la monarchie, le succès public de l’histoire naturelle auprès des élites cultivées, la protection du roi et des grands personnages. Chaque nomination donne lieu à une série de négociations qui mêlent les enjeux politiques et les relations personnelles, comme le démontre l’échec de Buffon pour installer son protégé Félix Vicq d’Azir en 1775.
La figure d’André Thouin est au cœur du chapitre suivant, qui constitue une analyse éclairante de l’économie matérielle et sociale du jardin du Roi. Jardinier en chef de 1764 à 1793, fils d’un précédent jardinier en chef, celui-ci joue un rôle central en tant qu’administrateur du Jardin. Sa gestion est reconstituée précisément, aussi bien pour les relations avec le public que pour la police du lieu ou le contrôle des dépenses. Avec plus de 400 correspondants, le réseau de Thouin est particulièrement impressionnant et mobilisé en permanence pour collecter de nouvelles semences auprès des particuliers et des diplomates. Les graines et les plantes sont soumises à une classification rigoureuse qui témoigne de l’importance du texte, comme le répètent les nombreux guides à l’usage des voyageurs. La volonté de centraliser les réseaux autour du Jardin du roi rencontre la demande de l’État. Cette fonction se poursuit d’ailleurs à travers la période révolutionnaire durant laquelle des collections sont rapatriées de toute l’Europe vers Paris.
Le troisième chapitre propose une définition de l’histoire naturelle dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, en insistant sur les pratiques qui la composent, les significations politiques et sociales qui l’animent. L’ambition d’étudier l’économie naturelle et son évolution explique le rôle central de cette discipline, sa capacité à unir les savants et les acteurs politiques et économiques. Définie comme l’exploration de la variété des facteurs externes qui déterminent les caractéristiques des êtres vivants, l’histoire naturelle se concentre sur l’étude des climats et le rôle des hommes. Trois concepts mobilisent donc les attentions, d’autant qu’ils ont des implications politiques et sociales évidentes : ceux de régénération, de domestication et d’acclimatation. Les débats entre savants sont reliés à l’intérêt de la monarchie pour développer la richesse de la nation, réformer l’agriculture et lutter contre les disettes. Les travaux sur l’air dans les années 1770 et 1780 sont prolongés par des discussions intéressantes sur la déforestation, la purification de l’air, l’arbre et les enclosures. E. Spary conclut en critiquant les lectures anachroniques de l’histoire naturelle, et récuse à ce titre l’utilisation du terme d’environnement.
Les chapitres 4 et 5 sont consacrés à la période révolutionnaire, d’abord au nouveau régime scientifique puis au spectacle de la nature. Les relations individuelles mises en œuvre par les relations de protection cèdent la place à l’appartenance à une communauté, devant laquelle l’institution doit justifier de son utilité sociale mais aussi développer un nouveau mode de communication. Cette transition ne se fait pas sans heurts pour le Jardin du roi qui suscite de nombreuses convoitises mais réussit à élaborer un projet de réforme, achevé en septembre 1790. Jusqu’à son acceptation en juin 1793, les savants traversent individuellement des moments difficiles, mais l’essentiel est préservé :
le Muséum n’est pas concerné par la suppression de toutes les académies et sociétés littéraires le 8 août 1793, décidée au nom de la lutte contre les corps et les inégalités.
Ce livre vient enrichir de manière notable nos connaissances dans des domaines assez peu étudiés. L’analyse du fonctionnement de l’institution et de ses mutations est particulièrement intéressante, y compris les perspectives ouvertes dans la conclusion.
En revanche, l’interprétation de l’économie générale du champ scientifique ne convainc pas toujours et suit un fonctionnalisme trop grand. La survie du Muséum en 1793 ne tient pas seulement à la fondation d’un nouveau régime de la science tandis que les académies seraient incapables de quitter le système du patronage. L’utilisation du terme de « patronage system » pour désigner la période antérieure à la Révolution n’est pas sans poser problème : il brouille les distinctions entre le mécénat, la protection royale au temps de l’absolutisme et les relations de clientèle. La suppression des académies vise la logique de l’institution mais obéit aussi à des motivations idéologiques et politiques étroitement liées au contexte (l’assassinat de Marat le 13 juillet 1793, l’anniversaire du 10 août). Dans son fameux discours du 8 août, Grégoire proposait d’épargner l’Académie des Sciences mais celle-ci était trop désunie pour proposer un projet. À cette date, le Jardin du Roi était déjà devenu le Muséum, raison de plus pour échapper à la décision de la Convention. Ajoutons que ce n’est pas la seule institution scientifique d’Ancien Régime à rester en place, car l’Observatoire de Paris n’est pas supprimé.
Grégory QUENET

RENÉ SIGRIST (DIR.), H.-B. de Saussure ( 1740-1799). Un regard sur la terre, Genève, Georg, 2001,540 p.

En avril 1999 s’est tenu au Muséum d’histoire naturelle de Genève un colloque marquant le bicentenaire de la disparition du célèbre savant. Son édition bénéficie d’une belle iconographie, en noir et blanc et en couleur, qui est réellement mobilisée et commentée par les auteurs. La qualité de l’ensemble fait regretter les coquilles présentes dans certaines contributions.
Le livre s’organise en trois grandes parties. La première est consacrée à l’activité scientifique proprement dite, qui réunit les grands champs de recherche (la botanique, la géologie, l’hygrométrie, la météorologie, la glaciologie, la géographie), des controverses marquantes (sur les animalcules et le basalte) et les modalités d’organisation du travail (les échanges avec l’Italie, le réseau de correspondants). Les voyages forment le deuxième thème qui, après l’épisode italien, est consacré essentiellement aux Voyages dans les Alpes. L’œuvre maîtresse de Saussure est étudiée à travers les règles du genre, les choix d’édition et la réception dans les périodiques. Enfin, le volume se termine par une série d’analyses sur l’homme et ses différentes facettes.
Ce colloque marque le point d’orgue de la redécouverte d’Horace-Bénédicte de Saussure depuis une trentaine d’années, grâce à Numa Broc, Albert Carozzi et François Ellenberger. Le savant a en effet été éclipsé par la figure de l’alpiniste et de l’explorateur, vainqueur du Mont-Blanc, colportée par la mémoire alpine et les amateurs de montagne. Pourtant, le vibrant éloge prononcé par Georges Cuvier en 1810 devant l’Académie des Sciences de Paris rappelle que celui-ci le considérait comme un des plus grands savants des Lumières.
Deux domaines illustrent ce rôle, la géographie physique et la météorologie. R. Sigrist analyse les Essais sur l’hygrométrie ( 1783), présentés par Cuvier comme une des contributions les plus marquantes à la physique de l’époque. Cet ouvrage est consacré aux phénomènes de l’humidité atmosphérique qui ne semblent soumis à aucune loi régulière, à ces météores au sens aristotélicien. Par une méthode empirique de nature strictement inductive, Saussure construit des tables pour établir des corrélations, éclairant ainsi plusieurs régularités physiques. La réflexion géologique sur la formation des Alpes (A. Carrozi) le conduit inévitablement à examiner les hypothèses neptunistes, pour lesquelles les granites correspondent au dépôt primitif de minéraux précipités chimiquement et cristallisés au fond de l’océan universel en voie d’abaissement. Cette théorie écarte tout concept dynamique de déformation ou de plissement, alors que Saussure observe une « stratification » verticale du granit et de nombreuses déformations locales. Ses observations sur le terrain le conduisent à démontrer l’orogenèse, mais il peine à en trouver le mécanisme général. L’idée de refoulements horizontaux en sens contraires, vus comme le mécanisme de formation des Alpes et de toutes les grandes chaînes de montagne, est restée enfouie dans ses manuscrits et n’a pas eu d’influence, en attendant la théorie de la terre de James Hutton.
Dans un autre article, R. Sigrist propose d’aller plus loin que l’idée de ce double rôle fondateur, de la géologie alpine et de la météorologie expérimentale. Ces classifications sont anachroniques et l’auteur préfère parler de « voyageur géographe ». En effet, les Voyages dans les Alpes ne sont pas un traité mais plutôt un recueil d’observations, une collection de matériaux à investir dans un projet à plus long terme. Face à une montagne connue de manière très rudimentaire, Saussure propose de développer une véritable intelligibilité du monde alpin.
Toutes les contributions insistent, et c’est un des points forts du livre, sur la méthode définie par Saussure. Il refuse de bâtir un système sur la base de quelques intuitions, préférant partir d’hypothèses rigoureuses, constamment modifiées en fonction des résultats des observations. Sur plusieurs sujets, par exemple la formation des vallées ou l’origine du basalte, il ne cède pas à la facilité d’une explication unique. Les investigations de terrain sont rigoureuses car les notes prises doivent être mises au propre dans les 24 heures. Son choix de concentrer ses investigations sur un espace restreint, visité plusieurs fois, est original. En 1779, Saussure affirme avoir traversé la chaîne des Alpes quatorze fois par huit passages différents, et avoir fait en outre seize excursions jusqu’au centre de la chaîne. L’idée d’étudier les relations entre phénomènes en contemplant de vastes paysages depuis les sommets est définitivement arrêtée lors de l’ascension de l’Etna en 1773, mais elle est déjà en germe depuis plusieurs années. La qualité et la précision des instruments et de leur utilisation sont maintes fois soulignées par les contemporains. Les observations météorologiques en témoignent, en particulier l’invention de l’hygromètre à cheveu, qui existe en deux versions différentes, dont l’une est un succès de commercialisation. Cette méthode inductive de nature strictement empirique le distingue de nombreux autres savants et permet d’identifier les filiations scientifiques dans lesquelles il s’inscrit.
L’utilisation de manuscrits inédits, conservés principalement à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève, permet d’éclaircir plusieurs points mal connus.
Ces questions peuvent sembler secondaires, mais elles révèlent la nature composite et pluridisciplinaire de cette science empirique saussurienne, qui est moins une discipline qu’une démarche combinant une méthode et un regard. La botanique a joué un rôle dans son initiation à la science alpine, à travers la filiation avec son oncle Charles Bonnet et Haller dont il a été l’assistant (P. Burgener). Le journal d’expériences sur les animalcules révèle que Saussure a découvert la division des animaux microscopiques dès 1765, même si la nouvelle n’a été communiquée que plus tard (M. J. Ratcliff).
Saussure est le premier à élaborer une théorie de la formation et de l’évolution des glaciers, mais il ne va pas jusqu’à construire une théorie glaciaire, qui leur attribuerait un rôle dans les processus géologiques (A. Zyrd). Face à la controverse sur le basalte, il se révèle plus mal à l’aise, changeant plusieurs fois de position (A.V. Carozzi).
Le thème des voyages permet d’inscrire les travaux scientifiques de Saussure dans leur contexte culturel et social. Le voyage est une pratique répandue, et l’Italie le lieu incontournable (D. Vaj). L’esthétique du paysage est bien définie mais elle est mise à l’épreuve par la haute montagne (Cl. Reichler), ce qui renforce d’autant la réflexion sur la manière de représenter ces travaux par l’iconographie (D. Ripoll) et de les dire par des moyens littéraires (J. Boch). Le résultat est assez ambigu pour l’horizon d’attente des lecteurs du temps (Y. Marcil), ce qui n’empêche pas les Voyages dans les Alpes de constituer un enjeu éditorial (M. Schlup). La postérité de Saussure a été telle (D. Buyssens) qu’il fallait aussi retracer la figure réelle de cet homme des Lumières. Fils d’un agronome et propriétaire terrien (D. Zumkeller), Horace-Bénédicte se fait l’avocat d’une éducation publique dans son Projet de réforme pour le Collège de Genève (C. Magnin et M. Marcacci)
et poursuit ses engagements civiques en contribuant à la fondation de la Société pour l’Encouragement des Arts (J.-D. Candaux et R. Sigrist). Attaché à une religion éclairée et pratique (O. Fatio), il se révèle plus conservateur dans les choix de son cadre de vie (C.Walker et A.Winiger) comme dans la gestion de sa fortune (B. Roth).
L’ensemble couvert par ces 24 articles semble presque exhaustif et chacun pourra y piocher selon des centres d’intérêts transversaux. Le corps même n’est pas oublié et donne lieu à un article original sur le martyrologue savant (H. Rieder, V. Barras). La formule retenue contient en elle-même ses limites, car toutes les contributions sont centrées sur Saussure et assez peu comparatives. Heureusement, les solides introductions rédigées pour chaque partie permettent des mises en perspective. Le versant institutionnel et sociologique du travail scientifique est très peu abordé, alors que le réseau de correspondants (J.-D. Candaux) signale une forte originalité, à l’écart des cercles académiques et proche du terrain.
Grégory QUENET

LILIANE HILAIRE-PÉREZ, L’Invention technique au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000,443 p., 140 F.

L’idée que l’État devrait récompenser et encourager des inventeurs en leur octroyant un monopole limité est apparue en Italie au XVe siècle, et de là s’est diffusée dans toute l’Europe. De ces racines communes, pourtant, sont nés des profils variés, déterminés par des circonstances locales. Depuis deux décennies, bien des travaux ont analysé le développement et le fonctionnement des systèmes de brevets nationaux. Ce très beau livre de Liliane Hilaire-Pérez met en lumière le cas français au XVIIIe siècle et fait, en outre, une comparaison éclairante avec les patents anglais.
L’État britannique portait peu d’intérêt aux inventions technologiques, alors que l’État français agissait comme une mère poule. À cette époque, aucun des deux pays n’avait de système légal de brevets : il faut attendre 1791 en France et 1852 pour le Royaume-Uni. Auparavant, les letters patent (Angleterre) et les « privilèges » (France)
étaient octroyés tous les deux par le roi. L’État britannique se contentait de régler le jeu entre des intérêts privés. Sans examen préalable, il enregistrait le patent (aux grands frais de l’inventeur) et renvoyait au détenteur la gestion de sa propriété intellectuelle.
D’après Liliane Hilaire-Pérez, ce sont les tribunaux qui donnaient au patent sa validité et c’est le marché qui sanctionnait la réussite commerciale de l’invention (donc la récompense de l’inventeur dépendait uniquement de la réaction du marché). Au début du XVIIIe siècle, afin de limiter les abus et ainsi de rendre les patents plus solvables, le gouvernement a instauré des réformes administratives très importantes. Il exigeait des spécifications (une description écrite de l’invention), qui devaient être enregistrées dans les six mois. Tandis que le pouvoir exécutif se tenait désormais à l’écart, le pouvoir judiciaire développait un pouvoir de jurisprudence qui cherchait surtout à savoir si la spécification était adéquate : décrivait-elle une invention originale, et la décrivait-elle suffisamment bien pour que « quelqu’un d’habile en l’art » puisse la reproduire ? Le détenteur du patent achetait le droit de protéger son invention contre des prétendus plagiaires et, en même temps, apportait un certain prestige à son produit (mais caveat emptor !). Par la suite, il était tout seul. Il avait besoin d’avoir « de fortes raisons et les reins solides » (p. 98).
En France, Liliane Hilaire-Pérez prend comme point de départ les arguments donnés en 1980 par Pierre Deyon et Philippe Guignet : pour libéraliser son économie, l’Ancien Régime n’avait d’autre choix que d’intervenir considérablement ( Journal of European Economic History, 9,1980, p. 626). Le démantèlement du dirigisme ne touchait pas aux privilèges d’invention. Comme en Angleterre, ils étaient légalisés par la réglementation des monopoles : l’Arrêt du 24 décembre 1762 les réservait au premier inventeur (en éliminant ses héritiers ou ses cessionnaires) et les limitait à une durée de quinze ans. Liliane Hilaire-Pérez étaie ces arguments avec éloquence et leur apporte beaucoup de précision. Elle traite moins de l’idéologie économique qui guidait la politique du gouvernement, mais s’intéresse davantage aux méthodes qu’il établissait pour promouvoir l’innovation technologique et à l’expérience des inventeurs. Elle affirme que le progrès technologique se trouvait au cœur du projet du siècle des Lumières; des inventeurs couronnés de succès étaient attirés au centre des dispositifs de l’État, où la gloire et la fortune les attendaient. « On peut même dire que le seul fait d’inventer est déjà considéré comme un acte de civisme, tant l’invention porte les espoirs réformateurs de l’État » (p. 52). C’est surtout le Bureau du Commerce qui, sous Trudaine père et fils ( 1749-1776) et, plus tard, sous Tolozan ( 1787-1791), a été transformé en « véritable bureau des inventions » (p. 55) par sa politique interventionniste, libérale et dynamique.
Par conséquent, comme le démontre Liliane Hilaire-Pérez, l’administration des privilèges différait des patents anglais de trois façons importantes. D’abord, l’État français attachait beaucoup d’importance à l’examen approfondi de toute invention qui lui était soumise. On faisait des essais en laboratoire et dans l’atelier; on cherchait à connaître les opinions des fabricants et des consommateurs. Dès 1699, on a demandé à l’Académie des Sciences d’évaluer toutes les inventions soumises, mais l’examen était alors plus poussé. À partir du milieu du XVIIIe siècle, le Bureau du Commerce organisait lui-même ses recherches, en employant des savants comme le chimiste Berthollet, et s’entretenait avec des artisans, des inventeurs, des inspecteurs des manufactures, et des fonctionnaires locaux. Contrairement à l’inventeur anglais, qui devait trouver tout seul la façon d’obtenir un patent à Londres, en France, l’inventeur provincial pouvait communiquer avec le Bureau du Commerce par l’intermédiaire de l’intendant de sa région.
Il est fort possible que ce fait explique la représentation plus élevée des provinces dans le cas français : tandis qu’environ un tiers des détenteurs de privilèges au XVIIIe siècle habitait Paris (p. 57), Londres représentait plus de la moitié des propriétaires de patents avant 1852. Deuxièmement, l’État s’occupait de la diffusion des inventions. Il exigeait que les inventeurs déposent un modèle dans un dépôt public (après 1783 à l’Hôtel de Mortagne, sous la gestion de l’académicien Vandermonde). De plus, il exigeait souvent qu’ils fournissent l’invention aux artisans et qu’ils leur en expliquent le fonctionnement; la note était réglée par l’État, ce qui constituait une gratification pour l’inventeur.
Ceci nous amène à la troisième différence majeure : la souplesse et l’étendue des récompenses dont disposait l’État français.
Liliane Hilaire-Pérez démontre que c’est au milieu du siècle que l’écart entre le dispositif anglais et le dispositif français s’est surtout élargi, puisque le Bureau du Commerce s’est efforcé de ne plus accorder de privilèges exclusifs. Il préférait offrir des gratifications, des prêts, et des subventions aux manufactures, ainsi que des privilèges attribués habituellement aux manufactures royales (des dégrèvements d’impôts, etc.).
De 1740 à 1789, la Caisse du Commerce a déboursé 5,5 millions de livres en gratifications et 1,3 million en prêts. Le recours aux privilèges exclusifs a repris fortement dans les années 1770, sous la pression des inventeurs qui se livraient à des affaires hautement capitalistiques. Le Bureau du Commerce a tenté d’atténuer les effets de tels monopoles en les réservant à des procédés précis et originaux. Cette politique s’est observée plus particulièrement dans la chimie industrielle, où des privilèges exclusifs coexistaient, ce qui a permis de protéger des formules rivales. Liliane Hilaire-Pérez suggère que Tolozan a voulu réduire exprès l’écart qui existait avec le dispositif anglais. Il a écrit en 1790 : « Je fonde mon avis sur l’expérience constante des Anglais qui n’ont acquis sur nous dans les arts une si grande supériorité qu’en accordant des privilèges à tous ceux qui en demandent pourvu que ce qu’ils proposent d’exécuter soit fait d’après des principes différents de ceux connus et mis en pratique par d’autres artistes » (p. 262). Il voulait que tout examen préalable soit aboli et que le marché évalue l’utilité des inventions. En l’occurrence, il a cherché une troisième voie pour l’avenir, le « juste milieu », afin de contenir l’hostilité des artisans à l’égard des privilèges exclusifs et de diminuer les grandes inquiétudes soulevées à propos des inventions malsaines ou dangereuses parmi les consommateurs et les actionnaires. L’État continuerait à se porter garant de la qualité, ce qui impliquait une dépendance continue vis-à-vis de l’expertise scientifique.
Comme en Angleterre, des privilégiés ont profité de cette garantie royale pour faire du battage publicitaire autour de leurs inventions. Liliane Hilaire-Pérez constate l’ironie de ce processus libéralisant : « Nouveauté a fini par rimer avec sécurité, routine et tradition avec corruption. Innover devient en soi une sécurité » (p. 303).
De façon originale, l’ouvrage examine les autres formes de soutien financier disponibles. En France, certains inventeurs (dont quelques-uns avaient été déjà rabroués par le Bureau du Commerce) ont découvert une source principale de patronage dans la Maison du Roi. S’occupant moins des réformes économiques, la Maison du Roi a offert non seulement différents types de soutien financier mais aussi un accès au patronage du roi et des nobles. Par son intermédiaire, « une élite technique, largement parisienne » est entrée en contact avec une élite politique qui d’une part était passionnée par la nouveauté technique et scientifique, et d’autre part se constituait des mécènes et consommateurs des produits de luxe : « Versailles est un véritable chantier expérimental » (p. 172). De la même façon, l’auteure souligne qu’en certains lieux, les artisans inventifs n’étaient plus maltraités par les institutions de métier. Lyon fournit l’exemple le plus remarquable d’une philosophie communautaire de l’invention. La ville a utilisé sa caisse remplie par les droits payés par les étoffes étrangères pour financer l’économie locale; à partir de 1752, lorsque l’intendant en a assumé la charge, des sommes croissantes ont été déboursées pour récompenser les inventeurs et pour diffuser une meilleure pratique, surtout dans la soierie. C’était « une collaboration efficace entre l’intendant et l’Académie de Lyon, le prévôt des marchands et la Fabrique » (p. 74).
Ironiquement, tandis que Tolozan invitait à suivre le modèle anglais, la Society of Arts, établie à Londres en 1754 et qui se présentait comme une alternative privée au dispositif des patents, a fonctionné comme le dispositif de privilèges français, en examinant les inventions, en récompensant les inventeurs avec des prix et des médailles, et en diffusant de meilleures pratiques. Liliane Hilaire-Pérez prend cette société fondée sur l’abonnement plus au sérieux que des chercheurs précédents ont eu tendance à le faire, et elle fournit une analyse révélatrice de ses membres et de ses activités. Elle y reconnaît « l’élite éclairée, savante et philanthrope, parfois radicale » (p. 195), qui partageait avec les cercles éclairés français la croyance que « le progrès technique est source de réforme ». En excluant explicitement les détenteurs de patents de ses récompenses, la Society of Arts a découvert « un autre monde inventif » (p. 200). Malgré certaines ressemblances avec les détenteurs de patents, les clients de la Society of Arts étaient beaucoup plus provinciaux. Le Devon en particulier, dans la campagne du sud-ouest de l’Angleterre, s’avère avoir été bien plus inventif que les patents ne l’indiquent. Ceci fournit des preuves plus approfondies qui démontrent que l’on ne peut pas faire confiance aux patents du XVIIIe siècle pour représenter justement l’activité inventive. Établie à Paris en 1776, la Société Libre d’Émulation de l’Abbé Baudeau, de courte vie, a été modelée explicitement sur la Society of Arts. Tandis qu’elle possédait peu de fonds, elle a découvert beaucoup de postulants parmi les artisans de Paris et du nord de la France.
Cette brève critique peut difficilement mettre en valeur la grande érudition et la recherche méticuleuse dont cet ouvrage fait preuve. Liliane Hilaire-Pérez élargit considérablement notre compréhension du traitement des inventeurs et du milieu dans lequel ils opéraient des deux côtés de la Manche. Elle nous fournit une comparaison pénétrante et nuancée de deux sociétés qui subissaient les pressions concurrentes du capitalisme industriel et de la justice sociale.
Christine MAC LEOD

PIERRE-CLAUDE REYNARD, Histoires de papier. La papeterie auvergnate et ses historiens, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2002,410 p., 27 €.

Les spécialistes d’histoire économique du XVIIIe siècle avaient déjà pu apprécier les travaux de Pierre-Claude Reynard sur l’industrie papetière, à travers ses articles sur la sous-traitance, le problème de la qualité des produits manufacturiers ou les relations entre la monarchie et les entrepreneurs. Voici publié, en français cette fois, un livre tiré de sa thèse sur la papeterie d’Ambert en Auvergne, appuyé sur une parfaite connaissance des archives et de l’historiographie. Le volume est superbement édité par les Presses de l’université Blaise-Pascal, sur un papier de qualité (c’est la moindre des choses, en l’occurrence !), et utilement illustré. On regrettera simplement deux impairs de mise en page (tableau ou texte tronqué, p. 41-42 et 261-262).
Sans doute la démonstration aurait-elle pu être rendue plus tranchante par une écriture un peu plus resserrée, mais le lecteur y gagne en précision et en nuance ce qu’il perd en concision. C’est aussi que l’auteur nous offre en fait deux livres en un, comme le suggère du reste son titre.
Le premier livre est une histoire de la papeterie de la région d’Ambert, soit trois vallées du Livradois, au flanc du Forez, et dont la production haut de gamme a rayonné depuis le XVIe siècle sur le marché européen de l’impression, quoique desservie par sa localisation en marge des grands courants économiques. L’auteur entend percer le mystère de cette exceptionnelle longévité commerciale, qui ne s’accompagne ni d’innovations techniques, ni de concentration industrielle.
Le second livre, qui est comme parallèle au premier, est une analyse de la manière dont l’histoire érudite locale, « curieuse », savante ou universitaire, a rendu compte de ce passé manufacturier, souvent en invoquant une prétendue « vocation papetière » auvergnate. On comprend le souci de l’auteur : l’historien d’aujourd’hui acquitte ainsi honnêtement ses dettes envers ceux d’hier, restituant les logiques de leurs démarches, montrant leurs apports et leurs limites. L’historiographie a dès lors pour lui valeur de « sources imprimées », comme l’indique la table des matières. Pareil souci d’intégrer l’héritage historiographique à l’enquête contemporaine est assurément nécessaire : l’histoire est une science cumulative et nul plus que l’historien ne se sent en permanence un héritier de ses prédécesseurs. Mais faut-il restituer au lecteur toutes les étapes de la réflexion du chercheur ? Le style d’écriture « feuilletée » auquel conduit ce rappel permanent des apports ou des errements de l’historiographie, ralentit et alourdit la démonstration. En outre, ces retours récurrents redoublent le chapitre 2, qui condensait justement, avec netteté, les analyses anciennes et les développements successifs de l’historiographie régionale. Ils entraînent des redites et alourdissent inutilement l’appareil de notes. C’est là une démarche à laquelle nous sommes peu habitués, qui répond à un souci épistémologique incontestable. Mais il est sans doute d’autres manières d’affronter le défi herméneutique et d’intégrer la sédimentation des interprétations du passé à notre propre analyse. L’intrication, le « feuilletage » que propose P.-C. Reynard, s’ils n’emportent pas l’adhésion, ouvrent néanmoins un débat nécessaire.
Revenons au premier livre et aux trois vallées que le hasard, plus que leur potentiel hydraulique au vrai assez médiocre, a consacrées comme berceau d’une durable fortune papetière. La région d’Ambert s’est spécialisée dans le papier de qualité destiné aux imprimeries, notamment parisiennes, tandis que la zone voisine de Thiers produit un papier différent, pour l’écriture manuscrite. Une quarantaine de fabricants gèrent une cinquantaine de moulins, qui représentent un équipement de 80 à 100 roues (P.-C.
Reynard rappelle que certains auteurs ont malencontreusement confondu les nombres de roues et de moulins, mais curieusement, il n’utilise pas les travaux de Claude Gindin sur l’enquête rétrospective de l’an II). Au cours du XVIIIe siècle, surtout après 1750, la production augmente fortement, portée par la demande, sans qu’on puisse en quantifier exactement l’accroissement, faute de registres de marque ou de douane.
Les aspects techniques du métier sont présentés succinctement, mais un commentaire des planches hors-texte, illustrant les différentes étapes de la fabrication du papier, aurait sans doute rendu plus vivante cette description. L’auteur manifeste apparemment peu de goût pour l’anthropologie sociale des techniques; il signale à plusieurs reprises des témoignages de fabricants ou d’inspecteurs des manufactures, mais sans les citer, et l’on peut regretter de ne pas entendre plus la voix des acteurs. De même, le livre passe assez vite sur les relations sociales et salariales. C’est que l’objet propre de l’enquête est ailleurs : ce sont les structures économiques et financières qui mobilisent principalement l’auteur. Il s’agit pour lui de comprendre la longévité exceptionnelle de cet univers de la petite entreprise rurale qualifiée. Le long de trois vallées, réparties sur quatre paroisses, les moulins font vivre 1/5e à 1/6e de la population : une centaine de foyers ouvriers, et 32 familles de fabricants, dont émerge une poignée de plus fortunées, au-dessus d’une masse assez homogène au patrimoine modeste. Une judicieuse (et courageuse !) utilisation des sources fiscales, notariales et judiciaires, révèle une pyramide assez écrasée des fortunes papetières, ainsi que la grande stabilité de la main-d’œuvre locale et la structure très familiale de l’emploi.
Le fil directeur de l’étude tient à cette question de fond : comment expliquer la pérennité de cette structure de petites entreprises dispersées, qui ne connaissent presque pas de processus de concentration et survivent en résistant à l’innovation technique (pas de « cylindre hollandais », à Ambert)? Ici, nulle « trahison de la bourgeoisie », pour reprendre l’expression de Braudel : la terre, l’investissement foncier, constitue un appui, une assurance, un point de stabilité, mais reste une composante auxiliaire des patrimoines papetiers. Nulle trace donc d’un désinvestissement industriel de fabricants enrichis qui se reconvertiraient dans le foncier : « La composante papetière des fortunes gouverne clairement les destins de ces familles » (p. 205). Au point que l’analyse des transferts de propriété marque bien la prépondérance écrasante de l’enracinement successoral parmi les fabricants. On est papetier de père en fils (de même qu’on se marie à l’intérieur du milieu papetier). Mais les partages plus ou moins égalitaires morcellent les successions (en dépit de la prétendue coutume inégalitaire auvergnate) et ces partages viennent régulièrement briser tout mouvement de concentration cumulée des moulins.
Les entreprises gardent donc une taille modeste, ce qui renforce encore le mystère de leur pérennité. Nul équivalent ici des entreprenants papetiers d’Annonay, les Montgolfier (travaux de Leonard N. Rosenband, cf. RHMC, 49-1,2002, p. 227-230).
Sans doute le créneau d’une production haut de gamme, à forte valeur ajoutée, constitue-t-il une niche favorable. Mais l’auteur souligne à juste titre toutes les difficultés auxquelles sont exposés les fabricants. D’une part, le bois des moulins est rongé par l’humidité constante; le lourd martèlement des pilons ébranle les murs, charpentes et planchers. Autrement dit, l’usure rapide du capital fixe grève fortement les résultats, et tous les 10,15 ou 20 ans, il faut quasiment reconstruire les moulins. D’autre part, les papetiers doivent supporter le coût de lourds stocks de papier, la lenteur des retours et des encaissements, et la hausse du prix des chiffons, leur matière première, plus rapide que celle du prix de vente du papier, surtout après 1750.
L’analyse des poursuites pour dettes dans les archives de la justice consulaire, entre 1762 et 1790, et des contrats notariés de prêts, livre une des clés du mystère : le rôle de la sous-traitance. Les fabricants les plus riches font en fait travailler les plus petits en sous-traitance, leur assurant ainsi indirectement un accès aux grands marchés du papier, et notamment aux imprimeries parisiennes. On comprend alors pourquoi, curieusement, le chapitre sur le financement vient en dernier : il éclaire les spécificités d’Ambert par rapport à la zone voisine de Thiers, dont les structures commerciales diffèrent : à Ambert, les fabricants sont essentiellement des propriétaires-exploitants, gérant leur propre moulin, et ils recourent très peu au capital marchand, s’auto-finançant entre eux.
Plus exactement, les fabricants les plus modestes non seulement empruntent aux plus riches, mais deviennent aussi leurs sous-traitants. Difficile cependant de dire si ce phénomène ne date vraiment que de la seconde moitié du XVIIIe siècle… L’auteur ne souligne peut-être pas assez l’importance de ces relations de sous-traitance qu’il a su mettre au jour, et qui viendrait conforter ses conclusions sur le maintien d’une sorte de mentalité quasi artisanale de petit entrepreneur parmi les papetiers, cette « préférence des fabricants du Livradois pour des gestions respectueuses des structures de leur milieu » (p. 288).
Comme souvent pour cette période, on butte sur l’absence d’archives d’entreprises, qui viendraient conforter ou infirmer les interprétations. Mais il faut saluer le travail de bénédictin accompli par P.-C. Reynard pour exploiter toutes les autres sources directes ou indirectes disponibles. « Les papetiers auvergnats, écrit-il, ne furent guère bavards, mais leurs décisions peuvent se comprendre, à travers une patiente reconstitution de leurs diverses composantes » (p. 284). De fait, il s’est attaché à restituer les logiques à l’œuvre, en fonction des contingences et des structures économiques :
il dégage ainsi un modèle de gestion de la petite entreprise, prudente et précautionneuse, peu innovatrice certes, mais adaptée aux ressources disponibles. Reste que les papetiers auvergnats se trouvent mal préparés au défi de la future mécanisation, avec l’introduction de la machine à papier continu au début du XIXe siècle.
Au total, cette minutieuse reconstitution économique laisse un seul regret : on eût souhaité que l’auteur donnât plus la parole aux acteurs, quand c’était possible, (plutôt qu’à l’historiographie), et que la rigueur de l’analyse méthodique s’épaissît un peu plus souvent de la pâte humaine des vies vécues au travail.
Philippe MINARD

STEVEN L. KAPLAN, La fin des corporations, Paris, Fayard, 2001,740 p., 220 F.

