2005
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Comptes rendus
• DAVID TURLEY,
Slavery,
Oxford, Blackwell Publishers, 2000,174 p.
MARK M. SMITH,
Debating Slavery. Economy and Society in
the Antebellum American South,
Cambridge, Cambridge University Press,
1998,124 p.
DAVID TURLEY,
Slavery,
Oxford, Blackwell Publishers, 2000,174 p.
MARK M. SMITH,
Debating Slavery. Economy and Society in
the Antebellum American South,
Cambridge, Cambridge University Press,
1998,124 p.
Le premier ouvrage est relativement
court, traitant d’un thème particulièrement
vaste, celui de l’esclavage, de l’Antiquité jusqu’aux débuts du XX e siècle. On aurait aimé
que l’esclavage soit tout d’abord mieux
défini et comparé aux autres formes de servitude. Il faut également noter que les formes
antiques, médiévales et très contemporaines
de l’esclavage ne sont généralement pas
abordées pour elles-mêmes. On a plutôt l’impression qu’elles servent à mieux mettre en
perspective l’esclavage qui sévit en Afrique, en Orient et dans le Nouveau Monde,
notamment entre les XVII e et XIX e siècles. Tous les aspects de l’histoire de l’esclavage ne
sont donc pas abordés avec la même attention. Enfin, se focalisant plus sur les points
communs entre les types d’esclavage étudiés que sur leurs différences, l’auteur ne restitue peut-être pas assez dans le détail la diversité de ses formes. Aussi de nombreux
débats, relatifs par exemple à la nature de l’esclavage dans le monde musulman et dans
l’Afrique noire pré-coloniale, n’apparaissent-ils généralement qu’en filigrane. Ces
remarques étant faites, le lecteur ne pourra qu’être séduit par la succession de chapitres
thématiques qui permettent à leur auteur de mener, de bout en bout, un véritable essai
d’histoire comparée. Particulièrement difficile, l’exercice est rarement tenté, et encore
moins réussi de la sorte. Une part égale est consacrée aux Amériques, à l’Afrique noire
et au monde musulman. Dans le premier chapitre (« Approcher l’esclavage »), l’auteur
rappelle un fait important : un système esclavagiste n’est pas forcément fondé sur des
discriminations raciales à l’encontre des esclaves. Le second chapitre (« Qui devient
esclave, comment et selon quelles modalités ?») permet de définir et de discuter les multiples moyens grâce auxquels les sociétés du passé (antiques, africaines, musulmanes,
occidentales) ont pu définir des populations d’« étrangers », seules susceptibles d’être
réduites en servitude. L’auteur opère ensuite (chap.3) une intéressante distinction entre
les « sociétés avec esclaves » et les « sociétés esclavagistes ».
Le problème est que la manière dont elles sont définies apparaît assez fluctuante.
Annonçant déjà cette distinction dans le chapitre 1, l’auteur note que, dans le cas des
« sociétés avec esclaves », les captifs sont attachés à la « maison », à la famille ou au
lignage. Il s’agit d’un « esclavage à petite échelle » qui se reproduit et est maintenu de
manière plus ou moins informelle sans qu’un « système organisé » soit pour cela nécessaire. Le second cas, écrit-il, deviendrait effectif lorsque trois conditions seraient
réunies :l’existence d’un groupe dominant dont l’entretien dépend du contrôle des surplus produits par le travail des esclaves; le fait que la possession d’esclaves soit relativement fréquente dans la société; et donc l’absence de trop grandes barrières s’opposant
à l’entrée d’individus nouveaux dans la classe des propriétaires d’esclaves. Il ne fait
aucun doute que cette « approche structurelle » (on pourrait dire aussi « fonctionnelle »),
« reliant l’esclavage à l’ordre social », est plus susceptible d’être fructueuse que celle tendant à extrapoler des résultats à partir d’estimations quantitatives (souvent vagues) relatives aux facteurs démographiques et de production. Plus loin, pourtant, D. Turley
semble délaisser cette approche pour faire du rôle productif des esclaves le facteur
essentiel et quasi unique permettant de différencier les deux types de sociétés. Il note
ainsi (p. 63) que la transition s’opère entre les deux au moment où l’esclavage devient
une institution significative sans pour autant atteindre « une position dominante en
matière de production ». Confortant cette idée, il ajoute que dans les sociétés avec
esclaves, les activités économiques ne constituent pas la principale fonction assignée à
l’esclavage.
Un premier problème est celui des seuils : que doit-on entendre par institution
significative et position dominante? Le second, plus important, est que des fonctions non
productives (prestige…) existent dans les sociétés esclavagistes, tandis que nombre de
sociétés dites « avec esclaves » voient ces derniers jouer un rôle majeur dans la production, comme en maintes régions de l’Afrique noire pré-coloniale. En effet, comme l’a
écrit Jack Goody, là où la production est essentiellement le fait des unités familiales et
lignagères, un esclavage dit « domestique » assure un rôle essentiel dans la production.
Après tout, l’Europe pouvait se passer de sucre et de cacao, mais l’Afrique noire ne
pouvait pas se priver des produits de son agriculture vivrière. Quoi qu’il en soit, l’approche résolument comparative de l’ouvrage permet de mettre en perspective nombre
de faits essentiels et troublants.À titre d’exemple, on prendra conscience (p.96-97) de
la grande similitude entre l’organisation de certaines plantations antiques et de celles du
Nouveau Monde. Difficile, dans ce cas, de continuer à faire de ces dernières des « laboratoires » du système manufacturier tel qu’il se développa dans l’Europe du XIX e siècle.
