2004
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Table ronde : Faut-il avoir peur des Cultural Studies ?
Histoires du genre en Grande-Bretagne, 1968-2000
Laura Lee Downs
Laura Lee Downs CRH-EHESS 54 boulevard Raspail 75006 Paris
Le 18 mars 1920, Virginia Woolf publia dans le Times Literary Supplement
un commentaire ironique sur l’état déplorable des savoirs sur l’histoire des
femmes :
« On sait depuis toujours que les femmes existent, qu’elles produisent des enfants,
qu’elles n’ont pas de barbe, et qu’elles deviennent rarement chauves, écrit Woolf, mais à l’exception de ces aspects, et de certains autres en lesquels elles sont présumées identiques aux
hommes, on connaît très peu de chose d’elles, et on a peu de preuves fiables qui peuvent servir de base à nos conclusions » [1].
L’état des savoirs sur l’histoire des femmes a beaucoup progressé depuis
que Woolf a proposé cette évaluation pessimiste, car la renaissance féministe
des années 1968-1975 a donné lieu à une énorme vague de recherche sur la
condition féminine dans toutes les sciences humaines, y compris en histoire.
Dans cet article, nous tâcherons de faire un bref résumé des tendances principales de l’histoire des femmes et du genre en Grande-Bretagne depuis les
années 1968. Nous parlerons du passage de l’histoire des femmes « première
manière » des années 1960 et 1970 à l’histoire du genre au cours des années
1980. Puis, nous passerons à l’engagement des historiennes féministes dans le
post-structuralisme à partir des années 1985, avant de terminer sur une brève
discussion de la période « post-post-structuraliste » qui suivit les débats irrésolus autour du tournant linguistique. Dans cette dernière partie de l’article,
nous montrerons, à travers une analyse rapide du livre de Lyndal Roper,
Œdipus and the Devil, que cette période « post-post-structuraliste » se caractérise par des pratiques de recherches plutôt éclectiques, qui puisent dans plusieurs approches différentes.
Nous prenons l’exemple de l’historiographie britannique parce qu’elle
offre un abrégé particulièrement explicite et parlant de l’impact de ces deux
mouvements – d’abord vers le genre, puis vers l’analyse post-structuraliste des
discours – sur la structure du champ historique en général. De plus, il me
semble que le fameux « tournant linguistique », c’est-à-dire, le passage de l’histoire sociale vers une histoire culturelle des représentations et des discours
marque une évolution parallèle à l’évolution des
Cultural Studies vers la « textualisation » des savoirs dont parle Stéphane van Damme, dans la contribution
qui précède. Ce tournant culturel et linguistique a suscité des conflits parfois
violents parmi des chercheurs britanniques, qui y voyaient « la fin de l’histoire
sociale ». Car, comme on le verra, il remet en cause non seulement le statut des
acteurs en histoire mais toute la structure explicative par laquelle les historiens
rendent compte des changements dans le temps : « Comprise comme une pure
création discursive, le genre ne peut pas servir de catégorie d’analyse historique » écrit Lyndal Roper en 1994. « Sans une explication des liens entre le
social et le psychique, le genre dans sa forme purement discursive est incapable
de conceptualiser le changement dans le temps »
[2]. D’où son effort pour intégrer
des analyses culturelles et discursives dans une démarche plutôt ancrée dans
l’analyse des structures psychiques et sociales de l’époque moderne. Ainsi, elle
cherche à montrer que, loin d’être le simple produit de processus purement discursifs, le genre (c’est-à-dire les rapports sociaux de sexe, les identités masculine et féminine) est le fruit de processus qui sont à la fois discursifs
et sociaux.
Ainsi défini, le genre peut dépasser les limites des analyses purement textuelles
pour devenir une catégorie d’analyse historique.
Au début des années 1970, l’histoire sociale du travail féminin trouva ses
racines épistémologiques et institutionnelles dans le mouvement socialiste pour
une histoire du peuple, organisé autour de la New Social History d’Edward
Thompson, Eric Hobsbawm et du jeune Gareth Stedman Jones, entre autres
[3].
L’épistémologie de cette historiographie reposait sur la fameuse articulation
thompsonienne entre
agency (le pouvoir d’agir) et structure, entre expériences
(d’exploitation) et identité (de classe), et, par conséquent, sur une politique de
classe. La classe sociale était donc perçue comme un processus dynamique, mis
en œuvre par des agents tout autant que par des conditions. D’où l’importance
capitale pour la New Social History de l’expérience dans la formation des identités collectives, fondement de toute action politique et révolutionnaire.