Ce livre est le fruit des recherches poursuivies depuis des années par Steven Kaplan sur le monde du travail sous l’Ancien Régime et s’intègre à sa réflexion sur les tensions qui traversent dans la seconde moitié du XVIIIe siècle une monarchie française confrontée au défi de la modernisation. L’ouvrage est copieux et regorge d’exemples, résultat d’une érudition acquise par la longue pratique des archives corporatives, administratives et judiciaires. La fin des corporations qui est ici retracée s’étend sur au moins une quinzaine d’années, l’auteur replaçant dans la durée une abolition que l’on a sans doute trop envisagée dans la perspective de la seule dynamique révolutionnaire.
Les premiers chapitres reprennent et élargissent les travaux précédents de l’auteur sur la première abolition de 1776 (Steven L. Kaplan, Cynthia J. Koepp ed., Work in France :
representation, meaning, organization and practice, Ithaca-London, Cornell University Press, 1986). Celle-ci résonne comme une victoire de la pensée libérale, dont un autre angle d’attaque est la question des grains et de l’approvisionnement, traitée en profondeur par S.Kaplan dans plusieurs ouvrages qui l’ont fait connaître à un large public. L’examen de la critique des corporations (les textes de Faiguet de Villeneuve, Vincent de Gournay, Cliquot de Blervache ou Bigot de Sainte-Croix sont passés en revue) permet au passage d’observer la reproduction des mêmes clichés en ce qui concerne les aspects concrets de la vie corporative. Ces réquisitoires ne sont pas pour autant formulés en vain, car ils émanent largement de milieux appartenant aux sphères gouvernementales ou proches d’elles. Ainsi une réforme comptable a-t-elle été entreprise dans le sillage des travaux de la commission des comptes et de surveillance instituée en 1716, qui a notablement réduit l’autonomie des communautés (du moins dans le ressort du parlement parisien). Quant aux Contrôleurs généraux (Bertin, L’Averdy, Terray), ils avaient chacun en tête des projets de restructuration globale du système qu’aucun cependant n’a voulu ou réussi à faire aboutir.
Il faut donc attendre l’arrivée de Turgot pour que le gouvernement se saisisse dans toute son étendue d’une question qui était dans l’air du temps depuis au moins deux décennies. Mais, alors que les écrivains les plus radicaux dans leur critique du corporatisme hésitaient à préconiser la suppression pure et simple, l’édit de février 1776 franchit le pas. Ce n’est pas seulement un bouleversement de toute l’organisation du travail urbain, c’est aussi une remise en cause fondamentale du système de représentation sociale sur lequel était assise la monarchie. L’auteur montre à quel point l’abolition est ressentie par les maîtres comme une rupture du contrat entre le monarque et ses sujets, qui se voient dénier la distinction sociale qu’ils avaient acquise. Cette véritable « carnavalisationde l’ordre social » débouche dès le mois de mai sur le renvoi de Turgot, sur lequel l’ouvrage ne s’attarde pas, et sur la suspension de la réforme. Après une période d’incertitude de quelques mois, un nouvel édit est promulgué en août, qui affirme la nécessité de mettre un terme à la « confusion des états » engendrés par la mesure de février, tout en instituant une véritable refonte du corporatisme. Les corporations nouvelle formule doivent être moins nombreuses, plus ouvertes, débarrassées des abus qui caractérisaient leurs devancières, et se conformer à un modèle uniforme qui les place sous l’autorité et le contrôle de l’État. Mais la réforme est également l’occasion d’exiger des anciens maîtres des droits de confirmation et de réunion qui rappellent les vieilles pratiques de la monarchie et la discréditent aux yeux des maîtres, qui s’estiment victimes d’une nouvelle extorsion fiscale.
Les chapitres centraux de l’ouvrage, consacrés aux conditions d’application de ce corporatisme à tendance étatique, constituent sa partie la plus instructive, compte tenu des lacunes de l’historiographie, qui a jusqu’alors navigué entre deux a priori, selon lesquels les corporations étaient décrites comme d’ores et déjà moribondes, ou au contraire comme ayant réussi à se perpétuer sans grand changement. Les réalités sont à la fois plus complexes et plus diverses. Si la capitale a été le premier terrain d’expérimentation et fait à ce titre l’objet du traitement le plus approfondi, un tour de France passant par la Bretagne, la Guyenne et le Languedoc, laisse apparaître l’extrême hétérogénéité des situations et la profusion des mesures législatives et exécutives auxquelles le néocorporatisme a donné lieu dans les différents ressorts parlementaires. Plutôt que de considérer les nouvelles corporations comme une sorte de scorie de l’histoire en se plaçant d’emblée dans la perspective de leur abolition, nous sommes invités à y voir l’expression d’une pratique gouvernementale de la monarchie, dont les assemblées provinciales, instituées aussi par Necker, pourraient constituer un autre aspect.
La complexité et les tensions inhérentes au nouveau système sont parfaitement illustrées par le cas des agrégés, qui étaient à la fois intégrés et partiellement exclus, puisqu’ils ne pouvaient accéder en théorie aux responsabilités corporatives et étaient privés de la possibilité de prendre des apprentis. Un accès à titre gratuit à ce statut pour les membres des anciennes communautés conduisit néanmoins beaucoup d’entre eux, surtout dans les villes petites ou moyennes, à l’adopter durant une période plus ou moins longue. Réciproquement, les nouvelles corporations étaient parfois constituées majoritairement sinon exclusivement de néophytes, parmi lesquels certains avaient réussi à profiter de l’édit de février pour se hisser à la maîtrise à bon compte. On comprend dans ces conditions que le processus de mise en place des communautés renouvelées ait été étalé dans le temps, comme le montre la question des règlements, dont l’élaboration avait été laissée à l’initiative des corporations. Ces dernières, qui étaient tenues de respecter l’esprit de la réforme, étaient loin de se précipiter pour adopter des règles qui entamaient leurs attributions, d’autant qu’en attendant, il était généralement admis par les tribunaux que les anciens statuts restaient en vigueur. L’intérêt de cette évaluation du néocorporatisme est aussi qu’elle se fait au regard des corporations antérieures à 1776. Ainsi, l’examen du recrutement des communautés montre qu’il était sans doute plus ouvert dans le nouveau système, mais S. L. Kaplan en profite aussi pour constater, après un rapide tour d’horizon, que les corporations n’étaient pas antérieurement aussi fermées qu’on a bien voulu le dire et que « la communauté dominée par une clique héréditaire n’était nullement le cas de figure typique ». L’admission dans une assez large mesure des femmes constitue en revanche un changement plus radical par rapport à l’ancien système.
La question de la police du travail, qui traverse tout le livre, prend le pas sur les autres dans la dernière partie consacrée aux premières années de la Révolution.
L’auteur nous incite à penser que dans le report de l’édit de février 1776 comme dans la loi Le Chapelier, la motivation principale réside dans la peur face aux actions et aux revendications des salariés qui, dans les deux cas, enregistrent une montée en puissance dans les mois précédant la décision. Le scénario de 1791 reproduit à cet égard celui de 1776, la loi d’Allarde ayant eu sur les ouvriers le même effet que l’édit de Turgot. En réalité cependant, les mouvements de compagnons se sont étalés cette fois-ci sur une période plus longue, car l’abolition des privilèges et la Déclaration d’août 1789 avaient déjà été interprétées par beaucoup comme entraînant de facto la suppression des corporations. Ici, l’historien américain a évidemment affaire à une historiographie beaucoup plus prolixe et ce n’est pas son moindre mérite que d’avoir cherché à examiner les principales thèses en présence. En ce qui concerne la loi d’Allarde, dont la date tardive peut difficilement s’expliquer par la seule surcharge du calendrier législatif, la conception traditionnelle qui a fait de l’abolition un aspect presque secondaire d’un texte dont la finalité essentielle aurait été d’ordre fiscal, est critiquée. Le fait que leur suppression ait été attendue et même considérée comme acquise par beaucoup de compagnons n’a pas empêché d’ailleurs nombre de corporations de faire preuve d’une étonnante vitalité jusqu’en 1791 et parfois même au-delà.
Plus fondamentalement, le doigt est posé sur la solution de continuité que représente le printemps 1791 pour l’histoire du monde du travail, avec le passage au premier plan d’une nouvelle figure, éphémère mais génératrice de glose, celle du sans-culotte.
Or, la genèse du mouvement sans-culotte reste largement à faire, la principale question étant de comprendre comment on passe d’une situation où l’antagonisme récurrent entre maîtres et compagnons semble s’exacerber à une sorte de fusion de ces deux catégories d’acteurs dans l’espace civique. Si le pacte patriotique est certainement un des principaux agents de cette fusion, l’action civique aurait aussi en elle-même détourné les salariés de la défense de leurs intérêts économiques. Sections et clubs, dans lesquels les anciens maîtres, compte tenu de leur expérience et de leur enracinement dans les quartiers, n’ont guère eu de difficultés à s’imposer, paraissent alors avoir fonctionné comme des instruments de contrôle social post-corporatifs. Au terme d’une discussion approfondie et nuancée des positions historiographiques, on retiendra que la critique de la téléologie soboulienne, qui déduisait des représentations du mouvement sans-culotte les caractères du monde du travail qui étaient censés les avoir fait émerger, ne conduit pas pour autant l’auteur à faire siennes les interprétations de type culturaliste. Celles-ci, portées par William Sewell ou par Michael Sonenscher, analysent le sans-culottisme comme une pratique discursive, alors que Steven Kaplan continue à faire des rapports que le phénomène entretient avec les réalités du travail la principale clef de son explication.
Le livre brille aussi par la richesse d’un appareil critique parfois presque surabondant, mais qui nous permet de participer aux questionnements qui animent l’auteur et nous fait mesurer l’étendue des sources mises à contribution. C’est donc une véritable mine pour tous les historiens des corporations et du monde du travail, qui ne peuvent manquer d’y voir une référence incontournable dans leur domaine de recherche. C’est aussi un élément de réflexion pour tous ceux qui s’intéressent aux rapports entre l’État et la société, thématique et pratique au sein desquelles la notion de corporation et le corporatisme continuent de jouer leur rôle.
Georges HANNE

KEITH TRIBE, Strategies of Economic Order : German Economic Discourse, 1750-1950, Cambridge, Cambridge University Press, 1995,285 p.

Spécialiste reconnu du caméralisme et de l’économie politique allemande du XIXe siècle, Keith Tribe a réuni dans cet ouvrage huit essais inédits sur le discours économique allemand du milieu du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle. Deux essais portent sur le caméralisme et Friedrich List, concernant donc la « périodecharnière » (« Sattelzeit ») des années 1750-1850 définie par R. Koselleck, tandis que la période 1880-1920 est également couverte par trois chapitres portant sur les rapports (empreints de distance critique) de Max Weber face à l’École historique, sur la naissance des écoles supérieures de commerce, ainsi que sur le concept d’« économie naturelle » élaboré par Otto Neurath. Trois contributions s’attachent enfin à l’étude du discours économique allemand entre les années 1930 et les années 1950 et sont essentiellement destinées à illustrer la thèse d’une continuité entre les discours économiques de l’époque nazie et de l’immédiate après-guerre, l’économie sociale de marché ou les premières tentatives d’intégration économique européenne ayant selon l’auteur leurs racines dans les projets élaborés en Allemagne entre les années 1936-1937 et 1942-1943.
Dans une introduction intitulée « Du caméralisme à l’ordolibéralisme », K. Tribe s’attache à définir quelques précautions de méthode permettant d’éviter les embûches d’une histoire des idées exclusivement centrée sur les contenus des discours, et en particulier le piège de l’anachronisme auquel n’échappe pas une histoire rétrospective de la science économique en quête d’ancêtres plus ou moins glorieux. Il importe donc de s’efforcer « de comprendre les discours passés dans leur contexte spécifique » (p. 3), et d’éviter de leur appliquer des catégories importées du XXe siècle, ces rappels de méthode salutaires étant proches de ceux énoncés par Jean-Claude Perrot ou Reinhart Koselleck. Mais l’intérêt de ce livre provient également de la connaissance qu’a l’auteur des discours économiques non seulement allemands, mais aussi anglo-saxons. Il en résulte des analyses à la fois nouvelles et convaincantes, par exemple sur les spécificités de l’ouvrage de Franz Neumann, Behemoth, sur le régime nazi par rapport à Carl Schmitt et à J. Laski, ou sur le Système national de l’Économie politique de Friedrich List, rédigé en référence au débat entre libre-échangisme et protectionnisme qui traversait au début du XIXe siècle les économistes américains. L’ouvrage étant d’une grande richesse et développant des conclusions à maints égards provocatrices, on se contentera de souligner quelques-unes des questions essentielles soulevées par sa lecture.
K.Tribe justifie dans son introduction la composition à première vue hétéroclite de son ouvrage : les huit essais sont conçus comme des coups de projecteur soulignant que le discours économique allemand tourne depuis le XVIIIe siècle autour de la question de l’instauration et de la régulation de l’ordre économique, ce qui incite à relativiser l’opposition entre marché et plan, entre libéralisme et étatisme. Cette idée sous-tend d’abord l’essai sur le caméralisme : l’auteur y affirme que l’économie politique (« Nationalökonomie») libérale qui émerge dans les années 1790 à la suite de la réception d’Adam Smith ne représente pas une rupture totale par rapport à l’approche des réalités économiques élaborée par le caméralisme, dans la mesure où c’est en dernière instance à l’État que revient la mission de pourvoir aux déficiences de l’économie de marché en organisant celle-ci, ce « retour de l’État » dans le discours libéral au début du XIXe siècle s’expliquant selon K.Tribe par l’émergence de la question sociale. La place manquant pour analyser en détail l’argumentaire de K.Tribe, on se contentera de signaler que l’auteur passe sous silence l’impact qu’a pu exercer la période napoléonienne sur les économistes libéraux allemands, en démontrant l’impossibilité d’une application immédiate des principes de liberté du commerce dans le contexte d’une Europe en guerre, dont l’organisation de l’espace économique fut modifiée par le blocus continental.
Cette continuité fondamentale du discours économique allemand – le souci d’instaurer un ordre économique – marque également la naissance de l’économie sociale de marché. Ses promoteurs en ont été les économistes de l’École de Fribourg (notamment W. Eucken, W. Röpke et A. Müller-Armack). L’ordolibéralisme apparaît en 1937 et se caractérise par la recherche d’une « troisième voie », entre capitalisme libéral et socialisme planificateur; ce courant vise donc à instaurer une régulation du système capitaliste tout en respectant les principes de l’économie de marché. Les projets élaborés par les membres de cette École sont tournés à la fois vers la satisfaction des besoins humains, puis, à partir de 1942-1943, lorsque la défaite du IIIe Reich parut inéluctable, vers la reconversion de l’économie de guerre en économie de paix. Ce n’est qu’en 1947 que s’opère, sous l’impulsion de Müller-Armack, l’intégration de mesures sociales qui jouaient jusque-là dans l’ordolibéralisme allemand un rôle marginal. Mais le discours ordolibéral est marqué par une ambiguïté fondamentale : insistant d’un côté sur des mesures sociales, il approuve les mesures déflationnistes impliquées par la réforme monétaire de juin 1948 et la création du Deutschmark, alors que ces mesures sont porteuses d’inégalités sociales. Selon K.Tribe, cette ambiguïté et la période de croissance économique dont bénéficie la RFA à partir de 1948-1949 expliquent que l’économie sociale de marché et la réforme monétaire de 1948 aient été élevées au rang de mythes fondateurs de la nouvelle RFA. L’auteur termine cette contribution en soulignant la continuité apparaissant dans les mesures sociales mises en place par le nazisme et après 1948.
Qu’il s’agisse des rapports entre caméralisme et « Nationalökonomie» ou entre nazisme et économie sociale de marché, la thèse de la continuité affirmée par l’auteur mérite d’être nuancée. En effet, les contenus des discours étudiés, au-delà de leurs ressemblances formelles, sont porteurs d’une conception précise des rapports entre État et société civile. On sait que, sur des fondements idéologiques et épistémologiques et dans des contextes historiques totalement différents, le caméralisme et le nazisme tendent à ignorer la distinction entre ces deux sphères, ce qui explique l’importance de la marge d’intervention dans la vie économique dévolue à l’appareil administratif et gouvernemental. Or la question n’est qu’à peine abordée par l’auteur : avec des hésitations et des ambiguïtés indéniables, la « Nationalökonomie» du XIXe siècle et l’économie sociale de marché établissent leur discours sur la base d’une distinction entre État et société civile (même si celle-ci ne prend pas la même forme que dans l’économie politique anglo-saxonne). Il paraît pour cette raison contradictoire d’affirmer à la fois qu’il existe une continuité entre la politique économique nazie et les mesures prônées par l’ordolibéralisme et que ce dernier courant s’est constitué en réaction contre une économie planifiée qui était celle du nazisme et non du stalinisme (p. 207).
L’une des clés de cette continuité réside selon K.Tribe dans la notion de modernisation qui constitue un paradigme structurant le discours économique allemand, le capitalisme libéral et le socialisme planificateur apparaissant comme les deux aspects d’un même processus de modernisation. Il prend certes soin de préciser que « modernisation » et « progrès » doivent être dissociés (leur association étant d’ailleurs historiquement datée), « une leçon importante de l’expérience du national-socialisme » étant que « la “modernisation” peut avoir des conséquences funestes » (p. 6). Cependant, outre qu’une telle approche fait abstraction des dimensions passéistes qui marquent le discours économique allemand des années 1750-1950, la notion de modernisation n’est jamais définie de manière précise, au risque d’en faire une clé interprétative généralisante qui aboutit à détacher les discours étudiés de leur contexte historique.
Ces quelques remarques et interrogations ne diminuent en rien l’intérêt de cet ouvrage, mais sont destinées au contraire à souligner que le caractère stimulant de sa lecture n’est pas le moindre de ses mérites.
Guillaume GARNER

DALE K. VAN KLEY, Les origines religieuses de la Révolution française, 1560-1791, Paris, Seuil, 2002,573 p. ( 1re éd. Yale University Press, 1996).

Accorder des origines religieuses à la Révolution française relève au premier abord du paradoxe. La Constituante abolit la puissance de l’Église catholique comme corps et ordre; l’épisode de déchristianisation paraît souvent emblématique de la Révolution même. Les principaux acteurs de l’événement, s’ils ont, par la force des choses, été formés par l’Église, dans les collèges oratoriens voire, pour les plus âgés d’entre eux, chez les Jésuites, ne gardent pas nécessairement un bon souvenir de cette éducation; les valeurs qu’ils défendent sont marquées par l’héritage gréco-romain revu et corrigé par les Lumières. Pourtant le religieux est au cœur du processus révolutionnaire et contre-révolutionnaire. La Constitution civile du clergé sanctionne le début d’une véritable opposition à la Révolution; du culte de la Raison au Concordat, en passant par l’Être suprême, celle-ci cherche les articulations de la tolérance et de la religion civile en des termes qui conservent une troublante actualité.
Disciple, entre autres, de R. Palmer ( Catholics and Unbelievers in Eighteenth-Century France), D. Van Kley a profondément influencé l’histoire religieuse, politique et culturelle du siècle des Lumières. Bien seul, dès les années 1960, il a montré l’importance du débat religieux au cœur même des Lumières. Le siècle de la philosophie, constatait-il, est aussi celui de la bulle Unigenitus, et en termes quantitatifs au moins, les écrits concernant cette décision pontificale sont plus nombreux que ceux des philosophes et de leurs émules. La contestation n’est pas toujours là où on l’attend. The Jansenists and the Expulsion of the Jesuits from France 1757-1765, publié en 1975, prouve de façon définitive que l’expulsion des Jésuites, longtemps considérée comme une entreprise des Lumières, relève de l’action concertée des jansénistes et mobilise des schémas fort obscurs, notamment une logique du complot, susceptible de nombreux retournements et sinistres avatars. The Damiens Affair and the Unraveling of the Old Regime, paru en 1984, reprenait, en les élargissant aux deux décennies 1750-1770 qui marquent la montée de la contestation anti-absolutiste, les enjeux des conflits religieux et l’évolution du jansénisme vers un « parti patriote », selon l’expression de l’observateur Pidansat de Mairobert.
Le présent livre (paru d’abord à Yale University Press en 1996, et traduit ici par Alain Spiess) se situe dans la continuité de ces recherches fondamentales qui ont redécouvert des fonds d’archives peu visités depuis É. Préclin et R.Taveneaux. Mais il élargit singulièrement les perspectives et propose une réflexion sur la nature même de la monarchie absolue. Cinq chapitres analysent l’évolution du jansénisme, de la bulle Unigenitus à la Constitution civile; un premier chapitre, intitulé « De Calvin à Quesnel », inscrit les débats du XVIIIe siècle dans leur référent seizièmiste, et place ainsi au centre de notre histoire politique les guerres de religion, ou plus exactement les affrontements religieux et leurs relations souvent conflictuelles avec une monarchie dont l’identité même est consubstantiellement religieuse. Que retenir de cette relecture tonifiante ?
Au XVIe siècle, les feux croisés des monarchomaques protestants et des Ligueurs désacralisent la monarchie, mais pas exactement de la même manière. Les appels au tyrannicide ne fonctionnent pas selon les mêmes logiques internes. Le passage des arguments tyrannicides des protestants aux catholiques ne peut s’expliquer par une simple récupération opportuniste. Les catholiques ligueurs vivent une soif d’immanence divine, ils veulent voir la sainteté à l’œuvre dans le monde. Ils rêvent d’un roisaint et fulminent contre les rois-pécheurs que sont Henri III ou, pire encore, Henri IV.
C’est ce que D.Van Kley appelle le « donatisme politique », une version politique de la conception qui nie la validité des sacrements conférés par des prêtres indignes. À l’inverse, serait-on tenté de dire, les calvinistes seraient déjà engagés dans un processus de désenchantement du monde, selon l’expression de M. Weber, avec lequel la royauté sacrée entretiendrait dès l’origine des relations complexes. Christopher Elwood a soutenu la même interprétation dans un ouvrage paru peu après la version anglaise du livre de D. Van Kley ( The Body Broken. The Calvinist Doctrine of the Eucharist and the Symbolization of Power in Sixteenth-Century France, Oxford University Press, 1999).
Face à ces ennemis convergents, la monarchie répond avec Henri IV par un renforcement de sacralité politique et un renforcement de l’absolutisme. C’est cet équilibre qui se dénoue à la fin du XVIIe siècle, entre la Révocation de l’édit de Nantes et la bulle Unigenitus. La monarchie absolue, en voulant se renforcer, perd sa fondamentale raison d’être, fournir une alternative religieuse aux conflits religieux.
Les jansénistes du XVIIIe siècle ne sont pas protestants, ils se réclament du catholicisme, se prétendent même les seuls vrais catholiques, mais ils occupent, malgré eux, l’espace politique laissé vide par les protestants. Dans la complexité, la diversité, souvent l’éclatement, ils « constitutionnalisent » la monarchie. Ils invoquent l’autorité du concile sur le pape, dans la tradition gallicane, et transfèrent ces notions de l’Église à l’État. Ils défendent la conception de l’Église comme communauté des croyants, relativisant à l’occasion la hiérarchie. Ils contribuent à une nouvelle naissance d’un richérisme, beaucoup plus révolutionnaire que celui de Richer lui-même. Persécutés, ils sont de tous les combats contre l’arbitraire et le despotisme… En même temps, ils gardent leur spécificité, ils défendent toujours la grâce efficace, dénoncent tout laxisme avec une énergie sans cesse renouvelée.
C’est en imposant en 1730 la bulle Unigenitus comme loi de l’Église et de l’État, alors que le mouvement janséniste est troublé par l’épisode des convulsions, que la monarchie atteint son plus haut degré d’absolutisme, ou du moins de prétention absolutiste. Mais cette extension ne saurait se poursuivre à l’infini : parlementaires, avocats, curés se mobilisent. Dans les années 1750, la monarchie des Bourbons, jugée trop complaisante, provoque la refondation d’un parti jésuite, épiscopal, qui n’est pas sans rappeler les ultras de la Ligue : « c’est ainsi que la moitié du siècle rejoue, bien que sur un mode mineur, le conflit politico-religieux du XVIe siècle » (p. 31). L’analyse de la période 1770-1790 tend à montrer comment l’héritage sécularisé des controverses religieuses a contribué à la formation de l’idéologie révolutionnaire, notamment dans le cadre de la résistance à la réforme Maupeou. Les conflits religieux du XVIIIe siècle ont été les matrices de la culture politique de la Révolution : les publicistes soutenant l’épiscopat contre les jansénistes développent une conception militante de l’absolutisme, les jansénistes répliquent en dénonçant le despotisme des évêques et de la cour… Mais rien n’est simple, dans l’évolution du parti ministériel et du parti patriote durant les premiers mois de la Révolution. La démonstration de Dale Van Kley plonge dans les racines religieuses de la modernité pour mieux comprendre la première révolution qui ait entrepris une déchristianisation. Sans doute conviendrait-il de revisiter également les différents épisodes de déchristianisation, mais on ne peut que se féliciter de la publication en français d’un ouvrage qui propose tant de perspectives nouvelles et stimulantes.
Dans la Rébellion française (Paris, Le Seuil, 2002), Jean Nicolas a récemment redonné toute sa violence au siècle des Lumières; D.Van Kley confère à la politique de ce dernier une dimension dialectique particulièrement bien venue.
Monique COTTRET

JEAN-PIERRE GROSS, Égalitarisme jacobin et Droits de l’Homme, 1793-1794 (La Grande Famille et la Terreur), Paris, Arcantères, 2000,554 p., 185 F.