Empruntant à l’anthropologie et à la sociologie, ce très intéressant livre d’histoire
constitue indéniablement une très utile introduction à toute étude et réflexion sur l’histoire de l’esclavage.
Plus court, l’ouvrage de Mark M. Smith s’insère dans une collection encore assez
jeune mais particulièrement utile (« New Studies in Economic and Social History »).
Elle comprend des livres d’environ 120 pages, faisant le point des connaissances
actuelles sur un sujet donné avec, en plus et surtout, un accent mis sur la présentation
des principaux débats historiographiques. Dans la même collection, on lira ainsi avec
grand profit Slavery, Atlantic Trade and the British Economy 1660-1800,de K. Morgan
(2000).
L’économie et la société du Vieux Sud a fait couler beaucoup d’encre et a suscité des
débats passionnés, notamment aux États-Unis, au cours du dernier demi-siècle. Tous ces
débats, leurs protagonistes, ainsi que les arguments avancés se retrouvent dans la
brillante synthèse présentée par M. Smith. Un premier chapitre est consacré aux
« contours du débat ». Pour les uns, note en substance l’auteur, la société sudiste était non
capitaliste, inefficace et incapable de rentabilité. Pour les autres, elle fait figure de modèle
d’économie orientée vers le marché; en conséquence, le système esclavagiste aurait été
profitable et la région « capitaliste ». Les principaux acteurs sociaux sont présentés de
manière successive dans les chapitres suivants. La question des rapports entre planteurs
et esprit du capitalisme fournit le cadre du chapitre 2. On y voit comment peu à peu s’est
constituée l’idée selon laquelle le planteur pouvait à la fois être intéressé par le gain et
s’opposer aux valeurs démocratiques modernes que d’aucuns lient à l’essor du capitalisme. Le chapitre 3 est consacré aux yeomen et aux petits blancs, avec, en toile de fond
problématique, la question de savoir s’ils constituaient une classe dépendante et périphérique, à la remorque de celle des planteurs, ou bien s’ils disposaient d’une certaine autonomie. Le lecteur français pourra jusqu’ici mesurer combien sont encore importantes
aux États-Unis des querelles aujourd’hui à juste titre perçues comme un peu dépassées,
de ce côté-ci de l’Atlantique. Retournement total avec les chapitres suivants abordant des
aspects à propos desquels nous sommes plus souvent dépassés qu’à notre tour. Le chapitre 4 concerne les esclaves et le processus par lequel une culture originale a pu naître au
sein des populations serviles, conséquence à la fois de leur résistance aux planteurs et de
leur accommodation au système. Des développements substantiels concernent le rôle
ainsi joué par le système de travail (travail à la tâche ou bien par équipe – gang ou task
system) et par le paternalisme des planteurs. Deux autres chapitres, particulièrement
éclairants, concernent la question de la rentabilité de l’esclavage. De manière fort judicieuse, l’auteur distingue alors ce qui a trait à la rentabilité de la plantation proprement
dite (micro-économie) et ce qui renvoie à celle de l’esclavage en tant que système régional (macro-économie). On ne sera pas surpris de voir que les plantations étaient profitables pour leurs propriétaires (sinon pourquoi le système aurait-il duré aussi
longtemps ?). On appréciera, par contre, la sobriété et la finesse des analyses. Brossant un
tableau complet des diverses théories et arguments, l’auteur conclut finalement que, profitable aux planteurs, le système esclavagiste le fut sans doute beaucoup moins pour le
Sud en général. Dans le dernier chapitre (« Nouvelles directions, vers un consensus »),
l’auteur se montre particulièrement optimiste. Il démontre tout d’abord que la plupart
des théories relatives au système esclavagiste du Vieux Sud empruntent volontiers à un
même cadre de référence – marxiste – qui, du fait de sa malléabilité même – Marx ayant
surtout étudié l’esclavage dans une optique transformiste, afin d’expliquer la montée du
système capitaliste, il n’est pas toujours très clair sur l’esclavage proprement dit – permet
aisément d’entretenir les controverses. La matrice étant commune, Smith pense que,
sans mettre fin aux controverses, les historiens progresseront forcément vers un consensus sur certains points importants. Il est par exemple vrai que, questions de rentabilité
mises à part, de nombreux historiens sont aujourd’hui d’accord sur l’idée selon laquelle
le système de la plantation était central pour l’économie et « l’identité sociale » du Vieux
Sud (p. 4). Mais l’auteur est peut-être trop optimiste. En effet, comme il l’indique fort
bien dès la première page de son ouvrage, la question majeure figurant derrière la plupart des débats historiographiques est celle du degré de différence entre le Vieux Sud
esclavagiste d’avant 1860 et le « capitalisme démocratique moderne ». La question renvoie aux origines et à la définition même de la société américaine d’aujourd’hui. On peut
donc parier que les débats sont loin d’être clos.
