2004
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les mondes savants
Voir, combiner et décrire : la géographie physique selon Nicolas
Desmarest
Isabelle Laboulais-Lesage
Isabelle LABOULAIS-LESAGE Université Marc Bloch, Palais Universitaire – Institut
d’histoire moderne 9 place de l’Université 67084 Strasbourg cedex
Isabelle LABOULAIS-LESAGE Voir, combiner et décrire: la
géographie physique selon Nicolas Desmarest Dans les contributions qu’il
rédigea pour l’Encyclopédie en 1757 puis pour l’Encyclo~pédie méthodique à
partir de 1795, Nicolas Desmarest s’est attaché à définir les objets et la
méthode d’un domaine de savoir qu’il nom~mait «géographie physique» et dont il
enten~dait montrer la singularité. Pour cela, il a cherché plus
particulièrement à montrer les vertus heuristiques du terrain et a récusé
l’usage de l’analogie, délaissant ainsi les apo~ries des théories de la terre
et les dérives nomenclaturales de la géographie. À partir des contributions
encyclopédiques de Nicolas Desmarest,nous observerons donc la manière dont il a
articulé l’observation, la combinai~son et la description pour construire le
champ de la géographie physique souvent regardé comme ancêtre de la
géologie.
In the contributions he wrote for the Encyclopédiein 1757, then
for theEncyclopédie méthodique from 1795 onwards, Nicolas Desmarest attempted
to define the objects and method of a field of knowledge he called «physical
geography», whose singularity he wanted to demonstrate. He tried more
parti~cularly to show the heuristic virtues of the field, and rejected the use
of an analogical method, thus abandoning the aporias of earth theories and the
nomenclatural drifts of geo~graphy. By looking at Nicolas Desmarest’s
encyclopaedic contributions, this article exa~mines the way he articulated
observation, combination and description to build the field of physical
geography, often considered as geology’s ancestor.
Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le mot « géographie »
désigne une description exhaustive de la terre
[1]. C’est donc un domaine de savoir très englobant, si
englobant que, le plus souvent, ce mot est suivi d’un adjectif qualificatif qui
vient préciser le champ dans lequel s’inscrit le propos
[2]. Ainsi, dans l’article « géographie » de
l’
Encyclopédie, le géographe du roi,
Robert de Vaugondy, distingue la géographie naturelle, la géographie
historique, civile ou politique, sacrée, ecclésiastique et enfin physique. Or,
parmi toutes ces acceptions, la géographie physique est la seule qui, dans
l’
Encyclopédie, bénéficie d’un article
spécifique. Ce texte fut rédigé par Nicolas Desmarest et publié en 1757. Outre
cet article, Desmarest composa également l’article « Fontaine » qui parut dans
le même volume, puis il écrivit quelques notices pour le sixième volume des
planches; enfin, il contribua au commentaire sur le basalte d’Auvergne
[3]. C’est lui aussi qui fut
chargé par Panckoucke de donner, pour l’
Encyclopédie méthodique, non plus un article,
mais un dictionnaire de géographie physique qui venait compléter celui de
géographie moderne, dirigé par Masson de Morvilliers et Robert, et celui de
géographie ancienne, dirigé par Mentelle. Desmarest fit paraître les quatre
premiers volumes de son
Dictionnaire de
géographie physique en 1795,1803,1809 et 1811; puis il mourut, en
1815, avant de parvenir au terme de l’alphabet. C’est donc sous la direction de
Huot que ce dictionnaire fut achevé en 1828, avec la parution du cinquième et
dernier volume.
Malgré ses contributions aux deux grandes encyclopédies de la
fin du XVIIIe siècle – contributions qui toutes les deux
concernent la géographie –, Nicolas Desmarest ( 1725-1815) n’est jamais regardé
ni par ses contemporains, ni par les historiens, comme un géographe.
Il faut en effet rappeler qu’à partir des années 1750,
Desmarest a concilié des fonctions d’administrateur – il fut notamment
inspecteur des manufactures, puis inspecteur général – et des fonctions de
savant – en 1771, il fut élu adjoint à l’Académie des Sciences; puis en 1785,
il devint pensionnaire de la nouvelle classe d’histoire naturelle et de
minéralogie, instaurée par la réforme de l’Académie
[4]. Ce type de parcours, où se mêlent la
posture de l’administrateur et celle du savant, complique l’identification du
personnage et son assignation à un champ de savoir spécifique; cela peut
expliquer que Desmarest ne soit jamais considéré comme « géographe » par les
historiens des sciences alors qu’il a consacré à la géographie physique la
plupart de ses travaux, sans jamais se contenter de compilations, d’états des
lieux des savoirs, mais en rédigeant, au contraire, des textes au contenu
épistémologique neuf.
Dans ses définitions de la géographie physique, Desmarest
revient, en effet, sur les modalités de construction des savoirs géographiques
et expose des méthodes spécifiques. L’article « géographie physique » rédigé
pour l’
Encyclopédie comporte deux
parties; la première s’attache à « développer les principes de cette science
capables de guider les observateurs qui s’occupent à en étendre de plus en plus
les limites », la seconde présente « succinctement les résultats généraux et
avérés qui forment le corps de cette science afin d’en constater l’état actuel
»
[5]. Desmarest y décrit
les grandes chaînes de montagnes, les situations et les formes différentes dans
les couches terrestres; il montre l’influence des eaux de pluie sur la surface
extérieure, évoque volcans et tremblements de terre, et aborde très
succinctement les phénomènes atmosphériques. François Ellenberger regarde cette
seconde partie comme « un exposé prudent et sans originalité des grandes
données de l’organisation du globe extérieure et intérieure »
[6]. En revanche, la première
partie de l’article consiste en un long exposé méthodologique dans lequel on
peut déceler la volonté d’exercer ce que Pierre Bourdieu a nommé un « effet de
théorie »
[7].
Au tout début de cet article publié en 1757, Desmarest définit
la géographie physique comme une
« description raisonnée des grands phénomènes de la terre, et
la considération des résultats généraux déduits des observations locales et
particulières, combinées et réunies méthodiquementsous différentes classes et
dans un plan capable de faire voir l’économie naturelle du globe, en tant qu’on
l’envisage seulement comme une masse qui n’est ni habitée, ni féconde » [8].
L’originalité du propos ne réside pas ici dans l’usage de
l’expression « géographie physique », mais plutôt dans l’acception qui est
revendiquée. Par rapport aux définitions les plus courantes de la géographie,
Desmarest change d’objet, il abandonne les États pour s’attacher aux phénomènes
de la terre, il écarte aussi l’homme et la société de ses préoccupations. Par
rapport aux définitions courantes de la géographie physique
[9], il exclut les bassins fluviaux pourtant
considérés comme l’apanage de cette forme de géographie depuis l’
Essai
de géographie physique de Buache
[10]. En 1752, ce dernier avait présenté à l’Académie des
Sciences un système cohérent qui expliquait de façon logique la diversité du
globe terrestre grâce à la théorie des bassins fluviaux
[11]; l’adjoint-géographe de l’Académie
entendait ainsi faire de la géographie ce qu’il considérait comme une véritable
science, fondée sur des théories et des principes explicatifs, et ne plus la
réduire à la seule connaissance de la carte, c’est-à-dire à une forme de
géographie descriptive et énumérative
[12]. D’ailleurs, les membres de l’Académie
jugèrent que « cette façon nouvelle de considérer notre globe ouvre une
nouvelle carrière à la géographie »; et d’ajouter : « il est peut-être plus
intéressant de connaître la direction des chaînes de montagne qui fournissent
et dirigent les eaux des fleuves [… ] que de reconnaître les anciennes bornes
d’un pays »
[13].
Pourtant, les naturalistes de la deuxième moitié du XVIII
e
siècle condamnèrent le système de Buache : Giraud Soulavie dans son
Histoire naturelle de la France
méridionale ( 1780-1784), Pallas dans ses
Observations sur la formation des montagnes et
les changements arrivés à notre globe ( 1779), Dolomieu dans son
Voyage aux Iles de Lipari [… ] pour servir à
l’histoire des volcans ( 1783), Ramond de Carbonnières dans ses
Observations faites dans les Pyrénées
( 1789), Saussure dans ses
Voyages dans les
Alpes ( 1779-1796), tous lui reprochèrent de se contenter d’une
approche superficielle et géométrique
[14]. Dès 1757, Desmarest s’est lui aussi
inscrit dans ce débat : en reprenant l’expression « géographie physique », il
entendait désigner un savoir fondé sur une démarche empirique et capable de
contrecarrer les dérives de l’esprit de système. Pour marquer sa différence, il
s’attacha à exposer cette démarche avec beaucoup de précision
[15].
Dans la première partie de l’article de l’
Encyclopédie, Desmarest insiste tout d’abord sur
les conditions de production des savoirs et sur le rôle heuristique du terrain.
Il propose des procédés de collecte et une forme spécifique d’« intelligence du
terrain »
[16] qu’il
associe à la géographie physique, investissant cette expression d’un sens
nouveau. Il recommande d’observer, de combiner et de généraliser ces phénomènes
pour parvenir non seulement à produire une description, mais pour rendre
intelligible cette « économie naturelle du globe »
[17]. Alors qu’à la fin du
XVIII
e siècle l’absence du terrain dans la pratique des
géographes – nous voulons parler ici des géographes du roi et des auteurs de
Géographies – a contribué à les
marginaliser face aux minéralogistes et aux botanistes
[18], alors que les définitions les plus
courantes associent la géographie physique au raisonnement systématique mis en
œuvre par Buache, Desmarest, lui, conçoit dès 1757 un cadre méthodologique
neuf.