Cet essai est la « version revue et augmentée » d’un ouvrage publié en anglais sous le titre Fair Shares for All : Jacobin Egalitarism in Practice (Cambridge University Press, 1997). Depuis, Jean-Pierre Gross a ajouté deux chapitres consacrés « aux origines et à la genèse de la doctrine économique jacobine, ainsi qu’au soubassement éthique de cette doctrine, issue du libéralisme des Lumières ». Dans son avant-propos, l’auteur précise que l’apparente incompatibilité entre liberté et égalité est source de contradictions et que traiter du jacobinisme, des Droits de l’Homme et de la Terreur peut sembler une gageure. Il pose d’emblée le problème de la nature de l’égalitarisme jacobin. Il y voit un « projet de justice distributive qui favorise l’équité plutôt que la stricte égalité » (p. 9). Ainsi l’on tendrait vers le bonheur commun. Il remonte donc le fil du XVIIIe siècle pour retrouver antécédents et convergences chez les économistes qui inspirent cette philosophie jacobine désirant associer un « droit égal à la liberté et à la propriété » (p. 10). La référence à l’économie morale et aux travaux de E. P. Thompson (« The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth Century »), sous-tend l’ensemble de l’ouvrage. Cette thèse soutenue par la « Tricontinentale » dans les années 1970, avait inspiré les Guévaristes. Sa visée historique globale tend à démontrer les contradictions entre lois économiques et volonté politique.
Ce travail se compose de neuf chapitres dont l’économie générale peut se résumer ainsi : dans les trois premiers, l’auteur analyse les rapports du libéralisme égalitaire et des Droits de l’Homme, en rappelant les antécédents de ceux-ci. Puis il dégage la notion d’égalité fraternelle et de bonheur commun, et enfin il décortique Terreur douce et Terreur dure.
En se référant à la déclaration de 1793, il dégage le libéralisme égalitaire de Condorcet, de Paine et de Robespierre et montre l’importance de la notion de fraternité, où l’esprit de partage en s’appuyant sur la morale vaincrait l’égoïsme de la libre concurrence sauvage. Réalisme ou utopie ? Il se réfère à « la pratique de l’an II de ce libéralisme jacobin de répartition ». Il annonce qu’il appuiera sa démonstration sur ses propres travaux et sur l’enquête lancée par Françoise Brunel et Michel Biard sur l’action des représentants en mission.
Dans le deuxième chapitre, pour étayer sa thèse, il se réfère à cette pratique de terrain. Pour qualifier leur action, il utilise la notion de « jacobinisme centriste » qu’il oppose à l’action d’une poignée de terroristes qui renvoie une image déformée de l’ensemble jacobin. Ce terme de « jacobinisme centriste » ne nous convainc guère, même si nous devinons ce qu’il désire exprimer. À la notion de fraternité, il ajoute alors celle de volonté patriarcale, qu’il décèle dans la réitération d’expressions telles que : « mettre en commun », « bonheur commun », « effort commun », « mise en commun ». Termes qu’il voit connotés d’une référence biblique dans leur idée de réciprocité. L’auteur rattache alors ce phénomène à une éthique protestante. Il montre dans les discours des représentants des appels à une équité qui accepte un partage inégal des denrées et ce, dans le droit fil d’une tradition de philosophie morale qui conduit de Plutarque à Mably en passant par Fénelon, Montesquieu, Rousseau et Diderot. C’est l’idée de la « Grande Famille » qui se reconstitue dans la modération et la réconciliation. Il précise que ceci n’empêche pas les flambées anticléricales contre la hiérarchie et le rituel mais conclut sur le fait que la majorité des représentants, sur le terrain, recherchent la via media pour assurer la liberté morale et religieuse.
Enfin, le troisième chapitre tend à montrer « qu’une poignée d’activistes intolérants a eu tendance à éclipser une majorité de radicaux réfléchis ». Il parle de la « Terreur anarchique » de certains représentants qu’il oppose à la « Terreur officielle » (p. 105). J.-P. Gross discute, constate, décortique le local et le national (p. 147), reconnaît un bilan difficile et demeure conscient que bien souvent jacobinisme et violence sont associés. Il pense que le problème fondamental fut la crainte partagée pour le devenir de la propriété. Il explique qu’ainsi le discours violent couvre des idées modérées, équitables et guère spoliatrices. La violence du langage, (cf. « Marat et le Maximum démocratique ») sert d’exutoire où l’on peut plus déceler une égalité morale que la volonté d’une égalité économique et sociale.
L’auteur en vient ensuite à la déchristianisation, dont il rappelle la brutalité ponctuelle stoppée par les ordres du Comité de Salut public. Mais il précise que l’intolérance marquée par les représentants est le résultat d’une crainte large des jacobins « modérés », fils des Lumières. Il conclut sur la différence à établir entre la rigueur de la Terreur et la tentative de réintégration sur le terrain du personnel politique compromis.
Une fois posé cet ensemble, les six chapitres suivants traitent tous d’un droit, de son rapport au discours parisien, à celui des représentants en mission sur le terrain qu’il croise avec les pratiques centrales et celles locales. Il y recherche et montre à chaque fois la réalité de la fraternité, la volonté d’équité et de répartition plus juste entre les hommes. Il décèle régulièrement dans la pratique jacobine une conscience de classe plutôt qu’une lutte de classes. Ainsi tour à tour il décortique le droit de subsistance, celui de propriété, la nécessité de l’impôt progressif, le droit au travail, celui à l’existence et à l’éducation.
On ne peut que saluer la profusion d’informations que livre l’auteur et constater son travail méticuleux et scrupuleux. Mais le découpage ainsi choisi transforme l’ouvrage en une succession d’études qui brouille la clarté de l’ensemble. Il en émane une impression générale touffue. La démonstration à force d’être répétée perd de sa force de conviction. On s’interroge aussi sur le contenu de notions telles que « jacobinisme centriste », « jacobins modérés », « jacobins radicaux ». On peut aussi s’interroger sur la pertinence des choix géographiques des missions des représentants, sur la réelle valeur de citations, tirées de leur discours mais extraites de leur contexte. On perd parfois le fil de la démonstration. On souhaiterait plus souvent une concision qui rendrait plus de force à la démonstration. Il faut enfin déplorer les fautes d’orthographe (de frappe peut-être ?), les mots coupés par des tirets en pleine page comme par exemple « dia-lectique » (p. 10), résultant d’une mise en page bâclée et de relectures apparemment inexistantes ou désinvoltes. Le prix de vente de l’ouvrage pouvait faire espérer que des problèmes de forme de ce type soient évités. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là d’un ouvrage riche d’informations, qui favorise la réflexion et laisse complètement ouverte la discussion.
Christine LE BOZEC

PATRICE HIGONNET, Goodness beyond Virtue. Jacobins during the French Revolution, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1998,335 p. , £ 37.50

L’argument central de ce livre très important est le suivant : comment est-il possible de sauver le noyau dur de la lecture révisionniste (disons furetienne, pour aller vite) du jacobinisme, alors que, depuis les années du Bicentenaire, celle-ci a été systématiquement récupérée, désarticulée, et restituée au grand public sous la forme de la vulgate expliquant que le jacobinisme est la matrice des totalitarismes contemporains (nazisme et stalinisme confondus). Si on veut faire un peu plus subtil, on aura la variante suivante : le jacobinisme est l’héritier de l’absolutisme, le trait commun étant l’étatisme, cette perversion qui inscrit la Révolution française comme avatar des « révolutions trahies », au regard des « bonnes » révolutions libérales que sont les révolutions anglaise (de 1689) et américaine (dans sa version madisonienne).
Pour se démarquer de ces caricatures, P. Higonnet effectue une double démarche :
tout d’abord une forte contextualisation, pour inscrire le jacobinisme dans son époque, et tout particulièrement pour montrer comment il plonge ses racines dans la crise culturelle de l’Ancien Régime; ensuite, pour le dissocier de la grille de lecture marxiste, comme système idéologique profondément étranger aux fractures sociales qui caractérisent l’Europe occidentale au XIXe siècle.
L’auteur repart donc de la crise de l’Ancien Régime pour scruter les origines de la sensibilité jacobine. La monarchie administrative ludovicienne a impulsé le changement culturel en établissant l’égalité des sujets face à la souveraineté royale d’un côté, en développant la sphère culturelle publique, en parallèle. Mais, à partir des années 1750, la sphère publique tend à devenir autonome par rapport au pouvoir royal, puis, dans un deuxième temps, à se dresser contre lui. L’opinion publique naissante reprend à son compte les valeurs de la morale publique prônées cent ans auparavant pour le compte de l’absolutisme; la culture est empreinte d’une nostalgie pour un temps où régnaient l’harmonie sociale, le bon goût, les valeurs morales, alors que le présent est marqué par un processus de fragmentation des liens communautaires et de dissolution des réseaux hiérarchiques. Mais la masse de la population française, encore largement rurale, ne vit pas cette évolution sur un mode conflictuel. Les paysans s’approprient la terre plus largement qu’en aucun autre pays européen; leur mode de gestion, qualifié de « modernisme traditionaliste », leur permet de maintenir un cadre villageois, alors que la communauté est largement dévitalisée. Les relations avec les petites villes, qui forment l’armature de la France du XVIIIe siècle (voir les travaux de Bernard Lepetit ou Ted Margadant, notamment), sont relativement harmonieuses. La France urbaine est restée à l’écart des bouleversements capitalistiques qui traversent les villes du monde nord-atlantique.
Le jacobinisme est le reflet de cette évolution multiforme, et de ces contradictions particulières à la formation sociale française. L’équilibre entre tradition et modernité était largement le fait de l’absolutisme dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, mais le pouvoir royal affaibli, déclinant, ne peut plus jouer le même rôle cent ans plus tard.
C’est le jacobinisme qui est porteur de cette aspiration à l’harmonie, mais dans un climat culturel différent; sécularisation de la morale, montée de l’individualisme (la vertu cardinale du jacobin selon l’auteur), déplacement des phénomènes de sociabilité vers Paris, qui supplante Versailles. L’accent est mis sur la nation (on célèbre les grands hommes, la langue française), sur la famille (symbole social hautement prôné par le jacobinisme), le bien public (les critères de moralité abandonnent la sphère privée pour la sphère publique, et les héros de David connaissent une vogue bien plus grande que ceux de Greuze). Le rêve d’une harmonie universelle progresse au même rythme que l’expansion des valeurs individualistes, et l’opinion publique perd progressivement de vue la société réelle, pour construire une Cité utopique. Le jacobin est au carrefour de ces mutations, à la fois profondément individualiste et confiant envers la société civile, et profondément nostalgique de relations sociales harmonieuses (un peuple de frères… et amis).
Par cette interprétation, on voit comment P. Higonnet est tributaire d’une lecture tocquevillienne, tout en lui donnant une dimension nouvelle : les jacobins héritent d’une culture d’Ancien Régime, mais cette culture est davantage le produit d’un divorce avec l’absolutisme (trouver des processus de régulation sociale qui remplacent ceux de la monarchie administrative), que celui d’une filiation formelle, par le biais des transferts de souveraineté.
Ce faisant, l’auteur est également fidèle à la lecture furetienne, en mettant davantage l’accent sur la politique culturelle, que sur la dynamique socio-économique. Il revient toutefois à cette dernière, pour scruter une autre dimension du jacobinisme :
non plus ses racines, mais sa pratique effective, son écologie sociale (p. 259). La « grande transition » des années 1750-1780 marque le passage d’une société de castes à une société de classes. Or, les jacobins sont majoritairement issus des classes moyennes urbaines; ce ne sont pas des gens du monde de la proto-industrie (même si on trouve parmi eux, significativement, et des entrepreneurs et des ouvriers), mais, surtout, ce ne sont pas des marginaux. Les jacobins sont des gens bien intégrés à la sociabilité locale, surtout quand elle se développe dans les gros bourgs – ou petites villes ? – de 2000 à 5000 habitants; ils sont bien éloignés de l’image que renvoie la politique parisienne, souvent sectaire. Le cadre de la pratique ordinaire est celui des clubs locaux, profondément insérés dans le tissu social de la commune, héritiers des sociétés messmériennes, des structures philanthropiques et des sociétés de lecture surtout. La philanthropie a sensibilisé ces élites locales à la question de la pauvreté; mais le jacobinisme infléchit ces valeurs vers une authentique conscience sociale, au cœur de laquelle se trouve la valeur travail, dans une représentation du monde fondée sur la réciprocité, avec le travail manuel à égale dignité avec le travail intellectuel. Les jacobins sont ainsi particulièrement attachés à une harmonie communautaire. Fortement critiques des structures corporatives, mais en même temps nostalgiques des valeurs d’échange et des relations de complémentarité qui sous-tendaient celles-ci, les jacobins n’étaient nullement prêts à affronter les conséquences directes de l’abolition des corporations; à savoir le développement des relations de classe. Quand la conscience de classe et son corollaire, le désir de protection de la propriété à tout prix, se développent, l’universalisme jacobin s’effondre. Plaidant pour un dépouillement minutieux des registres de délibérations des clubs de province, l’auteur appuie sa démonstration sur quelques études de cas, forcément rapides. Lyon, Saint-Étienne et Nîmes furent rebelles au jacobinisme, parce que ce sont des villes où la fracture séparant les riches des pauvres était profonde. Si Nîmes fut un terreau plus favorable, c’est parce que le clivage religieux y est plus prégnant que les clivages de classes. À Marseille, ville marquée par une intense sociabilité interclassiste, les affrontements majeurs se produisent au sein du camp jacobin. Paris est également une ville pré-industrielle où les classes sociales se côtoient, s’interpénètrent. Les sans-culottes partagent de nombreuses valeurs avec les jacobins.
Si l’auteur reprend ainsi à son compte l’analyse de l’environnement social, ce n’est pas dans un sens déterministe. Les jacobins ne sont pas « l’expression de » telle ou telle classe sociale, ni même l’expression d’un « front de classe ». Il faut revenir à l’autoreprésentation des acteurs. Si ruse de la Raison il y eut lors de l’épisode tragique de la Terreur, elle réside dans la volonté des jacobins de hisser le peuple au niveau de la révolution, plutôt que de conformer la révolution aux besoins du peuple. Pour la pratique politique quotidienne, les jacobins ont pour buts le bien-être, le respect personnel, l’égalité des talents, la libre communication des pensées et des opinions. Ce sont des sectateurs de la propriété individuelle. Ils sont empreints d’un légalisme pragmatique, qui les conduit à rester attachés au gouvernement représentatif et aux élections libres, jusques et y compris lorsque les fameuses « circonstances » les conduisirent à instaurer un régime d’exception. En fin de compte, l’auteur estime que la comparaison jacobinismebolchevisme, qui a fini par se retourner contre ses initiateurs, n’est guère tenable. Si les bolcheviques ont pu considérer Babeuf comme un précurseur, le babouvisme n’a rien à voir avec les valeurs qui fondent le jacobinisme.
Reste une interrogation majeure : au-delà d’un groupe défini par sa culture, et replacé dans un large mouvement historique, quelle est la part du jacobinisme au sens strict dans le déroulement même du processus révolutionnaire ? Patrice Higonnet consacre un premier chapitre à dérouler le récit de la Révolution française dans la perspective jacobine. Il repère des points forts au long de la trame événementielle; tout d’abord un premier jacobinisme (de sensibilité), qui se réalise à travers le mouvement des fédérations. Puis un jacobinisme structuré à travers le réseau des sociétés politiques.
Enfin, un jacobinisme plus « idéologique » à partir du début 1793. Et après ? L’analyse devient extrêmement confuse pour la période du Directoire, lorsqu’il cherche par exemple à distinguer trois courants après la chute de Robespierre, dont l’un est identifié au nom de Siéyès. Ce qui rend tout à fait incompréhensible les enjeux de Brumaire, coup d’État anti-jacobin, le directeur Siéyès étant à l’été 1799 l’initiateur d’une violente campagne contre les jacobins, qui va largement servir de référent idéologique au régime consulaire, puis impérial. C’est pousser jusqu’à l’absurde une certaine tendance sous-jacente à la rétrospective des événements révolutionnaires, qui aboutit quelquefois à diluer le jacobinisme dans « l’esprit de la Révolution », alors que les groupes jacobins, bien souvent pluriels et mouvants au fil de l’expérience, ne furent pas les protagonistes exclusifs du cours des choses. C’est aussi ignorer, pour la période du Directoire, les travaux récents sur le néo-jacobinisme (I.Woloch, P. Serna, B. Gainot).
Mais ces réserves ne sauraient occulter quelques acquis essentiels de l’analyse :
l’identification, précédemment signalée, de la sensibilité jacobine au mouvement des fédérations – antithèse de ce qui sera conjoncturellement le « fédéralisme ». Il faudrait, de plus, souligner que cet idéal fédératif perdure pendant toute la période révolutionnaire, et ressurgit même avec force dans les phases de périls majeurs : 1792,1799,1815. Par ailleurs, l’auteur fait justice des raccourcis trompeurs, devenus monnaie courante dans le vocabulaire politique contemporain, qui assimilent girondinisme et décentralisation, jacobinisme et centralisation. Le girondinisme est une variante tardive du jacobinisme.
Enfin, parmi les acquis révolutionnaires, les problèmes coloniaux ne sont pas passés sous silence, tout en s’efforçant, là encore, de bien les resituer dans leur contexte global;
pour les jacobins, il était impensable que l’abolition de l’esclavage puisse conduire à un éclatement de l’empire colonial. Ils souhaitent que les esclaves d’Haïti soient libres, mais ils n’envisagent pas que les esclaves libérés puissent rompre le lien avec la mère-patrie pour former leur propre république indépendante.
Au regard de ces lignes de force, on hésite à relever quelques erreurs de détail :
Jean-Baptiste Lindet au lieu de Robert Lindet (p. 59); les luttes coloniales ramenées à la lutte des jacobins noirs contre les royalistes blancs (p. 279), alors qu’on affirme un peu plus loin que les jacobins des Caraïbes sont blancs (p. 281); enfin, il semble un peu cavalier de présenter un personnage aussi complexe que Jean Debry comme un conventionnel quelque peu dérangé (p. 228). Mais ces quelques relevés critiques ne sont que broutilles au regard d’une démonstration qui pose en permanence des questions fondamentales, jusqu’à la conclusion finale, au cours de laquelle l’auteur estime que le jacobinisme peut encore servir de référence pour la société présente, à travers la remise au goût du jour de la notion de bien public dans une sphère publique en voie de féodalisation, et par la promotion d’un libéralisme égalitaire.
Bernard GAINOT

JAMES LIVESEY, Making Democracy in the French Revolution, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2001,326 p., £ 35.00

La construction de la démocratie dans la Révolution française: le titre de l’ouvrage de James Livesey annonce une entreprise aussi ambitieuse que stimulante, un possible regain du débat sur la portée politique de la Révolution, entre les thèses de la déviance vers la souveraineté tyrannique et celles de l’expérimentation pionnière de la vie démocratique. En fait, les quelque 320 pages du texte ne tiennent les promesses du titre que sur une partie du sujet. En effet, James Livesey propose avant tout une histoire des idéaux démocratiques en rapport avec les formulations du projet républicain dans la France du XVIIIe siècle.
Les sources utilisées sont d’ailleurs à la mesure de cette perspective de culture politique intellectuelle : l’essentiel est constitué de textes d’auteurs divers, les uns très célèbres comme Rousseau, Condorcet ou Benjamin Constant, les autres moins connus tel Jean-Baptiste Dubois beaucoup cité pour ses Observations sur l’économie rurale dans ses rapports avec l’Instruction publique publiées dans La Décade philosophique de l’an IV, certains très engagés dans les affaires publiques, de Turgot à La Revellière Lépeaux ou François de Neufchâteau, d’autres plus cantonnés dans les rôles d’observateurs comme Jean-Baptiste Salaville; en complément à ces œuvres, James Livesey a aussi étudié des rapports présentés aux assemblées législatives, notamment du Directoire.
C’est d’ailleurs là un autre trait de cet ouvrage que de reposer sur une chronologie doublement décalée par rapport aux travaux classiques d’histoire trans-révolutionnaire.
La construction du livre est significative d’une priorité chronologique : d’une part, deux chapitres donnent une vue d’ensemble et forcément en perspective cavalière sur les aléas démocratiques dans les expériences et les idées républicaines du XVIIe siècle à la Convention montagnarde; d’autre part, quatre chapitres proposent des analyses plus approfondies de divers projets démocratiques postérieurs à l’an III, en particulier sous le Directoire. Cette construction vient à l’appui de la thèse fondamentale du livre : c’est sous la République directoriale que sont formulées les véritables avancées fondatrices des aspirations et des pratiques démocratiques contemporaines. Pour James Livesey, une étape décisive est franchie parce que se rejoignent alors les idéaux républicains en termes de libertés politiques et les exigences économiques des libres commerce et entreprise, ainsi émerge un « républicanisme commercial » moderne. En fait, l’argumentaire est surtout développé à propos de deux domaines : l’économie agricole et les initiatives culturelles en matière d’éducation, de religion et d’art.
À propos de l’agriculture, James Livesey étudie notamment les revendications et les propositions sur les structures agraires à partir d’essais ou de propositions législatives, notamment suscités autour du Bureau d’économie politique, créé à l’initiative de Guinguéné en l’an IV et dirigé par Benezech. Il montre que s’y formule avec force le double thème d’un meilleur fonctionnement de l’économie de marché dans un régime égalitaire et de la nécessité d’une mise en adéquation des intérêts particuliers et des institutions collectives par la promotion de l’identité nationale. Cet idéal se manifesterait notamment par le regain des projets en faveur d’un républicanisme agraire favorable à la petite exploitation et promu, entre autres moyens, par le partage des communaux. Qu’il y ait persistance sous le Directoire des débats sur les structures agraires et en particulier sur les communaux est indéniable; Nadine Vivier l’a montré clairement en prenant en compte des diverses dimensions du débat et ces travaux auraient mérité référence de la part de l’auteur, qui cite peu la considérable historiographie française sur la question. Or, cette historiographie, en particulier ces vingt dernières années, tend à souligner trois traits dans les doctrines et les évolutions de l’économie agricole : d’abord la question agraire en France ne cesse pas depuis les années 1760 de se poser en termes d’efficacités comparées des grandes et des petites exploitations, et il ne faut pas attendre la Révolution pour que certains promeuvent la petite exploitation tandis que d’autres défendent l’efficacité, en particulier commerciale, de la grande; en deuxième lieu, les Conventionnels eux-mêmes, fussent-ils Girondins, Montagnards ou Thermidoriens, puis les Républicains du Directoire sont partagés sur cette question; enfin, il apparaît illusoire de lier le développement de l’économie de marché à un type agraire, c’est bien plus la complémentarité de modes d’exploitation différents qui assure une intégration progressive au marché. Ainsi l’équation Directoire – « république commerciale » – promotion de l’égalitarisme agraire se trouve à plusieurs titres surfaite (je me permets de renvoyer à ma contribution « Le gouvernement révolutionnaire, la terre et la communauté rurale [ 1793-1795]», Bulletin de la SHMC, 1999/1-2, p. 96-117, et aux Annales historiques de la Révolution française, nËš315,1999/1 : « Paysans, questions agraires et communautés villageoises en France, Grande-Bretagne et Europe du Nord-Ouest à la fin du XVIIIe siècle »).
Sur le terrain culturel, l’examen des projets scolaires, des goûts littéraires, entre autres, suggèrent des idées de rapprochements stimulants, par exemple entre la place faite au sentiment et l’évolution des rapports de sexe. En revanche, on ne perçoit pas toujours ni l’originalité de la période directoriale, ni la dimension vraiment démocratique des signes proposés.
Au total, l’ouvrage a le grand mérite d’inviter à dépasser les lectures des apports de la Révolution française trop confinées soit aux pratiques politiques de gouvernement, soit à la séquence Assemblée constituante-Convention. Il inscrit la reformulation des attentes politiques, sociales et culturelles dans la longue durée des aspirations démocratiques et les met utilement en rapport avec d’autres changements, économiques notamment. En même temps, il laisse insatisfait sur trois points : en premier lieu, l’acception de la notion de démocratie est tellement extensive que les différents domaines évoqués paraissent parfois en rapport très lointain avec le sujet; surtout, le parti pris de porter l’analyse sur les discours à propos de la démocratie conduit à ignorer presque complètement les pratiques et les luttes politiques : or, s’il est bien un chantier où les recherches récentes ont montré que la Révolution constituait bien un laboratoire de la modernité politique, c’est bien celui de la sociabilité politique, des clubs, des engagements citoyens, du vote, etc. Finalement ce choix fragilise aussi la thèse, certainement pertinente, de la mise au jour des apports du Directoire : en effet là encore, des travaux, notamment ceux de Bernard Gainot ( 1799, un nouveau jacobinisme, Paris, Éd. CTHS, 2001) ont montré qu’au-delà des replis de la participation institutionnelle, la densité des pratiques politiques se perpétue sous le Directoire par la vitalité des débats et d’une sociabilité variée, manifeste jusqu’à l’anVIII. À limiter l’appréhension du politique tout en globalisant les dimensions de la démocratie, James Livesey propose une lecture stimulante mais tronquée de la Révolution.
Jean-Pierre JESSENNE

HOWARD G. BROWN, JUDITH A. MILLER (ED.), Taking Liberties. Problems of a New Order from the French Revolution to Napoleon, Manchester, Manchester University Press, 2002,210 p., £ 38.95

Howard Brown et Judith Miller ont organisé à l’occasion du bicentenaire du 18 brumaire des journées d’études à l’université d’Emory, dont la majeure partie des contributions sont rassemblées dans ce livre, précédées d’une substantielle introduction historiographique. Ces études permettent de faire le point sur le renouveau de l’historiographie du Directoire et du Consulat outre-atlantique. On se sera donc pas surpris par la prédominance de la cultural history dans ces études qui envisagent la décennie 1794-1804 comme fondatrice de nouvelles représentations, dans les domaines juridique, artistique, culturel, pour repenser les rapports entre l’État et la société civile.
Howard Brown présente le cadre à la fois chronologique et conceptuel de l’ouvrage. Il appelle à considérer la décennie 1794-1804 comme un ensemble cohérent, marqué par la problématique du rétablissement de l’ordre et la recherche de la stabilité politique. La Convention thermidorienne avait tenté d’ancrer la république sur des bases constitutionnelles, mais ne put faire face simultanément au chaos économique, à la guerre extérieure et aux contestations intérieures. C’est le coup d’État de fructidor anV qui marque la fin de la démocratie représentative et l’évolution vers des solutions autoritaires. Brumaire ne fut, selon Brown, que l’un des moments de cette évolution vers un « autoritarisme libéral » et la création d’un « État sécuritaire » ( security state).
Bonaparte ne fit que reprendre des moyens que le Directoire avait commencé à mettre en place : la gendarmerie double ses effectifs entre 1797 et 1802, des juridictions spéciales sont créées, les autorités locales sont associées à l’effort de répression. La mise au pas de la presse est également largement entamée sous le Directoire. À partir de 1802, la stabilité obtenue grâce à ses choix politiques – amnistie des émigrés, création d’une élite socio-politique basée sur les listes électorales – permet à Bonaparte de façonner un nouveau régime, plus nettement autoritaire.
Un des apports essentiels du livre est de montrer, à travers un premier groupe d’articles, comment les bouleversements juridiques sont au cœur de la redéfinition des rapports entre les sphères civile et politique. J. Heuer aborde le cas des femmes émigrées :
sont-elles coupables d’avoir suivi leur mari ? Leur devoir de femme l’emporte-t-il sur celui de citoyennes ? La décision du Code civil ne fit qu’entériner les débats autour de plusieurs affaires judiciaires, qui témoignent de la difficulté de penser les liens entre la famille et l’État et à redéfinir la place des femmes dans la société post-révolutionnaire.
Avec l’étude de la « lésion d’outre-moitié », action intentée par des propriétaires de biens immobiliers qui estimaient les avoir vendus à un prix inférieur de plus de moitié à la valeur réelle, J. Miller pose la question du respect des contrats dans un temps d’incertitudes économiques. Les évolutions de l’assignat ont multiplié les conflits entre débiteurs et créditeurs, dont les tribunaux sont surchargés. Le besoin d’une loi sur les transactions se fait sentir : beaucoup de députés la présentent comme la première chose que leur ont demandée leurs électeurs. Bien que le contrat soit la pierre angulaire du nouvel ordre juridique, les législateurs firent une entorse à leurs principes en s’appuyant sur des arguments sentimentaux – le désarroi de familles innocentes perdant leur patrimoine – plutôt que véritablement juridiques.
R. Schechter jette une lumière nouvelle sur la convocation du Grand Sanhédrin. La question de l’usure aurait pu être résolue par la loi, mais Napoléon voulait donner à la réintégration des juifs dans le corps social un impact symbolique, renforçant sa stature de législateur et d’émancipateur des peuples. Les notables juifs utilisèrent l’espace politique qui leur était donné pour défendre leurs traditions et, tout en tenant un discours assimilationniste, voire obséquieux, réaffirmer la supériorité de la loi divine sur celle de Napoléon. Ils utilisent l’occasion qui leur est donnée de « prendre la parole » pour défendre leurs lois et leurs mœurs, tout en se coulant dans le moule de la rhétorique napoléonienne.
Cependant, les tendances répressives du régime ne doivent pas être minimisées et M. Sibalis montre que la commission de la liberté personnelle du Sénat établie par le sénatus-consulte organique de mai 1804 ne fut qu’un habillage législatif. Tout prisonnier arrêté pour conspiration politique devait avoir un procès dans les dix jours ou être libéré. La commission examinait les pétitions et transmettait son avis au ministre de la police. L’étude des cas montre que la priorité demeurait à la police et à la restauration de l’ordre.
Un second groupe d’articles analyse quelques voies de renouveau dans le domaine culturel et artistique. M.-N. Bourguet étudie comment l’expédition d’Égypte, guidée au départ par la croyance en l’universalité de la science, amena les savants à découvrir la richesse archéologique de la civilisation égyptienne et à modifier durablement l’image que le pays avait de lui-même.
R. Spang réexamine la réputation de frivolité attachée au Directoire, sous l’angle d’une transformation culturelle plus vaste qui réhabilite et déculpabilise les désirs individuels. La notion de plaisir et de commodité remplace celle de luxe, négativement connotée. Les besoins individuels sont reconnus pour leur intérêt économique. Cette évolution ouvre la voie à une société dépolitisée et engagée dans la voie du consumérisme.
R. Blaufarb étudie le mythe de la méritocratie napoléonienne dans l’armée. Après une période de rajeunissement des officiers, jusqu’en l’an X, Napoléon a surtout cherché à élever le niveau social du corps des officiers en y incorporant des jeunes hommes de bonne famille, formant ainsi les bases de la nouvelle élite de la nation. Les rapports des inspecteurs généraux valorisent le caractère et le « zèle » plus que la connaissance technique, ce qui, avant la création des lycées, valorise l’éducation reçue par les jeunes nobles. Ces officiers de bonne famille ont des chances de promotion beaucoup plus grandes que les officiers sortis du rang, qui ne dépassaient généralement pas le grade de capitaine.
Enfin, A. Jourdan montre que les artistes se rallièrent plus facilement au régime que les écrivains. À la recherche de revenus réguliers pour faire fonctionner leurs ateliers, ils restent tournés vers leur art, apprécient la reconnaissance sociale que leur offre le régime et se préoccupent peu de politique. Cette attitude est en accord avec leur conception du métier d’artiste, leur haute estime d’eux-mêmes et leur recherche d’un train de vie en accord avec cette image.
Cet ouvrage montre la variété des terrains sur lesquels se construisit le « nouvel ordre » napoléonien. De nombreuses catégories attendaient la restauration de l’ordre civil, juridique et familial, et étaient prêtes à accepter une certaine restriction des libertés comme le meilleur moyen d’assurer leurs droits et leurs statuts. Les études réunies par Howard Brown et Judith Miller constituent un guide précieux dans l’étude de ces phénomènes, en même temps qu’un encouragement à poursuivre le décloisonnement des périodes révolutionnaire et napoléonienne.
Igor MOULLIER

ÉRIC GOLAY, Quand le peuple devint roi. Mouvement populaire, politique et révolution à Genève de 1789 à 1794, Genève-Paris, Slatkine, 2001,688 p., 73,20 €.

