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Revue d’histoire moderne et contemporaine

2004/5 (no51-4bis)

  • Pages : 112
  • ISBN : 9782701137384
  • DOI : 10.3917/rhmc.515.0087
  • Éditeur : Belin

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De tous les développements récents des Cultural Studies, les Post-Colonial Studies sont sans doute le plus mystérieux. Que veut dire être « Post-Colonial »?

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S’agit-il d’un nouvel ordre de phénomènes à étudier ou d’un projet théorique et éventuellement politique ? Ces questions sont encore très exotiques en France, mais elles occupent une place importante dans les recherches anglophones. Ainsi le dernier congrès annuel de la Society for French Historical Studies (à Paris au mois de juin 2004) proposait-il un nombre relativement élevé de travaux sur la colonisation française, qui ne se rattachaient certes pas tous aux Post-Colonial Studies, mais qui soulignaient la légitimité qu’elles ont acquise jusque dans les réseaux assez classiques des historiens.

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Cet engouement peut surprendre. Les Post-Colonial Studies sont délibérément transdisciplinaires, bardées de références théoriques assez hétérogènes et quelque peu jargonnantes. Elles posent cependant des questions importantes en particulier aux historiens. Peut-on dire que nous vivons dans un monde « Post-Colonial », c’est-à-dire libéré politiquement, économiquement et culturellement des formes coloniales de domination et de leurs éventuels avatars, mais en même temps profondément marqué par cette domination ? Et si tel est le cas, comment rendre compte de la diversité des expériences historiques des ex-colonisés et des ex-colonisateurs en évitant le double écueil d’un éclatement de l’histoire en récits divergents ou, au contraire, de son enfermement dans une logique binaire qui reconduirait sempiternellement l’opposition entre « eux » et « nous »?

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Les Post-Colonial Studies ont connu un essor remarquable dans les années 1990. Elles ont aussi suscité des polémiques extrêmement vives. On voudrait revenir sur la dynamique qui les a portées pour dégager un bilan critique. Les apports des Post-Colonial Studies ne sont sans doute pas à la mesure de la réflexion qu’elles ont engagée. Mais elles ont induit un renouveau de l’histoire des colonisations et le développement de Colonial Studies qui prolongent leur questionnement.

DE L’ORIENTALISME AU POST-COLONIALISME

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L’ouvrage d’Edward Saïd, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, publié à New York en 1978, est systématiquement présenté comme le point de départ des Post-Colonial Studies. Saïd étudie l’évolution de la production savante occidentale sur l’Orient, principalement en France et en Grande-Bretagne à partir de la fin du XVIIe siècle. Ses sources sont relativement classiques, la nouveauté de l’ouvrage vient du recours à la notion de discours que Saïd emprunte à Michel Foucault et du caractère explicitement politique qu’il entend donner à sa démonstration [1][1] Edward SAÏD a poursuivi ce travail critique sur le.... Saïd affirme en effet que l’orientalisme est un système épistémologique accumulant les connaissances pour produire des savoirs, mais aussi une représentation de soi et de l’autre congruente avec l’exercice direct et indirect de la domination occidentale sur les espaces définis comme orientaux. Il opère plusieurs renversements. D’une part, il aborde la domination coloniale par l’une de ses « superstructures »: la production de connaissances qui l’accompagne, rompant avec le réalisme intransigeant des analyses marxistes en termes de « mises en dépendance » avant tout économique et politique. D’autre part, loin de chercher dans les cultures des colonisés les reflets ou les héritages de la domination, il montre que les cultures des colonisateurs ont elles aussi été profondément travaillées par l’exercice de cette domination. Enfin, il insiste sur la nécessité de conjurer des dispositifs idéologiques que la décolonisation aurait laissés pratiquement intacts et donne ainsi une actualité nouvelle à l’anticolonialisme.

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Saïd n’est certes pas le premier à travailler sur la production coloniale de connaissances et sur ses implications idéologiques [2][2] Le recueil Le mal de voir édité par Henri Moniot.... Mais il parvient à formuler un programme intellectuellement séduisant au moment où retombent les espoirs révolutionnaires soulevés par la période des indépendances et à tenir la balance égale entre érudition et engagement politique. Il propose un nouvel objet : le « discours colonial », des méthodes d’analyse : la reconstitution des structures et des modalités de ce discours et l’étude textuelle des documents qui le constituent, enfin et surtout il donne un sens politique à cette entreprise critique qui doit permettre la construction d’un autre discours faisant une place à ceux que le discours colonial a exclus ou renvoyés dans les marges. Ce programme est en outre en phase avec ceux que commencent à lancer les Cultural Studies[3][3] Il croise en particulier les recherches sur « l’invention....