Olivier PÉTRÉ -GRENOUILLEAU
OLIVIER PÉTRÉ -GRENOUILLEAU,
L’argent de la traite. Milieu négrier,
capitalisme et développement : un modèle,
Paris, Aubier, 1996,423 p., 21,34€
Cet ouvrage, issu d’une thèse, veut « restituer la globalité de l’être [des armateurs
négriers de Nantes]» pour déterminer « si [ce
groupe] a essayé de s’adapter, a été un agent
de progrès, ou, au contraire, un milieu particulièrement conservateur » (p. 10). L’ouvrage se place à la confluence de trois thèmes
de recherche. Le premier est l’étude de la traite, sur laquelle la production est abondante. Le deuxième est l’étude des bourgeoisies négociantes d’Ancien Régime : ce
thème semble revenir au premier plan. Le troisième est l’étude d’une période mal
connue de l’histoire des bourgeoisies des grands ports français : le XIX e siècle. Pour
compléter les fonds publics et privés conservés dans les archives publiques, l’auteur a
exploré les archives privées des familles nantaises. Malgré le tabou négrier et les réticences des descendants à confier leurs documents, il a réussi à rassembler une documentation considérable : « Une soixantaine de mètres linéaires de papiers totalement
inédits ont pu être consultés, fournis par vingt-six familles. Il en résulta environ trente-cinq mètres linéaires directement utilisables comprenant surtout des correspondances
commerciales et privées, des actes notariés, des brochures ou ouvrages rédigés par des
aïeux, des travaux d’histoire familiale » (p.399).
Les sources disponibles ont déterminé la tonalité de l’ouvrage. O. Pétré-Grenouilleau ne signale pas la découverte de documents comptables dans les archives
privées. Il a en conséquence « privilégié l’étude des hommes et des mentalités » et a pour
cela opté pour l’utilisation de la prosopographie pour faire jouer la complémentarité des
sources :le suivi de quelques familles est au centre de l’ouvrage.
L’ouvrage s’organise en trois parties chronologiques. La première (vers 1750-1789) porte sur les « fondateurs ». Elle montre tout d’abord comment s’est formé le
milieu négociant. Nantes, grâce à son importante dans l’économie atlantique et notamment la traite, était perçu comme un lieu privilégié d’investissement. La ville a donc
attiré des entrepreneurs en phase d’ascension économique et sociale ou bien cherchant
à renforcer économiquement une position sociale déjà acquise. Sans surprise, puisqu’ils
s’étaient en quelque sorte autosélectionnés en cherchant à s’intégrer dans l’économie
nantaise, ces entrepreneurs partageaient des valeurs de travail, d’accumulation et de
transmission. Les outils utilisés par le milieu négociant, son influence sur l’économie et
son organisation font l’objet du deuxième chapitre. Puis, un troisième chapitre est
consacré aux modèles culturels du milieu négociant, lequel était en partie déterminé par
les nécessités de la réussite économique et sociale; malgré l’attraction qu’exerçait la culture nobiliaire, O. Pétré-Grenouilleau affirme que la culture mercantile gardait une
autonomie forte à la veille de la Révolution. La culture des Lumières ne pénétrait pas
profondément le milieu négociant.
La deuxième partie porte sur la période la moins bien connue de l’évolution du
négoce nantais, entre la Révolution et 1840. Contrairement à l’opinion répandue, la
Révolution n’a pas « trahi » le négoce en provoquant sa ruine et en conséquence son hostilité. Tout d’abord parce que la destruction d’une partie du système colonial n’a pas
entraîné la destruction des bases économiques de la puissance du négoce. Mais aussi
parce que les milieux marchands n’ont pas été des soutiens inébranlables de la
Révolution, notamment en ce qui concerne l’attitude de celle-ci par rapport à l’esclavage. Comme dans les autres milieux français, on y trouve des antirévolutionnaires, des
enthousiastes et beaucoup d’indécis.
Après les guerres de l’Empire, le négoce a cherché à retrouver ses repères économiques : il se consacra à la traite illégale jusqu’à la Révolution de Juillet. Il confirma sa
primauté politique dans la cité et laissait, comme au XVIII e siècle, une place pour un certain renouvellement social. Les aspirations et les modes de vie de ce milieu perdaient de
leur spécificité parmi les notables du XIX e siècle. Sa principale originalité est d’avoir
réussi à restaurer une structure directement issue de l’Ancien Régime. L’engagement
politique du milieu était variable, mais le négoce se caractérisait par son attachement au
statu quo social et économique : libéraux, absolutistes, conservateurs ne divergeaient
essentiellement que sur les moyens à mettre en Å“uvre pour défendre l’ordre établi. Du
point de vue économique, l’agriculture comme l’industrie ne présentaient pour les
négociants guère plus que des adjuvants à la grande affaire du développement et de la
transformation du système colonial vers l’Océan Indien puis vers l’Afrique. C’est ce
qu’Olivier Pétré-Grenouilleau appelle les « rendez-vous manqués » et dont il fait porter
la responsabilité à la psychologie du milieu, « dominé, idéologiquement et physiquement, par la génération formée aux affaires à la fin de l’Ancien Régime » (p.295).