Tiré d’une thèse de l’Université de Genève, ce livre offre une nouvelle approche de la révolution genevoise, trop souvent réduite à un épiphénomène des révolutions occidentales du dernier tiers du XVIIIe siècle.
Il développe son analyse sur les facteurs et les acteurs à la fois politiques, culturels, économiques et sociaux de cet épisode qui, s’il fut limité dans son espace géographique, n’en demeure pas moins éminemment fécond pour analyser les transformations sociales et politiques à l’œuvre alors en Europe.
Constatant les déficits de l’historiographie sur cet objet, l’auteur tente de « tenir ensemble » ces différents niveaux de réalités (politique, culturel, économique et social)
tout en cherchant à les articuler entre eux afin d’en montrer les liens d’interdépendance.
Ainsi, il s’est fixé pour but de « mettre en lumière une période de l’histoire de Genève peu connue et le plus souvent délibérément occultée [et de] livrer une tranche de vie populaire du XVIIIe siècle, avec ses passions et ses antagonismes, ses bons mots et ses violences, ses espoirs et ses craintes, sa raison et son utopie, son bon sens et sa folie » (p. 15). À cette ambition s’ajoute un fil rouge implicite qui traverse tout le livre : la comparaison de fait entre la révolution genevoise et sa grande voisine, la Révolution française. Cette dimension comparative de l’ouvrage revient souvent car elle renvoie aux faits mêmes qui ne peuvent se comprendre de manière totalement autonome dans le cas genevois.
Éric Golay s’est donc attaché au projet de faire une histoire de la révolution genevoise vue « d’en bas », en cherchant à reconstituer et à analyser les paroles et les actes des anonymes composant les masses populaires gagnées à l’idéologie révolutionnaire. Un tel dessin fait évidemment référence aux travaux d’Albert Soboul sur la sans-culotterie.
La reprise des termes « mouvement populaire » dans le titre de l’ouvrage marque clairement cette filiation. Pourtant, cette étude n’est en aucun cas une copie locale, c’est un type de regard, de perspective, que l’auteur a choisi de privilégier par la pratique d’une histoire résolument sociale associant approches quantitatives et qualitatives. Cependant, ce projet d’histoire sociale se mue au fil des pages en une histoire sociale et culturelle du politique qui glisse par moments vers l’institutionnel, voire l’événementiel, selon les nécessités de l’analyse. En effet, l’établissement des faits et leur signification posent parfois problème en raison du caractère fragmentaire ou médiocre de l’historiographie existante. Ce glissement s’avère donc indispensable afin que l’étude garde cohérence et qu’elle constitue un état actualisé de la recherche sur la révolution genevoise.
Éric Golay nous propose d’abord une analyse de la culture politique genevoise. En effet, les discours et les pratiques des Genevois révèlent une culture politique complexe, qui trouve ses racines à la fois dans les formes anciennes du régime républicain et dans l’expérience des luttes socio-politiques qui ont scandé le siècle jusqu’à la révolution temporairement victorieuse de 1782. Ainsi, l’attachement à la légalité, la pratique de la discussion publique dans des cercles (ou clubs) et l’usage des imprimés ou encore les « prises d’armes » sont des traits structurants de la vie politique genevoise avant 1789.
Bien évidemment, l’explosion révolutionnaire française ne laisse pas intacte ces spécificités locales. Les nouveaux principes, en particulier la question très sensible de l’égalité civile et politique dans un petit État où la population est divisée en six ordres inégaux, sont au cœur d’une remise en question des vieilles institutions républicaines.
Dès lors, cet ensemble de discours et de pratiques originales – ces dernières reconstituées grâce aux archives judiciaires – se mêlent à celles importées de la France voisine.
En effet, les avancées de l’influence idéologique de la Révolution française accusent les clivages politiques propres à Genève. Ainsi, Éric Golay montre comment les réformistes s’opposent aux révolutionnaires au nom de la vieille culture politique républicaine et par la peur du pouvoir plébéien. C’est aussi pourquoi les antagonismes irréductibles des partis (conservateurs, réformistes, révolutionnaires) empêchent toute réforme satisfaisante du régime républicain. Deux insurrections successives et la présence voisine des armées de la République française (Savoie) sont nécessaires pour éliminer définitivement le pouvoir des anciens Conseils ( 4 et 28 décembre 1792), établir l’égalité entre tous les Genevois et mettre en chantier un projet de constitution moderne.
Selon Éric Golay, la constitution de 1793-1794 est le fruit et le reflet d’un siècle de luttes politiques à Genève. Le « Conseil général » – assemblée des Bourgeois, théoriquement souverain et aux pouvoirs très limités sous l’Ancien Régime – est alors élargi à tous et doté de pouvoirs énormes. Il se pose donc en unique garant des institutions contre les abus du pouvoir exécutif auquel on attribue l’autoritarisme passé et, de ce fait, la représentation est limitée au maximum. En cela, les Genevois restent fidèles à la pensée politique de Rousseau ( 1712-1778). Comme « il y a donc un référendum obligatoire, au sens du droit suisse actuel, sur toutes les lois et tous les édits » – y compris sur les traités internationaux ou sur les constructions publiques –, complété par un véritable droit d’initiative « à la réquisition de 500 citoyens » (p. 139), il en résulte une intense activité électorale, puisqu’entre janvier 1793 et juillet 1794, les Genevois sont conviés à aller voter en moyenne une fois tous les sept jours ! Malgré des circonstances très différentes, l’expérience des échecs successifs de réforme du régime républicain pendant un siècle participent largement à cet excès de démocratie directe. Si elle devient problématique dans sa pratique, la démocratie directe constitue néanmoins le trait d’union fondamental entre l’ancien et le nouveau régime.
La consultation incessante des citoyens sur la moindre modification législative, ou pour l’approbation de décisions relevant de l’exécutif, permet de dresser en « temps réel » l’image des sensibilités de la population genevoise face à sa révolution. Ceci nous amène à la question des résistances à la révolution dans une république urbaine dont les conditions socioculturelles (prospérité, alphabétisation, luttes politiques pré~démocratiques) peuvent a priori laisser penser que la population fut très réceptive aux idées révolutionnaires. Or, à Genève comme ailleurs, le poids du passé est très fort. Le « peuple » se montre à plusieurs égards conservateur et résistant aux nouvelles valeurs.
Ainsi par exemple, la constitution de 1794 lie citoyenneté et confession protestante en dépit de l’opposition du Grand Club qui fédère l’ensemble des « égaliseurs » genevois.
La minorité révolutionnaire active n’est donc pas obligatoirement suivie lors des votes en Conseil général. Cette condition « archaïque » de la citoyenneté dévoile la vivacité et les enjeux identitaires de la foi réformée pour les couches populaires et qui s’opposent aux positions libérales des élites de la République en matière confessionnelle.
Outre la clause religieuse à la citoyenneté contraire aux Droits de l’Homme de 1789, le maintien des corporations et la défiance vis-à-vis des étrangers, à mesure que les conditions socio-économiques se dégradent, mettent en lumière le hiatus entre l’affirmation des valeurs universelles, qui servent de guide à la révolution, et les « réflexes » politiques parfois conservateurs du peuple. Face à ses résistances venues « d’en bas », Éric Golay montre bien comment la fondation du Grand Club, par son rôle pédagogique, tente de combler cet écart problématique entre peuple idéel et peuple réel. Seule la question de la sauvegarde de l’indépendance réunit un consensus quasi absolu face aux appétits supposés ou réels de la France jacobine.
En revanche, Genève n’est pas embarrassée par le conflit avec l’Église catholique et ne connaît guère des problèmes de déchristianisation. Si le clergé genevois est divisé quant à la révolution en cours, certains pasteurs y participent au titre des meneurs de la révolution (Gasc, Anspach).
Quant au « mouvement populaire » proprement dit, Éric Golay montre aussi qu’une certaine unité de vue prévaut entre ses chefs et les autorités issues de l’insurrection de 1792 quant à la politique modérée à mener et à l’exclusion des extrémistes. Ces derniers se nomment eux-mêmes « Marseillais » puis « Montagnards », vocabulaire importé de Paris. Néanmoins, les extrémistes ne sont pas les seuls à subir une réelle attraction de l’idéologie jacobine. Ainsi, le Grand Club, plutôt modéré, se renomme Club de la Montagne. Or, la dégradation rapide des conditions de vie (cherté) et un chômage massif, dus à la crise économique et à la guerre, favorisent la radicalisation du mouvement populaire à partir de l’hiver 1793. Le Grand Club n’échappe pas à la tendance et il en vient à demander des mesures d’exception à la fois contre les « englués » et les « accapareurs », indifférents ou hostiles à la révolution, et pour assurer l’approvisionnement de denrées de première nécessité à des prix abordables pour tous. On retrouve ici des mécanismes déjà connus : surveillance des autorités et des étrangers, visites domiciliaires, maximum, taxation des riches, etc. Face à cette volonté d’autonomie et d’organisation de la base révolutionnaire, le gouvernement s’efforce de les inclure dans des structures officielles qui les encadrent et les minorent.
À la crise économique s’ajoute une grave crise politique qui conduit à l’insurrection de juillet 1794. En effet, la pratique de la démocratie directe qui décompose alors le vote article par article a provoqué le refus des principales dispositions du nouveau système fiscal, laissant l’État sans ressources. La rumeur d’un complot contre-révolutionnaire visant à empêcher l’adoption de la nouvelle loi sur les contributions publiques, la misère généralisée et des tensions internes exacerbées achèvent d’exaspérer les militants révolutionnaires qui déclenchent une insurrection spontanée. Dans la foulée, le mouvement populaire s’autonomise des autorités et tente de se structurer en se donnant ses propres organes. Cependant, comme l’explique Éric Golay, la mise sur pied d’un tribunal révolutionnaire à composition populaire marque paradoxalement la fin de cette autonomie, parce qu’il tend à devenir un instrument aux mains de la faction extrémiste pour déchaîner une violence dans laquelle haines politiques et règlements de comptes privés se mêlent. Peu après, la reprise en main du pouvoir par le gouvernement et la défaite des jacobins en France permettent la liquidation des extrémistes.
En revanche, il apparaît un peu surprenant qu’Éric Golay passe à côté d’un objet central, parce que traversant l’ensemble de son propos, à savoir la peur qui semble animer tous les acteurs dans des proportions variables dès le début du processus révolutionnaire. Si les moments de crise aiguë renforcent sa diffusion et son expression, la peur reste omniprésente. Nous en voulons pour preuve la thématique récurrente du complot, véhiculée tant pas les discours que par la rumeur publique. Dans une ville où tous sont armés, l’enchaînement des actions préventives et des représailles engendrent une violence endémique, que l’auteur décrit dans le détail, et qui nous semble expliquer pour une part l’insurrection de juillet 1794. Quant à la pratique populaire de la violence, généralement comprise comme des actes de justice par les révolutionnaires, elle aurait mérité un examen au regard des violences antérieures afin d’en distinguer les caractères socio-politiques anciens et nouveaux.
Cette rapide présentation n’aura pas permis d’évoquer tous les problèmes et questions soulevés par Éric Golay dans son étude très approfondie. Mais la problématique du « propre » et du « partagé » entre la révolution genevoise et la Révolution française mériterait une étude comparative spécifique qui, par ailleurs, n’enlèverait rien à la position historiographique de l’auteur, visant à souligner avant tout la dimension originale de la Révolution genevoise.
Christian-Alain MULLER

JACQUES LOGIE, Les magistrats des cours et des tribunaux en Belgique. 1794-1814. Essai d’approche politique et sociale, Genève, Droz, 1998,514 p.

Sans évoquer ici les juges de paix, que de récentes études nous ont permis de redécouvrir (G. Métairie, C. et C. Coquard, S. Humbert), comment ne pas regretter que les juges des tribunaux de la Révolution et de l’Empire ne demeurent connus que par les synthèses essentiellement consulaires de J. Bourdon, ou par de trop rares monographies départementales (J. C. Attuel, E. Dandine, H. J. L. Debauve, J. C. Gegot, A. Grivel, L. Legoux… ) qui n’abordent généralement la question que pour une courte période ?
L’ouvrage de Jacques Logie comble en partie ce vide par l’étude du recrutement, des origines professionnelles et des carrières des juges des départements « réunis » à la République le 9 vendémiaire anIV ( 1er octobre 1795). Dans l’édition de sa thèse, dont le plan respecte la chronologie des régimes politiques et des réformes judiciaires, l’auteur présente l’histoire du personnel des juridictions civiles et pénales de la Belgique pendant les quinze années de sa période « française ». Après avoir rappelé les expériences de Joseph II ( 1787) et celles de la première occupation par les armées de la République ( 1792-1793), il divise son analyse en trois parties consacrées au Directoire, au Consulat et à l’Empire, dans chacune desquelles il présente successivement les textes légaux, la « condition matérielle des magistrats », le fonctionnement des tribunaux et le recrutement des juges. L’information, toujours présentée avec rigueur et sobriété, est d’un accès facile, même si l’on peut regretter l’absence d’un index. Les apports de l’ouvrage, multiples et d’importance, permettent non seulement de mieux connaître le monde des juges à une époque de redéfinition de leur statut, mais aussi d’isoler les spécificités de la Belgique réunie et de contribuer à l’histoire d’une France aux frontières élargies.
Dès 1790, l’Assemblée constituante avait imposé l’élection des juges, même si, avant l’institution d’un commissaire « national » élu, en 1792, le commissaire « du roi » continua d’être nommé à vie par le monarque. En intégrant la République, en 1795, les neuf départements de l’espace « belge » se voyaient progressivement appliquer les lois françaises; en matière de nomination des juges, ils ne furent cependant pas immédiatement soumis au droit commun puisqu’en l’anIV, le soin d’organiser les tribunaux et de désigner leur personnel fut confié aux représentants Portiez et Pérès, puis au commissaire du gouvernement Bouteville. Dès germinal an V, l’exception disparut, et les citoyens de l’espace Belgique purent choisir leurs juges. À partir de ce moment, l’histoire du renouvellement du personnel judiciaire de Belgique rejoint celle de la France de l’intérieur. Même si le coup d’État du 18 Fructidor n’eut qu’un impact atténué dans le monde judiciaire des « départements réunis », il entraîna l’annulation des élections dans les Deux-Nèthes (p. 203); en l’anVI et en l’anVII, les scrutins furent troublés par de nombreuses scissions au sein des assemblées électorales (p. 207-208,214-215).
Excepté pour les juges de paix, l’expérience de l’élection s’interrompit par la réforme judiciaire de l’anVIII, qui réintroduisit le principe de la nomination pour les juges du siège et du parquet.
Par un recours à la prosopographie et une approche quantitative des évolutions, l’auteur tente d’isoler les transformations successives du corps des juges. Retenons qu’en l’an IV et en l’anV, à l’issue des nominations de Pérès et Portiez, et plus encore après celles de Bouteville, un fort contingent de Français « de l’intérieur » occupa des places de juges, souvent aux postes clefs de commissaires du Directoire, de présidents des tribunaux criminels ou d’accusateurs publics. L’organisation des premières élections, en l’anV, provoqua un profond renouvellement du personnel, tant dans les juridictions criminelles que civiles. Les Français ne furent pas totalement exclus, même s’ils reculèrent sensiblement, surtout dans les tribunaux civils où leur nombre passa de 43 à 10 après les élections de germinal (p. 194). Pendant l’ensemble du Directoire, en partie à la faveur des nominations effectuées par l’exécutif, les Français demeurèrent très présents aux responsabilités les plus sensibles; à la veille de la réforme de l’anVIII, ils occupaient huit des neuf postes de commissaires du Directoire près les tribunaux, environ la moitié des places d’accusateur public des tribunaux criminels et plus du tiers des emplois de commissaire du Directoire devant les tribunaux correctionnels (p. 230-235).
Avec le Consulat et le retour des nominations, le monde des juges commença une véritable métamorphose. Le tournant de l’an VIII, par certains côtés, peut apparaître comme moins important que celui de l’anV; les deux tiers des juges en fonction à la veille de la réforme retrouvèrent une place dans l’ordre judiciaire, tandis que leurs rangs furent complétés, le plus souvent, par des hommes qui avaient occupé des responsabilités publiques sous le Directoire (p. 279-289). Comme dans la période précédente, les Français de l’intérieur restèrent davantage présents dans les juridictions criminelles ( 18,5%) que civiles ( 12%) (p. 287). Mais le recrutement des magistrats évoluaprogressivement, laissant plus de place aux personnels locaux. En Belgique comme en France de l’intérieur, le Consulat et l’Empire furent également l’époque d’une redéfinition du statut social du juge, marquée par une exigence croissante de « compétences » qui conduisit le gouvernement à rétablirl’obligation d’une formation juridique avant l’entrée dans la carrière (supprimée en France en 1792); dès le Consulat, la diminution sévère des rétributions s’accompagna aussi de la prise en compte, lors des recrutements, de l’origine sociale et de la fortune des candidats; l’image et la composition de la magistrature changeaient et, sous l’Empire, le phénomène s’accéléra à l’occasion des épurations de 1807-1808 et de 1811, dont l’auteur montre avec clarté toute l’importance (p. 252,407-428).
Par la présence de personnes dépourvues de licence en droit dans la magistrature et, peut-être plus encore, par le fréquent engagement public des juges, la période étudiée conserve néanmoins une cohérence certaine. Pour l’Empire, l’auteur rappelle la possible participation des juges à l’exercice de fonctions administratives et politiques; il relève la carrière de législateur de neuf d’entre eux et précise que nombre d’autres juges occupèrent des places dans les conseils municipaux, les collèges électoraux, les conseils de département ou d’arrondissement (p. 357-358). Pour les périodes antérieures, J. Logie donne quelques indications ponctuelles qui montrent combien les carrières judiciaire et politique pouvaient se mêler. Les liens entre l’une et l’autre mériteraient certainement des analyses complémentaires que le matériel prosopographique recueilli par l’auteur, mais non publié, devrait permettre. Il y a là un caractère majeur de la magistrature de cette période dont l’importance demeure en grande partie à évaluer.
Par-delà l’histoire du personnel judiciaire, ce livre revient sur la question de l’intégration des départements réunis à la France. Il apporte de précieux renseignements sur l’attachement ou le rejet des institutions françaises en Belgique. L’étude de la magistrature permet d’esquisser une géographie de la collaboration des milieux judiciaires locaux aux institutions nouvelles, particulièrement précise pour l’époque directoriale.
Dans les départements totalement ou en partie francophones de la Dyle, de Jemmapes et de l’Ourthe, la participation fut importante; en Sambre-et-Meuse, elle fut un peu plus réservée. Les refus d’intégrer les tribunaux, ou les méfiances du pouvoir envers les juristes locaux – qui se traduisaient par un grand nombre de juges français et la présence de magistrats sans formation juridique –, se retrouvèrent essentiellement dans les départements flamands de l’Escaut, de la Lys et des Deux-Nèthes, ou dans celui des Forêts, aux deux tiers germanophone. La flamande Meuse-Inférieure reste un cas à part, puisque Maestricht y apparaît comme une pépinière de juges (p. 461-462).
L’auteur précise clairement qu’il serait abusif de traduire la question du refus des places judiciaires en celle de la résistance à l’intégration à la France; de manière convaincante, il rappelle les causes multiples des refus, qui furent particulièrement nombreux lors des nominations de frimaire an IV ( 58% de refus chez les juges civils; p. 116) ou de celles de l’anVIII ( 26%; p. 304); parmi elles, les incertitudes politiques ou la désapprobation du pouvoir ont un rôle, que l’auteur tente d’évaluer et qui renvoie à quelques-uns des grands débats de l’historiographie belge (p. 117-121,303-307). C’est l’un des mérites majeurs de l’ouvrage que de lier ainsi l’histoire de la justice et l’histoire politique.
Hervé LEUWERS

MONIQUE CUBELLS (ÉD.), La Révolution française : la guerre et la frontière, Paris, Éditions du CTHS, 2000,527 p., 300 F.

Plutôt qu’à la place tenue par la guerre, comprise comme l’ensemble des opérations militaires qui se déroulent sur les frontières à partir de 1792, évoquées dans l’espace alpin (Daniel Ligou, Gerhard Wolf), l’unité du volume tient à l’étude de l’impact du fait révolutionnaire dans les régions frontalières, et à l’impact de l’effort de guerre ailleurs en France, avec une idée majeure, qui remet en cause certaines perspectives. Dans l’ensemble, si la liberté est partout bien accueillie, même en Allemagne (Sophie Hélaine) et au Piémont (Jean Nicolas), et si finalement le discours révolutionnaire devient la règle, le fait révolutionnaire, centralisateur, parisien plutôt que jacobin, est mal reçu, pour deux raisons : la première est que le poids matériel de la guerre exerce une contrainte largement supérieure à l’ensemble des prélèvements de l’Ancien Régime – maintenant en hommes, en effort financier, en contrôle administratif; la seconde est que la naissance de sentiments d’identité nationale et régionale – on aurait pu parler sous l’Ancien Régime de la défense de libertés locales – s’accommode mal de l’unification républicaine, encore moins de la conquête. Mais un autre fait est mis en évidence. La décennie révolutionnaire n’a pas détruit les réseaux de commerce qui survivent aux mutations politiques (Jean-Louis Caserio) et n’a pas interdit l’ascension sociale d’une élite bourgeoise qui trouve son compte dans le régime institué par Bonaparte après dix années d’incertitudes.
L’approche générale n’est pas bornée par la chronologie étroite de la décennie révolutionnaire. Les communications rassemblées dans ce volume, regroupées en six parties, répondent en fait à deux approches. Les trois premières parties, autour de la question de la guerre sur les frontières, constituent un regroupement géographique, plus que géostratégique, et posent surtout la question de la place des populations civiles dans l’effort de guerre, en gros de 1792 à 1814 (Claudine Vidal, Gaëlle Mérop). Les régions privilégiées ici, localisation des congrès du CTHS oblige (Amiens en 1994 et Nice en 1996), sont d’une part la frontière du Nord et du Nord-Ouest, ou plus exactement la Picardie et la Normandie, ce qui ne manque pas d’intérêt car il convient de se rappeler que la frontière est également constituée par la côte, d’autre part la frontière franco-piémontaise, étendue de la Suisse au comté de Nice rattaché à la France, espace de guerre terrestre et navale (Rémi Monaque). Les trois dernières parties examinent le regard porté sur la Révolution, depuis la France et l’étranger, ainsi que les images et les discours qu’elle a suscités. S’il n’est guère possible ici de se pencher sur le détail de chacune des communications, remarquons au moins qu’elles ont toutes un mérite commun : elles ne se contentent pas d’apporter une illustration de plus à des faits déjà connus et étudiés, mais contribuent à enrichir les problématiques classiques, en ouvrant des pistes nouvelles. Retenons quelques-unes d’entre elles.
L’effort de guerre, par exemple, est prioritairement mesuré partout par les prélèvements en hommes, en Normandie en chevaux (Bernard Bodinier, Stéphane Vauthier) et par les réquisitions, à Vence en blé et en fourrages (Georges Castellan). Il est universellement trop lourd, et engendre une hostilité déterminée contre la Révolution. Il a fallu, avec le bénéfice de la paix, beaucoup de prudence à la monarchie restaurée pour transformer la conscription en devoir civique uniformément accepté (Annie Crépin).
L’entretien des troupes, les conséquences sanitaires de leur présence (Claudy Valin, Alain Ruggiero), pèsent plus lourd que la guerre elle-même, dans le déroulement de laquelle la négociation joue souvent un rôle déterminant, par exemple dans la reddition de Villefranche au général Anselme (Dominique Talliez et alii). Pourtant, la guerre est également l’occasion de créer du travail, par les commandes publiques d’armes, de munitions, de vêtements, et ne modifie guère certains comportements commerciaux antérieurs. Mieux, la Révolution, qui a créé le brevet d’invention, est une époque où, au moins pour la Haute-Normandie, le thème du retard technologique pris sur l’Angleterre doit être remis en cause (Rodrigue Pilleul). Enfin, il faut souligner combien, malgré les réticences des populations, l’effort de guerre est régulièrement soutenu par les administrateurs des districts, animés d’une passion qui force la victoire, tout en profitant d’une circonstance favorable à l’ascension d’une bourgeoisie républicaine aisée (Corinne Le Doeuff) et naturellement favorable à la mise en place d’un régime représentatif qui lui est favorable (Robert Chagny).
La guerre dans le Sud-Est permet de fixer très précisément une ligne de frontière entre France et Piémont. Occasion d’abord de ressusciter le traité de Turin de 1760, totalement ignoré de l’historiographie générale (Jean-Pierre Martin). Occasion aussi de voir combien le sentiment de l’existence d’une ligne frontalière est maintenant acquis, en même temps que le concept de frontières naturelles prend une nouvelle dimension.
Il n’est plus simplement question de géographie, de vallées ou de lignes de crêtes. Il s’agit maintenant d’espace économique vécu, et d’une subtile synthèse entre le géographique, le politique et le stratégique. Il faut ainsi plus d’un demi-siècle pour que, malgré les efforts menaçants du canton de Vaud, la France réussisse à récupérer les quelques kilomètres carrés du val des Dappes (Nicolas Jacob).
Et comment la guerre elle-même est-elle perçue ? Il est acquis que l’Allemagne accueille d’abord les troupes françaises en libératrices, et non en troupes conquérantes (Marita Gilli). Raison pour laquelle se développe un mouvement contre la résistance à la guerre d’intervention contre la Révolution, avec la conviction que si la France a choisi de vivre en République, c’est pour la paix, qui reste l’objectif après 1792. La déclaration de paix à l’Europe de 1791 fait l’objet d’un débat durable, et plus large qu’on le dit souvent. Robespierre n’est pas le seul à être convaincu que la liberté n’aime pas les missionnaires armés (Jean-Daniel Piquet); l’auteur conclut en s’interrogeant avec acuité sur les croisades de libération, devenues de nos jours ce droit d’ingérence au nom duquel sont plus souvent punis les peuples que leurs dirigeants. Ce résultat donne raison à Robespierre lorsqu’il affirme que la paix est toujours plus efficace que la guerre pour influer positivement sur l’évolution du monde. Le débat prend une forme juridique et philosophique dans le cas de la guerre de course, remise en cause en fonction du droit des gens (Marc Bélissa).
Beaucoup d’autres thèmes peuvent être relevés. Curieusement, des voyageurs allemands dans la France du Sud-Est n’y observent guère de changements entre l’avant 1789 et l’après 1799, et en donnent une image plutôt négative (Richard Parisot). La lutte contre les brigands et le brigandage, sortie du contexte politique de la Vendée et de l’acception militaire traditionnelle du mot « brigand », devient ici l’exercice ordinaire de la justice contre les voleurs de grand chemin (Bénénice Grissolange). Charlotte Corday, rendue à son visage humain de malheureuse extatique et plus ou moins manipulée, n’est devenue figure mythique que par le truchement d’une iconographie subvertie par l’hagiographie (Christine Le Bozec); Cromwell est au théâtre de la Révolution un sujet plus littéraire que politique (Roger Barny)… Tout n’est pas dit. Il faut absolument ouvrir ce volume qui, hors de toute polémique, invite à poser sur l’époque de la Révolution le regard apaisé qui convient aux historiens.
Jean-Pierre BOIS

THIERRY LENTZ, Le Grand Consulat, 1799-1804, Fayard, 1999,627 p., 180 F.

Voici un pari ambitieux. Ce livre se veut un état des connaissances sur la question et l’auteur annonce, dès son avant-propos, les lignes directrices qu’il a choisi de suivre. Il est guidé par une première volonté, celle de rendre toute sa place à ce régime au sein de l’épisode napoléonien. Il refuse d’en faire « une mise en jambe avant les chevauchées de l’Empire ». En second lieu, il désire rendre toute leur place aux hommes qui ont porté au pouvoir puis accompagné Napoléon Bonaparte tout au long de ces cinq années. Il s’agit d’éviter le piège d’une surdimension accordée à un Premier Consul écrasant de sa fulgurance un entourage piètre, falot et craintif. Enfin, il souhaite mettre au jour les difficultés de l’entreprise consulaire et montrer que ce régime a dû se faire accepter, se consolider avant de renvoyer l’image de la stabilité tant attendue. Tout demeurant fluctuant au lendemain de Brumaire, rien ne s’est passé « comme si Napoléon avait naturellement percé sous Bonaparte ». Une grande partie du pari est tenue.
Mais la richesse de la période, c’est-à-dire la globalité de la matière à traiter conduit l’auteur en voulant faire l’histoire totale du Consulat à découper son travail en vingt-trois chapitres thématiques. Il présente un peu longuement la situation et le bilan du Directoire mais il l’entrecroise habilement avec les préparatifs du coup d’État de Brumaire. Cette structure de découpage a le défaut des qualités du livre. Il est tellement foisonnant que l’on se perd dans le touffu des connaissances et la vue d’ensemble s’efface. De manière que l’on lâche les fils conducteurs annoncés pour n’avoir plus le sentiment que de lire, parfois de feuilleter, un catalogue. Et là l’originalité que désirait imprégner Thierry Lentz se noie, disparaît pour offrir au lecteur un travail classique, linéaire, attendu qui frise la composition d’un bon manuel. L’ouvrage perd le sens ou la nouveauté que l’on peut attendre de recherches de type universitaire. Il n’en demeure pas moins que ce livre, écrit d’un plume alerte, est fort agréable et réjouit le lecteur.
Celui-ci devrait tout de même se méfier de quelques bévues, maladresses ou erreurs qui sont parfois déroutantes. Elles sont de trois sortes. En premier lieu, l’auteur propose une bibliographie longue, variée, diverse mais les renvois en notes n’utilisent pas les livres les plus récents et l’on peut soupçonner que tous les ouvrages cités ne sont pas forcément utilisés. De plus des travaux fondamentaux comme ceux de Françoise Brunel ( 1989) qui a entièrement renouvelé la problématique concernant le 9 Thermidor ne sont même pas répertoriés alors que l’auteur renvoie sur ce sujet à un travail de 1974. Tout comme il ignore superbement les recherches fondatrices de Jean-René Suratteau lorsqu’il évoque les élections directoriales. Enfin pour clore cette question, les travaux qu’il utilise sur les francs-maçons commencent à dater et il en néglige de plus récents.
Concernant les erreurs, nous n’en retiendrons qu’une, produit du psittacisme des auteurs de notices du XIXe siècle. Thierry Lentz s’y engouffre. Il fait s’enfuir de France Boissy d’Anglas après Fructidor, puis le renvoie en Angleterre après Brumaire. Or l’on sait que celui-ci resta caché en France, sûrement à Paris, après Fructidor, qu’il se rendit aux autorités en Ventôse anVII (mars 1799) et qu’en Brumaire anVIII, il était à l’île d’Oléron avec d’autres « fructidorisés » tels Barbé-Marbois, Carnot, Portalis, ou Vaublanc. Ils furent amnistiés par le Premier Consul le 3 nivôse anVIII ( 24 décembre 1799). Là, l’auteur est pris en flagrant délit de non-vérification de sources et l’on peut lui reprocher de ne pas avoir pris connaissance d’un ouvrage publié en 1995 sur la question.
Enfin, plus que des erreurs, nous avons trouvé des coquilles, résultant soit d’une absence de relecture convenable, soit de la précipitation avec laquelle elle a été faite. Des bévues de ce type font se marier Bonaparte un an avant la date réelle, ou publier les résultats du plébiscite de l’an XII ( 1804) en 1802. Il n’en demeure pas moins que cet ouvrage constitue une mine de renseignements, qu’il faut parfois vérifier. Certes, l’ampleur de la tâche en faisait un exercice périlleux et difficile, et n’a pas toujours permis de concrétiser les ambitieuses intentions affichées au départ.
Christine LE BOZEC

PIERRE GUILLAUME, Les hospices de Bordeaux au XIXe siècle ( 1796-1855), Bordeaux, Les Études Hospitalières Éditions, 2000,277 p.

Malgré la brève popularité que leur avaient value les travaux de Michel Foucault, et en dépit de quelques monographies et des efforts notables du musée de l’Assistance Publique de Paris, lequel aligne déjà une impressionnante liste d’ouvrages hélas trop confidentiellement diffusés, les hôpitaux restent les parents pauvres de l’histoire de la santé. On ne saurait donc trop saluer le livre que Pierre Guillaume, spécialiste bien connu de l’histoire démographique urbaine et médicale, consacre aux hôpitaux de Bordeaux dans la première moitié du XIXe siècle.
De cette période prépastorienne, délaissée parce qu’il ne s’y passe pas d’événement marquant, Pierre Guillaume donne un tableau des plus vivants, grâce à un impressionnant travail de première main dans les archives mêmes des hospices et en particulier dans les délibérations du conseil d’administration. Les cinq chapitres thématiques, allant du patrimoine à la médecine en passant par le personnel et les pensionnaires, sont truffés d’exemples concrets, de citations, d’anecdotes qui rendent le texte vivant et peuvent fournir des documents pour des explications de texte. Parmi tous ces passages, on ne retiendra, parmi beaucoup d’autres, que les plus neufs et les plus nourris, ceux qui décrivent l’implantation, heureuse ou non, des innovations thérapeutiques, le destin des enfants trouvés, le sort du cadavre dans l’hôpital, le mise en place des concours de l’internat et de l’enseignement médical à l’hôpital.
Au-delà, Pierre Guillaume montre bien l’importance des hôpitaux, souvent passée sous silence dans les ouvrages d’histoire urbaine. Avec pas moins de six établissements disséminés dans la ville, un budget annuel de plus d’un million, équivalent à la moitié de celui de la ville, et près de 150 employés, les hospices de Bordeaux ne devraient pas passer inaperçus. Comme l’avait montré Maurice Garden pour Lyon, les hôpitaux sont bien une grande entreprise. Contrairement à une idée reçue, celle-ci est loin d’être indépendante de la cité. À Bordeaux, c’est finalement la ville qui finance la plus grande partie du nouvel établissement construit en 1829 pour près de 2 millions de Francs (le budget municipal d’une année). En année moyenne, la ville alloue 15% de son budget à l’assistance dont 80% aux seuls hospices. Certes, cette contribution importante est loin de ruiner la ville puisqu’elle n’y consacre que le quart des recettes de l’octroi, principalement voué aux dépenses d’assistance. Cette subvention est en revanche essentielle pour les hôpitaux qui en tirent plus de la moitié de leurs recettes. Avec les prix de journée et les allocations diverses, plus des trois quarts des ressources hospitalières proviennent des collectivités publiques. Il y a là un phénomène plutôt original par rapport à l’ensemble des hôpitaux dont la plupart vivent des revenus de leur dotation. Pour des raisons de politique locale qui resteraient à cerner, la ville et le département acceptent, contrairement à beaucoup d’autres, d’appliquer la loi. Sans doute, les pertes de la Révolution, plus fortes à Bordeaux qu’ailleurs, ont nécessité l’attribution d’une partie importante du produit de l’octroi aux hôpitaux. L’importance des militaires pourrait contribuer à expliquer en partie ce financement public majoritaire.
Malgré cela, la municipalité intervient peu dans la marche des hospices, qui restent régis par une commission très inégalement renouvelée au gré des alternances d’autoritarisme et de laisser-aller des autorités. Constituée par une bourgeoisie essentiellement rentière, la commission bordelaise fait très vite une place aux deux confessions minoritaires bien représentées à Bordeaux. Si cette commission est précocement hostile à l’éventuel prosélytisme des sœurs (de Nevers et de Saint-Vincent de Paul), si elle se préoccupe très tôt du sort des enfants (un inspecteur dès 1834) et des aliénés, la politique hospitalière reste traditionnelle. Face à l’encombrement permanent qui guette les hospices, la tendance est à restreindre l’accueil aux Bordelais et aux voisins, que ce soit pour l’hôpital général, la maternité, les vieillards ou les reposants (les voyageurs) dont l’accueil est supprimé en 1845. Dans ce cadre-ci, la recherche de l’économie semble résumer la politique de l’hôpital et la médicalisation est loin d’être aussi fondamentale qu’on ne l’a dit parfois. Certes, l’hôpital devient un lieu d’enseignement médical et d’émergence de quelques spécialités, mais il est concurrencé dans sa première tâche par la société de médecine et confie longtemps les secondes à des dentistes, herniaires et oculistes plus ou moins recommandables.
Bref, les hospices de Bordeaux hésitent, comme les autres, entre la fidélité aux tâches anciennes et la tentation de n’accueillir que des malades y compris payants. Plus que de l’affrontement entre deux logiques clairement exprimées, cet immobilisme paraît résulter du poids considérable d’un quotidien inexorable.
Le livre de Pierre Guillaume fait fort bien apparaître ce qu’on pourrait appeler le paradoxe hospitalier qui n’est peut-être pas seulement valable pour le début du XIXe siècle. Essentiel socialement, central dans le paysage urbain, coûteux pour les finances publiques, l’hôpital reste en quelque sorte invisible. Il n’est pas l’objet de débats approfondis, ni de réformes d’ampleur tant on semble craindre que sa remise en cause puisse ébranler toute la société.
On ne peut donc que souhaiter la multiplication de monographies de ce genre qui, coordonnées et problématisées, permettraient d’écrire enfin l’histoire de ce continent mal connu dans lequel nous finirons tous un jour.
Olivier FAURE

MICHEL HUTEAU, Psychologie, psychiatrie et société sous la Troisième République. La biocratie d’Édouard Toulouse ( 1865-1947), Paris, L’Harmattan, 2002,304 p., 26€.