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Les spécialistes de littérature et de littérature comparée investissent les premiers cette déconstruction systématique du discours colonial. Parmi eux, ceux qui travaillent sur les littératures anglophones d’Afrique sont confrontés dans les années 1980 à une évolution complexe. Le projet de construire des littératures nationales qui seraient l’incarnation des indépendances s’épuise et les écrivains africains revendiquent leur double enracinement dans les cultures africaines traditionnelles et modernes, mais aussi dans la culture occidentale et dans la langue anglaise. Le terme « Post-Colonial » est proposé à la fin des années 1980 pour décrire cette hybridité assumée en évitant le terme « post-indépendances » qui pourrait suggérer qu’elles ont échoué [4][4] Bill ASHCROFT, Gareth GRIFFITHS, Helen TIFFIN, The.... Il s’agit aussi de montrer qu’il existe des points communs sur le plan culturel entre les sociétés qui ont traversé ou qui sont nées de l’expérience de la domination coloniale.

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La définition d’une sphère culturelle post-coloniale engage donc immédiatement l’exploration des contours du monde post-colonial [5][5] Les spécialistes des littératures francophones se sont....

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Cette définition large du post-colonialisme permet l’explosion des Post-Colonial Studies dans les années 1990. Le champ s’élargit à toutes les colonisations modernes depuis la découverte de l’Amérique et inclut également les « colonisés de l’intérieur » que sont les dominés dans les sociétés colonisatrices.

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On explore ou on découvre la nature post-coloniale des sociétés à travers leurs manifestations culturelles présentes ou passées. Cette formidable expansion fonde l’autonomie revendiquée et assez rapidement obtenue d’ailleurs par les Post-Colonial Studies qui empruntent à toutes les disciplines et à toutes les aires culturelles et qui vont chercher dans les théories post-modernes les instruments nécessaires à la subversion des structures, des catégories et des logiques héritées de la domination. Elles sont au centre des discussions académiques que leurs questions alimentent de façon stimulante, mais en même temps, au nom de leur radicalisme théorique et politique, elles refusent de se plier au débat contradictoire.

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Le caractère insaisissable des Post-Colonial Studies, que les compilations destinées aux étudiants présentent de façon très contestable comme une de leurs caractéristiques [6][6] B. J. MOORE -GILBERT, Gareth STANTON, Willy MALEY, ..., et l’inflation des travaux qui s’en réclament, rendent difficile sinon impossible tout bilan exhaustif [7][7] Au bilan littéraire dressé par Adèle King, on peut.... On se contentera ici de signaler leurs apports les plus remarquables et les problèmes sur lesquels elles achoppent.

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Sur le plan méthodologique, les Post-Colonial Studies ont considérablement diffusé la pratique de l’analyse textuelle des œuvres à la recherche du système personnel de leur auteur mais aussi du champ sémantique dans lequel elles s’inscrivent. Elles ont démontré qu’il est indispensable d’écrire l’histoire culturelle de la domination coloniale. Mais elles ont trop souvent restreint le discours colonial à un ensemble de textes (la « bibliothèque coloniale ») étudiés pour eux-mêmes en dehors de toute analyse de leur réception et de leurs usages. Cette surévaluation des textes pose un vrai problème méthodologique dans des situations de domination où la parole et l’écrit sont très inégalement partagés.

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De la même façon, les recherches initiées par les Post-Colonial Studies sur la part coloniale des identités modernes ont été pionnières mais ont subi un gauchissement qui limite leur portée. Les notions d’altérité et d’hybridité sont devenues les pivots de raisonnements binaires qui transforment « le » colonisateur et « le » colonisé en essences [8][8] L’abus des termes indigènes pour qualifier les colonisés... et qui partent de l’hypothèse que leur relation fonctionne comme une opposition structurale et structurante. Si bien que l’hybridité ne peut être qu’une manifestation de résistance. Cette schématisation du fonctionnement en réalité complexe et contradictoire des sociétés coloniales a été accentuée par les comparaisons tous azimuts entre colonisés de l’intérieur et de l’extérieur et la volonté de définir une coloniality (qu’il faudrait sans doute traduire par « colonialitude ») dont ils partageraient tous quelques traits.

