Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701141710
200 pages

p. 110 à 120
doi: en cours

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n° 52-4bis 2005/5

 
DAVID TURLEY, Slavery, Oxford, Blackwell Publishers, 2000,174 p. MARK M. SMITH, Debating Slavery. Economy and Society in the Antebellum American South, Cambridge, Cambridge University Press, 1998,124 p.
 
 
Le premier ouvrage est relativement court, traitant d’un thème particulièrement vaste, celui de l’esclavage, de l’Antiquité jusqu’aux débuts du XX e siècle. On aurait aimé que l’esclavage soit tout d’abord mieux défini et comparé aux autres formes de servitude. Il faut également noter que les formes antiques, médiévales et très contemporaines de l’esclavage ne sont généralement pas abordées pour elles-mêmes. On a plutôt l’impression qu’elles servent à mieux mettre en perspective l’esclavage qui sévit en Afrique, en Orient et dans le Nouveau Monde, notamment entre les XVII e et XIX e siècles. Tous les aspects de l’histoire de l’esclavage ne sont donc pas abordés avec la même attention. Enfin, se focalisant plus sur les points communs entre les types d’esclavage étudiés que sur leurs différences, l’auteur ne restitue peut-être pas assez dans le détail la diversité de ses formes. Aussi de nombreux débats, relatifs par exemple à la nature de l’esclavage dans le monde musulman et dans l’Afrique noire pré-coloniale, n’apparaissent-ils généralement qu’en filigrane. Ces remarques étant faites, le lecteur ne pourra qu’être séduit par la succession de chapitres thématiques qui permettent à leur auteur de mener, de bout en bout, un véritable essai d’histoire comparée. Particulièrement difficile, l’exercice est rarement tenté, et encore moins réussi de la sorte. Une part égale est consacrée aux Amériques, à l’Afrique noire et au monde musulman. Dans le premier chapitre (« Approcher l’esclavage »), l’auteur rappelle un fait important : un système esclavagiste n’est pas forcément fondé sur des discriminations raciales à l’encontre des esclaves. Le second chapitre (« Qui devient esclave, comment et selon quelles modalités ?») permet de définir et de discuter les multiples moyens grâce auxquels les sociétés du passé (antiques, africaines, musulmanes, occidentales) ont pu définir des populations d’« étrangers », seules susceptibles d’être réduites en servitude. L’auteur opère ensuite (chap.3) une intéressante distinction entre les « sociétés avec esclaves » et les « sociétés esclavagistes ».
Le problème est que la manière dont elles sont définies apparaît assez fluctuante.
Annonçant déjà cette distinction dans le chapitre 1, l’auteur note que, dans le cas des « sociétés avec esclaves », les captifs sont attachés à la « maison », à la famille ou au lignage. Il s’agit d’un « esclavage à petite échelle » qui se reproduit et est maintenu de manière plus ou moins informelle sans qu’un « système organisé » soit pour cela nécessaire. Le second cas, écrit-il, deviendrait effectif lorsque trois conditions seraient réunies :l’existence d’un groupe dominant dont l’entretien dépend du contrôle des surplus produits par le travail des esclaves; le fait que la possession d’esclaves soit relativement fréquente dans la société; et donc l’absence de trop grandes barrières s’opposant à l’entrée d’individus nouveaux dans la classe des propriétaires d’esclaves. Il ne fait aucun doute que cette « approche structurelle » (on pourrait dire aussi « fonctionnelle »), « reliant l’esclavage à l’ordre social », est plus susceptible d’être fructueuse que celle tendant à extrapoler des résultats à partir d’estimations quantitatives (souvent vagues) relatives aux facteurs démographiques et de production. Plus loin, pourtant, D. Turley semble délaisser cette approche pour faire du rôle productif des esclaves le facteur essentiel et quasi unique permettant de différencier les deux types de sociétés. Il note ainsi (p. 63) que la transition s’opère entre les deux au moment où l’esclavage devient une institution significative sans pour autant atteindre « une position dominante en matière de production ». Confortant cette idée, il ajoute que dans les sociétés avec esclaves, les activités économiques ne constituent pas la principale fonction assignée à l’esclavage.
Un premier problème est celui des seuils : que doit-on entendre par institution significative et position dominante? Le second, plus important, est que des fonctions non productives (prestige…) existent dans les sociétés esclavagistes, tandis que nombre de sociétés dites « avec esclaves » voient ces derniers jouer un rôle majeur dans la production, comme en maintes régions de l’Afrique noire pré-coloniale. En effet, comme l’a écrit Jack Goody, là où la production est essentiellement le fait des unités familiales et lignagères, un esclavage dit « domestique » assure un rôle essentiel dans la production.
Après tout, l’Europe pouvait se passer de sucre et de cacao, mais l’Afrique noire ne pouvait pas se priver des produits de son agriculture vivrière. Quoi qu’il en soit, l’approche résolument comparative de l’ouvrage permet de mettre en perspective nombre de faits essentiels et troublants.À titre d’exemple, on prendra conscience (p.96-97) de la grande similitude entre l’organisation de certaines plantations antiques et de celles du Nouveau Monde. Difficile, dans ce cas, de continuer à faire de ces dernières des « laboratoires » du système manufacturier tel qu’il se développa dans l’Europe du XIX e siècle.