Pour cette première génération d’historiennes féministes, la question du
travail constitua un front pionnier pour la recherche sur les femmes, d’abord
parce que le travail hors du foyer familial fut perçu comme une libération de la
femme, mais aussi parce que les historiennes féministes, issues pour la plupart
des mouvements de gauche qui se voulaient proches du mouvement ouvrier,
ont souvent choisi d’écrire l’histoire des femmes du peuple. L’énorme production de cette première génération d’historiennes féministes privilégiait donc le
monde ouvrier et le travail des femmes, en prenant des mots et des catégories
d’analyse marxiste déjà dominants dans le champ du travail comme « classe de
sexe », « lutte des sexes » et « patriarcat » (au lieu du capital, ou parfois avec lui).
Au centre de ces études, le concept d’exploitation, appliqué à l’économie, fut
étendu au domaine familial et sexuel. Or, si très peu d’historiennes ont suivi
Christine Delphy dans sa construction de la femme comme une « classe de
sexe »
[4], toujours exploitée par l’homme, la recherche sur les femmes et le travail à cette époque s’organisait autour de la « dualité des systèmes », le capitalisme et le patriarcat, qui doivent être étudiés simultanément pour expliquer
l’oppression double de l’ouvrière (à l’usine mais aussi au foyer).
L’arrivée du genre sur la scène anglaise se déroula largement autour de la
recherche collective de Catherine Hall et de Leonore Davidoff, et notamment
autour de la publication en 1987 de leur grand livre sur la formation des
classes moyennes à travers la séparation sexuée du public et du privé, Family
Fortunes. Men and Women of the English Middle Class, 1780-1850. Ce livre est le
fruit d’une longue collaboration entre l’historienne Hall et la sociologue
Davidoff, qui ont commencé leurs recherches en 1978.
« La politique féministe [anglaise] des années 1975 trouvait son expression dans notre
intérêt pour le genre et la classe, écrit Catherine Hall en 1992. L’optimisme initial du mouvement féministe, l’idée euphorique qu’on allait transformer le monde à travers notre compréhension – récemment acquise – de la division sexuelle du travail, de l’organisation de la famille
et des relations de pouvoir entre les hommes et les femmes, cédait la place à la conviction plus
austère que les transformations si convoitées seraient extrêmement difficiles à réaliser » [5].
Il ne suffisait plus de rendre visibles les femmes en histoire, de les remettre
dans une histoire d’où elles étaient indûment exclues, « mais de réécrire cette
histoire afin de montrer comment le genre, axe crucial du pouvoir dans la
société, ouvrait les perspectives sur l’organisation de n’importe quelle
société »
[6]. L’application du concept de genre (défini comme la construction
sociale des identités sexuées) à l’étude de la formation des classes moyennes
visait un double objectif : d’une part, démontrer comment son intégration dans
l’analyse historique remet en cause l’interprétation en vigueur des processus
sociaux et économiques, et d’autre part, dégager le sens même du genre et ses
évolutions à travers le temps.
Hall et Davidoff ont écrit un livre qui parle des hommes et des femmes, et de
la formation des classes moyennes pendant la révolution industrielle à travers la
reconstruction des identités sexuées. Au centre de cette histoire, se trouvent les
distinctions sexuées qui divisent le public et le privé, et définissent les fonctions
complémentaires des deux sexes, à travers lesquelles une nouvelle classe sociale
fut construite sur des nouvelles bases économiques. Au cœur du livre règne
l’ambition d’analyser la construction des identités sexuées dans une société particulière, des identités qui sont, pour les auteures, conçues comme le lien entre
la psychologie individuelle et la collectivité. Ce livre allait ainsi faire émerger la
subjectivité comme objet de recherche, à la fin des années 1980. Il élargissait
aussi le champ de recherche de l’histoire des femmes vers une histoire du genre,
des rapports sociaux de sexe, de la construction des identités masculine et féminine. Ce mouvement vers le genre, quoique contesté par certaines chercheuses
qui y voyaient l’abandon du sujet militant de la condition féminine, s’étendit
rapidement parmi les historiennes féministes, et donna le jour à un foisonnement spectaculaire de recherches sur les relations hommes-femmes, et la
construction des identités sexuées dans toutes les classes sociales
[7]. Ainsi, l’histoire du travail féminin perdit sa position privilégiée dans la recherche féministe, car le livre qui mettait en avant le genre comme outil d’analyse sociale
dans l’historiographie anglaise, et qui définissait le sens du mot (identités
sexuées mutuellement construites à travers une séparation sexuée du public et
du privé), changeait aussi l’objet initial des recherches féministes, qui passèrent
du travail des femmes à la construction des identités féminine et masculine
parmi la bourgeoisie industrielle.
