- Trajectoire intellectuelle et expérience du camp : Norbert Elias à l'île de Man
- Littérature et histoire : interpréter l'interprète
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S'inscrire Alertes e-mail - Revue d’histoire moderne et contemporaine Cairn.info respecte votre vie privéeL’unique commentaire formulé par Norbert Elias dans ses Souvenirs[1] [1] Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991. ...
suite sur son internement en 1940 dans un des camps de réfugiés de l’île de Man est pour le moins laconique : « D’une certaine manière, déclarait-il, ma période de détention, qui dura huit mois, fut très féconde pour moi parce qu’elle m’a permis de suivre des cours d’anglais »[2] [2] Ibid. , p. 80. Cette détention dura en fait un peu...
suite. Rien de plus. Pourquoi dès lors accorder à cet événement plus d’importance qu’il ne semble en avoir eu pour Elias lui-même ? Et peut-on prendre au sérieux l’idée qu’il donne des indications sur un moment de structuration ou de restructuration du rapport au monde dont le travail ultérieur d’Elias porte la marque ?
2 Si l’on a souvent constaté la tendance, chez Elias, à reprendre systématiquement les résultats de ses travaux passés pour les approfondir ou les reformuler, donnant ainsi au lecteur une impression de redondance[3] [3] Certains s’étonnent de le voir revenir dans ses derniers...
suite, on s’est rarement interrogé sur cette habitude, qui pourrait bien témoigner d’une disposition profonde à l’autodistanciation héritée de ses différentes expériences biographiques[4] [4] Et il faudrait, idéalement, afin d’en comprendre les...
suite. Sur cette question, l’expérience de l’internement n’a, en soi, qu’une faible valeur explicative, mais il peut être pertinent de s’y attarder pour saisir le rôle de celle, plus large, de l’immigration[5] [5] « L’immigration » étant ici considérée, en référence...
suite. Dans le récit de ses Souvenirs, Elias tend à apparaître comme un éternel outsider, comme s’il n’avait jamais été, durant la majeure partie de sa vie, la bonne personne au bon moment ni au bon endroit. Cette impression tient probablement autant à la trajectoire de l’individu qu’à l’image de soi qu’il met en avant : celle d’un homme qui, après avoir vécu quarante ans en Angleterre et acquis la nationalité anglaise, avoue ne pas pouvoir véritablement « se considérer comme un Anglais ». L’empreinte de ce rapport distancié à l’Angleterre et aux Anglais est présente dans nombre de ses travaux, et certains ont de ce fait vu dans le Procès de civilisation une démarche implicite pour comprendre la situation présente du monde dans lequel il vivait. Elias admettait l’influence de son expérience du mode de vie anglais et se reconnaissait une attention particulière « aux différences séparant les normes de comportement allemandes et anglaises »[6] [6] Norbert Elias…, op. cit. , p. 73-81. Peut-être...
suite. Il n’est donc pas à exclure que cette propension à la distanciation autant qu’à l’autodistanciation soit en partie le produit de sa propre expérience d’immigré allemand en Angleterre, en d’autres termes d’une expérience pratique de « confrontation avec l’ordre national, c’est-à-dire avec la distinction entre national et non national »[7] [7] A. SAYAD, L’immigration…, op. cit. , p. 292. Comme...
suite, vécue dans un contexte de tensions internationales particulièrement exacerbées.
3 Ses premières années d’exil en Angleterre étant souvent considérées comme un des moments clés de la biographie d’Elias[8] [8] Bernard LACROIX, « Portrait sociologique de l’auteur »,...
suite, nous sommes partis de l’hypothèse que les documents d’archives concernant son internement sur l’île de Man pouvaient apporter une meilleure compréhension des rapports de celui-ci à son pays d’accueil et pouvaient devenir en même temps une source relative à la vision du monde investie dans ses travaux sociologiques ultérieurs[9] [9] Cet article est en grande partie le produit de recherches...
suite. Cette démarche requiert de ne pas s’en tenir à la seule figure d’Elias. Elle nécessite (et permet tout à la fois) de comprendre les conditions de la socialisation en Angleterre de l’ensemble des « réfugiés allemands »[10] [10] Il serait ici trop fastidieux de revenir sur les conditions...
suite, Elias évoluant au sein d’un groupe d’individus dont les propriétés, les positions et les dispositions sont en bien des points homologues aux siennes. En outre, la question ne doit pas être davantage envisagée du point de vue d’un groupe isolé, mais de façon relationnelle. Sur ce point, la situation de réfugié et l’expérience de l’internement dans cet espace particulier qu’est le « camp » peut symboliquement jouer comme un « révélateur » dans la mesure où, comme le soulignait Robert Castel, l’observation d’une institution totalitaire constitue certainement la meilleure introduction à une définition de la vie normale[11] [11] Erving GOFFMAN, Asiles, Paris, Minuit, 1968. ...
suite. Il s’agit par conséquent d’observer l’institution de l’intérieur, à partir des traces qui demeurent de l’événement, pour mieux connaître ce qui se joue à l’extérieur, c’est-à-dire les manières de penser et d’agir significatives de son contexte socio-historique[12] [12] Georges DUBY, Le dimanche de Bouvines. Paris, Gallimard,...
suite. C’est donc d’abord la configuration relationnelle entre deux groupes sociaux (les Anglais d’une part et ces germanophones bien particuliers qui fuient le nazisme de l’autre) et, consécutivement, la façon dont celle-ci a modelé en partie la trajectoire biographique de l’un de ses acteurs qu’il s’agit de comprendre. Il sera alors possible d’esquisser quelques éléments permettant de mieux saisir certaines des dispositions mentales du sociologue et, le cas échéant, la manière dont ces dispositions transparaissent dans son travail et ses conceptions de la sociologie.
4 Au printemps 1940, Norbert Elias, qui vient d’être recruté en tant qu’assistant à la London School of Economics, s’installe à Cambridge où l’école a été évacuée[13] [13] Norbert Elias…, op. cit. , p. 80. Le lecteur se...
suite. Il s’y retrouve en compagnie de nombreux réfugiés allemands. La LSE, dont les dirigeants William Beveridge et Harold Laski avaient entrepris, en 1933, la constitution d’un fonds destiné aux « professeurs allemands déplacés »[14] [14] Henk E. S. WOLDRING, Karl Mannheim, the Development of his...
suite, accueille notamment Karl Mannheim, en compagnie duquel il avait en 1930 quitté Heidelberg pour Francfort. Vivent également à Cambridge le psychanalyste Fuchs (qui prit ensuite le nom de Foulkes et qui était à l’époque l’analyste d’Elias) et d’autres amis, plus anciens, comme le biologiste Alfred Glucksmann ou le professeur de chirurgie dentaire Paul Rosenstein, tous deux originaires de Breslau, sa ville natale. Cette période de la « drôle de guerre » est selon Elias « on ne peut plus paisible »[15] [15] Norbert Elias…, op. cit. , p. 80. ...
suite. Les réfugiés adoptent les habitudes locales, comme s’ils avaient toujours vécu là. On s’invite à prendre le thé ou le café, on pratique le punting (variante britannique du canoë), etc. S’il y a probablement une part de réalité dans la description de cette vie routinière, calme et « sans histoires », il faut certainement aussi y voir l’effet déformant d’une illusion rétrospective. Difficile d’ignorer en effet, même à l’abri du cocon universitaire et provincial de Cambridge, que l’Angleterre est un pays en guerre, et les bouleversements qu’un tel événement implique dans la vie quotidienne : depuis le 3 septembre, tous les hommes âgés de 18 à 45 ans sont enrôlés dans l’armée, tandis que les plus âgés et les femmes sont mobilisés dans l’administration et l’industrie. À cela viennent s’ajouter, en janvier, l’instauration du rationnement et, surtout, le renforcement du contrôle de l’entrée et de la circulation des étrangers sur le territoire – d’autant plus sévère quand il s’agit de ressortissants allemands.
5 Mais il faut, pour mieux comprendre ce qu’est la vie de ces exilés à l’époque, revenir sur les années qui précèdent la guerre. La politique britannique de contrôle de l’immigration allemande ne peut en effet s’expliquer uniquement par – et à partir de – l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, puisque les premières mesures destinées à limiter l’entrée des réfugiés venus d’Allemagne (puis d’Autriche et de Tchécoslovaquie[16] [16] Les migrations les plus importantes de réfugiés autrichiens...
suite) furent prises bien avant 1940. S’inscrivant dans la continuité d’une décennie de crise économique, la guerre ne fait en réalité que donner une tournure nouvelle à un phénomène qui était déjà perçu comme un problème depuis plusieurs années par les élites politiques. Le développement du chômage de longue durée en Angleterre durant l’entre-deux-guerres s’accompagne de la montée d’un « conservatisme défensif »[17] [17] Christophe CHARLE, La crise des sociétés impériales,...
suite dans une part importante de la population, qui se traduit notamment par une forte hostilité envers l’immigration allemande et/ou juive et conditionne largement la politique menée en la matière entre 1933 et 1945[18] [18] Politique qui consista non seulement à accentuer le contrôle...
suite.