En 1795, dans le premier volume de son dictionnaire de
géographie physique, Desmarest reprend et étoffe l’article rédigé près de
quarante ans plus tôt pour l’
Encyclopédie, dans un texte qu’il intitule «
Considérations générales et particulières sur la Géographie-physique », qui
fixe les objets de ce dictionnaire, et par là même explique le titre retenu. En
effet, parler de « Géographiephysique »
[19] dans l’
Encyclopédie
méthodique ne peut en aucun cas être considéré comme un événement
fortuit. Panckoucke avait bien prévu, pour sa collection, un dictionnaire d’«
histoire naturelle de la terre » mais c’est Desmarest qui a choisi de le
désigner comme dictionnaire de « Géographie-physique »
[20]. Dans le texte qu’il publie en 1795,
pour ouvrir ce volume, Desmarest opère certains réajustements par rapport au
texte de 1757 et précise ce qu’il entend par « géographie physique ». D’une
part, il cesse de situer la géographie physique par rapport à la physique et la
situe plus volontiers par rapport à l’histoire naturelle
[21]; d’autre part, il développe très
largement sa réflexion cartographique, se montrant soucieux de se démarquer des
théories de la terre et d’ancrer ses remarques dans des espaces spécifiques.
Néanmoins, comme dans le texte précédent, c’est en insistant sur la place de
l’expérience de terrain dans la production des savoirs que Desmarest pose un
facteur discriminant entre la « géographie physique » de Buache et la «
Géographie-physique » telle qu’il la conçoit, mais aussi entre la géologie et
sa « Géographie-physique ».
Martin Rudwick a bien montré que la pratique de la géologie
naissante avait dû se frayer un chemin entre deux traditions contradictoires :
d’une part, les théories de la terre qui ignoraient l’importance du terrain;
d’autre part, l’ensemble constitué par la minéralogie – présentée comme «
science des échantillons » – et la géognosie – fondée par le travail sur le
terrain et dans les mines –
[22]. Dans ce contexte, Desmarest apparaît comme acteur
et défenseur de l’émergence d’une analyse empirique, émergence qu’il ne peut
envisager qu’à l’extérieur du champ de la géologie. En effet, dans la
conclusion de l’article de l’
Encyclopédie, Desmarest comparait la géographie
physique et les théories de la terre auxquelles, à cette époque, la géologie
était encore associée; et son refus des hypothèses jugées hasardeuses le
conduisait bien sûr à exclure toute parenté entre géologie et géographie
physique
[23]. On voit
bien ici que le mot « géologie » a tardé à désigner de façon précise l’étude
systématique et concrète de la terre, il resta longtemps utilisé pour marquer
une « doctrine transcendant les faits »
[24]. Ainsi, en 1757, comme en 1795, le recours de
Desmarest à la « Géographie-physique » renvoie à ces incertitudes en matière de
dénomination et aux ambiguïtés du mot « géologie »
[25]. Toutefois, dans l’
Encyclopédie méthodique, le discours semble
s’infléchir.
Désormais, Desmarest différencie les théories de la terre et la
géologie. Bien sûr, les théories de la terre restent condamnées et Desmarest
continue de penser qu’elles « ont une marche entièrement opposée aux principes
de la géographiephysique »
[26]. En revanche, la géologie est brièvement évoquée et
Desmarest la présente comme une science nouvelle, mais distincte de la
géographie physique.
Desmarest termine ses « Considérations générales et
particulières sur la Géographie-physique » par ce constat :
« Ce seroit ici l’occasion de parler de la géologie comme
d’une science nouvelle : mais ne connoissant pas les principes de cette
science, ni les observations qu’elle a pu diriger, je ne puis en faire mention
de manière à comparer sa marche et ses moyens avec ceux de la
Géographie-physique. Quoi qu’il en soit, la géologie ne peut offrir tout au
plus qu’un plan d’observations et d’analyse différent de celui que la
géographie physique adopte; et cette concurrence, si elle est raisonnée, ne
pourroit qu’accélérer les progrès de l’histoire de la terre.
Mais il est bien important, en tout cas, que la géologie ne
soit livrée, ni à la dispute ni aux assertions vagues et systématiques » [27].
Si Desmarest feint quasiment d’ignorer la géologie, peut-être
est-ce en raison de la jeunesse de ce domaine et de la méfiance encore éprouvée
par plusieurs de ses contemporains face à cette science qui, à l’encontre des
principes qu’il énonce, tend à cette période à s’appuyer sur des spéculations
plus que sur des faits positifs, mais peut-être est-ce aussi parce qu’il entend
s’imposer en défendant un nouveau champ du savoir autonome : « la
Géographie-physique ».
En effet, rédiger un texte quasi programmatique, le publier
dans l’Encyclopédie et conserver le
même parti pris quelque quarante années plus tard dans l’Encyclopédie méthodique peut s’apparenter à la
volonté de délimiter un domaine de savoir, de fonder une discipline.
Or, si le pari sur la géographie physique reste concevable en
1795, à la fin des années 1820 en revanche, la « Géographie-physique » de
Desmarest a vécu.
Ainsi, en 1828, lorsque paraît le dernier volume du
Dictionnaire de géographie physique
sous la direction de Huot, le projet de considérer la géographiephysique et la
géologie comme deux sciences différentes et concurrentes paraît résolument
vain; il semble désormais évident que la géographie physique doit être absorbée
par la géologie, et plus encore aux yeux du fondateur de la Société de géologie
qu’est Huot. Selon lui, c’est en effet un ensemble très ample qui constitue le
domaine de la géologie, il parle de « l’étude entière du règne minéral et [de]
l’histoire des innombrables races éteintes du règne animal et du règne végétal
», étude obligatoirement fondée désormais sur l’observation. Si les principes
demeurent et tout particulièrement le primat de l’observation, le mode de
désignation – la « Géographie-physique » – a disparu. Faut-il pour autant
ignorer cette configuration de savoir spécifique qui n’a pas survécu ? Nous ne
le pensons pas et suggérons de voir là ce que Pierre Bourdieu nomme le «
produit de stratégies d’euphémisation »
[28], liées à un contexte épistémologique
spécifique.
À une période où la géologie est en train de se construire, la
géographie est un savoir diffus et il est à la fois très difficile de
circonscrire le groupe des géographes, faute d’instances qui viendraient
baliser leur parcours et légitimer leur travail, et très difficile de définir
les formes d’un discours géographique qui cherche encore à produire une
description exhaustive de la terre
[29]. Or, les textes de Desmarest semblent tenter
d’imposer un domaine d’objets, un ensemble de méthodes et un corpus de
propositions explicitement désignés comme « géographiques »
[30]. C’est pourquoi, en
poursuivant notre parti pris de saisir la géographie moderne par le biais de la
désignation
[31], il
nous a semblé utile d’observer la manière dont Desmarest, au travers de ses
contributions encyclopédiques, a construit le domaine d’objectivité de la
géographie physique, et cela, non pas dans la perspective qui est celle des
historiens de la géologie, comme cela a déjà été fait, mais dans une
perspective d’histoire de la géographie
[32]. La démarche de Desmarest se trouve en effet aux
antipodes de celle des géographes du roi, et pourtant cet emprunt du mot «
géographie » conjugué au regard neuf sur la pratique de terrain nous semble
révélateur du moment d’incertitude qui caractérise la géographie du
XVIII
e siècle. Cette désignation imaginée par Desmarest
permet enfin de replacer l’histoire de la géographie dans la longue durée, en
transposant la construction du savoir géographique dans l’horizon de
l’expérience
[33] et en
évoquant l’historicité des liens tissés entre géographie et histoire naturelle,
considérée comme la « famille légitimante » de la géographie vidalienne
[34]. À partir du programme
suggéré par Desmarest, dans un contexte épistémologique spécifique, nous
verrons comment il a proposé d’articuler l’observation, la combinaison et la
description pour construire et affirmer le champ de sa « géographie physique
»
[35].
VOIR, OU LES RÈGLES DE
L’OBSERVATION
Dans ses définitions de la géographie physique, Desmarest ne se
contente pas d’afficher un empirisme simple et réducteur; certes il accorde une
grande place à l’observation et entend donner à voir les formes du terrain,
mais il utilise avant tout ses observations pour chercher à comprendre, et
tâche ainsi de concilier collecte des faits et construction théorique
[36]. Il propose que l’expérience de terrain
permette d’observer les « phénomènes singuliers ou uniformes [… ] la forme, la
disposition, les rapports des différents objets », d’« apprécier l’étendue des
effets », de « fixer leurs limites en suppléant à l’observation par
l’expérience [… ] pour parvenir jusqu’aux principes généraux constants et
réguliers »
[37]. Tel
est le point de départ de sa méthode.