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Loin de bouleverser nos représentations du monde, les Post-Colonial Studies ont donc favorisé une interprétation assez manichéenne de l’histoire et du présent. Elles ont diabolisé la domination coloniale en lui prêtant sans doute plus d’influence et plus d’efficience qu’elle n’a eues. Surtout, elles ont enfermé les ex-colonisés dans ce moment singulier de leur histoire, en redonnant involontairement un second souffle à l’idée absurde que la domination les aurait fait entrer dans l’histoire [9][9] Anne MC CLINTOCK, « The Angel of Progress : Pitfalls.... En conséquence, elles ont du mal à remplir la partie politique de leur programme : faire entendre suivant des modalités entièrement nouvelles les voix des ex-colonisés en les transformant en « post-coloniaux » [10][10] Elles soutiennent assez mal sur ce plan la comparaison....

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L’écart entre le radicalisme politique revendiqué par les Post-Colonial Studies et des résultats finalement assez conventionnels leur a valu des mises en cause extrêmement sévères. Leur essor dans les universités américaines s’est fait au détriment des études sur le tiers-monde et leur radicalisme rhétorique a été dénoncé comme une imposture, le caractère vague du terme « Post-Colonial » permettant de se débarrasser à bon compte de l’obligation de solidarité que contenait la notion de tiers-monde [11][11] Voir A. MC CLINTOCK, « The Angel of Progress… », art..... La critique va encore plus loin. Les Post-Colonial Studies sont en effet accusées de servir de leurre idéologique face à une globalisation économique aux effets particulièrement rudes.

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Non seulement elles détourneraient l’attention en suscitant de faux débats, mais elles justifieraient aussi le multiculturalisme à usage restreint dont la globalisation économique a besoin pour s’épanouir [12][12] « The complicity of postcolonialism in hegemony lies....

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Sans entrer dans ce débat, il semble aujourd’hui que le terme « Post-Colonial » ait perdu une grande partie de la charge critique dont il était investi au départ. Pourtant, le questionnement initié par les Post-Colonial Studies n’est pas épuisé. Mais le débat se poursuit en dehors d’elles et en particulier autour des anthropologues et des historiens des sociétés du Sud, qui ont développé des recherches sur les colonisations plus fermement ancrées dans des perspectives historiques.

HISTOIRE COLONIALE, HISTOIRE GLOBALE ?

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Ils ont été eux aussi des lecteurs attentifs de Saïd et ils ont participé à la fin des années 1980 et au début des années 1990 aux travaux collectifs qui ont marqué le premier essor des Post-Colonial Studies avant de suivre un chemin divergent.

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Les anthropologues sont alors engagés dans une réflexion collective sur les implications politiques du savoir qu’ils produisent. Entre l’histoire de leur discipline et leurs pratiques personnelles du terrain, les enquêtes ethnographiques coloniales font office de moyen terme et servent de support à leur réflexion [13][13] Johannes FABIAN, Times and the Other :How Anthropology.... La lecture de Saïd les incite à développer des études textuelles des documents ethnographiques et à déconstruire la scénographie de l’enquête de terrain [14][14] Clifford GEERTZ, Ici et là-bas. L’anthropologue comme....

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Pour les historiens des sociétés du Sud, la lecture de Saïd est à la fois déconcertante et stimulante. Elle propose un double changement d’objet : de l’histoire économique et politique à l’histoire culturelle du colonialisme [15][15] Dès 1992, un ouvrage collectif renverse les perspectives..., des luttes des colonisés au discours des colonisateurs. En analysant un phénomène clairement transnational, elle leur permet aussi de reconsidérer les cadres d’une histoire abruptement nationalisée au lendemain des indépendances par les nouveaux États qui lui demandaient de construire un passé garant de leur unité et à la mesure de leur avenir, mais aussi par des métropoles soucieuses de minorer leurs extraversions coloniales [16][16] M. DIOUF, L’historiographie indienne…, op. cit..