6 Entre 400000 et 500000 Allemands et Autrichiens quittèrent leur pays entre janvier 1933 et la fin 1939[19] [19] Ces chiffres sur l’émigration hors de la « Grande Allemagne »...
suite. La plupart prirent le chemin de la France, de l’Angleterre ou des États-Unis. D’autres, plus rares, celui de la Palestine. Environ quatre-vingt-dix pour cent d’entre eux étaient « juifs » (ou étiquetés comme tels par les nazis). Ces réfugiés étaient en majorité issus de la petite et moyenne bourgeoisie. Ils étaient pour la plupart issus des professions intellectuelles et libérales ou du monde du commerce et de l’industrie et, pour beaucoup, l’exil s’accompagna d’un déclassement difficilement accepté[20] [20] Francis L. CARSTEN, « German refugees in Great Britain...
suite. Dès le printemps 1933, certains hommes politiques britanniques s’inquiétaient de ces « centaines de milliers de juifs quittant l’Allemagne », en se demandant si leur pays était prêt « à accueillir des étrangers venant de tous les pays alors que celui-ci comptait 3000000 de chômeurs »[21] [21] Déclaration du député conservateur E. Doran, le 9 mars...
suite. L’été suivant, un mémorandum du Foreign Office indiquait la politique à suivre et prévenait : « Le nombre de ces réfugiés est proportionnellement faible [… ] mais les autorités compétentes ne souhaitent pas le voir s’accroître »[22] [22] Ibid. , p. 12. ...
suite. Ces orientations furent effectivement suivies :de trois à quatre cents en 1933, le nombre mensuel de nouveaux arrivants fut à peu près divisé par trois en 1934. En novembre 1938, Neville Chamberlain pouvait ainsi se flatter de ce que seuls 11000 réfugiés aient été autorisés à entrer au Royaume-Uni depuis 1933. Ces restrictions furent malgré tout revues à la hausse en 1939 : en avril, près de 25000 personnes, adultes et enfants en provenance d’Allemagne, d’Autriche et de Tchécoslovaquie furent accueillies, et ce chiffre fut doublé durant les derniers mois de l’année[23] [23] Ibid. , p. 12. Sur les politiques britanniques d’immigration...
suite.
7 Cet afflux massif fut rapidement considéré comme un danger qu’il fallait à tout prix endiguer : dès le 3 septembre 1939, lorsque l’Angleterre entre officiellement en guerre contre l’Allemagne, tous les visas accordés aux ressortissants des pays ennemis sont invalidés. L’ensemble des Allemands et Autrichiens présents sur le sol anglais sont déclarés ennemy aliens, à l’exception de ceux qui avaient déjà été naturalisés. Environ 120 tribunaux, composés en général d’un juge assisté d’un secrétaire de police, ont pour tâche de distinguer parmi ces ennemy aliens les « vrais » des « faux » réfugiés de l’oppression nazie[24] [24] Ibid. , p. 20-21. Nombre de ceux qui furent hâtivement...
suite. Leur travail aboutit au classement des réfugiés dans l’une des trois catégories créées à cet effet : l’affectation en catégorie A concerne les individus suspects et implique l’internement immédiat. La catégorie C, celle des « véritables » réfugiés, regroupe la majorité d’entre eux (environ 64000 sur un total de 71600 personnes jugées). Le classement dans cette catégorie est celui qui impose les moins fortes contraintes. Néanmoins, chaque déplacement ou changement de résidence doit au préalable être soumis à l’aval de la police. Dans la catégorie B sont classés les cas jugés litigieux, selon des critères pouvant varier considérablement d’un tribunal à l’autre.
8 La méfiance envers les réfugiés s’accentue durant les premiers mois de l’année 1940. L’avancée rapide des troupes allemandes en France, l’intensification des bombardements ainsi que des rumeurs circulant à propos de l’activité d’une cinquième colonne en Hollande, suscitent dans la presse et parmi les hommes politiques britanniques un durcissement de ton à l’encontre de la politique menée à l’égard des réfugiés, jugée trop laxiste. En mai, le gouvernement décide de créer, à l’est et au sud du pays, des « aires protégées » où les hommes d’origine allemande ou autrichienne âgés de 16 à 60 ans sont susceptibles d’être internés, quelle que soit leur classification. Les premiers internés sont les hommes classés en catégorie B, suivis quelques jours plus tard par les femmes de la même catégorie. Après la défaite de la France, en juin 1940, le gouvernement décide d’interner tous les hommes âgés de 16 à 60 ans, toutes catégories confondues, à l’exception des invalides. Au total, près de 27000 personnes sont arrêtées, chez elles ou sur leurs lieux de travail, et envoyées sans préavis dans des camps d’internement. Sans même avoir le temps d’en avertir leur entourage, la plupart sont conduites sous escorte, via Liverpool, sur l’île de Man[25] [25] B. WASSERSTEIN, « The British Government… », art. ...
suite, qui avait déjà servi de lieu d’internement durant la Première Guerre mondiale. Environ 8000 d’entre elles (Allemands ou Autrichiens, mais aussi Italiens jugés indésirables) sont déportées vers le Canada ou l’Australie.
9 On voit ici que, pour tous ceux qui ont eu à subir les traumatismes de la répression nazie, l’histoire prend un air de « déjà-vu » et comment, dans un contexte où se conjuguent crise politique internationale et crise économique, la relation entre immigrés et nationaux parvient à un niveau de tension extrême. Et ce n’est peut-être pas un hasard si la sociologie d’Elias apporte des éléments pour comprendre cette situation : on peut en effet voir dans cette forme de surenchère xénophobe un phénomène équivalent aux « ragots » colportés par les établis sur les nouveaux venus et analysés ultérieurement par ce dernier dans son étude sur les relations établis-marginaux. Celui-ci y remarquait que « plus les membres d’un groupe se sentent menacés, plus le risque est grand que des pressions internes et, dans ce cadre, la compétition interne portent l’illusion et la rigidité des convictions à des extrêmes »[26] [26] Norbert ELIAS, John L. SCOTSON, Logiques de l’exclusion...
suite. Elias a par ailleurs longuement exposé les modalités selon lesquelles la tendance à l’autocontrôle et, corrélativement, l’abaissement du seuil de sensibilité des individus vis-à-vis des actes de violence accompagnaient le processus de monopolisation étatique de l’usage de la violence. Avec certaines nuances toutefois, dans la mesure où l’insécurité qu’engendrent les conflits inter-étatiques tend souvent à créer les circonstances propices à la réaffirmation des identités nationales et au relâchement des pulsions violentes à l’égard des groupes ennemis et de leurs membres[27] [27] Voir par exemple N. ELIAS, « La genèse du sport en tant...
suite. Les enjeux liés à l’habitus national éclairent donc sur le processus conduisant à l’internement des réfugiés : au moment où éclate le conflit, l’hostilité à leur endroit, jusqu’alors plus ou moins contenue, se fait plus consensuelle au sein de la population anglaise. Perçus de façon quasi unanime comme une menace sérieuse à la cohésion nationale, ils doivent faire l’objet d’une mise à l’écart tant physique que symbolique[28] [28] La décision de créer les camps d’internement sur une...
suite.
10 Avant de rejoindre l’île de Man, les réfugiés transitent par des « camps de réception » où les bagages sont fouillés et enregistrés, les effets personnels jugés dangereux, ainsi que les passeports et visas confisqués. Elias effectue ainsi un bref passage au camp de Huyton, près de Liverpool, avant d’être transféré au Central Promenade Camp de Douglas, où il restera en résidence forcée jusqu’à sa libération, le 31 octobre 1940. De nombreux camps sont créés sur l’île de Man. Exceptés ceux de Port Erin et Port St Mary, réservés aux femmes, tous accueillent une population exclusivement masculine[29] [29] M. KOCHAN, Britain’s Internees…, op. cit. , p. 76. ...
suite et sont organisés, à quelques variantes près, selon le même modèle. Il faut évidemment se garder de voir les conditions d’internement dans ces camps comme comparables à celles en vigueur à la même époque dans les camps nazis ou soviétiques. La vie des reclus n’y est pas menacée, les violences physiques et le travail forcé n’y ont jamais cours, et les « espaces de liberté » y sont plus importants.
11 Ces camps sont en grande partie administrés par leurs propres occupants :
des représentants élus ( Reihenväter et Lagerväter ) remplissent la fonction de porte-parole auprès des autorités militaires et sont chargés d’organiser les services domestiques nécessaires à la vie en communauté. Différentes tâches sont réparties en fonction des compétences individuelles. Chaque section dispose par exemple de son cuisinier, parfois d’un coiffeur. Hors des rassemblements obligatoires qui ont lieu matin et soir, les détenus sont, en principe, libres de choisir leurs activités qui, hormis les tâches ménagères, sont peu nombreuses.
