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Revue d’histoire moderne et contemporaine

2004/5 (no51-4bis)

  • Pages : 112
  • ISBN : 9782701137384
  • DOI : 10.3917/rhmc.515.0043
  • Éditeur : Belin

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Quand proposition m’a été faite de participer, « littéraire », à cette lecture critique et collective du dernier livre de Gérard Noiriel, je dois avouer que j’ai d’abord hésité pour des raisons qu’on comprendra aisément si on se réfère, par homologie, à l’analyse subtile qu’il propose des relations difficiles et contradictoires entre les historiens et les philosophes. Et puis j’ai accepté, ayant dû admettre que, de façon exceptionnelle dans le travail d’un historien me semble-t-il, la littérature tenait une grande place dans ce livre.

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Elle est présente sous des formes très diverses : il y a d’abord une sorte d’aveu presque implicite que la littérature joue pour lui, sur un plan personnel, un rôle important. C’est évidemment ce que manifeste la présence de Virginia Woolf mais aussi de tout petits signes, presque invisibles – des citations de Proust, des références à Balzac, à Valéry, à Mallarmé, à Francis Ponge, etc. Et puis il y a l’affirmation (la revendication ?) que la littérature peut (doit ?) devenir un instrument à l’usage des historiens, non pas du tout, comme le veulent les partisans les plus radicaux du Linguistic Turn, pour réduire l’histoire à un récit, mais pour aider les historiens à réfléchir à leur pratique, et en particulier à la place du « sujet » historien dans ses propres recherches. Du même coup le « point de vue » littéraire sur ce travail peut légitimement, sans doute, aider à comprendre et à définir la spécificité de la posture scientifique et intellectuelle de Gérard Noiriel.

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Je voudrais donc m’attacher principalement à deux aspects de ce livre :

d’une part, cette affirmation de l’importance de la subjectivité du chercheur, c’est-à-dire des particularités et des singularités d’un sujet cherchant, lisant, écrivant qui, seules, peuvent expliquer sa « pente », c’est-à-dire sa propension à voir (ou à ne pas voir) tel ou tel type de phénomènes, à importer telle ou telle logique dans son travail, etc. – « Le regard que les historiens portent sur le passé est fortement tributaire de leur expérience vécue, écrit-il dans son avantpropos, telle est l’hypothèse centrale de ce livre » (p. 4). Et d’autre part, l’intérêt, élaboré et repris en quelque sorte à chaque chapitre, pour la question – évidemment centrale dans le cas des œuvres artistiques ou littéraires – de l’interprétation.

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La revendication de la place d’un « sujet » de la recherche est largement iconoclaste dans un univers où, au moins en France, le positivisme est plutôt la norme et où l’objectivité revêt souvent la forme de la dissolution des particularités subjectives. Mais on comprend très vite que, dans le cas de Gérard Noiriel, il ne s’agit pas de l’affirmation d’une pure subjectivité, c’est-à-dire de l’abandon des normes de l’objectivité dans la recherche historique. Il est bien plutôt question d’un retour réflexif, dans le processus même de la recherche ou de la lecture, sur le chercheur lui-même et sur ses biais ou ses pulsions singulières (et socialement constituées) pouvant expliquer ses choix. On voit d’ailleurs très bien, tout au long du livre, que l’importance donnée à « l’expérience vécue », à « l’humeur », aux processus « d’appropriation et de résistance » dans la recherche historique et dans l’interprétation des textes ne conduit nullement à l’affirmation d’un relativisme absolu. Au contraire : c’est, paradoxalement, la volonté affirmée de prendre en compte la dimension subjective (et donc, précisément l’histoire personnelle, la trajectoire, la position du chercheur, de l’interprète ou du lecteur) qui, seule, étant donné « que l’accord dans les sciences humaines ne peut pas être obtenu de la même façon que dans les sciences physiques » (p. 20), peut permettre l’accession à la scientificité en histoire. Et aussi, Gérard Noiriel y insiste à plusieurs reprises, à une véritable démocratisation de la recherche historique. Il s’agit, autrement dit, de ne pas oublier que le processus d’objectivation de la connaissance ou d’accession à la connaissance dans les sciences humaines ou sociales suppose, comme le dit Pierre Bourdieu, d’« objectiver le sujet de l’objectivation ». Et l’on aperçoit que, tout au long de ce livre, cette présence apparemment paradoxale du sujet de l’objectivation est portée à la fois par la théorie bourdieusienne de la réflexivité (certes avec quelques distances, comme on le voit dans le chapitre 7) et par la pensée de Richard Rorty qui, insistant sur l’expérience vécue des philosophes et sur le « caractère éminemment personnel de la contribution que les philosophes fournissent à la pensée » (p. 223), permet à Gérard Noiriel de questionner « les fondements universels du savoir » (p. 22).