Se méfier du visible, ou le bon
usage des systèmes
Au moment de la révolution épistémologique qui, selon
François Dagognet, se profile dès le XVIII
e et s’épanouit
au XIX
e siècle en s’attachant aux modalités de la
distribution dans l’espace et en rejetant les apparences, Desmarest invite les
observateurs à se méfier de l’imagination; il considère qu’il faut « savoir
découvrir »
[38],
c’est-à-dire bannir les méthodes de Buache et Buffon qui avaient estimé que le
« continent austral étoit nécessaire pour maintenir l’équilibre entre les deux
hémisphères »
[39].
Desmarest note qu’il ne faut pas se hasarder à deviner la nature, à partir d’un
« système qui n’était fondé sur aucune base ni sur aucun principe solide et
raisonné ». Dans sa manière de stigmatiser la géographie et plus encore les «
géographes ignorans »
[40], Desmarest vise plus particulièrement Buache dont il
associe les travaux à des « suppositions erronées dont on a fait un corps de
doctrines sous le titre de géographie physique »
[41].
Pour autant, il ne s’agit pas pour Desmarest de prôner
seulement les mérites de l’empirisme, il affirme au contraire à plusieurs
reprises que la science doit s’imposer entre l’œil de l’observateur et le
terrain
[42]. Desmarest
tente ainsi de mettre en garde l’observateur contre l’évidence du visible. Il
rappelle qu’il faut se méfier des « observateurs ou ignorans, ou prévenus, ou
peu attentifs, qui voyent les objets rapidement, sans dessein, et sans
discussion »; et il regrette que « les personnes en état de mettre à profit
leurs connaissances voyagent peu, ou pour des objets étrangers aux progrès de
la géographie physique ». Pour suppléer l’absence des savants sur le terrain,
Desmarest estime que l’homme de terrain doit accumuler des lectures préalables,
des lectures censées le protéger des dangers du visible, ce qui exclut les
travaux des compilateurs et ceux des auteurs qui ont écrit avant le
renouvellement des Sciences. Selon lui, « on puise dans l’observation
habituelle de la nature l’heureux secret d’admirer sans être ébloui; mais la
lecture réfléchie et attentive forme de solides préventions qui dissipent
aisément le prestige du premier coup-d’œil »
[43]. Si les lectures préalables sont indispensables,
Desmarest bannit toutefois ce que Gérard Lenclud nomme les « lunettes
théoriques qui forcent la vision »
[44] et annonce qu’un « système déjà concerté » efface le
profit des observations
[45]. Comme d’Holbach, dans l’article « minéralogie »
publié en 1765 dans le volume X de l’
Encyclopédie, Desmarest estime que l’expérience
de terrain doit permettre à l’observateur d’affiner son regard.
Cependant, cette valeur que Desmarest attache à l’observation
ne nie pas totalement l’importance des systèmes, il précise : « nous convenons
que l’on peut avoir un objet déterminé dans ses recherches, mais avec une
sincère disposition de l’abandonner dès que la nature se déclarera contre le
parti que l’on avoit embrassé provisionnellement ». Plus qu’un système de
géographie physique, Desmarest propose donc de suivre « un plan méthodique où
l’on présente les faits avérés et constans, et où on les rapproche pour tirer
de leur combinaison des résultats généraux »
[46]. Cette conception est assez semblable à celle mise
en œuvre par Saussure dans son travail de codification des observations
géologiques
[47]. Un
tel plan d’observation préalable est censé à la fois prémunir contre les
évidences trop flagrantes du visible, et faciliter le traitement ultérieur des
données
[48]. Desmarest
considère que l’on doit savoir pourquoi on observe, et ce que l’on observe. Il
envisage explicitement une médiation théorique qui doit donner du sens aux
résultats des expériences de terrain.
Des choses vues aux données à
collecter
À l’image des instructions de voyage qui se multiplient à
cette période
[49],
Desmarest énumère ce qu’il faut voir, il note « qu’il faut s’attacher aux
configurations extérieures, aux formes apparentes : ainsi l’on saisira d’abord
la forme des continens, des mers, des montagnes, des couches, des fossiles
»
[50]. Une partie de
ces objets peut être regardée comme semblable à ceux du géographe. Cependant,
pour éviter toute confusion, Desmarest rappelle que
« la géographie physique embrasse deux objets également
importants et fortement liés ensemble : la structure intérieure du globe et la
forme extérieure; tous objets qui peuvent être présentés par des cartes
géographiques, tous objets qui tiennent aux causes physiques qui ont concouru
en différents tems à la constitution actuelle de la terre » [51].
Alors que le géographe s’occupe de la forme extérieure et le
minéralogiste de la structure intérieure, le géographe physicien s’attache à
ces deux objets et doit
« saisir les résultats généraux des observations que l’on a
faites et recueillies sur les éminences, les profondeurs, les inégalités du
bassin de la mer, sur les mouvements et les balancemens de cette masse d’eau
immense qui couvre la plus grande partie du globe; sur les substances
terrestres qui composent les premières couches des continens qu’on a pû
sonder;
sur leur disposition par lits; sur la disposition des
montagnes, etc. enfin sur l’organisation du globe » [52].
Alors que le géographe inventorie les principales formes du
relief qu’il définit rapidement, Desmarest montre que c’est en étudiant
l’articulation entre l’extérieur et l’intérieur que le géographe physicien peut
faire apparaître ce qu’Alain Corbin a nommé « l’autobiographie de la croûte
terrestre »
[53]; et là
encore, il se démarque de Buache qui différenciait la géographie physique
intérieure et la géographie physique extérieure. Les faits du géographe, les
faits du géographe-physicien, et ceux du naturaliste ne sont donc pas
semblables; l’un se contente d’observer la surface de la terre alors que
l’autre s’attache à la liaison entre la forme extérieure et la structure
intérieure. De plus, les méthodes sont elles aussi diamétralement opposées
puisque le géographe s’attache à des « détails secs et décharnés », il produit
une « nomenclature ennuyeuse de mots bizarres… »
[54]. L’article « Fontaine » offre à
Desmarest une autre occasion de conspuer les géographes : « Nous ne croyons
donc pas devoir nous astreindre à l’ancienne distribution des Géographes sur
cet article. C’est une supposition révoltante que d’attribuer aux mouvemens des
marées les accès des
fontaines que
l’on trouve au milieu des continens »
[55]. Dans l’
Encyclopédie méthodique, le propos est cependant
moins catégorique, Desmarest ne parle plus de « détails secs et décharnés »
mais de « positions nettes et précises »
[56]. Cependant, pour lui, la seule tâche de la
géographie reste d’identifier des ensembles territoriaux. Non seulement la
géographie physique de Desmarest n’a rien à voir avec les objets du géographe,
mais l’espace pris en compte diffère lui aussi.
À la différence de la « géographie » qui est présentée dans
les définitions les plus courantes comme une simple description dépourvue de
tout ordre autre que topographique, la géographie physique, telle que la
définit Desmarest, dépasse la question « où ?» et l’importance donnée à la
seule localisation, et tente au contraire de spatialiser les informations et de
rendre l’espace intelligible. Desmarest note que l’observateur « contemplera
les ouvrages de la nature, tantôt dans l’ensemble de leur structure, tantôt
dans le rapport des pièces », car, précise-t-il, « un coupd’œil général et
rapide n’apprend rien que de vague; un mince détail épuise souvent sans
présenter rien de suivi; il faut donc soûtenir une observation par
l’autre;
et c’est en les faisant succéder alternativement, que les
vûes s’affermissent, même en s’étendant ». La grille d’observation
implicitement proposée par Desmarest est déterminée par l’ambition explicative
qu’il confère à la « Géographie-physique ».
Ainsi, lorsqu’il recommande à l’observateur de relever les «
irrégularités », ce n’est pas parce qu’il est guidé par l’esprit de curiosité
mais parce que, selon lui, « la nature se décèle souvent par un écart qui
montre son secret au grand jour ».
D’ailleurs, il s’agit pour l’observateur de saisir « si ces
écarts relevés affectent l’essentiel ou l’accessoire », et l’on retrouve là
l’importance des connaissances préalables et de l’expérience, toutes deux
indispensables à l’homme de terrain qui entend conduire des observations
efficaces. Desmarest s’attache tout particulièrement à la nature des roches et
à la disposition des couches lithologiques, c’est pourquoi « un corps étranger
qui se trouve placé au milieu des substances de nature différente; un amas de
talc au milieu de matieres calcaires; des blocs de grès au milieu des marnes;
des sables au milieu des glaises; toutes ces observations sont
très-essentielles pour connaître la distribution générale ». Il ne s’agit plus
seulement ici de l’espace newtonien de la position, ni même de la délimitation
des phénomènes mais de leur « distribution générale »
[57], expression qu’utilisent également de
Candolle et Humboldt.
La collecte de
terrain
Philippe Minard a souligné l’importance de l’enquête de
terrain et de la tenue des carnets de route dans la pratique des inspecteurs
des manufactures
[58].