De l’œuvre d’Édouard Toulouse, psychiatre de la Troisième République, l’historien n’a généralement retenu que les idées hygiénistes et les prises de position en faveur d’un certain eugénisme durant l’entre-deux-guerres. Le livre de Michel Huteau renouvelle considérablement la vision qu’on peut avoir du personnage. L’auteur s’efforce en effet de retracer l’ensemble de la carrière de Toulouse, quand d’autres précédemment se sont intéressés à des aspects précis de son œuvre. Il fait ainsi découvrir la complexité du parcours d’un homme qui était tout autant un chercheur de grande envergure qu’un militant social. Car Toulouse essayait toujours de dégager de ses recherches des principes d’action concrets pour aider à réformer la société. Pour Huteau donc, écrire la biographie de ce personnage implique de s’intéresser tout autant à ses idées et à ses travaux, qu’à ses tentatives, même avortées, d’en tirer des applications pratiques.
En soi, l’idée de Toulouse selon laquelle la science se devait d’influer sur le progrès de la société, n’était bien sûr pas très originale. Il suivait là les idéaux scientistes et positivistes en vogue à son époque. Est plus novatrice en revanche la façon dont il se donna les moyens de réaliser cette ambition. La première partie de l’ouvrage, qui est un aperçu général de la biographie et des influences subies par Toulouse, insiste ainsi sur la singularité de sa formation. En effet, Toulouse entama d’abord une carrière de journaliste avant de se tourner vers la médecine aliéniste. Or, il n’abandonna jamais la plume et continua d’écrire autant pour des journaux grand public que pour des revues spécialisées. Son auditoire excédait donc largement celui des seuls spécialistes, ce qui lui donnait un pouvoir d’influence certain sur les pouvoirs publics. Toulouse est même probablement un des savants de la Troisième République qui sut le mieux utiliser la presse comme un outil au service de la diffusion de la science.
Les trois chapitres suivants étudient plus précisément les domaines dans lesquels le legs de Toulouse est le plus important, soit la psychologie, la psychiatrie et la sexologie.
On s’étonne alors de voir à quel point cet homme, dont le nom est aujourd’hui largement oublié, eut pourtant une influence déterminante pour le développement de ces trois disciplines. Son étude sur Zola et sur les rapports liant le génie et la folie, publiée en 1896, a fait date dans l’histoire de la psychologie. Toulouse a également participé à la redéfinition de la psychologie comme science expérimentale. Il fonda notamment, dès 1898 à Villejuif, le premier laboratoire d’envergure de psychologie expérimentale, qui joua un rôle décisif dans la formation des jeunes psychologues français. Toulouse a aussi contribué notablement au passage de la médecine aliéniste à la psychiatrie moderne. Il a rapproché la médecine mentale de la psychologie et de la neurologie. Il a également lutté contre l’idée que les malades mentaux étaient dans leur grande majorité incurables. Cela l’a conduit à chercher de nouveaux traitements. On lui doit, avec Charles Richet, l’invention d’une médication de l’épilepsie qui fut longtemps utilisée. Enfin, Toulouse a fait naître un nouveau mouvement de réflexion sur les différences entre les hommes et les femmes et sur la sexualité. Il est ainsi à l’origine du développement de la sexologie et, à ce sujet, a concouru à l’introduction de certains concepts psychanalytiques en France.
Si Toulouse rencontra donc un grand succès dans ses activités de recherche, il fut en revanche moins chanceux dans ses tentatives d’en tirer des applications concrètes.
En dépit de ses efforts, la psychotechnique, c’est-à-dire l’utilisation de la psychologie à des fins pratiques telles que l’orientation scolaire ou la sélection professionnelle, ne connut que peu de réalisations. Ses propositions en faveur de l’égalité des droits des femmes, du contrôle des mariages ou de la rationalisation de la procréation ne rencontrèrent pas non plus tout le succès escompté. En revanche, il eut l’occasion d’expérimenter ses idées nouvelles sur la maladie mentale. En 1922, il obtint ainsi l’ouverture d’un service de consultation libre à l’asile de Sainte-Anne. Ce nouveau mode de prise en charge des aliénés, qui rompait complètement avec le dogme de l’enfermement asilaire, connut un grand succès. Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement de réforme des hôpitaux psychiatriques devait largement s’en inspirer.
Au total, M. Huteau livre donc le portrait d’un homme étonnant, au parcours et aux idées particulièrement complexes et qui eut une influence déterminante dans la vie intellectuelle et politique de la Troisième République. L’essor de la sexologie, la psycho-logie, la psychiatrie est intimement lié à ses recherches et à son continuel combat pour imposer ces disciplines naissantes dans le champ académique. Si Toulouse n’a pas toujours réussi à obtenir des pouvoirs publics la mise en application de ses principes théoriques, ses conceptions ont néanmoins fortement marqué les esprits de son époque. Il semble d’ailleurs que M. Huteau n’ait pu se départir d’une certaine admiration pour l’homme dont il fait la biographie. Peut-être est-ce lié à l’identité professionnelle de l’auteur, psychologue de formation, ce qui lui permet plus encore de mesurer l’ampleur de la tâche accomplie par Toulouse ?
Quoi qu’il en soit, c’est sans doute ce qui empêche M. Huteau de répondre complètement à la question qu’il posait au début de l’ouvrage. Car comment expliquer l’oubli public d’un personnage aussi important que Toulouse ? On peut penser ici que M. Huteau mésestime les implications de certaines de ses conceptions. Certes, Toulouse, politiquement proche des milieux de gauche, était ce qu’il est convenu d’appeler un eugéniste modéré. Il estimait cependant qu’en dernière analyse les hommes demeuraient fondamentalement inégaux du fait de leurs disparités biologiques. Pour cette raison, il considérait que seuls des experts biologiques étaient réellement à même de gouverner et appelait de ses vœux l’établissement d’une biocratie venant relever l’imparfaite démocratie. Or, ceci n’est pas sans rappeler certains aspects des idéologies totalitaires. Et, en dépit de ses idéaux humanistes qui le contrariaient dans ce raisonnement, cette vision l’a parfois conduit à défendre des initiatives comme celles de la stérilisation thérapeutique des alcooliques invétérés. Si l’on ne peut donc pas réduire Toulouse à ses quelques positions eugénistes, on a vu combien son legs intellectuel excédait ce point, il n’en reste pas moins que cet aspect de son œuvre a posé problème au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il semble que ce soit cela, plus que le changement de contexte idéologique comme le suggère M. Huteau, qui explique pourquoi les nombreux disciples de Toulouse n’ont pas cherché à perpétrer sa mémoire.
En tous les cas, il est certain que M. Huteau ne parvient pas à jeter toute la lumière sur le problème de l’oubli de Toulouse. Au contraire, même : plus le lecteur découvre l’ampleur de l’œuvre accomplie par cet homme, plus lui paraît énigmatique son effacement de la mémoire collective. S’il n’épuise donc pas toutes les interrogations, le livre de Michel Huteau demeure néanmoins une remarquable synthèse, d’une très grande érudition. Il constituera un ouvrage de référence pour tous ceux qui s’intéressent à Édouard Toulouse et plus largement à l’histoire des sciences de l’homme.
Aude FAUVEL

JOHN PRATT, Punishment and Civilization. Penal Tolerance and Intolerance in Modern Society, Londres, Sage Publications, 2002,213 p.

Constatant que Norbert Elias ne s’est jamais intéressé à la question du châtiment, John Pratt entend avec cet ouvrage penser l’évolution des sensibilités à la pénalité, à la punitivité, et particulièrement à la prison, en s’appuyant sur la théorie du « procès de civilisation ». Sa perspective est impressionnante puisque l’aire étudiée est constituée par les pays de culture anglo-saxonne, sur une période qui va pratiquement du XVIIIe siècle à nos jours.
L’idée centrale de l’auteur est que, dans ces pays, les sensibilités s’accommodent sans peine de punitions et d’emprisonnements, même massifs, pourvu qu’ils soient cachés. Car ce qui est dissimulé à la vue ne choque plus et déresponsabilise. Cette hypothèse se vérifie une première fois avec la suppression de la publicité des exécutions capitales. Pour J. Pratt, cette volonté de « privatisation » de l’exécution tient à la fois au refus nouveau du spectacle, du « carnaval » qu’était la mise à mort, selon le mot de T.W. Laqueur [1], à une sympathie croissante pour le supplicié, qui fait que les spectateurs sont dans le dégoût davantage que dans la jubilation, et dans la perception qu’une démocratie consolidée a les moyens de transformer la sombre fête en un acte administratif.
« La tâche de la bureaucratie revenait à administrer la mort au niveau minimal de douleur et de mise en scène. » Ainsi, dès le milieu du XIXe siècle, par exemple, les oppositions de riverains sont fortes dès qu’il s’agit d’installer devant chez eux le lieu de la mise à mort. Cette dernière se fera désormais dans la prison, sans la presse, et sera relatée par une simple affichette apposée sur la porte de la prison. « L’exécution elle-même est devenue la propriété exclusive des autorités. »
Mais l’hypothèse d’une dissimulation du châtiment se vérifie une seconde fois, et essentiellement, avec la question de la prison. L’auteur montre qu’en deux siècles, différents moyens sont employés pour faire de la prison un espace qui se dérobe au regard, et partant au débat public. Ainsi, son architecture évolue; de gothique et effrayante, la prison devient un bâtiment anonyme et neutre. Elle est éloignée des centres-villes, coupable de défigurer les quartiers telle une léproserie. On évite tout contact avec les prisonniers, jusque dans leurs transferts de prison à prison, pendant lequel, au début du XXe siècle, on leur fait revêtir des habits civils au lieu de l’uniforme réglementaire.
Mais pourquoi le public s’est-il désintéressé de la prison alors qu’il était si enthousiaste pour les exécutions quelques décennies plus tôt ? Pour J. Pratt, cela tient à deux facteurs cumulatifs. D’une part, les autorités ont exclu toute participation du public à la punition et à l’exécution, et l’ont mise sous la coupe de la bureaucratie étatique. D’autre part, le processus de civilisation lui-même a fait que tout ce qui avait trait aux prisonniers a été considéré comme repoussant, et a fait disparaître tout désir des individus de s’en approcher. Et si l’auteur évoque les années 1960-1970 comme un moment de décivilisation, c’est précisément parce que la dissimulation de la prison, et de ce qui se déroulait derrière ses murs, n’a plus permis une quelconque influence de la société civile. Dès lors, sauf dans les pays nordiques, les taux d’incarcération s’envolent.
À la fin des années 1970, les diverses révoltes dans les prisons marquent le refus des prisonniers d’être maltraités; elles rencontrent également, au dehors, tout un courant anti-autoritaire qui les accueille favorablement, mais elles créent en même temps des inquiétudes quant à la capacité de l’État à maintenir l’ordre [2]. D’après J. Pratt, c’est ce qui a conduit les « opinions » à demander davantage de sévérité et le retour de châtiments visibles, dont certains ont d’ailleurs été rétablis aux États-Unis.
La conclusion de l’auteur porte sur le point de savoir si, avec l’augmentation du nombre d’emprisonnés, on ne se dirige pas vers un goulag à l’occidentale. La demande sécuritaire existe bien, et tient paradoxalement dans le procès de civilisation via la modification des chaînes d’interdépendance (cosmopolitisme, nouvelles alliances internationales, etc.) qui a engendré des inquiétudes quant au poids de l’État. L’influence du public sur la pénalité existe aussi, et a pesé sur les politiques publiques de punitivité, comme en témoigne le rétablissement de la peine de mort aux États-Unis en 1976 après un court moratoire. Mais la décivilisation rencontre des limites, morales notamment, que l’on peut voir dans la pression des pays occidentaux pour que les États-Unis abolissent la peine de mort, ou dans le fait que, malgré des tentatives en 1982 et 1994, la peine de mort n’a pas été rétablie en Angleterre, ce qui montre qu’elle n’était plus considérée comme une option pénale sérieuse. En termes foucaldiens, J. Pratt pense que nous sommes dans une société disciplinaire qui ne deviendra pas une société totalitaire.
Malgré sa pertinence et son étonnant éventail de pays analysés, le livre de J. Pratt appelle au moins deux réserves. Il postule l’homogénéité de la culture anglo-saxonne, même pour des pays situés aux antipodes les uns des autres (l’Angleterre et l’Australie, par exemple), ce qui le conduit à négliger des influences plus évidentes, comme celles existant entre les pays d’Europe, ou entre eux et les États-Unis. Pour ne parler que de la France du début du XXe siècle, la presse y a suivi de près les expériences américaines d’exécution par électrocution, et en a comparé les « mérites » avec la guillotine. On s’y est aussi beaucoup mobilisé pour sauver Sacco et Vanzetti en 1927. J. Pratt sous-estime donc l’effet des interactions entre États sur les politiques pénales nationales. Il faut aussi sans doute prolonger son analyse en constatant la disjonction entre la sensibilité à la violence et la sensibilité au spectacle de la violence [3]. Ici, la violence, la peine de mort, l’emprisonnement, dans leurs dimensions les plus choquantes, sont tolérés parce qu’ils sont cachés.
En Angleterre, si la dernière exécution publique a lieu en 1868, il faudra attendre près de cent ans pour qu’ait lieu la dernière exécution effective; près de quarante ans en France, entre 1939 et 1981, date de l’abolition. C’est donc que la dissimulation prolonge plus qu’elle n’annonce une prohibition. Alors, le processus de civilisation implique-t-il un recul réel de la violence ou seulement le recul de la représentation de la violence ?
Emmanuel TAÏEB

JEAN CLINQUART, L’administration des douanes en France de 1914 à 1940, Paris, Comité pour l’Histoire Économique et Financière de la France, 2000,482 p.

Depuis une quinzaine d’années, sur fond de réforme et de modernisation de ses structures, le renouveau de l’histoire de l’État se traduit par la multiplication de travaux scientifiques, de publications de mémoires de fonctionnaires ou encore d’essais sur des organisations publiques. Dans ce courant, le Comité pour l’Histoire Économique et Financière de la France développe depuis plus de dix ans une approche scientifique de l’histoire du ministère de l’Économie et des Finances, notamment, à travers l’étude des différentes directions qui le composent. L’ouvrage de Jean Clinquart sur l’administration des Douanes s’inscrit dans ce contexte. Mais en même temps, le caractère atypique de l’auteur – praticien qui se fait historien – le différencie des auteurs habituels, juristes, historiens ou sociologues.
Aussi, lorsqu’un ancien directeur interrégional des douanes écrit sur l’histoire de l’administration dans laquelle il a travaillé pendant 47 ans, l’historien est en droit de s’interroger sur la valeur scientifique de l’ouvrage : manque de distanciation, reconstruction d’une mémoire collective, travail de complaisance, défense d’une administration en quête de reconversion ? Les critiques, faciles, sonnent faux. Car l’auteur n’en est pas à son coup d’essai. Il signe en effet ici le sixième tome d’une histoire des douanes, qui puisent leur origine dans l’Ancien Régime, sans compter les nombreux articles et communications que depuis vingt-cinq ans il écrit avec persévérance et succès dans des revues et des cercles scientifiques.
La singularité de ce livre ne tient pas seulement au profil atypique de son auteur qui a su conjuguer son expérience personnelle avec un vrai travail de recherche dans les archives, mais également à la nature et à la diversité des sources qu’il a utilisées. Il s’agit en premier lieu de deux revues administratives, l’une qui donne le point de vue officieux des fonctionnaires des douanes, l’autre, syndicale, qui permet d’avoir une idée de la condition du douanier dans la première moitié du XXe siècle. Cette littérature grise est complétée par les archives de la direction générale des douanes et des droits indirects mais aussi par celles de la direction du personnel du ministère des Finances.
Enfin l’exploitation des archives des centres régionaux des douanes, qu’il connaît bien – notamment ceux de l’Hérault et du Nord – a permis un regard moins centralisateur sur une administration de terrain.
Car il s’agit avant tout de l’histoire d’une administration, plus qu’une autre soumise aux événements politiques, aux alliances diplomatiques et à la mobilité des frontières ainsi qu’aux aléas de la conjoncture économique : une histoire à la fois singulière et exemplaire de la France vue des douanes. On relèvera par exemple la manière dont les douanes eurent à gérer les atermoiements de la politique extérieure, entre les mesures protectionnistes et le libéralisme hésitant des années de l’entre-deux-guerres. Ou bien encore comment la TVA a modifié la configuration des recettes douanières et donc du métier de douanier. Car il s’agit avant tout d’une étude centrée sur l’évolution du personnel, de son métier et de l’organisation particulière qui en découle : la double structure en brigades et en bureaux fait ainsi apparaître des métiers différents, et des cultures différentes.
On regrettera cependant que l’auteur n’ait pas étudié les éléments constitutifs d’une identité des douaniers, que l’on devine au fil des pages : sens de l’État, technicité, mais surtout capacité d’adaptation qui vient dénoncer une fois encore l’idée reçue d’une administration française immuable et rigide. De même, le processus de décision interne au ministère, les relations avec les autres directions des Finances ne sont guère évoqués. La place de l’administration des Douanes au sein du ministère, son degré d’autonomie par rapport au politique apparaissent en filigrane : on aurait apprécié plus de précisions pour une approche comparée des différents services qui constituent la force et le prestige de la forteresse des Finances.
Laure QUENNOUËLLE

ALAIN BLUM, MARTINE MESPOULET, L’anarchie bureaucratique, Paris, La Découverte, 2003,372 p., 29 €.

Cet ouvrage cherche à expliquer un phénomène historique majeur, le stalinisme, par le biais du fonctionnement de l’appareil administratif et des parcours individuels de celles et de ceux « qui sont au cœur des formations administratives ». L’ambition est de critiquer les théories du totalitarisme. Les auteurs mettent en effet en évidence le rôle relatif de l’idéologie, élément parmi d’autres, dans la construction du système soviétique et, inversement, ils soulignent la participation active des cadres intermédiaires et de plusieurs couches de la société. Suivant les thèses de Moshe Lewin, les purges ne constituent pas simplement l’expression d’une volonté de pouvoir du Politburo, voire de Staline, mais s’inscrivent dans une dynamique sociale et politique plus large.
L’intérêt des auteurs se concentre sur une administration particulière et pourtant essentielle dans le fonctionnement soviétique : celle des statistiques. Ce choix, inspiré de plusieurs travaux sur l’histoire des appareils statistiques, en France, Italie, Grande-Bretagne, Russie, se révèle particulièrement stimulant étant donné l’imbrication étroite dans le système soviétique entre activité économique (étatique) et enjeux politiques [1].
Les auteurs mettent pertinemment en évidence que l’histoire de la CSU (la Direction Centrale des Statistiques) peut être lue comme celle d’un double conflit : l’un avec les dirigeants politiques, l’autre avec les autres administrations. Ils détaillent l’historique de ces conflits tout au long des années 1920 et 1930; les continuités et les ruptures avec les périodes précédentes sont aussi mises en évidence. Ainsi, la continuité avec l’époque tsariste est impressionnante : la plupart des statisticiens employés par la CSU en 1918 sont issus des rangs des zemstva (les organismes tsaristes d’autogestion locale) et du CSK (le Comité central de statistique). Au début du nouveau régime, ces statisticiens adoptent les mêmes méthodes qu’ils avaient développées auparavant. Ce qui les pose en porte-à-faux avec les dirigeants soviétiques. Ces derniers essayent de faire face à ce rôle clé des « spécialistes bourgeois » soit en les limogeant soit en formant aussi vite que possible une nouvelle génération de statisticiens communistes. Les auteurs mettent alors en évidence le changement, souvent assez tendu, de générations de statisticiens au sein de l’appareil soviétique.
Les statisticiens formés pendant les années 1920 marquent certes des changements de taille par rapport à leurs prédécesseurs. Les auteurs détaillent les continuités et les ruptures dans plusieurs branches de la statistique :statistiques morales (avortement), statistiques des nationalités, analyse de la stratification sociale et, finalement, enquêtes démographiques.
En même temps, malgré une éducation déjà fortement conditionnée par les clichés « marxistes », cette nouvelle génération de statisticiens n’est pas prête non plus à subordonner ses analyses aux diktats des responsables politiques. Comment interpréter ces attitudes ? De la résistance politique ? Des enjeux professionnels ? Les deux à la fois ?
Selon Blum et Mespoulet, ces conflits n’impliquent pas que les statisticiens soient simplement les victimes du stalinisme. Leur résistance doit être conçue au sens large du terme, car elle passe moins par un projet politique que par une ambition professionnelle. La source du conflit avec les élites staliniennes se trouve donc dans la hiérarchie établie entre la politique et le savoir. Si les statisticiens estiment que le savoir scientifique doit orienter les choix politiques, à l’inverse, Staline et les autres dirigeants bolcheviques considèrent que les orientations politiques doivent être à la base des analyses scientifiques.
En même temps, l’élimination des anciens statisticiens de l’époque tsariste, la marginalisation et parfois l’élimination de la première génération de statisticiens soviétiques et, finalement, la subordination stricte du calcul statistique au politique, ne sauraient s’envisager comme le résultat d’une stratégie claire de la part de Staline et de ses proches. Le système mis en place constitue le résultat d’une interaction entre groupes aux ambitions différentes et dont les stratégies évoluent en fonction des comportements de leurs opposants.
Cette conclusion, indispensable aux auteurs afin d’écarter les interprétations en termes de « totalitarisme », est néanmoins nuancée par l’autre argument, qui donne aussi son titre à l’ouvrage, selon lequel l’anarchie bureaucratique est en quelque sorte voulue et créée par les leaders soviétiques afin de mieux contrôler l’appareil. Cette tension entre stratégies sciemment poursuivies et dynamique propre au système constitue la véritable pierre d’achoppement de l’ouvrage et renvoie au cœur des analyses historiques des systèmes totalitaires : quelle est la part des élites dirigeantes et de leur idéologie, d’une part, celle des différents groupes sociaux, d’autre part, dans la dynamique de ces systèmes ?
Dans ce contexte, l’argument webérien classique – l’opposition entre le savant et le bureaucrate – même s’il vient assez facilement à l’esprit, n’est pas forcément le plus pertinent pour rendre compte de l’histoire des statisticiens russes. En effet, de nombreux leaders politiques sont aussi des spécialistes. À partir de ce constat, il paraît légitime de se demander si les conflits entre les statisticiens et les élites bolcheviques ne pouvaient s’interpréter aussi comme des luttes entre deux orientations politiques, voire entre deux définitions du champ même du politique. En chiffrant, en comptant, les statisticiens – et cela depuis l’époque tsariste – sont fortement persuadés d’accomplir par leurs analyses un acte politique. L’analyse statistique est une expression de leur obshchestvennost’, de l’engagement civique qui s’exprime souvent par l’adhésion à l’un ou à l’autre courant et mouvement politique. Chayanov et Groman, ce dernier et Popov, Kondrat’ev et Strumilin s’opposent sur la base d’arguments théoriques qui sont riches en implications politiques desquelles ils sont bien conscients.
En réalité, c’est peut-être dans le croisement de l’argument webérien avec une analyse plus strictement politique que se trouve la solution du problème. Du fait de l’absence d’une véritable représentativité politique et du rôle de l’État dans les réformes économiques, en Russie tsariste et en URSS, cela n’a guère de sens de séparer les éléments professionnels des aspects plus strictement politiques, surtout lorsque les statistiques et l’économie sont concernées. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les « statisticiens bourgeois », chacun désireux de devenir le conseiller du prince, ne cessent de lutter les uns contre les autres tout au long des années 1920. Mais, de cette manière, ils ne font qu’accélérer la dérive du système et leur propre marginalisation. On peut se demander si cette attitude ne témoigne pas d’une incompréhension plus générale, de la part des statisticiens, sur le lieu où se situe le politique en URSS et sur la place que les dirigeants soviétiques accordent au savoir. Certes, dans leurs déclarations officielles, Lénine, Staline et les autres dirigeants soulignent l’importance du savoir économique et statistique dans la gestion d’une économie planifiée. Les statisticiens y croient et sont même prêts à lutter entre eux pour cette raison. Cependant, les décisions de Lénine ou de Staline sont-elles réellement prises sur la base des données statistiques et économiques ?
Sur ce sujet, Blum et Mespoulet répondent tantôt positivement, tantôt par la négative. Mais ils concluent que la marginalisation des statisticiens et des économistes a été à l’origine du « manque de cohérence » de l’appareil stalinien et, finalement, des difficultés économiques rencontrées. C’est là un argument tout à fait classique et assez répandu depuis une dizaine d’années. Pourtant, la question n’est pas si simple. L’évolution des systèmes statistiques et les conflits entre spécialistes de l’économie et politiciens sont des phénomènes généraux en Europe (et même aux États-Unis) à partir de la Première Guerre mondiale. Les solutions apportées dans les différents pays mettent en évidence la difficulté à établir un lien simple et constant entre efficacité de l’appareil statistique, présence d’institutions démocratiques et performances économiques. L’Allemagne nazie est loin de produire des statistiques efficaces; et que dire de la France et même des États-Unis ? Pourtant, les performances économiques diffèrent de manière telle que, encore de nos jours, la question du lien entre savoir et dynamique économique, marché et institutions, ne cesse de se poser, en Russie comme dans les économies de marché.
Alessandro STANZIANI

CLAUDE PENNETIER ET BERNARD PUDAL (ÉD.), Autobiographies, autocritiques, aveux dans le monde communiste, Paris, Belin, 2002,362 p., 22 €.

Cet ouvrage collectif analyse les pratiques biographiques et autobiographiques dans le fonctionnement des usages et des régimes communistes depuis les années 1920, en URSS comme en Europe (notamment en France et en Italie). Fondé sur des matériaux nouveaux, en particulier les archives de l’Internationale Communiste, mais aussi les journaux personnels et des autobiographies de militants inédits, il montre de quelle façon les mécanismes de gestion des populations, de sélection, de promotion et de contrôle des nouvelles élites sociales et politiques, sous-tendent un usage démultiplié de la pratique biographique (autobiographies de parti, autocritiques, aveux, autobiographies édifiantes, autobiographies de crise).
L’ouvrage part du constat que le monde communiste s’inscrit dans une double histoire de longue durée – celle de la construction de l’État moderne et celle de la volonté de connaissance totale des individus – tout en y adaptant ses logiques propres, à la fois idéologiques, historiques et politiques. Dans le régime soviétique, l’encadrement biographique tient ainsi une place tout à fait spécifique. Ceci s’explique notamment par le fait que la promotion du seul capital politique comme mode de hiérarchisation sociale implique l’élaboration d’un « référentiel identitaire » servant de grille de codification et d’évaluation des individus. Ce référentiel, qui ne peut être que conforme à la lecture communiste de la théorie marxiste-léniniste – c’est-à-dire la valorisation de la classe ouvrière et du Parti comme seuls acteurs collectifs révolutionnaires – implique alors l’invention de récits biographiques ou identitaires types conformes à la doctrine.
Comme l’écrivent Claude Pennetier et Bernard Pudal dans leur programmatique et savante introduction, « le récit de l’histoire sociale et idéologique de chacun devient le trait pertinent à partir duquel la hiérarchie sociale s’ordonne ». Dans les années 1920, l’appartenance à une lignée prolétarienne est ainsi une dimension essentielle de l’identité du citoyen soviétique, d’autant qu’elle permet d’accéder à un ensemble de biens et services (nourriture, logement, école, etc.). Puis, dans les années 1930, la taxinomie sociale ne reconnaît que la trilogie ouvriers-paysans-intellectuels. Après la Seconde Guerre mondiale, en revanche, la valorisation des compétences scolaires et professionnelles redessine les contours de l’identité sociale dans la société soviétique. Cette analyse diachronique permet aux auteurs une relecture passionnante de l’histoire des transformations sociologiques du PC en URSS. Le travail sur le référentiel identitaire, dès lors qu’il permet la « hiérarchisation du système social en construction » (p. 21), accompagne en effet de facto le projet stalinien de promotion des élites nouvelles (cadres politiques, administratifs, économiques) et d’élimination des « mal promus », par le biais notamment des campagnes de vérifications. Ce double mouvement, qui répond à la phase instable de construction du régime soviétique, débouche également sur un paradoxe, celui de la méfiance permanente du pouvoir politique à l’égard des nouvelles élites sociales, qu’il tente pourtant de susciter et promouvoir.
Dans ce nouveau contexte, le récit autobiographique, que les auteurs assimilent à un « travail de légitimation », permet de se couler dans un moule tout en faisant valoir ses droits, si nécessaire. Ces grandes narrations permettent surtout de mieux comprendre comment les individus s’évaluent et se livrent au processus de vérification. L’ouvrage, construit en trois parties, porte son attention sur différents types de dispositifs narratifs.
Dans la première partie, consacrée aux formes de l’autocritique et de l’aveu en URSS dans les années 1930, Berthold Unfried étudie d’abord la façon dont les Kominterniens en arrivent à parler d’eux-mêmes tout en intériorisant les contraintes des normes soviétiques. Dans leur introduction, Claude Pennetier et Bernard Pudal réinsèrent notamment cette autocritique des dirigeants, des cadres ou des militants dans le cadre d’une culture autocritique communiste, conçue comme un « ensemble de pratiques de connaissances de soi, connaissances codées par le référentiel identitaire et orientées par le don de soi à l’institution ». Josette Bouvard analyse le cas original de l’Histoire des fabriques et des usines (1931-1936), projet collectif d’histoire des travailleurs et du mouvement ouvrier porté par Maxime Gorki, dans lequel apparaît, de façon contradictoire, « une lutte pour le récit légitime de l’histoire » et une tentative de normalisation du récit de la vie ouvrière. Jean-Jacques-Marie et Véronique Gros analysent les différentes facettes, privées et publiques, de la scène de l’aveu, telle qu’elle se donne à voir lors des procès de Moscou de 1936-1938. On retiendra en particulier l’analyse de Véronique Gros sur l’« intimité diariste » au temps de la Terreur, fondée sur un dépouillement de plus de 200 journaux personnels de citoyens soviétiques « ordinaires », et qui s’interroge de façon nuancée sur l’adaptation possible de l’écriture intime à certaines postures du pouvoir – goût du secret, dédoublement, désir d’immortalité –, alors même que cette écriture est un lieu de questionnement « autonome », fragmentaire, discontinu, et souvent rétive à l’interprétation univoque.
Les dispositifs liés à la naissance de « l’autobiographie de parti » et des questionnaires biographiques au cours des années 1920 sont présentés dans la deuxième partie de l’ouvrage. L’histoire du questionnement biographique et des mécanismes de contrôle qui s’y rattachent, sont illustrés en particulier par l’analyse des cas français (avec une étude spécifique sur les cadres du Bourbonnais de 1944 à 1962, par Julian Mischi) et italien. En Italie, le rôle de l’École des cadres au sein du PCI, comme moment clé du parcours biographique communiste et de formation du militant – apprentissage de la langue et des rituels, modalités d’autocontrôle et de « remise de soi », discipline des mémoires et des comportements – est très utilement mis en valeur par Anne Marijnen et Mauro Boarelli.
Ce dernier signale le rôle très important des veillées et lectures comme instrument d’alphabétisation et d’éducation politique, au cours desquelles les individus se réapproprient l’usage ancien de l’oralité et de la médiation communautaire.
Dans la troisième partie, c’est le genre autobiographique en France et en Italie qui est analysé. L’autobiographie héroïque, stylisée et édifiante, constitue le corpus d’analyse de Claude Pennetier et Bernard Pudal, qui se fondent sur le célèbre récit de Maurice Thorez paru en 1937, Fils du Peuple, pour en repérer les multiples invariants. Utilement, les auteurs rappellent à quel point la mise en valeur des destins individuels (communistes, ouvriers de choc, soldats) s’inscrit en grande partie dans la continuité du culte charismatique qui se déploie après la mort de Lénine, permettant ainsi de nourrir une nouvelle passion, ou iconographie, qui peuple le « mythe prolétarien ». Au-delà, les auteurs inventorient la multiplicité des processus par lesquels les individus – ex-communistes, exclus, dissidents, femmes – sont fondés à prendre la parole. Cette volonté de dire encadre une multitude d’intrigues – récits positifs, plaidoyers, auto-analyse – par lesquelles les individus peuvent également se déprendre du référentiel identitaire qui avait sous-tendu leur histoire. Bruno Groppo, quant à lui, revient sur cette « culture de l’autobiographie » à l’œuvre chez les cadres et militants communistes italiens depuis la Seconde Guerre mondiale, déroulant ainsi le fil des logiques mémorielles et générationnelles (le récit des origines du PCI, le témoignage des émigrés, l’itinéraire internationaliste, le rapport à l’URSS, etc.) pour expliquer cette passion d’écriture qui se veut aussi « une certaine manière d’être communiste, un certain modèle ».
Au total, et de façon très originale, les auteurs décryptent la formidable emprise narrative exercée sur et par les individus dans l’expérience communiste. Les cadres de l’intelligibilité du récit communiste sont ainsi avantageusement analysés, permettant également de mieux comprendre, comme l’explique Marie-Claire Lavabre dans le dernier chapitre, la fonction de « socialisation » d’une telle mémoire historique.
Cette histoire sociale du récit et de l’identité communistes apporte un regard renouvelé sur un univers biographique complexe, source de nombreux malentendus, mais dont on peut aujourd’hui tenter de recomposer le fil narratif. Cette opération collective de « reconfiguration » est pleinement réussie et ouvre des perspectives de recherche passionnantes sur la force de l’emprise biographique dans nombre de lieux et institutions encore peu étudiés (mouvements de jeunesse, universités, administrations d’État, par exemple). En l’absence de bibliographie finale, on se reportera très utilement aux nombreuses notes permettant d’identifier de façon détaillée des travaux récents sur les enjeux traités. En revanche, on regrettera, pour un livre qui tentait une approche globale du « monde communiste », l’absence notable d’analyses consacrées aux démocraties populaires d’Europe centrale et orientale (hormis une étude de Françoise Mayer sur cinq témoignages de cadres communistes tchèques après 1989) ou à l’Asie, qui aurait permis de s’interroger utilement sur la prégnance ou non des usages du biographique dans l’ensemble des États dits socialistes.
Anthony KRAUSE

BÉNÉDICTE ZIMMERMANN, La constitution du chômage en Allemagne. Entre professions et territoires, Paris, Éditions de la MSH, 2001,278 p., 25,91 €.