Les efforts des héritiers de cette génération pour conserver leur place font l’objet de la
troisième partie, qui couvre la période 1840-1914. Ceux-ci faisaient montre d’une grande
capacité d’adaptation :ils suivirent un « cycle du sucre » entre 1840 et 1860, puis se tournèrent vers la conserverie, la spéculation immobilière sur les bords de mer, sans toutefois être
aux premières loges. Mais les lois d’aide à la construction de 1881, et surtout celle de 1893,
leur permirent de revenir sur le devant de la scène en se consacrant à la marine à voile. Le
bilan vers 1914 est que le capitalisme marchand n’a pas été capable de sortir de ses cadres
pour « ouvrir la voie à l’âge industriel » (p.338). Du point de vue politique, enracinés dans
le conservatisme, entretenant les solidarités familiales et se présentant comme les défenseurs de l’économie et de la société, à la fois de Nantes et des campagnes, contre le monde
extérieur, les négociants ont réussi à conserver un pouvoir important. Après la conclusion,
l’ouvrage se clôt par une rapide discussion de ses sources et de sa méthode.
Malgré cette dernière, l’appareil critique est trop peu développé pour satisfaire un
chercheur. Il y a trop peu de notes, pas de bibliographie, et – surtout – pas d’index. Cette
dernière lacune est particulièrement criante pour un ouvrage se centrant sur l’étude de
familles particulières. On ne saurait en accabler l’auteur :cette difficulté se présente souvent
lorsque l’on cherche à assurer la diffusion d’une thèse universitaire.
Plus fondamentalement, il est dommage qu’Olivier Pétré-Grenouilleau n’ait pas traité
complètement les aspects économiques de la vie du négoce. Il disposait de tous les éléments
pour le faire. Il aurait été intéressant, par exemple, de distinguer les raisons purement économiques des raisons culturelles pour lesquelles le négoce ne s’est pas vraiment reconverti
au XIX e siècle. Est-ce à cause de son état d’esprit et de l’empreinte du passé ? Ou parce que
le négoce a tout simplement (p. 340) « pensé à lui, à ses intérêts, comme n’importe quel
groupe social » (et comme le ferait l’homo Å“conomicusde la légende) et que, pour des raisons
hors du contrôle des négociants, Nantes ne se prêtait tout simplement pas à une reconversion industrielle ? La deuxième raison est suggérée, mais tout le développement tend vers la
première. Aussi bien, le titre est un peu trompeur. On s’attend à une étude d’histoire économique, il s’agit essentiellement d’une étude d’histoire sociale et culturelle. On s’attend à
un ouvrage centré sur la traite, il s’agit d’un ouvrage centré sur les négociants de Nantes –
dont bien sûr l’activité principale au XVIII e siècle était la traite. Le titre de la thèse dont le
livre est tiré est beaucoup plus juste (« Milieu maritime et monde moderne. Le milieu
négrier nantais du XVIII e siècle à 1914. Contribution à l’étude des rapports entre dynamique sociale et histoire »). Ces remarques ne doivent pas détourner de l’ouvrage. C’est une
lecture indispensable pour les chercheurs intéressés par l’histoire maritime et l’histoire des
bourgeoisies négociantes.
Guillaume DAUDIN
ÉRICK NOËL,
Les Beauharnais. Une fortune antillaise,
1756-1796,
Genève, Droz, 2003,404 p., 17 planches
La thèse dont cet ouvrage est issu est
consacrée à une famille. On ne peut que
saluer cette initiative, même si elle n’est plus
tout à fait à la mode. Car l’histoire est faite
par des hommes dont la connaissance, la
plus détaillée possible, est toujours d’un grand secours. D’un point de vue factuel, l’apport de cet ouvrage n’est nullement négligeable. On y perçoit toute l’importance des
stratégies matrimoniales dans la formation des fortunes, et par conséquent dans l’orientation des familles. On y voit vivre et évoluer une famille de la noblesse française. On y
mesure avec force détails les origines et l’évolution de ses ressources. Sur ce point, ce
que nous apporte Érick Noël est décisif et sans doute définitif. L’exploitation des terres
à sucre dans les Antilles, des salines possédées dans l’île de Ré, ainsi que les rentes provenant de diverses seigneuries entre Loire et Charente, nous sont en effet très fidèlement restituées. L’importance du sucre (60% des revenus annuels de François VII), la
fragilité de cette ressource, et donc sa difficile compatibilité avec une vie de rentier ayant
recours à l’emprunt, sont bien mises en évidence. Enfin, la description de la diversité
des itinéraires familiaux sous la Révolution est également instructive, et même passionnante.
L’historien demeure néanmoins quelque peu sur sa faim. Pour se documenter,
l’auteur a dû sillonner l’hexagone. L’essentiel, cependant, provient de trois sources :dix
cartons des papiers privés des Beauharnais, deux dossiers du Fonds Marine, des actes
notariés conservés dans le Minutier central (lesquels, bien que fort nombreux, se répartissent seulement entre trois études). Cela n’est pas énorme. L’auteur avait donc tout le
temps nécessaire afin d’essayer de mettre ses sources en perspective. Ce qui ne fut pas
le cas. Le stade de l’analyse n’est pratiquement jamais dépassé. De fait, nombre de
pages ne servent qu’à retranscrire sous une forme dactylographiée les informations,
manuscrites, directement tirées des sources. La bibliographie concerne essentiellement
les études sur la famille étudiée. Des travaux relatifs à la prosopographie, à la généalogie
sociale, ou bien à d’autres milieux sociaux de la seconde moitié du XVIII e siècle auraient
été pourtant fort utiles, afin de renforcer les bases méthodologiques d’une recherche
qui aurait gagné à être au moins un peu comparative. Si l’on apprend beaucoup sur les
Beauharnais, sur leurs alliances et leurs revenus, on a en effet du mal à les remettre en
contexte. Enfin, le lignage et l’évolution du clan ne sont éclairés qu’à partir d’un
nombre réduit d’individus et de points d’approche. Dans sa préface, Jean Chagniot souligne la « rapide élaboration de ce travail », signe, selon lui, de l’activité et de la rigueur de
son auteur.À lire cet ouvrage, on pourrait être amené à croire que la rapidité dans l’exécution fut aussi la conséquence d’un travail parfois un peu trop partiel et toujours
essentiellement descriptif.