Empruntant à l’anthropologie et à la sociologie, ce très intéressant livre d’histoire constitue indéniablement une très utile introduction à toute étude et réflexion sur l’histoire de l’esclavage.
Plus court, l’ouvrage de Mark M. Smith s’insère dans une collection encore assez jeune mais particulièrement utile (« New Studies in Economic and Social History »).
Elle comprend des livres d’environ 120 pages, faisant le point des connaissances actuelles sur un sujet donné avec, en plus et surtout, un accent mis sur la présentation des principaux débats historiographiques. Dans la même collection, on lira ainsi avec grand profit Slavery, Atlantic Trade and the British Economy 1660-1800,de K. Morgan (2000).
L’économie et la société du Vieux Sud a fait couler beaucoup d’encre et a suscité des débats passionnés, notamment aux États-Unis, au cours du dernier demi-siècle. Tous ces débats, leurs protagonistes, ainsi que les arguments avancés se retrouvent dans la brillante synthèse présentée par M. Smith. Un premier chapitre est consacré aux « contours du débat ». Pour les uns, note en substance l’auteur, la société sudiste était non capitaliste, inefficace et incapable de rentabilité. Pour les autres, elle fait figure de modèle d’économie orientée vers le marché; en conséquence, le système esclavagiste aurait été profitable et la région « capitaliste ». Les principaux acteurs sociaux sont présentés de manière successive dans les chapitres suivants. La question des rapports entre planteurs et esprit du capitalisme fournit le cadre du chapitre 2. On y voit comment peu à peu s’est constituée l’idée selon laquelle le planteur pouvait à la fois être intéressé par le gain et s’opposer aux valeurs démocratiques modernes que d’aucuns lient à l’essor du capitalisme. Le chapitre 3 est consacré aux yeomen et aux petits blancs, avec, en toile de fond problématique, la question de savoir s’ils constituaient une classe dépendante et périphérique, à la remorque de celle des planteurs, ou bien s’ils disposaient d’une certaine autonomie. Le lecteur français pourra jusqu’ici mesurer combien sont encore importantes aux États-Unis des querelles aujourd’hui à juste titre perçues comme un peu dépassées, de ce côté-ci de l’Atlantique. Retournement total avec les chapitres suivants abordant des aspects à propos desquels nous sommes plus souvent dépassés qu’à notre tour. Le chapitre 4 concerne les esclaves et le processus par lequel une culture originale a pu naître au sein des populations serviles, conséquence à la fois de leur résistance aux planteurs et de leur accommodation au système. Des développements substantiels concernent le rôle ainsi joué par le système de travail (travail à la tâche ou bien par équipe – gang ou task system) et par le paternalisme des planteurs. Deux autres chapitres, particulièrement éclairants, concernent la question de la rentabilité de l’esclavage. De manière fort judicieuse, l’auteur distingue alors ce qui a trait à la rentabilité de la plantation proprement dite (micro-économie) et ce qui renvoie à celle de l’esclavage en tant que système régional (macro-économie). On ne sera pas surpris de voir que les plantations étaient profitables pour leurs propriétaires (sinon pourquoi le système aurait-il duré aussi longtemps ?). On appréciera, par contre, la sobriété et la finesse des analyses. Brossant un tableau complet des diverses théories et arguments, l’auteur conclut finalement que, profitable aux planteurs, le système esclavagiste le fut sans doute beaucoup moins pour le Sud en général. Dans le dernier chapitre (« Nouvelles directions, vers un consensus »), l’auteur se montre particulièrement optimiste. Il démontre tout d’abord que la plupart des théories relatives au système esclavagiste du Vieux Sud empruntent volontiers à un même cadre de référence – marxiste – qui, du fait de sa malléabilité même – Marx ayant surtout étudié l’esclavage dans une optique transformiste, afin d’expliquer la montée du système capitaliste, il n’est pas toujours très clair sur l’esclavage proprement dit – permet aisément d’entretenir les controverses. La matrice étant commune, Smith pense que, sans mettre fin aux controverses, les historiens progresseront forcément vers un consensus sur certains points importants. Il est par exemple vrai que, questions de rentabilité mises à part, de nombreux historiens sont aujourd’hui d’accord sur l’idée selon laquelle le système de la plantation était central pour l’économie et « l’identité sociale » du Vieux Sud (p. 4). Mais l’auteur est peut-être trop optimiste. En effet, comme il l’indique fort bien dès la première page de son ouvrage, la question majeure figurant derrière la plupart des débats historiographiques est celle du degré de différence entre le Vieux Sud esclavagiste d’avant 1860 et le « capitalisme démocratique moderne ». La question renvoie aux origines et à la définition même de la société américaine d’aujourd’hui. On peut donc parier que les débats sont loin d’être clos.