12 Une autre spécificité des principaux camps de l’île (comme ceux de Douglas, Onchan ou Ramsey) tient au fait qu’ils n’ont pas été conçus à partir de structures à fonction spécifiquement carcérale, mais sur la base d’un ensemble de constructions civiles touristiques (hôtels, maisons de pension, résidences secondaires) réquisitionnées et sommairement aménagées pour l’occasion. Ce cadre paradoxal – une station balnéaire cerclée d’imposantes rangées de fils barbelés, autour desquelles patrouillent jour et nuit des soldats armés – explique probablement en partie les rapports ambigus qu’entretiennent les détenus avec ces institutions. Dans leurs récits, les anciens internés évoquent, non sans ironie, d’« agréables vacances », des moments « fantastiques » dans « un camp de vacances entouré de barbelés »[30] [30] Cité dans ibid. , p. 76-83. ...
suite. Elias parle quant à lui d’une « expérience très intéressante », tout en ajoutant qu’elle « aurait pu devenir insupportable si elle avait duré plus longtemps »[31] [31] Lettre à Maurice Rowdon du 23 déc. 1940, DLA, Elias, I,...
suite. Si les camps laissent aux détenus un minimum d’autonomie et de confort, les conditions de vie y demeurent précaires. Les correspondances d’Elias attestent du dénuement dans lequel se trouvent les détenus : à plusieurs reprises, ses amis proposent de lui envoyer vêtements, timbres, nourriture, ou argent. Il serait simpliste d’avancer que cette précarité ne concerne que les camps de réfugiés. La plupart des Anglais n’ont pas à l’époque une situation beaucoup plus confortable, mais le regard rétrospectif d’Elias est certainement en deçà de la réalité lorsque, bien plus tard, il ne parvient à voir dans sa détention qu’une période « très féconde » qui lui permit d’apprendre l’anglais. Ce silence quant aux réalités de la réclusion semble symptomatique du traumatisme consécutif à l’internement[32] [32] Certains témoignages – abstraction faite de la variation...
suite et, si l’on est loin ici de « l’expérience concentrationnaire »[33] [33] Michael POLLACK, L’expérience concentrationnaire, Paris,...
suite, il invite à prêter une attention particulière aux effets implicites du système de contraintes objectives propres au camp de réfugiés.
13 Loin de s’en tenir à une description positiviste de ce dispositif coercitif, il s’agit par conséquent, et contre toute forme d’intentionnalisme, d’en comprendre la logique cachée, c’est-à-dire la façon dont ces contraintes sont progressivement intériorisées et acquièrent une efficacité durable. Sous cet angle, les camps de réfugiés présentent de nombreux traits homologues avec les « institutions totalitaires » formalisées par E. Goffman[34] [34] E. GOFFMAN, Asiles, op. cit. ; « Institution totale »...
suite, notamment en ce qui concerne les différentes formes de contrôles et de manipulations collectives de la part de l’administration. Simultanément dépossédés de leurs attributs personnels (lors de la fouille et de la confiscation d’objets intimes tels que montres, livres ou manuscrits)[35] [35] Dans une lettre qu’il écrit quelques semaines après...
suite et de leur autonomie, les détenus se trouvent privés du libre usage de leur corps à la fois dans l’espace et dans le temps. Dans le temps, d’abord lors de la « cérémonie d’admission »[36] [36] E. GOFFMAN, Asiles, op. cit. , p. 59-60. ...
suite par l’attente et la privation de nourriture, puis de façon routinière, par les rassemblements quotidiens et obligatoires, mais aussi, paradoxalement, par le « temps libre » imposé[37] [37] De nombreux témoignages (cf. M. SEYFERT, « His Majesty’s… »,...
suite. Dans l’espace, avec le maintien permanent de la distance les séparant du monde « libre » par un ensemble d’obstacles matériels et symboliques (les clôtures de fils barbelés) et de procédures (la fouille des colis reçus ou la censure du courrier[38] [38] Comme le prouve la présence du cachet des services de contrôle...
suite), destinés aussi à filtrer et limiter toute entrée du monde extérieur dans l’univers du camp.
14 La claustration et les épreuves homogénéisantes de mise au pas collective ne sont pas sans effets sur le moral des reclus. Elles se traduisent entre autres par un sentiment intense de frustration, lié à l’insatisfaction de besoins physiologiques et/ou sociaux « vitaux » – en premier lieu les besoins d’ordre alimentaire ou sexuel[39] [39] Elias évoque dans une lettre au psychanalyste S. H. Foulkes...
suite – et, plus généralement, de tous les besoins se rapportant au rôle social dans lequel s’est auparavant investie l’identité des réfugiés. La perte d’autonomie et la confiscation du rôle social par l’institution ont aussi pour conséquence la dégradation de l’image de soi (souvent déjà mise à mal au cours de l’expérience encore récente des persécutions nazies et de l’exil) et, consécutivement, l’apparition de pathologies psychiques, notamment de dépressions pouvant, dans les cas extrêmes, aller jusqu’au suicide[40] [40] Elias souligne ainsi peu après sa sortie du camp que « les...
suite. Ces troubles semblent être le prix à payer par les détenus qui, pour sauvegarder l’intégrité de leur identité, sont condamnés à se trouver moralement écartelés entre la nécessité de trouver un relatif bien-être en jouant le jeu de l’institution et l’incapacité d’en accepter toutes les règles. L’historien Michael Seyfert livre à ce propos le témoignage d’un ancien interné[41] [41] Ibid. , p. 180. ...
suite, symptomatique de cette dénégation de la souffrance liée à la réclusion, doublée d’une forte volonté de résistance :
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16 En même temps qu’ils « s’adaptent » partiellement à ce nouveau cadre de vie, les internés tendent donc à déployer des stratégies de résistance, obligeant l’institution à accepter quelques compromis. Une forme de « complicité dans la réclusion »[42] [42] E. GOFFMAN, Asiles, op. cit. , p. 100-104 : Goffman...
suite ouvre ainsi la voie à une mobilisation des détenus afin de modifier les règles du jeu en leur faveur[43] [43] On doit donc s’accorder avec E. GOFFMAN lorsque celui-ci...
suite. C’est ce que révèle par exemple cet extrait d’un manifeste intitulé The Will to Learn, rédigé en anglais à l’intention des autorités du camp[44] [44] DLA, Elias, I, 113. ...
suite :
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18 Cette initiative aboutit effectivement à la création d’une école dans laquelle tout le potentiel intellectuel du camp est mis à contribution. Celle-ci doit fournir l’occasion pour tous ceux qui maîtrisent mal l’anglais de se familiariser avec cette langue afin de s’adapter au mieux à une situation qu’ils n’ont pas choisie[45] [45] On comprend mieux ici l’apparente satisfaction d’Elias...
suite.
19 Mais, en contrepartie de cette indéniable preuve de bonne volonté, elle prend la forme d’une « zone franche » négociée avec l’administration où ces enseignants, étudiants et universitaires vont s’investir pour préserver leur identité de l’emprise mortifiante (voire mortifère) de l’institution. Autrement dit, cette institution dans l’institution leur permet de faire « ce qu’ils savent faire », c’est-à-dire enseigner ou étudier. Leurs activités vont ainsi bien au-delà du simple apprentissage des langues, comme le prouve la liste des différents cours proposés à partir du 5 juin 1940 : agriculture, économie, anglais, français, allemand, histoire, sciences humaines, droit, mathématiques, médecine, science naturelle et théologie. Elias y est l’un des enseignants les plus actifs. Il donne des cours d’histoire de l’art, de psychologie sociale, de psychanalyse et de sociologie. Ces enseignements sont organisés selon une conception typiquement allemande du monde académique, sur le mode marchand de l’offre et de la demande, qui favorise la compétition entre les enseignants. Leur valeur et leur prestige s’y mesurent en effet au talent oratoire et à la capacité à attirer un grand nombre d’auditeurs, conformément aux principes de sélection régissant la condition de Privatdozent en Allemagne[46] [46] On apprend ainsi des correspondants d’Elias que ses lectures,...
suite.
20 Il faut donc voir dans cette université de fortune, qui est tout à la fois une victoire des internés sur l’institution et la manifestation de leur soumission à ses attentes implicites, l’expression de deux tendances concurrentes : celle, d’une part, qui consiste à remettre à jour des habitudes anciennes en les important dans le contexte présent, et celle qui, d’autre part, consiste à afficher un effort sincère d’adaptation, par l’apprentissage de l’anglais ou à travers la recherche d’éventuels profits occasionnés par cette entreprise de promotion sociale ignorée comme telle, par exemple l’intégration future, via le bouche àoreille, dans le monde académique britannique[47] [47] Comme le laisse supposer cette confidence faite à Elias...
suite.
21 Cette expression ambivalente de bonne volonté et de résistance, caractéristique du double lien dans lequel se trouvent pris les réfugiés, se retrouve dans les nombreux rites institutionnels qui viennent ponctuer la vie du camp. Les différentes occasions de rassemblement (école, spectacles, rédaction du journal interne) fournissent à la fois un moyen d’oublier le quotidien et l’opportunité de médiatiser la parole des détenus auprès des autorités. On peut, à ce titre, évoquer le succès de What a Life ! une comédie musicale montée par les internés qui dépeint la vie quotidienne du camp en différentes scènes entrecoupées de chansons dont les textes traduisent remarquablement l’état d’esprit des auteurs[48] [48] Cette comédie, écrite en anglais et en allemand par Richard...
suite : on y trouve, en même temps que l’affirmation naïve de leur loyauté envers la Grande-Bretagne, une désapprobation ironique du traitement qui leur est réservé[49] [49] Comme le montre cet extrait de The Barbed-Wire-Song :...
suite. Tout se passe dans ces pratiques[50] [50] On pourrait encore citer le Central Promenade Paper, journal...
suite comme si, malgré les résistances affichées, les détenus ne parvenaient jamais à se sous-traire aux attentes de leurs geôliers : s’ils se ressaisissent de leurs habitudes culturelles les plus solidement ancrées, ce ne peut être qu’au prix de l’allégeance concédée aux responsables de leur internement.