Olivier PÉTRÉ -GRENOUILLEAU
YVES BÉNOT, MARCEL DORIGNY ( ÉD.),
Rétablissement de l’esclavage
dans les colonies françaises, 1802. Ruptures et
continuités de la politique coloniale
française (1800-1830). Aux origines d’Haïti,
Paris, Maisonneuve & Larose, 2003,592 p., 35 €
De prime abord, on est un peu perdu
en découvrant ce livre, du fait de l’emboîtement de ses trois titres et sous-titres,
lequel emboîtement ne correspond
d’ailleurs pas entièrement au plan de l’ouvrage : le rétablissement de l’esclavage par
Bonaparte (première partie); la conséquence immédiate ou l’indépendance d’Haïti (deuxième partie); les suites du rétablissement de l’esclavage dans les autres colonies (troisième partie); les politiques des
puissances face à la traite et à l’esclavage » (quatrième partie); « les nouveaux projets
coloniaux » (cinquième partie). Deux articles pourront sembler mal insérés dans cette
perspective :celui, intéressant, de Carla Soto Mesa (sur l’esclavage au Chili, en général)
et celui, excellent, de David Brion Davis (sur les facteurs de l’abolitionnisme britannique). L’ensemble s’achève sur une conclusion d’une dizaine de pages, dont la présence vient relever une présentation introductive trop courte étant donnée l’importance
des thèmes abordés, ainsi que la grande qualité des textes présentés. Ce volume, issu
d’un colloque international organisé à l’Université de Paris VIII, en 2002, est en effet
d’un très grand intérêt. Les 33 articles font apparaître plusieurs thèmes majeurs.
Le premier est celui des raisons de la restauration de l’esclavage par Bonaparte,
ainsi que des résistances opposées à ce retour en arrière. Cette question est finement
introduite par l’article de Thomas Pronier (« L’implicite et l’explicite dans la politique
de Napoléon »). Repoussant à juste titre la thèse selon laquelle Bonaparte aurait alors
été mû par Joséphine et ses amis, l’auteur ne conclut cependant pas nettement à l’idée
d’un plan préétabli. Il préfère mettre en avant « une logique de restauration » passant
« nécessairement » par le rétablissement de l’esclavage. De son côté, Léo Elisabeth nous
renseigne utilement sur l’un des éléments de la politique de répression bonapartiste, à
savoir les 3500 déportés des Petites Antilles vers la métropole (1801-1803). Allant dans
le même sens, Michael D.Sibalis montre tout l’intérêt des statistiques relatives au recensement des 1600 ou 1700 Noirs établis en France en 1807. L’on se met alors à regretter qu’il n’ait pas poursuivi son analyse plus dans le détail, ni établi de vraies
comparaisons avec ce que l’on sait sur les Noirs présents en France à la fin du
XVIII e siècle. Ce que l’on sait de la contestation par les anciens esclaves martiniquais de
la remise en place de l’esclavage est rappelé par Lucien René Abénon; un sujet que
Serge Mam Lam Fouck présente de façon plus fouillée à propos de la Guyane française, tandis que Françoise Vergès (pour La Réunion), Frédéric Régent (pour la
Guadeloupe) et Arlette Gauthier (avec le thème de la résistance des femmes) permettent fort judicieusement d’étendre à d’autres horizons, géographiques ou non.
Un second thème est celui du « surgissement » d’un État en Haïti. L’originalité de la
voie empruntée, de nature révolutionnaire, est soulignée à la fois par Sabine Manigat et
Yann Moulier Boutang. Le second replace cette originalité dans l’histoire des abolitionnismes. La première s’intéresse surtout à ses conséquences pour le nouvel État haïtien.
Elle pointe notamment l’importance du rôle joué par l’armée dans la formation de
l’État, de la société et de l’économie de Haïti. De la même manière, Carolyn Fick
montre combien la résistance populaire aux troupes menées par le général Leclerc, ainsi
que le rôle de Dessalines (lequel est également pointé dans l’article de Vertus Saint-Louis), ont pesé sur les fondations du nouvel État. Un reflet de ces tensions et précoces
divisions nous est donné par les deux grandes vagues de rébellions paysannes des
années 1807-1820 et 1843-1848. En les analysant, Michel Hector insiste sur le fait que
leur foyer privilégié fut le sud du nouvel État. On se rappellera alors que c’est le nord de
l’ex-Saint-Domingue qui avait joué un rôle important lors de la fameuse révolte de
1791. On voit ainsi que les difficultés du nouvel État ne peuvent pas s’expliquer uniquement par les conséquences de l’ordonnance de 1825 et la question de l’indemnité,
sujets auxquels sont consacrés trois articles, un peu courts, par François Blancpain,
Gusti Klara-Pourchet et Jacques Adélaïde-Merlande. Tout cela permet, en conclusion, à
Jacky Dahomay et à Laënnec Hurbon d’écrire :« Haïti devra […] davantage s’ouvrir au
monde et abandonner un type de mémoire tourné vers la glorification d’un passé
héroïque, laquelle a pour effet de justifier les violations flagrantes des droits humains et
de perpétuer les dictatures » (p.558).