Olivier PÉTRÉ -GRENOUILLEAU
 
OLIVIER PÉTRÉ -GRENOUILLEAU, L’argent de la traite. Milieu négrier, capitalisme et développement : un modèle, Paris, Aubier, 1996,423 p., 21,34€
 
 
Cet ouvrage, issu d’une thèse, veut « restituer la globalité de l’être [des armateurs négriers de Nantes]» pour déterminer « si [ce groupe] a essayé de s’adapter, a été un agent de progrès, ou, au contraire, un milieu particulièrement conservateur » (p. 10). L’ouvrage se place à la confluence de trois thèmes de recherche. Le premier est l’étude de la traite, sur laquelle la production est abondante. Le deuxième est l’étude des bourgeoisies négociantes d’Ancien Régime : ce thème semble revenir au premier plan. Le troisième est l’étude d’une période mal connue de l’histoire des bourgeoisies des grands ports français : le XIX e siècle. Pour compléter les fonds publics et privés conservés dans les archives publiques, l’auteur a exploré les archives privées des familles nantaises. Malgré le tabou négrier et les réticences des descendants à confier leurs documents, il a réussi à rassembler une documentation considérable : « Une soixantaine de mètres linéaires de papiers totalement inédits ont pu être consultés, fournis par vingt-six familles. Il en résulta environ trente-cinq mètres linéaires directement utilisables comprenant surtout des correspondances commerciales et privées, des actes notariés, des brochures ou ouvrages rédigés par des aïeux, des travaux d’histoire familiale » (p.399).
Les sources disponibles ont déterminé la tonalité de l’ouvrage. O. Pétré-Grenouilleau ne signale pas la découverte de documents comptables dans les archives privées. Il a en conséquence « privilégié l’étude des hommes et des mentalités » et a pour cela opté pour l’utilisation de la prosopographie pour faire jouer la complémentarité des sources :le suivi de quelques familles est au centre de l’ouvrage.
L’ouvrage s’organise en trois parties chronologiques. La première (vers 1750-1789) porte sur les « fondateurs ». Elle montre tout d’abord comment s’est formé le milieu négociant. Nantes, grâce à son importante dans l’économie atlantique et notamment la traite, était perçu comme un lieu privilégié d’investissement. La ville a donc attiré des entrepreneurs en phase d’ascension économique et sociale ou bien cherchant à renforcer économiquement une position sociale déjà acquise. Sans surprise, puisqu’ils s’étaient en quelque sorte autosélectionnés en cherchant à s’intégrer dans l’économie nantaise, ces entrepreneurs partageaient des valeurs de travail, d’accumulation et de transmission. Les outils utilisés par le milieu négociant, son influence sur l’économie et son organisation font l’objet du deuxième chapitre. Puis, un troisième chapitre est consacré aux modèles culturels du milieu négociant, lequel était en partie déterminé par les nécessités de la réussite économique et sociale; malgré l’attraction qu’exerçait la culture nobiliaire, O. Pétré-Grenouilleau affirme que la culture mercantile gardait une autonomie forte à la veille de la Révolution. La culture des Lumières ne pénétrait pas profondément le milieu négociant.
La deuxième partie porte sur la période la moins bien connue de l’évolution du négoce nantais, entre la Révolution et 1840. Contrairement à l’opinion répandue, la Révolution n’a pas « trahi » le négoce en provoquant sa ruine et en conséquence son hostilité. Tout d’abord parce que la destruction d’une partie du système colonial n’a pas entraîné la destruction des bases économiques de la puissance du négoce. Mais aussi parce que les milieux marchands n’ont pas été des soutiens inébranlables de la Révolution, notamment en ce qui concerne l’attitude de celle-ci par rapport à l’esclavage. Comme dans les autres milieux français, on y trouve des antirévolutionnaires, des enthousiastes et beaucoup d’indécis.
Après les guerres de l’Empire, le négoce a cherché à retrouver ses repères économiques : il se consacra à la traite illégale jusqu’à la Révolution de Juillet. Il confirma sa primauté politique dans la cité et laissait, comme au XVIII e siècle, une place pour un certain renouvellement social. Les aspirations et les modes de vie de ce milieu perdaient de leur spécificité parmi les notables du XIX e siècle. Sa principale originalité est d’avoir réussi à restaurer une structure directement issue de l’Ancien Régime. L’engagement politique du milieu était variable, mais le négoce se caractérisait par son attachement au statu quo social et économique : libéraux, absolutistes, conservateurs ne divergeaient essentiellement que sur les moyens à mettre en Å“uvre pour défendre l’ordre établi. Du point de vue économique, l’agriculture comme l’industrie ne présentaient pour les négociants guère plus que des adjuvants à la grande affaire du développement et de la transformation du système colonial vers l’Océan Indien puis vers l’Afrique. C’est ce qu’Olivier Pétré-Grenouilleau appelle les « rendez-vous manqués » et dont il fait porter la responsabilité à la psychologie du milieu, « dominé, idéologiquement et physiquement, par la génération formée aux affaires à la fin de l’Ancien Régime » (p.295).
Les efforts des héritiers de cette génération pour conserver leur place font l’objet de la troisième partie, qui couvre la période 1840-1914. Ceux-ci faisaient montre d’une grande capacité d’adaptation :ils suivirent un « cycle du sucre » entre 1840 et 1860, puis se tournèrent vers la conserverie, la spéculation immobilière sur les bords de mer, sans toutefois être aux premières loges. Mais les lois d’aide à la construction de 1881, et surtout celle de 1893, leur permirent de revenir sur le devant de la scène en se consacrant à la marine à voile. Le bilan vers 1914 est que le capitalisme marchand n’a pas été capable de sortir de ses cadres pour « ouvrir la voie à l’âge industriel » (p.338). Du point de vue politique, enracinés dans le conservatisme, entretenant les solidarités familiales et se présentant comme les défenseurs de l’économie et de la société, à la fois de Nantes et des campagnes, contre le monde extérieur, les négociants ont réussi à conserver un pouvoir important. Après la conclusion, l’ouvrage se clôt par une rapide discussion de ses sources et de sa méthode.