22 On ne saurait toutefois oublier que cette mise à l’épreuve identitaire s’ajoute chez nombre de réfugiés aux effets d’une expérience homologue subie en Allemagne (comme « juifs » et/ou opposants politiques) avant l’exil. C’est pourquoi il ne s’agit pas seulement pour eux de s’affirmer en tant qu’Allemands, mais aussi de se montrer, en tant que victimes du fascisme, résolument opposés au régime nazi (« Si nous, les internés, voulons combattre Hitler, ce n’est pas seulement pour l’Angleterre, mais aussi pour nous-mêmes »[51] [51] Article du Central Promenade Paper intitulé « Aufbruch...
suite). Les ambiguïtés inhérentes à leurs stratégies détournées et hésitantes de communication (ironie, usage alternatif de l’anglais et de l’allemand), qui ne sont autres que des symptômes de cette attitude ambivalente de résistance et d’allégeance, d’affirmation de soi et de reniement engendrés consécutivement par le déracinement contraint de la société d’origine et l’intégration forcée à la société d’accueil, constituent certainement le seul moyen de salut qui s’offre à eux[52] [52] Pierre BOURDIEU remarquait, à propos de « la capacité...
suite. Ce salut n’est en effet concevable que s’il passe par un double rapport de fidélité à soi et de loyauté envers l’autre.
23 De fait, l’idée de prouver sa loyauté envers l’Angleterre, totalement intériorisée par les réfugiés, fait chez eux figure de leitmotiv. Ce terme revient fréquemment sous la plume d’Elias lorsqu’il tente, une fois libéré, de faire sortir ceux de ses amis qui restent prisonniers. La tendance à l’hypercorrection sociale, parce qu’ils sont et se sentent souvent socialement et moralement suspects, touche presque invariablement tous les immigrés[53] [53] A. SAYAD, « Immigration et pensée d’État », La double...
suite. Mais comme on va le voir, l’acte d’allégeance envers l’ordre national doit être d’autant plus explicite que la discrimination (de droit et de fait) se fait plus aiguë. Il faut donc, à ce point, s’intéresser à une autre fonction du camp, la sélection des réfugiés.
24 Apporter la preuve de sa loyauté revient, en somme, à payer son droit d’insertion dans l’ordre national. Néanmoins, le coût de ce droit peut varier considérablement en fonction du capital dont dispose chaque détenu. À la fin du mois de juillet 1940, un document détaillant les critères à remplir par les réfugiés internés en vue d’obtenir leur libération fut publié par le Home Office. Les détenus remplissant les conditions énoncées dans le White Paper se voient classés dans l’une des dix-huit catégories nouvellement créées. Celles-ci sont conçues selon des principes très utilitaristes dans la mesure où elles ne concernent que les individus susceptibles de servir à l’effort de guerre. Après maintes protestations et négociations, un second White Paper est proposé en août, contenant une catégorie supplémentaire pour les personnes « qui se sont distinguées par leur travail politique ou journalistique dans la lutte contre le fascisme »[54] [54] M. SEYFERT, « His Majesty’s… », art. cit. , p. 178. ...
suite. Une troisième version est enfin publiée en octobre : après de longues discussions au Parlement, trois nouvelles catégories sont ajoutées concernant les artistes, les scientifiques, les écrivains ainsi que les étudiants ayant dû interrompre leurs études à cause de leur internement. Restent tous ceux qui, jugés inaptes par les tribunaux à entrer dans l’une de ces catégories, sont pour la plupart envoyés au Canada ou en Australie, avec tous les risques que peut comporter un tel voyage dans ces circonstances[55] [55] Plusieurs bateaux transportant des réfugiés sombrent,...
suite.
25 On le voit, les réfugiés dont l’avenir reste le plus longtemps incertain, c’est-à-dire ceux que les autorités ne daignent que tardivement accepter sur le sol anglais, sont les intellectuels (artistes, scientifiques, etc.)[56] [56] Il n’est pas rare, dans les périodes de tension qui paraissent...
suite. Si leur position, compte tenu de l’importance donnée par les tribunaux aux critères économiques, est certainement la plus difficile à défendre, il semble cependant qu’elle soit une des mieux défendues. Dès 1933 en effet, plusieurs associations d’aide aux réfugiés juifs d’Allemagne avaient été créées en Angleterre, comme le Central British Fund for German Jewry, créé à l’initiative de membres de la communauté juive britannique, ou le Jewish Refugees Commitee. Ce dernier avait été fondé par Otto M. Schiff, un riche homme d’affaires d’origine allemande qui présidait depuis la Première Guerre mondiale le Jews Temporary Shelter de Londres. Le Jewish Refugees Commitee, grâce aux rapports privilégiés qu’entretenait Schiff avec le Home Office, offrit à partir de 1933 la possibilité à un grand nombre d’intellectuels juifs allemands de venir vivre et travailler en Grande-Bretagne. C’est entre autres grâce à son soutien que Norbert Elias parvient en 1939 à mener à terme son Procès de civilisation. Une aide plus spécifiquement destinée aux universitaires avait également été créée en 1933, avec l’Academic Assistance Council, sur une initiative de William Beveridge, directeur de la London School of Economics (LSE). Cette association, qui allait se muer en Society for the Protection Of Science and Learning, était composée de scientifiques et d’universitaires renommés et disposait également de relais importants dans le monde politique. Elle était probablement, par le biais notamment de sa secrétaire Esther Simpson, la plus engagée dans la mobilisation du monde académique pour la cause des universitaires allemands internés; et il ne fait aucun doute que son aide (financière et politique) fut cruciale, d’une part pour l’insertion des intellectuels allemands dans le monde académique anglais et, d’autre part, pour la libération de la plupart d’entre eux des camps d’internement.
26 Les réfugiés trouvent donc l’appui de nombreux soutiens extérieurs. Mais ce travail de mobilisation réalisé en leur faveur par les associations et les personnalités politiques ou académiques (parmi lesquelles se trouvent beaucoup d’Anglais mais aussi d’anciens réfugiés naturalisés) apporte surtout des solutions collectives qui ne permettent pas toujours de résoudre les nombreux cas particuliers entrant difficilement en conformité avec des règles juridiques en constante évolution. C’est la raison pour laquelle les démarches effectuées par les reclus tendent à se réduire à des actions individuelles. Tout se passe comme si, par la force du dispositif d’exclusion, la parole collective des internés ne devait trouver pour seul public que le personnel du camp et les réfugiés eux-mêmes (à travers les différents rites institutionnels observés plus haut) et ne pouvait filtrer à l’extérieur que sous une forme atomisée réduisant du même coup l’impact du message collectif. Chaque réfugié doit en effet, pour retrouver la liberté, se montrer suffisamment entreprenant pour apporter la preuve qu’il est en mesure d’entrer dans une des catégories définies par le White Paper; quoique la capacité à engager cet effort (qui représente des démarches administratives longues et difficiles pour des individus emprisonnés, maîtrisant souvent mal l’anglais, et pour qui l’usage du courrier est strictement limité) soit très inégalement répartie au sein de la population du camp. Bien que l’isolement tende à fragiliser considérablement les liens des réfugiés avec l’extérieur[57] [57] Plusieurs lettres d’Elias expriment l’angoisse des internés...
suite, l’assurance (relative) d’y trouver des appuis reste un élément déterminant dans cette entreprise. En somme, c’est principalement de la qualité et du nombre des relations extérieures, c’est-à-dire du volume et de la structure du capital social de chacun, que dépend la capacité à mener efficacement ces démarches.
27 La reconstitution, à partir des correspondances de la période 1940-1941, du réseau relationnel dans lequel Elias est pris et à travers lequel il parvient à solliciter des aides ou se trouve lui-même sollicité permet de voir que ce dernier bénéficie à l’époque d’un capital social plus élevé que la moyenne des internés[58] [58] La fiabilité de ces indications n’est pas absolue puisque...
suite (voir tableau en annexe). On y trouve tout d’abord une forte majorité de réfugiés ( 13 sur 20 correspondants). Il faut distinguer, parmi eux, ceux avec lesquels il entretient les rapports les plus réguliers, qui sont probablement ses amis les plus anciens et se trouvent être également ceux auxquels il peut accorder la plus grande confiance (Paul Rosenstein et Alfred Glucksmann sont comme lui originaires de Breslau et sont des amis de longue date; le second vit aussi à Cambridge). Viennent ensuite les codétenus du camp de Douglas : ceux, d’une part, vers lesquels il se porte par affinité sociale (comme l’économiste A.Radomysler, qui enseigne également à la LSE, ou le cinéaste G.H. Höllering) et d’autre part ceux avec lesquels l’expérience commune de l’internement est la principale raison du rapprochement.
28 Les correspondants anglais sont de leur côté assez peu nombreux (sept au total). Ils appartiennent tous de près ou de loin au monde académique :
Ginsberg, Harding et Gordon-Walker enseignent à la LSE (ce dernier, également engagé en politique, accédera notamment au poste de Foreign Secretary en 1964), Dorothy Moore est l’épouse d’un professeur de philosophie de Cambridge, l’écrivain Snow enseigne aussi à Cambridge[59] [59] Ceux-ci lui apportent leur soutien durant l’été 1940...
suite, Maurice Rowdon est étudiant en art. Tout laisse donc penser que les relations d’Elias avec ses correspondants s’orientent par rapport à deux pôles qui se superposent en partie.
29
30 Ce dernier sous-ensemble est le plus intéressant pour comprendre la position charnière d’Elias comme condition de possibilité de cumul de capitaux hétérogènes. En effet, si Elias bénéficie de quelques soutiens influents, l’ensemble des lettres qu’il envoie à ses camarades internés après avoir quitté le camp montre qu’il devient lui-même un point d’appui pour ceux qui disposent de ressources sociales moins étendues[61] [61] Voir par exemple les lettres d’Elias à P. Rosenstein...
suite. Si l’on considère cependant ses correspondances sur une période beaucoup plus longue (jusqu’aux années 1960-1970), ces liens sont aussi ceux qui se distendent le plus rapidement puisque, à l’exception d’un petit nombre d’amis fidèles (principalement P.Galliner)[62] [62] Celui-ci devint plus tard conseiller juridique d’Elias...
suite, il n’en subsiste aucune trace à partir de 1942.