Un troisième thème concerne l’impact de la révolte des Noirs de Saint-Domingue.
Il peut être subdivisé en trois parties. La première renvoie à ses effets en matière de
représentations et d’abolitionnisme. Analysant Les égarements du nigrophilisme,de Louis
Narcisse Baudry Deslozières, Claude Wanquet souligne combien la révolte a pu faciliter
l’essor d’une pensée résolument raciste en France tandis que, plus loin, Lawrence
Jennings expose les difficultés par lesquelles le mouvement abolitionniste français a
ensuite dû passer avant de se réorganiser, à partir des années 1820; un sujet sur lequel
la communication de Paule Brasseur est également précieuse. Mesurant les effets de
l’indépendance de Haïti sur l’opinion publique britannique, David Geggus présente
quant à lui un tableau très dense et tout en nuances, soulignant que l’événement donna
des arguments tout aussi bien aux abolitionnistes qu’à leurs adversaires esclavagistes.
De son côté, Alyssa-Goldstein Sepinwall examine comment les historiens américains
ont analysé la révolution haïtienne.
Une seconde conséquence de l’insurrection de Saint-Domingue est à rechercher du
côté des rapports entre la monarchie espagnole et la question coloniale (avec le très intéressant article de Richard Hocquellet). Elle renvoie également à l’essor de l’économie de
plantation à Cuba (articles d’Alain Yacou et de Dale Tomich, lequel montre très bien comment la relance du système esclavagiste cubain pouvait parfaitement s’accommoder avec
les préceptes du libre échange). La naissance de l’État de Haïti eut aussi d’autres conséquences, qui nous amènent à mieux percevoir la transition entre la colonisation ancien
style (celle de l’époque moderne) et celle qui allait se déployer au XIX e siècle : expansion
territoriale des États-Unis (Dolores Hernandez Guerrero), projets de conquête du
Maghreb sous la Révolution et l’Empire (Rachida Tlili), puis de l’Algérie (Yves Bénot),
justifications d’une nouvelle forme de colonisation apportées par Sismondi (article fort
bien nuancé de Marcel Dorigny) et par Virey (Jean-Claude Halpern).
Deux idées reviennent de manière récurrente dans l’ouvrage. La première est celle
d’un rétablissement de l’esclavage présenté comme absolument contraire à l’esprit et
aux principes de la Révolution. Cette idée est cependant plus présentée et répétée que
véritablement étayée. D’autant plus que « la » Révolution fut un processus complexe et
multiforme qu’il est parfois difficile de caractériser dans son ensemble. À ce propos,
Bernard Gainot et Bénédicte Fortier montrent fort bien que c’est le Directoire qui est
allé le plus loin dans une politique « d’assimilation » des colonies. La seconde idée traversant l’ouvrage est celle d’une sorte d’inéluctabilité du processus ayant mené, au XIX e
siècle, à une nouvelle vague de colonisation. Ce qui n’est pas totalement certain, et
pourrait surprendre :l’un des intérêts de cet ouvrage est en effet de souligner – en insistant sur la rupture que représente le rétablissement de l’esclavage, en 1802 – que rien
n’était irrémédiable ou inéluctable, en matière d’abolition. Au total, voilà donc un livre à
la fois utile et intéressant, que l’on ne peut que recommander du fait de la qualité des
études rassemblées.
Olivier PÉTRÉ -GRENOUILLEAU
MARC FERRO ( ÉD.),
Le livre noir du colonialisme. XVI e - XXI e siècle :
de l’extermination à la repentance,
Paris, Robert Laffont, 2003,843 p., 29€
Ce livre s’inscrit dans la lignée du Livre
noir du communisme, paru en 1997, et du
succès éditorial qu’on lui connaît. Il a pour
objet principal de dresser un bilan des
aspects les plus dramatiques de la colonisation. Le terme de « colonialisme », préféré à celui de « colonisation », place d’emblée le
point de vue et le départ de l’analyse du côté de ce qu’ont vécu et de ce que ressentent
les colonisés. Il permet surtout d’englober toute une série de phénomènes allant des
conquêtes, de l’extermination, de l’esclavage, de la déportation à l’exploitation économique et aux nouvelles formes de colonialisme. Rappelant que, pour Hannah Arendt,
l’impérialisme colonial figure en bonne place aux côtés du nazisme et du communisme,
les auteurs de ce livre abordent le colonialisme comme un totalitarisme, dont ils décryptent les crimes et les discours de légitimation qui les accompagnent. L’emprunt aux
observations et aux analyses d’autres expériences historiques, et notamment de celle
des régimes totalitaires, est donc pleinement revendiqué. Massacres, confiscations de
biens, racisme et discriminations sont en effet des éléments communs à ces expériences.
Cependant, des nuances sont apportées immédiatement aux possibilités de comparatisme, puisque, comme le souligne Marc Ferro, la mise en cause de la colonisation a été
très précoce (Las Casas,1540). Les méfaits de la colonisation n’ont jamais été cachés,
mais les sociétés occidentales n’ont pas voulu les voir, ce qui déplace un peu la problématique par rapport à d’autres expériences totalitaires.