Malgré cette dernière, l’appareil critique est trop peu développé pour satisfaire un chercheur. Il y a trop peu de notes, pas de bibliographie, et – surtout – pas d’index. Cette dernière lacune est particulièrement criante pour un ouvrage se centrant sur l’étude de familles particulières. On ne saurait en accabler l’auteur :cette difficulté se présente souvent lorsque l’on cherche à assurer la diffusion d’une thèse universitaire.
Plus fondamentalement, il est dommage qu’Olivier Pétré-Grenouilleau n’ait pas traité complètement les aspects économiques de la vie du négoce. Il disposait de tous les éléments pour le faire. Il aurait été intéressant, par exemple, de distinguer les raisons purement économiques des raisons culturelles pour lesquelles le négoce ne s’est pas vraiment reconverti au XIX e siècle. Est-ce à cause de son état d’esprit et de l’empreinte du passé ? Ou parce que le négoce a tout simplement (p. 340) « pensé à lui, à ses intérêts, comme n’importe quel groupe social » (et comme le ferait l’homo Å“conomicusde la légende) et que, pour des raisons hors du contrôle des négociants, Nantes ne se prêtait tout simplement pas à une reconversion industrielle ? La deuxième raison est suggérée, mais tout le développement tend vers la première. Aussi bien, le titre est un peu trompeur. On s’attend à une étude d’histoire économique, il s’agit essentiellement d’une étude d’histoire sociale et culturelle. On s’attend à un ouvrage centré sur la traite, il s’agit d’un ouvrage centré sur les négociants de Nantes – dont bien sûr l’activité principale au XVIII e siècle était la traite. Le titre de la thèse dont le livre est tiré est beaucoup plus juste (« Milieu maritime et monde moderne. Le milieu négrier nantais du XVIII e siècle à 1914. Contribution à l’étude des rapports entre dynamique sociale et histoire »). Ces remarques ne doivent pas détourner de l’ouvrage. C’est une lecture indispensable pour les chercheurs intéressés par l’histoire maritime et l’histoire des bourgeoisies négociantes.
Guillaume DAUDIN
 
ÉRICK NOËL, Les Beauharnais. Une fortune antillaise, 1756-1796, Genève, Droz, 2003,404 p., 17 planches
 
 
La thèse dont cet ouvrage est issu est consacrée à une famille. On ne peut que saluer cette initiative, même si elle n’est plus tout à fait à la mode. Car l’histoire est faite par des hommes dont la connaissance, la plus détaillée possible, est toujours d’un grand secours. D’un point de vue factuel, l’apport de cet ouvrage n’est nullement négligeable. On y perçoit toute l’importance des stratégies matrimoniales dans la formation des fortunes, et par conséquent dans l’orientation des familles. On y voit vivre et évoluer une famille de la noblesse française. On y mesure avec force détails les origines et l’évolution de ses ressources. Sur ce point, ce que nous apporte Érick Noël est décisif et sans doute définitif. L’exploitation des terres à sucre dans les Antilles, des salines possédées dans l’île de Ré, ainsi que les rentes provenant de diverses seigneuries entre Loire et Charente, nous sont en effet très fidèlement restituées. L’importance du sucre (60% des revenus annuels de François VII), la fragilité de cette ressource, et donc sa difficile compatibilité avec une vie de rentier ayant recours à l’emprunt, sont bien mises en évidence. Enfin, la description de la diversité des itinéraires familiaux sous la Révolution est également instructive, et même passionnante.
L’historien demeure néanmoins quelque peu sur sa faim. Pour se documenter, l’auteur a dû sillonner l’hexagone. L’essentiel, cependant, provient de trois sources :dix cartons des papiers privés des Beauharnais, deux dossiers du Fonds Marine, des actes notariés conservés dans le Minutier central (lesquels, bien que fort nombreux, se répartissent seulement entre trois études). Cela n’est pas énorme. L’auteur avait donc tout le temps nécessaire afin d’essayer de mettre ses sources en perspective. Ce qui ne fut pas le cas. Le stade de l’analyse n’est pratiquement jamais dépassé. De fait, nombre de pages ne servent qu’à retranscrire sous une forme dactylographiée les informations, manuscrites, directement tirées des sources. La bibliographie concerne essentiellement les études sur la famille étudiée. Des travaux relatifs à la prosopographie, à la généalogie sociale, ou bien à d’autres milieux sociaux de la seconde moitié du XVIII e siècle auraient été pourtant fort utiles, afin de renforcer les bases méthodologiques d’une recherche qui aurait gagné à être au moins un peu comparative. Si l’on apprend beaucoup sur les Beauharnais, sur leurs alliances et leurs revenus, on a en effet du mal à les remettre en contexte. Enfin, le lignage et l’évolution du clan ne sont éclairés qu’à partir d’un nombre réduit d’individus et de points d’approche. Dans sa préface, Jean Chagniot souligne la « rapide élaboration de ce travail », signe, selon lui, de l’activité et de la rigueur de son auteur.À lire cet ouvrage, on pourrait être amené à croire que la rapidité dans l’exécution fut aussi la conséquence d’un travail parfois un peu trop partiel et toujours essentiellement descriptif.