Le carnet de voyage de Desmarest dans le Bordelais et le Périgord témoigne de
cette attention portée à la collecte des faits observés et censés être
réutilisés ensuite au profit du bon gouvernement. Dans ses carnets de voyage,
Desmarest indique même les lieux d’observation retenus
[59], rappelant ainsi l’importance de
relever les conditions locales de l’observation
[60]. Il s’efforce en effet de consigner
avec précision les indications topographiques, de « circonscrire les limites,
déterminer la profondeur… » des phénomènes observés, de repérer les mouvements
du terrain, de relever la succession des couches
[61]. Bien que le concept ne se trouve pas
formalisé, les carnets témoignent de l’importance que prennent « les
expressions changeantes que revêt, suivant les lieux, la physionomie de la
terre »
[62]. Cette
extrême vigilance attachée aux conditions d’observation apparaît aussi dans le
« Mémoire sur le basalte », publié dans les
Mémoires de l’Académie royale des Sciences.
Desmarest, que l’on peut regarder ici comme « l’autorité fondatrice et légitime
de la description qu’il donne à lire »
[63], propose pendant une vingtaine de pages le « précis
des observations qui ont servi à former les résultats exposés dans l’article
III de ce mémoire »
[64]. Pour justifier cette manière de faire, Desmarest
avait souligné, dans la première partie du mémoire, l’absence de signification
d’échantillons détachés de leur cadre de collecte
[65].
La place tenue par la collecte de terrain dans la pratique de
Desmarest se retrouve aussi dans ses textes théoriques. Dans l’Encyclopédie, il insiste sur l’importance de
l’expérience. D’un ton très assuré, il affirme :
« Alors l’expérience est indispensable; il faut se résoudre
à suivre les opérations de la nature avec une constance et une opiniâtreté que
rien ne décourage, surtout lorsqu’on est assûré qu’on est sur la voie. Sans
cette ressource, on ne peut être fondé à raisonner sur les faits avec
connoissance de cause. Tous les détails de l’observation ne pourront se réunir
avec cette précision si desirable dans les Sciences, et ne porteront que sur
des conséquences vagues, sur des suppositions gratuites, qui présentent plûtôt
nos décisions que celles de la nature » [66].
Au-delà de cette affirmation de principe, Desmarest s’attarde
sur la manière dont il entend aborder l’espace de l’observation, sur la manière
dont il faut choisir les lieux de l’observation, sur les délimitations qu’il
convient d’opérer. Le choix du « point de vue favorable » constitue l’une des
qualités des observateurs expérimentés que Desmarest décrit
[67]. Les développements, qui
dans l’
Encyclopédie méthodique, sont
consacrés aux volcans, insistent également sur l’articulation entre les
conditions de la collecte des matériaux sur le terrain et leur mise en ordre
méthodique
[68].
L’émergence d’une éthique de l’exactitude
[69] transparaît enfin dans la manière qu’a Desmarest de
décrire le voyageur obligé de forcer la nature « à se déceler par des
expériences ». Il énumère ainsi les mesures qui doivent être faites : il
suggère de mesurer « telle avance angulaire dans une montagne », « telle
profondeur dans les vallons », de prendre « les dimensions des fentes
perpendiculaires, l’épaisseur des couches »
[70]; il propose également de distinguer la nature des
roches par « des réductions chimiques » de manière à pouvoir identifier chaque
couche lithologique. On retrouve, dans cette liste des faits à observer, son
souci de saisir l’articulation entre la constitution intérieure et la forme
extérieure de la terre.
Dans son programme, Desmarest insiste donc pour que les
observateurs voient beaucoup, sans chercher à interpréter immédiatement ce
qu’ils ont observé, sans soumettre leur regard à un système préalablement
admis, il est attaché à ce qu’ils collectent des échantillons, mais aussi à ce
qu’ils sachent soutenir une observation par une autre. Il suggère ainsi une
observation intensive conduite sur une surface réduite car ces observations
sont des matériaux bruts que le géographe-physicien doit ensuite savoir
combiner pour passer de l’enquête locale à l’élaboration théorique. Ce n’est en
aucun cas sur le terrain que la « pensée de l’espace géologique » peut être
élaborée
[71].
COMBINER OU LES PRINCIPES DE MISE EN
ORDRE DES DONNÉES
Le passage d’une observation linéaire à l’appréhension d’une
configuration générale
[72] suppose tout d’abord d’avoir recours non seulement à
la collecte directe d’échantillons et d’observations, mais aussi à la collecte
par personne interposée
[73], c’est-à-dire à la collaboration entre savants. Or,
quelques hommes ne peuvent suffire, car la précision des observations qu’exige
la géographie physique empêche toute pratique extensive. Dans l’
Encyclopédie, Desmarest recommande donc à ses
lecteurs une grande vigilance vis-à-vis de ses informations collectées par une
tierce personne
[74].
Les données brutes doivent en effet être fiables si l’on veut les intégrer dans
la configuration générale de la terre.
Contrairement aux pratiques nomenclaturales pour lesquelles
aucun tri, ni aucun agencement spatial ne sont requis, Desmarest estime
nécessaire de mettre en ordre les éléments recueillis avant de construire la
description, c’est ce qu’il nomme « combiner les faits », ce qu’à ses yeux les
géographes comme Buache n’ont pas su faire
[75]. Desmarest condamne en effet la légèreté des
géographes qui, comme Buache, n’ont pas su fonder leurs conclusions sur des
observations avérées, et fait de savants comme le chimiste Rouelle un
personnage qui a profondément contribué aux progrès de la géographie
physique
[76].
Desmarest souligne ainsi que son maître a proposé « beaucoup plus qu’une simple
nomenclature, en leur montrant la distribution de ces mêmes matières par
grandes masses à la surface du globe »
[77]. Il met aussi dos à dos Buffon – présenté comme
acteur des théories de la terre – et le même Rouelle – toujours présenté comme
initiateur des méthodes de la géographie physique
[78]. Desmarest plaide donc pour une «
description raisonnée des grands phénomènes de la terre », et souligne qu’il
lui semble « aussi important de mettre de l’ordre dans les découvertes que d’en
faire »
[79].
Savoir ranger par ordre les observations signifie pour lui
savoir distinguer l’essentiel de l’accessoire. Au tri effectué sur le terrain
vient donc s’ajouter une sélection conduite cette fois au stade de
l’élaboration théorique. Les cartographes comme Bourguignon d’Anville
revendiquaient ce recours à la critique des données
[80]; mais Desmarest ici va plus loin,
cherchant non seulement à confronter les informations, mais surtout à combiner
les observations de terrain. Sélectionner permet en effet de dépasser les
apories de la juxtaposition des faits isolés qui constituaient la matière des
nomenclatures géographiques. Il précise d’ailleurs qu’« un fait isolé en un mot
n’est pas un fait physique ». Une fois encore, Desmarest met dos à dos les «
détails secs et décharnés » de la géographie et « les principes lumineux de la
physique » qui, eux, permettent de dépasser l’image de la terre, caractérisée
par une suite d’irrégularités et de désordres apparents pour, au contraire,
faire saisir les « rapports généraux ». La combinaison des faits doit permettre
de dépasser l’évidence du visible et de découvrir les « rapports cachés », de
dépasser le descriptif et de chercher à rendre intelligible ce qui a été vu.
Pour cela, Desmarest distingue deux procédés : « une combinaison d’ordre et de
collection » et « une combinaison d’analogie ».
Desmarest considère cette première modalité comme une
classification thématique des données. Selon lui, le progrès des connaissances
ne peut pas émaner d’une simple accumulation des découvertes, il juge
indispensable de « les réduire à certaines classes déterminées plutôt par le
sujet que par leur enchaînement naturel », c’est-à-dire leur localisation.
C’est donc de manière thématique, plutôt que spatiale, qu’il suggère de
conserver « les archives des découvertes » en opérant, là encore, une
sélection. Cependant, Desmarest reste très évasif quant à l’ordre en question,
il évoque tantôt « un certain ordre », « un ordre naturel », « un ordre
méthodique », sans être jamais plus explicite
[81]. Ici, chaque observation devient un élément qui doit
trouver à s’intégrer dans une grille. Il ne s’agit pas d’inscrire spatialement
les observations mais d’identifier certaines correspondances, certains
mécanismes observés en différents lieux.
Dans l’Encyclopédie,
Desmarest propose une illustration de sa méthode :
« Ainsi nous nous attacherons d’abord aux analogies des
formes extérieures, ensuite à celles des masses ou des configurations
intérieures; enfin nous discuterons celles des circonstances. J’ai suivi les
contours de deux montagnes qui courent parallelement; j’ai remarqué la
correspondance de leurs angles saillans et rentrans; je pénetre dans leur
masse, et je découvre avec surprise que les couches qui par leur addition
forment la solidité de ces avances angulaires, sont assujetties à la même
régularité que les couches extérieures. Je conclus la même analogie de
régularité par rapport aux directions extérieures et mutuelles des chaînes, et
par rapport à l’organisation correspondante des masses. Je vais plus loin : je
dis que la forme extérieure des montagnes prise absolument, a un rapport marqué
de dépendance avec la disposition des lits qui entrent dans leur structure
intérieure. Je pousserai même mes analogies sur la nature des substances, leurs
hauteurs correspondantes, et j’observerai, comme une circonstance
très-remarquable, que les angles sont plus fréquens et plus aigus dans les
vallons profonds et resserrés, etc. »
[82].
Cette démarche proposée par Desmarest exige de s’en tenir aux
faits, de ne négliger aucune exception qui viendrait infirmer les résultats du
raisonnement analogique, au risque sinon de retrouver les travers des théories
de la terre.