Le livre de Hall et Davidoff donna donc une élaboration historique à la
fameuse phrase de Simone de Beauvoir, en montrant en détail qu’on ne naît pas
femme (ou homme, d’ailleurs), mais qu’on le devient. Pour certaines chercheuses cependant, la distinction public/privé sembla trop proche des autoreprésentations des bourgeois anglais qu’elles cherchent à décrire pour être
vraiment crédible comme catégorie d’analyse historique
[8]. Comme la notion du
patriarcat, cette grille analytique de sphères séparées semblait trop fonctionnaliste, produisant une distinction harmonieuse et complémentaire des espaces et
des sexes, délaissant les implications politiques de la domination masculine; bref,
une distinction prête à tout expliquer (donc à ne rien expliquer).
Déjà au centre des controverses parmi les chercheuses féministes à la fin des
années 1980, le genre allait subir des transformations dans sa conception même,
avec la diffusion de la pensée post-structuraliste et post-moderne de Denise Riley
et de Joan Scott sur les catégories « femmes/femme » et « genre »
[9]. À la place du
concept de genre déployé par Hall et Davidoff et leurs disciples, qui se cantonnait
dans l’histoire sociale (rapports sociaux entre les sexes, division sexuelle du travail), cette pensée post-moderne insista sur la construction discursive des catégories sociales, y compris les identités sexuées et la catégorie « femmes » au pluriel.
En outre, l’accent fut mis sur la question de pouvoir, car « le genre est une façon
première de signifier des rapports de pouvoir ». Ainsi, et à la suite de Michel
Foucault, Scott définit le genre comme « le savoir sur la différence sexuelle ». Selon
elle, l’emploi de cette notion présuppose que « les rapports entre les sexes constituent un des piliers de l’organisation sociale » (et non seulement de la formation
des classes sociales), et « que la culture conditionne pour une large part l’identité
masculine et féminine ». Ainsi, « les différences entre les sexes sont à la fois le fruit
et la source des structures hiérarchiques de la société »
[10]. La tâche la plus importante pour une nouvelle histoire du genre ne consiste donc plus à redécouvrir ou
reconstruire les expériences féminines du passé, mais à retracer le processus de la
production du discours et de la diffusion des idées à l’égard des hommes et des
femmes. Elle prône une histoire « politique » du genre, mettant l’accent sur les
luttes et les conflits engendrés par l’établissement des définitions du concept.
Puisque la différence sexuelle constitue l’une des formes d’expression les plus
courantes des rapports de pouvoir, l’analyse historique du genre révélerait alors
un aspect fondamental de l’organisation de la société et de la politique.
Il est évident que cette démarche écarte toute notion d’expérience, renvoyée
dans le camp positiviste d’une histoire sociale prétendument banale, épuisée, et
privée de sa légitimation marxiste. Ainsi, ce courant estime que l’« expérience »,
telle qu’elle était déployée dans l’histoire sociale naïve et positiviste des
années 1960 et 1970, n’existe pas en tant que telle. Pour Scott, il s’agit plutôt
d’un processus historique qui, à travers les discours, positionne les sujets et produit leurs propres expériences. L’objet de la recherche historique est donc forcément constitué par les discours qui organisent les expériences, et non par les
expériences elles-mêmes.
Cette position militante en faveur d’une approche discursive a suscité un
enthousiasme considérable en Angleterre au début des années 1990. Les raisons
de cet enthousiasme se trouvent dans le fait que, depuis les années 1970, la pratique de la New Social History, avec sa vision déterministe de l’expérience individuelle, ne pouvait ni expliquer ni articuler les liens entre l’expérience
individuelle et les expériences et identités collectives, entre les structures
objectivées et les appréhensions cognitives. L’effondrement du concept d’expérience est donc le résultat d’une remise en cause de ce statut de transparence
immédiat entre l’individu et les catégories sociales. Pour plusieurs historiens, et
surtout pour plusieurs historiennes du genre, l’histoire des discours devenait la
seule approche possible de l’histoire
[11]. Dès lors, l’attention se portait sur « les
caractères discursifs de l’expérience », et la tâche de l’historien (ou du socio-logue) était de comprendre les étapes de ce processus discursif dans lequel les
identités sont inscrites. En fait, la solution post-moderne visait à substituer le
naturalisme du langage au naturalisme des structures sociales
[12].