Comme l’indique le sous-titre, l’ambition du livre est de couvrir un phénomène
international et observable sur la longue durée, depuis la question de l’esclavage antique
jusqu’aux récentes cérémonies de pardon. Marc Ferro anticipe dans l’introduction les
critiques qui pourraient surgir du fait du caractère englobant de cette entreprise, en
rappelant que des variables doivent être établies, tant la colonisation russe en
Tchétchénie, celle de l’Afrique Noire par la France ou encore le néocolonialisme nord-américain, traité dans l’ouvrage, sont des visages du colonialisme qui présentent des
caractères particuliers.
Comment envisager alors un phénomène aussi multiforme que le colonialisme
ainsi pris en compte, quelle méthode d’analyse privilégier ? Quelques remarques préliminaires à la présentation du livre peuvent être faites. Ainsi, la tentation de l’exhaustivité
se heurte d’emblée à la question du plan, dont les déséquilibres internes font apparaître
les difficultés propres à la volonté de traiter de tous les colonialismes possibles. Les deux
premières parties, brèves, traitent de l’extermination, puis de la traite et de l’esclavage.
La troisième, intitulée « Domination et résistances », aborde en plus de 400 pages, par
grande région du monde, les conquêtes coloniales et leurs conséquences. La 4e partie,
intitulée « le sort de femmes », ne comporte qu’un article, au demeurant fort intéressant.
Les auteurs ont-ils voulu ici attirer l’attention sur les Genders Studies, sans trouver
cependant de quoi nourrir de manière plus conséquente cette partie ? Enfin, la dernière
partie,« Représentation et discours », fait le point de manière assez complète sur les différentes études sur les cultures coloniales. Comme dans toute entreprise collective, les
articles sont de formes très diverses, avec ou sans bibliographie, et il semble que les
auteurs aient eu ici toute latitude quant à la longueur de leur texte, et même à l’optique
adoptée. La réédition de certains articles, écrits dans un autre contexte que celui de la
problématique du livre (voir les textes de Leslie Manigat et de David Nicholls sur
Haïti), confirme cette volonté de ne pas enfermer les analyses dans un moule unique.
Dernière remarque formelle : la présence d’annexes insérées dans les articles est tout à
fait bienvenue, mais il est dommage que certains textes soient utilisés comme des illustrations plutôt que comme véritable support pour une analyse critique. Les sources de
l’histoire du colonialisme attendent sans doute un traitement analytique et archivistique
que les multiples pistes ouvertes par ce livre doivent inciter à poursuivre.
On ne retiendra que quelques exemples pour tenter de rendre compte de la diversité des propos et des analyses, tant le contenu du livre est impossible à résumer. Dans
une brillante synthèse sur l’extermination des Indiens en Amérique du Nord, Pap
Ndiaye retrace les débats historiographiques sur le décompte des Indiens, et statue sur
la question centrale du génocide, défini comme destruction systématique d’un groupe
humain et dont les colons sont bien responsables, quand bien même ils n’auraient pas
eu un projet d’extermination organisée. À contre-courant d’une historiographie traditionnelle encore vivante, Pap Ndiaye insiste sur l’importation des maladies, la guerre
biologique menée par les colons, et les ravages de guerre, pour rappeler qu’il est erroné
de ne voir dans ces phénomènes que des « conséquences », volontaires ou involontaires
de la colonisation, alors qu’ils en sont la caractéristique essentielle. Dans une même
perspective, l’article d’Alastair Davidson sur le génocide des Aborigènes d’Australie
dresse le bilan dramatique d’une histoire sanglante et violente qui n’est pas terminée.
Deux articles, qui se complètent, font le point sur la question de l’impérialisme ibérique. Carmen Bernand décrit les impérialismes ibériques et analyse notamment l’entrée forcée des Indiens dans l’économie monétaire, la destruction du système de
polyculture et le redécoupage de l’espace américain en fonction des intérêts métropolitains. Jacques Poloni-Simard s’interroge sur la constitution d’une société coloniale originale à partir de l’exemple de la conquête castillane et sa manière d’enrôler les caciques
locaux dans son entreprise. En analysant l’importance du jeu laissé aux Indiens dans les
rouages coloniaux, l’auteur tente une analyse qui ne fasse pas seulement des colonisés
des victimes, mais aussi des acteurs du processus (sans jamais nier bien sûr la violence
du fait colonial et de ses manifestations). Ce qui lui permet de conclure sur une forme
spécifique de colonisation : « Les possibilités de la mobilité, le métissage, la justice
comme lieu de régulation (certes asymétrique) des conflits et les diverses formes d’articulation sociale caractérisent cette colonisation d’Ancien Régime » (p.200).
Marie Fourcade, dans l’esprit du Livre noir du communisme, et à l’instar du
décompte fait par Pap Ndiaye à propos des Indiens ou des esclaves du sud, tente de
dresser un bilan chiffré du colonialisme britannique en Inde. Son long article analyse les
responsabilités britanniques, tant dans la modernisation (désenclavement des transports, meilleure circulation des vivres), que dans les famines par exemple. Le « cyniquement correct » est l’expression qui doit ici rendre compte de la politique coloniale menée
par les Anglais
La colonisation arabe est un phénomène moins connu de l’historiographie française. Catherine Coquery Vidrovitch dresse l’histoire de la colonisation sur la côte est
africaine par le sultan d’Oman; et montre notamment la mise en place d’un véritable système esclavagiste lié à la production du clou de girofle. La position ambiguë des
Britanniques face à cette colonisation, condamnée et tolérée, est analysée ici avec nuance.