Puis, pour passer des observations locales à la connaissance de
ce qu’il nomme « l’économie naturelle du globe », Desmarest propose de
recourir, « avec prudence », à l’analogie. Selon lui, elle doit permettre de
parvenir à un « plan d’explication » et de comprendre les agencements
spécifiques; il s’agit pour cela de restituer « l’ordre naturel des faits » en
fonction des « analogies des formes extérieures » et « celles des masses ou des
configurations intérieures »
[83]. C’est là, selon lui, l’objet de la géographie
physique. Toutefois, s’il se plaît à utiliser le mot « analogie » – on dénombre
six occurrences dans l’article « Géographie physique », à l’intérieur du seul
chapitre consacré à la combinaison des faits –, il ne le définit pas, il parle
d’« analogies des formes extérieures », d’« analogie de régularité », d’«
analogies sur la nature des substances » et semble vouloir désigner ainsi de
simples similitudes. Soucieux de trouver un moyen de passer du local au global,
Desmarest a l’intuition que l’analogie apparaît comme un recours possible, mais
à la différence des techniques d’observation et de mesure qu’il a longuement
décrites, il se montre très peu prolixe pour caractériser la combinaison
d’analogies. L’importance qui était accordée à la mise en ordre des données
dans le processus de construction des savoirs contraste donc avec le manque
d’indications concrètes, utiles pour donner sens aux observations de terrain.
Ce classement des faits est pourtant censé permettre de parvenir ensuite au
stade de la généralisation d’où l’« on tire avec avantages des principes
constants qu’on peut regarder comme le suc extrait d’un riche fonds
d’observations qui leur tiennent lieu de preuves et de raisonnements »
[84].
DÉCRIRE OU LA GÉNÉRALISATION DES
RAPPORTS
Si Desmarest reste très approximatif quand il expose les
techniques de combinaison des faits, il est aussi très bref quand il aborde la
généralisation des rapports, consacrant à peine une page à cette étape ultime
de la formulation des savoirs. Il regarde en effet la généralisation comme une
finalité et considère que les « recherches doivent avoir pour but de vérifier,
d’apprécier tous les faits et de donner sur-tout une forme de précision aux
résultats : sans cette attention, point de connoissance certaine, point de
généralisation, point de résultats généraux ». Il se montre donc hostile aux
généralisations hâtives et aux systèmes posés a
priori.
Au contraire, il entend concilier la compréhension globale sans
pour autant plier une réalité complexe à quelques schémas simples.
Desmarest vante donc les mérites de la généralisation, mais
quand il en expose les principes, c’est, comme pour l’analogie, de manière
assez vague. Il note ainsi : « La généralisation consiste donc dans
l’établissement de certains phénomenes étendus, qui se tirent du caractere
commun et distinctif de tous les rapports apperçûs entre les faits de la même
espece »; et il ajoute :
« On part de ces principes, comme d’un point lumineux, pour
éclaircir de nouveau certains sujets par l’analogie; et en conséquence de la
régularité des opérations de la nature, on en voit naître de nouveaux faits qui
se rangent eux-mêmes en ordre de système. Ces principes sont pour nous les lois
de la nature, sous l’empire desquelles nous soûmettons tous les phénomenes
subalternes ».
Desmarest a toutefois la prudence d’ajouter que cette méthode
qui s’appuie sur des observations rigoureuses, doit éviter la précipitation, «
les inductions imparfaites, [… ] toutes vues fixes et dépendantes d’un système
déjà concerté ».
Pourtant, les conditions de mise en œuvre de cette
généralisation restent obscures, Desmarest dit se méfier du risque de ne
produire que des abstractions trop générales mais il se contente cependant
d’évoquer « une suite nombreuse et variée de faits liés étroitement, et
continuée sans interruption », au risque sinon de ne produire que des
abstractions générales. Entre 1757 et 1795, Desmarest ne progresse guère en la
matière puisqu’il reprend dans l’Encyclopédie
méthodique un extrait de l’article composé pour l’Encyclopédie:
« Par rapport à ses procédés, elle les dirige sur la marche
de la nature elle-même, qui est toûjours tracée par une progression non
interrompue de faits et d’observations, rédigés dans un ordre dépendant des
combinaisons déjà apperçûes et déterminées. Ainsi les faits se trouvent (par
les précautions indiquées dans les deux articles précédens) disposés dans
certaines classes générales, avec ce caractere qui les unit, qui leur sert de
lien commun; caractere qu’on a saisi en détail, et qu’on contemple pour-lors
d’une seule vûe; caractere enfin qui rend palpable l’ensemble des faits, de
maniere que le plan de leur explication s’annonce par ces dispositions
naturelles » [85].
Toutefois, en 1795, Desmarest ajoute au texte rédigé pour le
septième volume de l’
Encyclopédie, un
chapitre intitulé « Des cartes propres à la Géographie-physique », chapitre qui
suit celui consacré aux « principes de la généralisation des rapports » et dans
lequel il explique que la géographie physique est étroitement liée à la
cartographie. Ce lien est tellement étroit que tous les travaux qui devront
contribuer au progrès de la géographie physique « consisteront à faire figurer
sur des cartes exactes, les résultats des observations rapprochées et liées
ensemble par une analyse sévère », et Desmarest ajoute « qu’aucune observation
ne peut appartenir à la géographie physique qu’autant qu’elle sera de nature à
être présentée sur des cartes »
[86].
La carte semble offrir un outil de combinaison, un ordre de
classification des faits, en ce qu’elle permet leur agencement spatial
[87]. Pour que les cartes
puissent être utilisées ainsi, Desmarest rappelle quelques règles
essentielles.
Tout d’abord, il souligne qu’elles doivent être construites à
partir des observations de terrain et pas depuis le fond d’un cabinet. Il note
ainsi :
« Comment a-t-on pu s’imaginer que des cartes construites
dans le fond d’un cabinet, d’après le simple aperçu de la distribution des eaux
courantes sur la superficie du globe, aient pu procurer une connoissance
positive de sa constitution intérieure, surtout dans les points de partage de
ces eaux, et autoriser un géographe à y tracer des arrêtes suivies, sans que
l’observation ait fait connoître la nature particulière du sol chargé de ces
arrêtes. C’est aux seuls observateurs naturalistes à fixer les limites et
déterminer l’étendue des massifs de la terre, et de les présenter au géographe
pour en faire l’usage que ces observateurs désirent, en assujettissant ces
faits aux vues d’après lesquelles ils ont été rassemblés » [88].
Ce passage fait songer à la querelle qui a opposé Guettard et
Desmarest à propos du basalte. Desmarest reprochait en effet à Guettard de
n’avoir pas tiré toutes ses conclusions d’observations et de ne pas avoir
adapté l’échelle de ses cartes à la dimension des espaces parcourus. Il
estimait que cette négligence avait conduit le minéralogiste à « donner un
ensemble systématique à la petite portion de faits qu’il a recueillis ». Or,
pour lui, la généralisation ne prenait du sens qu’à condition de combiner des
faits observés. Ainsi, pour éviter de « lier des faits sans avoir parcouru tous
ceux qui occupent l’intervalle », Desmarest suggérait de choisir une échelle
adaptée
[89]. Pour lui,
en effet, les cartes devaient être réalisées suivant des échelles variées « de
manière à présenter tous les objets qui y figureront avec autant de netteté que
de précision ». S’il suggérait de recourir à des mappemondes pour figurer les
recherches qui concernent la variété de l’espèce humaine, en revanche il
recommandait d’utiliser des cartes topographiques pour figurer les bassins des
grandes rivières; il mentionnait même les coupes qui devaient compléter ces
cartes, cartes qui ne devaient pas simplement chercher à localiser les
substances
[90], mais
devaient représenter « le système de distribution des substances minérales et
autres fossiles »
[91].
Enfin, cette manière cartographique d’ordonner les observations, était non
seulement censée permettre de parvenir à une connaissance de la terre, mais
elle devait aussi susciter d’autres recherches
[92]. Le processus de construction des
savoirs qui relève de la géographie-physique part donc de l’observation pour
parvenir à l’explication des phénomènes, mais les résultats de la
généralisation doivent, à leur tour, être confirmés et précisés par de
nouvelles observations.
Contrairement aux méthodes des géographes français du
XVIII
e siècle qui regardent la carte comme un document de
synthèse permettant de représenter les résultats des mesures de position
réalisées par les voyageurs, contrairement à Guettard qui en avait fait un
outil de localisation, la cartographie apparaît à Desmarest comme un recours
possible pour saisir ce qu’il nomme en 1757 « la correspondance mutuelle qui
pourra quelque jour en former une suite non interrompue »
[93]. La carte apparaît comme un moyen de
rendre intelligibles ces combinaisons d’ordre et de collection, elle permet à
la fois de dépasser les apories de la nomenclature des géographes et les
invraisemblances issues des généralisations hâtives pratiquées par les tenants
des théories de la terre.
Dans ce moment épistémologique spécifique, alors que la
géographie est encore un savoir aux objets et aux méthodes mal définis, alors
que la géologie est en train de mettre en place les siens, c’est en conciliant
savoir empirique et souci de rationalisation, description et volonté
d’explication
[94] que
Desmarest fait de la « géographie physique » une issue pour sortir la
connaissance de la terre de l’esprit de système qui nuisait à sa crédibilité.