Au moment de la fin annoncée du « modèle allemand » des relations professionnelles, il semble plus que jamais indispensable de restituer la contingence historique qui a présidé à la constitution de ces catégories de pensée et d’action aujourd’hui remises en cause. Tout en se cantonnant à la période qui va de 1871 à 1927, date de la loi instituant une caisse nationale d’assurance chômage, Bénédicte Zimmermann fournit de nombreuses pistes pour penser le travail dans ses articulations avec la profession, le territoire et le politique.
L’intrigue du livre se construit sur l’écart de quarante ans entre la mise en place des caisses d’assurances bismarckiennes et la mise en place d’un système national d’assurance chômage. Le décalage entre l’effervescence réformatrice des municipalités, syndicats, statisticiens et membres du Verein für Socialpolitik, et le blocage structurel au niveau central met en difficulté les représentations communes du Kaiserreich comme un État interventionniste, matrice d’un modèle de protection sociale octroyé « par le haut » [1]. Ce décalage temporel illustre les limites d’une grande partie de la littérature consacrée à la genèse des États-providence, qu’elle repose sur une interprétation en termes de convergences fonctionnelles ou de spécificités culturelles, utilisant presque exclusivement le cadre national comme unité d’analyse, et donc peu attentive à d’autres scènes, espaces et situations où s’accomplit, dans le cas allemand, l’essentiel du travail de mise en forme de la catégorie chômage. Or, l’auteure ne cède pas à la tentation inverse, en limitant l’enquête à une monographie d’une ville, d’un syndicat ou d’une association, veillant toujours à multiplier les points d’observation et à intégrer les contraintes structurelles dans ses analyses fines des acteurs en situation.
Les principaux intérêts et originalités de ce livre résident donc dans le croisement des échelles d’analyse, de la manière dont le territoire et les professions se recomposent par les investissements des acteurs visant à mettre les catégories (cognitives, statistiques, juridiques… ) en adéquation avec les pratiques.À ce titre, le livre est un exercice exemplaire de transdisciplinarité en actes, trouvant un juste équilibre entre une démarche constructiviste et l’attention aux pratiques. Si le pari de l’interdisciplinarité porte indéniablement ses fruits dans l’ensemble, la vaste gamme des références théoriques et disciplinaires mobilisée produit des passages parfois excessivement denses, et les liens qui relient les nombreux objets et acteurs qui contribuent à structurer cette catégorie ne sont pas toujours suffisamment explicités.
Le plan du livre suit à la fois une logique thématique et une logique chronologique, les deux premières parties étant consacrées au Kaiserreich et la dernière à la République de Weimar. Les parties consacrées au Kaiserreich sont les plus riches en termes de variabilité des méthodes et sources mobilisées, tandis que les chapitres consacrés à la République de Weimar sont à la fois moins novateurs et moins denses.
Le premier chapitre s’inscrit dans la perspective de la Begriffsgeschichte et retrace les évolutions des mots utilisés pour désigner le travail, le métier et le non-travail pendant le XIXe siècle. Salutaire pour éviter les confusions et les faux-semblants qu’une traduction implique souvent, l’attention portée aux glissements et sédimentations de sens l’est aussi pour comprendre la teneur des controverses analysées par la suite. Si le terme Arbeitslos s’impose au cours des années 1890 en se distinguant d’autres notions telles que Erwerbslos (sans activité) ou Beschäftigungslos (sans occupation), le terme reste enchâssé dans les catégories d’action plus anciennes, entre la logique assurantielle comme un espace socialement construit (ou à construire) du partage du risque, et la logique assistantielle qui insiste sur la faute individuelle. Or, si la mobilité géographique et la labilité des catégories professionnelles, caractéristiques de la fin du XIXe siècle, remettent en cause les logiques assistantielles basées sur le seul cadre municipal, la catégorisation du chômage comme un risque pâtit de la difficulté à déterminer des critères « objectifs », permettant de distinguer ceux qui « désirent travailler » des « paresseux », ouvrant ainsi un espace de controverses et de débats sur le nombre et l’identification des chômeurs et les causes et les remèdes possibles du chômage.
De belles pages sont consacrées aux opérations d’objectivation statistique et juridique du chômage, se situant aux carrefours de la science et de la politique. L’auteure montre ainsi que malgré l’orientation empirique et pratique du Verein für Socialpolitik, les clivages politiques qui la traversent, la perception du chômage comme un phénomène marginal et la prévalence de la monographie comme technique privilégiée d’objectivation, empêchent l’inscription du problème dans l’espace national. De même, malgré la mise en place d’une commission de statistique ouvrière en 1892 sous la tutelle de la Chancellerie, et un recensement de 1895 qui tente de produire un savoir totalisant sur le chômage à l’échelle nationale, ces institutions furent « rigoureusement bornées par les besoins d’une action gouvernementale préalablement définie » et devinrent en définitive des instruments de légitimation de l’inaction gouvernementale.
Si les syndicats privilégient la profession comme principe d’équivalence dans la mise en place des premières caisses d’assurance et le travail de dénombrement des chômeurs, les municipalités, et en particulier les statisticiens municipaux, construisent leur action sur le critère de la résidence et mettent en place de performants bureaux publics de placement.À travers l’analyse fine de l’exemple strasbourgeois, on voit comment une dialectique de compétition et d’émulation entre les syndicats et le pouvoir municipal, dans la prise en charge du chômage, institue progressivement une relation de coopération et de confiance entre les syndicats, la puissance publique et un patronat ouvert, qui préfigure le paritarisme des années 1920 et renforce l’orientation réformiste et « responsable » du syndicalisme.
Si les dernières années avant guerre sont marquées par une inscription progressive du chômage comme catégorie nationale, par la structuration fédérale des associations municipales ou réformistes, des bureaux de placement et du travail d’harmonisation statistique, l’hostilité du patronat et l’assimilation, par le gouvernement de l’enjeu du chômage à la social-démocratie, « l’ennemi de l’intérieur », rendent toute législation en la matière impensable. On voit ainsi en creux comment le principe de subsidiarité ne fonctionne qu’à sens unique, en renvoyant systématiquement le problème aux municipalités, légitimant ainsi l’inaction de l’État central. Si l’argument de l’(in)articulation entre le local et le national est très convaincant, on peut néanmoins regretter que l’auteure n’utilise pas plus systématiquement les éléments de comparaison avec d’autres contextes nationaux, et intègre peu les réseaux transnationaux et la circulation internationale des « modèles », « recettes » et dispositifs d’action dans son analyse.
Une brèche dans le blocage structurel au niveau central fut créée par l’Union sacrée ( Burgfreiden) pendant la Première Guerre et consommée avec la mise en place de la République de Weimar, qui se solde par un premier décret sur l’assistance aux actifs sans travail le 13 novembre 1918, la création d’un ministère du Travail en mars1919, et la création fin 1919 des Communautés de Travail du Reich, regroupant salariés et employeurs, qui se convertissent aux vertus du paritarisme pour parer aux risques d’un interventionnisme étatique encore accru après 1918. Or, malgré cette reconfiguration des acteurs, il fallut attendre 1927 pour réunir une majorité au Reichstag et trouver un accord entre les « partenaires » sociaux sur les dispositifs concrets des caisses d’assurance chômage, désormais réservées aux seuls salariés et ne prenant pas en compte le critère des besoins, dernier vestige de la logique assistantielle. Si l’auteure montre que cet accord dépendait de la mise en place d’une nouvelle logique d’équivalence entre les professions et les territoires, fondée sur les catégories juridiques, on n’aperçoit pas très clairement qui a porté ce nouveau référentiel (les juristes, le ministère du Travail, les syndicats et le patronat ?) et comment cette nouvelle grammaire sociale a permis de mettre en adéquation les catégories de pensée et les pratiques.
Il n’empêche que ce travail nous permet de saisir le « modèle allemand » non pas comme un invariant culturel, mais comme une cristallisation de dispositifs d’action, ouverts à la contingence historique, produits dans la conjoncture particulière de la sortie de la guerre de 1914-1918, et qui réactualise les catégories et répertoires d’action mis en place par une multitude d’acteurs sous le régime autoritaire de Guillaume II.
Jay ROWELL

MARTIN BRUEGEL, Farm, Shop, Landing : the Rise of a Market Society in the Hudson Valley, 1780-1860, Durham (N. C.), Duke University Press, 2000.

L’un des débats les plus actifs dans l’historiographie américaine de la période dite de la « Jeune République », de l’Indépendance aux années 1820 environ, porte sur le degré de commercialisation de la société. Les pratiques de l’époque étaient-elles encore dominées par une « économie morale », fondée sur l’échange de services non monétarisés, ou au contraire se structuraient-elles autour d’approches « capitalistes », centrées sur le profit ? Le livre de Martin Bruegel est représentatif de l’état actuel de la question, marqué par une lente convergence des historiens des deux bords vers un modèle mixte et progressif. Sans nier l’existence de rapports marchands dès 1790-1800, l’auteur insiste sur leur relative marginalité dans la vie quotidienne au début de la période, pour mieux faire ressortir leur généralisation dans les décennies suivantes. Vers le milieu du siècle, ce lent processus de « révolution commerciale », pour utiliser un concept largement répandu dans l’historiographie depuis quelques années, a donné naissance à une société profondément transformée aussi bien dans ses valeurs que dans ses pratiques, sans que les vieilles habitudes d’échange communautaire aient complètement disparu pour autant.
La diffusion des rapports marchands est retracée ici dans le cadre rural de deux comtés américains (subdivision administrative à mi-chemin entre le département et le canton français), situés dans la vallée de l’Hudson, au nord de New York. Les deux premiers chapitres décrivent une société rurale encore dominée par le souci de la subsistance, et une économie qui fait la part belle aux échanges de travail et de services entre voisins.
Les transactions commerciales « modernes », gouvernées par la loi de l’offre et de la demande, se rencontrent plutôt aux marges de la région, lorsque les agriculteurs locaux, peu spécialisés par ailleurs, entrent en contact avec des négociants qui peuvent écouler leur production à New York. Même alors, les prix pratiqués fluctuent beaucoup moins que dans la métropole, et les échanges s’insèrent dans un cadre de relations interpersonnelles plus coutumières que purement économiques, avec une forte composante familiale. Ces codes communautaires se manifestent aussi, aux yeux de l’auteur, dans les rôles et les comportements des deux sexes, aussi bien au travail qu’à la taverne locale.
Déjà initiés aux circuits monétarisés, ne fût-ce que parce qu’une partie de leur production au moins devait être négociée en argent liquide afin de pouvoir payer l’impôt, les agriculteurs de la région se trouvèrent à partir de 1810-1820 environ confrontés au développement des rapports marchands, à la fois politiquement, avec la diffusion des idées de libre marché, économiquement, avec le désenclavement de la région grâce à la rénovation du réseau routier et l’introduction de nouvelles techniques agricoles (plantes fourragères)
ou non (manufactures textiles, tanneries), et socialement, de par l’émergence d’un travail quantifié, mesuré par de nouveaux instruments (horloges, montres), et de plus en plus salarié. Les chapitres centraux de l’ouvrage retracent les conséquences de cette évolution : spécialisation de la production agricole, devenue majoritairement commerciale; modification de la division du travail entre les sexes; apparition d’un secteur industriel dual, fait d’échoppes et de manufactures au rythme de fonctionnement très différent; arrivée d’immigrants récents; irlandais, anglais ou canadiens. Socialement aussi, la région change. La famille reste un point de référence important, mais les rapports purement économiques gagnent d’autant plus de terrain que ce processus est producteur d’un certain bien-être, pour une bonne partie de la population du moins (y compris, semble-t-il, les ouvriers d’industrie). Loin des soucis de subsistance du début du siècle, la région, vers 1850, voit l’apparition d’une nouvelle classe moyenne, en partie seulement issue du négoce et de la boutique, et qui acquiert au moins certains des objets marqueurs d’appartenance à l’élite, tapis de salon ou magazines mensuels. Dans la sphère publique, le code d’honneur hérité du XVIIIe siècle laisse place à la vertu bourgeoise, la déférence hiérarchique aux joutes entre partis de masse, l’appartenance religieuse devient plus floue, mais aussi plus active socialement, avec les mouvements de réforme évangéliques, et les appartenances ethniques se dissolvent progressivement, remplacées par l’anonymat de l’offre et de la demande.
Toute cette évolution est décrite de manière convaincante par Martin Bruegel, et l’une des forces de son travail est certainement l’abondance du recours à des sources construites ad hoc, particulièrement en matière de techniques agricoles et de statut social. Les échantillons d’inventaires, les séries de livres de compte de boutiquiers ou d’agriculteurs, l’utilisation aussi de quelques sources chiffrées comme les recensements de l’État de New York, instaurés plus tôt qu’ailleurs, permettent de donner à nombre de développements une épaisseur et une précision qui n’est pas toujours de règle dans les études locales de la période 1790-1850, baptisée aux États-Unis « Âge sombre de la statistique », du fait de l’absence de sources quantitatives aisément accessibles. La précision est aussi chronologique, puisque sur tous les points abordés, l’ouvrage aboutit à faire des deux décennies 1820 et 1830 la période cruciale de transformation des campagnes. Ailleurs vaguement renvoyée à un « premier XIXe siècle » élastique, cette transformation apparaît ici comme un phénomène à la fois extrêmement rapide (une génération au plus) et de très grande ampleur, puisque la société locale en est sortie profondément métamorphosée.
C’est sans doute là que l’on atteint la limite de ce travail, qui décrit certes toute une série de transformations, mais sans aboutir à une vision intégrée, et sans véritablement aborder la question des causes et des mécanismes internes de ces bouleversements. La multiplicité des sujets évoqués dans chaque chapitre est source de confusion, et ne permet pas de bien distinguer entre causes et conséquences. Un travail éditorial plus important aurait dû permettre d’élaguer des éléments souvent intéressants, mais mal reliés au sujet central, la transformation commerciale d’une région rurale, et pas toujours développés à fond. À l’inverse, nombre de passages importants auraient mérité plus de développement, particulièrement du point de vue de la construction des sources (souvent allusivement décrites en note) et de leur critique (généralement omise). Même incertitude sur la méthodologie, penchant tantôt vers l’histoire quantitative, tantôt vers l’anthropologie culturelle, ce qui en soi n’aurait rien de répréhensible si les deux approches étaient également maintenues tout au long du travail. Mais il y a plutôt alternance sans règle bien nette, et le résultat est moins une narration suivie qu’une série de vignettes parfois disparates.
Une partie du problème vient sans doute de la taille de la région couverte : deux comtés américains, soit 1500 km [2] environ ! Justement parce que Martin Bruegel cherche à très juste titre à appuyer ses généralisations sur un point de vue aussi micro-local que possible, il est amené à multiplier les coups de sonde, avec un degré de précision très inégal, alors que le corpus de sources impliqué au départ est bien trop important pour être dépouillé exhaustivement. Mais la question essentielle est sans doute celle des leçons à tirer des éléments qu’il décrit. La discussion historiographique aurait pu servir de fil rouge à la narration, alors qu’elle n’apparaît vraiment qu’en introduction. Le modèle de Martin Bruegel, nous l’avons dit, est par son caractère progressif à mi-chemin entre l’« économie morale » de James Henretta ou Michael Merrill, et l’« économie capitaliste » de Winifred Rothenberg; en ce sens, il pourrait constituer un pas vers une synthèse des deux écoles.
Mais cette possibilité reste virtuelle, dans la mesure où le lecteur est laissé libre de tirer ses propres conclusions à partir d’un matériau foisonnant, dont le sens n’est pas toujours évident malgré une multitude de remarques stimulantes et novatrices. C’est d’autant plus regrettable que le matériau en question est, nous l’avons dit, exceptionnellement riche, et souvent traité avec une précision rare en histoire sociale américaine. En ce sens, et malgré ses imperfections, Farm, Shop, Landing reste une référence obligée pour toute discussion des périodes de la « Jeune République » et jacksonienne, et une source précieuse aussi bien d’indications quantifiées et précises que de pistes nouvelles en ce domaine.
Pierre GERVAIS

ALFRED CHANDLER, FRANCO AMATORI, TAKASHI HIKINO (EDS ), Big Business and the Wealth of Nations, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.

Il n’est pas facile de rendre compte d’un ouvrage aussi impressionnant, conçu pour faire autorité et transformer profondément les interprétations en vigueur parmi les historiens de l’économie mondiale et des entreprises. Rédigé sous l’égide d’Alfred Chandler, le doyen des historiens américains des entreprises, cet ambitieux travail réunit les interventions des participants à une table ronde du XIe Congrès international d’histoire économique, tenu à Milan. Remaniées, elles constituent un tout homogène, destiné à illustrer le rôle crucial joué par les grandes entreprises dans la croissance (ou la stagnation) de différentes économies nationales à chaque étape de leur développement.
Chandler et ses collaborateurs les plus proches, co-éditeurs du volume, ont une théorie précise en tête, dont la démonstration structure la présentation des articles. Une première partie expose cette théorie, que des études de cas appliquent ensuite à un ensemble de pays industrialisés. Cette deuxième partie est organisée en quatre catégories : d’abord les pionniers industriels, États-Unis, Allemagne et Grande-Bretagne, puis des pays européens industrialisés plus tard (France, Italie, Espagne), puis leurs imitateurs d’Extrême-Orient et d’ailleurs (Corée du Sud, Japon, Argentine), et enfin deux économies planifiées (Union Soviétique et Tchécoslovaquie). Dans une dernière partie, plusieurs chercheurs sont invités à apporter leurs commentaires sur les articles présentés, et à évaluer l’intérêt du modèle proposé par Chandler. Certains d’entre eux se concentrent sur des aspects particuliers de ce modèle : rôle de l’État (Thomas McCraw), capital humain et acquisition de savoir-faire (William Lazonick, Mary Sullivan), ou marchés des capitaux (Takashi Hikino).
Un résumé du plan suffira donc pour que le lecteur perçoive le grand dessein à l’œuvre ici, exécuté à travers 11 études nationales, 19 articles au total, dont certains très détaillés et exhaustifs, et qui sont pratiquement tous rédigés par des chercheurs reconnus et de réputation internationale.
Ce que Chandler tente d’offrir ici n'est rien moins qu’une synthèse remise à jour de l’ensemble de son œuvre passée sur l’émergence de la grande entreprise en Amérique du Nord et en Europe occidentale. Ce qui constitue l’élément central de cette synthèse, c’est le rôle des grandes entreprises fortement consommatrices de capital. Ce genre d’entreprise est apparu pendant la deuxième révolution industrielle provoquée par l’apparition de nouvelles techniques dans les industries chimiques, métallurgiques et électriques. De grandes firmes fondèrent leur réussite sur leur capacité à employer ces nouvelles techniques en recourant à des économies d’échelle et de synergies, en édifiant de grandes structures organisationnelles efficaces qui accordaient un rôle clé aux gestionnaires, et en formant et organisant leur force de travail de manière adéquate.
Celles que l’on a appelées les « firmes pionnières » devinrent rapidement de gros opérateurs oligopolistiques, d’abord sur leur marché national puis sur les marchés internationaux. Elles jouèrent un rôle de pôle d’attraction et de terrain d’entraînement pour tout le reste de l’économie; elles stimulèrent la croissance du secteur des services en interagissant avec les moyens de distribution, de transport, de financement et d’échange;
elles favorisèrent le développement d’un vaste réseau de fournisseurs et de clients de taille plus modeste; et elles répandirent dans tous les autres secteurs, industriels ou non, leur propre savoir-faire technique et organisationnel. Par-dessus tout, lorsque de nouveaux développements techniques à fort contenu scientifique, en pétrochimie, en informatique, en aéronautique, en électronique et en pharmaceutique provoquèrent le passage de la seconde à la troisième révolution industrielle, pendant la deuxième moitié du XXe siècle, les mêmes grandes entreprises oligopolistiques parvinrent à en tirer pleinement avantage. Leurs ressources humaines et leur savoir-faire organisationnel et technique leur permirent d’effectuer les ajustements nécessaires pour réaliser la transition vers un environnement plus compétitif et tourné vers le savoir scientifique.
Ce schéma théorique est fort bien illustré par l’impressionnant développement que Chandler consacre aux États-Unis. Après avoir retracé la montée d’une poignée de firmes pionnières entre 1890 et 1920, comme General Electric, ATT, Standard Oil, Heinz, Coca-Cola, General Motors, United Steel, Monsanto, Du Pont, RCA, IBM et bien d’autres, il démontre que la plupart de ces entreprises géantes furent parfaitement capables de survivre et de prospérer après 1945. IBM, par exemple, appliqua constamment une stratégie de développement de nouveaux produits, passant des cartes perforées aux grosses unités de traitement de données avant de se tourner dans les années 1960 vers une nouvelle génération d’ordinateurs compatibles tant pour les logiciels que pour les supports, puis dans les années 1980 de se concentrer sur les PC. Dans le sillage du succès d’IBM, deux grandes firmes pionnières, Intel et Microsoft, entrèrent en scène en tant que fournisseurs pour PC. IBM était parvenue à rester dans la course en électronique et en informatique, tout comme y parvinrent dans leurs branches respectives les grandes compagnies pétrolières – les « sept sœurs », comme on les appelle souvent, nées du démembrement de la Standard Oil –, Du Pont en chimie, Boeing en aéronautique, etc.
Chandler fait remarquer qu’en 1987, les 200 plus grosses entreprises industrielles américaines représentaient 43% de l’ensemble de la valeur ajoutée du secteur manufacturier du pays, près de la moitié de l’investissement, et une bonne partie des investissements de recherche et développement. La haute technologie concentrait 88 d’entre elles. Mais le fait le plus remarquable est qu’en dehors du secteur de l’électronique, dans lequel la plupart des opérateurs dominants naquirent après la Seconde Guerre mondiale, les 200 firmes les plus importantes avaient toutes été fondées avant 1941, et nombre d’entre elles existaient déjà en 1914.
Ces chiffres résument l’essentiel du modèle de Chandler. Les premiers arrivés ont eu tendance à devenir immortels. La puissance, le savoir-faire, la croissance accumulés les ont servis, et souvent fort bien servis. En introduisant les bons changements au bon moment, ils entassèrent acquis sur acquis, et entraînèrent avec eux l’ensemble de l’économie américaine. Les échecs ne sont pas totalement absents de ce récit, bien sûr.
United Steel, le plus gros des manufacturiers d’acier, retarda une restructuration des plus nécessaires, et sa politique de prix, insuffisamment agressive, permit à ses concurrents de l’affronter et lui fit perdre son avantage. RCA ne parvint pas à remettre en cause l’avance d’IBM dans l’électronique informatique dans les années 1960, et se lança ensuite dans une stratégie de diversification sans lien avec ses activités passées et peu prometteuse. Certains échouèrent donc, d’autres naquirent, mais les grandes entreprises continuèrent à dominer collectivement, maîtres des marchés et à l’avant-garde des vagues successives d’innovation technique. Chandler prend soin de mettre en valeur le chœur des acteurs plutôt que les solistes. Il s’agit véritablement d’un compte rendu magistral de l’Amérique des grandes entreprises au XXe siècle, en un style aussi impressionnant qu’efficace.
C’est dans l’application du modèle chandlerien à d’autres pays que les choses se gâtent. Dans quelle mesure l’industrialisation réussie de ces pays est-elle à mettre au compte des grandes entreprises ? Et de quel genre de grandes entreprises s’agit-il ? Sont-elles comparables à leurs homologues américaines ? Certains chapitres nationaux sont de premier ordre, et tous présentent beaucoup d’intérêt, mais les réponses qu’ils fournissent sont quelque peu décevantes, mesurées à l’aune du programme de Chandler. Toutes ces études de cas aboutissent à un ou plusieurs des résultats suivants. Tout d’abord, certains auteurs hésitent à se confronter au modèle de Chandler, et se replient sur un récit plus traditionnel de l’histoire du développement et des performances économiques du pays étudié.
Ensuite, il s’avère pour certains pays que les spécificités des parcours des entreprises ne peuvent pas être prises en compte dans le cadre du modèle proposé, particulièrement dans des sociétés tardivement industrialisées et non occidentales. Enfin, dans certains cas, c’est la validité du modèle lui-même qui soulève un net scepticisme (cf. par exemple, les chapitres rédigés par Jones sur la Grande-Bretagne et par Barbero sur l’Argentine).
L’étude que Geoffrey Jones consacre aux performances des entreprises britanniques est incertaine, et problématique. Théoriquement, le modèle chandlerien s’applique à la Grande-Bretagne, puisque ses entreprises ne parvinrent pas à profiter pleinement des nouvelles techniques apparues à la fin du XIXe siècle, et en restèrent de ce fait à de petites unités, à un capitalisme plus « personnel » que managérial, handicaps perpétués à quelques exceptions près à travers tout le XXe siècle. Assez logiquement, ce paradigme n’a jamais soulevé l’enthousiasme des spécialistes britanniques d’histoire des entreprises, et leur scepticisme se retrouve largement sous la plume de G. Jones. Ce dernier admet que beaucoup de firmes britanniques aux opérations complexes et fortement consommatrices de capital souffraient de faiblesses dans leur organisation et leur gestion avant 1945. À l’inverse, les entreprises réussirent remarquablement à adapter leur structure et leurs stratégies au vaste réseau d’investissements britanniques à l’étranger et d’engagements impériaux, grâce à la création de grands groupes financiers ou de services privés ou publics, d’ampleur multinationale et organisés de manière très souple. Après 1945 en revanche, de grandes entreprises à l’américaine furent effectivement fondées, mais leur efficacité concurrentielle était douteuse, leur activité trop dominée par des stratégies de court terme, leurs pratiques souvent prédatrices, et elles édifièrent des monopoles nuisibles à l’économie du pays. Peut-être, s’interroge Jones, « faudrait-il inclure dans la notion de capacité organisationnelle non seulement les structures d’entreprise, mais aussi les systèmes de valeurs dérivés des cultures propres à chaque nation »? En d’autre termes, Jones semble vouloir conclure que les entreprises britanniques cherchant à réussir devraient suivre non pas le modèle américain, mais un modèle différent, fondé sur des petites et moyennes entreprises, aux structures plus souples et plus tournées vers l’exportation.
Aucune grande entreprise du genre de celles que Chandler appelait de ses vœux ne s’est manifestée en Argentine, un pays qui de toute évidence n’a pas réussi à atteindre un degré satisfaisant de progrès économique. Faudrait-il de ce fait y voir la démonstration a contrario de l’efficacité du modèle général ? D’après Maria Ines Barbero, le comportement erratique de l’économie argentine est surtout le résultat de politiques d’État également erratiques, et génératrices de chocs macro-économiques lourds de conséquences. Tantôt le gouvernement encourage l’investissement étranger, tantôt il le décourage et soutient les petites entreprises contre les grandes firmes. Très sceptique sur le modèle, Barbero conclut que « dans le cas de l’Argentine, déterminer dans quelle mesure les activités des entrepreneurs et des firmes sont réellement à l’origine des difficultés du développement industriel, compte tenu d’un contexte d’environnement économique instable et de fort protectionnisme étatique, est probablement plus important que d’essayer de mesurer la contribution des grandes entreprises à la richesse nationale ». Étendre sérieusement le modèle de la grande entreprise à des pays si différents des États-Unis supposerait au minimum de dégager un ensemble de critères et de conditions que ces pays devraient avoir rempli au préalable, y compris du point de vue des politiques économiques de l’État, des attitudes des entrepreneurs, des facteurs internationaux, etc. Le résultat serait un genre de paradigme néo-rostowien, précisément ce dont les historiens de l’économie ont essayé de se libérer ces cinquante dernières années.
Peut-être serait-il plus fructueux d’analyser la grande entreprise comme l’un des composants possibles d’une panoplie de facteurs du succès économique ? C’est en tout cas l’idée centrale de la contribution de Wengenroth sur l’Allemagne, et, peut-être inconsciemment, d’Amatori sur l’Italie. Le capitalisme allemand représente sans aucun doute une création très originale, si originale que l’on parle souvent, et surtout en Europe, d’un « modèle allemand » fondé sur les cartels, le haut niveau de qualification, la diversification et les synergies, et des pratiques sociales de coopération et de réseaux. Wengenroth apporte de nombreux correctifs à cette vision. D’après lui, il y a certes une approche proprement allemande, mais elle est largement d’inspiration extérieure. Les Allemands furent les premiers à apprécier à sa juste valeur et à copier le modèle américain, et ce dès ses débuts, mais ils furent aussi les premiers à le réinterpréter, en l’adaptant et le modifiant pour le rendre applicable à un ensemble différent de savoir-faire et de facteurs de production. La grande entreprise allemande ne se réglait pas avant tout sur le marché; pendant longtemps, c’est la technologie qui fut sa référence, aboutissant à une sorte de capitalisme « organique » dont l’objectif central était de satisfaire le mieux possible les divers besoins de ses clients. Après la Seconde Guerre mondiale, le système évolua et le marché y prit une place plus importante, mais les changements furent lents. Les grandes entreprises de la chimie autorisèrent des non-chimistes à siéger dans leurs conseils d’administration dans les années 1980 seulement ! Wengenroth fournit moins une histoire de la grande entreprise allemande que le récit d’une adaptation nationale réussie et originale, appliquant un « système d’entreprise » (un terme qui n’est pas chandlerien, et qui pourtant revient souvent dans l’ouvrage) dans lequel les entreprises moyennes jouaient un rôle crucial.
L’article de Franco Amatori sur l’Italie n’est pas à la hauteur des meilleurs écrits de cet auteur, et se lit plus comme une litanie d’échecs. La performance entrepreneuriale des grands groupes italiens, aussi bien privés que publics, constitua un échec sur le long terme à cause de ce qu’Amatori appelle le « capitalisme politique » – en d’autres termes l’interférence de l’État pour raison politique – ou aussi des contraintes du « capitalisme familial », empêchant l’émergence d’un processus décisionnel gestionnaire indépendant. Pourtant, la chronique du capitalisme italien après la Seconde Guerre mondiale n’est pas celle d’un échec, mais bien plutôt d’un succès partiel. Le récit d’Amatori aurait gagné à incorporer tous les facteurs qui firent progresser l’économie malgré les faiblesses de la grande entreprise, comme les réseaux de petites firmes, la qualité des réseaux de fournisseurs, ou l’efficacité de la discipline et des valeurs familiales. Après tout, comme le fait remarquer Jeffrey Fear dans le même chapitre, le capitalisme familial n’est pas obligatoirement archaïque –dans certains cas, des familles parviennent à tirer d’entre leurs rangs des hiérarchies gestionnaires de premier ordre, ou tout au moins à provoquer leur structuration tout en gardant la majorité des actions.
La France s’insère mal dans l’ouvrage. Il semble peu adéquat de placer ce pays parmi les développements tardifs de l’Europe du Sud. Il s’agit d’un des premiers pays industrialisés, dont les entreprises jouèrent un rôle pionnier pendant la seconde révolution industrielle, au point de damer le pion dans certains cas à leurs homologues allemandes. Le chapitre rédigé par Patrick Fridenson est plus descriptif qu’argumentatif, et la grande entreprise n’y joue de toute façon pas un très grand rôle. Elle n’est que l’un des acteurs sur une scène plus vaste, un système d’entreprise soumis à l’orientation autoritaire et à l’interférence étatiques à plusieurs étapes de son développement économique.
Le volume offre enfin deux chapitres très pertinents sur le Japon et la Corée, respectivement rédigés par Hidemasa Morikawa et Alice Amsden. Le travail de cette dernière constitue d’ailleurs un véritable manuel retraçant le développement économique de la Corée du Sud après 1945. Les agents essentiels de ce développement furent les chaebols, de gros groupes aux structures assez lâches, mais ce qu’ils firent ou ne firent pas dépendait en grande partie de l’orientation administrative et financière fournie par l’État. En revanche, Morikawa soutient que l’État ne joua qu’un rôle mineur dans l’épanouissement des grandes entreprises japonaises, ce que conteste T. McCraw, qui accorde beaucoup plus d’importance aux politiques industrielles conçues et mises en place par le MITI. De toute évidence, les grands groupes ont joué un rôle important aussi bien au Japon qu’en Corée du Sud; mais s’agit-il d’entreprises chandleriennes, ou faudrait-il plutôt les replacer dans le modèle de Gerschenkron ? Pour ce dernier, les pays moins développés étaient contraints de compenser l’absence de certains facteurs, y compris entrepreneuriaux, en faisant jouer un rôle important à l’État et aux banques d’investissement – ou, dans le cas du Japon, à de grands conglomérats structurés autour d’un solide noyau financier.
Dans l’ensemble, l’ouvrage échoue à accomplir le grand dessein chandlerien.
Celui-ci est clairement présenté, mais pour ma part, je crois qu’il souffre d’une optique excessivement états-unienne. Le modèle de Chandler est construit à partir des performances économiques et entrepreneuriales observées aux États-Unis, et ensuite seulement étendu à d’autres pays où il est, au mieux, en partie applicable. Il serait possible de répondre que Gerschenkron, lui aussi, avait bâti son modèle à partir du cas russe, et Rostow à partir du cas britannique. De fait, les deux modèles en question ont été critiqués. La croissance économique est faite d’un ensemble complexe de phénomènes aux multiples facettes, bien propre à mettre en échec toute catégorisation.
L’auteur du présent compte rendu n’est nullement porté à négliger le rôle de la grande entreprise comme fer de lance de l’économie. Les grandes entreprises constituent une source exceptionnelle de création de cultures industrielles, particulièrement dans les secteurs de pointe, dominés par les activités de recherche. Dans sa contribution, Giovanni Dosi, un économiste qui s’est particulièrement intéressé aux grandes entreprises, fournit sur la théorie de Chandler et ses applications une série d’observations nuancées, souvent positives, mais non exemptes de critiques. Les économistes qui évoquent les économies d’échelle, les synergies, ou les facteurs externes ne devraient plus continuer à ignorer la notion chandlerienne selon laquelle de tels éléments sont en grande partie créés grâce aux capacités organisationnelles des grandes firmes. Une fois acquises, de telles capacités nourriront ces entreprises sur le long terme, favorisant sinon garantissant leur pérennité.
Cela dit, les liens entre grande entreprise et économie nationale restent un sujet complexe, aux multiples facettes, et qui ne peut guère se plier à un seul paradigme. Les institutions et les cultures de chaque nation créent des contraintes et des chances qui ne peuvent être qu’en partie perçues par une approche analytique telle que celle de Chandler, conçue quasi exclusivement au sein du seul secteur de la grande entreprise.
Ruggero RANIERI, traduit de l’anglais par Pierre Gervais