Les historiennes féministes britanniques furent partagées devant cette critique féministe et post-moderne des certitudes thompsoniennes sur l’expérience, comprise comme le lien vital entre les structures matérielles et les
consciences sociales. Malgré l’enthousiasme pour une histoire du genre, plusieurs historiennes furent rebutées par l’abandon total de l’étude des phénomènes sociaux et de « l’expérience » prôné par les post-modernistes; une histoire
culturelle refermée sur elle-même, sollipsiste et absorbée dans des jeux linguistiques. Ainsi, Catherine Hall, quoiqu’attirée par l’élargissement du genre pour
comprendre l’organisation sociale et politique, montra une certaine réticence
devant la généalogie post-structuraliste de cette analyse du pouvoir et du genre;
analyse qui, selon elle, était issue autant des
Consciousness-Raising Groups des
années 1970, et à travers l’expérience politique d’une identification collective
des lieux de pouvoir, que des débats raréfiés des post-structuralistes
[13]. Avec ses
collègues féministes, Hall estima que le « refus du réel » chez les historiennes
post-modernistes présentait des problèmes pratiques aux historiennes formées
dans la tradition empirique de la recherche historique anglaise. Plus profondément, une partie des historiennes féministes fut rebutée par l’anti-humanisme
d’une démarche qui prône l’analyse des discours à la place de celle des êtres
humains. Néanmoins, la crise autour du tournant linguistique laissa des traces
durables, mettant l’analyse des discours et des représentations au centre de la
recherche historique, et développant une histoire culturelle des identités politiques et nationales, de la citoyenneté, et des appartenances de race, de genre
et de classe dans la construction de ces identités
[14].
Derrière tous ces conflits du tournant linguistique, on trouve donc une sub-stitution d’objet, un glissement du monde de l’usine, des quartiers populaires et
du travail féminin vers l’Empire, la construction de la nation, et la subjectivité
féminine et bourgeoise, en raison du statut privilégié des analyses littéraires, des
traces écrites, des textes. En fait, la majorité des historien(ne)s du social s’est
tournée vers une histoire culturelle des discours et des représentations, et vers
une exploration de l’articulation entre culture et politique, ce qui implique un
changement d’objet (en l’occurrence, passer du travail à la citoyenneté et à la
construction de la nation). Il en résulte que l’énorme production des
années 1970 et 1980 autour du travail féminin s’est presque tarie depuis une
quinzaine d’années, et la recherche féministe post-moderne s’est largement
recentrée sur l’exploration du genre, définit comme façon première de signifier
des rapports de pouvoir dans le domaine politique proprement dit
[15]. L’objet
thompsonien de la New Social History, qui était l’articulation entre
agency (pouvoir d’agir) et structure, se déplaça donc vers la question de l’articulation entre
culture et politique.
Or, le constructivisme radical prôné par Joan Scott ou Judith Butler a
légué un problème particulièrement difficile à la recherche historique, car le
genre, dans sa forme purement discursive, n’est pas capable d’expliquer le
changement dans les catégories sociales ou identitaires à travers le temps, ce
qui présente un vrai problème pour les historiens. Si, par exemple, on comprend les identités sexuées comme le résultat de processus purement discursifs, comment peut-on expliquer des changements dans le contenu ou dans les
contours de ces identités à travers le temps ? En l’absence de tout moyen de
lier les processus discursifs aux expériences, les historiens se trouvent mal
équipés devant la problématique traditionnelle de l’histoire, l’explication des
changements à travers le temps. Certains chercheurs essaient de résoudre ce
problème en accrochant le genre à une catégorie plus dynamique, capable
d’expliquer le changement, comme la classe sociale. Mais il y a une deuxième
solution, prônée par un groupe de chercheuses anglaises pour qui le genre est
défini à la fois comme construction discursive et comme expérience corporelle
et psychique. Je termine donc sur une brève discussion des recherches d’une
de ces historiennes, Lyndal Roper, une moderniste qui travaille sur la Réforme
en Allemagne (notamment à Augsbourg) aux XVIe et XVIIe siècles.