Olivier PÉTRÉ -GRENOUILLEAU
 
YVES BÉNOT, MARCEL DORIGNY ( ÉD.), Rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises, 1802. Ruptures et continuités de la politique coloniale française (1800-1830). Aux origines d’Haïti, Paris, Maisonneuve & Larose, 2003,592 p., 35 €
 
 
De prime abord, on est un peu perdu en découvrant ce livre, du fait de l’emboîtement de ses trois titres et sous-titres, lequel emboîtement ne correspond d’ailleurs pas entièrement au plan de l’ouvrage : le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte (première partie); la conséquence immédiate ou l’indépendance d’Haïti (deuxième partie); les suites du rétablissement de l’esclavage dans les autres colonies (troisième partie); les politiques des puissances face à la traite et à l’esclavage » (quatrième partie); « les nouveaux projets coloniaux » (cinquième partie). Deux articles pourront sembler mal insérés dans cette perspective :celui, intéressant, de Carla Soto Mesa (sur l’esclavage au Chili, en général) et celui, excellent, de David Brion Davis (sur les facteurs de l’abolitionnisme britannique). L’ensemble s’achève sur une conclusion d’une dizaine de pages, dont la présence vient relever une présentation introductive trop courte étant donnée l’importance des thèmes abordés, ainsi que la grande qualité des textes présentés. Ce volume, issu d’un colloque international organisé à l’Université de Paris VIII, en 2002, est en effet d’un très grand intérêt. Les 33 articles font apparaître plusieurs thèmes majeurs.
Le premier est celui des raisons de la restauration de l’esclavage par Bonaparte, ainsi que des résistances opposées à ce retour en arrière. Cette question est finement introduite par l’article de Thomas Pronier (« L’implicite et l’explicite dans la politique de Napoléon »). Repoussant à juste titre la thèse selon laquelle Bonaparte aurait alors été mû par Joséphine et ses amis, l’auteur ne conclut cependant pas nettement à l’idée d’un plan préétabli. Il préfère mettre en avant « une logique de restauration » passant « nécessairement » par le rétablissement de l’esclavage. De son côté, Léo Elisabeth nous renseigne utilement sur l’un des éléments de la politique de répression bonapartiste, à savoir les 3500 déportés des Petites Antilles vers la métropole (1801-1803). Allant dans le même sens, Michael D.Sibalis montre tout l’intérêt des statistiques relatives au recensement des 1600 ou 1700 Noirs établis en France en 1807. L’on se met alors à regretter qu’il n’ait pas poursuivi son analyse plus dans le détail, ni établi de vraies comparaisons avec ce que l’on sait sur les Noirs présents en France à la fin du XVIII e siècle. Ce que l’on sait de la contestation par les anciens esclaves martiniquais de la remise en place de l’esclavage est rappelé par Lucien René Abénon; un sujet que Serge Mam Lam Fouck présente de façon plus fouillée à propos de la Guyane française, tandis que Françoise Vergès (pour La Réunion), Frédéric Régent (pour la Guadeloupe) et Arlette Gauthier (avec le thème de la résistance des femmes) permettent fort judicieusement d’étendre à d’autres horizons, géographiques ou non.
Un second thème est celui du « surgissement » d’un État en Haïti. L’originalité de la voie empruntée, de nature révolutionnaire, est soulignée à la fois par Sabine Manigat et Yann Moulier Boutang. Le second replace cette originalité dans l’histoire des abolitionnismes. La première s’intéresse surtout à ses conséquences pour le nouvel État haïtien.
Elle pointe notamment l’importance du rôle joué par l’armée dans la formation de l’État, de la société et de l’économie de Haïti. De la même manière, Carolyn Fick montre combien la résistance populaire aux troupes menées par le général Leclerc, ainsi que le rôle de Dessalines (lequel est également pointé dans l’article de Vertus Saint-Louis), ont pesé sur les fondations du nouvel État. Un reflet de ces tensions et précoces divisions nous est donné par les deux grandes vagues de rébellions paysannes des années 1807-1820 et 1843-1848. En les analysant, Michel Hector insiste sur le fait que leur foyer privilégié fut le sud du nouvel État. On se rappellera alors que c’est le nord de l’ex-Saint-Domingue qui avait joué un rôle important lors de la fameuse révolte de 1791. On voit ainsi que les difficultés du nouvel État ne peuvent pas s’expliquer uniquement par les conséquences de l’ordonnance de 1825 et la question de l’indemnité, sujets auxquels sont consacrés trois articles, un peu courts, par François Blancpain, Gusti Klara-Pourchet et Jacques Adélaïde-Merlande. Tout cela permet, en conclusion, à Jacky Dahomay et à Laënnec Hurbon d’écrire :« Haïti devra […] davantage s’ouvrir au monde et abandonner un type de mémoire tourné vers la glorification d’un passé héroïque, laquelle a pour effet de justifier les violations flagrantes des droits humains et de perpétuer les dictatures » (p.558).