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Historiens et anthropologues utilisent donc la démonstration de Saïd comme amorce pour réinvestir une histoire socio-politique de la domination brusquement désertée dans les années 1960 au motif qu’elle aurait été dépassée et qu’elle occulterait l’histoire plus « authentique » des peuples dominés [17][17] Frederick COOPER, « Divergences et convergences : vers.... Le projet de construire une analyse « post-coloniale », l’attention nouvelle accordée au fonctionnement et aux structures du discours colonial leur en donnent les moyens tout en garantissant leur engagement critique. Les Colonial Studies naissent au cours des années 1990 de la convergence de leurs travaux, mais aussi de la volonté d’historiciser les recherches des Post-Colonial Studies qui ne le sont pas quand elles ne récusent pas purement et simplement la pertinence des analyses historiennes [18][18] Au motif que l’histoire ne serait jamais qu’un discours.... Elles font aussi le lien avec les problématiques antérieures des études sur les sociétés qui ont été colonisées et partagent certaines de leurs problématiques avec des historiens appartenant à d’autres domaines. En d’autres termes, elles s’écartent du radicalisme affiché par les Post-Colonial Studies mais acclimatent avec succès leur questionnement dans les réseaux de recherche en le formulant de façon plus rigoureuse [19][19] On trouvera une bibliographie assez complète des ....

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Leur premier apport ressemble à un retour en arrière : l’analyse du discours colonial appelait en effet une histoire des locuteurs et des destinataires de ce discours, ce qui a induit un regain d’intérêt pour l’histoire des colonisateurs. Le retour est cependant limité : l’histoire des agents de la domination, des institutions et des réseaux qui l’ont portée était en jachère et reste encore largement à écrire. De plus, loin de renouer avec les accents héroïques de l’histoire apologétique de la colonisation, les historiens et les anthropologues ont montré que les colonisateurs ne géraient pas la domination aussi rationnellement et efficacement que le prétendent leurs écrits.

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Ils ont donc associé l’histoire de l’idéologie coloniale à une socio-histoire de la colonisation qui permet seule de bien comprendre ses fonctionnements et ses dysfonctionnements. Ils ont abordé cette socio-histoire par le culturel, c’est-à-dire par les projets qui ont déterminé, accompagné et parfois simplement commenté de façon plus ou moins pertinente l’exercice de la domination.

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Les anthropologues ont davantage étudié les missionnaires qui incarnent un projet culturel très cohérent (la conversion religieuse mais aussi culturelle et sociale) avec un fort retentissement en métropole [20][20] Jean et John COMAROFF, Of Revelation and Revolution.... Ils sont aussi en étroite interaction avec les colonisés. Leur histoire ouvre donc sur une histoire sociale, culturelle et politique complète de la domination.

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Les historiens ont choisi d’autres points d’entrée. À partir de segments rigoureusement circonscrits du discours colonial, en particulier les pratiques et productions scientifiques et la notion de mission civilisatrice [21][21] Michael OSBORNE, Nature, the Exotic, and the Science..., ils ont étudié son déploiement et son évolution dans des réseaux métropolitains ou coloniaux. Cet enracinement du discours colonial permet d’aborder la question essentielle de sa réception. Il invite aussi à confronter la lettre des projets et les réalisations qui suivent ou ne suivent pas. Ce travail en profondeur sur l’idéologie coloniale se rattache en amont aux recherches d’inspiration marxiste sur la réification du pouvoir colonial [22][22] Le contraste est frappant entre cette anthropologie... et il fait le lien avec les recherches des historiens des sciences. Les pratiques scientifiques coloniales sont en effet au carrefour de savoirs très différents et dans un rapport souvent assez tendu avec les pratiques métropolitaines. Elles sont un enjeu de pouvoir sur le plan local et sur le plan impérial, sans pourtant renoncer à la marge d’autonomie qui fonde leur scientificité. Elles constituent donc un objet privilégié et partagé qui permet de poser en termes historiques la question des rapports entre savoir(s) et pouvoir(s) en dépassant la vision souvent réductrice d’une manipulation coloniale de tous les savoirs.