Finalement, ce que suggère Desmarest, dans le cadre plus large d’une réflexion
générale sur l’appréhension de l’espace, c’est une désignation atypique pour ce
qui deviendra la géologie. Faut-il pour autant balayer les liens qui ont existé
entre la géographie moderne et cette géographie physique-là ? Cette géographie
physique-là a-t-elle seulement participé à l’émergence de la géologie ?
N’a-t-elle pas contribué à l’apparition de ce que Michel Foucault nomme une «
nouvelle régularité », une régularité qui serait géographique
[95] ? Ce sont autant de
questions qui ne doivent pas être éludées, car la géographie vidalienne ne
s’est pas construite
ex nihilo et nous
savons que pour saisir « la complexité et la richesse des commerces savants qui
précèdent la vraie naissance d’une discipline », il faut accepter de se
déprendre des seuls cadres académiques
[96]. Cette relecture des textes programmatiques
consacrés à la géographie physique souligne la difficulté pour l’historien des
sciences humaines de saisir un objet qui échappe parce qu’il est trop diffus.
Le personnage de Desmarest vient par ailleurs rappeler le rôle décisif que joue
l’expérience de l’espace chez les hommes de la pratique, soucieux de concevoir
un mode de compréhension pertinent et d’envisager une représentation
adéquate.
[1]
Une version abrégée de ce texte a paru dans les
Travaux du Comité français d’histoire de la
géologie, Troisième série, tome XVI, 2002, p. 63-77.
[2]
« GÉOGRAPHIE. s. f. Science qui enseigne la position de toutes
les régions de la terre, les unes à l’égard des autres, et par rapport au ciel,
avec la description de ce qu’elles contiennent de principal. La Géographie est
nécessaire pour bien savoir l’Histoire. Cartes de Géographie. »,
Dictionnaire de l’Académie française,
Paris, 1798. Toutes les citations respectent l’orthographe originale.
[3]
Contrairement à ce qu’affirme Numa Broc, Nicolas Desmarest ne
semble pas être l’auteur de l’article « Montagne », il s’agit vraisemblablement
de d’Holbach. En revanche, pour le sixième volume des planches, il a composé
les articles : « Troyes, blanc de », « fromage d’Auvergne », « fromage de
gruieres », « fromage de Gérardmer ».
[4]
Philippe MINARD,
La fortune du
colbertisme. État et industrie dans la France des Lumières, Paris,
Fayard, 1998, p. 74. Frank KAFKER,
The
Encyclopedists as Individuals : a Biographical Dictionary of the Authors of the
Encyclopedie, Oxford, The Voltaire Foundation, 1988, p.
106.
[5]
Nicolas DESMAREST, « Géographie-physique »,
Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des
sciences, des arts et des métiers, (désormais :
Encycl. ), volume VII, Paris, 1757, p.
613.
[6]
François ELLENBERGER,
Histoire de
la géologie, tome 2, Paris, Tec & Doc, 1994, p. 234.
[7]
« La description scientifique la plus strictement constative
est toujours exposée à fonctionner comme prescription capable de contribuer à
sa propre vérification en exerçant un effet de théorie propre à favoriser
l’avènement de ce qu’elle annonce »: Pierre BOURDIEU, « Décrire et prescrire :
les conditions de possibilité et les limites de l’efficacité politique »,
Langage et pouvoir symbolique, Paris,
Points-Seuil, 2001, p. 195.
[8]
Encycl., p.
613.
[9]
Dans l’article « géographie » de l’
Encyclopédie, composé par Robert de Vaugondy, la
géographiephysique est présentée comme celle qui « considère le globe
terrestre, non pas tant par ce qui forme sa surface, que par ce qui en compose
sa substance », Didier ROBERT DE VAUGONDY, « Géographie »,
Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des
sciences, des arts et des métiers, volume VII, Paris, 1757, p.
613.
[10]
Dans l’
Encyclopédie
méthodique, Masson de Morvilliers reconnaît lui aussi la singularité
des objets de la géographie-physique, et lui attribue même des outils
spécifiques : les bassins fluviaux de Buache, « ce sont, écrit-il, autant de
bassins particuliers qui appartiennent à chaque pays et que la géographie
physique doit d’abord faire connaître », Nicolas MASSON DE MORVILLIERS,
Encyclopédie méthodique, Géographie
moderne, volume I, Paris, 1782, p. VIII.
[11]
Dans la notice qu’il consacre à Buache, Desmarest décrit de
manière assez critique la conception de la géographie-physique de
l’académicien,
Encycl. méthod., p.
66.
[12]
Numa BROC, « Un géographe dans son siècle : Philippe Buache (
1700-1773)»,
Dix-Huitième Siècle,
1971, p. 223-235.
[13]
Histoire de l’Académie royale des
sciences, Paris, 1756, p. 124. Voir aussi Lucie LAGARDE, « Philippe
Buache ( 1700-1773) cartographe ou géographe ?», in Danielle LECOQ, Antoine
CHAMBARD (éd.),
Terre à découvrir, terres à
parcourir. Exploration et connaissance du monde XIIe-XIXe siècles,
Paris, L’Harmattan, 1998, p. 153.
[14]
Numa BROC,
La géographie des
philosophes. Géographes et voyageurs français au XVIIIe siècle,
Paris, Ophrys, 1975, p. 432; Gabriel GOHAU,
Les
sciences de la Terre aux XVIIe et XVIIIe siècles. Naissance de la
géologie, Paris, Albin Michel, 1990, p. 238-239.
[15]
Vincent BERDOULAY,
Des mots et
des lieux, la dynamique du discours géographique, Paris, Éditions du
CNRS, 1988, p. 39.
[16]
Marie-Claire ROBIC évoque l’émergence d’une nouvelle
intelligence du terrain qui se déploie dans l’ordre scientifique, sur le plan
de la genèse du relief et qui révolutionne son interprétation par rapport aux
anciennes doctrines des lignes de partage des eaux : « Carte et topographie :
quand pédagogues, savants et militaires définissent l’intelligence du terrain (
1870-1914)», in Catherine BOUSQUET-BRESSOLIER (dir.),
L’œil du cartographe et la représentation
géographique du Moyen Âge à nos jours, Paris, Éditions du CTHS,
1995, p. 250.
[17]
Encycl., p.
613.
[18]
Isabelle LABOULAIS -LESAGE, « Les géographes français de la fin
du XVIIIe siècle et le terrain. Recherches sur une paradoxale absence »,
L’Espace géographique, XXX/2,2001, p.
97-110.
[19]
Dans cette collection, Desmarest orthographie systématiquement
« Géographie-physique » avec une majuscule à Géographie et un trait d’union
entre le nom et l’adjectif qualificatif.
[20]
George B. WATTS, « L’Encyclopédie méthodique »,
Publications of the Modern Language Association
of America, LXXIII, n
Ëš1,1958, p. 366.
[21]
Kenneth L. TAYLOR, « La genèse d’un naturaliste : Desmarest, la
lecture et la nature », in
De la géologie à son
histoire, Paris, Éditions du CTHS, 1997, p. 64.
[22]
Martin J. S. RUDWICK, « Smith, Cuvier et Brongniart et la
reconstitution de la géohistoire »,
De la
géologie à son histoire, Paris, Éditions du CTHS, p.
121,1997.
[23]
« Dans les théories de la terre on suit d’autres vûes; tous les
faits, toutes les observations sont rappelées à de certains agens principaux,
pour remonter et s’élever de l’état présent et bien discuté à l’état qui a
précédé; en un mot des effets aux causes. L’objet des théories de la terre est
grand, élevé et pique davantage la curiosité; mais elles ne doivent être que
les conséquences générales d’un plan de
Géographie-physique bien complet ».
Encycl., p. 626.
[24]
F. ELLENBERGER,
Histoire…, op.
cit., p. 250.
[25]
Jacques ROGER, « La théorie de la terre au XVIIe siècle »,
Pour une histoire des sciences à part
entière, Paris, Albin Michel, 1995.
[26]
N. DESMAREST,
Encyclopédie
méthodique. Géographie-physique, tome premier, Paris, Agasse, an
III, p. 1. Par la suite, toutes les références à cet ouvrage seront indiquées
comme ceci :
Encycl. méthod.
[27]
Encycl. méthod., p.
842.
[28]
« Les langues spéciales que les corps de spécialistes
produisent et reproduisent par une altération systématique de la langue commune
sont, comme tout discours, le produit d’un compromis entre un intérêt expressif
et une censure constituée par la structure même du champ dans lequel se produit
et circule le discours. Plus ou moins « réussie » selon la compétence
spécifique du producteur, cette « formation de compromis », pour parler comme
Freud, est le produit de stratégies d’euphémisation, consistant inséparablement
à mettre en forme et à mettre des formes : ces stratégies tendent à assurer la
satisfaction de l’intérêt expressif, pulsion biologique ou intérêt politique
(au sens large du terme), dans les limites de la structure des chances de
profit matériel ou symbolique que les différentes formes de discours peuvent
procurer aux différents producteurs en fonction de la position qu’ils occupent
dans le champ, c’est-à-dire dans la structure de la distribution du capital
spécifique qui est en jeu dans ce champ »: P. BOURDIEU, « Censure et mise en
forme »,
Ce que parler veut dire, p.