Un troisième thème concerne l’impact de la révolte des Noirs de Saint-Domingue.
Il peut être subdivisé en trois parties. La première renvoie à ses effets en matière de représentations et d’abolitionnisme. Analysant Les égarements du nigrophilisme,de Louis Narcisse Baudry Deslozières, Claude Wanquet souligne combien la révolte a pu faciliter l’essor d’une pensée résolument raciste en France tandis que, plus loin, Lawrence Jennings expose les difficultés par lesquelles le mouvement abolitionniste français a ensuite dû passer avant de se réorganiser, à partir des années 1820; un sujet sur lequel la communication de Paule Brasseur est également précieuse. Mesurant les effets de l’indépendance de Haïti sur l’opinion publique britannique, David Geggus présente quant à lui un tableau très dense et tout en nuances, soulignant que l’événement donna des arguments tout aussi bien aux abolitionnistes qu’à leurs adversaires esclavagistes.
De son côté, Alyssa-Goldstein Sepinwall examine comment les historiens américains ont analysé la révolution haïtienne.
Une seconde conséquence de l’insurrection de Saint-Domingue est à rechercher du côté des rapports entre la monarchie espagnole et la question coloniale (avec le très intéressant article de Richard Hocquellet). Elle renvoie également à l’essor de l’économie de plantation à Cuba (articles d’Alain Yacou et de Dale Tomich, lequel montre très bien comment la relance du système esclavagiste cubain pouvait parfaitement s’accommoder avec les préceptes du libre échange). La naissance de l’État de Haïti eut aussi d’autres conséquences, qui nous amènent à mieux percevoir la transition entre la colonisation ancien style (celle de l’époque moderne) et celle qui allait se déployer au XIX e siècle : expansion territoriale des États-Unis (Dolores Hernandez Guerrero), projets de conquête du Maghreb sous la Révolution et l’Empire (Rachida Tlili), puis de l’Algérie (Yves Bénot), justifications d’une nouvelle forme de colonisation apportées par Sismondi (article fort bien nuancé de Marcel Dorigny) et par Virey (Jean-Claude Halpern).
Deux idées reviennent de manière récurrente dans l’ouvrage. La première est celle d’un rétablissement de l’esclavage présenté comme absolument contraire à l’esprit et aux principes de la Révolution. Cette idée est cependant plus présentée et répétée que véritablement étayée. D’autant plus que « la » Révolution fut un processus complexe et multiforme qu’il est parfois difficile de caractériser dans son ensemble. À ce propos, Bernard Gainot et Bénédicte Fortier montrent fort bien que c’est le Directoire qui est allé le plus loin dans une politique « d’assimilation » des colonies. La seconde idée traversant l’ouvrage est celle d’une sorte d’inéluctabilité du processus ayant mené, au XIX e siècle, à une nouvelle vague de colonisation. Ce qui n’est pas totalement certain, et pourrait surprendre :l’un des intérêts de cet ouvrage est en effet de souligner – en insistant sur la rupture que représente le rétablissement de l’esclavage, en 1802 – que rien n’était irrémédiable ou inéluctable, en matière d’abolition. Au total, voilà donc un livre à la fois utile et intéressant, que l’on ne peut que recommander du fait de la qualité des études rassemblées.
Olivier PÉTRÉ -GRENOUILLEAU
 
MARC FERRO ( ÉD.), Le livre noir du colonialisme. XVI e - XXI e siècle : de l’extermination à la repentance, Paris, Robert Laffont, 2003,843 p., 29€
 
 
Ce livre s’inscrit dans la lignée du Livre noir du communisme, paru en 1997, et du succès éditorial qu’on lui connaît. Il a pour objet principal de dresser un bilan des aspects les plus dramatiques de la colonisation. Le terme de « colonialisme », préféré à celui de « colonisation », place d’emblée le point de vue et le départ de l’analyse du côté de ce qu’ont vécu et de ce que ressentent les colonisés. Il permet surtout d’englober toute une série de phénomènes allant des conquêtes, de l’extermination, de l’esclavage, de la déportation à l’exploitation économique et aux nouvelles formes de colonialisme. Rappelant que, pour Hannah Arendt, l’impérialisme colonial figure en bonne place aux côtés du nazisme et du communisme, les auteurs de ce livre abordent le colonialisme comme un totalitarisme, dont ils décryptent les crimes et les discours de légitimation qui les accompagnent. L’emprunt aux observations et aux analyses d’autres expériences historiques, et notamment de celle des régimes totalitaires, est donc pleinement revendiqué. Massacres, confiscations de biens, racisme et discriminations sont en effet des éléments communs à ces expériences.
Cependant, des nuances sont apportées immédiatement aux possibilités de comparatisme, puisque, comme le souligne Marc Ferro, la mise en cause de la colonisation a été très précoce (Las Casas,1540). Les méfaits de la colonisation n’ont jamais été cachés, mais les sociétés occidentales n’ont pas voulu les voir, ce qui déplace un peu la problématique par rapport à d’autres expériences totalitaires.