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Le second apport des Colonial Studies est directement lié aux acquis de cette socio-histoire rigoureuse de la domination. En travaillant sur les frontières et les interstices à l’intérieur des colonies et entre elles et leur métropole [23][23] D’où l’importance accordée entre autres à la gestion..., les anthropologues et les historiens ont redonné corps aux sociétés coloniales et ils les ont tirées du non-lieu où les avait enfermées la divergence des histoires nationales. À l’alternative simpliste collaboration/résistance, ils ont substitué des analyses centrées sur la capacité d’initiative et d’action des dominés ( agency en anglais), proposant ainsi une appréhension beaucoup plus fine des stratégies individuelles et collectives d’accommodement et de distanciation avec une domination brutale mais matériellement et culturellement incapable de tout contrôler. Les Colonial Studies invitent donc à une recomposition de l’histoire coloniale en insistant sur la complexité de cette histoire partagée qui doit être écrite de plusieurs points de vue et à plusieurs voix. À ce premier défi s’ajoute celui que constitue un objet historique presque expérimental : des sociétés qui ont existé pendant quelques décennies et qui se sont ensuite défaites, totalement ou partiellement.

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Pour saisir cette instabilité des sociétés coloniales, les Colonial Studies utilisent la notion de « situation coloniale », empruntée à Georges Balandier. Cette référence théorique systématique [24][24] Le cinquantenaire de son article sur la situation coloniale ..., qui est en quelque sorte la référence française originale que les Colonial Studies opposent à l’aréopage d’auteurs français convoqués par les Post-Colonial Studies, constitue une véritable ligne de fracture entre elles. Elle inscrit en effet les Colonial Studies dans une logique descriptive et compréhensive, familière aux historiens, mais incompatible avec les brillantes extrapolations des synthèses post-modernes.

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Il serait cependant réducteur de présenter les Colonial Studies comme un patchwork d’études micro-locales témoignant du pragmatisme militant d’anthropologues et d’historiens qui refuseraient de voir plus loin que leur terrain ou leurs archives. Si les Colonial Studies affirment qu’il est indispensable de commencer par ces enquêtes minutieuses pour saisir les modes de fonctionnement de la domination, elles proposent d’autres échelles d’analyse. D’une part, elles organisent des convergences thématiques d’un théâtre colonial à l’autre et donnent ainsi un nouveau souffle aux comparaisons entre les colonisations.

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D’autre part, elles insistent sur la nécessité de faire varier la focale en distinguant en particulier une dimension coloniale, saisie par les monographies, et une dimension impériale partagée par les métropoles et les colonies et traversée d’échanges entre métropole et colonies, d’une métropole à l’autre, d’une colonie à l’autre et d’un empire à l’autre. À la différence des Post-Colonial Studies qui voient du colonialisme partout, les Colonial Studies s’efforcent donc de mesurer avec précision ses incidences dans les sociétés colonisées et colonisatrices mais aussi dans la communauté internationale qu’elles constituent. Elles montrent qu’il a joué un rôle déterminant dans la construction des identités modernes, mais récusent l’hypothèse fantaisiste qu’il serait un principe d’explication universel.

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Cependant, ce jeu d’échelles est particulièrement difficile à mettre en œuvre. Il bouscule le découpage en aires culturelles en invitant à des comparaisons et des analyses croisées d’une aire à l’autre. Et surtout, il est inconciliable avec la persistante hiérarchie implicite entre la « vraie » histoire, celle des sociétés occidentales, et les histoires plus ou moins exotiques des sociétés « non occidentales » condamnées à bricoler avec des sources peu conformes et des modèles ou des notions taillés aux mesures d’autres sociétés. À ce dualisme souterrain, les Colonial Studies opposent des coupes transversales dans toutes les directions; en somme elles pratiquent une globalisation militante de l’histoire contemporaine. Il faut donc apprécier la définition par l’objet (le « colonial ») qu’elles revendiquent pour ce qu’elle est : une protestation contre un fonctionnement de l’histoire qui condamne certains objets – et singulièrement le colonialisme – à l’invisibilité ou, au mieux, à l’illégitimité.

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Il est temps que les questions soulevées par les Post-Colonial Studies et surtout par les Colonial Studies cessent d’être exotiques pour les historiens français.

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Sans révolutionner l’histoire, elles invitent à un retour critique important sur nos pratiques individuelles et collectives de recherche. Que le colonialisme qui est l’un des facteurs déterminants de notre histoire récente soit littéralement dissout par les cadres habituels de nos pratiques professionnelles, en particulier la répartition en aires culturelles relativement hermétiques les unes aux autres, pose de toute évidence problème. Et c’est également ce déficit d’attention historienne qui explique les succès récents en France d’un anticolonialisme d’arrière-garde qui ressemble fort à une importation des Post-Colonial Studies dans ce qu’elles ont de plus mystificateur.