ODETTE HARDY-HÉMERY, Trith-Saint-Léger, du premier âge industriel à nos jours, Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2002,368 p., 20 €.

Spécialiste depuis longtemps reconnue du Valenciennois, O. Hardy-Hémery ajoute une pierre nouvelle à son œuvre sur l’industrie et ses acteurs en publiant une monographie sur Trith-Saint-Léger. Plaidoyer convaincant pour les études micro-régionales sur la longue durée, dans le sens où elles renseignent sur la pluralité des processus d’industrialisation, des paysages et des comportements induits, cet ouvrage s’inscrit parfaitement dans les récentes approches de l’histoire économique et de l’histoire de la mémoire. À ce double titre il rappelle, d’une part que la genèse de l’industrie a tenu plus souvent de la transition que de la rupture (ainsi, p. 55, pour le passage du fer à l’acier), d’autre part que l’historien, s’il ne peut prétendre construire la mémoire collective, contribue à la « révélation » des identités et au dialogue entre générations, entre passé et présent. De ce point de vue, la démarche d’O. Hardy-Hémery peut nourrir la réflexion quant au défi que le pays de Trith, comme bien d’autres il est vrai, doit relever depuis 25 ou 30 ans : comment passer de la prospérité à la crise sans sombrer dans la sinistrose et le refoulement des héritages ?
Le lecteur saura gré à l’auteure de ne point s’être limitée aux archives traditionnelles, publiques et privées, et d’avoir mobilisé les sources littéraires et la mémoire vivante. D’où la grande sensibilité du livre, véritable hommage au métier de sidérurgiste, « métier exigeant envers les corps, les esprits, les familles ». Hommage, plus largement, à la civilisation industrielle, si vite oubliée, aujourd’hui que domine la société de services. Comme le rappelle la citation en exergue d’André Stil, « Ce n’est pas l’industrie qui est laide. Ce qui est laid, c’est son mauvais usage. C’est ce long mépris des choses et des hommes…
Demain, des formes, des méthodes, des énergies nouvelles doivent confirmer qu’il y a même une beauté industrielle » ( 1977).
Histoire du temps et de l’espace usiniers, d’un cheminement économique et de l’élaboration d’une « société originale », l’étude multiplie les angles d’analyse : stratégies d’entreprises, formation de la main-d’œuvre, mise en peuplement, expressions politiques et syndicales…
Rappelons d’abord la trame économique, censée conjuguer héritages et mutations.
Quoiqu’ici, finalement, seule la clouterie fécondera l’avenir, car le textile s’étiole rapidement, et sucreries et brasseries restent fort marginales au XIXe siècle. Si à partir des années 1830, la métallurgie ferreuse s’impose à Trith, c’est bien parce que les industriels cloutiers se transforment en sidérurgistes. L’aventure commence avec un modeste cloutier de Raismes, Leclercq-Sézille qui, en 1828, convertit un moulin de Trith en usine à fer. Même si l’industrie du fer reste quelque temps une « industrie légère » (chapitre 1), le destin de la localité semble scellé, sur la base d’une spécialisation purement métallurgique. Le désenclavement ferroviaire réalisé, après 1870, trois entreprises vont se partager les rives de l’Escaut : Leclercq, Canu et Sirot (cette dernière devenant en 1899 Métalescaut).
À la différence de Denain, portée par le développement régulier du couple minesidérurgie, l’industrie trithoise avance par bonds successifs, initiés soit par les avancées technologiques, qui imposent des changements de taille, soit par l’intervention de capitaux extérieurs. En s’associant en 1873 avec une firme de Jarville, où elle a créé ses propres hauts fourneaux en 1867, persuadée que l’avenir de la sidérurgie se joue à l’Est, l’affaire familiale Leclercq se transforme en Société des Mines et Usines du Nord et de l’Est et se lance dans la fabrication de l’acier (Bessemer). Si la Société acquiert de ce fait une dimension nationale, elle n’a pas pour autant les capitaux requis pour adopter la nouvelle technologie Thomas. D’où le retrait des Leclercq et la constitution en 1881, à Paris, de la Société des Forges et Aciéries du Nord et de l’Est, contrôlée par la « grande banque politico-financière » (p. 62). Dès lors, le changement quantitatif s’accélère : fonte Thomas et usine du Poirier en 1882, et surtout construction d’une méga-usine intégrée ( 1906-1913). Abandonnant son site de Jarville, le « Nord-Est » allume trois hauts fourneaux à Trith, adopte les « meilleures normes européennes » et investit dans les produits marchands. En 1913, le « Nord-Est » fait presque jeu égal avec Denain-Anzin.
Entièrement détruite en 1918, à nouveau active en 1923, l’entreprise s’essouffle ensuite à bâtir un empire industriel. À tel point que la Société doit faire appel à de nouveaux capitaux et, fait alors exceptionnel pour une entreprise sidérurgique, passe sous le contrôle de la Société des Mines de Lens (chapitre 4). Relativement épargnée par la crise des années 1930, sortie pratiquement intacte du second conflit mondial, la firme est néanmoins contrainte, par l’État, de fusionner en 1948 avec Denain-Anzin dans le cadre d’Usinor (chapitre 8). Spécialisée, avec succès, dans les roues monobloc, Usinor-Trith subit, comme bien d’autres usines « continentales », la concurrence de la sidérurgie « littorale » (Dunkerque, ouverte en 1962) et des nouveaux producteurs (chapitre 9). À son maximum de production en 1974, le site est progressivement démantelé, de 1972 à 1985, victime des accords Usinor-Arbed et du choix d’Unimétal de privilégier l’aciérie électrique de Métalescaut (chapitre 10).
Le développement économique n’a pas été bien sûr sans conséquences sur l’évolution de l’espace, du paysage et de la sociologie. Rythme usinier et rythme démographique sont étroitement corrélés (chapitre 3). À la différence de Denain-Anzin, incitée par la régularité de sa croissance à s’appuyer sur l’endotechnie, le « Nord-Est » a dû largement recourir à la main-d’œuvre étrangère, essentiellement belge avant 1914, algérienne après 1948. Pour autant, en puisant également très largement dans les communes voisines, l’industrie trithoise a construit peu de cités (chapitre 5).
Stabilisée par la dépression des années 1930, la population ouvrière s’enracine et s’homogénéise progressivement. Soudée par les rythmes du travail et des cités, et par la précarité, stimulée par la structuration syndicale et le succès de la grève du « Nord-Est » en 1929 qui fait naître une « tradition rouge » et une « culture communiste » (chapitre 7), soutenue par une municipalité conquise en 1912 par les socialistes, cette population n’en reste pas moins atomisée par la hiérarchie des salaires, sciemment entretenue par le patronat local (chapitre 6), et par celle des qualifications, inscrite dans l’espace urbain.
Significativement, la grève quasi insurrectionnelle de 1935 se solde par un échec et le licenciement du tiers de l’effectif de « Nord-Est » (chapitre 7). Il en sera de même en novembre 1938. L’enracinement municipal et la conscience de classe ne pourront éviter ni les restructurations, ni la fermeture définitive (chapitres 9 et 10).
Livre dense donc, mais non sans limites et lacunes. Certes, l’ouvrage présente de fines études, celles par exemple de la communauté belge et de la hiérarchie salariale, mais pourquoi faut-il en revanche attendre la page 194 pour avoir enfin une vraie carte de l’occupation de la commune ? Comment en effet « entrer » dans cette cité dont on ne connaît d’emblée ni les limites, ni l’espace, ni les rapports avec l’environnement ? Outre que le chapitre 1 renseigne plus sur le Valenciennois que sur le pays de Trith, il n’explicite pas leur relation. Quel est le degré d’autonomie de Trith par rapport à Valenciennes ? La question mériterait d’autant plus réflexion qu’à l’évidence la « nouvelle aciérie » (de 1906) est le plus souvent nommée « usine de Valenciennes ».
Le plan adopté ne facilite pas une compréhension globale ou par étapes du sujet.
Pourquoi par exemple étudier le recrutement des étrangers (chapitre 3) ou de l’encadrement (chapitre 5) au-delà de 1945 avant même d’éclairer le lecteur sur l’évolution des entreprises en cette période ? On sait aussi combien l’historien est tributaire de ses sources, mais n’était-il pas possible de prolonger l’étude des structures socio-professionnelles au-delà de 1911 (chapitre 3) ou de remplacer la longue énumération des carrières d’ingénieurs par une véritable prosopographie (chapitre 5)? Si louable soit l’intention de cerner la « culture de l’ordinaire », l’ouvrage ne couvre pas réellement le projet : qu’en est-il du hors-travail, des relations du quotidien, de la culture ouvrière, des solidarités non associatives… ? Que penser, enfin, de la véritable originalité de cette monographie ? Car sur de nombreux points – politique de recrutement, stabilisation de la main-d’œuvre après 1930, conception patronale de la formation, sociabilité contrôlée par l’usine (sans que soit évoqué le paternalisme !), développement urbain bipolaire, fermeture en dépit de lourds investissements, rupture culturelle et identitaire, difficultés de reconversion… – l’aventure trithoise n’a rien de bien singulier, comparée à beaucoup d’autres sites de mono-industrie sidérurgique.
Alain LEMÉNOREL

JEAN-LOUIS LOUBET, Histoire de l’automobile française, Paris, Seuil, 571 p., 24,39 €.

Faut-il que l’histoire de l’automobile – française, européenne ou mondiale – reste une histoire d’autos ? C’est très visiblement cette question que s’est opportunément posée l’auteur. Pour autant, il n’est pas certain que le pari d’une histoire totale de l’automobile, qui excède le seul « monde premier », économique et productif, soit entièrement tenu. Le « monde second » des usages, encore largement inconnu, s’il n’est pas délaissé, n’obtient qu’une attention relative. L’organisation de la bibliographie par constructeur témoigne à cet égard de la résistance des limites conventionnelles d’un récit déjà riche et passionnant, il est vrai : celui des stratégies industrielles des différentes firmes.
Spécialiste multi-marques reconnu de la construction d’automobiles et du financement de cette industrie, Jean-Louis Loubet est déjà l’auteur de nombreux travaux [1] et d’une synthèse de référence qui ne portait « que » sur les entreprises Citroën, Peugeot, Renault et les autres, dont on préférera l’édition de 1999 chez ETAI, corrigée et remise en page, à celle parue initialement en 1995. Le propos de son dernier ouvrage est à la fois légèrement différent et plus ambitieux. Le « rêve automobile français » y est décliné tout au long de son long siècle d’existence, particulièrement français, justement, dans ses origines. L’histoire nationale ici proposée n’a pourtant rien de cocardier, ce que la couverture tricolore vantant les mérites des modèles Peugeot d’avant-guerre aurait pu un instant faire craindre. Là où ce type d’histoire tourne fréquemment au panégyrique, la constante liberté de ton est appréciable (comme dans les pages récurrentes consacrées au chauvinisme des constructeurs et à la mauvaise foi du « lobby » [2] national).
Omniprésent, le souci de comparaison internationale laisse apparaître chez les constructeurs un intérêt précoce et permanent pour l’internationalisation. Très tôt le marché a été essentiel, ou plutôt les marchés. L’insertion complexe dans un système des affaires aux dimensions excédant largement l’hexagone et son empire, depuis les glorieux débuts jusqu’à une mondialisation réussie par des constructeurs nationaux toujours maîtres de leur destin, est relatée en détail. Au total, dans un marché mondialisé et très réactif, la France se place toujours au quatrième rang mondial en ce début de troisième millénaire.
Trois principaux acteurs génériques – les entreprises, les fournisseurs et les banques – sont clairement identifiés dans la conclusion où l’on trouvera, ramassée, la problématique de l’ouvrage, tandis que l’introduction est construite autour de ce qui n’est en apparence qu’une anecdote, révélatrice des capacités d’union et de désunion qui ont émaillé les rapports de collaboration forcée et d’inévitable concurrence entre les industriels.
Les grands moments classiques sont passés en revue et, selon une conviction que l’auteur fait partager sans peine, les contours et les métamorphoses de l’autophilie nationale ont été autant de miroirs tendus à la nation par un secteur d’avant-garde et central de l’économie. Sans surprise, l’on voit les pionniers s’effacer devant les ingénieurs, puis les industriels, les vendeurs et les financiers, car il s’agit également d’une histoire d’hommes auxquels l’historien tenait à rendre hommage, et parfois justice. Plus de quatre-vingt biographies d’acteurs, parfois contemporains, appuient donc en annexe les démonstrations, secondées dans le texte par d’utiles tableaux et graphiques dont, hélas, aucune table ne répertorie la totalité. On trouvera également la présentation de la destinée de quelques sites, comme celui si significatif de Poissy dont l’auteur est le spécialiste avec Nicolas Hatzfeld. La « responsabilité nationale » des constructeurs dans « la survie des provinces » d’une part, et dans l’image sociale de l’industrie française tout entière – la « retraite SIMCA » ou les congés payés Renault ont joué des rôles moteur – au cours des « Vingt Glorieuses » de la massification, est clairement exposée. Selon les entreprises, au gré de la gestion des crises, les données ont évolué relativement à des modèles sociaux, en fonction du jeu – sérieux – avec les syndicats. Dans une perspective contemporaine, on retiendra l’émergence récente d’une culture commune chez PSA, alors que Peugeot et Citroën ne s’entendaient pas aux prémices de leur association, ainsi que la pérennité d’une certaine marque de fabrique Renault, héritière des particularismes de la régie nationale – la privatisation apparaissant plus comme une normalisation de la Régie en tant qu’entreprise mais pas nécessairement comme constructeur, « créateur d’automobiles ». Le suivi des destins tantôt entrecroisés, tantôt parallèles des constructeurs nationaux, partagés dans l’exploration des voies du capitalisme et de l’étatisme, n’est pas la moindre des qualités du livre.
Au demeurant, cet ouvrage sait être séduisant sur d’autres nombreux points que l’énumération qui va suivre ne prétend pas épuiser. Ses apports sont très substantiels quant aux mutations des réseaux de distribution des constructeurs et à leur gestion; les politiques de gamme sont aussi particulièrement bien traitées. Le récit devient même passionnant quand il aborde la poursuite des séductions inaccessibles du modèle américain et du marché intérieur des États-Unis si attirant, spécifique et spécial. Des bonheurs d’écriture attendent d’ailleurs le lecteur sur les épisodes des DS Citroën et des Dauphines Renault, lamentablement mises en échec outre-Atlantique. La maîtrise de Jean-Louis Loubet est ici impressionnante. Tout juste pourrait-on relever un détail au sujet du célèbre slogan publicitaire « inventé » en 1985 par Publicis pour Renault sur les « voitures à vivre »: l’origine et l’explicitation de la formule se trouvent en fait dès 1977 chez François Wasservogel [3], ce qui minore sensiblement la créativité des « fils de pub ».
En poussant plus loin l’analyse, on regrettera cependant une histoire des débuts de l’auto trop attendue qui, malheureusement, fait la part belle à certains poncifs (sur les taxis de la Marne, la caution de Pierre Miquel en note détonne… ). On voit mal d’où vient le consensus social qui a durablement assuré le développement de l’automobile.
Le recours au Rapport sur l’évolution automobiliste en France de 1899 à 1905, si heuristique, de Félicien Hennequin eût été d’un grand profit, ou bien encore la lecture du rapport de 1910 sur la circulation parisienne du conseiller municipal Émile Massard. La dimension utilitaire et professionnelle des premiers temps de la révolution automobile s’y détache en effet distinctement. L’automobile de tourisme en France de Marcel Ehrmann (thèse de droit de l’Université de Paris, 1938) aurait utilement complété les travaux, certes cités mais somme toute sous-utilisés, de Jean-Louis Platet ( L’industrie automobile depuis la guerre, Paris, PUF, 1934) et de Maurice Schwartz ( L’industrie automobile, rapport présenté au Conseil National Économique, Journal Officiel, 26 août 1936). Pour la même époque, le concours lancé par la Société des Ingénieurs de l’Automobile en 1934 pour la mise au point d’une voiture « bon marché » paraît trop rapidement traité, alors que cette compétition donne du monde automobile de l’époque, par la définition de son cahier des charges, ainsi que la notoriété de ses participants, une vue cavalière du plus grand intérêt, annonciatrice des bouleversements d’après-guerre. « La nouvelle école française de l’automobile » a évidemment puisé ses ressorts dans ces frustrations d’avant-guerre.
Enfin, les influences du système automobile sur le développement des poids lourds, la sécurité [4] ou l’urbanisme sont globalement négligées et la question environnementale n’est pas approfondie. Il semble pourtant difficile de traiter la question jusqu’au début de l’année 2001, en matière de recompositions industrielles au moins, sans rien dire de la contre-révolution automobile apparemment en cours dans les centres des grandes villes françaises depuis une décennie. La date symbolique du premier pic de pollution du 1er octobre 1997 qui entraîna à Paris la première – et à ce jour unique – journée de circulation alternée, ainsi que les demi-journées nationales et désormais européennes « En ville sans ma voiture ?», en vigueur depuis 1998, aurait opportunément jalonné l’important changement d’attitude des constructeurs, désormais très conscients de leur rôle dans la société [5]. Ainsi sans doute, et de façon définitive, le monde des autos a-t-il cessé de se suffire à lui-même : son entrée dans sa phase politique, au sens littéral du terme – assurément la plus délicate –, sera évidemment passionnante à suivre.
Mathieu FLONNEAU

NICOLAS HATZFELD, Les gens d’usine. 50 ans d’histoire à Peugeot-Sochaux, Paris, 2002, Éditions de l’Atelier, 598 p.

Nicolas Hatzfeld aborde un terrain qui semble déjà largement exploré : dès 1994 par J.-L. Loubet, plus récemment par S. Beaud et M. Pialoux qui font « retour sur la condition ouvrière » en se penchant sur l’évolution de celle-ci depuis la décennie 1970 autour de l’usine Peugeot de Sochaux [1]. Il n’en fait pas moins œuvre profondément originale. En effet, J.-L. Loubet se plaçait dans une perspective purement économique. Il montrait comment PSA, affrontée à la crise de l’industrie automobile du début des années 1980 dans une position de fragilité engendrée par l’absorption de Chrysler-France et de Citroën depuis 1974, a fait basculer sa gestion d’une logique de production à une soumission totale aux impératifs financiers, sa survie étant en jeu. S. Beaud et M. Pialoux, eux, consacraient une enquête sociologique, menée sur les terrains de l’usine et des établissements scolaires, à la déconstruction de la classe ouvrière dans la région de Montbéliard. En étudiant les mutations du travail de l’usine Peugeot à Sochaux, et la fuite d’une condition ouvrière désespérante recherchée par les familles d’OS dans l’allongement de la scolarité de leurs enfants, ils tentaient d’expliquer la destruction de la classe ouvrière au sens idéologique du terme (porteuse de valeurs et d’un projet politique) et de ce fait la perte d’influence de la CGT au plan régional mais sans doute aussi général.
N. Hatzfeld quant à lui lance et tient la gageure de réaliser une histoire d’usine au sens le plus strict du terme. Sur le site de Sochaux il se limite en effet aux seuls ateliers de carrosserie, c’est-à-dire à un espace de production réduit, soudé par une unité d’organisation, qui actuellement s’étend au-delà de l’entreprise aux équipementiers sous-traitants, et surtout à un monde ouvrier spécifique. Il ne s’agit pas d’une monographie mais plutôt d’une tentative de micro-histoire. Pour ce faire, l’auteur se place en un lieu stratégique. À travers les structures et l’évolution de l’usine se révèlent les transformations de l’industrie, tandis que ces mutations ont marqué le monde qui entoure celle-ci :
l’entreprise SA Peugeot (SAP), la région de Montbéliard sur laquelle le lion de Peugeot a planté ses griffes, l’industrie et même la société française, puisque la construction automobile a été tout à la fois au cœur de la seconde industrialisation et, dans la période étudiée ici ( 1948-1996), le lieu de naissance de la société de consommation, de ce fait également le centre des remises en cause des processus liés à la production et à la consommation de masse. Cependant, Nicolas Hatzfeld refuse toute généralisation qui expliquerait les transformations apparues dans les ateliers par celles survenues dans leur environnement ou montrerait l’impact des mutations de la fabrication et de l’emploi à l’intérieur de l’usine sur l’industrie automobile et la société française, en particulier sur la classe ouvrière. Ce qu’il montre et analyse, ce sont les liens qui, à chaque étape et dans chacune des perspectives envisagées, se sont constitués entre l’usine et telle unité plus vaste, comment l’information a circulé le long de ce lien et avec quel résultat pour l’usine et particulièrement pour les hommes qui y travaillent. Par exemple, il démontre que dans la période de contraction, de la décennie 1970 à celle de 1990, l’usine a perdu son rôle phare au sein de l’entreprise. Cela s’est traduit par une décision qui venait de la Direction générale et qui s’imposait au niveau local, provoquant un ensemble de bouleversements qui transformaient la vie de l’usine et définissaient donc les contraintes dans lesquelles se situaient et réagissaient les monteurs. Au contraire, dans la période précédente, l’auteur utilise les rapports techniques envoyés par les dirigeants de l’usine à leur Direction générale pour montrer comment les premiers ont mis au point une stratégie permettant de réaliser les objectifs de production fixés par la seconde, ce qui reflète bien la position motrice du centre de Sochaux par rapport à la société Peugeot.
Le second caractère de cette étude réside dans ce qu’elle est axée sur la dimension humaine de l’usine. Cette approche de l’homme au travail, de la façon dont il se définit individuellement et constitue les relations collectives informelles ou institutionnelles en usine, est fondée sur une enquête participante au sens le plus fort du terme. En effet Nicolas Hatzfeld a été un « établi », un de ces jeunes étudiants maoïstes ou d’appartenance similaire, qui se sont fait embaucher sur les chaînes des grands constructeurs automobiles au début des années 1970 dans un but d’action militante. Lorsqu’il a engagé sa recherche, il a éprouvé le besoin de faire un nouveau stage ouvrier afin de travailler dans une position d’observateur avec la distance nécessaire à un travail scientifique. Les relations ainsi nouées ont facilité son enquête auprès d’agents de production choisis comme source orale. Surtout, cette expérience longue du travail manuel, physique, lui a apporté une connaissance exacte du vécu de l’ouvrier et lui a permis de sentir comment celui-ci s’exprime dans ses gestes ou à travers les lieux qu’il investit et non seulement par son discours.
Enfin, N. Hatzfeld se méfie des reconstitutions a posteriori qui déduisent la situation présente de l’évolution dans les périodes précédentes. Aussi met-il l’accent sur la spécificité de chacune des phases qu’il étudie, en commençant par la situation en 1996.
Il peut ainsi montrer ce qui du passé transparaît dans le présent, au lieu de construire une continuité d’évolution qui ne respecterait pas les différences irréductibles qui ont existé entre les Trente Glorieuses (lorsque la croissance était consubstantielle à l’usine, entraînée qu’elle était par la conjonction de la production et de la consommation de masse), et les années de remise en cause du système fordien lors de l’arrêt de l’expansion, suivie de la contraction et de la production et de l’emploi, puis du nouveau mode d’organisation qu’ont rendu possible tout à la fois la création d’une nouvelle usine d’habillage de la caisse (HC 1 puis 2) et l’intégration de l’information au niveau central au moyen de l’informatique. Pour chacune de ces phases, N. Hatzfeld cherche comment s’élabore une cohérence entre, d’une part, la dimension matérielle de la fabrication :
espace et moyens mécaniques, avec l’apogée de la fabrication en flux continu grâce à la coordination entre les chaînes (qui n’a jamais pu être durablement remise en cause mais a été au contraire renforcée, étendue au-delà de l’usine et assouplie par l’intégration des réseaux informatiques – les chaînes qui sont le moyen emblématique de la production dans les ateliers de carrosserie et par suite de l’industrie automobile tout entière –), et d’autre part la gestion du facteur humain, l’ensemble constituant le cadre dans lequel se définit l’ouvrier, dans lequel s’offrent à lui des possibilités de trajectoire professionnelle et s’élabore son action qui intervient ainsi en réaction.
Cet ouvrage nous paraît donc d’une profonde originalité. Par sa problématique tout d’abord, qui cherche à comprendre comment se définit l’ouvrier (au plan individuel et collectif), et comment se situe l’ensemble du personnel qui intervient dans la mise en œuvre du procès de fabrication, à l’intérieur du monde technico-organisationnel de l’usine, laquelle est en lien avec la région et l’entreprise dont elle dépend. Ensuite par la rigueur de sa méthode, qui insiste sur les nuances et refuse toute généralisation mal fondée. Réaliser dans ces conditions un exposé clair et cohérent était un défi, le plus souvent tenu par l’auteur. Seule l’introduction des nouvelles méthodes de rationalisation dans les années de l’après-guerre et de la décennie 1950 reste un peu confuse jusqu’à ce que soit abordée la période suivante, et présentés les éléments indispensables à la compréhension du rôle tenu auparavant par le bureau des méthodes dans l’organisation de l’usine.
Aimée MOUTET

ISABELLE VEYRAT-MASSON, Quand la télévision explore le temps. L’histoire au petit écran. 1953-2000, Paris, Fayard, 2000,567 p.