Comme l’indique le sous-titre, l’ambition du livre est de couvrir un phénomène international et observable sur la longue durée, depuis la question de l’esclavage antique jusqu’aux récentes cérémonies de pardon. Marc Ferro anticipe dans l’introduction les critiques qui pourraient surgir du fait du caractère englobant de cette entreprise, en rappelant que des variables doivent être établies, tant la colonisation russe en Tchétchénie, celle de l’Afrique Noire par la France ou encore le néocolonialisme nord-américain, traité dans l’ouvrage, sont des visages du colonialisme qui présentent des caractères particuliers.
Comment envisager alors un phénomène aussi multiforme que le colonialisme ainsi pris en compte, quelle méthode d’analyse privilégier ? Quelques remarques préliminaires à la présentation du livre peuvent être faites. Ainsi, la tentation de l’exhaustivité se heurte d’emblée à la question du plan, dont les déséquilibres internes font apparaître les difficultés propres à la volonté de traiter de tous les colonialismes possibles. Les deux premières parties, brèves, traitent de l’extermination, puis de la traite et de l’esclavage.
La troisième, intitulée « Domination et résistances », aborde en plus de 400 pages, par grande région du monde, les conquêtes coloniales et leurs conséquences. La 4e partie, intitulée « le sort de femmes », ne comporte qu’un article, au demeurant fort intéressant.
Les auteurs ont-ils voulu ici attirer l’attention sur les Genders Studies, sans trouver cependant de quoi nourrir de manière plus conséquente cette partie ? Enfin, la dernière partie,« Représentation et discours », fait le point de manière assez complète sur les différentes études sur les cultures coloniales. Comme dans toute entreprise collective, les articles sont de formes très diverses, avec ou sans bibliographie, et il semble que les auteurs aient eu ici toute latitude quant à la longueur de leur texte, et même à l’optique adoptée. La réédition de certains articles, écrits dans un autre contexte que celui de la problématique du livre (voir les textes de Leslie Manigat et de David Nicholls sur Haïti), confirme cette volonté de ne pas enfermer les analyses dans un moule unique.
Dernière remarque formelle : la présence d’annexes insérées dans les articles est tout à fait bienvenue, mais il est dommage que certains textes soient utilisés comme des illustrations plutôt que comme véritable support pour une analyse critique. Les sources de l’histoire du colonialisme attendent sans doute un traitement analytique et archivistique que les multiples pistes ouvertes par ce livre doivent inciter à poursuivre.
On ne retiendra que quelques exemples pour tenter de rendre compte de la diversité des propos et des analyses, tant le contenu du livre est impossible à résumer. Dans une brillante synthèse sur l’extermination des Indiens en Amérique du Nord, Pap Ndiaye retrace les débats historiographiques sur le décompte des Indiens, et statue sur la question centrale du génocide, défini comme destruction systématique d’un groupe humain et dont les colons sont bien responsables, quand bien même ils n’auraient pas eu un projet d’extermination organisée. À contre-courant d’une historiographie traditionnelle encore vivante, Pap Ndiaye insiste sur l’importation des maladies, la guerre biologique menée par les colons, et les ravages de guerre, pour rappeler qu’il est erroné de ne voir dans ces phénomènes que des « conséquences », volontaires ou involontaires de la colonisation, alors qu’ils en sont la caractéristique essentielle. Dans une même perspective, l’article d’Alastair Davidson sur le génocide des Aborigènes d’Australie dresse le bilan dramatique d’une histoire sanglante et violente qui n’est pas terminée.
Deux articles, qui se complètent, font le point sur la question de l’impérialisme ibérique. Carmen Bernand décrit les impérialismes ibériques et analyse notamment l’entrée forcée des Indiens dans l’économie monétaire, la destruction du système de polyculture et le redécoupage de l’espace américain en fonction des intérêts métropolitains. Jacques Poloni-Simard s’interroge sur la constitution d’une société coloniale originale à partir de l’exemple de la conquête castillane et sa manière d’enrôler les caciques locaux dans son entreprise. En analysant l’importance du jeu laissé aux Indiens dans les rouages coloniaux, l’auteur tente une analyse qui ne fasse pas seulement des colonisés des victimes, mais aussi des acteurs du processus (sans jamais nier bien sûr la violence du fait colonial et de ses manifestations). Ce qui lui permet de conclure sur une forme spécifique de colonisation : « Les possibilités de la mobilité, le métissage, la justice comme lieu de régulation (certes asymétrique) des conflits et les diverses formes d’articulation sociale caractérisent cette colonisation d’Ancien Régime » (p.200).
Marie Fourcade, dans l’esprit du Livre noir du communisme, et à l’instar du décompte fait par Pap Ndiaye à propos des Indiens ou des esclaves du sud, tente de dresser un bilan chiffré du colonialisme britannique en Inde. Son long article analyse les responsabilités britanniques, tant dans la modernisation (désenclavement des transports, meilleure circulation des vivres), que dans les famines par exemple. Le « cyniquement correct » est l’expression qui doit ici rendre compte de la politique coloniale menée par les Anglais
La colonisation arabe est un phénomène moins connu de l’historiographie française. Catherine Coquery Vidrovitch dresse l’histoire de la colonisation sur la côte est africaine par le sultan d’Oman; et montre notamment la mise en place d’un véritable système esclavagiste lié à la production du clou de girofle. La position ambiguë des Britanniques face à cette colonisation, condamnée et tolérée, est analysée ici avec nuance.