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Ce retour réflexif sur le sujet même de la recherche permet de mettre la question de l’interprétation (de sa définition, de ses limites, de ses formes, de ses conditions de possibilité, de ses contradictions) au centre de la réflexion, sans jamais la traiter comme un fait relatif. J’ai pensé sans cesse, en lisant le livre, aux recherches de Jean Bollack sur les textes de l’Antiquité et en particulier à son analyse de l’Œdipe Roi de Sophocle. Bollack travaille en quelque sorte en deux temps : d’abord, il cherche à restituer ce qu’il appelle « la lutte pour le sens », c’est-à-dire les strates de l’appropriation interprétative qui transforment, pour des siècles, le sens qu’on donne à une œuvre littéraire réputée universelle – universalité qui permet d’oublier son historicité particulière; ce faisant, il ne renonce pas à donner une nouvelle interprétation fondée sur un travail historique rigoureux qui, une fois opéré le « décapage » des opérations de déshistoricisation, n’est pas énoncée comme relative, ou prenant place dans une série indifférente. De la même façon, il est frappant de constater que Gérard Noiriel, à propos de Max Weber par exemple, ne se contente pas d’énumérer, de décrire et d’historiciser des interprétations de l’œuvre qu’il considère comme fausses (notamment les lectures philosophiques qui ont cours en France), c’est-à-dire de décrire en simple observateur désintéressé les « conflits d’interprétation » qui se livrent à propos de son œuvre, mais d’expliciter la sienne, en lien avec ce qu’il appelle une « définition sociologique de la sociologie » (p. 96) et une défense du travail empirique dans les sciences sociales.

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On pourrait dire que la question de la signification assignée aux textes apparaît de deux points de vue, qui forment les deux parties du livre : d’abord à propos d’œuvres dont l’interprétation elle-même est objet de conflits ou d’interrogations – comme Weber –, ensuite en lien avec des penseurs ou des pensées qui sont des instruments théoriques et pratiques – ainsi de Rorty, de Foucault, d’Élias ou de Bourdieu. Mais on peut noter, et c’est là le premier indice de réflexivité de l’ouvrage, que les œuvres théoriques elles-mêmes sont replacées dans le contexte qui les caractérise. La pensée de Rorty devient ainsi non seulement un instrument pour penser la question de l’interprétation et de la vérité, mais aussi un objet à propos duquel vérifier l’inéluctable conflit interprétatif et rétablir la « vérité » à son propos.

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Cette sorte d’interprétation au carré ou de réflexion sur le processus de la compréhension, trouve sans doute sa forme la plus achevée dans le chapitre consacré au Linguistic Turn. Gérard Noiriel y rappelle les grandes étapes de la discussion internationale qui s’est instaurée, surtout aux États-Unis et en Angleterre, sur les fondements de la discipline historique. Il retrace très précisément les termes du débat, le rôle et les prises de position des grands protagonistes, les transformations de la discussion au sein des différents champs nationaux. Quoique sa position soit complexe et nuancée sur cette question (puisqu’il évoque, entre autres, le fait que l’intérêt renouvelé pour le langage et les textes a pu, parmi les historiens anglais par exemple et chez Gareth Stedman Jones en particulier, renouveler l’histoire sociale [p. 108]), il rappelle néanmoins que, dans ses formes les plus radicales, le Linguistic Turn est une entreprise très puissante de destruction ou d’affaiblissement de « l’histoirescience » par opposition à « l’histoire-récit », pour reprendre la distinction proposée par Lawrence Stone; et que la théorie littéraire a joué un rôle central et néfaste dans cette mise en cause radicale des fondements de l’histoire et de la recherche historique. Ce rappel à la fois chronologique et conceptuel permet de faire comprendre très précisément comment certains historiens ont trouvé chez les théoriciens de la littérature des armes pour lutter dans leur propre univers; comment ils se sont appuyés sur les prétentions totalisantes de la critique sémiologique de Barthes et de certains de ses disciples déclarés, et comment cette entreprise de déréalisation du monde (et de la discipline historique elle-même) s’est opérée au nom des affirmations les plus irresponsables des littéraires, de cette sorte d’idéalisme triomphant qui est l’idéologie professionnelle des littéraires et de leur prétention à réfuter le projet même des sciences sociales à partir de leur soi-disant découverte du caractère non référentiel du langage.

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Il est clair qu’on voit apparaître dans cette « conversion » linguistique d’une partie des historiens toute la structure de domination du champ littéraire international, c’est-à-dire les formes complexes de la domination que le champ littéraire français (ou, mieux, parisien) continue à exercer en matière littéraire.

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Ajoutons aussi qu’une des seules façons de lutter efficacement contre cette forme d’obscurantisme et de conservatisme spécifiques serait de travailler, tant en histoire qu’en littérature, à faire de la critique littéraire une véritable histoire, c’est-à-dire une science sociale comme (et autant que) les autres.