167-205, repris in
Langage…, op. cit.,
p. 343-344.
[29]
Bien que Buache ait obtenu le 10 juin 1730 le titre «
d’adjoint-géographe » à l’Académie royale des sciences, aucune classe de
géographie ne fut créée au sein de cette institution, pas même après la réforme
de 1785; pourtant cela n’empêche pas la géographie d’être présente dans les
Mémoires de l’Académie, où les travaux
de Buache ont été diffusés. Par ailleurs, il faut noter que la géographie
ancienne était présente à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et
cela notamment au travers des travaux de d’Anville. Pourtant, cette absence de
la géographie au sein des institutions savantes porteuses de légitimité,
ajoutée à sa position éditoriale très enviable, a instauré une frontière floue
entre savant-géographe et géographe-amateur. Cette incertitude fut certes
partiellement résolue avec les ingénieurs-géographes, mais partiellement
seulement car, d’une part, leur domaine est circonscrit par la topographie et
la géodésie et tous les « géographes » ne se reconnaissent donc pas dans ces
pratiques; d’autre part le cursus de ces ingénieurs géographes ne s’est mis en
place que de manière très progressive, voire laborieuse. Éric BRIAN, Catherine
DEMEULENAERE -DOUYÈRE,
Histoire et mémoire de
l’Académie des Sciences. Guides de recherches, Paris, Lavoisie, Tec
& Doc, 1996, p. 22. Patrice BRET, « Le Dépôt général de la Guerre et la
formation scientifique des ingénieurs – géographes militaires en France (
1789-1830)»,
Annals of Science,
48,1991, p. 113-157; Anne GODLEWSKA,
Geography
Unbound. French Geographic Science from Cassini to Humboldt,
Chicago, The University of Chicago Press, 1999, p. 157-164.
[30]
Sur la définition de la notion de discipline comme « domaine
d’objets », voir Michel FOUCAULT,
L’ordre du
discours, Paris, Gallimard, 1992, p. 32 ( 1re éd. 1971).
[31]
« Attentifs à saisir la singularité d’un genre, ces historiens
de la lexicographie n’ont pas toujours traité en détail – et c’est normal – la
question du contenu idéologique des dictionnaires. Pourtant, note Bernard
Quemada, ces livres fournissent une « image des idées que les hommes se sont
faites… du monde, d’eux-mêmes, des relations que les mots leur ont permis de
nouer avec ce qui dans la nature est innomé ». Ils sont, a-t-on annoncé plus
récemment – et plus crûment –, « description d’une culture et reflet d’une
idéologie dominante ». Ils laissent entrevoir « derrière les conflits à propos
des mots… des conflits à propos des choses ». [… ] Ils appellent donc des
études ayant pour but de faire ressortir les préférences individuelles, les
normes sociales, les choix intellectuels et les projets politiques qui les
informent »: Jean-Claude WAQUET
, La conjuration
des dictionnaires. Vérité des mots et vérités de la politique dans la France
moderne, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2000, p.
9.
[32]
K. L. TAYLOR a consacré de très nombreux travaux à Nicolas
Desmarest. Outre l’article déjà mentionné, on peut aussi citer « Nicolas
Desmarest ( 1725-1815): Scientist and Industrial Technologist »
, thèse de Ph. D., Harvard University, juin
1968,454 pages (dactylographiées);« New light on Geological Mapping in Auvergne
during the Eighteenth Century : The Pasumot-Desmarest Collaboration »,
Revue d’histoire des sciences, t.
XLVII, n
Ëš1,1994, p. 129-136.
[33]
M.-C. ROBIC, « Interroger le paysage ? L’enquête de terrain, sa
signification dans la géographie humaine moderne ( 1900-1950)», in Claude
BLANCKAERT (dir.),
Le terrain des sciences
humaines (XVIIIe-XXe siècle), Paris, L’Harmattan, 1996, p.
357-388.
[34]
M.-C. ROBIC, « Territorialiser la nation. Le Tableau entre
géographie historique, géographie politique, géographie humaine », in
Idem (dir.),
Le Tableau de la géographie de la France de Paul
Vidal de la Blache. Dans le labyrinthe des formes, Paris, Éditions
du CTHS, 2000, p. 184-185. Les travaux consacrés aux liens entre géographie et
histoire naturelle, aux transferts de modèle d’une science à l’autre sont très
nombreux, bien que les lectures divergent; on peut citer : Béatrice GIBLIN qui
évoque la « vision naturaliste des rapports qui existent entre un groupe humain
et son milieu » développée par les géographes, cf. « Le paysage, le terrain et
les géographes »,
Hérodote, n
Ëš9,1978,
p. 82; Jean-Marc BESSE, qui montre que les sciences de la nature apportent une
représentation de la terre à la géographie de Vidal : « Idéologie pour une
géographie. Vidal de la Blache »,
EspacesTemps, n
Ëš12,1979, p. 72; ou encore V.
BERDOULAY et Olivier SOUBEYRAN qui montrent comment Vidal a emprunté des
modèles aux sciences naturelles puis comment il a inscrit les progrès de la
géographie humaine dans le même mouvement que celui de la science botanique,
cf. « Lamarck, Darwin et Vidal : aux fondements naturalistes de la géographie
humaine »,
Annales de géographie,
n
Ëš561-562,1991, p. 623 et p. 626.
[35]
« On peut réduire à trois classes générales les principes de la
Géographie physique; la premiere
comprend ceux qui concernent l’observation des faits; la seconde ceux qui ont
pour objet leur combinaison; la troisieme enfin ceux qui ont rapport à la
généralisation des résultats et à l’établissement de ces principes féconds, qui
deviennent entre les mains d’un observateur des instrumens qu’il applique avec
avantage à la découverte de nouveaux faits ».
Encycl., p. 613.
[36]
Jean-Marc DROUIN revient sur l’écart entre l’ambition théorique
affichée par Geoffroy et Savigny pendant l’expédition d’Égypte et la méthode
apparemment plus empirique et cependant complexe mise en œuvre par Rozière et
Delile : « Récolter, décrire et raconter : Delile et Rozière », in P. BRET
(dir.),
L’expédition d’Égypte, une entreprise des
Lumières, 1798-1801, (Paris, 8-10 juin 1998), Paris, Académie des
Sciences, Tec & Doc, 1999, p. 262.
[37]
Encycl., p. 613-614.
[38]
Encycl., p.
617.
[39]
Encycl. méthod., p.
813.
[40]
Encycl. méthod., p.
804.
[41]
« Autres suppositions bizarres. Philippe Buache, d’après la
seule considération des glaces qu’on avoit vues dans le voisinage du pôle
antarctique avoit imaginé d’abord qu’il n’existoit dans le prétendu continent
austral qu’une suite de hautes montagnes et de grands fleuves qui y avoient
leurs sources, et qui, répandus dans des plaines voisines d’un grand golfe s’y
geloient, et au moyen d’une température plus douce dans l’été de ces contrées,
y éprouvoient des débacles pendant lesquelles ces fleuves charioient ces
glaçons dans une mer intérieure. Le bassin de cette mer qui se trouve tracé
dans des cartes de géographie-physique a une décharge et un débouquement dans
la mer des Indes, et les hautes montagnes s’y trouvent de même figurées pour
qu’on ne pût pas douter de cet ensemble admirable. Ces montagnes, au reste, ces
fleuves, ces glaçons, ces mers intérieures et grands golfes ont été imaginés
d’après la fausse hypothèse que les glaçons qui flottent dans les mers, sont
nécessairement formés à l’extrémité du lit des fleuves, et voiturés dans le
bassin des mers par les fleuves. [… ] On sent bien maintenant que l’observation
et les connoissances géographiques, bien constatées, devoient précéder les
assertions de Buache, et les décisions de sa prétendue géographie-physique. Je
pourrois citer encore plusieurs autres assertions erronées semblables,
produites de même par le mépris des observations d’histoire naturelle et par la
confiance accordée, sans discussion, à des navigations aventurées : et enfin
par l’engouement pour un système qui n’étoit fondé sur aucune base ni sur aucun
principe solide et raisonné. »
Encycl.
méthod., p. 813-814.
[42]
M.-C. ROBIC, « Carte et topographie… », art. cit., p.
261.
[43]
« un observateur intelligent ne se bornera pas tellement dans
ses savantes discussions aux formes extérieures et à la structure d’un objet
qu’il ne prenne aussi connaissance exacte des matières elles-mêmes qui par
leurs divers assemblages ont concouru à le produire »;
Encycl., p. 615,614,616.
[44]
Gérard LENCLUD, « Quand voir, c’est connaître. Les récits de
voyage et le regard anthropologique »,
Enquêtes.
Anthologie, histoire, sociologie, n
Ëš1,1995, (Marseille, Éditions
Parenthèses), p. 16.
[45]
« Comme l’inspection attentive et réfléchie de notre globe nous
promet une multitude infinie de lumières et de connoissances absolument neuves,
un observateur qui commence à donner un ensemble systématique à la petite
portion des faits qu’il a recueillis, semble regarder comme inutiles toutes les
découvertes qu’on a lieu de se promettre de ceux qui partageront son travail. »
Encycl., p. 615.