« L’histoire du corps lance un défi à la théorie discursive en affrontant le
“créationnisme discursif”par la matérialité du corps, une réalité qui n’est que
pour partie une affaire de mots », écrit Lyndal Roper dans les premières pages
de son recueil d’articles, Œdipus and the Devil. Witchcraft, Sexuality and
Religion in Early Modern Europe ( 1994).
« Dans ce livre, je cherche à argumenter contre ceux qui insistent sur la création culturelle de la subjectivité. De plus, je veux démontrer que la sorcellerie et l’exorcisme – les deux
phénomènes sociaux de l’époque moderne qui sont les plus étrangers à l’époque contemporaine [… ] ne peuvent pas être compris sans référence à leur dimension psychique. »
C’est ainsi que Lyndal Roper lance son livre, qui offre une réflexion soutenue sur le rôle de l’irrationnel et de l’inconscient dans l’histoire, à travers
quelques études de cas tirées des archives municipales d’Augsbourg pendant
la Réforme : des cas de possession diabolique, des accusations de sorcellerie,
des efforts municipaux pour cantonner la violence des jeunes hommes
(expression classique de la masculinité virile et débordante). L’historienne
veut, à partir de ces études de cas, constituer une histoire culturelle de la relation entre corps et esprit, telle qu’elle était vécue à Augsbourg aux XVIe et
XVIIe siècles. Or, Roper propose d’attaquer cette vieille question selon une nouvelle perspective, dans laquelle le genre constitue le cœur de la démarche, et
pas seulement un axe supplémentaire de l’analyse. Car la différence de sexe,
comme fait physiologique et psychologique et comme construction sociale, est
un élément central et constitutif de la culture humaine. Le genre doit donc se
trouver au cœur de toute histoire culturelle.
Or, à force de considérer les sources, Roper fut convaincue que les outils
d’analyse affûtés par les chercheuses féministes n’étaient pas du tout adéquats
à l’étude de l’Europe moderne. Car en fin du compte, l’histoire féministe était
fondée sur un « refus » du corps, remarque Roper, refus qui plonge ses racines
dans le désir d’échapper aux limites biologiques de la féminité pour atteindre
« le domaine rationnel du discours »
[16]. Handicapée par une telle antipathie
pour le corps, que peut apporter la recherche féministe à l’étude de tels documents : transcriptions des procès pour sorcellerie, témoignages directs des
exorcismes, arrêtés municipaux de discipline, qui cherchaient à imposer des
nouvelles formes de contrôle de soi sur la population ? Après tout, « la différence sexuelle n’est ni purement discursive ni purement sociale », observe
Roper. « Elle est aussi matérielle. Le prix de la fuite du corps et de la différence
sexuelle se paie par les silences autour de ce que les chercheuses féministes
trouvent impossible à dire, avec le ton passionné de l’orientation féministe qui
insiste sur la nature construite de la différence sexuelle… Nous avons besoin
d’une vision de la différence sexuelle qui incorpore le corporel, et qui ne le nie
pas »
[17]. Autrement dit, il faut trouver de nouveaux outils qui permettraient aux
chercheuses de comprendre les identités sexuées
et les corps, la culture
et la
subjectivité
[18].
Les neuf articles qui constituent ce livre furent conçus et écrits pendant
la période la plus tendue des « guerres » autour du tournant linguistique,
entre 1988 et 1994. Frustrée par les limites des analyses discursives devant
des faits difficiles comme l’apparente collaboration des femmes accusées de
sorcellerie dans la fabrication d’un récit intelligible de leurs prétendus
« crimes », Roper se tourna, petit à petit, vers les démarches psychanalytiques;
sans pour autant vouloir laisser tomber l’analyse sociale et historique du
monde moderne qui produisait ces histoires de possession et de sorcellerie.
Les neuf articles du livre tracent alors le chemin intellectuel frayé par l’auteur,
un chemin qui l’emmena de plus en plus « loin de la conviction que le genre est
le fruit des pratiques linguistiques et culturelles, vers l’opinion que la différence sexuelle a sa propre réalité physiologique et psychique, et que la reconnaissance de ce fait doit influencer notre façon d’écrire l’histoire »
[19].