Notes

[1]

Edward SAÏD a poursuivi ce travail critique sur le discours colonial dans Culture et impérialisme, Paris, Fayard– Le Monde diplomatique, traduit de l’anglais par Paul Chemla, 2000 [ 1993]. Pour un point de vue récent, voir D. RIVET, « Culture et impérialisme en débat », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 48, n° 4,2001, p. 209-215.

[2]

Le recueil Le mal de voir édité par Henri Moniot en 1976 propose un inventaire critique de la science coloniale qui se coule cependant dans les cloisonnements entre les disciplines et entre les aires culturelles, si bien que l’ouvrage est plus un lieu de rencontre circonstanciel que le point de départ de recherches convergentes. Voir H. MONIOT (éd.), Le mal de voir. Ethnologie et orientalisme : politique et épistémologie, critique et autocritique, Paris, UGE-10/18, Cahiers Jussieu, n° 2,1976.

[3]

Il croise en particulier les recherches sur « l’invention des traditions » autour d’Eric Hobsbawm et Terence Ranger. Voir Eric HOBSBAWM et Terence RANGER (eds), The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.

[4]

Bill ASHCROFT, Gareth GRIFFITHS, Helen TIFFIN, The Empire writes back. Theory and Practice in Post-Colonial Literatures, Londres–New York, Routledge, 1989.

[5]

Les spécialistes des littératures francophones se sont par contre montrés très longtemps réticents à l’égard du post-colonialisme et commencent tout juste à en explorer les apports; voir Jean-Marc MOURA, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Paris, PUF, 1999 et Adèle KING, « Une joute verbale : le postcolonialisme », « Postcolonialisme : inventaire et débats », Africultures, n° 28, mai 2000, p. 23-29.

[6]

B. J. MOORE -GILBERT, Gareth STANTON, Willy MALEY, Postcolonial Critiscism, Londres, Longman, 1997.

[7]

Au bilan littéraire dressé par Adèle King, on peut cependant ajouter le bilan historique proposé par Dane KENNEDY : « Imperial History and Post-Colonial Theory », The Journal of Imperial and Commonwealth History, vol. 24, n° 3,1996, p. 345-363.

[8]

L’abus des termes indigènes pour qualifier les colonisés est révélateur de cette essentialisation.

[9]

Anne MC CLINTOCK, « The Angel of Progress : Pitfalls of the Term “Post-Colonialism”», Social Text, n° 31-32,1990, p. 84-98.

[10]

Elles soutiennent assez mal sur ce plan la comparaison avec l’école historique indienne des Subaltern Studies dont elles affirment pourtant s’inspirer. Sur les Subaltern Studies, voir Mamadou DIOUF, L’historiographie indienne en débat. Colonialisme, nationalisme et sociétés postcoloniales, Karthala-Sephis, 1999 et le numéro spécial « Intellectuels en diaspora et théories nomades », L’Homme. Revue française d’anthropologie, n° 156, octobre-décembre 2000.

[11]

Voir A. MC CLINTOCK, « The Angel of Progress… », art. cité et Frederick COOPER, « Decolonizing Situations. The Rise, Fall, and Rise of Colonial Studies, 1951-2001 », French Politics, Culture and Society, vol. 20, n° 2,2002, p. 47-76. Et du même auteur, « Development, Modernization, and the Social Sciences in the Era of Decolonization : The Examples of British and French Africa », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 10,2004, p. 9-38.

[12]

« The complicity of postcolonialism in hegemony lies in postcolonialism’s diversion of attention from contemporary problems of social, political, and cultural domination, and in its obfuscation of its own relationship to what is but a condition of its emergence, that is, to a global capitalism that, however fragmented in appearance, serves as the structuring principle of global relations. » Arif DIRLIK, « The Postcolonial Aura : Third World Criticism in the Age of Gobal Capitalism », Critical Inquiry, n° 20,1994, p. 328-356, citation p. 331. Dirlik affirme aussi que les Post-Colonial Studies reflètent surtout les états d’âme des intellectuels du Sud qui ont été cooptés dans les meilleures universités américaines et qui parlent de toute façon une langue – post-structuraliste – étrangère aux populations qu’ils prétendent incarner. L’essor des Post-Colonial Studies est indéniablement lié à leur présence mais les débats sont piégés par le politiquement correct qui pose un interdit sur cette donnée, à moins d’être soi-même un intellectuel du Sud (c’est le cas de Dirlik qui est d’origine turque).