Arlette Gautier dresse une belle synthèse sur les femmes et le colonialisme, posant d’emblée un constat : « Le statut des femmes demeure un des points où l’impact de la colonisation paraît le moins négatif, voire dans certains cas, positif. Ce point de vue n’est pas forcément celui des colonisées » (p.569). Nourri par une bibliographie riche et prenant en compte les travaux les plus récents, cet article, qui s’appuie sur des exemples en Afrique, aux Antilles, en Inde et au Vietnam, fait le point sur les questions comme la résistance à l’enfantement des esclaves, la réinvention des droits coutumiers défavorables aux femmes par les colonisateurs, la pratique du viol en Algérie, le rôle des femmes dans la rébellion, entre autres.
Dans la dernière partie, on retiendra ici l’article original de Mariella Villasante Cervello sur la négritude, qui analyse l’idéologie négro-africaine de Mauritanie comme une forme de racisme différencialiste hérité de la colonie française. Cette hypothèse suppose de revenir sur la victimisation des Africains qui, selon l’auteur, entrave encore aujourd’hui les analyses historiques. L’intérêt est surtout de montrer que la négritude, fait d’une élite africaine bourgeoise, peut devenir une revendication des mouvements nationalistes, s’appuyant sur ces classements raciaux, étrangers aux classements endogènes, et qui sont à l’origine de violences qui déchirent l’Afrique aujourd’hui, comme celles qui existent entre la Mauritanie et le Sénégal.
Ces quelques exemples ne donnent qu’un aperçu de la multiplicité des cas étudiés et de la riche variété des modes d’analyse présents dans ce livre. Le comparatisme revendiqué dans l’introduction apparaît pourtant à l’issue de la lecture comme une entreprise toujours repoussée. Seuls quelques articles tentent ce périlleux exercice (Marc Ferro dans l’introduction et dans son article sur la traite et l’esclavage, Yves Bénot sur la décolonisation, Arlette Gautier dans son article sur les femmes, essentiellement). L’introduction avertit : « on trouvera les éléments d’une comparaison… », mais c’est sans doute là demander au lecteur un effort de synthèse qu’une conclusion, par exemple, aurait pu aider. Plusieurs thématiques courent d’un article à l’autre, et mériteraient sans doute qu’on les aborde de front pour rendre compte de manière synthétique de l’histoire du colonialisme. Au-delà des articles de synthèse monographiques – qu’imposait la volonté d’établir un bilan du phénomène – quelques axes de recherche semblent en effet se dessiner ici, qui permettraient de reprendre les questions les plus connues et de les approfondir de manière novatrice. On retiendra en guise d’exemple quatre thématiques transversales.
Tout d’abord, l’importance de la référence racialiste créée par le scientisme au XIX e siècle (voir Pierre Brocheux au sujet de l’Indochine, Catherine Coquery Vidrovith dressant l’histoire du préjugé de l’infériorité noire). Deuxièmement, l’intérêt pour les victimes de la colonisation, qui peut conduire à faire leur histoire comme acteurs d’un processus qu’ils ne maîtrisent certes pas, mais dans lequel ils jouent un rôle (voir l’analyse du rôle des caciques par Carmen Bernand, celle des résistances nationales au Vietnam analysées par Alain Ruscio, ou encore les résistances caucasiennes décrites par Claire Mouradian). Troisièmement, les violences coloniales, qui apparaissent très clairement à travers les analyses de systèmes concentrationnaires (Ainsi de l’esclavage considéré comme un système dans les analyses de Pap Ndiaye ou de Catherine Coquery-Vidrovitch, dans les articles de Pascal Cornuel sur la Guyane française ou de M.Bokolo à partir de l’exemple de la colonisation de l’Afrique centrale). Enfin, la question de l’occultation du passé colonial et, conséquemment, des conditions même d’une histoire du colonialisme (problème de reconnaissance du génocide des Aborigènes évoqué par Alastair Davidson, question des réparations pour les esclaves américains traitée par Pap Ndiaye, occultation du passé dans la société néerlandaise que montre Thomas Beaufils).
À ce dernier thème est liée la brûlante question de l’indemnisation. Elle fait d’ailleurs l’objet d’un épilogue vertigineux, dans lequel Nadja Vuckovic montre l’ampleur du problème et les contradictions internes qu’implique l’entrée dans un processus de réparation, de pardon et de dédommagements. Ainsi de la réclamation d’un certain nombre de pays africains qui oublient la participation active des élites et du pouvoir, et les rancÅ“urs entre ethnies qui subsistent de ce fait encore aujourd’hui. De ce point de vue, le rôle social de l’historien du colonialisme se révèle des plus périlleux, tant il s’agit d’une histoire qui n’est pas terminée. Le livre noir du colonialisme pose donc des jalons indispensables pour tenter de comprendre et d’éclairer un phénomène historique et actuel. Aussi est-ce un bilan nécessairement inachevé, mais dont on peut espérer qu’il stimulera des enquêtes renouvelées.
Hélène BLAIS
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