31 Il faut certainement encore voir là l’un des paradoxes de l’internement : si son effet stigmatisant et le sentiment partagé de vivre une expérience hors du commun rapprochent dans un premier temps ceux qui en sont les victimes au point de faire naître en eux un devoir de service mutuel, l’effet de désadaptation qu’il engendre rend le retour aux réalités de la vie « normale » particulièrement difficile[63] [63] Comme l’indiquent ces confidences d’Elias à Foulkes...
suite. Provisoirement désarmé pour affronter les difficultés du monde « réel », le détenu libéré est obligé de vivre, dans un univers où les ressources sont rares, sur le mode du chacun pour soi et de mettre de côté les principes d’entraide qui prévalaient dans le camp.
32 Les difficultés longtemps éprouvées par Elias à reprendre une vie normale invitent donc à s’interroger quant aux répercussions à long terme de l’internement sur la carrière morale[64] [64] E. GOFFMAN, Asiles, op. cit. ...
suite des réfugiés et, au-delà, sur les conditions de leur socialisation dans leur pays d’accueil. Constituant le point où viennent se cristalliser les tensions structurant la relation entre réfugiés et Britanniques, les camps semblent bien être les rouages essentiels d’une « mécanique du pouvoir »[65] [65] Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Paris, Gallimard,...
suite qui se donne pour objectif implicite de fabriquer des corps dociles et disciplinés. Tout porte à croire en effet que la coercition disciplinaire qui s’y exerce établit dans les corps de leurs occupants le « lien contraignant entre une aptitude majorée et une domination accrue »[66] [66] Ibid. ...
suite. Il est, dans l’absolu, exigé d’eux qu’ils s’efforcent de devenir ce qu’ils ne sont pas (des individus conformes aux normes nationales anglaises) tout en renonçant à demeurer ce qu’ils ont appris à être (des Allemands) et en prouvant qu’ils ne sont pas ceux que l’on voit en eux (des ennemis). Tous, on l’a vu, ne sont pas également armés pour faire face à cette triple contrainte, et les premiers à s’en libérer sont ceux qui disposent des ressources suffisantes pour s’y plier sans que leur équilibre psychique n’en souffre trop. Dès l’instant où la sanction théorique du travail juridique de définition du « bon » et du « mauvais » étranger se trouve être l’expulsion hors du territoire anglais, le point d’appui ultime de ceux qui sont dans l’incapacité d’apporter une contribution « concrète » à l’effort mené par « l’équipe britannique »[67] [67] Christophe CHARLE montre que les journaux de l’époque...
suite (c’est principalement le cas des intellectuels) se trouve chez les membres de la population établie les mieux disposés à trouver en eux les qualités requises pour se faire accepter[68] [68] Il faudrait, pour mieux comprendre les raisons de l’engagement...
suite.
33 Bien qu’il soit effectivement au nombre de ceux qui risquent de se trouver relégués dans la position – périlleuse en la circonstance – de « hors-jeu », Elias s’en détache cependant dans la mesure où il fait partie de la fraction la mieux lotie de ces indigents ou, si l’on préfère, des mieux établis parmi cette population marginale. Probablement aidé en cela par d’évidentes dispositions mondaines, et quoiqu’il s’attache par ailleurs à ne jamais perdre la proximité rassurante de ses anciens amis de Francfort ou de Breslau[69] [69] Bien qu’il s’efforce d’y donner une image rassurante...
suite, Elias est déjà parvenu à accumuler, au moment où éclate la guerre, un capital social relativement important. Pour cette raison, on doit donc se refuser à lui apposer l’image (esthétiquement payante mais sociologiquement peu réaliste) de l’« intellectuel paria »[70] [70] Je rejoins ici les remarques de Bernard LACROIX (« Portrait...
suite, y compris en cette période chaotique où des liens en apparence solides se distendent parfois rapidement. La sécurité relative que lui procurent ces ressources sociales éclaire aussi en partie sur l’extraordinaire confiance en soi et l’énergie qu’Elias parvient à retrouver après son internement, et grâce auxquelles, bien que tout l’y incite pourtant, il ne renonce pas à ses ambitions. Si l’on songe, dans cette perspective, à ses travaux des années 1950 sur la profession navale, il fait manifestement preuve de « mauvaise foi » lorsqu’il prétend rétrospectivement n’avoir « jamais fait d’efforts [pour] être accepté par l’establishment social anglais », mais on doit à l’inverse le prendre au sérieux quand il dit n’avoir « jamais douté de [lui]-même » et que « cette foi n’a jamais été ébranlée »[71] [71] Norbert Elias…, op. cit. , p. 86. La même assurance...
suite.
34 Il ne fait cependant guère de doute que l’économie psychique d’Elias ait été profondément affectée par cet épisode : on peut voir dans l’expérience refoulée de l’internement[72] [72] Une comparaison entre le récit qu’il fait de cette expérience...
suite, qui symbolise à elle seule l’ensemble des renoncements et des concessions inhérents aux circonstances de l’exil, une expérience cruciale d’estrangement propice au développement d’un sens des réalités et d’une acuité du regard particuliers[73] [73] Voir aussi à ce propos B. LACROIX, « Portrait sociologique… »,...
suite, notamment du regard sur soi caractérisant les savants les mieux disposés à la réflexivité. On peut ainsi penser que la contradiction entre des ambitions soutenues par une forte confiance en soi, portant à croire que tout est toujours possible, et les déconvenues liées à la position d’outsider, en raison desquelles rien ne peut jamais être considéré comme acquis ou allant de soi, place inconsciemment Elias entre « un état provisoire qu’il se plaît à prolonger » et « un état plus durable qu’il se plaît à vivre avec un intense sentiment du provisoire »[74] [74] A. SAYAD, « Qu’est-ce qu’un immigré ?», in...
suite. Pris dans un mouvement de balancier voué à ne jamais s’arrêter, celui-ci semble longtemps osciller entre exit et loyauté[75] [75] Selon la formule d’Albert O. Hirschman, autre exilé allemand. ...
suite, entre engagement et distanciation. Faits symptomatiques de cette position en porte-à-faux : ayant envisagé au cours de l’année 1939 de migrer vers les États-Unis[76] [76] Cf. la lettre de Klaus Mann du 20 fév. 1939 (DLA, Elias,...
suite, il paraît abandonner définitivement ce projet après la guerre au profit d’un établissement durable en Angleterre. Établissement que sa naturalisation en 1952 ne confirme qu’en apparence puisque, comme l’indique a posteriori sa trajectoire ultérieure, Elias n’est probablement jamais parvenu à « se fondre » dans l’ordre national anglais[77] [77] Les analyses proposées par A. Sayad selon lesquelles la...
suite. C’est sous cet éclairage que l’on peut par exemple comprendre son départ pour le Ghana au cours des années 1960 puis, plus tard, pour les Pays-Bas; ou encore pourquoi il ne consentira que difficilement et progressivement à abandonner l’écriture en allemand, c’est-à-dire à faire tout son « possible » pour être compris en Angleterre[78] [78] Voir supra, note n° 52. ...
suite. Il est donc vraisemblable que ses difficultés à s’insérer dans le champ académique britannique et à s’y ajuster, mais aussi, paradoxalement, la persévérance dont il a su faire preuve pour y parvenir – au moins partiellement – trouvent leur origine dans ces dispositions contradictoires.
35 On saisit en outre peut-être un peu mieux, à travers la restitution de cette expérience, l’importance fondamentale pour Elias de la distanciation et de l’autocontrôle[79] [79] Il soulignait notamment dans Engagement et distanciation...
suite. Unique moyen de surmonter les tourments de l’expérience répétée de la marginalisation – on songe ici à l’image des pêcheurs pris dans le Maëlstrom –, la posture qu’impliquent chez lui ces principes relève de toute évidence d’un impératif de conduite qui, intériorisé, se traduit ensuite dans son travail intellectuel sous la forme d’outils de connaissance sociologique. On voit enfin en quoi l’usage, dans le cadre de cette restitution, de concepts « eliassiens » tels que le concept relationnel « établis-marginaux »[80] [80] Elias écrit à ce propos dans sa « Note sur les juifs...
suite, s’avère être une occasion idéale d’éprouver de façon réflexive leurs vertus heuristiques en mettant à jour les dispositions mentales de celui qui en fut l’inventeur. En d’autres termes, il montre en quoi un travail socio-biographique sur le sociologue s’appuyant sur les outils conceptuels élaborés par ce dernier peut ouvrir à une meilleure compréhension de la genèse de plusieurs des thèmes récurrents de son œuvre et, par là même, à une lecture mieux informée de celle-ci.
Tableau des -
[ 1] Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991.
[ 2] Ibid., p. 80. Cette détention dura en fait un peu moins de six mois, de la mi-mai à la fin octobre 1940.