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Si l’interprétation (et ses liens avec le sujet interprétant) est le point « crucial », comme disent les Anglo-Saxons, de ce livre, c’est justement à propos de la littérature que je voudrais engager la discussion avec Gérard Noiriel. C’est peut-être en effet dans le domaine de l’interprétation et de l’analyse littéraires que, paradoxalement, l’intervention de l’« expérience vécue » et du « je » dans le processus interprétatif vus par Gérard Noiriel, devient problématique. Le chapitre consacré à Virginia Woolf s’inscrit en effet dans la même logique interprétative que le reste du livre, mais la lecture qui est faite de La promenade au phare repose sur un présupposé unique : il y aurait superposition ou même coïncidence totale entre le passé ou la biographie de l’auteur et la narration ou l’histoire de ses personnages. Autrement dit, il faudrait (et il suffirait de) connaître la vie d’un auteur (et dans ce cas Gérard Noiriel précise que nous disposons à la fois du journal de Virginia Woolf et de biographies très documentées) pour comprendre non seulement ses livres, mais encore son entreprise littéraire tout entière. C’est, pour prendre un exemple entre mille, sur la même vision exclusivement psychologique (ou psychogénétique) de la production littéraire que repose une grande partie de l’interprétation de l’œuvre de Kafka. Cette croyance dans la coïncidence entre les personnages (par exemple K. dans Le Procès) et l’expérience personnelle de l’auteur, est à l’origine de multiples contresens et malentendus sur le sens même à donner à l’œuvre, transformée du même coup en test projectif permettant à tout lecteur de trouver matière à identification. Dans le cas de Kafka, les commentateurs s’appuient aussi sur le journal en y cherchant presque exclusivement des points de rapprochement entre les événements d’une vie et les récits fictionnels.

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Or, il y a longtemps que la critique a montré (dans le cas de Proust par exemple) la nécessité de distinguer entre l’écrivain, le narrateur et le personnage, et de ne pas confondre l’ordre romanesque avec l’ordre (auto)biographique. De plus, Pierre Bourdieu a fourni les instruments pour pouvoir procéder à une véritable historicisation des textes littéraires, c’est-à-dire pour analyser la position d’un auteur dans un espace, et restituer ainsi ses choix esthétiques ou formels en relation avec la totalité de son univers littéraire. Le passage par la médiation littéraire permet d’éviter l’identification ou la réduction psychologique ou sociologique. C’est pourquoi je crois que, contrairement à ce que Gérard Noiriel affirme au début de son livre, il y a en réalité « beaucoup de différences entre la façon de lire un ouvrage de sciences sociales et la façon de lire un roman ». La narration romanesque ne permet pas, ou pas directement, l’accès à un savoir immédiat. Elle ne peut pas être considérée, par exemple, comme un « document » sur une réalité sociale ou historique, elle ne peut pas fournir des « informations » sur un « contexte historique » ou même sur une histoire familiale particulière, ou plutôt elle ne le peut que si le travail d’historicisation et de « situation » de son auteur dans le champ littéraire national et international a été effectué auparavant. Par exemple, dans un univers où les innovations formelles sont considérées comme les formes les plus hautes de la création spécifique, je ne crois pas qu’on puisse considérer qu’elles sont simplement l’expression d’une « tension » psychologique, d’un « travail sur soi » ou un moyen de « nuancer les vérités qui sont énoncées sans pour autant jamais y renoncer » (p. 206).

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Autrement dit, et pour tenter de formuler les termes d’une discussion avec Gérard Noiriel à partir des prémisses qu’il pose au début de son ouvrage : c’est paradoxalement parce que la littérature (contrairement à la philosophie ou aux sciences sociales notamment) revendique l’omniprésence ou même la légalité de la subjectivité dans la totalité de ses productions qu’on ne peut pas, en suivant Rorty, se fonder sur l’expérience vécue de l’auteur pour interpréter sans médiation les textes littéraires.

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Mais la lecture qu’il propose de La promenade au phare est profondément révélatrice de l’expérience de l’interprète lui-même : l’insistance sur la haine à l’égard d’un père tyrannique, sur la solidarité des enfants, sur la solitude de la mère, sur les souffrances générées par la famille, et aussi sur le « travail sur soi » que rend possible l’écriture, donne beaucoup de clés pour comprendre l’« esquisse autobiographique » qui clôt le livre, ou plutôt les principes de l’identification qui s’est sans doute opérée à la lecture du roman de Virginia Woolf. Ce texte est évidemment une façon réflexive de clore cette longue réflexion sur la réflexivité. En livrant, avec toute la retenue et la distance que lui permet l’usage des outils de l’analyse historique et sociologique, mais aussi avec le courage spécifique de qui accepte de donner sur lui des informations sur ce qui reste d’ordinaire informulé ou euphémisé, les grandes étapes de ce parcours personnel à bien des égards douloureux et difficile et, de ce fait, si émouvant pour le lecteur, Gérard Noiriel propose d’abord une « interprétation de lui-même » pour paraphraser Richard Rorty. Ce faisant, il fournit aussi, dans une sorte de mise en conformité avec le principe de réflexivité, tous les éléments nécessaires à qui voudrait comprendre l’expérience vécue et la trajectoire sociale et intellectuelle de l’interprète de tous ces textes.

Pour citer cet article

Casanova Pascale, « Littérature et histoire : interpréter l'interprète », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 5/2004 (no51-4bis), p. 43-47.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2004-5-page-43.htm
DOI : 10.3917/rhmc.515.0043


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