Selon Roper, les historiens ont tendance à mettre de côté une question
centrale, à savoir comment les transformations sociales informent la psyché
individuelle. Trop souvent, l’historien se dit qu’une telle question reste hors du
domaine de l’historien; qu’elle ne relève pas de l’analyse historique proprement dite. On peut très bien comprendre la réticence des historiens devant le
prétendu « universalisme » du modèle psychanalytique, dit Roper, car cet universalisme va à l’encontre de la démarche historique, fondée sur la particularité des objets d’analyse historique. Mais en puisant dans la pensée de
l’historienne anglaise Sally Alexander, qui fut l’une des premières à prôner une
approche psychanalytique, Roper trouve un moyen de concilier l’universalisme psychanalytique avec le particularisme de l’histoire :
« La subjectivité de la psychanalyse n’implique nullement [… ] une nature humaine universelle, écrivait Alexander en 1984. [… ] Elle [la psychanalyse] suggère simplement que certaines formes de fonctionnement mental – l’inconscient, le fantasme, la mémoire – semblent
universelles. Dans cette vision, la subjectivité n’est ni universelle ni a-historique. Elle est
structurée d’abord par des relations d’absence et de perte, de plaisir et de déplaisir, de différence et de division. Ces relations se produisent en même temps que l’installation de l’enfant dans sa famille, sa communauté, son école, sa classe sociale, c’est-à-dire dans des
entités qui sont toujours historiquement spécifiques » [20].
Reprenant la proposition de Jacques Lacan selon laquelle tout enfant
acquiert sa subjectivité et son identité sexuée au moment où il entre dans la
société à travers l’acquisition de la langue, Alexander – et Roper – veulent
démontrer que les processus psychiques et sociaux sont en fait imbriqués. Or,
pour Lacan, la subjectivité et l’identité sexuée sont acquises à travers des processus inconscients de différentiation et de division, d’identification et de séparation qui se reproduisent sans fin; ces processus ne s’achèvent jamais, ce qui
implique que la subjectivité et l’identité sexuée de chaque individu sont des
entités instables et changeantes, toujours vulnérables aux ruptures venant de
l’inconscient.
Ayant démoli le « faux dilemme » de l’incompatibilité entre les démarches
historique et psychanalytique, Roper incite ses collègues historiens à distinguer
les aspects historiques de la subjectivité – une façon particulière de penser la
relation entre le corps et l’esprit, par exemple – des structures psychiques qui
semblent plutôt universelles : « l’importance du fantasme, l’inconscient, le rôle
central des parents dans la vie psychique de l’individu »
[21]. Les enjeux ne sont
pas minces, car selon Roper, on ne peut pas étudier les subjectivités du passé
sans prendre en considération la capacité de la démarche psychanalyse à expliquer des subjectivités individuelles dans des circonstances historiques spécifiques
[22]. Ainsi, son projet d’évoquer les subjectivités des femmes et des
hommes des XVI
e et XVII
e siècles repose sur le pari que, malgré le gouffre qui
nous sépare de cette période de conflits religieux extrêmes, nous pouvons néanmoins reconnaître ces subjectivités, qu’il y a là quelque chose de familier qui
réside dans les structures profondes qui forment la psyché. Elle essaie donc de
préserver la tension entre l’observation de certains processus psychiques universels, qui nous constituent comme êtres humains, et une attention soutenue
aux aspects plus particuliers qui sont aptes à changer, notamment le contenu
spécifique attribué aux catégories « masculin » et « féminin ». Elle nous invite
donc à voir les subjectivités sexuées comme le produit d’une dialectique entre
ces aspects labiles et socialement construits, et la notion d’un soi essentiel, enraciné dans le fait que toute personne est née dans un corps sexué, d’où découle
un processus de construction d’un soi sexué à travers une série d’identifications
et de séparations. Ainsi, la subjectivité est conçue comme le lien entre la psychologie individuelle et le social. Roper lie alors le genre au social à travers la
subjectivité individuelle, ce qui donne au genre cette dimension sociale et historique qui lui manque dans son occurrence purement discursive.