[ 3] Certains s’étonnent de le voir revenir dans ses derniers écrits, près d’un demi-siècle après la publication du Procès de civilisation, à des thèmes qui figuraient déjà au centre de ce même ouvrage et évoquent par exemple les « écueils » d’une pensée « globale » et ses risques de « dérive dogmatique »: voir les critiques formulées par J.-H. Déchaux à l’occasion de son compte rendu de l’ouvrage de Nathalie HEINICH ( La Sociologie de Norbert Elias, Paris, La Découverte, 1997) dans la Revue française de sociologie (XL-1, janv.-mars 1999, p. 176-178).
[ 4] Et il faudrait, idéalement, afin d’en comprendre les aspects structurés et structurants, revenir point par point sur ces expériences.
[ 5] « L’immigration » étant ici considérée, en référence à Abdelmalek Sayad, non au sens habituel d’importation de main-d’œuvre étrangère, mais sous l’angle plus général de la relation à la nation et entendue au sens de « présence au sein de l’ordre national de non-nationaux »: A. SAYAD, « L’ordre de l’immigration entre l’ordre des nations », L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Bruxelles, De Boeck, 1991, p. 292.
[ 6] Norbert Elias…, op. cit., p. 73-81. Peut-être faut-il aussi, sous cet aspect, voir dans le commentaire qu’il fait de son internement une ironie symptomatique de cette distanciation.
[ 7] A. SAYAD, L’immigration…, op. cit., p. 292. Comme le remarquait A. Sayad, immigration et émigration sont deux phénomènes parfaitement symétriques et doivent être étudiées l’un par rapport à l’autre. Il faudrait donc, en toute rigueur, pour comprendre la situation des immigrés allemands en Angleterre, revenir en détail sur les conditions de leur départ d’Allemagne, ce que le cadre limité de cette étude ne nous permettait pas.
[ 8] Bernard LACROIX, « Portrait sociologique de l’auteur », A. GARRIGOU, B. LACROIX (dir.), Norbert Elias, la politique et l’histoire, Paris, La Découverte, 1997, p. 31-51.
[ 9] Cet article est en grande partie le produit de recherches effectuées dans les archives personnelles de Norbert Elias, financées par la Fondation Norbert Elias et le Deutsches Literaturarchiv (désormais DLA) de Marbach-am-Neckar (auxquelles nous adressons ici nos remerciements), où sont conservées ces archives. Les documents auxquels nous avons eu recours sont essentiellement de deux sortes : les correspondances d’Elias, d’une part, dans lesquelles figurent quarante-quatre lettres manuscrites ou dactylographiées (dont plusieurs doubles au papier carbone de lettres écrites par Elias) reçues ou envoyées par ce dernier entre le printemps 1940 et la fin de l’année 1941 (DLA, Elias, I, 32-49,910,982). Divers documents relatifs d’autre part à la vie quotidienne des réfugiés dans les camps, à leurs activités et préoccupations politiques et intellectuelles (publication de journaux, organisation de spectacles, etc. – DLA, Elias, I, 113). La plupart des citations extraites de ces sources en langue anglaise ou allemande ont été traduites par l’auteur.
[ 10] Il serait ici trop fastidieux de revenir sur les conditions particulières du travail de mise en forme de notions qui contribuent à faire exister des réalités spécifiques. Le terme de « réfugiés allemands » fait référence à la définition formulée, dans le cadre de conférences intergouvernementales à la SDN, par l’Arrangement provisoire du 4 juillet 1936 puis par la Convention du 10 mars 1938 – auxquels s’ajoute le Protocole additionnel du 14 septembre 1939 sur le statut des réfugiés autrichiens (François CRÉPEAU, Droit d’asile. De l’hospitalité aux contrôles migratoires, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles – Bruylant, 1995, p. 57-74).
[ 11] Erving GOFFMAN, Asiles, Paris, Minuit, 1968.
[ 12] Georges DUBY, Le dimanche de Bouvines. Paris, Gallimard, 1973, p. 7-14.
[ 13] Norbert Elias…, op. cit., p. 80. Le lecteur se reportera au même ouvrage pour ce qui concerne les épisodes antérieurs de sa biographie.
[ 14] Henk E. S. WOLDRING, Karl Mannheim, the Development of his Thought, New York, St Martin’s Press, 1987, p. 39-40.
[ 15] Norbert Elias…, op. cit., p. 80.
[ 16] Les migrations les plus importantes de réfugiés autrichiens et tchèques vers l’Angleterre débutent à la suite de l’Anschluss et de l’annexion à l’Allemagne d’une partie de la Tchécoslovaquie au cours de l’année 1938.
[ 17] Christophe CHARLE, La crise des sociétés impériales, Paris, Éd. du Seuil, 2001, p. 446.
[ 18] Politique qui consista non seulement à accentuer le contrôle de flux migratoires malgré tout difficiles à contenir, mais aussi à laisser reposer le plus souvent sur des organismes privés (notamment les associations caritatives juives) l’accueil et la prise en charge des réfugiés : Bernard WASSERSTEIN, « The British Government and the German immigration, 1933-1945 », in Gerhard HIRSCHFELD (ed.), Exile in Great Britain, Londres, Berg, 1984, p. 63-79. Cette hostilité trouve avant-guerre (bien qu’il n’y ait pas en Angleterre au cours de cette période de poussée extrémiste comparable à celle que connaissent l’Allemagne ou la France) un large écho dans une presse populiste allant parfois jusqu’à afficher ouvertement sa sympathie pour le fascisme, comme le Daily Mail, le Sunday Despatch ou le Sunday Chronicle, qui soutiennent un temps la British Union of Fascists d’Oswald Mosley : Michael SEYFERT, « His Majesty’s most loyal internees », in G. HIRSCHFELD (ed.), Exile…, op. cit., p. 168, et Ch. CHARLE, La crise…, op. cit., p. 450.
[ 19] Ces chiffres sur l’émigration hors de la « Grande Allemagne » sont donnés par Ari J. SHERMAN, Island Refuge : Britain and Refugees from the Third Reich, 1933-1939, Ilford, Frank Cass, 1994, p. 270 (pour l’estimation « basse ») et Werner RÖDER, « German politics in exile, 1933-1945 », in L’émigration politique en Europe aux XIXe et XXe siècles, Rome, École française de Rome, 1991, p. 396 (pour l’estimation « haute »).
[ 20] Francis L. CARSTEN, « German refugees in Great Britain 1933-1945 », in G. HIRSCHFELD (ed.), Exile…, op. cit., p. 11-28.
[ 21] Déclaration du député conservateur E. Doran, le 9 mars 1933, citée par F. L. CARSTEN, « German refugees… », art. cit., p. 12.
[ 22] Ibid., p. 12.
[ 23] Ibid., p. 12. Sur les politiques britanniques d’immigration dans les années 1930-1940, voir aussi A. J. SHERMAN, Island refuge…, op. cit., et B. WASSERSTEIN, « The British Government… », art. cit., p. 63-81.
[ 24] Ibid., p. 20-21. Nombre de ceux qui furent hâtivement classés ennemy aliens n’étaient ni Allemands ni Autrichiens. Certains témoins indiquent la présence dans les camps de groupes de juifs orthodoxes originaires de Bohème, de Roumanie ou de Russie, parfois présents sur le sol anglais depuis plusieurs années, mais n’ayant jamais demandé la nationalité anglaise et ne parlant souvent que le yiddish : Miriam KOCHAN, Britain’s Internees in the Second World War, Londres, MacMillan, 1983.
[ 25] B. WASSERSTEIN, « The British Government… », art. cit., p. 77-78. Un réfugié fait de ce voyage le récit suivant : « Pour aller à l’île de Man, nous devions passer par Liverpool. Il nous fallait marcher à travers les rues pour aller au port. Les gens étaient vraiment méchants. Nous marchions entourés par un étroit cordon de gardes dont les fusils étaient équipés de baïonnettes. C’était affreux. » (Cité dans M. KOCHAN, Britain’s Internees…, op. cit., p. 76.)
[ 26] Norbert ELIAS, John L. SCOTSON, Logiques de l’exclusion ( 1965), Paris, Fayard, 1997, p. 173-174.
[ 27] Voir par exemple N. ELIAS, « La genèse du sport en tant que problème sociologique », in N. ELIAS, E. DUNNING, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994.
[ 28] La décision de créer les camps d’internement sur une île, à la marge du territoire national, prend là toute sa signification.
[ 29] M. KOCHAN, Britain’s Internees…, op. cit., p. 76.
[ 30] Cité dans ibid., p. 76-83.
[ 31] Lettre à Maurice Rowdon du 23 déc. 1940, DLA, Elias, I, 45.
[ 32] Certains témoignages – abstraction faite de la variation du confort de vie en fonction des camps et de la rigueur dans l’observance des prescriptions religieuses – semblent moins souffrir de cet effet d’illusion rétrospective. Un interné du camp de Ramsey se souvient, tout en revenant lui aussi sur le côté « touristique » du séjour, que « cela aurait pu être des vacances formidables, à l’exception du fait que la France venait de capituler, et que les nouvelles étaient terribles. Nous étions tous bronzés. Il n’y avait pas de lits et nous dormions sur des matelas à même le sol. Dans les maisons kasher, il y avait aussi un manque de nourriture : il n’y avait pas assez de pain et de pommes de terre mais beaucoup de hareng. Je me souviens d’avoir eu faim »; cité dans M. KOCHAN, Britain’s Internees…, op. cit., p. 81.
[ 33] Michael POLLACK, L’expérience concentrationnaire, Paris, Métailié, 2000.