[13]

Johannes FABIAN, Times and the Other :How Anthropology Makes Its Object, New York, Columbia University Press, 1983; James CLIFFORD and George MARCUS (ed.), Writing Culture :The Politics and Poetics of Ethnography, Berkeley, University of California Press, 1986.

[14]

Clifford GEERTZ, Ici et là-bas. L’anthropologue comme auteur, [ 1988], traduit de l’anglais par Daniel Lemoine, Paris, Éditions Métailié, 1996.

[15]

Dès 1992, un ouvrage collectif renverse les perspectives et se consacre aux liens entre colonialisme et culture en affirmant d’entrée de jeu qu’on ne peut comprendre la domination sans analyser ses enjeux culturels parce que « le colonialisme était avant tout une affaire de culture » (« culture was what colonialism was about »), Nicholas DIRKS, Colonialism and Culture, Ann Arbor, Michigan University Press, 1992, p. 3.

[16]

M. DIOUF, L’historiographie indienne…, op. cit.

[17]

Frederick COOPER, « Divergences et convergences : vers une relecture de l’histoire africaine », in M.DIOUF, L’historiographie indienne…, op. cit., p. 433-482.

[18]

Au motif que l’histoire ne serait jamais qu’un discours parmi d’autres, ce qui vaut cependant pour toutes les recherches savantes, et qu’elle aurait joué un rôle particulièrement important dans l’idéologie coloniale, ce qui reste à démontrer.

[19]

On trouvera une bibliographie assez complète des Colonial Studies dans l’introduction de F.COOPER et Ann STOLER (eds), Tensions of Empire. Colonial Cultures in a Bourgeois World, Berkeley, University of California Press, 1997. Une première version de ce texte a été publiée en 1989 et la comparaison montre comment les historiens et les anthropologues ont dans un premier temps adhéré aux problématiques des Post-Colonial Studies qui répondaient en partie à leurs propres interrogations, avant de s’en éloigner; voir Idem, « Introduction : Tensions of Empire : Colonial Control and Visions of Rule », American Ethnologist, volume 16, n° 4,1989, p. 609-621.

[20]

Jean et John COMAROFF, Of Revelation and Revolution : Christianity, Colonialism and Consciousness in South Africa, vol. 1, Chicago, Chicago University Press, 1991.

[21]

Michael OSBORNE, Nature, the Exotic, and the Science of French Colonialism, Bloomington, Indiana University Press, 1994 et Alice L. CONKLIN, A Mission to Civilize. The Republican Idea of Empire in France and West Africa, 1895-1930, Stanford, Stanford University Press, 1997.

[22]

Le contraste est frappant entre cette anthropologie du colonialisme qui explore ses liens avec la gouvernementalité moderne, voir Peter PELS, « The Anthropology of Colonialism : Culture, History, and the Emergence of Western Governementality », Annual Review of Anthropology, volume 26,1997, p. 163-183 ou cette histoire thématique des théories et des pratiques coloniales, voir F. COOPER, Decolonization and African Society. The Labor Question in French and Colonial Africa, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, et les lieux communs agités par les nouveaux spécialistes de la propagande coloniale qui se dispensent bien d’aborder la question de sa réception.

[23]

D’où l’importance accordée entre autres à la gestion coloniale de la sexualité qui est très explicitement politique; voir Ann L. STOLER, Race and the Education of Desire : Foucault’s History of Sexuality and the Colonial Order, Durham, Duke University Press, 1995.

[24]

Le cinquantenaire de son article sur la situation coloniale paru en 1951 a été célébré à New York en 2001; voir Emmanuelle SAADA (éd.), « Regards croisés : Transatlantic Perspectives on the Colonial Situation », French Politics, Culture and Society, vol. 20, n° 2,2002.

Plan de l'article

  1. DE L’ORIENTALISME AU POST-COLONIALISME
  2. HISTOIRE COLONIALE, HISTOIRE GLOBALE ?

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