Son ambition est donc de saisir les subjectivités des femmes et des
hommes modernes à travers la période de la Réforme, subjectivités qui sont,
selon elle, « reconnaissables » car elles « évoquent » des structures qui sont
« familières »
[23]. À travers neuf études de cas, fondées sur les archives produites
par la révolution culturelle de la Réforme (des procès de sorcellerie, des arrêtés de discipline), elle essaie de jeter une lumière sur les questions les plus obscures de cette période : comment furent transformées les visions modernes du
corps à travers les conflits, entre une vision catholique du corps comme vaisseau de la possession divine (ou diabolique) et une théologie protestante qui
rompait le lien entre le corps humain et le divin ? Comment furent perçues les
capacités magiques des corps des femmes par rapport aux corps des
hommes ? Comment exprimaient-elles les dilemmes de la féminité autour des
accusations de sorcellerie ? Le genre et la question des différences sexuées sont
présents dans toutes les histoires que l’auteur nous rapporte : des antagonismes profonds entre femmes qui émergeaient à travers le procès d’une
bonne d’enfants accusée par sa clientèle féminine d’avoir nui à leurs nourrissons par la sorcellerie, ou des conflits entre hommes de classe d’âge différente
qui s’exprimaient à travers les arrêtés de discipline qui visaient les bagarres
violentes des jeunes du village. Dans chaque cas se présente l’aspect noir de la
subjectivité : la haine puissante qui émerge quand une jeune femme, soucieuse
de la santé de son nourrisson et de sa propre capacité à le nourrir, projette ses
inquiétudes sur la personne de la vieille bonne qui veille sur la jeune mère et
son bébé; ou la menace politique générée par l’énergie débordante des jeunes
hommes face à l’ordre patriarcal du village. D’un côté, cette énergie brute,
bien encadrée, donne la force militaire nécessaire à la défense de la cité. Mais
quand les jeunes hommes du village quittaient le café pour attaquer les autres,
et parfois leurs propres femmes, le conseil municipal se trouvait dans la nécessité de brider cette force virile afin de protéger les habitants. « La masculinité
au XVI
e siècle puisait sa force non pas dans la dignité du moyen mais dans
l’énergie destructrice que les arrêtés de discipline étaient censés brider »,
observe Roper. La barbarie terrifiante des jeunes mâles était donc le fruit des
règles de la société civile, conclut Roper dans un passage parfaitement foucauldien.
L’introduction d’une vision plutôt psychanalytique de la subjectivité
permet à l’auteur d’éviter la question épineuse : « Est-ce que le genre constitue
une distinction purement discursive ou purement sociale ?» – une opposition
binaire que Roper refuse au profit d’une proposition plus radicale : les subjectivités sexuées, qui sont à la fois discursivement et socialement construites,
contiennent, de plus, certains éléments qui sont a-historiques, étant liés aux
structures profondes et immobiles de la psyché humaine.
En affirmant que la différence de sexe a sa propre réalité physiologique et
psychique, Roper rompt avec les féministes constructivistes pour qui l’espoir
d’un avenir meilleur repose sur l’hypothèse du caractère purement construit des
identités masculine et féminine. Pour qu’on puisse s’en libérer, il suffit de se
débarrasser de ces identités encombrantes et contraignantes. Roper trouve
qu’une telle libération coûterait bien cher, car elle implique la négation absolue du
corps et de ses réalités. Elle nous encourage donc à explorer la démarche psychanalytique, comme un axe parmi d’autres, afin de préciser les aspects de la psychologie humaine qui sont plutôt « universels » (les processus fondamentaux
d’identification chez l’enfant, qui forme la base de sa subjectivité sexuée) et ceux
qui sont plutôt construits, socialement et/ou discursivement (le contenu particulier des identités masculine et féminine à un moment donné). Sur ce point, elle
s’associe au «
backlash anti-constructionniste » des historiennes comme Barbara
Taylor et Sally Alexander, qui se demandent si les historiens n’ont pas « trop mis
l’accent sur la construction culturelle de la subjectivité à l’exclusion des mécanismes historiques plus profonds qui sont la pré-condition à l’accession au statut
humain »
[24]. On peut être réticent devant une solution qui dépend de l’hypothèse
de structures fondamentales et universelles du psychisme humain, mais les
recherches de Lyndal Roper soulèvent des questions primordiales sur le rôle de la
subjectivité et des expériences dans la formation des identités sexuées, questions
qui n’ont jamais été ouvertes par les post-structuralistes dans leur désir de
démontrer la construction purement discursive des expériences et des subjectivités. Roper a donc posé une question centrale pour toute recherche historique sur
le statut du genre comme catégorie d’analyse historique, et sur sa capacité à
animer, en soi, des changements à travers le temps. Or, la réponse à cette question
reste en suspens, et, à mon avis, trouvera sa solution plutôt dans la pratique de la
recherche que dans le débat méthodologique.