[ 34] E. GOFFMAN, Asiles, op. cit.; « Institution totale » est le terme souvent retenu pour la traduction française de total institution. Yves WINKIN, par exemple, estime que cette traduction « insiste moins sur l’oppression régnant dans ces institutions que sur leur dimension d’univers clos et auto-entretenu » (in E. GOFFMAN, Les moments et leurs hommes, Paris, Seuil-Minuit, 1988, p. 115). Nous avons conservé ici le terme « totalitaire » choisi par Robert CASTEL, pour qui « l’ambiguïté de ce qualificatif est volontaire », dans le sens où « elle exprime l’amphibologie même du concept, dont les registres structurels et politiques sont indissociables » ( L’ordre psychiatrique, Paris, Minuit, 1976, p. 59).
[ 35] Dans une lettre qu’il écrit quelques semaines après son retour à Cambridge, Elias raconte ainsi son arrivée au camp de réception de Huyton : « Je me souviens qu’à notre arrivée à Huyton Camp, nous devions attendre une journée entière dans une grande tente jusqu’à ce que nos bagages soient fouillés et que notre argent, nos couteaux, montres, manuscrits, et autres objets dangereux soient confisqués » (lettre à M. Rowdon du 23 déc. 1940).
[ 36] E. GOFFMAN, Asiles, op. cit., p. 59-60.
[ 37] De nombreux témoignages (cf. M. SEYFERT, « His Majesty’s… », art. cit., et la lettre d’Elias à M. Rowdon du 23 déc. 1940) montrent que les activités permises à la fois par les autorités militaires et la situation géographique des camps sont rares lors des premiers mois d’internement et se limitent surtout aux baignades ou au football, d’où l’ennui et la lassitude vite ressentis par les reclus.
[ 38] Comme le prouve la présence du cachet des services de contrôle sur certaines lettres envoyées à Elias, après sa libération, par ses compagnons restés au camp.
[ 39] Elias évoque dans une lettre au psychanalyste S. H. Foulkes les « effets de l’abstinence sexuelle » (lettre du 2 sept. 1941, DLA, Elias, I, 982).
[ 40] Elias souligne ainsi peu après sa sortie du camp que « les gens qui sont malheureusement encore là-bas, surtout les plus jeunes, sont naturellement de plus en plus déprimés » (lettre à Peter Galliner, non datée, probablement écrite en novembre ou décembre 1940. DLA, Elias, I, 910). Il donne une description plus précise de ces troubles à S. H. Foulkes : « La plupart d’entre nous réalisèrent lentement et amèrement quelles étaient les implications de l’expérience de l’enfermement derrière les fils barbelés. [… ] Vous auriez pu voir comment de vieilles habitudes, de vieux complexes et des émotions formés conformément (ou conflictuellement) à l’ancien mode de vie se trouvaient mises à l’épreuve et pouvaient, dans ces conditions de vie nouvelles, changer de forme : les hystériques devenaient parfois plus, parfois moins hystériques qu’à l’extérieur, les compulsifs trouvaient de nouveaux points de fixation. En certaines occasions, j’aurais pu faire quelque chose pour remédier à cela, mais il aurait fallu un praticien plus expérimenté pour comprendre et vraiment aider efficacement. » (lettre du 2 sept. 1941). Les suicides sont mentionnés par M. SEYFERT, « His Majesty’s… », art. cit., p. 187.
[ 41] Ibid., p. 180.
[ 42] E. GOFFMAN, Asiles, op. cit., p. 100-104 : Goffman remarque que la solidarité régnant entre les reclus « a un pouvoir de réorganisation important [dans la mesure où] elle conduit des personnes appartenant à des catégories sociales différentes à se prêter un soutien réciproque et à opposer une résistance commune à un système qui a créé entre eux une intimité forcée et leur a imposé un seul et même destin ». On peut ici émettre l’hypothèse que cette solidarité se trouve renforcée par l’homogénéité relative des origines sociales et nationales des réfugiés.
[ 43] On doit donc s’accorder avec E. GOFFMAN lorsque celui-ci précise que l’institution s’adapte en fait autant à l’individu que celui-ci s’adapte à elle ( Asiles, op. cit., p. 245). Particulièrement symptomatique est de ce point de vue l’anecdote, rapportée par Miriam KOCHAN, sur ce commandant de camp qui avait pour habitude de répéter aux internés : « Si vous jouez le jeu avec moi, je jouerai le jeu avec vous » ( Britain’s Internees…, op. cit., p. 82).
[ 44] DLA, Elias, I, 113.
[ 45] On comprend mieux ici l’apparente satisfaction d’Elias lorsqu’il confie que cette détention fut l’occasion de perfectionner son anglais (cf. Norbert Elias…, op. cit., p. 80).
[ 46] On apprend ainsi des correspondants d’Elias que ses lectures, jugées « excellentes », rassemblent de nombreux auditeurs, au point de lui donner la réputation de « lecteur-né » (cf. la lettre d’Ilse Seglow du 31 août 1940 – DLA, Elias, I, 46 –, ou la lettre de l’économiste Asik Radomysler du 2 déc. 1940 – DLA, Elias, I, 45). Il faut en outre préciser que les enseignants d’origine juive étaient avant la Seconde Guerre mondiale statistiquement surreprésentés dans le corps des Privatdozenten (F. SCHULTHEIS, « Un inconscient universitaire fait homme : le Privatdozent », Actes de la recherche en sciences sociales, 135, déc. 2000, p. 58-62), ce qui explique d’autant mieux que ce modèle d’universitaire soit une référence inconsciente pour beaucoup des intellectuels du camp.
[ 47] Comme le laisse supposer cette confidence faite à Elias par A. Radomysler (lettre du 2 déc. 1940): « Je crois savoir que les gens les plus intéressés par votre retour, et les plus disposés à vous aider seraient Hayek et Adams ». Des créations similaires d’« écoles » ou d’« universités » ont existé dans la plupart des camps (M. SEYFERT, « His Majesty’s… », art. cit., p. 182-183), parfois sous des formes très différentes. Au camp de Ramsey notamment, probablement en raison de la présence d’une population juive orthodoxe importante, une école religieuse fut créée, où des rabbins enseignaient exclusivement l’hébreu et la théologie. Ceci laisse penser que la religion a pu remplir pour certains une fonction de rempart identitaire contre l’agression symbolique de l’internement.
[ 48] Cette comédie, écrite en anglais et en allemand par Richard Hutter, Otto Erich Deutsch et Norbert Elias, était composée par Hans Gal et Curt Wolf et mise en scène par G. H. Höllering, un ancien collaborateur de Bertolt Brecht. (Cf. le livret ronéoté contenant les textes du spectacle – DLA, Elias, I, 113.)
[ 49] Comme le montre cet extrait de The Barbed-Wire-Song : « The seagulls are in a curious mood/Maybe they are getting much food/One thing they all very much deplore/Is the ugly barbed wire that grows up the shore/So in the seagulls’ parliament/There was a great debate on that end/Many of them did there inquire/Why are human beings behind a wire ?». Ce message pacifiste à l’intention des dirigeants britanniques trouve son contrepoint dans l’humour belliqueux de la chanson suivante, intitulée How We Warned Him : « Little Adolf now we’ll settle you/You’ll be sorry, that you started/And all your little nazis too/For we’re fighting to the finish/For the old RED, White and BLUE ». Elias reprend, lui, le thème d’une chanson traditionnelle, Aus der Ballade vom Armen Jacob, qui dénonce sur un ton à la fois insolent et mesuré, le sort de bouc émissaire réservé aux réfugiés. Un ton que l’on retrouve dans la Ballade vom deutschen Refugee, qui (selon M. Seyfert, « His Majesty’s… », art. cit., p. 181) deviendra par la suite un « tube » dans la plupart des camps de réfugiés. De même, un ancien interné, cité par M. KOCHAN, se souvient que lors de leur arrestation certains réfugiés chantaient ironiquement sur l’air de l’hymne britannique : « We are refugees, thanks for your hospitality », ( Britain’s Internees…, op. cit., p. 76).
[ 50] On pourrait encore citer le Central Promenade Paper, journal interne d’une douzaine de pages rédigé en anglais et en allemand par les prisonniers, dans les colonnes duquel s’expriment, souvent de façon détournée, les requêtes envers l’administration et une critique plus générale de la politique anglaise vis-à-vis des réfugiés.
[ 51] Article du Central Promenade Paper intitulé « Aufbruch der Pioniere », p. 6. (DLA, Elias, I, 113).
[ 52] Pierre BOURDIEU remarquait, à propos de « la capacité polyphonique » de Heidegger, qu’une « trajectoire [… ] conduisant à traverser des univers sociaux différents prédispose mieux qu’une trajectoire monotone à parler et à penser dans plusieurs espaces à la fois » ( L’ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, Minuit, 1988, p. 58). Si cette capacité d’ajustement se retrouve aussi chez Elias, son bilinguisme souffre (probablement en raison de résistances inconscientes) pendant de nombreuses années d’un réel manque d’assurance, ce qui contribue à donner de lui, en Angleterre, une image de socio-logue hétérodoxe et « mal compris », qu’il entretient à son propre insu ( Norbert Elias…, op. cit., p. 93). Richard Brown souligne ainsi qu’à la fin des années 1950, malgré l’obtention d’un poste de professeur à Leicester, « son œuvre demeure grandement méconnue et sous-estimée – ce qui lui interdit d’obtenir la chaire de sociologie créée dans l’université en 1960 » et que « quand Elias publiait durant ces années à Leicester, c’était sûrement plus en allemand qu’en anglais » (cité par Roger CHARTIER in N. ELIAS, E. DUNNING, Sport et civilisation, Paris, rééd. Fayard-Pocket, 1994, avant-propos, p. 9).