[46]
« À mesure qu’on parcourra un plus grand nombre de ces objets,
ces formes venant à s’offrir plus ou moins fréquemment à nos regards, elles
produiront dans notre esprit des impressions durables, des caracteres
reconnoissables qui ne nous échapperont plus, et qui nous donneront les
premieres idées de la régularité de toutes ces choses. Nous tiendrons un compte
exact des circonstances et des lieux où elles s’annonceront; et enfin nous
serons, par une suite de la même attention, en état de remarquer les variétés
et toutes leurs dépendances. » –
Encycl., p. 614-615.
[47]
« Lorsqu’on doit contempler des objets aussi compliqués que
ceux qu’il faut étudier pour fonder sur l’observation les bases de la théorie
de la terre, il est indispensable de se former à l’avance un plan, de se
prescrire un ordre, et de minuter, pour ainsi dire, les questions que l’on veut
faire à la nature », Horace-Bénédicte de SAUSSURE,
Voyages dans les Alpes, vol. IV, 1796,
§2304, cité dans Albert V. CAROZZI, « Symboles et codes pour la simplification
et la standardisation des observations géologique de terrain », in
De la géologie à son histoire,
op. cit., p. 76.
[48]
« Cette forme qu’on doit donner aux résultats des observations
sur les cartes de géographiephysique, indique aux naturalistes la manière de
les recueillir et de les rédiger sous des points de vue assortis à leur emploi
ultérieur. [… ] Cette association de travaux fait que le naturaliste adopte,
dans ses études, une manière particulière de voir et d’analyser les faits. Non
seulement il les voit mieux, mais encore il les voit à différentes reprises et
sous tous les rapports instructifs »
Encycl.
méthod., p. 808.
[49]
Silvia COLLINI, « Conseils pratiques et orientations théoriques
dans les instructions pour les voyageurs (XVIIIe siècle)», in Claude BLANCKAERT
(dir.),
Le terrain des sciences humaines, op.
cit., p. 57-71; Antonella VANNONI, « Les instructions pour les
voyageurs : voyage, expérience et connaissance au XVIIIe siècle »,
ibid., p. 73-87.
[50]
Encycl., p.
614.
[51]
Encycl. méthod., p.
I.
[52]
Encycl., p. 613 et p.
618-619.
[53]
Alain CORBIN,
Le territoire du
vide. L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Paris,
Champs-Flammarion, 1997 ( 1re éd., 1988), p. 126.
[54]
Encycl., p.
613.
[55]
Nicolas DESMAREST, « fontaine »,
Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des
arts et des métiers, volume VII, Paris, 1757, p. 81-101.
[56]
Encycl. méthod., p.
792.
[57]
Encycl., p.
615-616.
[58]
P. MINARD,
La fortune…, op.
cit., p. 171-196.
[59]
Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 721, fol. 141, fol.
153.
[60]
Jean-Marc DROUIN, « Bory de Saint-Vincent et la géographie
botanique », in Marie-Noëlle BOURGUET, Bernard LEPETIT, Daniel NORDMAN, Maroula
SINARELLIS (dir.),
L’invention scientifique de la
Méditerranée, Paris, Éditions de l’EHESS., 1998, p.
139-157.
[61]
Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 721, fol. 110,288 et
suiv., fol 115, fol. 43-44, fol. 156-160.
[62]
Paul VIDAL DE LA BLACHE, « Les caractères distinctifs de la
géographie »,
Annales de géographie,
1913, p. 290, cité dans Jean-Marc BESSE,
Voir la
terre. Six essais sur le paysage et la géographie, Arles, Actes Sud
– ENSP/Centre du paysage, 2000, p. 110.
[63]
J.-M. BESSE, « Les grandeurs de la terre. Essai sur la
transformation du savoir géographique au XVIe siècle », thèse de l’Université
Parsis I, p. 248.
[64]
N. DESMAREST, « Mémoire sur le Basalte »,
Mémoires de l’Académie royale des sciences,
1773, Paris, 1775, p. 649.
[65]
« Les échantillons que je présente ici seroient bien des
preuves fortuites qui n’autoriseroient pas la généralisation que je donne aux
conséquences que j’en tire, si des observations suivies et représentées ne me
mettoient en état d’indiquer dans les Monts-Dor des cantons de cinq à six cents
toises d’étendue qui offrent en grand ces nuances si instructives de l’action
du feu », N. DESMAREST, « Mémoire sur l’origine et la nature du basalte à
grandes colonnes polygones »,
Mémoires de
l’Académie royale des sciences, 1771, Paris, 1773, p.
723-724.
[66]
Encycl., p.
616.
[67]
Encycl., p.
614.
[68]
« Cette étude des volcans, dirigée dans les vues de former des
atlas volcaniques, a contribué singulièrement à perfectionner la
géographie-physique, non seulement en soignant la figure du terrain, mais
encore en rassemblant les matériaux altérés par le feu sous un point de vue
plus méthodique et plus propre à faire distinguer ce qui peut être l’ouvrage du
feu de celui des eaux courantes. D’après ce même plan de travail, la géographie
physique peut aussi indiquer sur ces cartes les matières intactes et
primitives, au milieu desquelles le feu s’est fait jour et dont il a recouvert
de grandes parties par des courans de laves, qui ont pris naissance au pied des
montagnes qui sont les centres d’éruption. »
Encycl. méthod., p. 822.
[69]
M.-N. BOURGUET, Christian LICOPPE, « Voyages, mesures et
instruments. Une nouvelle expérience du monde au siècle des Lumières »,
Annales HSS, 52/5, sept.-oct. 1997, p.
1115-1151.
[70]
Encycl., p.
614,615.
[71]
M.-N. BOURGUET, « Voyage, collecte, collections. Le catalogue
de la nature (fin XVIIe-début XIXe siècles)», in D. LECOQ, A. CHAMBARD,
Terre à découvrir…, op. cit., p.
200.
[72]
B. LEPETIT, « Missions scientifiques et expéditions militaires
: remarques sur leurs modalités d’articulation », in M.-N. BOURGUET, B.
LEPETIT, D. NORDMAN, M. SINARELLIS (dir.),
L’invention…, op. cit., p. 111.
[73]
Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 721, fol. 110.
[74]
« Comme un seul homme ne peut pas tout voir par soi-même, et
que c’est la condition de nos connoissances de devoir leurs progrès aux
découvertes et aux recherches combinées de plusieurs observateurs; il est
nécessaire de s’en rapporter au témoignage des autres : mais parmi ces
descriptions étrangeres, il y a beaucoup de choix; et dans ce discernement il
faut employer une critique sérieuse et une discussion severe. »
Encycl., p. 616.
[75]
Bibliothèque nationale de France, Ms NAF 803, fol.
110,115.
[76]
Dans ses carnets de terrain, Desmarest se réfère souvent à
Rouelle, ainsi, dans son « Voyage dans une partie du Bordelais et du Périgord »
( 1761), il note : « M. Rouelle prétend être en état de faire voir que les
pierres les plus brutes sont assujeties a une cristalisation masquée, il est
vray par des matières brutes », Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 721,
fol. 166.
[77]
Encycl. méthod., p.
410.
[78]
Desmarest note ainsi : « Voilà quelle étoit la manière de
philosopher de Buffon et de raisonner lorsqu’il s’agissoit de prendre une
décision sur les points les plus importants de l’histoire de la terre. Opposons
à cet échafaudage vague et sans principes, la lumière que les découvertes de
Rouelle nous ont offerte depuis long-tems sur la distinction de l’ancienne et
de la nouvelle terre, et sur la méthode qu’il convient de suivre pour les
reconnoître à des caractères invariables et très apparens. »
Encycl. méthod., p. 811.
[79]
Encycl., p.
613,616.
[80]
M. D’ANVILLE,
Considérations
générales sur l’étude et les connaissances que demande la composition des
ouvrages de géographie, Paris, 1777.
[81]
Encycl., p.
613,616,617.
[82]
Encycl., p.
617.
[83]
Encycl., p.
613,617.
[84]
Encycl., p.
618.
[85]
Encycl., p.
618,615.
[86]
Encycl. méthod., p.
807.
[87]
Christian JACOB,
L’Empire des
cartes. Approche théorique de la cartographie à travers l’histoire,
Paris, Albin Michel, 1992.
[88]
Encycl. Méthod., p.
807-808.
[89]
Encycl., p.
615,617,618.
[90]
Encycl. Méthod., p.
808,803,805.
[91]
Encycl. Méthod., p.
177.
[92]
« c’est d’après ces vues que les grands continents et les
principaux bassins des mers seront figurés avec exactitude et décrits sur les
récits des voyageurs les plus éclairés, en indiquant cependant ce qui reste à
déterminer par de nouvelles recherches. »
Encycl.
Méthod., p. 810.
[93]
Encycl., p.
616.
[94]
Pablo Cesar DA COSTA GOMES, « Les deux pôles épistémologiques
de la modernité. Une lecture des fondements de la géographie chez Kant et
Herder », in Jean-François STASZAK,
Les discours
du géographe, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 212-213.
[95]
M. FOUCAULT,
L’Ordre…, op.
cit., p. 70.
[96]
Marc-Antoine KAESER, « Nationalisme et archéologie : quelle
histoire ?»,
Revue d’Histoire des Sciences
Humaines, n
Ëš2,2000, p. 161.