[1]
Virginia WOOLF, compte rendu du livre de Léonie VILLARD,
La femme anglaise au XIX e siècle
et son évolution d’après le roman anglais contemporain, [Henri Didier, 1920], publié dans le
Times Literary
Supplement, 18 mars 1920. Cité dans Rachel BOWLBY (ed.),
Virginia Woolf : A Woman’s Essays, Londres,
Penguin, 1992, p. 18.
[2]
Lyndal ROPER,
Œdipus and the Devil. Witchcraft, Sexuality and Religion in Early Modern Europe,
Londres, Routledge, 1994, p. 26.
[3]
Edward P. THOMPSON,
La formation de la classe ouvrière anglaise, [ 1963], Paris, Gallimard/Seuil,
1988; Eric J. HOBSBAWM,
Labouring Men, Londres, Weidenfeld, 1964; Gareth STEDMAN JONES,
Outcast
London : A Study in the Relationship Between Classes in Victorian Society, Oxford, Oxford University
Press, 1971. Treize ans plus tard, Stedman Jones annonçait son propre tournant linguistique dans son
recueil d’articles
Languages of Class : Studies in English Working-Class History, 1832-1982, Cambridge,
Cambridge University Press, 1983.
[4]
Christine DELPHY,
L’ennemi principal. I. Économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 1998.
[5]
Catherine HALL,
White, Male and Middle-Class : Explorations in Feminism and History, Oxford,
Oxford University Press, 1992, p. 11.
[6]
Ibid., p. 12.
[7]
Pour une critique assez virulente du genre comme trahison de l’histoire féministe, voir Joan HOFF,
« Gender as a Postmodern Category of Paralysis »,
Women’s History Review, 3/2
, 1994, p. 149-168
.
[8]
Voir Carolyn STEEDMAN, «“Public” and “Private” in Women’s Lives »,
Journal of Historical
Sociology, 1990,3/3, p. 295; et Amanda VICKERY, « Golden age to separate spheres ? A review of the categories and chronologies of women’s history »,
Historical Journal, 36/2 ( 1993), p. 383-414.
[9]
Joan SCOTT,
Gender and the Politics of History, New York, Columbia University Press, 1988; et
Denise RILEY,
Am I that Name ? Feminism and the Category of Women in History, Minneapolis, University of
Minnesota Press, 1988.
[10]
J. SCOTT,
Gender…, op. cit., p. 25.
[11]
« On ne peut pas distinguer les événements, les structures et les processus du passé et des formes
de représentation documentaire, des appropriations conceptuelles et politiques, et des discours historiques
qui les construisent. Quand ce fait sera reconnu, les fondations du modèle “histoire sociale” seront gravement sapées. Aujourd’hui, il faut prendre de nouvelles démarches, et faire de nouvelles formes d’histoire. » («
the events, structures and processes of the past are indistinguishable from the forms of documentary
representation, the conceptual and political appropriations, and the historical discourses that construct them. Once
this is conceded the foundations of the social history paradigm are greatly weakened… New approaches and
new kinds of history are now on the agenda. »
) Patrick JOYCE, « History and postmodernism »,
Past and Present,
133, November 1991, p. 208-209. Voir aussi
idem, « The End of social history ?»,
Social History, 20,1995.
[12]
Pour une analyse très fine des débats autour du tournant linguistique en Angleterre, voir
Simona CERUTTI, « Le
linguistic turn en Angleterre »,
Enquête, 5,1997, p. 125-140.
[13]
C. HALL,
White, Male…, op. cit., p. 15.
[14]
Pour ne donner que trois exemples : Kathleen PAUL,
Whitewashing Britain :Race and Citizenship
in the Postwar Era, Ithaca, Cornell University Press, 1997; Antoinette BURTON,
The Burdens of History :
British Feminists, Indian Women and Imperial Culture, Chapel Hill, University of North Carolina Press,
1994; Vron WARE,
Beyond the Pale :White Women, Racism and History, Londres, Verso, 1992.
[15]
J. SCOTT,
Gender…, op. cit., p. 48-49.
[16]
L. ROPER,
Œdipus and the Devil…, op. cit., p. 17.
[17]
Ibid., p. 17,18.
[20]
S.ALEXANDER, « Women, class and sexual defenses in the 1830’s and the 1840’s : Some
reflections on the rising of feminist history »,
History Workshop Journal, 17,1984, p. 125-149 (p. 134).
[21]
Ibid., p. 4,228.
[24]
Colin JONES, Dror WAHRMAN (ed.),
The Age of Cultural Revolutions : Britain and France, 1750-1820, Berkeley, University of California Press, 2002, p. 14.