La télévision étant devenue la première source d’information et de culture dans les pays occidentaux au cours des trente dernières années, les historiens ne peuvent pas ignorer l’usage fait de leur discipline dans ce médium où ils apparaissent peu, par-delà les clichés, le discrédit attaché aux films en costumes ou les souvenirs personnels. Isabelle Veyrat-Masson nous livre sur la question un important ouvrage de synthèse et de réflexion qui dépasse le strict cadre des relations entretenues entre l’histoire et la télévision de 1953 à 2000. Elle aborde cette étude avec deux types de questionnement plus généraux sur la télévision et le traitement du passé. Il s’agit d’abord d’étudier l’étendue des fonctions sociales et le rôle de la télévision dans la construction d’une culture partagée et de la mémoire collective, ce que l’histoire culturelle postule souvent. L’auteur montre qu’il faut préférer ces deux notions – qui ont surtout intéressé la sociologie et les sciences de la communication – à la question de l’influence. Elle réfléchit aussi, à travers l’étude sérielle des émissions historiques et de leur réception, aux possibles responsabilités de la télévision dans l’évolution de l’intérêt pour l’histoire observée en France. Elle propose une grille de lecture fondée sur la notion de « genre » qui permet d’envisager tant le contenu et la forme des émissions que les stratégies de leurs producteurs et le mode de réception du message par les téléspectateurs.
La première partie de l’ouvrage décrit le fonctionnement de la télévision, publique entre 1953 et 1982, « libéralisée » ensuite, et les genres télévisés dominants. Elle constate que l’histoire occupe une place privilégiée dans les programmes jusqu’à la fin des années 1970 puisque, placée à la croisée du divertissement et de la culture, elle est choisie pour répondre aux missions du petit écran définies par le triptyque « informer, cultiver, distraire ». Dominent alors les dramatiques et les documentaires-fiction suivis d’un débat, dans lesquels, observe l’auteur, le souci des connaissances historiques coexiste avec la recherche de l’émotion et du divertissement. En majorité, ils sont produits par des réalisateurs issus du cinéma, puis par des journalistes venus à l’histoire pour échapper au carcan des actualités très contrôlées par le pouvoir. Après 1974, le contexte social, politique et audiovisuel semble inaugurer une nouvelle, mais éphémère, phase pour l’histoire télévisée. La programmation des Dossiers de l’écran aborde enfin certains thèmes jusque-là tabous à la télévision tels la période de Vichy, le génocide juif ou le stalinisme. Surtout, l’histoire universitaire fait son apparition avec la réalisation d’émissions ambitieuses et exigeantes confiées à Georges Duby ou à Fernand Braudel. Tout change cependant avec la réforme de 1982 qui met fin au monopole de l’ORTF et transforme une « télévision de l’offre » de programmes en une « télévision de la demande » mesurée par l’audimat, soumise à la concurrence et aux impératifs de rentabilité. Dans ce contexte, les émissions d’histoire n’ont plus la préférence. Les fictions historiques tendent à disparaître et présentent souvent une vision anachronique du passé pour permettre l’identification du téléspectateur, tandis que les documentaires, dont la production est souvent commandée à des sociétés privées, traitent de la seule histoire contemporaine. Moins nombreux qu’auparavant, ils sont aussi diffusés de plus en plus tard, sans qu’Arte ( 1992) ou les chaînes câblées thématiques créées en 1997 ne parviennent à compenser ce déclin.
L’apport sans doute le plus intéressant et le plus original de ce travail de recherche réside dans la deuxième partie de l’ouvrage où l’auteure tente d’analyser l’impact de l’histoire médiatique sur la longue période. Elle démontre ainsi que pour la période 1953-1982, « la représentation du passé à la télévision serait moins la vision d’une classe que celle de la majorité des Français à un moment donné » (p. 319), alors que téléspectateurs et gouvernants partageaient la conviction que la vision dominante était celle imposée par le pouvoir gaulliste. Isabelle Veyrat-Masson émet alors l’hypothèse que l’histoire télévisée contribue à la recomposition de l’identité française au cours des Trente Glorieuses. Elle montre que, dans ces conditions, le clivage établi avec l’histoire savante perd de sa pertinence. Contenu et forme comptent en effet moins que l’utilisation du message, puisque tous les types d’histoire présentés à la télévision doivent favoriser l’appropriation par les téléspectateurs de leur passé. Ce lien entre histoire télévisée et mémoire est si fort d’ailleurs qu’il lui apparaît renforcé par la dérégulation des années 1980. Aussi démontre-t-elle, en s’appuyant sur les travaux de philosophes et d’historiens, que la télévision aurait une part de responsabilité dans la « crise de l’histoire », bien mise en valeur par l’évolution des émissions historiques qu’elle étudie. Ce médium a en effet modifié le rapport de l’individu au temps en le plaçant devant un écoulement continu du présent de l’actualité. Ceci permettrait d’expliquer que, tandis que l’histoire scientifique demeure active, le goût du public et la représentation du passé à la télévision se détournent, depuis la fin des années 1970, de l’histoire, récit du temps révolu, au profit de la mémoire qui permet justement au passé de demeurer dans le présent et d’impliquer le spectateur.
Cet érudit ouvrage d’histoire, très dense, analyse de façon précise et originale l’évolution de la représentation du passé à la télévision, les modifications qu’introduit ce médium dans la société et l’influence que celle-ci exerce en retour sur lui. En partant d’un objet, l’histoire télévisée, en apparence si éloigné de l’histoire universitaire, la démonstration de l’auteure nous invite finalement à nous interroger sur nos pratiques d’historiens au XXIe siècle et sur l’avenir de notre discipline.
Violaine CHATELAIN-CADIOU

DENIS PELLETIER, « Économie et humanisme ». De l’utopie communautaire au combat pour le tiers-monde ( 1941-1966), Éditions du Cerf, Paris, 1996,529 p., 30 €.

Issu d’une importante thèse d’histoire, cet ouvrage dense, remarquablement documenté par de multiples sources, en particulier archivistiques, complété par une bibliographie savante, rigoureuse et claire, retrace le parcours singulier de ce qui fut dans l’histoire du catholicisme français à la fois une revue et un mouvement de pensée pionniers, dans lesquels se retrouvèrent à partir de septembre 1941 syndicalistes et militants d’action catholique, ingénieurs et prêtres-ouvriers, à la recherche d’une troisième voie pour les sociétés occidentales puis pour celles du Sud, celle d’une révolution communautaire chrétienne. Leur itinéraire aura été ambigu et sinueux puisqu’il aura croisé celui d’intellectuels aussi divers que François Perroux et le philosophe du communautarisme organique Gustave Thibon, tous deux un temps proches de Vichy, le père Chenu, assomptionniste et futur rédacteur en chef de La Croix, théologien de l’œcuménisme, ou l’influent sociologue dominicain Henri Desroches. Dans ce parcours, la figure de référence fut Louis Lebret ( 1897-1966), jeune officier de marine pendant la Première Guerre mondiale, entré chez les Dominicains en 1923. L’auteur en dessine un séduisant portrait, à partir notamment de son imposant journal personnel. Il souligne l’étrangeté, erratique mais créatrice, de ses engagements successifs qui, du catholicisme intransigeant de l’Action catholique attaché au modèle de la démocratie organique, de l’attirance pour les idées de Georges Valois puis pour la Révolution Nationale – « Dieu nous châtie… », écrit-il le 18 juin 1940 – jusqu’en 1941, en passant par le combat syndical (mais en fait bien corporatiste) aux côtés des marins-pêcheurs, ou plutôt des petits patrons de pêche malouins, devaient le conduire, après 1945, à la démocratie chrétienne internationale et en faire l’un des penseurs importants du développement et du tiersmondisme en même temps que le conseiller du Sénégalais Mamadou Dia ou du Chilien Eduardo Frei.
De l’une à l’autre de ces expériences court le fil conducteur de l’utopie communautaire, axe ancien mais par elles sans cesse rajeuni et renouvelé de la critique chrétienne, initialement teintée de corporatisme et non dénuée d’antisémitisme, des dérives du capitalisme, alliée à une récusation radicale de l’héritage libéral de la Révolution française et à la recherche d’une conciliation entre l’économique et l’humain. Ce fut le thème d’une réflexion démultipliée, dont les lieux successifs furent, outre la revue créée en avril 1942 et les éditions qui lui étaient associées, une série de réseaux communautaires emboîtés, inaugurée par la communauté de Boimondau en 1944, prolongée en 1945 par les « Compagnons de Vérité » installés à Écully et par les sessions organisées au couvent de La Tourette à partir de 1946. Cette thématique conduisit très tôt ces religieux et laïcs militants à l’engagement dans la mission ouvrière et dans son corollaire logique, le double dialogue intellectuel avec le marxisme et politique avec le communisme. Certes, ce dialogue fut condamné par le Saint-Office en 1950, mais l’ébranlement provoqué par une si épineuse confrontation devait se prolonger bien au-delà et en fait ne pas cesser jusqu’aux années 1980. Il prépara la reconversion internationale du mouvement. À la différence de Desroches, Lebret se soumit mais il devait emmener ses compagnons d’« Économie et Humanisme », d’abord dans le cadre des Nouvelles Équipes Internationales fondées par le MRP en 1947, puis des contacts qu’il établit la même année avec les partis démocrates-chrétiens d’Amérique latine, sur le terrain du tiers-monde, avant tout de l’Amérique latine. En somme, d’un premier échec va naître un nouveau mode d’intervention qui réactualise en quelque sorte l’héritage « le playsien » du catholicisme social en refondant dans un ailleurs non européen l’utopie d’un développement harmonisé et d’une moralisation de l’économie sur la pratique préparatoire de la monographie socio-économique. Celle-ci a pourtant forgé ses méthodes au lendemain de la Libération sur le Vieux Continent, où prirent corps les grandes enquêtes familiales mises sur pied par le mouvement dès 1944. Elles furent déterminantes dans la constitution en France d’une sociologie et d’une nouvelle pensée économique chrétiennes, dont le retentissement international devait être considérable. Ensuite étendues au Brésil, à la Colombie, au Pérou, au Vietnam, au Sénégal, au Liban, au Rwanda, elles servirent de matrice méthodologique à la formulation d’une pensée du développement originale, en somme à un singulier renouvellement intellectuel du catholicisme aux prolongements aujourd’hui encore toujours actifs.
L’on cerne ainsi de près la gestation entre 1950 et 1966 de ce tiers-mondisme catholique. Sans doute vaut-il mieux parler de composante catholique du tiers-mondisme, la plus vivace peut-être, la plus concrète aussi puisqu’elle mènera à la création en 1958 de l’IRFED, au considérable engagement catholique dans les problématiques de terrain et de réflexion sur le développement, et que son écho ne cessera pas de retentir jusqu’à aujourd’hui dans les catholicismes d’Amérique latine, d’Afrique mais aussi d’Europe.
Avec raison, Denis Pelletier ne sépare pas l’étude de la revue de celle du mouvement. Il retrace par le menu chacune des séquences de cet itinéraire intellectuel et militant insolite, la plus déterminante ayant sans doute été le bouillonnement que représenta pour ses animateurs la réception du marxisme, véritable mise à l’épreuve des idées d’« Économie et Humanisme », marquée par la grande synthèse du père Desroches, Signification du marxisme ( 1949). Si l’on aurait pu attendre de cette recherche une lecture analytique interne plus systématique, plus proche du texte et davantage contextualisée, du discours développementiste de la revue, on doit reconnaître que les grandes tendances de son évolution sont mises en valeur avec pertinence et rigueur. Denis Pelletier montre bien qu’après 1950, l’approche d’« Économie et humanisme » se définit par le renvoi dos àdos du capitalisme et du communisme, allié à une adhésion au modèle post-keynésien de l’État agent économique régulateur d’une économie libérale, armé à cet effet d’un secteur nationalisé restreint et d’un efficace système de sécurité sociale. Son projet essentiel est désormais la formation dans le tiers-monde d’élites chrétiennes capables de prendre en charge l’indispensable développement économique. Principal animateur de ce projet, le père Lebret va rapidement acquérir au sein de l’Église le statut d’expert économique écouté et respecté, qui en fait sous Paul VI le grand inspirateur et le principal rédacteur de l’encyclique Popularum progressio ( 1967), véritable manifeste d’un développementisme catholique. Le terrain d’expérimentation de cette nouvelle réorientation du mouvement fut le Brésil de Getulio Vargas et de son conseiller l’économiste Raul Prebisch, plus particulièrement l’État de São Paulo. « Économie et humanisme » apporta une aide décisive aux Jocistes brésiliens et influença directement la conception de la célèbre Géopolitique de la faim de Josué de Castro ( 1949) ainsi que les idées et l’action du père Helder Camara. Nombre de membres de la mouvance de la revue vont entrer dans les organismes nationaux et régionaux de développement, tandis que se multiplient les contacts entre Lebret et ses amis avec des membres de la brillante école d’économistes du sous-développement latino-américaine, tels que J. Chonchol ou le groupe de la CEPAL. Dans le cours de cette expérience sud-américaine s’élabore une vision mondiale du développement qui va conduire Lebret, désormais reconnu comme expert international, à se distancier quelque peu d’« Économie et Humanisme », à s’intégrer de plus près au CNRS où il devient directeur de recherches en 1952, et à institutionnaliser la formation d’experts en développement venus du tiers-monde. C’est le sens de la fondation de l’IRFED (Institut International de Recherches et de Formation en vue du Développement Harmonisé) en 1958, en concurrence avec l’IEDES de François Perroux, créé l’année précédente, par lequel passeront près de six cents étudiants dont les deux tiers originaires d’Amérique latine ou d’Afrique.
Cet activisme est finalement allé de pair chez Lebret avec l’inflexion de sa pensée vers une conception dynamique du développement principalement tournée vers la correction des effets de déséquilibres sociaux et régionaux induits par la polarisation spatiale des flux de croissance et vers la notion de « développement humain », toujours en usage aujourd’hui. Il s’agit d’une reformulation de l’économique chrétien, désormais conçu comme une dynamique de développement harmonisé en opposition avec une simple croissance économique quantitative, dont doivent se faire les agents actifs les États, les politiques publiques et la planification d’une part, mais tout autant les communautés de base. Construction intellectuelle que complète désormais la vision d’une civilisation chrétienne à la recherche permanente d’elle-même au contact « des » civilisations non occidentales et qui se trouve au centre de l’ouvrage fondamental de Lebret, Suicide ou survie de l’Occident ( 1958). C’est la voie du community development que n’affecte guère la décision romaine de mettre fin à la Mission ouvrière ( 1954) pas plus que les relations difficiles de Lebret avec la hiérarchie romaine à la fin du pontificat de Pie XII. Celles-ci ne l’empêchent nullement de devenir à partir de 1963 sous Jean XXIII puis sous Paul VI le grand expert économique de Vatican II. C’est pour lui la reconnaissance éclatante de son projet par Rome, comme d’ailleurs par l’ONU, dont il contribue efficacement à mettre sur pied la CNUCED, reconnaissance tardive cependant puisqu’elle coïncide avec sa disparition en 1966. Mais Lebret aura eu le temps d’œuvrer de manière déterminante à la cristallisation à Vatican II de ce qui, en définitive, a fait le tiers-mondisme catholique, la tension motrice entre le pessimisme hérité du catholicisme social à l’égard de la « modernité » du capitalisme et la recherche, confiante encore, d’un développement équilibré. À ce titre, il est l’un des grands précurseurs du débat contemporain. Cet ouvrage de référence, quasi exhaustif, en apporte l’incontournable démonstration.
Daniel HÉMERY

RONALD RUDIN, Making History in Twentieth-Century Quebec, Toronto, Toronto University Press, 1997,294 p., £14.50

Dans un pays comme la France où les ouvrages d’historiographie sont légion, particulièrement sur la période contemporaine, un ouvrage comme celui de Ronald Rudin ne passerait certes pas inaperçu mais s’insérerait dans une tradition. Il faut en effet connaître un tant soit peu l’histoire du Québec et les débats actuels pour appréhender l’essai de Ronald Rudin, car même s’il le présente comme une synthèse, c’est bien de cela qu’il s’agit et ce livre se comprend en fonction de débats précis. Rudin est celui qui, en 1992, dans un article paru dans la Canadian Historical Review et traduit ensuite en français en 1995, a lancé le débat sur le « révisionnisme ». Il appelle « révisionnistes » les historiens qui depuis les années 1970 ont cherché à montrer la normalité et la modernité du Québec, dans la perspective de la construction d’une société et d’un État moderne. L’histoire a été ainsi dédramatisée par rapport aux interprétations antérieures qui mettaient l’accent sur le poids de l’Église, le « retard économique », bref, l’anormalité de la société québécoise par rapport à d’autres sociétés occidentales modernes.
L’ouvrage de Rudin a de nouveau suscité un débat, que le lecteur français pourra appréhender dans quelques revues disponibles ( Bulletin d’histoire politique, Canadian Historical Review, Revue d’Histoire de l’Amérique Française… ). Dans cet ouvrage, Rudin se donne comme objet d’analyser non pas le contenu des œuvres des historiens mais leurs présupposés idéologiques, les conditions d’exercice du métier et le lien avec les évolutions de la société. Il prend la précaution dans l’introduction de clarifier son point de vue (en s’appuyant sur les travaux de Peter Novick), préférant parler de « changements » plutôt que de « progrès » dans l’écriture de l’histoire, et mettant en avant une impossible objectivité sans pour autant approuver le relativisme du linguistic turn.
Le grand mérite de Rudin est d’abord de combler un vide puisqu’il n’existait pas d’ouvrage d’ensemble sur l’historiographie francophone au XXe siècle. Il souhaite revenir sur des analyses qu’il juge obsolètes (l’opposition entre historiens « primitifs » et « modernes ») et rompre certains silences, absences et non-dits (l’histoire a été instrumentalisée au service d’une cause, des débats scientifiques masquent des luttes de pouvoir, le passé est reconstruit a posteriori en fonction des enjeux du présent), tout en révélant quelques secrets de famille (le procès Ouellet en 1961).
Les critiques de Rudin ont eu raison de souligner certains points qu’il a d’ailleurs reconnus : le choix du groupe analysé, la faiblesse de certaines preuves, une étude trop partielle… Mais certaines critiques faites à Rudin sont de faux procès. Il a été dit que Rudin réhabilitait Lionel Groulx, c’est faux : il réévalue à la hausse l’influence de ce dernier qu’il a été politiquement correct de masquer a posteriori; classer Rudin dans les thuriféraires de Groulx, c’est le disqualifier… On a vu une contradiction entre sa critique de l’objectivité absolue et son effort de construire une connaissance vraie; classer Rudin comme relativiste, c’est le disqualifier… On a dit que Rudin voulait « réethniciser » le débat et revenir aux vieux clivages; relire la période antérieure à la Révolution tranquille autrement qu’une marche téléologique vers la modernité ne signifie pas régresser…
Sans doute Rudin a-t-il parfois forcé le trait : son regard est sélectif et il s’est laissé emporter par sa démonstration (doit-on d’ailleurs le lui reprocher ?), mais il ne faut pas se méprendre, volontairement ou non, sur l’objet de son livre. L’auteure de ces lignes ne peut qu’approuver l’expression d’un des commentateurs : Rudin « aborde l’inabordé, discute l’indiscuté ». Il montre par exemple qu’il y a eu continuité entre Groulx et les historiens de « l’École de Montréal » (beaucoup plus qu’ils ne l’ont eux-mêmes admis):
la mort du père, la disqualification du prédécesseur, le tri dans l’héritage sont pourtant des procédés connus dans le petit monde intellectuel; on se souvient de L’histoire en miettes de François Dosse et de l’analyse de l’école des Annales.
Dans une des critiques, Serge Gagnon parle d’« épistémologie régnante », Rudin évoque l’interprétation « révisionniste » dominante, votre serviteur emploie le terme de « vulgate historiographique »: l’ouvrage de Rudin lève enfin des débats trop longtemps retardés (comme le dit Jean-Marie Fecteau dans une critique) et son appel (article dans la Revue d’Histoire de l’Amérique Française, 51/3,1998) devrait être entendu :
« Poursuivre la réflexion sur les partis pris qui sous-tendent nos travaux ne peut être que bénéfique à notre profession d’historien ».
Catherine POMEYROLS

AUGUSTE VIATTE, D’un monde à l’autre. Journal d’un intellectuel jurassien au Québec ( 1939-1949), vol. 1 : Mars 1939-novembre 1942, ÉDITÉ ET PRÉSENTÉ PAR CLAUDE HAUSER, Laval-Paris, Les Presses de l’Université Laval/ L’Harmattan/Éditions Communication Jurassienne et Européenne, 2001,516 p.

Pionnier de la francophonie, auteur d’une Histoire littéraire de l’Amérique française, des origines à 1950 (coéditée en 1954 par les Presses de l’Université Laval et les PUF) qui reste une référence, Auguste Viatte ( 1901-1993) suscite un regain d’intérêt en tant que diariste. Grâce au minutieux travail éditorial de Claude Hauser, son journal maintenant accessible permet de découvrir les facettes variées de la personnalité de ce professeur grand voyageur, né dans le Jura suisse, docteur d’État de la Sorbonne, longtemps enseignant à l’Université Laval de Québec, avant son retour en Europe en 1949.
La richesse d’un tel matériau n’est plus à démontrer : littéraires et sociologues (entre autres Michèle Leleu, Alain Girard; plus récemment, Philippe Lejeune, Malik Allam)
l’ont abordé avec des sensibilités différentes, témoignant des tensions inscrites dans les cahiers intimes, où se conjuguent l’exploration du moi et la confrontation au monde social. Le journal de Viatte, commencé en mars1939 et où plane peu après l’ombre de sa jeune épouse décédée en août 1939, n’échappe pas à ces torsions de l’écriture, qui recèlent aujourd’hui un triple intérêt : un regard incisif sur la situation internationale, à mesure que s’égrènent le conflit mondial et ses terribles conséquences; une vision sans concessions de la province de Québec d’alors, mais sans malveillance non plus; le récit circonstancié d’un engagement politique, de ses moindres linéaments, des rencontres qui en orientent le sens, de la part d’un intellectuel farouchement catholique, spécialiste de littérature comparée, homme d’érudition et fin connaisseur de multiples cultures, dont l’Asie. Pour connaître ce passeur de la francophonie, il faut s’attacher à ces trois registres, et par là même cerner les nombreux réseaux dans lesquels évolue Viatte, réseaux qui sont à la fois à la source et au bout de son engagement. C’est bien à ce voyage que nous convie C. Hauser dans son introduction, à travers laquelle le lecteur peut reconstituer au plus près les cercles de relations amicales et professionnelles qui scandent le parcours de Viatte et opèrent comme vecteur transculturel. Outre la Suisse, la France et la Canada, ces réseaux internationaux comprennent les États-Unis où Viatte enseigne à plusieurs reprises, Haïti, ainsi que des correspondants en Amérique latine et en Asie.
Du temps de sa formation en France, Viatte fréquente les mouvements catholiques d’ouverture, avec les Oratoriens de Montsoult, les Équipes sociales de Robert Garric, la Semaine des écrivains catholiques. On l’introduit auprès des rédacteurs de périodiques comme La Revue des Jeunes, puis La Vie intellectuelle, Sept ou Temps présent. Déjà la mouvance sociale dominicaine est omniprésente dans son itinéraire. Ses interlocuteurs d’alors ont pour nom le père Rouziès, Pierre de Lescure, Gaëtan Bernoville, le géographe Pierre Deffontaines. Il bénéficie de l’appui de Monseigneur Beaupin, directeur du Comité catholique des Amitiés françaises à l’étranger, de celui de Georges Goyau, professeur à l’Institut catholique, animateur influent du catholicisme social européen et des réseaux franco-canadiens. Ses directeurs de thèse, Fernand Baldensperger et Paul Hazard, l’apprécient et le soutiennent également. Enfin, il saisit la chance que lui procure cette configuration favorable pour se faire recruter outre-Atlantique.
Les années 1930 seront celles de son installation à Québec, où il commence à enseigner dès 1933, de son intégration à l’Université Laval, à des réseaux catholiques qui s’interrogent sur l’impasse où mène le cléricalisme le plus étroit et sur les moyens de le subvertir. On retrouve ici le cercle de ses collègues européens (le Belge Charles de Koninck, les Français Jacques de Monléon et Jean-Marc Dufrenne), le réseau des Dominicains qui œuvre efficacement à cette réflexion ouvrant le Québec à la modernité.
On rencontre aussi la Société des professeurs français en Amérique, l’Alliance française, ses pairs universitaires francophones d’Amérique du Nord.
Décisive sera sa rencontre avec Élisabeth de Miribel, envoyée en août 1940 par le général de Gaulle pour diffuser le message de la France libre au Canada. Dès septembre 1940, Viatte exprime sa crainte au sujet de ce qu’il nomme la « trahison de Pétain »:
il est loin d’être le seul intellectuel catholique à se démarquer nettement du régime de Vichy, mais ses positions sont alors délicates à afficher, étant donné la situation qui règne au Canada français, où le maréchal fait encore illusion. Chape et chapelet de plomb, certes, dans une société dominée par l’Église catholique : il existe néanmoins des poches de résistance, des interstices qui peu à peu s’élargissent, face à un clergé globalement conservateur, des rangs duquel commence à se lever, timidement mais inexorablement, un vent de révolte. La guerre en sera l’un des foyers : les pères dominicains Lévesque, Delos et Ducatillon font partie à Québec des réseaux qui, aux côtés de Viatte, rédigent des manifestes antifascistes, contribuent à l’éclosion d’un comité France libre, présidé par Marthe Simard. On ne peut tenir pour dérisoires ces marques d’engagement de clercs universitaires, dont le nom compte dans le Canada français, d’autant plus que le cardinal de la province, Rodrigue Villeneuve, encourage certaines initiatives, en raison de son soutien sans faille à l’effort de guerre canadien, qui fait de lui un allié objectif du gouvernement fédéral, non sans l’exposer à la critique des éléments les plus conservateurs du Québec.
Pendant la guerre, Viatte se lie à des intellectuels français exilés aux États-Unis, comme Jacques Maritain (bien qu’il soit agacé par le nombrilisme du philosophe néo-thomiste). Avec Delos, ils enseignent d’ailleurs à New York, à l’École libre des hautes études, fondée en février 1942 par le médiéviste Gustave Cohen, que Viatte avait côtoyé lors de ses études en Sorbonne.
La longue présence de Viatte sur le sol canadien se traduit par un impressionnant dialogue avec tout ce que le Québec compte d’intellectuels de renom : il devient ainsi l’interlocuteur de l’abbé Groulx, du recteur de Laval Mgr Camille Roy, de personnalités marquantes telles qu’André Laurendeau, Robert Charbonneau et Claude Hurtubise (ces deux derniers le sollicitant pour des articles dans La Nouvelle Relève et le publiant aux éditions de l’Arbre).
C. Hauser n’omet pas de signaler « le volet romantico-mystique de Viatte », i.e. les conjonctions entre Illuminisme et romantisme, aspect déjà remarqué par André Breton dans Arcane 17. Cet intérêt durable pour la mystique n’est pas étranger au fait que le jeune professeur jurassien s’engouffre dans les « brèches qui vont ouvrir [le Québec] à la modernité. Affirmation de l’Homme qui s’oriente vers la quête des autres, dissociation entre action catholique et action nationale, développement d’un savoir fondé sur la rationalité cartésienne plutôt que sur la doctrine : autant de mouvements impulsés surtout par une élite dominicaine influencée par la pensée personnaliste », comme le souligne Hauser.
Suisse romand, Viatte est mieux placé que beaucoup de Français, bien qu’il soit lui-même plutôt anglophile, pour comprendre les revendications identitaires des Canadiens francophones, dont il partage la soif de reconnaissance. Et s’il s’engage dans divers projets avec des Haïtiens, des Louisianais et des Québécois bien sûr, c’est qu’il éprouve la nécessité de promouvoir « une francophonie littéraire consciente d’elle-même et unie face au danger de l’américanisme ». « Catholique d’abord », mais irréductible à ce qualificatif, Viatte nous laisse un journal précieux, révélateur des perceptions collectives des séismes provoqués par la guerre. Ces carnets projettent sur la scène intellectuelle québécoise un éclairage particulier, où noir et blanc souvent se mélangent, où la lumière naît de l’ombre : si les positions politiques y sont contrastées, les intellectuels catholiques québécois ou résidant au Canada n’apparaissent pas tous, loin s’en faut, sous le charme du vieux maréchal. Telle est la leçon à méditer de ce journal.
Gérard FABRE
 
NOTES
 
[1] Thomas W. LAQUEUR, « Crowds, carnival and the state in English executions, 1604-1868 », in A. L. BEIR, David CANNADINE, James M. ROSENHEIM (ed.), The First Modern Society. Essays in English History in Honour of Lawrence Stone, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.
[2] Le phénomène est identique en France. 1971 voit la fondation par M. Foucault du Groupe d’information sur les prisons (GIP ), et près de trente-cinq émeutes dans les prisons françaises. Le choix de M. Foucault de travailler sur la naissance de la prison trouve sa source là. Cf. François BOULLANT, Michel Foucault et les prisons, Paris, PUF, 2003, p. 10-18.
[3] Pieter SPIERENBURG, « Violence and the civilizing process : does it work ?», Crime, Histoire et Société, vol. 5/2,2001.
[1] M. ANDERSON, The American Census. A Social History, New Haven, Yale University Press, 1988; A. DESROSIÈRES, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993; E. BRIAN, La mesure de l’État, Paris, Albin Michel, 1995; S. PATRIARCA, Numbers and Nationhood. Writing Statistics in 19th Century Italy, Cambridge, Cambridge University Press, 1996; A. STANZIANI, L’économie en Révolution. Le cas russe, 1870-1930, Paris, Albin Michel, 1998; A. TOOZE, Statistics and the German State, 1900-1945. The Making of Modern Economic Knowledge, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
[1] Voir aussi le beau livre d’Adam TOOZE, Statistics and the German State, 1900-1945. The Making of Modern Economic Knowledge, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
[1] Un total impressionnant de 48 articles et textes de toutes dimensions de sa plume est recensé à la fin du livre.
[2] Ajoutons un exemple à ces travers dénoncés quand il le faut par Jean-Louis Loubet : la traduction française assurée en 1966 par Jacques Sallebert du livre événement Unsafe At Any Speed de Ralph Nader ( Ces voitures qui tuent, Paris, Flammarion) stigmatisait, par l’usage du démonstratif – « ces » – les voitures américaines qui, seules, auraient été déficientes en matière de sécurité active et passive au regard des normes de sécurité, jugées en revanche suffisantes et bien respectées par les constructeurs français…
[3] François WASSERVOGEL, L’auto immobile, Paris, Denoël, 1977,228 p. L’ouvrage de ce mathématicien et économiste, ancien responsable de la Régie Renault, était préfacé par Pierre Dreyfus.
[4] À ce chapitre, on s’étonne de l’absence de Patrick FRIDENSON, « La société française et les accidents de la route », Ethnologie française, 1991, p. 306-313.
[5] Pour s’en convaincre : Louis SCHWEITZER, « Renault : du symbole national au marché global », entretien, Le Débat, nËš114, mars-avr. 2001, p. 3-16.
[1] J.-L. LOUBET, « PSA, Peugeot Citroën 1973-1992. Histoire d’un groupe automobile dans la crise », in Programme international. Émergence de nouveaux modèles industriels. 1992-1995, Actes du GERPISA réseau international, nËš10,1994, p. 109-147. S. BEAUD, M. PIALOUX, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999.
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