Arlette Gautier dresse une belle synthèse sur les femmes et le colonialisme, posant
d’emblée un constat : « Le statut des femmes demeure un des points où l’impact de la
colonisation paraît le moins négatif, voire dans certains cas, positif. Ce point de vue
n’est pas forcément celui des colonisées » (p.569). Nourri par une bibliographie riche et
prenant en compte les travaux les plus récents, cet article, qui s’appuie sur des exemples
en Afrique, aux Antilles, en Inde et au Vietnam, fait le point sur les questions comme la
résistance à l’enfantement des esclaves, la réinvention des droits coutumiers défavorables aux femmes par les colonisateurs, la pratique du viol en Algérie, le rôle des
femmes dans la rébellion, entre autres.
Dans la dernière partie, on retiendra ici l’article original de Mariella Villasante
Cervello sur la négritude, qui analyse l’idéologie négro-africaine de Mauritanie
comme une forme de racisme différencialiste hérité de la colonie française. Cette
hypothèse suppose de revenir sur la victimisation des Africains qui, selon l’auteur,
entrave encore aujourd’hui les analyses historiques. L’intérêt est surtout de montrer
que la négritude, fait d’une élite africaine bourgeoise, peut devenir une revendication
des mouvements nationalistes, s’appuyant sur ces classements raciaux, étrangers aux
classements endogènes, et qui sont à l’origine de violences qui déchirent l’Afrique
aujourd’hui, comme celles qui existent entre la Mauritanie et le Sénégal.
Ces quelques exemples ne donnent qu’un aperçu de la multiplicité des cas étudiés
et de la riche variété des modes d’analyse présents dans ce livre. Le comparatisme
revendiqué dans l’introduction apparaît pourtant à l’issue de la lecture comme une
entreprise toujours repoussée. Seuls quelques articles tentent ce périlleux exercice
(Marc Ferro dans l’introduction et dans son article sur la traite et l’esclavage, Yves
Bénot sur la décolonisation, Arlette Gautier dans son article sur les femmes, essentiellement). L’introduction avertit : « on trouvera les éléments d’une comparaison… », mais
c’est sans doute là demander au lecteur un effort de synthèse qu’une conclusion, par
exemple, aurait pu aider. Plusieurs thématiques courent d’un article à l’autre, et mériteraient sans doute qu’on les aborde de front pour rendre compte de manière synthétique
de l’histoire du colonialisme. Au-delà des articles de synthèse monographiques – qu’imposait la volonté d’établir un bilan du phénomène – quelques axes de recherche semblent en effet se dessiner ici, qui permettraient de reprendre les questions les plus
connues et de les approfondir de manière novatrice. On retiendra en guise d’exemple
quatre thématiques transversales.
Tout d’abord, l’importance de la référence racialiste créée par le scientisme au
XIX e siècle (voir Pierre Brocheux au sujet de l’Indochine, Catherine Coquery Vidrovith
dressant l’histoire du préjugé de l’infériorité noire). Deuxièmement, l’intérêt pour les
victimes de la colonisation, qui peut conduire à faire leur histoire comme acteurs d’un
processus qu’ils ne maîtrisent certes pas, mais dans lequel ils jouent un rôle (voir l’analyse du rôle des caciques par Carmen Bernand, celle des résistances nationales au
Vietnam analysées par Alain Ruscio, ou encore les résistances caucasiennes décrites par
Claire Mouradian). Troisièmement, les violences coloniales, qui apparaissent très clairement à travers les analyses de systèmes concentrationnaires (Ainsi de l’esclavage considéré comme un système dans les analyses de Pap Ndiaye ou de Catherine
Coquery-Vidrovitch, dans les articles de Pascal Cornuel sur la Guyane française ou de
M.Bokolo à partir de l’exemple de la colonisation de l’Afrique centrale). Enfin, la question de l’occultation du passé colonial et, conséquemment, des conditions même d’une
histoire du colonialisme (problème de reconnaissance du génocide des Aborigènes
évoqué par Alastair Davidson, question des réparations pour les esclaves américains
traitée par Pap Ndiaye, occultation du passé dans la société néerlandaise que montre
Thomas Beaufils).
À ce dernier thème est liée la brûlante question de l’indemnisation. Elle fait
d’ailleurs l’objet d’un épilogue vertigineux, dans lequel Nadja Vuckovic montre l’ampleur du problème et les contradictions internes qu’implique l’entrée dans un processus
de réparation, de pardon et de dédommagements. Ainsi de la réclamation d’un certain
nombre de pays africains qui oublient la participation active des élites et du pouvoir, et
les rancÅ“urs entre ethnies qui subsistent de ce fait encore aujourd’hui. De ce point de
vue, le rôle social de l’historien du colonialisme se révèle des plus périlleux, tant il s’agit
d’une histoire qui n’est pas terminée. Le livre noir du colonialisme pose donc des jalons
indispensables pour tenter de comprendre et d’éclairer un phénomène historique et
actuel. Aussi est-ce un bilan nécessairement inachevé, mais dont on peut espérer qu’il
stimulera des enquêtes renouvelées.
Hélène BLAIS