[ 53] A. SAYAD, « Immigration et pensée d’État », La double absence, Paris, Seuil, 1999, p. 404.
[ 54] M. SEYFERT, « His Majesty’s… », art. cit., p. 178.
[ 55] Plusieurs bateaux transportant des réfugiés sombrent, corps et biens, torpillés par des sous-marins allemands. En août 1941, certains des déportés reçurent l’autorisation de revenir en Angleterre. À la même date, 17745 des personnes arrêtées et internées avaient été libérés. Vingt-cinq d’entre elles étaient encore internées en avril 1944 : B. WASSERSTEIN, « The British Government… », art. cit., p. 78.
[ 56] Il n’est pas rare, dans les périodes de tension qui paraissent donner raison aux préoccupations conservatrices, que la question de l’« utilité » des intellectuels devienne une question politique de premier plan.
[ 57] Plusieurs lettres d’Elias expriment l’angoisse des internés de se voir totalement abandonnés par leurs proches et de perdre tout soutien à l’extérieur du camp. Le « relâchement moral » que connaissent tous les détenus semble parfois les inciter à la résignation. Certains renoncent ainsi inconsciemment à toute démarche, comme le montre une lettre d’Elias à G.H. Hollering datée du 12 déc. 1940 : « Je ne comprends pas que quelqu’un d’aussi utile que vous soit encore interné alors que la plupart ont déjà été libérés, et je me demande si pendant que vous travailliez sur votre manuscrit vous n’avez pas négligé vos propres affaires. Avez-vous vraiment pressé votre entourage pour qu’il vous fasse sortir de là ?».
[ 58] La fiabilité de ces indications n’est pas absolue puisque rien ne permet de penser que la totalité des correspondances d’Elias ait été conservée. L’enquête sur les sources aujourd’hui disponibles ne permet pas d’autre part de replacer convenablement dans ce réseau les connaissances les plus proches spatialement, avec lesquels les échanges épistolaires sont, de fait, rares ou inexistants. Précisons, en outre, que l’identification de tous les correspondants ou personnes citées dans ces courriers n’a encore pu être effectuée à ce jour. Je remercie ici Eric Dunning pour les informations aimablement données à ce sujet.
[ 59] Ceux-ci lui apportent leur soutien durant l’été 1940 (lettre de M. Ginsberg du 12 juin 1940, lettre de D. W. Harding du 20 août 1940, lettre de P. Gordon-Walker du 18 sept. 1940, lettre de C.P. Snow du 22 août 1940, DLA, Elias, I, 36,36,38,47).
[ 60] Sur l’image du Norbert Elias « dandy et esthète », voir B. LACROIX, « Portrait sociologique… », art. cit., p. 38-39.
[ 61] Voir par exemple les lettres d’Elias à P. Rosenstein ( 8 nov. 1940, DLA, Elias, I, 45), à Schwartzenberger ( 11 nov. 1940, DLA, Elias, I, 46) ou P. Galliner ( 10 déc. 1940, DLA, Elias, I, 910).
[ 62] Celui-ci devint plus tard conseiller juridique d’Elias avec la charge, notamment, de le seconder dans ses relations difficiles avec ses éditeurs.
[ 63] Comme l’indiquent ces confidences d’Elias à Foulkes (lettre du 2 sept. 1941): « En me remettant au travail, j’ai constaté que ma mémoire s’était détériorée, que mon pouvoir de concentration s’était relâché et qu’il me fallait surmonter une énorme résistance avant de pouvoir écrire une lettre [… ] Encore maintenant, presque un an après, je n’ai pas encore retrouvé toutes mes forces ».
[ 64] E. GOFFMAN, Asiles, op. cit.
[ 65] Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 162.
[ 66] Ibid.
[ 67] Christophe CHARLE montre que les journaux de l’époque recourent souvent au vocabulaire sportif ( La crise…, op. cit., p. 533).
[ 68] Il faudrait, pour mieux comprendre les raisons de l’engagement de certains Britanniques en faveur des réfugiés, analyser les positions et les propriétés sociales de ces individus, qui font d’eux des gens « intéressés » à s’allier avec les réfugiés.
[ 69] Bien qu’il s’efforce d’y donner une image rassurante de sa vie outre-Manche, les lettres qu’Elias envoie à sa famille montrent l’importance sincère qu’il attache au fait de garder le contact avec ces personnes (DLA, Elias, I, 35).
[ 70] Je rejoins ici les remarques de Bernard LACROIX (« Portrait sociologique… », art. cit., p. 43-44).
[ 71] Norbert Elias…, op. cit., p. 86. La même assurance est exprimée dans une lettre écrite peu après sa libération : «… on ne peut pas vivre dans un monde irréel sans subir de grands dommages. La vie réelle est plus dure, mais on ne peut pas échapper – et on ne devrait pas essayer d’échapper – à sa dureté… J’ai moi aussi parfois tendance à me laisser aller dans mes rêves mais, dans un sens, j’ai la force de les rendre en partie réels. Car si nous ne saisissons pas tout notre courage et notre énergie pour faire notre place dans ce monde dans lequel nous avons été mis de force, nous sommes perdus » (lettre à P. Galliner, non datée, probablement écrite fin 1940, DLA, Elias, I, 910).
[ 72] Une comparaison entre le récit qu’il fait de cette expérience dans les mois qui suivent son retour du camp (cf. sa lettre à S. H. Foulkes du 2 sept. 1941) et les souvenirs qui lui en restent dans l’entretien effectué près de quarante ans plus tard ( Norbert Elias…, op. cit. ) donne la mesure de ce refoulement.
[ 73] Voir aussi à ce propos B. LACROIX, « Portrait sociologique… », art. cit.
[ 74] A. SAYAD, « Qu’est-ce qu’un immigré ?», in L’immigration…, op. cit., p. 151.
[ 75] Selon la formule d’Albert O. Hirschman, autre exilé allemand.
[ 76] Cf. la lettre de Klaus Mann du 20 fév. 1939 (DLA, Elias, I, 42).
[ 77] Les analyses proposées par A. Sayad selon lesquelles la naturalisation, qui est l’acquisition d’une nationalité en droit mais pas nécessairement en fait, est « un véritable enjeu de luttes entre deux amourspropres nationaux » semblent bien s’appliquer au cas d’Elias (A. SAYAD, La double absence, op. cit., p. 325).
[ 78] Voir supra, note n° 52.
[ 79] Il soulignait notamment dans Engagement et distanciation (Fayard, 1993, p. 55) que « la question fondamentale est : dans une situation où les hommes en tant que groupes représentent à plusieurs niveaux de sérieux dangers les uns pour les autres, l’effort pour parvenir à une forme de réflexion sur les phénomènes sociaux qui soit plus distanciée, adéquate et autonome peut-il aboutir ?». Cette préoccupation s’exprimait également en conclusion de The Established and the Outsiders (éd. française Fayard, 1997, p. 256): « En comprenant mieux les forces compulsives à l’œuvre dans une configuration de type établis/marginaux, peut-être pourra-t-on, avec le temps, imaginer des moyens concrets de les contrôler ».
[ 80] Elias écrit à ce propos dans sa « Note sur les juifs en tant que participant à une relation établismarginaux »: « Il est très probable que les expériences que je fis moi-même en tant que juif, en Allemagne, dès ma prime enfance, ont contribué à augmenter l’attirance que j’éprouvai plus tard pour la sociologie [… ]». Lorsqu’il ajoute avoir plus tard « inclus beaucoup d’aspects de ces expériences dans une théorie sociologique, la théorie des rapports entre groupes établis et groupes marginaux », il paraît toutefois ne pas reconnaître l’égale importance sur ce point des « longues années [qu’il a] passées en Angleterre à partir de 1935 ». À moins que sa volonté d’y voir « un enrichissement extraordinaire, a blessing in disguise» ne soit une façon implicite de le faire ( Norbert Elias…, op. cit., p. 150-151).
L’internement de Norbert Elias dans un des camps de réfugiés allemands de l’île de Man au cours de l’année 1940 est un moment mal connu de sa biographie. Les archives personnelles de ce dernier fournissent un ensemble de matériaux qui permettent de mettre en lumière cette expérience et de s’en saisir comme point d’entrée à l’analyse, dans un premier temps, des circonstances de l’immigration des intellectuels allemands en Angleterre dans les années 1930-1940 puis, dans un second temps et de façon plus singulière, des effets de l’expérience d’immigration sur la trajectoire intellectuelle d’Elias – la reconstitution du réseau inter-relationnel dans lequel évolue Elias au cours de cette période constituant un élément essentiel à cette analyse.
Norbert Elias’s internment in one of the German refugee camps on the Isle of Man during year 1940 is a poorly known time of his biography. The latter personal archives provide various materials that allow us to enlighten this experience and to use it as a starting point to an analysis of the circumstances of the immigration of German intellectuals in England in the years 1930-1940 at first, and then subsequently, and in a more singular fashion, of the effects of this immigration experience on Elias’s intellectual trajectory – the reconstitution of the interrelational network in which Elias evolves at that time being an essential element to this analysis.
David Rotman « Trajectoire intellectuelle et expérience du camp : Norbert Elias à l'île de Man », Revue d’histoire moderne et contemporaine 2/2005 (no52-2), p. 148-168.
URL : www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2005-2-page-148.htm.